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let me be your fine lover

> alt : laisse-moi être ton bel amant


  1. > fandom : shingeki no kyojin
  2. > ship : jean kirschtein & marco bodt alias l'artiste et sa muse
  3. > feat : annie leonhardt, hitch dreyse, armin arlert, ymir, alix fontenelle, gabriel bodt, siméon bodt, issac bodt, marie kirschtein
  4. > genres : fanfiction, romance, érotisme
  5. > liens : wattpad, pinterest, deezer & spotify
  6. > statut : terminée, 60 000 mots, 34/34 chapitres
  7. > dates : 02/11/2022 - 26/09/2023

résumé :

Artiste aux mœurs légères, Jean fait la rencontre de Marco alors que ce dernier pose pour un atelier de modèle vivant. Séduit, l'étudiant en art se prend d'intérêt pour celui qu'il considère déjà comme sa muse. Mais ses tentatives d'approche sont vite repoussées par Marco qui n'est pas du genre à accorder sa confiance au premier venu. En dépit des barrières auxquelles il se heurte, Jean compte bien se frayer un chemin jusqu'à son cœur brisé. Car comme il aime à le répéter, il n'y a rien que la chaleur d'un autre corps ne peut soigner.


Aux romantiques incorrigibles qui sont en quête du grand amour : vous finirez bien par le trouver.

« Ton corps nu devrait seulement appartenir à ceux qui tombent amoureux de ton âme nue. »
— Charlie Chaplin

> œuvre : l’atelier du peintre, gustave courbet (1855)

L’horloge accrochée au mur indiquait très précisément seize heures, cinquante-cinq minutes et dix-huit secondes. Jean le savait car ses yeux ambre se baladaient entre la fenêtre, qui donnait vue sur la rue en contrebas, et le cadran de l’appareil, qui matérialisait le long écoulement du temps. Il ne fallait pas être devin pour deviner que ces travaux dirigés de langue vivante étrangère ne retenaient guère l’attention du jeune homme, ni même de qui que ce fut dans cette salle de classe. Pour leur défense, le trentenaire dépêché dans le but de leur faire cours ne les aidait pas beaucoup à apprécier ceux-ci. L’homme ne faisait que reprendre platement les notions du cours magistral, distribuer quelques articles de presse anglophone et les interroger sur des questions d’orthographe ou de grammaire. Rien de palpitant. La plupart des étudiant·e·s pianotaient sur les touches de leurs ordinateurs portables, donnant ainsi l’illusion de prendre des notes, alors qu’iels travaillaient sur tout autre chose. Certain·e·s, comme Annie, profitaient simplement de ces deux heures pour fermer leurs paupières et faire une petite sieste. D’autres, comme Jean, laissaient vagabonder leur regard dans tous les coins de la pièce en priant pour que le temps passe un peu plus vite. Or, en ce qui le concernait, Jean avait vraiment mieux à faire que d’attendre, les bras ballants, la fin de ce cours interminable. Lorsqu’enfin l’aiguille des minutes atteignit le sommet du cadran, sonnant les coups de dix-sept heures, Jean se redressa, prêt à partir. Encore fallait-il que leur chargé de travaux dirigés se décide à les libérer, ce qu’il ne fit qu’une bonne minute plus tard. On entendit les pieds des chaises racler de concert contre le sol tandis que tou‧te‧s les étudiant‧e‧s se levaient en vitesse, impatient·e·s de quitter les lieux. L’horripilant bruit eut le mérite de sortir Annie de sa somnolence. La jeune femme eut tout juste le temps de voir le signe de main que lui adressa Jean avant que ce dernier ne disparaisse derrière la porte, son sac sur le dos et sa pochette sous le bras. Sachant pertinemment où se rendait son ami avec tant d’entrain, Annie leva les yeux au ciel, dépassée par le culot dont il faisait preuve. De son côté, Jean filait déjà dans les couloirs et les escaliers de son école d’arts qui commençait à devenir familière depuis qu’il y avait terminé sa première année de licence, quelques mois plus tôt. Il s’était habitué à ses murs recouverts de projets artistiques, au joyeux brouhaha ambiant des étudiant·e·s et à l’étrange forme allongée du bâtiment qui les contraignait à faire des allers-retours incessants entre ses extrémités. Malgré ses défauts, Jean se sentait bien à l’École Supérieure d’Arts et Médias de Caen (ou ESAM pour les intimes). À force d’entraînement, il parvenait même à dévaler les escaliers en un temps record de quarante-trois secondes dont il était plutôt fier. Une fois arrivé dans le hall d’entrée de l’établissement, située à l’extrême Sud, il reprit brièvement sa respiration avant de s’engouffrer dans le couloir Est. Ses pas pressés se firent plus discrets à mesure qu’il progressait en direction de l’avant dernière salle dans laquelle il se faufila (comme à son habitude) par la porte de derrière. Comme tous les vendredi soirs, Jean était en retard. Pour cette raison (et pour d’autres), il ne souhaitait pas vraiment attirer l’attention sur lui. Il s’installa donc sur une chaise vacante, derrière les autres personnes présentes, sans un bruit. Comme tous les vendredi soirs, en dépit de sa furtivité légendaire, la professeure en charge de l’atelier remarqua son intrusion, mais ne fit aucune remarque. Au lieu de cela, un léger sourire étira les lèvres d’Alix Fontenelle qui, imperturbable, terminait tout juste d’introduire la séance. Tout en écoutant d’une oreille attentive ses dernières paroles, Jean sortit prestement son carnet du moment et sa trousse rempli de matériel. À la rentrée, il avait eu la mauvaise surprise de découvrir que le programme de deuxième année comprenait beaucoup moins de matières en relation directe avec l’art du croquis, une pratique qu’il appréciait tout particulièrement. Alors il ne voulait pas louper une seconde supplémentaire de ce petit cours de dessin prodiguée par la meilleure professeure qu’il avait pu rencontrer jusqu’à présent. En effet, l’atelier qu’il venait d’infiltrer avec succès était strictement consacré à l’étude de modèles vivants. Chaque semaine, des volontaires soigneusement sélectionné·e·s par Madame Fontenelle venaient poser pour le petit groupe d’artistes. Amateur·ice·s comme professionnel·le·s étaient les bienvenu·e·s dans cet atelier ouvert au public extérieur à l’école. Il regroupait des gens de tous âges, étudiant‧e‧s comme retraité·e·s, même s’il se composait surtout d’adultes déjà entré·e·s dans la vie active. Bien qu’il se qualifiait de jeune homme plutôt social, Jean n’avait pas spécialement tissé de liens forts avec les membres du groupe, exception faite de Madeleine. Pâtissière de métier, la cinquantenaire avait conquis son cœur dès l’instant où elle avait glissé une part de brownie au chocolat dans sa bouche. Depuis, c’était toujours derrière elle que Jean se glissait, attentif à la moindre effluve de sucre qui s’échapperait de son sac fleuri. Ce soir, il sentait une odeur de cannelle. — Muffins aux pommes ? essaya-t-il de deviner. — Non, cake à la carotte. Madeleine plaça néanmoins une part de gâteau entre les doigts gourmands que Jean tendait vers elle. L’estomac dans les talons, il en croqua immédiatement une bouchée avec le sourire d’un bienheureux. Contrairement à sa merveilleuse pâtissière attitrée, Jean ne comprenait pas grand-chose à l’art de faire la cuisine. Afin d’éviter de déclencher accidentellement son détecteur de fumée, l’étudiant se contentait généralement de plats simples ou de préparations à réchauffer. Maintenant qu’il y songeait, Madeleine accepterait peut être de lui donner quelques cours, histoire qu’il intègre au moins les bases culinaires nécessaires à sa survie. Il devrait lui en toucher deux mots, à l’occasion. Mais pour l’heure, Jean ferait mieux de se concentrer sur l’atelier qui débutait sans lui. En effet, les autres artistes avaient déjà commencé à tracer l’esquisse de leur premier croquis. Les mines de carbone s’activaient sur divers types de papier, formant l’une des mélodies les plus douces à l’oreille. Or, de son côté, Jean n’avait même pas encore pris le temps de regarder le modèle qu’il serait pourtant amené à dessiner ce soir. Finalement, le jeune homme croqua une seconde fois dans sa part de cake avant de lever la tête en direction de l’heureux·se élu·e du jour. Ses yeux ambre rencontrèrent les contours d’une figure masculine, et Jean retint inconsciemment sa respiration. Face à lui, sur l’estrade où prenaient régulièrement place les modèles, un jeune homme était négligemment assis sur une chaise, le visage légèrement baissé vers le livre qu’il tenait d’une seule main adroite. De cet inconnu, Jean observa d’abord ses courts cheveux bruns dont quelques mèches retombaient sur son front. Son regard glissa le long de son visage ovale, puis de sa mâchoire. Il remonta ensuite plus haut, s’attardant sur sa bouche close, son beau nez grec et la multitude de taches de rousseur qui lui dévoraient tout particulièrement les joues. De l’endroit où il se trouvait, c’est-à-dire avec quelques mètres de distance, Jean ne pouvait pas vraiment en distinguer davantage. C’était bien dommage, réalisa-t-il, car l’être qui se tenait devant lui était sans conteste l’une des plus belles personnes qu’il avait eu l’occasion de rencontrer. Bien sûr, la beauté constituait une qualité excessivement subjective qui variait aisément selon les goûts de chacun. Seulement, Jean avouerait volontiers à qui voudrait bien l’entendre que ce jeune homme, plus qu’aucun‧e autre, se rapprochait outrageusement de l’idéal esthétique qu’il s’était forgé en tant qu’artiste. La vision qui s’offrait à lui dégageait décidément quelque chose d’envoûtant. Alors quand l’inconnu changea de pose, se conformant aux indications délivrées par la professeure, Jean ne le lâcha pas des yeux. Inévitablement, ou presque, leurs regards furent amenés à se croiser. Les iris chocolat se posèrent brièvement sur le jeune artiste qui se sentit frisonner. Mais de quoi ? Jean l’ignorait encore. Il était tout simplement subjugué. Autour de lui, tout le monde s’était déjà mis au travail, comptabilisant parfois même plusieurs croquis achevés. Jean réalisa qu’il devrait commencer à en faire autant. Il dégluti difficilement, et pour cause : il en avait oublié de mastiquer sa bouchée de cake. Il avala de travers et toussota pour déloger le morceau qui reparti finalement dans le bon tuyau. On aurait dit que l’inconnu exerçait sur lui une attraction aux effets hypnotiques, une transe dont Jean peinait à se libérer. L’artiste secoua la tête, s’efforçant d’en chasser les drôles d’émotions qui s’y formaient, et se saisit enfin d’un crayon à papier. Il débuta son esquisse par des tracés géométriques qu’il détailla progressivement, y ajoutant des effets d’ombre et de lumière. Son regard revenait régulièrement se poser sur le modèle masculin dont il espérait mémoriser chaque trait, chaque geste, chaque parcelle de peau. Ses jolies taches de rousseur disparaissaient en-dessous de son pull, et Jean aurait grandement aimé découvrir jusqu’où elles s’étendaient sous ses vêtements amples. C’était une pensée soudaine, probablement irrationnelle, mais qu’il accueilli sans aucune honte. — Dis, Maddie, chuchota-t-il à l’oreille de sa voisine, tu crois qu’il va se déshabiller ? Il n’était pas rare que l’atelier se consacre à l’étude de modèles nus. Très sérieux dans son travail, Jean ne s’était jamais sentit piqué un far lors de ce genre d’exercices qui troublaient facilement plus d’un·e de ses camarades de promotion (de toutes les manières possibles). Pourtant, ce soir, le jeune artiste trouvait que ce modèle était un peu trop vêtu à son goût. En réponse à sa remarque malicieuse, la pâtissière leva les yeux au ciel et lui donna un petit coup de crayon sur le haut du crâne. Jean lui glissa un clin d’œil espiègle, mais il était bien plus sérieux qu’il ne pouvait le laisser croire. De nouveau concentré sur son beau modèle, l’artiste poursuivit son œuvre avec une passion inhabituelle, et presqu’indécente.


> œuvre : désespoir, edvard munch (1892)

Le soupir que poussa Jean fut si fort qu’il lui attira plusieurs regards confus dans sa direction. Assise à la droite du jeune homme, Annie glissa un œil vers la page du carnet sur laquelle son ami était (sans surprise) en train de dessiner. Elle y trouva le croquis un peu lugubre d’une personne qui tendait furieusement ses mains vers le ciel, comme pour s’échapper de la feuille de papier dans laquelle on l’avait piégée. La jeune fille poussa un sifflement sarcastique. — Génial. Il fera la paire avec celui de la semaine dernière. Tu sais, le bonhomme auquel on arrache le cœur. — Il était quand même mieux réussi que le mort-vivant d’il y a dix jours, commenta Hitch en tendant le cou. Le pauvre avait des pieds à la place des oreilles. En temps normal, Jean aurait sorti bec et ongles pour défendre l’une de ses productions, aussi ratée fut-elle, car il était beaucoup trop fier pour accepter les vilaines critiques de ses amies. Mais il n’en fit rien, non. Pour la énième fois de la journée, Jean soupira avec la joie d’un condamné à mort. C’en devenait sérieusement trop pour Annie et Hitch qui se coltinaient (non sans rechigner) la morve qu’il était devenu ces dernières semaines. — Ce n’est pas parce qu’un type a refusé tes avances que tu dois te mettre à dessiner des trucs aussi glauques. T’as quel âge, douze ans ? Si tu soupires encore une fois, je t’enfonce ma trousse dans le gosier. — Il n’a pas refusé mes avances, rebondit aussitôt Jean en ignorant volontairement la suite de son propos, et c’est bien le problème. Je n’ai même pas pu lui parler ! Pas une seule fois ! En effet, lors de cet atelier si particulier, les choses ne s’était pas vraiment passées comme le jeune homme l’avait escompté. Sitôt les coups de dix-huit heures trente sonnés, Jean s’était dépêché de ranger ses affaires car il aurait aimé pouvoir discuter avec ce nouveau modèle qui faisait battre son cœur un peu trop vite. Seulement, à son grand désespoir, il n’en eut guère l’occasion : le bel inconnu avait filé à son insu, sans un au revoir adressé à son audience d’un soir. Bien que terriblement déçu, Jean s’était fait une raison. Ou plutôt, il s’était résigné à attendre la semaine suivante, en espérant que le jeune homme brun pointe à nouveau le bout de son nez. Jean avait (évidement) d’innombrables qualités, mais la patience n’en faisait pas vraiment partie. Pourtant, il avait tenu jusqu’au vendredi soir suivant, un effort qui ne fut malheureusement pas récompensé. Car oui, le beau modèle qui l’avait tant captivé se trouvait aux abonnés absents. S’en remettant à la dernière option qu’il avait encore en sa possession, Jean finit par se renseigner auprès de la professeure en charge de l’atelier. Madame Fontenelle se chargeant elle-même de sélectionner les sujets vivants, elle devait forcément savoir qui était celui qu’elle avait invité une semaine plus tôt. — Oh, tu parles de mon fils ? répondit-elle à sa question. Jean en fut profondément décontenancé. — Le modèle qui devait venir m’a appelé une demi-heure avant le début de l’atelier pour m’informer qu’il ne pourrait finalement pas être présent. Une urgence de dernière minute. J’étais à court d’option, alors j’ai exceptionnellement dépêché mon fils pour le remplacer, expliqua sa professeure. L’information mis un certain temps à être digérée, mais une fois parvenue à son cerveau, Jean réalisa qu’effectivement, son mystérieux modèle et sa professeure préférée se ressemblaient beaucoup. À commencer par les taches de rousseurs qui leur dévoraient tous deux le corps. Pour un peu, Jean se serait giflé pour ne pas avoir vu ce qui se présentait comme une évidence. — Il ne reviendra donc pas ? parvint-il enfin à articuler. — Le contraire m’étonnerait beaucoup, confirma Alix Fontenelle. Il n’aime pas trop être au centre de l’attention. J’ai eu bien du mal à le convaincre de me dépanner pour un soir ! Jean hocha la tête, visiblement déçu pour la seconde fois de la journée. Au vu de son silence et de son air morose, sa professeure pressentit qu’il y avait anguille sous roche. — Pourquoi cela t’intéresse-t-il autant ? — Oh, c’est juste que- que je trouvais qu’il avait du talent, tenta de se justifier Jean. Pour poser, j’entends. C’est dommage qu’il ne veuille pas revenir. Vraiment dommage. — C’est plutôt gentil, lui dit-elle finalement avec un petit sourire malicieux. Je lui dirais que sa petite performance ne t’as pas laissé de marbre, Jean. L’étudiant n’avait pas insisté. Certes, Madame Fontenelle l’avait à la bonne, mais il doutait sérieusement qu’elle aurait consenti à lui fournir les coordonnées personnelles de son propre fils sur la base d’un motif aussi douteux que celui qu’il avait difficilement improvisé. Non, il ne pouvait décidément pas avouer à sa professeure préférée qu’il avait atrocement envie de revoir son fils pour découvrir le corps qu’il cachait égoïstement sous toutes ses couches de vêtement. Même Jean admettait qu’il existait des limites à son indécence. Puisqu’il n’avait obtenu qu’une seule piste quant à l’identité de son bel inconnu, le jeune artiste s’était tout de même entêté à l’exploiter du mieux qu’il le pouvait. Une entreprise qui s’avéra bien plus compliquée que prévue. Il avait bien essayé de scruter les réseaux sociaux de sa professeure, mais Madame Fontenelle exerçait sous son nom de jeune fille, et Jean n’avait aucune idée de celui de son époux ou de ses enfants. Ses talents d’enquêteurs étant finalement très modestes, ses recherches s’arrêtèrent avant même de commencer. Depuis, Jean se morfondait en permanence telle une âme esseulée. Tout ça parce qu’il n’arrivait pas à se sortir ce mystérieux modèle de la tête. Un garçon qu’il avait côtoyé pendant une heure et demie. Un parfait inconnu, en somme. Leur rencontre eut beau être brève, elle le hantait d’une étrange manière, ce qui ne manquait pas d’étonner Annie et Hitch. Car non, Jean n’était pas du genre à pousser dix soupirs à la seconde, à tracer des dessins bizarres dans son carnet, à ignorer les sarcasmes de ses deux meilleures amies. Et, surtout, Jean n’était pas du genre à s’amouracher du premier venu. À vrai dire, il n’était même pas du genre à s’intéresser sincèrement à quelqu’un. L’artiste partageait l’esprit volage et les mœurs légères de bon nombre des grands noms de l’art, mais il manquait cruellement d’une passion durable. Il avalait les connaissances comme les visions qui s’offraient à lui, les recrachait sans difficulté sur une copie d’examen ou une feuille de dessin, mais il n’en tirait finalement que peu de plaisir. Heureusement pour lui, l’art était un vaste domaine dont il ne pourrait probablement jamais se lasser, du moins l’espérait-il. Voilà pourquoi il était si étrange de voir Jean dans un tel état d’accablement, juste parce qu’il n’avait pas pu adresser deux mots à un garçon qu’il ne reverrait probablement pas. En plus de cela, il avait eu des semaines pour passer à autre chose et retrouver son allégresse habituelle. Mais pour une raison qui échappait à tout le monde, Jean n’arrivait pas à tourner la page. — J’y pense, mais as-tu seulement le droit de venir à cet atelier ? s’enquit soudain Hitch. Je croyais que les séances étaient payantes. Et pas données, avec ça. — Oh, elles le sont, confirma Annie. Mais Jean s’en moque. Il y assiste en catimini depuis des mois, car Madame Alix le couvre. Cette femme n’a vraiment qu’un seul défaut : elle t’apprécie beaucoup trop. Confronté à sa petite escroquerie, Jean détourna le regard, l’air de rien. Il profitait un peu de la bonté de sa professeure, certes. Mais de toute façon, personne ne vérifiait les comptes. — Vous êtes simplement jalouses que je me sois fait une nouvelle copine à l’atelier, lança-t-il pour changer de sujet. — C’est vrai, assuma sans détours Hitch. Tu ne mérites ni la gentillesse de Madame Alix, ni les gâteaux de Maddie. C’est vachement injuste que tu attires aussi facilement la sympathie de toutes les personnes les plus adorables sur Terre. — Que voulez-vous ? J’ai probablement l’air plus accessible et plus charmant que les deux princesses des glaces. Annie lui enfonça son coude entre deux côtes pour avoir oser utiliser ce surnom qu’on leur avait attribué. — Nous sommes les amies les plus incroyables dont tu puisses rêver. D’ailleurs, je vais te le prouver. Il se trouve que je sais précisément ce qui va te remonter le moral. Elle tourna vers Jean l’écran de son ordinateur portable. À côté d’une page de traitement de texte où la jeune fille prenait quelques notes sur leur cours magistral (que Jean ne suivait que d’une oreille), elle avait également ouvert Twitter. Annie lui désigna un thread en particulier. — Quelqu’un organise une soirée ce samedi. Jean haussa un sourcil, pas vraiment convaincu. Néanmoins, un peu d’alcool et quelques mini-jupes ne pouvaient pas lui faire de mal. Il décida donc qu’il irait à cette soirée, tout en espérant que cela suffise à lui changer les idées.


> œuvre : l'idéal, les fleurs du mal, charles baudelaire (1857)

Le samedi soir suivant, Jean avait rejoint Hitch à la sortie du métro aux alentours de vingt-et-une heures trente. Les deux acolytes connaissant très mal le quartier de Caen où la rame les avait conduit‧e‧s, iels mirent un temps monstre avant de trouver l’adresse envoyée par Annie. Leur amie se trouvait déjà sur les lieux ; la chanceuse avait fait le déplacement avec son copain qui possédait une voiture un peu vieille, mais toujours en état de rouler. Jean et Hitch se débrouillèrent finalement en suivant la musique et les lumières qui s’échappaient de la maison où se déroulait la fameuse soirée. Puisqu’iels n’étaient franchement pas en avance, la fête commençait déjà à battre son plein. Les invité‧e‧s semblaient principalement occupé‧e‧s à discuter joyeusement entre elleux tout en piochant dans les apéritifs mis à leur disposition. Il y avait moins de gens que ce à quoi s’attendait Jean ; probablement car la plupart des étudiant‧e‧s rentraient chez elleux pour le week-end. Il chercha Annie du regard, ce serait-ce que pour les saluer, elle et Armin. Hitch repéra le couple dans un coin de la salle à manger, entouré de quelques autres jeunes avec qui iels papotaient tous deux. Jean reconnu certaines connaissances qu’il salua brièvement, mais se montra plus chaleureux envers Historia, une ancienne camarade de classe du lycée. La blondinette était accompagnée d’une grande brune nommée Ymir ; certainement sa petite-amie que Jean n’avait pas encore eu l’occasion de rencontrer. Il échangea quelques banalités avec le couple, l’air de rien, mais il ne put s’empêcher de relever les taches de rousseur qui ornaient le visage d’Ymir. Décidément, le souvenir de son bel inconnu le suivait partout. En tournant simplement la tête, il tomba même sur une silhouette qui ressemblait beaucoup à celle qu’il avait dessiné avec tant d’ardeur, des semaines plus tôt. Plus le jeune homme se rapprochait, plus Jean s’amusait à relever les similitudes avec le fils de sa professeure : de sa large carrure à ses vêtements amples, de ses courts cheveux à son visage ovale. Ce fut seulement lorsque le nouveau venu s’arrêta à côté d’Armin, lui glissant quelque chose à l’oreille, que la réalité frappa Jean. Car cet inconnu ne ressemblait pas seulement au modèle de l’atelier ; c’était précisément lui, sans aucun doute possible. Jean en resta bouche bée. S’il y avait bien une chose à laquelle il ne s’attendait pas, c’était de tomber par hasard sur celui qu’il cherchait justement à oublier l’espace d’une soirée. Quand bien même, l’artiste n’allait certainement pas se plaindre de la tournure des évènements. Ses yeux restèrent accrochés au visage du beau brun qui, finissant par sentir leur poids sur lui, se tourna dans sa direction. Le simple froncement de ses sourcils indiqua à Jean qu’il l’avait lui aussi reconnu. — Oh, fit Annie en remarquant leur échange silencieux. Ne me dit pas que c’est lui ? — Vous vous connaissez ? demanda innocemment Armin. — En quelque sorte, répondit Jean en souriant. Il se retient d’en ajouter plus. Après tout, ses ami‧e·s n’avaient pas besoin de savoir que ce jeune homme occupaient la plupart de ses pensées depuis des semaines, que l’artiste se mordait les doigts à l’idée de ne plus jamais le revoir ou qu’il n’avait actuellement qu’une seule envie en tête : le dessiner sous toutes ses coutures. À vrai dire, il n’avait même pas besoin de parler : la lueur qui brillait dans ses yeux ambre trahissait à elle seule ses intentions pour le moins inconvenantes. Ce fut probablement pour cette raison que le brun (dont il ignorait toujours le prénom) s’appliqua à éviter son regard au cours des minutes qui suivirent. Mais Jean trouva bien l’opportunité de rester en tête-à-tête avec celui-ci. Lorsque la musique ambiante laissa place à des sons plus festifs, les invités se regroupèrent dans le salon pour y danser. Contrairement à leurs amis qui suivirent le mouvement, son beau brun ne bougea pas d’un poil, visiblement peu attiré par l’idée de se déhancher au milieu de tous ces corps transpirants. Jean y vit l’occasion qu’il attendait. — Viens, je crois qu’il y a un jardin derrière. Lui attrapant l’avant-bras, il leur fit traverser la salle à manger et la cuisine, où il attrapa deux bières au passage, avant de sortir à l’air libre. Par ce temps frisquet, il y avait peu de monde dehors, à l’exception d’un groupe de fumeurs. Une fois leur manteau revêtu, la température restait supportable. Jean avisa deux chaises de jardin sur lesquelles il les fit s’asseoir côté à côté. D’habitude, il aimait faire la fête et danser jusqu’à en avoir mal aux pieds, mais ce soir, il préféra user de ce temps précieux pour faire connaissance avec son nouvel ami. — Et si tu commençais par me dire ton prénom ? — C’est Marco. Ravi de te rencontrer, Jean. Ledit Jean prit une seconde pour se remettre de la façon dont son prénom sonnait si merveilleusement bien dans sa bouche. Loin de lui l’idée d’effrayer son interlocuteur dès leur seconde rencontre, mais il avait franchement envie de le kidnapper pour découvrir toutes ses expressions. — Je suis si célèbre que ça ? — Ma mère parle souvent de toi, expliqua Marco en haussant les épaules. — En bien, j’espère. Que t’as-t-elle raconté de beau ? Le brun hésita un instant à répondre. — Il paraît que tu as eu un coup de foudre artistique pour moi, ou quelque chose du genre. Ce sont ses mots, précisa-t-il. Un sourire étira les lèvres de Jean. Comme il s’y attendait, Madame Alix avait vu clair à travers ses bégaiements décousus. — Elle n’a pas tort, concéda-t-il sans détours. Je t’ai cherché, tu sais. — Je sais, souffla Marco. Je me demande bien pourquoi. Je ne pense pas avoir quoi que ce soit de si spécial. Jean haussa un sourcil étonné. Comment pouvait-on être si beau et avoir une si faible estime de soi ? Tout en se penchant vers Marco, il posa innocemment une main sur sa cuisse. — Je pourrais te donner un millier de raisons qui attestent du contraire, murmura-t-il. Tu veux les entendre ? Marco avisa successivement le ton suave employé, la lueur presque dangereuse qui habitait son regard et la chaleur qu’il sentait percer à travers le tissu de son pantalon. Pour toutes ses raisons, il préféra secouer prudemment la tête de gauche à droite. Jean eut un sourire en coin ; il était probablement un peu déçu de cette réponse négative, mais la réaction de Marco lui prouvait que ses intentions ne le laissaient pas de marbre. — Pose pour moi, demanda soudainement l’artiste. S’il-te-plaît, ajouta-t-il tout de même. Tu n’as pas besoin de revenir à l’atelier. Juste pour moi. Marco laissa échapper un rire. — Tu es encore plus direct que je l’imaginais. — Comment est le moi que tu t’imaginais ? s’enquit Jean avec un intérêt non feint. — Celui décrit par ma mère, se justifia Marco. Impatient. Confiant. Persévérant. Malicieux. Bon vivant. Un poil arrogant. Et terriblement talentueux, conclu-t-il finalement. Jean poussa un sifflement admiratif face à cette ribambelle d’adjectifs utilisés pour le qualifier. — On dirait que tu m’as bien cerné. J’aimerais pouvoir me vanter d’en savoir autant sur toi, mais ce n’est pas le cas. Tu voudrais bien m’aider à y remédier ? — Qu’est-ce que j’y gagne ? — Le plaisir de ma compagnie ? hasarda Jean. Marco haussa un sourcil, peu convaincu. Cela ne découragea pas l’artiste qui s’empressa de rebondir sur une autre question ; la première d’une longue série. Son interlocuteur lui répondait toujours de manière assez concise, sans trop s’épancher, mais Jean s’estimait déjà très heureux de pouvoir lui parler. Il en apprit ainsi davantage sur son mystérieux coup de foudre artistique qui semblait un poil plus bavard depuis qu’il descendait tranquillement sa bière. Marco n’avait que vingt ans, soit un an de plus que lui. Il était en licence de psychologie, dans la même promotion qu’Armin. C’était d’ailleurs ce dernier qui l’avait traîné à cette soirée, ce qui n’enchantait pas vraiment Marco, peu adepte de ce genre de sorties. D’autant plus qu’en présence d’Annie, il avait franchement l’impression de tenir la chandelle du couple. Marco ne raconta pas grand-chose de plus, mais Jean eut tout de même l’impression de commencer à cerner sa personnalité. Il jouait le rôle du réservé, de celui qui n’aimait pas vraiment parler de lui et, en effet, il ne semblait pas être le genre à s’ouvrir au premier venu. Pourtant, Jean pressentait que ce Marco avait bien des choses à dire, des mots qui restaient coincés au bord de ses lèvres car il refusait de les laisser s’en échapper. Heureusement pour lui, Jean était très doué pour délier les langues. — Pourquoi tu ne veux pas poser pour moi ? — On ne connaît à peine. Et je n’ai jamais posé en dehors de cet atelier. C’était une exception, insista Marco. Je ne serais absolument pas à l’aise. Non, il ne pourrait décidément pas rester immobile et impassible pendant de longues heures, surtout si le regard posé sur lui appartenait à ce jeune artiste dont l’étrange passion le faisait littéralement frissonner. — Dans ce cas, s’obstina Jean, si on apprenait un peu à se connaître avant, tu pourrais accepter plus tard ? — Pourquoi tiens-tu tant à ce que je pose pour toi ? — Je croyais que tu ne voulais pas le savoir. Marco détourna les yeux et sortit un mouchoir de sa poche. Le froid commençait à lui piquer le nez. Jean lui proposa aussitôt de rentrer au chaud, ce qu’il accepta. À l’intérieur, le nombre d’invité·e‧s avait baissé, en témoignait la piste de danse partiellement délaissée. Marco réalisa qu’il avait déjà passé deux bonnes heures en compagnie de Jean. Ils rejoignirent leurs ami·e·s avec lesquel‧le‧s ils discutèrent pendant une petite heure supplémentaire. Aux alentours de deux heures du matin, Marco commença à bailler. — Tu veux rentrer ? lui demanda Jean à l’oreille. — J’aimerais bien. Mais Armin doit me ramener. Jean jeta un coup d’œil au blondinet qui ne semblait guère en état de tenir un volant. Le tramway ne passant plus depuis belle lurette, sa voiture était pourtant le seul moyen de transport à leur disposition. Puisqu’il n’avait que très peu bu et qu’il était en possession d’un précieux permis de conduire, Jean se proposa finalement pour ramener tout ce beau monde. Il irait redéposer la voiture d’Armin dans la journée. La soirée touchant à sa fin, ses ami‧e·s acceptèrent l’offre de bon cœur. Iels embarquèrent tous à bord du bolide : Jean derrière le volant, Marco sur le siège passager avant et Hitch à l’arrière avec le couple de blondinets. Il déposa d’abord ces derniers, qui étaient les plus éméchés, et garda le meilleur pour la fin. En plus, il se trouvait que son beau brun n’habitait pas très loin de son propre appartement. Une fois qu’ils furent garés devant sa maison, Marco hésita au moment d’ouvrir la portière. — Merci de m’avoir tenu compagnie ce soir, lui dit-il finalement. C’était sympa de ta part. — Il n’y a pas de quoi, lui assura Jean. À vrai dire, j’avais prévu de prendre le dernier tram. Je ne serais pas resté plus longtemps si je n’étais pas tombé sur toi. Ce n’était que la stricte vérité, mais ces mots firent leur petit effet. Marco se mordilla la lèvre, comme tiraillé entre l’envie de partir et celle de rester. Dans sa grande bonté, Jean consentit à lui venir en aide. — J’ai l’impression que tu ne vas jamais me le demander, alors je suppose que c’est à moi de me lancer ; tu veux bien me donner ton numéro ? Marco leva les yeux au ciel, mais ses joues avaient pris des couleurs. Il attrapa finalement le crayon que Jean lui tendit et inscrit son numéro sur une serviette en papier dégottée dans la boite à gants. Cette fois-ci, Marco ouvrit la portière et sortit du véhicule. Avant de la refermer, il se pencha en direction de son conducteur d’un soir. — Bonne nuit, Jean. Jean le regarder s’éloigner, un air satisfait au visage.


> œuvre : deux papillons blancs, vincent van gogh (1889)

Sitôt qu’elles eurent quitté l’ESAM, Annie et Hitch étirèrent leurs membres engourdis par les quatre heures d’atelier qui venaient de s’écouler. Derrière elles, Jean traînait des pieds. Il avait été d’une humeur morose tout au long de la matinée, et Annie pressentait que la fin du week-end ne constituait pas l’unique raison de cet abattement. — Il faut que je te sorte les vers du nez ou tu vas te décider à nous raconter ce qui te fait bouder comme un enfant ? — Laisse-moi deviner, souffla Hitch, Marco n’a pas répondu au dernier message que tu lui as envoyé il y a moins de dix minutes ? Ce pauvre garçon a une vie, tu sais. Jean leva les yeux au ciel, sans prendre la peine de répondre. Certes, son manque d’entrain était évidemment lié à Marco qui semblait littéralement faire la pluie et le beau temps dans sa vie au point que c’en devenait inquiétant. Il se trouvait que les deux jeunes gens échangeaient plus ou moins régulièrement par messages, ce qui constituait une très bonne avancée. Seulement, Jean aurait bien aimé pouvoir lui parler sans passer par l’intermédiaire d’un écran. Il lui avait donc proposé à quelques reprises de se voir ; des initiatives qui s’étaient heurtées au refus de Marco, visiblement très occupé. La veille, Jean lui avait justement demandé s’il était disponible pour manger ensemble ce lundi midi ou pour se rejoindre en fin de journée, après les cours de l’étudiant en psychologie. Mais ce dernier avait une fois de plus décliné l’offre en se justifiant par un emploi du temps chargé. Bien sûr, Jean respectait le sérieux que Marco réservait à ses études, mais il avait bien du mal à réprimer cette envie de le revoir. Et puis, il se demandait aussi si son beau brun ne se cherchait pas des excuses pour retarder leur prochain tête-à-tête… Que faire ? se demanda Jean, tandis qu’il croquait dans un sandwich acheté à la boulangerie du coin. Pas grand-chose, excepté attendre, une activité à laquelle il n’excellait guère. Mais si Marco l’évitait volontairement, il n’y avait qu’un seul moyen de le vérifier : Jean devait le confronter. — Dis Annie, tu pourrais me passer le numéro d’Armin ? Son amie haussa d’abord un sourcil surpris, mais elle finit par lui donner les coordonnées de son copain. Il ne fallait pas être devin pour deviner à quelles fins elles seraient utilisées, néanmoins Annie ne fit aucun commentaire. Jean envoya aussitôt un message au blondinet pour lui demander un tout petit renseignement qu’il ne tarda pas à lui fournir. Une fois son déjeuner avalé, Jean pris congé de ses deux amies et rejoignit la station de tramway la plus proche, direction le premier campus de Caen. Après un petit quart d’heure de trajet, la ligne 2 le déposa à bon port, c’est-à-dire pile devant les portes du plus gros regroupement universitaire de la ville. À partir de là, Jean s’en remit aux précieuses indications d’Armin pour trouver le bâtiment L, qui accueillait l’UFR de Psychologie, ainsi que l’amphithéâtre où se regroupaient les étudiant·e·s en troisième licence. Il parcouru les gradins du regard, à la recherche d’une tête blonde et (surtout) d’une tête brune. Jean repéra Marco au moment même où ce dernier le reconnu en retour. Au vu de son air ébahi, il y avait fort à parier qu’il ne s’attendait pas du tout à le voir débouler au début de ce cours magistral de psychologie clinique. Marco tourna aussitôt un regard suspicieux vers Armin qui fit mine d’être tout aussi surpris que lui, quand bien même il était piètre menteur. En quelques enjambées énergiques, Jean parvint à leur hauteur. Il profita du fait que la rangée précédente soit libre pour passer par-dessus le banc et s’installer nonchalamment entre Marco et le mur. — C’est gentil de m’avoir réservé une place. Son nouveau voisin retrouva vite l’usage de la parole. — Mais qu’est-ce que tu fais ici ? — Eh bien, puisque tu ne pouvais pas te libérer, je me suis dit que je n’avais qu’à venir à toi. Et tada ! déclara Jean en lui adressant un clin d’œil. Me voilà. Marco ne trouva rien à lui rétorquer, probablement car il se trouvait encore trop sonné pour réfléchir à quelque chose d’intelligent. Le professeur chargé de dispenser le cours magistral choisit ce moment précis pour entrer dans l’amphithéâtre dont il referma les portes derrière lui. Marco soupira, résigné à l’idée de passer les deux prochaines heures en compagnie du drôle d’artiste assis à ses côtés. — Il est probablement trop tard pour te prévenir, mais tu risques de trouver ce cours atrocement ennuyant. — Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai pris de quoi m’occuper. De son sac à dos, Jean sortit un grand carnet qu’il ouvrit sur une page blanche, prêt à y tracer un nouveau portrait de son modèle préféré. S’il avait évidemment tenté de reproduire ses traits de tête, sur les seuls souvenirs qu’il gardait de leurs précédentes rencontres, rien ne valait la présence effective d’un sujet d’étude. Cette fois-ci, point d’empressement ; l’artiste s’appliqua sur son œuvre qu’il voulait la plus détaillée possible, jusqu’à la moindre tache de rousseur. De son côté, Marco ne pipait mot. Du moment que Jean restait silencieux et qu’il ne l’empêchait pas de prendre des notes, il n’avait aucune raison de s’opposer à lui prêter son visage le temps d’un cours. Lors de la courte pose qui était octroyée aux étudiant‧e‧s, Marco demanda s’il pouvait feuilleter son carnet. Jean le laissa volontiers regarder les derniers gribouillis qu’il y avait réalisés. Il passa une heure supplémentaire à le dessiner au nez et à la barde du professeur qui semblait partiellement aveugle. Ce dernier les relâcha sur les coups de seize heures. Jean rajouta rapidement quelques détails à son dernier croquis tandis que l’amphithéâtre se vidait. — Tu rentres chez toi ? s’enquit-il. — Non, répondit Marco, je dois d’abord aller à la BU. Puisqu’il n’avait personnellement rien à faire de mieux, Jean lui emboîta le pas, saluant Armin au passage. Il suivit Marco jusqu’à la bibliothèque universitaire dédiée à son UFR ; il fallait, pour cela, changer de bâtiment. Comme il le lui avait signifié, Marco sortit son ordinateur et partit récupérer quelques ouvrages avant de se mettre à travailler pour ses travaux dirigés. Une fois de plus, le silence ne dérangea pas Jean qui ressortit naturellement son carnet à dessin. Au bout d’une heure, Marco commença à mettre un peu d’ordre dans ses affaires, estimant qu’il ne tirerait rien de plus de son cerveau fatigué pour le reste de la journée. Il essaya de se persuader que son manque de concentration résultait de tous les cours qu’il venait d’enchaîner, mais le regard de Jean sur lui ne l’aidait pas non plus à réfléchir correctement. — Pourquoi des études de psychologie ? demanda soudainement ce dernier. — Je ne sais pas trop, à vrai dire, avoua Marco. Face au silence de Jean, il se sentit obligé de poursuivre. — Je suppose que tu as toujours su ce que tu voulais faire. La fibre artistique, on l’a ou on ne l’a pas. C’est une évidence ou ça ne l’est pas. Ça l’était pour ma mère, en tous cas. Et ça l’est pour mon petit frère. — Pas pour toi ? — Rien n’a vraiment été une évidence pour moi. Au lycée, il y avait des matières que j’aimais, d’autres moins. Mon orientation s’est un peu faite à l’aveuglette. En terminale, j’ai simplement demandé les licences les plus proches. Je ne sais plus trop pourquoi j’ai choisi la psychologie plus qu’une autre. — Beaucoup sortent du lycée sans savoir ce qu’iels veulent faire, fit remarquer Jean. Ce n’est pas si bizarre. — C’est vrai. Pourtant, j’ai l’impression d’être bizarre. Jean reconnaissait volontiers qu’il ne s’était jamais questionné autre mesure sur son orientation. Même les remarques condescendantes de celleux qui considérait l’art comme un milieu professionnel trop instable n’étaient pas parvenues à ébranler sa passion. Jean avait néanmoins connu d’ancien·ne·s camarades de classe aux convictions moins fortes et aux parcours plus incertains. Il avait été témoin de leur confusion, de leurs hésitations et, parfois, de leurs plans foireux. Marco était vraisemblablement un peu perdu, mais la simple absence de vocation n’expliquait pas le dépit qu’il en tirait ; ce que Jean lui fit remarquer. — Ma mère est professeure d’arts, expliqua alors Marco. Ça, tu le sais déjà. Mon père est journaliste. Il se trouve que mon frère cadet adore les arts plastiques. Mon frère aîné sortira bientôt de son école de journalisme. Et moi, enfant du milieu... Disons que je me demande encore parfois ce que je fais ici. — Tu as l’impression d’être le vilain petit canard ? Marco eut un sourire crispé. — C’est bizarre, pas vrai ? — Eh bien, je ne suis probablement pas le mieux placé pour parler, souligna Jean, étant donné que je n’ai absolument pas la même dynamique familiale. Mais non, je ne pense pas que ce soit bizarre. Les choses sont comme elles sont, c’est tout. Marco aurait aimé adopter cette manière de vivre, ce style nonchalant dans lequel Jean semblait se complaire, mais ce n’était pas aussi simple. Car le jeune homme avait la fâcheuse tendance de tout analyser, de trop penser, de toujours réfléchir. C’était tout bonnement plus fort que lui. — Tu n’as pas de frères ou de sœurs ? s’enquit Marco. — Non. Notre famille, c’est juste ma mère et moi. — C’est bien, d’être enfant unique ? — Parfois oui, parfois moins. C’est bien d’avoir des frères ? — Parfois oui, parfois moins, lui répondit Marco en écho. On a aussi un chat. — Ça, c’est franchement incroyable. Il est comment ? Jean regarda avec intérêt les clichés d’une boule de poil blonde que lui montra Marco. Et puis, étant donné qu’il commençait à se faire tard, les deux étudiants se levèrent pour quitter la bibliothèque universitaire. Ils montèrent ensemble dans le prochain tramway qui les déposa tous deux au même arrêt. Au moment de se quitter, Jean attrapa la main de Marco qui lui adressa un regard surpris. — Si je te laisse filer maintenant, est-ce que tu vas continuer de décliner mes prochaines invitations à sortir ? — Ce n’est pas comme si je t’évitais volontairement… tenta d’argumenter Marco. Jean haussa les sourcils, un sourire en coin, signe qu’il n’en croyait pas un mot. Démasqué et pris au piège, le brun soupira. — Je ferais en sorte de me libérer la semaine prochaine, lui promit-il alors. — Génial, se réjouit Jean. À bientôt, Marco. Avant de lâcher sa main, il la porta à hauteur de son visage pour y déposer un léger baiser. Et même si Marco n’était pas encore prêt à se l’avouer, il en eut des papillons dans le ventre.


> œuvre : le voyageur contemplant une mer de nuages, caspar david friedrich (1818)

Aujourd’hui, Marco était enrhumé. Le pauvre garçon avait le nez rouge à force de se moucher et l’air abattu de celui qui ne pouvait plus respirer que d’une seule narine. Depuis qu’il l’avait rejoint à la bibliothèque universitaire de son campus, Jean était témoin de la vitesse à laquelle se vidait son paquet de mouchoirs. S’il n’aimait pas voir son modèle préféré frappé par le vilain froid hivernal, l’artiste qui était en lui se réjouissait de pouvoir observer les nouvelles expressions qu’il adoptait. Ces derniers temps, Jean avait pris l’habitude de retrouver Marco pendant que l’étudiant en psychologie travaillait sur ses devoirs ou ses révisions. Au fil des heures passées ensemble, le carnet de l’artiste se remplissait progressivement d’un tas de portraits inspirés par Marco, qu’il s’efforçait de représenter sous tous les angles. — Ça te dirait d’aller quelque part la semaine prochaine ? L’idée trottait dans la tête de Jean depuis un petit moment. — Tu penses à un endroit en particulier ? — Je suis un étudiant en art, lui fit remarquer Jean. J’ai évidemment envie de t’emmener au musée des beaux-arts du coin. Mais on peut aller ailleurs, si tu préfères. Après tout, songea-t-il, Marco avait probablement déjà visité les lieux si sa mère enseignait dans le milieu artistique. En réalité, cela faisait des années que celui-ci n’y avait pas mis les pieds, si bien qu’il n’en gardait qu’un vague souvenir. — D’accord pour le musée. On se dit samedi ? — Ce serait mieux en semaine, estima Jean. Il y a moins de monde. Tu me fais voir ton emploi du temps ? Ils s’accordèrent sur le mardi après-midi suivant, après leurs cours du matin et avant les travaux dirigés du soir de Marco. Ce jour-là, les deux jeunes hommes se quittèrent en bons termes, la date du fameux rendez-vous en tête. Pourtant, en fin de semaine, Jean eut l’impression que les messages de Marco étaient soudainement devenus plus froids. Il évita d’abord d’y porter trop d’attention ; l’étudiant en psychologie était probablement un peu stressé à l’approche des examens, voilà tout. Seulement, lorsque celui-ci annula sans état d’âme leur rendez-vous de mardi par un simple texto, Jean en fut franchement étonné. Ses yeux ne se détachèrent pas de l’écran de son téléphone portable pendant de longues secondes, si bien qu’Annie s’en inquiéta. — Quelque chose ne va pas ? Jean lui souffla que non, même s’iels savaient tou·te·s les deux que oui, quelque chose était décidément bizarre. Le jeune homme pouvait bien sûr se tromper, mais il avait sincèrement eu l’impression que Marco commençait peu à peu à l’apprécier. Alors pourquoi annuler leur premier vrai rendez-vous de la sorte ? C’était à n’y rien comprendre, et Jean estimait qu’il méritait au moins quelques explications. Soupçonnant qu’il ne tirerait rien de Marco par messages, il se résolu à attendre la fin de son cours magistral pour lui passer un coup de fil. Il craignit d’abord que son interlocuteur ne prenne pas son appel, mais après quelques longues sonneries, Marco décrocha enfin son téléphone. — Hey, fit Jean. J’ai reçu ton message. Tu viens pas mardi ? — Désolé, j’aurais dû t’appeler. Je te pensais occupé. — Non, c’est pas grave. Enfin si, un peu quand même. J’aurais juste voulu savoir pourquoi tu annules. Je croyais qu’on s’était mis d’accord pour la date. Tu as eu un imprévu ? Il y eu un drôle de silence à l’autre bout du fil. — Écoute Jean, c’est vraiment pas contre toi, mais je- je peux pas faire ça. — Tu ne peux pas... venir au musée avec moi ? — Non, je ne peux pas, affirma Marco avec aplomb. Je ne sais pas comment tu as l’habitude de fonctionner. J’imagine que tu sors à tout le monde le même baratin, le même regard, les mêmes sourires. J’imagine que tu les fais tou·te·s se sentir spécial‧e. Mais je ne suis pas comme toi. Je ne cherche pas quelqu’un pour… pour me réchauffer le temps d’un hiver. Ou d’une nuit. Ce n’est pas fait pour moi. Alors je- je crois qu’il faut mieux qu’on arrête tout maintenant. C’est mieux comme ça. Je suis désolé, Jean. C’était cool de te connaître. Et il raccrocha. Son interlocuteur en resta sans voix, les yeux rivés sur l’écran de son téléphone. L’appel avait duré moins de trois minutes. Jean se repassa aussitôt en boucle les quelques paroles que Marco lui avait adressé en lieu et place d’explication, mais il peinait à en comprendre le sens. Avait-il fait quelque chose de mal ? De déplacé ? Quand bien même il s’efforça de réfléchir à ce sujet, il ne se souvenait pas avoir fait ou dit quoi que ce fut de répréhensible en compagnie de Marco. Jean était quelqu’un d’honnête ; il n’avait jamais cherché à cacher ses intentions ou ses motivations. Alors pourquoi Marco agissait-il comme s’il avait été blessé par son comportement ? Plus il y songeait, plus Jean avait l’impression de devenir fou. Le lendemain, il se résolu à envoyer un message à Armin, dans l’espoir d’obtenir quelques informations. Ce n’était probablement pas très correct d’agir ainsi dans le dos de Marco, mais ce dernier ne répondait plus à ses messages. Le blondinet se montra réticent à entamer la conversation. En insistant, Jean apprit finalement que son ami s’était rendu chez Ymir, quelques jours plus tôt, et qu’il agissait bizarrement depuis. Marco connaissait Ymir depuis le collège, il n’y avait donc rien d’étonnant à cela. Jean estima d’abord que cette piste ne menait nulle part. Et puis, au détour d’un couloir, il tomba sur un certain Eren Jäger. Jean se souvint alors qu’Ymir étudiait à l’URF de Droit avec Mikasa Ackerman, qui était justement la sœur adoptive du jeune homme brun (qui arpentait les lieux comme un seigneur féodal dans son château). Si Jean savait tout cela, c’était pour une raison très simple : il avait eu un petit coup de cœur pour Mikasa, deux ans plus tôt, en la rencontrant lors d’une soirée. Eren avait eu vent de cette histoire et, depuis, les deux garçons partageaient une sorte de rivalité qui commençait à s’essouffler. Quelle était la probabilité qu’Eren et Marco se soient rencontrés ? Les mathématiques ne constituaient pas vraiment l’un des points forts de Jean qui s’épargna la peine de faire fonctionner son cerveau inutilement. Il préféra héler Eren à travers le hall pour lui poser lui-même la question. Car si cet idiot avait effectivement soufflé des choses compromettantes à son sujet, Jean aimerait vraiment le savoir. — Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas crié mon prénom avec tant d’enthousiasme. Qu’est-ce qui t’amènes à moi ? À part mon magnifique faciès, j’entends. Voilà exactement pourquoi Jean n’aimait pas parler avec Eren ; ce type était juste trop lourd, même pour lui. — Ton magnifique faciès ? releva-t-il en ricanant. Ta tête est tellement grosse que tu commences à t’envoler comme une montgolfière. Fais gaffe, tu vas bientôt toucher le plafond. — Je rêve ou tu viens d’interrompre ma merveilleuse journée dans le seul but de m’insulter ? Pour une fois, cet idiot n’avait pas vraiment tort. Jean s’efforça donc de rester suffisamment calme, juste le temps de lui poser une seule petite question. — C’est vachement random, mais tu n’aurais pas récemment rencontré un certain Marco, à tout hasard ? — Mais si ! Je l’ai croisé avec Mika et Ymir, en début de semaine. Il paraît que c’est un ami d’Armin. Tu sais que je le connais depuis la maternelle ? Le monde est vraiment petit ! Jean se sentit grimacer. Voilà qui n’annonçait rien de bon. — D’ailleurs, continua l’autre, on a un peu parlé de toi ! Il a semblé drôlement intéressé quand j’ai mentionné le fait qu’on se connaissait. C’est un nouveau pote ? — Plus ou moins, marmonna Jean. Mais j’ai l’impression qu’il n’a pas trop apprécié votre échange, alors j’aimerais bien que tu me fasses le tableau de ce que tu es allé lui raconter. — Des trucs banals. Il voulait savoir comment on s’était rencontré. Alors je lui ai dit qu’on étudie au même endroit, mais qu’on se croise surtout en soirée. Faut dire qu’on est un peu les stars de cette promotion, pas vrai mon Jeannot ? Oh ! s’exclama ensuite Eren. Je lui ai aussi raconté la fois où je t’ai surpris dans les toilettes d’une boîte de nuit avec cette fille, tu t’en souviens ? C’était franchement drôle. Enfin, ton copain avait l’air un peu choqué, peut-être qu’il est timide ? Jean avait déjà commencé à s’éloigner ; inutile de rester écouter toutes les autres imbécilités qui s’échappaient de la bouche d’Eren, il en savait déjà assez. — Hey, Jean ! lui lança celui-ci. Mon offre de la dernière fois tient toujours, si jamais tu te posais la question ! Le susnommé ne prit même pas la peine de se retourner. Actuellement, un plan à trois avec Eren et son copain du moment était franchement la dernière chose dont il avait envie. Suite à cette discussion, Jean se demanda ce qu’il pouvait faire pour arranger les choses avec Marco. Tout portait à croire que ce dernier s’était mépris sur lui, la faute à Eren qui l’avait décrit comme un incorrigible coureur de jupons. Belle image ! Marco s’était à coup sûr éloigné parce qu’il ne voulait pas être associé à la réputation qu’il se traînait. Ce constat blessa Jean, mais cela ne changea rien au fait qu’il aurait aimé s’expliquer. Le vendredi soir, il consulta pour la énième fois ses notifications, espérant recevoir une réponse du brun. Une fois de plus, il soupira, s’attirant le regard des autres sur lui. — Oh, fit Maddie, je connais ce genre de soupir. Qui est donc la demoiselle qui te mène la vie dure ? — Ce n’est pas une demoiselle. En fait, c’est le modèle de la dernière fois. Tu sais, avec ses taches de rousseur. — Quoi, le brun ? Celui que tu voulais déshabiller ? — Très précisément. — Espèce de petit coquin, tu ne m’avais pas dit que tu l’avais retrouvé ! Quel est donc le problème ? Il ronfle ? — Eh bien, je n’ai pas encore eu le loisir de le découvrir… Il adressa un sourire malicieux à Madeleine. — Le problème, reprit Jean plus sérieusement, c’est qu’il a entendu des trucs moyens sur moi et, depuis, il me fait la tête. — Si ce n’est que ça, il te suffit d’aller lui parler. — Sauf qu’il ne répond pas à mes messages… Madeleine balaya ses excuses de la main. — De mon temps, on n’avait pas tous ces appareils. Et ça n’empêchait pourtant pas les garçons ne me courir après. Comment crois-tu qu’ils s’y prenaient, gros malin ? Jean réalisa que sa voisine avait raison ; pourquoi attendre une réponse qui n’arrivait pas ? Si Marco ne venait pas à lui, il n’avait qu’à faire le premier pas, une fois de plus.


> œuvre : la vérité, le bernin (1652)

Le mardi suivant, soit le jour même où les deux garçons auraient dû se rendre au musée, Jean s’en alla frapper chez Marco. Puisqu’il y avait redéposé ce dernier quelques semaines plus tôt, le châtain retrouva l’adresse sans difficulté. C’était assurément une idée des plus culottées, et peut-être même que Marco le détesterait pour agir de la sorte, mais Jean s’était résigné à se montrer audacieux. Il devait le voir ; car même si le brun l’ignorait, Jean voulait s’expliquer. Contrairement à lui, Marco ne vivait pas seul dans cette grande maison. C’est pourquoi Jean s’était déjà demandé sur qui il tomberait en déboulant chez lui à l’improviste. Idéalement, il aurait bien sûr aimé que Marco lui ouvre lui-même la porte, mais il eut raison de ne pas de faire d’illusions. — Bonjour. C’est pour quoi ? Le garçon qui se tenait devant lui devait avoir douze ou treize ans. En plus de ses cheveux châtains foncés et de ses yeux verts, il avait lui aussi hérité de sa mère quelques taches de rousseur. Jean comprit aussitôt qu’il avait affaire au petit frère, ce qui était plutôt une bonne nouvelle, car il se serait trouvé bien embêté face à Madame Fontenelle ou à son mari. — Je suis un ami de Marco. Est-ce qu’il est là ? — Non, mais il ne devrait pas tarder, l’informa l’adolescent. Tu peux l’attendre à l’intérieur, si tu veux. Jean n’avait pas pour habitude de se dégonfler, alors puisqu’il était déjà là, il accepta d’entrer à l’intérieur de la maison. Il retira chaussures et manteaux avant de suivre son petit hôte jusqu’au salon. Sans grande surprise, il nota qu’il y avait tout un tas d’œuvres d’art accrochées sur les murs ou exposées sur des meubles. Certaines étaient certainement de la main d’Alix. Le petit frère de Marco s’installa dans le canapé où il semblait avoir élu domicile depuis un petit moment. — Tu n’as pas cours ? s’enquit Jean. — Si, mais j’ai attrapé froid. Comme pour appuyer ses dires, le garçon fut pris d’une envie d’éternuer. Jean posa une main sur son front brûlant. — Sacrée fièvre, commenta-t-il. Tu as pris quelque chose ? — Maman m’a donné du paracétamol ce matin. — Tu peux en reprendre un. Tu penses à boire ? L’adolescent haussa les épaules, signe qu’il n’y prêtait pas vraiment attention. En suivant ses indications, Jean dénicha le placard à verres dans la cuisine. Il apporta de l’eau et un comprimé au malade qui avala tout d’une traite. — Au fait, comment tu t’appelles ? — Siméon. Et toi ? — Jean. J’aime bien ton prénom. — Merci, fit Siméon. Le tiens me fait penser au papy du coin. Mais il est cool aussi, précisa-t-il. Jean s’esclaffa. Son regard se posa sur la table basse du salon qui disparaissait sous un tas de feuilles et de crayons. — Qu’est-ce que tu fais de beau ? — J’essaie de dessiner des chats. Ce chat, fit-il en désignant l’animal blond qui traversa justement la pièce. On doit rendre une feuille remplit d’animaux aux poses différentes. Le problème, c’est que mon modèle ne tient pas vraiment en place. — Oh, je connais ça, lui assura Jean avec un sourire en coin. Après tout, s’il se trouvait dans ce salon, c’était parce que son propre modèle le faisait courir dans tous les sens. — Si ton modèle bouge, tu n’as qu’à te déplacer avec lui. Jean attrapa une feuille vierge et un crayon à papier avant de se lever pour suivre le félin qui explorait la cuisine. Moins de cinq minutes plus tard, il avait déjà réalisé trois esquisses grossières représentant le matou sous différentes positions. — Tu dessines vite, constata Siméon avec admiration. — En cours, on s’entraîne parfois à réaliser des croquis en quelques secondes seulement. Du moment que tu as une base, tu peux toujours revenir sur les détails plus tard, expliqua Jean. Lorsqu’il rentra chez lui, une petite demi-heure plus tard, quelle ne fut pas la surprise de Marco qui trouva Jean et Siméon en plein safari-dessin. Il essaya de donner le change face à son petit frère, mais Jean remarqua tout de suite que sa présence ici ne l’enchantait pas beaucoup. — Tu nous as pas dit que tu t’étais fais un nouveau copain aussi chouette que lui, s’exclama Siméon avec enthousiasme. — On ne se connaît pas depuis très longtemps, se justifia Marco. Je ne pensais pas que vous vous entendriez aussi bien. Comment va ta fièvre ? s’enquit-il. — Pas trop mal. Jean m’a dit de reprendre un doliprane. Marco parut surpris, mais il ne dit rien. Il fit comprendre à Siméon qu’il montait dans sa chambre avec Jean pour y discuter. Ce dernier adressa un clin d’œil amical à l’adolescent avant de suivre Marco dans les escaliers. Une fois la porte refermée sur eux, un long silence s’abattit sur la pièce. Jean contempla le dos de Marco qui ne s’était pas encore résigné à lui faire face. Il ne fallait pas être devin pour comprendre que la conversation ne serait pas aisée. — Je suis désolé de m’imposer comme ça, s’excusa-t-il sincèrement. C’est bas, même pour moi. — Alors pourquoi tu es là, Jean ? La voix de Marco n’était qu’un murmure. Il ne semblait pas en colère, non ; il avait plutôt l’air abattu et incommodé. Jean s’en voulut aussitôt d’être à l’origine de ce malaise, mais il n’était pas question pour lui de reculer. Pas maintenant. — Parce que je pense qu’il faut qu’on parle, affirma-t-il avec aplomb. Marco se retourna lentement en hochant la tête, puis il vint s’asseoir sur le lit, visiblement résolu à écouter ce que son invité surprise pouvait bien avoir à lui dire. Soulagé, Jean préféra tirer une chaise à lui pour s’installer face au brun. — Ce que tu m’as dit au téléphone… Je n’ai pas arrêté d’y penser, lui avoua-t-il sans détours. Parce que j’essayais de comprendre ce qui a foiré. J’ai parlé avec Eren. Alors j’ai une vague idée de ce qu’on t’a raconté sur moi. Et j’aimerais que tu me laisses m’expliquer. Si l’absence de réaction de la part de Marco ne l’encourageait pas beaucoup, cela ne l’empêcha pas de continuer. Après tout, il n’avait plus rien à perdre. — J’ai l’habitude d’aller en soirée. J’ai l’habitude d’y rencontrer des gens. Et, parfois, quand l’attirance est mutuelle, j’ai des relations avec elles. Sexuelles, j’entends. — Oui, marmonna enfin Marco, j’avais compris. — On est entre adultes consentants. Personne n’est bourré au point d’ignorer ce qu’il fait. On se protège. On partage notre plaisir et puis on se dit au revoir. C’est aussi simple que ça. Je ne sais pas trop quelle image tu te faisais de moi. Mais c’est qui je suis, reconnu Jean. Et je l’assume entièrement. Maintenant, je comprendrais que ça te dérange, mais- — Jean, Jean, Jean, le coupa Marco en soupirant. Ce n’est pas ça, le problème. Évidement que tu as le droit de t’amuser en soirée et de coucher avec une fille pour la nuit, si ça te chante. C’est pas mes affaires. On se connaît depuis quoi, deux mois ? Tu ne me dois rien. Pour être honnête, Jean était un peu perdu. — Alors c’est quoi, le problème ? Marco se frotta les yeux. Sans doute réfléchissait-il à la manière de formuler correctement ses idées, cette fois-ci. — Les soirées, l’alcool, les filles, les coups d’un soir… C’est ta manière de vivre, et je la respecte, lui assura-t-il. Mais je ne la partage pas. Ce n’est simplement pas fait pour moi. Jean fronça les sourcils. Il écoutait, mais il ne comprenait pas où Marco voulait en venir. — Bordel, Jean, lâcha celui-ci. J’essaie de te faire comprendre que je ne veux pas d’un coup d’un soir avec toi. Les pièces du puzzle s’emboîtèrent dans l’esprit de l’artiste qui poussa un long oooh. C’était donc cela ; Marco craignait que Jean ne le voit comme un simple partenaire d’une nuit, quelqu’un pour le réchauffer le temps d’un hiver. Il réalisa avec soulagement qu’il y avait vraisemblablement eu une sorte de malentendu entre eux. — Mais qui t’a dit que c’est ce que je veux ? — Tu cherches à m’attirer dans ton lit. C’est plutôt évident. — Certes, répliqua Jean. Mais ça ne veut pas dire que je veux t’en chasser au petit matin, après avoir tiré mon coup. Ce fut au tour de Marco de froncer les sourcils. — C’est pourtant ce que tu fais avec les autres, non ? — C’est vrai. C’est ce que j’ai fait avec les autres. Mais mes expériences passées appartiennent justement au passé. Ça ne veut pas dire que je veux la même chose avec toi. Face à lui, Marco semblait sincèrement surpris. L’espace d’un court instant, il eut également l’air soulagé d’apprendre qu’il s’était mépris sur les intentions de Jean. Pourtant, le visage du brun se ferma à nouveau. Jean constata avec un certain étonnement qu’il doutait de la sincérité de ses paroles. Comprenant qu’il n’était pas au bout de ses peines, l’artiste se racla la gorge. Comment pouvait-il donc l’en convaincre ? Tout en posant ses mains sur celles de Marco, Jean poursuivit : — Je t’apprécie, Marco. Et je pense qu’en apprenant à mieux te connaître, je pourrais t’apprécier encore plus. Pas toi ? — Si- Enfin, je crois. Je t’aime bien, moi aussi, balbutia Marco. Mais je ne sais pas si- Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. C’est juste- C’est compliqué. Jean aurait aimé pouvoir lui demander ce qui était si compliqué, mais il pressentait que Marco ne serait pas en mesure de lui répondre. Il ne le connaissait que depuis peu, mais il en avait vu assez pour deviner que son beau brun cachait un paquet d’angoisses derrière ses jolis yeux chocolat. Bien sûr, Jean mourrait d’envie d’en découvrir l’origine, mais Marco n’était visiblement pas prêt à s’ouvrir sur le sujet. Ces choses-là ne disparaissaient malheureusement pas d’un simple coup de baguette magique, ainsi Jean ne pouvait que se montrer honnête et faire preuve de patience. — Marco, j’ai eu envie de te déshabiller dès l’instant où je t’ai vu, confessa-t-il sans détours. Et j’ai toujours envie de te voir poser pour moi. Mais je veux aussi savoir quel est ton film préféré, ton livre préféré, tes musiques préférées… Je veux continuer de te regarder travailler en silence et t’emmener dans un tas d’endroits. J’ai juste envie de passer du temps avec toi, conclu-t-il. C’est tout bête. On n’est pas obligé de rendre ça compliqué. Jean n’avait pas quitté Marco des yeux. Celui-ci se mordillait nerveusement la lèvre, les joues rougies par ce qu’il venait d’entendre. Jean retint presque sa respiration tandis qu’il attendait le moment fatidique de sa réponse. — D’accord, souffla-il enfin. On n’a qu’à faire ça. Jean poussa un soupir de soulagement. Pour un peu, il en aurait presque sauté au plafond. — J’ai cru que mon cœur allait lâcher, avoua-t-il. — Désolé pour… tout ça, s’excusa Marco. — C’est rien. Heureusement pour moi, je suis du genre persévérant, lui fit remarquer Jean. Mais, à l’avenir, si tu te poses des questions de ce genre, je préférerais que tu m’en parles pour qu’on en discute. Les malentendus, c’est nul. Marco hocha la tête ; il tâcherait de s’en souvenir. Il ouvrit la bouche, prêt à parler, mais Jean embrassa rapidement sa main avant de se lever. — Maintenant que je sais que tu répondras à mes messages, je ferais mieux de déguerpir. J’aime beaucoup ta mère, mais si elle me retrouve ici, j’aurais l’air fin ! Je dirais à Siméon de garder ma venue secrète, ça te va ? Marco l’interpella juste avant qu’il ne passe la porte. — Pour le musée… On se dit pendant les vacances ? Jean sembla d’abord surpris, mais il acquiesça en souriant. Il disparut ensuite dans le couloir et dévala joyeusement les escaliers, heureux que les choses aient si bien tournées.


> œuvre : impression, soleil levant, claude monet (1872)

Pour être honnête, Jean fut relativement soulagé en apercevant Marco qui s’avançait dans sa direction. Il aurait été vraiment surprenant que celui-ci lui pose un lapin, mais le pauvre Jean gardait encore un vif souvenir de leur dernier rendez-vous avorté. En guise de bonjour, il posa un baiser sur les doigts frigorifiés de Marco qui s’était plus ou moins fait à cette étrange habitude. Sans doute avait-il rougit, mais il faisait si froid dehors qu’on ne le remarqua pas. — Si Monsieur veut bien se donner la peine de me suivre, lui déclara Jean comme s’il était quelqu’un de très important. Marco leva les yeux au ciel, mais il emboîta malgré tout le pas à son ami qui maintint ouvert la porte pour le laisser passer en premier. De l’extérieur, il fallait avouer que l’entrée du Musée des Beaux-Arts de Caen n’avait rien d’exceptionnel. Avec toutes ses pierres parfaitement lisses et son design cubique, on avait un peu l’impression de se retrouver face à un bunker sous-souterrain. L’intérieur du bâtiment renvoyait déjà une image plus chaleureuse, ne serait-ce que parce que la température y était plus élevée qu’au-dehors. Les deux garçons se dirigèrent vers l’accueil et patientèrent derrière un couple qui payait leur billet. Le musée étant gratuit pour les moins de vingt-six ans, ils eurent quant à eux la chance de ne pas avoir à débourser le moindre euro pour leur petite visite. Marco hésita à prendre un plan, mais Jean lui affirma que ce ne serait pas nécessaire. Après tout, l’artiste avait l’habitude de venir assez régulièrement, tous les deux ou trois mois, pour y trouver des références. Jean entraîna Marco à sa suite, direction la première salle d’exposition. Le Musée des Beaux-Arts de Caen regroupaient de nombreuses œuvres de la Renaissance italienne, flamande et française. La visite s’organisait de façon chronologique, de sorte que l’on pouvait admirer en premier des scénographies italiennes du XVe siècle. Les premières pièces contenaient surtout des représentations religieuses : des Vierges, des Jésus, des Saints. Aucune ne retient particulièrement l’attention de Marco, excepté peut-être une Tentation de Saint Antoine. Il fallait avouer que la figure du Diable peinte par Paolo Véronèse avait quelque chose d’impressionnant. — Tu connais La Légende Dorée ? — Antoine se retire dans le désert égyptien où il subit la tentation du Diable sous la forme de visions des voluptés terrestres, récita Marco. Jean poussa un sifflement admiratif. — Je ne te savais pas aussi porté sur les mythes. Légèrement embarrassé, Marco marmonna que c’était plus un passe-temps personnel qu’autre chose. Jean se pencha par-dessus son épaule, un sourire malicieux aux lèvres. — C’est assez drôle, quand on y pense. On ne voit qu’un bout du sein de cette femme, alors que le Diable est franchement nu. C’est à se demander où est la vraie tentation. Il lui glissa un clin d’œil avant de s’éloigner vers la salle suivante. Heureusement pour Marco, il n’y avait personne dans la pièce pour constater les couleurs que Jean faisait naître sur son visage. Les deux garçons poursuivirent leur voyage artistique jusqu’au XVIIe siècle français. L’un des tableaux intéressa tout particulièrement Jean qui invita son ami à le regarder de plus près. — Qu’est-ce que tu vois ? — Un homme… en robe ? — Mais encore ? — Il tient une figue coupée dans sa main gauche, ajouta Marco. Et il fait un drôle de geste avec sa main droite. — Il fait le signe de la figue, précisa Jean. C’était un geste assez obscène en raison d’un jeu de mots entre les français et les italiens qui associent vulgairement la figue au sexe féminin. Aujourd’hui, on le connaît pour d’autres raisons… Jean fit mine d’attraper le nez de Marco, puis il reproduisit le geste de L’Homme à la figue en plaçant son pouce entre son index et son majeur. Il énonça ensuite la célèbre phrase : — Je t’ai volé ton nez. — Est-ce que tu sais combien de fois j’ai fait ça à Siméon quand il était petit ? se désola Marco. Beurk. Jean s’esclaffa, fier de lui avoir appris un petit quelque chose qu’il n’était pas prêt d’oublier. Ils firent ensuite un tour dans les salles aux murs bleus du XVIIe siècle hollandais. Le regard de Marco fut attiré par plusieurs peintures florales ainsi qu’un horrible Porc écorché. — Bizarrement, c’est un thème récurrent chez les peintres des écoles du Nord, commenta Jean. Dans le même goût, Le Bœuf écorché de Rembrandt est exposé au Louvre. Marco ne fut pas mécontent d’atteindre les Temps Modernes français. Tous ces portraits d’aristocrates étaient peut-être un peu barbants, mais ils étaient plus jolis à regarder que la carcasse d’un animal qu’on avait accroché les quatre pattes en l’air pour être disséqué. — D’ailleurs, s’interrogea soudain Marco, tu ne m’as même pas dit quel·le·s étaient tes artistes préféré‧e‧s. C’était une question difficile. En tant qu’étudiant en arts, Jean avait eu l’occasion de se pencher sur les œuvres de nombreux‧ses artistes différent‧e‧s pour en analyser la technique, la composition, l’inspiration, les échos et tant d’autres. D’un point de vue purement objectif, il en admirait donc énormément pour leur travail. Mais ce n’était probablement pas ce que Marco souhaitait entendre. — Pour être honnête, ce que je préfère ne se trouve pas à cet étage. J’aurais plutôt tendance à avoir un faible pour les œuvres qui nous proviennent de l’Antiquité ou, tout du moins, celles qui s’inspirent des mythologies grecques ou romaines. Sinon, je préfère notre bonne vieille époque contemporaine. Jean et Marco quittèrent le rez-de-chaussée pour le rez-de-jardin qui lui était inférieur. À cet étage, les salles ne regroupaient que des œuvres postérieures au XIIIe siècle. — Le XIXe siècle marque la naissance de nombreux courants artistiques qui se rencontrent et s’influencent. Le romantisme, le réalisme, l’impressionnisme, le pointillisme… cita Jean. Certain·e‧s artistes demeurent inclassables tant iels ont touché à tout. — Comme Van Gogh ? Jean acquiesça. Le peintre néerlandais faisait partie de ces génies qu’on ne pouvait enfermer dans une boîte tant leur œuvre était complexe. — Bien sûr, c’est impossible de choisir un·e seul‧e artiste. C’est comme si tu me demandais de choisir un seul livre ou une seule musique. Mais on a tous nos préférences, concéda Jean. Et j’ai remarqué que mes critères n’ont rien de transcendants. Il s’arrêta au milieu de la pièce, devant un mur noir sur lequel un unique tableau était accroché. — J’aime principalement les toiles colorées ou les œuvres du genre grandioses, celles qui te font frisonner, précisa-t-il. Alors au risque de paraître peu original, j’aime beaucoup Claude Monet, par exemple. Marco connaissait évidemment Claude Monet qui, en plus d’avoir une réputation internationale, s’était notamment intéressée à la côte normande. Le site d’Étretat lui avait inspiré une cinquantaine de toiles, donc La Manneporte, reflets sur l’eau, qui se trouvait justement exposée sous les yeux de Jean et de Marco. L’artiste y avait représenté les hautes falaises percées de trous qu’on nommait communément des portes ; la plus grande étant la fameuse Manneporte. Les deux garçons passèrent enfin par la salle cubiste, la dernière du musée. Avant de sortir, Jean veilla à remonter la fermeture éclair du manteau brun de Marco. Il ne voulait pas que son rendez-vous attrape encore froid. — C’est drôle, ce côté maman poule que tu as, lui fit remarquer Marco. Siméon m’a dit qu’il t’avait d’abord pris pour un genre d’apprenti docteur. — Je suis un garçon bien élevé, voilà tout. Joignant le geste à la parole, Jean maintint une fois de plus ouverte la porte pour laisser Marco passer en premier. Ils débouchèrent ainsi dans le parc de sculptures du musée qui n’était heureusement pas bien grand, car il faisait sacrément froid dehors. Ne comptant pas s’attarder trop longtemps, les deux garçons firent rapidement le tour des œuvres exposées. À vrai dire, seule une en valait vraiment le détour : la Grande Ombre d’Auguste Rodin, célèbre sculpteur du XIXe siècle. Haut de près de deux mètres, ce bronze avait de quoi impressionner. Le corps masculin à la carrure imposante et aux muscles saillants ressemblait à un grand pantin brisé. Sa tête était inclinée d’une bien curieuse manière, défiant les lois anatomiques, de sorte que son cou prolongeait son épaule en dessinant une ligne droite. L’homme accablé par un fardeau invisible n’inspirait que douleur et désespoir. — C’est un dépôt du Musée Rodin, à Paris. Cette sculpture est une version agrandie de l’une des trois ombres que Rodin avait imaginées pour couronner le sommet de son plus grand chef d’œuvre : la Porte de l’Enfer. — Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance. C’était mot pour mot l’inscription que pointaient les trois âmes damnées du poème de Dante, à l’entrée des Enfers. — Tu connais aussi La Divine Comédie ? s’étonna Jean. Décidément, tu ne cesses de m’impressionner aujourd’hui. Marco haussa les épaules, mais son sourire en coin laissait penser que cette nonchalance apparente n’était qu’une façade. Jean s’amusa de le voir faire tant de mystères. Tandis qu’ils s’éloignaient de l’enceinte du Musée des Beaux-Arts de Caen, leur visite étant terminée, le châtain accrocha son bras à celui de Marco, prenant le froid comme prétexte à ce rapprochement. Ils prirent une fois de plus la même ligne de tramway qui les déposa non loin de la gare ferroviaire. — Tu devrais venir à la maison, un de ces quatre, lui proposa enfin Marco. Siméon voudrait te revoir. — Je lui ai fait une si grande impression ? Marco leva les yeux au ciel, mais Jean n’avait pas vraiment tort : son petit frère semblait vraiment s’être pris d’affection pour lui. C’était à se demander si Jean n’allait pas finir par séduire toute la famille… Celui-ci se pencha justement vers l’oreille de Marco pour lui souffler quelques mots. — Appelle-moi, et je viendrais. Marco acquiesça, les joues rouges, tandis que Jean déposait un autre baiser (presque) innocent sur ses doigts gelés.


> œuvre : le jardin de l'artiste à giverny, claude monet (1900)

Siméon se redressa sur sa chaise et, pour la énième fois, il essaya de prendre du recul sur son croquis. Il n’avait passé que trente minutes dessus, alors il n’était pas beaucoup détaillé, mais on pouvait déjà constater quelques problèmes physiologiques. — Je ne pense pas qu’un bras soit censé se tordre ainsi, fit remarquer Jean avec humour. À moins que ton bonhomme ait développé une nouvelle articulation ? L’adolescent soupira, franchement dépité. — Je ne pensais pas que ce serait si long, avoua-t-il. — On n’apprend pas l’anatomie humaine en une après-midi ! Étudier le squelette, les tissus musculaires, la graisse, la peau… Ça fait partie des choses qui prennent du temps. En glissant à Marco qu’il avait vraiment envie de revoir Jean, Siméon avait également songé que l’étudiant en arts pourrait l’aider pour un projet qui l’embêtait tout particulièrement. En plus du cours d’arts plastiques hebdomadaire que le collégien suivait, à l’image de tou‧te‧s ses autres camarades, il faisait partie d’un petit club optionnel. Ce dernier ne comptait qu’une poignée d’élèves ayant tou‧te‧s en commun une certaine passion pour cette matière. Leur professeur se permettait donc d’aborder avec elleux des sujets plus concrets et parfois plus tordus. Leur thème du moment concernait justement l’anatomie et, manque de pot, ce n’était pas vraiment la tasse de thé de Siméon dont les dessins avaient tendance à défier les lois de la proportion. — C’est vraiment grave, si mon bonhomme a une tête un peu trop grosse ou des jambes un peu trop longues ? — Évidemment que non. À moins de vouloir rester réaliste, rien ne t’oblige à suivre l’anatomie ordinaire à la lettre. Mais ça fait partie des bases. Et tu sais ce qu’on dit : c’est en apprenant les règles qu’on est d’autant plus capable de les briser. Jean avait raison, bien sûr, mais Siméon fit la moue. Après deux heures passées à dessiner des corps désarticulés, l’adolescent commençait probablement à en avoir marre. — Et si on faisait autre chose ? proposa Jean. Il regarda autour de lui, réfléchissant à une activité un peu plus rigolote et surtout moins contraignante. Son regard se posa sur Marco qui, face à eux, corrigeait ses notes prises en cours magistral. Tout sourire, Jean s’approcha de lui, une feuille et un feutre dans la main. — Qu’est-ce que je suis censé faire de ça ? s’étonna Marco. — Dessine-moi des formes, des lignes, n’importe quoi. Le brun haussa un sourcil perplexe, mais il finit néanmoins par lui gribouiller quelque chose. Jean se réinstalla à côté de Siméon, heureux comme s’il avait récupéré le Saint Graal. — Qu’est-ce que tu vois ? Comprenant où il voulait en venir, l’adolescent se concentra pour faire fonctionner son imagination. — Je dirais… une gigantesque tortue de mer qui transporte une montagne en guise de carapace. — Ça, c’est original, siffla Jean. Moi, je voyais plutôt un bateau, avec sa grande voile, qui se fracasse sur un rocher au milieu de l’océan. Mais je préfère ton idée. Il lui tendit la feuille de papier sur laquelle Siméon se pencha aussitôt pour y faire apparaître sa tortue. Ensuite, Jean se leva pour aller embêter Marco, une seconde fois, afin d’obtenir un autre gribouillis ; celui-ci, il le garda pour lui. À partir des grandes lignes verticales que son ami avait tracées, Jean imagina une grande cascade qui flottait dans le ciel. Des boucles formèrent des nuages ou des blocs de pierre suspendus dans le vide. Quant aux détails, Jean les ajouta à mesure que des idées lui venaient à l’esprit ; des passerelles de bois relièrent ces différents corps qui abritaient des sortes de minuscules villages ou forêts. Pour finir, il ajouta un peu de couleur en repassant grossièrement sur les éléments les plus importants de son dessin. Une petite heure plus tard, Siméon et Jean purent admirer leurs dessins respectifs. La tortue de l’adolescent était vraiment réussie, et la réalisation de ce dessin lui avait surtout redonné le sourire. Marco s’approcha à son tour, intrigué de voir ce que les deux artistes avaient pu tirer de ses traits de crayon maladroits. Et en toute honnêteté de sa part, le résultat était encore meilleure que ce qu’il avait imaginé. — Vous avez vraiment une sacrée imagination. — L’imagination se travaille aussi, tu sais. Jean prit une nouvelle feuille sur laquelle il traça quelques lignes et quelques boucles avant de la lui tendre. — Qu’est-ce que tu vois ? — Un très gros gribouillis. Suite au regard qu’il récolta pour cette réponse, Marco se pencha un peu plus vers Jean, essayant de se concentrer. — Ne réfléchis pas trop, lui conseilla l’artiste. Dis-moi la première chose qui te passe par la tête. — Des fantômes. Trois fantômes, juste là. Il lui désigna trois boucles, au centre de la feuille, où Jean dessina aussitôt lesdits spectres aux yeux écarquillés. — Quoi d’autre ? — Une fenêtre, à gauche. Une plante contre le mur… Quelque chose de grimpant. Des roses, peut-être ? Une fois de plus, Jean s’exécuta, illustrant rapidement les idées de Marco sans lui laisser la possibilité de changer d’avis. Il ajouta ainsi une tombe à côté des fantômes, un gros chat qui se prélassait sous la fenêtre et un arbre sans feuilles à gauche de la feuille, dévoré par une multitude de champignons. Marco devait avouer qu’il s’était laissé prendre au jeu. C’était assez incroyable de voir sa vision prendre vie sous le crayon de Jean. Son drôle de jardin fut complété par quelques touches de couleur avant d’être achevé. — Tout ça est bien beau, souffla Siméon, mais ça ne m’avance pas beaucoup sur mon problème d’anatomie. J’aurais dû demander un mannequin taille réelle pour Noël… Les yeux de Jean s’illuminèrent soudainement. Il se pencha aussitôt vers Siméon qui, surpris, écouta néanmoins ce qu’il lui souffla au creux de l’oreille. Marco s’étonna de les voir faire tant de cachotteries. Il se demanda ce que Jean pouvait bien raconter à son petit frère qui devint lui aussi très enthousiasmé. — Tu crois qu’il serait d’accord ? l’entendit-il chuchoter. — Demande-lui, je suis sûr qu’il dira oui. Les deux garçons se tournèrent alors vers Marco, un sourire peu rassurant sur leur visage malicieux. — J’ai comme l’impression que ça ne va pas me plaire… Et effectivement, l’idée extraordinaire de Jean ne le fit pas sauter au plafond ; au contraire, elle l’effraya même un peu. Les deux intrigants tentèrent pourtant de faire entendre leur cause, cherchant à le convaincre d’accepter ce projet saugrenu. Face aux yeux verts suppliants de son petit frère (à qui il ne pouvait rien refuser), Marco accepta finalement d’y réfléchir plus sérieusement si l’idée parviendrait à séduire le professeur d’arts plastiques de Siméon. Les deux artistes échangèrent un regard victorieux, certains que l’affaire était dans le sac. — D’ailleurs, Jean, tu ne ferais pas mieux de partir ? lui fit soudain remarquer Siméon. Les parents vont bientôt rentrer. Le garçon avait raison ; il était plus que temps pour Jean de rentrer chez lui. Il réunit rapidement ses affaires, ébouriffa les cheveux marrons de Siméon, puis renfila chaussures et manteau avant de se diriger vers la porte d’entrée de la maison. — Jean ! héla Siméon. Tu ne récupères pas tes dessins ? — Je te donne la cascade, si tu veux. Et Marco peut garder le jardin. Je n’ai fait que suivre ses idées, après tout. Siméon le remercia, visiblement ravi. Quant à Marco, s’il ne dit rien, Jean aurait juré que cela lui faisait tout autant plaisir. Avant de partir, il déposa (comme à son habitude) un baiser sur ses doigts. Et cette fois-ci, Marco peina à cacher son sourire. Lorsque, moins de vingt minutes plus tard, Alix et Gabriel, son mari, passèrent cette même porte d’entrée, Marco réalisa qu’ils avaient eu un peu chaud. Mais le pauvre garçon n’était pas au bout de ses peines car, le regard attiré par quelque chose sur la table basse, Alix finit par se saisir de la cascade de Jean. — Il est de qui, ce croquis ? demanda-t-elle à Siméon. Ça ne ressemble pas à ton style. — Oh, c’est celui de Je- Marco lui fit immédiatement les gros yeux. — De Jules ! se rattrapa Siméon. Un copain du collège. Les garçons guettèrent la réaction de leur mère, craignant qu’elle ne relève l’hésitation étrange du benjamin. — Il est drôlement doué pour son âge, ce Jules. Alix ne s’attarda pas plus longtemps sur le dessin que Siméon récupéra, et Marco eut l’impression de respirer à nouveau. Bien sûr, Siméon ne comprenait pas vraiment pourquoi il devait cacher les visites de Jean, mais c’était toujours amusant de garder un secret. Alors une fois que leur mère eut le dos tourné, les deux frères se firent un clin d’œil complice, tenant chacun le dessin que Jean leur avait laissé.


> œuvre : l'art de la peinture, johannes vermeer (1666)

Tandis qu’il attendait Jean devant le collège de Siméon, Marco eut mille occasions de remettre en cause sa décision. Pourquoi diable avait-il accepté de participer à une chose aussi folle ? Il n’en était pas vraiment sûr, en toute honnêteté. La faute à sa gentillesse, sans doute ; c’était après tout ce qui l’avait conduit à poser pour l’atelier de sa mère, lorsque celle-ci lui avait supplié de la dépanner. Et quand bien même Marco avait répété à Jean qu’il ne tenait pas à réitérer l’expérience, il aimait beaucoup trop son petit frère pour lui refuser une faveur identique. Bien sûr, en grand anxieux qu’il était, Marco avait sérieusement songé à prendre ses jambes à son cou pour fuir ce qui l’attendait à l’intérieur de ce collège. Mais puisqu’il ne voulait pas décevoir Siméon et Jean, il s’était contenté de patienter jusqu’à l’arrivée de ce dernier. Lorsqu’il l’aperçu enfin au coin de la rue, Marco sut qu’il était trop tard pour se défiler. Mais, à vrai dire, le brun n’avait plus tant envie de s’enfuir. C’était franchement étrange, et pourtant ; Marco réalisa que le tourbillon de ses pensées se faisait moins impétueux. Son cœur battait toujours un peu trop fort dans sa poitrine, mais l’appréhension n’en était plus l’unique raison. Car Jean lui embrassa les doigts, et Marco sut qu’il le suivrait dans ce projet, aussi fou fut-il. Les deux garçons se présentèrent à l’accueil du collège. Marco ayant lui-même été scolarisé ici, il les conduisit jusqu’aux salles d’arts plastiques, au rez-de-jardin. Un cours avait justement lieu dans la pièce principale. Les élèves se consacrant chacun‧e sur leur projet dans un joyeux brouhaha, le professeur pu se présenter et les conduire dans une pièce annexe. Il s’assura qu’ils ne manquaient de rien, puis il les laissa à leurs préparations, tandis que lui retournait à ses élèves. Jean s’activa aussitôt. Du grand sac de sport qu’il avait apporté avec lui, il sortit de la peinture adaptée à la peau : du rouge, du bleu, du jaune, du blanc et du noir. — On va se mettre près du radiateur pour éviter que tu n’attrapes froid, indiqua-t-il à Marco. Ils approchèrent quelques chaises de l’appareil qui était heureusement chaud au toucher. Marco retira d’abord son manteau, puis son pull, son t-shirt et, pour finir, son pantalon. — Je n’arrive pas à croire que tu aies pu me convaincre de faire un truc pareil, lui avoua-t-il tout de même. Jean eut un sourire malicieux. En toute honnêteté, il avait lui aussi été surpris de voir Marco accepter aussi vite (quoiqu’il n’allait certainement pas s’en plaindre). — Plus sérieusement, Marco, lui rappela-t-il ; je sais qu’on sort de ta zone de confort, mais si tu ne te sens vraiment pas à l’aise pour une raison ou une autre, n’hésite pas à me le dire. Et surtout, si ça commence à te piquer, à te gratter ou à te brûler, tu me le dis de suite et on enlève tout. Marco acquiesça, touché de voir que Jean prenait la peine de lui répéter qu’il plaçait toujours son bien-être au-dessus de la réussite de ce projet. L’artiste termina de sortir son matériel, puis il indiqua à Marco qu’il allait commencer par le dos. Le brun frissonna légèrement quand le pinceau se posa sur sa peau. Jean avait pris soin de sélectionner les poils les plus souples, mais la peinture restait assez froide. Il plaça d’abord le trapèze, le grand dorsal et les autres muscles du dos en usant à chaque fois d’une couleur différente. La voilà, la fabuleuse idée de Jean ; reproduire le système musculaire d’un modèle afin d’aider Siméon et ses camarades à comprendre l’anatomie humaine. Et qui de mieux que Marco pour être la pièce maîtresse de son projet ? En près d’une demi-heure, Jean repeignit ainsi tous les muscles de son beau brun qui fut recouvert de formes colorées. Tout était à sa place, même les fessiers, car l’artiste avait peint par-dessus le sous-vêtement couleur chair qu’il avait demandé à Marco de porter. — C’est très arc-en-ciel, tout ça, nota ce dernier. On dirait que je vais participer au défilé de la Pride. La bonne vielle sonnerie de l’établissement scolaire retentit dans les couloirs, les informant que l’atelier de Siméon ne tarderait pas à débuter. Ils étaient pile dans les temps ; Jean travaillait vite et bien, il fallait lui reconnaître cette qualité. Les deux garçons remirent rapidement un peu d’ordre dans leurs affaires avant de rejoindre l’autre pièce désormais vide d’élèves. Ils prirent le temps de discuter avec le professeur d’arts-plastiques, qui complimenta le travail de Jean, notamment pour peaufiner le déroulement de la séance. La salle de classe faisait plus fouillis que toutes ses voisines. Les tables n’étaient pas soigneusement alignées deux par deux pour former des colonnes et des rangés, mais elles formaient un grand rectangle, de sorte qu’un espace se créait au milieu. Il fut décidé que Marco se tiendrait ici afin que les élèves puissent tourner autour de lui et choisir la vue qui les intéressait. Le professeur y apporta des petits radiateurs portatifs qu’on utilisait fréquemment dans le milieu pour tenir au chaud les modèles partiellement ou totalement dénudés. Le temps pour eux de mettre tout ceci en place, quelques élèves s’étaient déjà rassemblé‧e‧s près de la porte d’entrée. Marco sentit une petit boule d’angoisse naître dans son ventre. Il n’avait pas été particulièrement gêné avec Jean, car ce dernier s’était montré sérieux et appliqué dans son travail. À vrai dire, Marco avait même trouvé l’expérience plutôt amusante jusqu’à présent ; il y avait quelque chose d’enfantin et de rigolo à se retrouver presqu’entièrement couvert de peinture. Mais se montrer devant un groupe de personnes dans ce drôle d’accoutrement, c’était encore autre chose. Jean, qui devait l’observer, s’approcha aussitôt pour le rassurer. — Siméon m’a dit qu’iels ne sont qu’une dizaine, tout au plus. Tu es très beau, tu es très coloré ; bref, iels vont t’adorer. Bizarrement, l’enthousiasme de Jean calma un peu ses appréhensions, alors Marco lui rendit son sourire. Le professeur d’arts-plastiques fit rentrer ses petit‧e·s artistes qui s’installèrent tout autour de l’îlot de tables. En les voyant, Siméon leur adressa un grand sourire. Ses camarades ne mirent guère de temps à remarquer ces deux inconnus, dont l’un était recouvert de peinture, et à s’interroger sur la raison leur présence. À bien y réfléchir, leur professeur les avait bien prévenu que la séance sortirait un peu de l’ordinaire, mais il ne leur avait pas fourni d’autres détails pour garder la surprise. — Jean et Marco ont eu la gentillesse de venir nous aider sur notre problème du moment : j’ai nommé l’anatomie. Les deux étudiants se présentèrent brièvement. — L’objectif est de vous familiariser avec les principaux muscles du corps humain, expliqua Jean. En comprenant comment ils se contractent ou se relâchent, vous serez capables de reproduire plus facilement toutes les poses que vous voulez. Le professeur enchaîna sur quelques explications d’ordre anatomique, nommant certains muscles importants. Il montra ensuite à Marco comment se positionner, et les élèves furent rapidement concentré‧e‧s sur leur crayon. Les premières minutes furent évidemment assez embarrassantes pour Marco. Il se trouvait tout de même en caleçon devant une dizaine de collégien·ne‧s qui le dévisageaient de la tête aux pieds. Mais l’atelier se déroula bien et, progressivement, il arriva à se détendre. Enfin, non ; ce n’était pas vraiment ça. À vrai dire, Marco sentait sur lui le regard de Jean. Ce dernier s’était assis par terre, à la limite de son champ de vision, mais Marco savait qu’il le dessinait lui aussi. Parfois, l’artiste se levait, histoire de se dégourdir les jambes, et faisait un petit tour pour jeter un œil sur les croquis des élèves. Il distribuait quelques compliments, pointait un ou deux défauts et retournait s’asseoir ailleurs pour reprendre un autre dessin. Marco savait toujours où il se trouvait car il suivait le moindre de ses mouvements. Il était comme hyperconscient de sa présence. Jean retenait toute son attention, au point qu’il en oubliait presque tous les autres regards posés sur lui. Marco ne se l’expliquait pas, mais c’était ainsi : seul Jean comptait. Deux heures s’écoulèrent et l’atelier se termina. Les élèves comme le professeur semblaient ravi‧e‧s. Quant à Siméon, il aurait volontiers sauté au cou de son frère si celui-ci n’était pas couvert de peinture. Jean et Marco récupérèrent ensuite leurs affaires et se dirigèrent vers le complexe sportif annexe afin d’en emprunter les vestiaires. Car en effet, Marco avait bien besoin d’une bonne douche. Le problème, c’était que la peinture avait largement eu le temps de sécher sur la peau de Marco, et Jean craignait qu’elle ne peine à s’enlever. — Commence par frotter doucement avec de l’eau et du savon, recommanda-t-il en lui tendant un bloc de savon solide. Marco disparut dans la pièce à côté où l’eau ne tarda pas à couler. Pendant ce temps, Jean consulta les quelques photos qu’il avait prises pendant l’atelier. En tant qu’étudiant en arts, il veillait à garder une trace de tous les projets qu’il réalisait. Au bout de quelques minutes, il demanda à Marco s’il s’en sortait. — C’est franchement galère à enlever, rouspéta celui-ci. Jean glissa un coup d’œil pour vérifier ; il ne risquait pas grand-chose, Marco était encore en caleçon. — Attends, il t’en reste dans le dos. Retroussant ses manches pour ne pas les mouiller, Jean prit le savon qu’il frotta entre ses omoplates jusqu’à retirer le gros de la peinture. Mais il restait encore beaucoup de traces colorées qui s’accrochaient à la peau de Marco. Pour en venir à bout, Jean avait apporté un petit quelque chose. — De l’huile de colza ? s’étonna Marco. — C’est redoutable, tu vas voir. Il en fit couler une ligne le long du bras de Marco qu’il frotta délicatement. Il fallait faire preuve d’un peu de patience, mais l’huile permit d’enlever les dernières résidus de peinture. Jean réitéra l’opération sur son deuxième bras. — C’est pas génial ? commenta-t-il. Marco ne répondit pas. En fait, cela faisait un moment qu’il restait silencieux. Jean releva la tête juste à temps pour apercevoir ses joues rouges avant qu’il ne se détourne de lui, présentant ainsi son dos. Jean n’eut pas à réfléchir ; il avait évidemment remarqué que leur situation actuelle pouvait porter confusion. Après tout, il était en train de masser le corps de Marco avec de l’huile. Bref, cela ressemblait étrangement au début d’un très mauvais porno. Si Jean s’efforçait de ne pas laisser transparaître ses pensées les plus indécentes, cela ne changeait en rien leur existence. Et savoir que Marco y songeait aussi ne rendait leur situation que plus ambiguë. Les mains encore huilées de Jean se posèrent sur les épaules de Marco où elles tracèrent des mouvements circulaires. Elles se firent plus lentes, comme si leur propriétaire cherchait à prolonger cet instant, et descendirent le long de sa colonne vertébrale jusqu’à se poser au creux de son dos. Jean caressa la peau sous ses doigts avec le regard d’un camé. Marco retint sa respiration, mais l’artiste n’osa pas s’aventurer au-delà de son sous-vêtement. Au lieu de cela, les mains indiscrètes s’échouèrent sur sa taille qu’elles refusèrent de quitter. — Jean, souffla enfin Marco. Qu’est-ce que tu fais ? Jean lui-même n’avait aucune idée de ce qu’il était en train de faire. Quelque part au fond de lui, là où s’était réfugié sa raison, il avait conscience de pousser sa chance. Un pas de travers, un geste de trop, et Marco pourrait ne pas lui pardonner son imprudence. Jean le savait, et pourtant il en voulait plus, toujours plus que ce que Marco était prêt à lui donner. Ce n’était pas une mauvaise chose, mais il devait le réprimer. — J’ai envie de toi, avoua-t-il néanmoins. Jean posa un premier baiser contre la peau humide de sa nuque. Marco déglutit, mais, les yeux à demi-clos, il tendit inconsciemment le cou. Jean lui en donna un autre. Il avait l’impression de devenir fou. Marco essaya enfin de bafouiller quelque chose, mais Jean le coupa, pressentant que ses mots seraient en contradiction avec ses actions. — Ne dit rien, souffla-t-il. Je sais. L’instant d’après, Jean s’écartait brusquement et quittait la pièce à grandes enjambées. Chancelant, Marco se rattrapa au mur contre lequel il se laissa glisser. Il porta une main à sa poitrine, où son cœur battait furieusement, et baissa les yeux pour constater ce qu’il savait déjà : il avait une érection.


> œuvre : les buveurs, vincent van gogh (1890)

Armin coupa le moteur de sa voiture après s’être correctement stationné. Pour la énième fois depuis qu’ils étaient partis, il jeta un coup d’œil à Marco qui semblait fixer un point invisible. Ces derniers jours, son ami était devenu un poil bizarre, comme déconnecté de la réalité. — T’es sûr que ça va ? Tiré de ses songes, Marco redressa la tête pour remarquer qu’ils étaient déjà arrivés. Il baragouina à Armin qu’il était simplement fatigué, histoire de le rassurer, même s’il savait que c’était un peu plus compliqué que cela. Faisant preuve de détermination, Marco ouvrit néanmoins sa portière et sortit du véhicule. Ils se trouvaient encore à quelques dizaines de mètres de leur destination, mais on pouvait déjà entendre la musique que crachaient des enceintes. Armin et Marco n’eurent qu’à suivre le bruit qui les conduisit tout droit au domicile de l’organisateur·ice de la présente soirée. Les résultats des premiers partiels étaient récemment tombés, et même s’ils n’étaient pas glorieux pour tout le monde, quelqu’un avait tenu à fêter l’évènement. Les étudiant·e·s qui avaient obtenu leur semestre étaient venu·e·s célébrer leur réussite, tandis que celleux qui devraient passer les rattrapages y voyait l’occasion d’oublier leur échec. De ce fait, il y avait énormément d’invité·e·s à cette soirée. Après quelques minutes passées à naviguer parmi tout ce joli monde, Armin trouva Annie dans un des salons de cette grande maison. Elle était en compagnie de plusieurs de leurs amis, ce qui incluait évidement Jean. Puisqu’il n’avait pas vraiment d’autre choix, Marco se résolut à suivre Armin. Il s’était douté que Jean serait là ; c’était d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles il s’était montré réticent, et probablement celle qui l’avait finalement convaincu de venir. Les deux garçons ne s’étaient pas revus depuis l’épisode de la peinture. Et s’ils continuaient à s’envoyer quelques messages, il fallait reconnaître que la situation était devenue un peu gênante. Marco se souvenait très bien de ce que Jean lui avait glissé à l’oreille ce jour-là, tout comme il ne pouvait pas oublier la sensation de ses lèvres sur sa nuque. Mais pire encore ; il se rappelait l’effet troublant que Jean avait eu sur son corps et la douche froide qu’il avait été contraint de prendre pour se débarrasser au plus vite de son érection. Dans l’immédiat, Marco veilla simplement à s’asseoir à bonne distance de Jean. Il avait déjà du mal à soutenir son seul regard, alors il valait mieux ne pas trop s’approcher du feu. Le brun se fit donc une petite place à côté d’Ymir et de Mikasa dont il rejoignit la conversation. S’il connaissait la première depuis ses années lycée, il avait fait la rencontre de la seconde un peu plus récemment. Les deux jeunes femmes étaient de bonne compagnie, ainsi Marco fut heureux de les revoir. — Eh Mika, c’est moi ou Jean ne te quitte pas des yeux ? Mikasa jeta un œil vers ledit châtain, songeuse. — Je ne crois pas être la cible de son regard aujourd’hui. Le sourire qu’elle glissa à Marco fit comprendre à ce dernier que, contrairement à Ymir, elle savait très bien qui retenait autant l’attention de Jean. Pour dissimuler son embarras, Marco vida d’un trait le contenu de son verre et partit chercher de quoi le remplir à nouveau. Il ne buvait pas beaucoup, d’habitude, mais ce soir, il avait vraiment besoin de se sentir un peu plus léger s’il voulait passer la nuit. Il passa le reste de sa soirée à éviter Jean du mieux qu’il le pouvait, ce qui constituait un sacré casse-tête. De son côté, l’artiste semblait respecter la distance qu’il essayait de mettre entre eux, supposant que Marco devait encore faire le tri dans ses émotions. Mais cela ne l’interdisait pas de le regarder à tout bout de champ. Et le pire dans tout ça, c’était que Marco lui-même ne pouvait pas vraiment s’empêcher de jeter un coup d’œil dans sa direction, de temps en temps. Car s’il savait que Jean le fixait, c’était parce qu’il l’observait aussi en retour. Marco en était conscient, mais il ne l’acceptait pas encore. C’était pourtant une évidence ; son corps réagissait à Jean, qu’il l’ait voulu ou non. Et pour être honnête, même si cela l’embarrassait, il était flatté d e capter à lui seul toute l’attention de l’artiste. Ces derniers temps, Jean occupait la plupart de ses pensées (et pas les plus innocentes). Alors Marco aimait savoir que la réciproque était aussi vraie. Dans ces conditions, éviter Jean s’avéra vite beaucoup plus compliqué que prévu. Marco s’en rendit compte lorsqu’il se retrouva assit juste en face de lui et qu’il fut impossible de ne pas croiser directement son regard. Tandis que leurs ami·e·s discutaient autour d’eux, ils n’échangèrent aucun mot, seulement de longs silences qui en disaient déjà trop. Plus tard, Marco vit Jean se relever et s’approcher de lui, comme au ralenti. Il ne chercha pas à l’empêcher de s’asseoir à ses côtés. — Eh, fit Jean, t’y vas pas un peu fort sur la bouteille ? Marco haussa les épaules et reprit une gorgée de son verre, pour lui montrer qu’il s’en fichait. Il ne savait plus trop ce qu’il était en train de boire, mais le mélange avait au moins le mérite de lui faire tourner doucement la tête. Seulement, entre l’alcool qui coulait dans ses veines et la proximité qu’il partageait avec Jean, Marco commença à avoir un peu trop chaud. Le haut de son corps se mit à dodeliner, jusqu’à ce que sa tête retombe mollement sur l’épaule de Jean. — J’ai mal au crâne, lui dit-il. — Tu veux que je te raccompagne ? Marco aurait donné n’importe quoi pour rejoindre son lit douillet, ainsi marmonna-il quelque chose qui ressemblait à un oui. En dépit de l’heure peu tardive, Jean se prépara aussitôt à partir. Puisque les derniers trams passaient encore, il informa simplement Armin qu’il se chargeait de ramener Marco. Les deux garçons saluèrent vaguement leurs ami‧e‧s avant de s’éclipser hors de la fête, direction la plus proche station de tramway. Le froid permit à Marco de dégriser légèrement, mais en constatant qu’il ne marchait pas tout à fait droit, Jean préféra néanmoins le soutenir d’un bras le temps du trajet. À minuit et quart, ils se laissèrent tomber sur les sièges du tram qui n’accueillait que peu de voyageurs à cette heure. Marco s’assoupit presque immédiatement sur l’épaule de Jean qui le réveilla juste avant leur arrêt. En voyant son acolyte commencer à longer l’Orne, Marco s’immobilisa brusquement. — Où tu m’emmènes ? — Chez toi, lui répondit tout naturellement Jean. Marco secoua la tête, visiblement mécontent. — Non, décida-t-il. On va chez toi. Jean cligna plusieurs fois des yeux, franchement surpris. Il songea d’abord qu’il avait probablement mal entendu, mais Marco ne semblait décidément pas vouloir avancer davantage. — Je rentre pas chez moi comme ça, expliqua celui-ci en marmonnant. Donc on va chez toi. C’est par où ? Jean finit par comprendre que Marco ne voulait simplement pas que ses parents constatent l’état plutôt alcoolisé dans lequel il se trouvait. C’était une intention somme toute rationnelle que Jean ne pouvait qu’approuver, mais on ne pouvait pas en dire autant de la suite de son raisonnement. Était-ce vraiment une bonne idée de ramener Marco dans son appartement alors qu’il n’était pas en possession de tous ses moyens ? Non, probablement pas. Jean essaya donc de faire comprendre à son ami qu’il ferait mieux de rentrer chez lui, qu’ils feraient en sorte d’être discrets et que ses parents n’en sauraient rien. Mais cela ne suffit pas à convaincre Marco qui refusait catégoriquement le bouger un seul de ses orteils. Jean se trouva alors face à une impasse. Car s’il pouvait l’aider à marcher en soutenant une partie de son poids, il savait pertinemment qu’il n’arriverait jamais à le traîner de force jusque chez lui. Puisque Marco refusait de coopérer, Jean se trouva contraint de céder à sa demande, aussi irraisonnable fusse-t-elle. Ils firent donc demi-tour, direction l’appartement de Jean qui n’était heureusement qu’à quelques centaines de mètres de la gare ferroviaire devant laquelle ils se tenaient. Dès lors que ses conditions furent acceptées, Marco se remit à marcher, ce qui rendit la suite de leur trajet beaucoup plus facile. Jean louait une vingtaine de mètres carrés au sein d’une résidence universitaire. Le loyer était un peu élevé, mais la pension alimentaire de son père lui permettait de bénéficier d’un certain confort financier à ce sujet. En revanche, le bâtiment était dépourvu d’ascenseur, et faire monter les trois étages à Marco se révéla un poil complexe. Alors qu’il posa un pied à l’intérieur de chez lui, Jean laissa échapper un soupir de soulagement, plutôt fier d’être enfin arrivé jusqu’ici. Seulement, le pauvre garçon n’était pas au bout de ses peines. Car une fois la porte fermée, il se retourna et se retrouva nez-à-nez avec son invité du jour qui était drôlement près de lui. Jean n’était pas du genre à se laisser facilement décontenancer, mais il y avait quelque chose dans la manière dont le regardait Marco qui le fit frissonner. Il n’eut pas besoin de réfléchir beaucoup pour deviner ce que l’autre avait en tête tant ses intentions était transparentes. Ils se jaugèrent tous deux du regard pendant une longue minute qui sembla s’étirer dans le temps. Et puis, inévitablement, Marco se pencha vers Jean. Ce dernier posa aussitôt sa main sur la bouche qui s’apprêtait à rencontrer la sienne. Jean, qui avait réagit instinctivement, prit alors le temps d’analyser la situation. Marco venait d’essayer de l’embrasser. C’était une bonne nouvelle, bien sûr, car Jean rêvait de ses lèvres depuis quelques mois déjà. Sauf que Marco avait un peu trop bu ce soir et que l’alcool influençait sa prise de décision. À ce titre, Jean se félicita de ne pas avoir cédé à la tentation et de s’être interposé juste à temps. Nul doute qu’il venait d’éviter une première catastrophe. Seulement, il devait encore faire entendre raison à Marco dont le visage trahissait son étonnement. — Je sais que tu te souviens de ce que je t’ai dit, la dernière fois. Et je le maintiens, lui affirma Jean. Marco, tu ne sais pas à quel point j’ai envie de t’embrasser. À quel point j’ai envie de toi. Aujourd’hui encore plus qu’hier, si tant est que ce soit possible. Mais il est hors de question que je t’embrasse ce soir. Jean retira prudemment la barrière physique qu’il avait placé sur la bouche de Marco, mais il resta sur ses gardes ; il ne s’estimait pas à l’abri d’une nouvelle attaque surprise. À la place, il entoura son visage de ses mains avec affection. — Tu es bourré, lui rappela-t-il. Et je ne sais pas dans quel mesure tu es conscient de ce que tu fais. Mais je refuse d’en profiter. Parce que je sais que tu finiras par le regretter. Ce n’est pas ton genre, pas vrai ? Alors on ne va rien faire du tout. Je ne te toucherais pas. Parce que je ne veux pas que tu nous reproches à tous les deux notre premier baiser. Puisque c’était la seule manière de gagner la confiance de Marco, Jean avait à cœur de faire les choses bien. Alors même si Marco avait vraiment envie de l’embrasser, même si l’alcool ne faisait que lui donner le courage de passer à l’acte, Jean se refusait de le laisser faire. C’était tout, sauf correct. Marco n’avait probablement pas saisi tout ce qu’il avait cherché à lui dire, néanmoins il finit par acquiescer à ses mots, l’air penaud. — Tu es fatigué, ajouta Jean. Alors on va juste dormir, d’accord ? Ça tombe bien ; j’ai le luxe d’avoir un lit double. Il retira chaussures et manteau, incitant Marco à en faire de même. Ce dernier resta silencieux, encore dans les vapes de leur presque baiser, mais il finit par l’imiter. Jean troqua son pantalon et son pull pour un jogging et un t-shirt. Habituellement, il ne dormait qu’en caleçon, mais la prudence lui dicta de se vêtir un peu plus. Il prêta la même combinaison de vêtements à Marco pour que celui-ci soit plus à l’aise. Jean poussa ensuite son invité sous les couvertures, bien décidé à le faire dormir pour le retrouver sobre au petit matin. Il pouvait déjà voir les paupières de Marco papillonner. Avant de l’abandonner aux bras de Morphée, Jean attrapa sa main pour embrasser tendrement ses doigts. — Bonne nuit, lui souffla-t-il. Bien qu’à moitié endormi, Marco fronça le nez. — Je croyais que tu n’allais pas me toucher, ronchonna-t-il. Cette remarque fit sourire Jean ; il avait effectivement oublié ce petit détail. Mais tandis qu’il s’endormait, bercé par la respiration de Marco, il songea que celui-ci ne lui en tiendrait probablement pas rigueur.


> œuvre : les baigneuses, paul cézanne (1900)

Alors qu’il émergeait doucement du sommeil, Marco se fit la réflexion qu’il se sentait vraiment bien. La couverture le maintenait au chaud, le matelas était drôlement confortable et l’oreiller moelleux à souhait. Pour couronner le tout, la main qui lui caressait les cheveux si affectueusement lui donnait presque envie de ronronner. Non, Marco n’avait décidément pas envie de quitter ce lit douillet. À vrai dire, il n’avait pas envie de bouger d’un seul millimètre tant son corps lui semblait étonnamment lourd ce matin. Lorsqu’il parvint enfin à entrouvrir ses paupières, après quelques tentatives avortées, il tomba nez-à-nez avec le visage de Jean qui le regardait en souriant. S’il avait été un peu plus réactif, Marco aurait réalisé que la main posée sur son crâne devait forcément appartenir à quelqu’un. Les souvenirs de la veille lui revinrent grossièrement en mémoire, ce qui lui fit froncer les sourcils. Marco essaya de se redresser pour analyser la situation sous un meilleur angle, mais frappé par un horrible mal de tête, il se rallongea aussitôt. Sans grande surprise, il avait la gueule de bois. — Tout doux, lui initia Jean. Comment tu te sens ? — Comme une poupée de chiffon, grommela Marco. — De quoi tu te souviens ? Jean préféra poser la question tout de suite, histoire d’éviter de plus amples malentendus. Marco se pinça l’arrêt du nez, tentant de mettre un peu d’ordre dans son esprit. — J’ai trop bu. On a pris le tram. On est allé chez toi. Et- — Tu as insisté pour venir chez moi, précisa Jean. — Certes, marmonna Marco qui avait omis ce petit détail. On a monté les escaliers. On est entré ici. Ensuite, j’ai- Il se stoppa net. Marco venait de se souvenir de quelque chose de très, très gênant. Car si sa mémoire ne lui faisait pas défaut, il avait tenté d’embrasser Jean. — Dis-moi que j’ai pas fait ça. Mais Jean lui confirma d’un signe de tête ce qu’il savait déjà. Marco enterra son visage dans son oreiller qui n’étouffa pas la flopée de jurons qui s’échappa de sa bouche. Comment avait-il pu faire un truc pareil ? Bon sang ; il était tellement embarrassé avait envie de disparaître. À ses côtés, Jean riait. — Relax, le rassura-t-il. Je t’ai arrêté et on a juste dormi. Tout est bien qui finit bien, pas vrai ? Il ébouriffa ses cheveux bruns. Marco n’osa pas le regarder. Il se considérait comme quelqu’un de raisonnable et de réfléchi, quelqu’un qui évaluait chaque action, chaque risque. C’était la première fois qu’il agissait avec autant d’imprudence et d’impatience, alors il ignorait que faire ou que dire. Des excuses semblaient appropriées dans un tel contexte, mais il avait le pressentiment que ce n’était pas ce que Jean voulait entendre. Finalement, Marco n’osa demander qu’une chose : — Et maintenant ? — Pour commencer, que dirais-tu d’un petit déjeuner ? Comme il s’en doutait, Jean ne lui en tenait pas rigueur. Celui-ci s’en alla farfouiller dans ses placards et dans son frigo pour dresser la table. De son côté, Marco se redressa avec plus de difficulté, la tête lourde comme on l’avait remplacée par une boule de bowling. Jean se montra aux petits soins avec lui. — Je ne te propose pas de médicaments, il vaut mieux les éviter, expliqua-t-il. L’aspirine, par exemple, va augmenter brutalement le taux d’alcool dans ton sang. Il lui recommanda surtout de boire beaucoup d’eau et du jus de fruit pour lutter contre la déshydratation et l’hypoglycémie induite par la consommation d’alcool. — Comment tu sais toutes ces choses-là ? — Ma mère est infirmière. J’ai appris tout ça grâce à elle. — C’est assez impressionnant, reconnu Marco. — J’y pense, mais il y a autre chose que je sais faire. Sous le regard intrigué de Marco, Jean se leva et vint se placer juste derrière lui. Il posa ses mains sur ses épaules et entreprit d’y exercer de légères pressions pour tirer ses muscles. Marco entendit un oooh lui échapper. À bien y réfléchir, c’était la deuxième fois que Jean lui faisait un massage de ce genre. Il reconnaissait maintenant que, dans les douches scolaires, les mains qui s’étaient posées sur son dos semblaient pleines d’assurance. Heureusement, Marco se trouvait trop fatigué pour songer à l’aspect sensuel des palpations qu’exerçaient Jean. Certain que son corps ne réagirait pas avec autant de fougue que la dernière fois, Marco profita simplement du massage en silence. — À quoi penses-tu ? — Un bain, répondit aussitôt Marco. J’ai envie d’un bain chaud. Le genre qui sent la rose. Avec plein de bulles. — Un bain ? Je n’ai qu’une douche ici, mais il y a une baignoire en bas, dans les sanitaires communs. — Tu rigoles ? — Je t’assure que c’est vrai. Ça te tente ? Il ne fallut pas lui répéter deux fois. Dix minutes plus tard, Jean guidait Marco jusqu’au rez-de-chaussé qui comptait plusieurs cabines de douches et, surtout, une baignoire mises à disposition pour les résidents. La seconde étant heureusement disponible, Marco s’empressa de faire couler de l’eau chaude pour remplir le bac. Il présenta mentalement ses excuses à la planète, dans un élan de conscience écologique, même s’il n’allait certainement pas changer l’avenir en se faisant exceptionnellement un pauvre bain. Réalisant qu’ils avaient oublié d’apporter une serviette de toilette, Jean remonta rapidement jusqu’à son appartement. En plus de celle-ci, il revint avec une petite surprise. — Regarde ce que j’ai trouvé ! Il brandit triomphalement une grosse boule bleu. Marco avait déjà vu un tas de vidéos sur ces bombes effervescentes, mais il n’avait jamais eu l’occasion d’en tester une. Jean la fit tomber dans l’eau où elle commença immédiatement à se dissoudre. Sous leurs yeux émerveillés, le bain se colora rapidement d’une jolie teinte bleuté. Jean avait presque envie de s’y glisser avec Marco, mais il se retient d’émettre cette idée à voix haute ; il était probablement un peu tôt pour partager un bain. Au lieu de cela, il préféra demander la chose suivante : — Tu me laisses te laver les cheveux ? C’était une proposition plus raisonnable que celle qui l’avait d’abord traversée, même si elle restait plutôt audacieuse. Marco s’en fit certainement la réflexion, lui aussi, néanmoins il finit par accepter cette idée saugrenue. Jean était drôlement attentionné ce matin ; il avait pris soin du malade avec bonne humeur et douceur. Marco lui découvrait une nouvelle facette qu’il appréciait drôlement et, pour être honnête, il avait simplement envie de se faire dorloter un peu plus longtemps. Jean se retourna, le temps pour Marco de retirer ses vêtements et de se glisser dans le bain. L’eau bleutée était devenue trop opaque pour y discerner quoi que ce fut, ainsi Jean put s’approcher sans heurter la pudeur de Marco. Une fois ses cheveux bruns mouillés, Jean fit émulsifier une dose de shampoing entre ses mains avant de venir en appliquer sur le crâne de Marco. Celui-ci ferma les yeux tandis que les doigts réalisaient des mouvements circulaires sur son cuir chevelu. La sensation était si agréable que Marco manqua de s’endormir. Jean s’appliqua ensuite à rincer ses cheveux, tout en veillant à ce que le shampoing n’entre pas en contact avec ses yeux clos. Sa mission achevée, il ne s’arrêta pas pour autant de masser le crâne, puis les épaules de Marco qui se sentait tout léger. Le regard que Jean posait sur lui était brûlant, tellement brûlant qu’il en rougit. À ce train-là, Marco craignait sincèrement de devenir trop accro à ce genre d’attentions. Ses yeux cherchèrent timidement une autre vision à laquelle ils pourraient s’accrocher sans trembler ; mais de quoi ? De peur ? D’embarras ? D’envie ? Probablement les trois en même temps, seulement Marco n’était pas encore tout à fait prêt à le découvrir. Son regard descendit et il remarqua que le t-shirt de Jean était un peu mouillé. Cela n’avait rien d’étonnant, en soit, mais la simple vue du tissu blanc qui lui collait au corps retint l’attention de Marco. Il ne s’y attarda qu’un court instant, quelques secondes, or cela fut suffisant pour qu’il y fasse une découverte franchement surprenante. — Est-ce que ce sont… Marco désigna les minuscules reliefs que la transparence du vêtement avait rendu visibles. Jean eut un large sourire en comprenant qu’il avait certainement reconnu les petits objets argentés situés de chaque côté de sa poitrine. L’artiste se débarrassa de son haut sans se faire davantage prier, laissant ainsi à Marco le soin de constater ce qu’il avait déjà deviné : Jean avait les tétons percés. Ce genre de bijoux connaissaient une hausse de popularité ces dernières années, mais Marco n’en avait jamais vu ailleurs qu’en photo. Il avait bien sûr remarqué que Jean semblait friand de piercings ; il suffisait pour cela de remarquer ceux qui ornaient ses oreilles. En plus de quelques lobes, d’autres clous et anneaux ornaient son cartilage à différents endroits que Marco n’aurait même pas su identifier. Ce n’était donc pas si surprenant que Jean ait d’autres piercings placés dans des endroits plus cachés. Mais ceux que Marco avaient sous les yeux étaient particulièrement intrigants. — Ça doit faire mal, songea-t-il à voix haute. — Disons que tu sens l’aiguille passer. Mais la vraie douleur ne dure que quelques secondes, assura Jean. Ça chauffe pendant un ou deux jours. Et puis, tu ne sens plus rien. Pour illustrer ses propos, il tira un peu sur le bijoux dont la barre glissa sans problème à l’intérieur du mamelon. Marco l’observa faire, comme incapable de détourner le regard des deux boules grises qui ressortaient de part et d’autre de cette partie de son anatomie. Un sourire en coin, Jean guettait ses réactions en silence, conscient que la vue lui faisait de l’effet. Sans pouvoir se contrôler, Marco vint effleurer du bout de son pouce l’un des tétons qui durcit aussitôt en réponse. — Ils te plaisent ? s’amusa Jean. Réalisant ce qu’il venait de faire, Marco s’écarta aussitôt. Ses joues prirent une couleur cramoisie et, espérant y disparaître, il se ratatina au fond de la baignoire. De son côté, Jean riait. Il renfila néanmoins son t-shirt mouillé qui, s’il restait transparent, dissimulait partiellement la vision indécente qui avait manqué de faire perdre ses moyens à Marco. Il eut tout de même la gentillesse de changer rapidement de sujet : — Tu es libre cette semaine ? — Tu veux m’emmener dans un autre musée d’art ? — Comme tu préfères. J’ai juste envie d’être avec toi. Marco se sentait fondre tel un glaçon dans son bain chaud. Il acquiesça néanmoins ; lui aussi voulait revoir Jean au plus vite.


> œuvre : la chaise, vincent van gogh (1888)

Jean coupa le moteur après s’être garé sur le parking du magasin. Lorsqu’il lui avait proposé un second rendez-vous, Marco s’était imaginé beaucoup de scénarios possibles, mais celui-ci n’en faisait décidément pas partie. Une fois son idée en tête, Jean lui avait caché leur destination jusqu’au bout, s’amusant à garder le mystère entier. En le voyant emprunter la voiture d’Armin, Marco s’était demandé s’il n’allait pas l’emmener jusqu’à la côté normande. Cette hypothèse l’avait un peu fait paniquer, car il aurait eu du mal à justifier une telle absence à ses parents. Mais Jean les avait simplement conduit en périphérie de la ville, dans un quartier non-desservi par le réseau de tramway. Et les voilà qui se retrouvaient devant un magasin IKEA, reconnaissable à son logo bleu et jaune. Mais que venaient-il faire dans une enseigne spécialisée dans le commerce de détail ? Marco ne manqua pas de jeter un regard surpris à Jean qui souriait, fier de son idée pour le moins improbable. — J’ai besoin d’une chaise de bureau, se justifia celui-ci. Et il paraît que les rendez-vous IKEA sont à la mode. Alors, autant faire d’une pierre deux coups ! Bien que toujours surpris par ce programme, Marco suivit Jean qui se dirigeait vers l’entrée du magasin. Après tout, à force de le côtoyer, il avait remarqué que l’artiste aimait bien sortir de l’ordinaire avec des plans drôlement farfelus. Une fois les portes automatiques passées, ils empruntèrent aussitôt les escalators, direction le premier étage et ses expositions. En débouchant dans les premiers salons, Marco fut pris d’un sentiment de nostalgie. Il regardait un peu partout, retrouvant la curiosité qu’il avait eu enfant face à ces mises en scène. On avait l’impression de visiter une grande maison. Maintenant qu’il le voyait sous cet angle, il commençait à comprendre pourquoi ce genre de rendez-vous pouvait être sympathique. Ils atteignirent rapidement l’espace dédié au mobilier de bureau et Jean se mit en quête de la chaise parfaite. Se montrant étonnamment compliqué, il en testa plusieurs qui ne lui donnèrent pas satisfaction. L’une était trop dure, l’autre pas assez grande, celle-ci n’avait pas de roulettes et la couleur de celle-là n’allait pas avec son papier peint. Un vrai casse-tête ! Marco l’exhorta à se décider, mais malgré ses ronchonnements, voir Jean courir d’une chaise à l’autre pour en tester la douceur sur son délicat fessier (comme il l’appelait) l’amusait beaucoup. Au bout d’une demi-heure de recherche intensive, l’artiste avait enfin sélectionné deux articles entre lesquels il hésitait encore. Leurs allées et venues ne passant pas inaperçu, ils furent approchés par une conseillère de vente. — Bonjour. Est-ce que je peux vous aider ? Jean, qui se souciait plus de passer du temps avec Marco que de trouver une chaise de bureau, lui répondit qu’il était du genre indécis mais que, merci bien, ils arriveraient à s’en sortir. L’employée du magasin ne sembla pas comprendre qu’il essayait simplement de la renvoyer poliment. Au lieu de les laisser seuls, elle l’interrogea sur ses critères de recherche et lui vanta les mérites de plusieurs produits. Elle ne faisait que son travail, bien sûr, mais Jean la trouvait franchement envahissante. Il fit exprès de se montrer peu emballé par ce qu’elle racontait, espérant qu’elle se désintéresse ainsi d’eux, mais la conseillère n’avait pas l’air de vouloir les lâcher. Jean glissa un regard en coin à Marco qui ne semblait pas plus à l’aise que lui. Il lui trouva également la posture un peu trop tendue, la mâchoire un peu trop contractée, l’air un peu trop renfrogné, et se demanda ce qui contrariait tant son beau brun. Était-il lui aussi embêté par ce pot-de-colle ? Ou alors… Jean détailla rapidement l’employée devant lui : environ vingt-trois ans, des cheveux blonds coupés en carré, de grands yeux marrons qui clignaient très vite et un sourire un peu trop rayonnant pour être simplement professionnel. Jean lui en fit un en retour, juste pour voir sa réaction. Le ravissement se lut aussitôt sur son visage. Le châtain comprit qu’il lui avait tapé dans l’œil et que cela énervait un peu Marco qui l’avait lui aussi remarqué. C’était probablement mal, mais Jean tira une certaine satisfaction de cette pointe de jalousie. Sans plus prêter attention aux paroles de la conseillère, il réessaya une dernière fois les deux chaises de bureau qu’il préférait. Il finit par se décider sur un modèle à l’assise tissée très confortable dont le nom était imprononçable. — Je pense que je vais prendre celle-ci. Mais il faut encore choisir la couleur… T’en penses quoi, bébé ? Il se tourna vers Marco à qui il destina un clin d’œil discret. Pris de surprise par le surnom utilisé, les joues du brun se teintèrent de rouge. Marco se racla la gorge, essayant de reprendre ses esprits, car il avait comprit l’objectif de cette plaisanterie. Jouant le jeu, il s’approcha de la chaise en question pour en lire l’étiquette. — Pourquoi pas du blanc ? proposa Jean. — Trop salissant. Le bleu irait mieux avec tes draps. Si l’oreille de l’employée avait pu lui faire défaut la première fois, cette remarque plutôt intime eut le mérite de mettre les choses au clair. Les deux garçons repartirent donc avec les références du modèle choisi, laissant derrière eux une conseillère un peu déçue. — Alors comme ça, tu te souviens de la couleur de mes draps ? s’intéressa Jean avec un sourire en coin. — Bien sûr. J’ai quand même dormi dedans… Et Jean espérait qu’il y dormirait encore à l’avenir, de préférence assez fréquemment, mais il garda ses pensées pour lui. Ils poursuivirent leur parcours à travers le labyrinthe d’IKEA, échangeant leurs opinions sur les mises en scène (c’est-à-dire critiquant tout et n’importe quoi). Dans les chambres, Jean craqua pour une housse de couette avec des dinosaures. Le produit s’adressait certainement aux enfants, mais cela ne l’empêcha pas d’embarquer un set avec lui. Un peu plus loin, le magasin proposait un choix démesuré de peluches en forme d’animaux. Jean dénicha un tricératops orange, qui mesurait pas moins de soixante-dix centimètres, pour aller avec sa housse de couette. De son côté, un gros caméléon multicolore attira l’attention de Marco. — Tu aimes les caméléons ? — Siméon les adore. C’est le surnom que Maman lui donne. Voyant qu’il hésitait, Jean lui chaparda la peluche. — On le prend ! décida-t-il. Au détour de la pièce suivante, il attrapa un grand sac IKEA jaune pour ranger tout ce qui lui encombrait les bras. Puisqu’il était de toute manière déjà parti pour dépasser son budget initial, il y ajouta un plaid, dont il demanda à Marco de choisir la couleur pour lui. Jean compléta ses achats par un stock de bougies et trois minuscules plantes en pot. — Je n’arrive jamais à les garder en vie, avoua-t-il, mais ça ne m’empêche pas d’en racheter. Je suis du genre persistant. Ce ne fut qu’après deux heures passées à déambuler dans le magasin qu’ils arrivent enfin dans l’immense endroit où étaient entreposés les meubles. Jean y trouva les roulettes de sa chaise, mais il lui fallait récupérer le dossier plus loin. Ils passèrent donc en caisse pour régler leurs achats. Marco n’eut même pas le temps d’ouvrir la bouche que Jean avait déjà scanné l’étiquette du caméléon. — C’est la pension alimentaire qui régale. Il avait un peu fait chauffer son compte en banque aujourd’hui, mais le plus cher restait la chaise de bureau qui constituait une dépense essentielle. Du reste, il ne risquait pas de se retrouver à découvert pour si peu, alors il pouvait bien se permettre quelques plaisirs. La seule chose qu’il appréciait chez son paternel était probablement son argent et le confort que ce dernier lui apportait au quotidien. Aujourd’hui, il lui permettait d’offrir une peluche à Siméon et de récolter un remerciement de Marco. Après les caisses, ils patientèrent quelques minutes au point de retraits des marchandises pour que Jean récupère l’autre partie de sa chaise dont il ne possédait actuellement que le bas. — Tes parents sont divorcés ? s’intéressa alors Marco. — Séparés. Ils n’ont jamais été mariés. — Et tu vois encore ton père ? — Pas vraiment. On se parle un peu, mais ça s’arrête là. Jean ne semblait pas vouloir discuter de sa relation compliquée avec son paternel, alors Marco n’insista pas dessus. Il préféra orienter la conversation vers sa mère dont il semblait beaucoup plus proche. En effet, Jean se montra plus bavard à son sujet. Une fois son dossier récupéré, ils retrouvèrent la voiture d’Armin dont ils chargèrent le coffre. — Alors, quel est ton verdict sur IKEA ? demanda Jean. — C’était original, avoua Marco. J’ai passé un bon moment. Jean eut un sourire triomphant tandis qu’il s’installait derrière le volant et démarrait le moteur, prêt à repartir. — Ça veut dire que j’aurais droit à un autre rendez-vous ? — Peut-être… Marco se surprenait lui-même à adopter un air si mystérieux, quand bien même il savait déjà qu’il aurait accordé à Jean tous les rendez-vous qu’il pourrait lui demander.


> œuvre : le baiser, gustav klimt (1909)

Leur professeur de neurobiologie adaptative étant comme souvent en retard, les étudiant‧e‧s de troisième année en psychologie bavardaient à voix haute entre elleux ou en profitaient pour faire une petite sieste. Il était déjà dix-huit heures et, le cours ne terminant qu’à vingt heures, il y avait de quoi être fatigué‧e. Marco se réinstalla auprès d’Armin, déposant une tasse de café devant lui. La substance n’avait rien de ragoûtante, mais elle contribuerait au moins à les maintenir éveillés jusqu’à ce soir. À peine assis, Marco sortit son téléphone pour regarder le message que Jean lui avait envoyé, quelques minutes plus tôt. — Tu réponds drôlement vite maintenant, remarqua Armin. Marco se mordilla la lèvre. Son ami avait raison : ses échanges avec Jean s’étaient fait plus réguliers, plus spontanés aussi. Marco aimait vraiment discuter avec lui et, surtout, il n’essayait plus de se persuader du contraire. Son absence de réponse rendit Armin suspicieux. — Vous êtes ensemble ? — Non ! assura Marco un peu trop brusquement. Enfin- non. On ne sort pas ensemble. Mais c’est un peu… ambigu. Armin haussa un sourcil perplexe. — Vraiment ? Je ne l’ai pas rencontré beaucoup, ton Jean, mais il ne m’a donné l’air d’être un type ambigu. Au contraire ; il paraît plutôt direct dans ses mots comme dans ses actions. Il n’avait pas tort. On pouvait dire ce qu’on voulait de Jean, mais il brillait au moins par son honnêteté. Ce trait de caractère ne représentait pas toujours une qualité, pour diverses raisons, mais il se trouvait que Marco le tenait en grande estime. — Tu dis que la situation est ambiguë, poursuivit Armin. Mais ne l’est-elle pas parce que tu en as décidé ainsi ? Marco ouvrit la bouche pour répondre, mais il ne sut que dire. La voix de son professeur le fit sursauter ; il ne l’avait pas vu entrer dans l’amphithéâtre. Ses doigts pianotèrent machinalement sur le clavier de son ordinateur portable, mais son esprit s’égara souvent durant ce cours magistral. Les paroles d’Armin tournaient en boule dans sa tête, et, plus il se les répétait, plus il leur reconnaissait des airs de vérité. À vingt heures, leur professeur leur souhaita une bonne fin de soirée et Marco quitta son UFR avec un début de migraine. — J’y pense, demanda-t-il soudain à Armin, mais tu ne m’as jamais dit comment ta relation avec Annie avait commencé. — Ça n’a rien d’incroyable ou d’original, le prévint celui-ci. J’ai rencontré Annie en soirée. On a discuté, on s’est plu ; alors on a échangé nos numéros pour pouvoir discuter encore plus. Un mois plus tard, on sortait ensemble. Et ça va faire trois ans. — C’est ce qu’on appelle être efficace. — Peut-être. Chaque relation est différente, fit-il remarquer. J’aime ce que j’ai avec Annie. Mais je ne suis pas sûr que ça te conviendrait, par exemple. On se prend souvent la tête pour des bêtises, tu sais. Ça ne dure jamais longtemps et on ne s’en tient pas vraiment rigueur, mais je pense que ça t’userais. Marco n’avait pas vu les choses sous cet angle-là. Maintenant qu’il y pensait, Armin arrivait parfois à l’université avec ses sourcils froncés car Annie et lui s’étaient quitté sur un désaccord le matin même. Lesdites tensions s’apaisaient souvent d’ici le lendemain, mais elles resurgissaient de temps en temps. Bien sûr, les disputes étaient normales au sein d’un couple ; deux personnes ne peuvent pas s’accorder sur tout. Mais Armin avait raison : Marco ne pourrait pas supporter cette fréquence car il avait l’habitude de prendre les choses à cœur. — Pour en revenir à Jean, repris Armin. Je sais que tu lui plais. Et je vois qu’il te plaît aussi. Alors bien sûr, je pense que ce serait du gâchis de vous arrêter là. Il marqua un silence, veillant à choisir ses mots. — Mais je ne suis pas dans ta tête. J’imagine que tu as de bonnes raisons de douter comme tu le fais. Je sais qu’il y a des choses que tu ne me dis pas. Des souvenirs dont tu ne veux pas parler. Pas avec moi, en tout cas. Je comprends ça. Mais peut-être que tu pourrais en discuter avec quelqu’un d’autre ? Marco fut étonné de voir qu’il en savait ; non, qu’il en avait deviné autant. Armin avait un véritable talent pour analyser et cerner les autres, c’était ce qui l’avait amené à poursuivre des études en psychologie qui s’avéraient brillantes. D’abord gêné d’être ainsi exposé au grand jour, Marco balbutia des excuses et des remerciements. Armin avait encore raison : il devait parler à quelqu’un qui savait et qui pouvait donc le guider. À peine sorti du tram, il sortit son téléphone et composa le numéro d’Ymir. Son ancienne camarade de lycée décrocha heureusement à la quatrième sonnerie. — T’aurais du temps pour parler ? lui demanda Marco. Désolé, je sais qu’il est tard et que tu dois être occupée, mais- — Je suis en train de manger du taboulé devant la nouvelle saison de Criminal Minds. Et je peux déjà te dire que ce sera pas la meilleure de la série. De quoi tu veux parler ? C’était sa manière de lui faire comprendre qu’elle était entièrement disponible pour lui. — Tu te souviens de Jean ? — Le type qui voulait se taper Mika ? — Précisément. Sauf qu’il veut plus vraiment se taper Mika. — Oh, fit Ymir. Il t’a fait des avances ? — En fait, c’est un peu plus compliqué que ça… Marco s’employa alors à lui raconter les évènements des derniers mois, de sa rencontre avec Jean à leur situation actuelle, ce qui ne fut pas chose facile. Depuis l’autre bout du fil, Ymir s’efforçait de suivre le cours de ses explications. — Attends, attends, l’arrêta-t-elle soudain. Depuis combien de temps ça dure, cette histoire ? — Trois mois ? Peut-être quatre. Ymir poussa un sifflement admiratif. — À tout hasard, tu sais combien de temps il s’est intéressé à Mika ? Trois semaines, lui apprit-elle. Et on considérait déjà que c’était un record pour lui ! Qu’est-ce que tu lui as fait pour qu’il soit aussi raide dingue de toi ? Marco marmonna qu’il n’avait absolument rien fait, ce qui était vrai ; il avait même tout bonnement ignoré Jean les premières semaines suivant leur rencontre. C’était l’artiste qui avait insisté à plusieurs reprises pour le revoir encore et encore, alors même que Marco tentait de se faire oublier. — Donc si j’ai bien compris, ton problème c’est que tu plais à Jean… et qu’il te plaît aussi ? En quoi c’est un problème ? — Tu sais très bien pourquoi c’est un problème. Il entendit Ymir soupirer à l’autre bout du fil. — Encore lui, hein ? Ça fait déjà deux ans, Marco. Peut-être. Mais, quelque part en lui, la plaie restait douloureuse, comme une veille blessure qui faisait encore des siennes, qui s’accrochait à la manière d’un fantôme. — J’aurais dû lui casser les dents quand j’en avais l’occasion, grommela Ymir. T’aurais pas dû m’en empêcher, à l’époque. Je suis sûre que tu te sentirais beaucoup mieux. — La violence ne résout pas tout. — La violence aurait pu lui remettre les idées en place, rétorqua son amie. Ce type était nul. Et ça me fait franchement chier de voir qu’il t’empêche encore d’être heureux. — Je n’ai que des doutes. Rien de bien méchant. Ymir marmonna quelque chose qui ressemblait à un désaccord. Elle se savait particulièrement bornée, mais Marco l’était aussi à sa manière. Elle ne pouvait pas le faire changer d’avis en une soirée, mais elle pouvait essayer de provoquer l’impulsion, le déclic qui le pousserait à agir. — Tu réfléchis beaucoup, Marco. C’est génial d’avoir autant de connexions cérébrales, tu peux accomplir un tas de trucs que je suis incapable de faire ou même d’imaginer. Mais tout analyser, tout anticiper, ça permet aussi à tes peurs de grandir. Et on sait tou·te·s les deux que t’en as un paquet. Marco déglutit, mais il ne dit rien. — N’écoute pas que ta tête, le pressa Ymir. Quand ton être tout entier te crie de faire quelque chose, parfois, la meilleure décision à prendre, c’est de foncer. Et tant pis pour les conséquences. T’entends ? — J’entends, souffla Marco. Merci, Ymir. Il raccrocha. Face à l’Orne, il ferma les yeux, prit une profonde inspiration, puis expira doucement. Lorsqu’il rouvrit ses paupières, il savait exactement ce qu’il voulait faire ; ce qu’il allait faire. Car ce soir, Marco ne rentrait pas chez lui. Au contraire, il fit demi-tour pour retrouver la ligne de tram et s’engouffrer dans la prochaine navette. Tandis que celle-ci le conduisait à l’arrêt suivant, il envoya rapidement un message à sa mère pour lui dire qu’il passait la nuit chez Ymir et qu’elle ne devait pas s’inquiéter. Arrivé aux abords de la gare ferroviaire, il se débrouilla avec l’aide non-négligeable de son téléphone pour retrouver le chemin qu’ils avait emprunté, le jour où Jean l’avait conduit chez lui. Il prit quelques mauvaises intersections, se trompa de rue, revint sur ses pas et chercha à nouveau, mais il finit par atteindre la fameuse résidence étudiante. Seulement, il y avait beaucoup de boutons à côté de la porte, et Marco ne savait pas sur lequel appuyer. Il passa donc un coup de fil à Jean. — C’est quoi le numéro de ton appartement ? — Le seize, pourqu- Marco lui raccrocha au nez et pressa le numéro correspondant. La porte s’ouvrit quelques secondes plus tard dans un grésillement sonore. Plus déterminé que jamais, Marco ne s’arrêta que devant l’appartement seize où il frappa sans même se laisser le temps d’hésiter. Son cœur battait furieusement dans sa poitrine, et sa course effrénée dans les escaliers n’en constituait pas l’unique raison. Jean lui ouvrit, les sourcils légèrement froncés. Voir Marco débarquer chez lui au début de la nuit était clairement l’une des dernières choses auxquelles il s’attendait. Il ouvrit la bouche, mais il n’eut pas l’occasion de parler. Laissant tomber son sac de cours, Marco s’avança aussitôt à l’intérieur de l’appartement en poussant Jean du plat de la main. Celui-ci se retrouva acculé au mur, les yeux écarquillés par la surprise. — Jean, je vais t’embrasser, le prévint Marco. Alors si toutes tes belles paroles n’étaient que du vent, si ce n’est pas ce que tu veux, c’est le moment ou jamais de me le dire. Face à ce regard qui lui témoignait tant son sérieux que ses envies, Jean se sentit trembler. Marco était le seul qu’il avait autant convoité, le seul qu’il avait autant désiré. Il voulait le faire sien depuis trop longtemps pour pouvoir résister. Alors comme Ève avant lui, il n’hésita pas à croquer le fruit défendu. — Fais-le, souffla-t-il. Fais ce que tu veux de moi. Au moment même où Marco se pencha pour l’embrasser, la migraine qui lui martelait le crâne s’arrêta, remplacée par le désir brûlant qui s’empara de tout son corps.


> œuvre : la nuit étoilée, vincent van gogh (1889)

Allongé sur le dos, Marco regardait distraitement le ciel nocturne à travers la fenêtre. Il y avait des nuits comme celle-ci qui le faisaient regretter d’habiter en ville, où la pollution lumineuse l’empêchait de distinguer clairement les étoiles, où le silence ne durait jamais assez longtemps. Le klaxon d’un automobiliste bourru se fit entendre jusque dans l’appartement. Le corps étendu contre Marco remua, mais brièvement, ainsi tout portait à croire qu’il ne s’était pas réveillé. Du moins, c’était ce que le brun pensait avant de sentir des doigts lui chatouiller le ventre. — Tu ne dors pas ? s’étonna-t-il. — T’arrives à dormir, toi ? Jean n’avait pas tort. Marco n’y trouva rien à répliquer, alors il se tut, retournant à ses contemplations et ses pensées muettes. Voilà un petit moment qu’il était entré dans cet appartement ; quelques heures, probablement, bien qu’il ait un peu perdu la notion du temps. La semi-obscurité dans laquelle était plongée la pièce lui rappelait qu’ils se trouvaient au milieu de la nuit et qu’ayant cours au petit matin, il ferait indéniablement mieux de dormir. Seulement, ce soir, le sommeil lui manquait. Un peu plus tôt, Jean l’avait autorisé dans un murmure à faire ce qu’il voulait de lui. Une demande des plus séduisantes que Marco s’était empressé d’exécuter. Il avait commencé par embrasser Jean contre le mur, à quelques pas de la porte, avec un aplomb qu’on ne lui reconnaissait pas, mais qui fut grandement apprécié. Jean s’accrocha à son cou, laissa glisser une main sous le col de son pull et fit courir l’autre dans ses cheveux bruns qu’il avait à cœur d’ébouriffer. Marco avait compris, dès l’instant où leurs bouches s’étaient rencontrées, qu’ils seraient incapables de s’arrêter à cet unique baiser. À peine l’eut-il achevé que Jean s’approcha de nouveau, les lèvres tendues et les yeux à demi-clos. Ils se jaugèrent du regard, se demandant non pas s’ils craqueraient (car là n’était pas la question), mais lequel d’entre eux craquerait le premier. Une lutte d’égo sans grand intérêt dont Marco ne se rappelait d’ailleurs plus l’issue. En revanche, il se souvenait encore vivement de ce qui avait suivi : tous leurs baisers, toutes leurs caresses, tous leurs soupirs. Les vêtements qu’ils avaient abandonnés sur le sol de l’appartement. Les draps dinosaures dans lesquels Jean les avait tous deux fait tomber en riant. Quant à ce qu’ils y avaient fait, cela ne risquait pas de finir dans un catalogue pour enfants. Car Jean et Marco ne s’étaient pas contentés de quelques baisers pudiques. Ils avaient laissé la fièvre les consumer. Pour une fois dans sa vie, Marco s’était laissé guider par l’impatience, l’empressement et l’ardeur qu’il sentait brûler en lui. Il avait remis l’heure de la réflexion à plus tard et, maintenant que son rythme cardiaque s’était calmé, il se repassait en boucle les images de cette soirée… incroyable. Le corps de Jean lui semblait encore brûlant contre le sien et la main posée sur son ventre le faisait frissonner. Comment Marco pouvait-il trouver le sommeil dans de telles conditions ? La situation aurait pu être différente pour Jean, qui avait l’habitude des coups d’un soir, pourtant celui-ci ne dormait pas non plus. Il se redressa légèrement sur un avant-bras, soutenant sa tête d’une main, tout en continuant de faire courir l’autre sur le torse de Marco dont il attira l’attention. — Qu’est-ce qui t’a poussé à venir ? — Je n’en suis pas sûr… Marco songea aux paroles d’Armin, puis à celles d’Ymir. C’était assurément ses ami‧e‧s qui avaient provoqué chez lui le déclic nécessaire, le déclencheur qui l’avait conduit jusqu’à cet appartement. Mais il n’oubliait pas non plus les doutes, les pensées et les envies qui grandissaient en lui ces derniers mois. Il n’y avait probablement pas d’explication compliquée à son geste ; il voulait retrouver Jean, alors il était venu et il ne le regrettait pas. Avant de répondre, Marco l’attira à lui d’une main derrière sa nuque pour l’embrasser lentement. — J’en avais assez d’hésiter. Il sentit Jean sourire contre ses lèvres dont il ne se détacha pas de sitôt. Quelques baisers plus tard, il retrouvait sa nouvelle place fétiche : allongé de tout son long sur Marco qui entourait sa taille de ses bras. Ainsi, il pouvait librement plonger dans son cou pour en mordiller la peau sensible ou en humer l’odeur vanillée tout en profitant des caresses de Marco sur son dos nu. Il y avait moins d’empressement dans leurs gestes qui se faisaient plus doux, plus langoureux, plus paresseux. Jean caressa la joue tacheté de son partenaire, songeur. — J’ai envie de te dessiner, chuchota-t-il. Je peux ? Marco hocha la tête. Il eut soudainement froid lorsque l’artiste se faufila hors du lit, mais celui-ci se réinstalla rapidement au-dessus de lui, un carnet et un crayon en main. Jean alluma également une petite lampe dont la lumière tamisée les éclaira faiblement sans pour autant les éblouir. Maintenant qu’il avait un point de vu intéressant et une vision dégagée, il put commencer à croquer son modèle préféré. Marco avait les cheveux ébouriffés, les joues rougies et les lèvres gonflées. Il était presqu’entièrement nu sous lui et Jean mourrait d’envie de figer ses traits lascifs sur le papier. Marco l’observa crayonner en silence, pas vraiment gêné mais pas vraiment à l’aise non plus. Grâce à ses dernières expériences en la matière, il se familiarisait progressivement à l’art de poser pour un artiste. Cependant, il doutait de pouvoir un jour s’habituer au regard passionné que Jean lui réservait. Il le contemplait comme s’il pouvait en voir davantage que ce qui s’offrait à sa vue. Ses yeux ambrés le détaillait avec tant d’intensité, tant d’exaltation que Marco sentait son rythme cardiaque s’affoler en réponse. Il avait l’impression que Jean allait le dévorer tout entier. Lorsque ce dernier se pencha pour l’embrasser, Marco laissa échapper un soupir de contentement. — Parfait, commenta l’artiste. Ne bouge pas. Un sourire victorieux aux lèvres, celui-ci retourna à son œuvre. De son côté, Marco fit la moue. Les regards indécents de Jean avaient achevé de réveiller son désir ; l’artiste le savait pertinemment, mais il s’amusait à le faire languir. Bien qu’il fut moins expérimenté que son partenaire, Marco aurait mis sa main à couper qu’il était plus à même de garder ses pulsions sous contrôle. Jean voulait jouer avec lui ? Très bien, mais il ignorait visiblement à qui il avait affaire. Au lieu de se redresser pour plaquer Jean contre le matelas comme il en mourrait d’envie, Marco posa innocemment ses mains sur les cuisses qui entouraient son bassin. Leur propriétaire lui jeta un coup d’œil suspicieux, mais Marco s’efforça de paraître sage. Il patienta quelques secondes, puis ses pouces commencèrent à tracer de petits cercles contre la peau de Jean, qui ne sembla pas le remarquer. Les caresses de Marco se firent graduellement moins discrètes et plus appuyées. Il faisait courir ses doigts le long de ses jambes, s’attardant tout particulièrement aux creux de ses genoux et à l’intérieur de ses cuisses. Ses poils clairs se faisaient moins denses sur ces zones réputées hétérogènes, ce qui permettait à Marco de toucher directement sa peau sensible. Jean comprit suffisamment tôt qu’il était en train de se faire prendre à son propre jeu. Son égo le poussa d’abord à résister, même s’il se désignait déjà perdant. C’était au tour de Marco d’arborer un sourire triomphant tandis qu’il s’amusait de l’entêtement de sa victime. Jean était à deux doigts de se jeter sur lui, et Marco savait parfaitement comment le faire craquer. Il n’eut, pour cela, qu’à faire remonter ses doigts un peu plus haut, de sorte qu’ils effleurent la méchante érection qui déformait le sous-vêtement de Jean depuis dix minutes. Ce dernier laissa échapper un gémissement qui sonna sa défaite. Abandonnant aussitôt son carnet et son crayon au milieu des draps, il se saisit des bras de Marco pour l’attirer à lui. Les lèvres de ce dernier furent bientôt trop occupées pour continuer d’arborer un sourire de suffisance. Puisqu’il avait de toute manière perdu à son propre jeu, Jean entendait profiter au maximum des attentions de Marco. Il y avait déjà moins d’hésitation dans ses baisers, moins de retenue dans les mains qui volaient sur son corps. Marco était partout autour de lui. Jean sentait sa peau brûler sous les caresses divines de ses doigts, de ses lèvres, de sa langue. Il avait l’impression de se tenir au milieu d’un brasier perpétuel. Et il s’y laissa consumer. — Touche-moi, s’entendit-il lui réclamer. Jean parlait évidement de son sexe tendu à l’extrême dans son sous-vêtement, mais Marco fit mine de ne pas comprendre. — Mais je te touche déjà, Jean. Veux-tu que je te touche ailleurs ? Je ne peux pas deviner si tu ne me le dis pas clairement. Où veux-tu que je te touche ? Peut-être… ici ? Marco posa ses mains sur la taille de Jean et les fit lentement remonter le long de ses flancs, vers sa poitrine. Ses pouces rencontrèrent les tétons percés qui durcirent un peu plus à ce contact. Marco les fit gentiment rouler entre ses doigts, attentif aux réactions de Jean qui s’en mordait la lèvre. — Je savais qu’ils te plairaient, souffla-t-il. — C’est vrai, reconnu Marco sans détours. Je les adore. Ils sont tellement beaux sur toi… J’ai envie de les dévorer. Il se désintéressa un instant des tétons rougis pour s’ancrer dans les yeux grands ouverts de Jean. L’impatience qu’il y décela le poussa à mettre sa proposition à exécution. Sa bouche fila tout droit vers l’un des mamelons gonflés sur lequel elle déposa un baiser, puis deux, puis trois. Marco titilla le bout de chair de sa langue, l’aspira entre ses lèvres et se risqua même à le tirer doucement entre ses dents. Il glissa un regard vers Jean, car il voulait vérifier qu’il ne lui faisait pas mal, mais son partenaire semblait vraiment prendre son pied. Rassuré, Marco s’attaqua au second téton qu’il avait jusqu’alors délaissé, poursuivant son œuvre avec plus d’enthousiasme encore. Les tremblements de Jean lui indiquaient qu’il ne tiendrait plus longtemps, mais Marco se plaisait à le pousser dans ses derniers retranchement. Sous sa bouche, Jean devenait fou. — Merde, Marco ! gémit-il lorsqu’il eut atteint sa limite. Il empoigna ses cheveux bruns sur lesquels il tira pour déloger sa bouche de sa poitrine où elle y faisait des ravages. C’était délicieux, bien sûr, mais Jean ne pouvait plus supporter cette douce torture ; à ce rythme, son sexe allait exploser. — Touche-moi, répéta-t-il tel un mantra entre deux baisers passionnés. Touche-moi en bas. Fais-moi jouir, je t’en supplie. Sa propre main retrouva la chaleur du caleçon de Marco qu’il commença à masturber. Lorsque celui-ci consentit enfin à lui rendre la faveur, Jean ne tient pour ainsi dire pas plus d’une minute. En le sentant trembler contre lui, Marco ne tarda pas lui aussi à éjaculer pour la troisième fois de la nuit. — Un jour, je te ferais jouir rien qu’avec ma bouche ici. Il effleura ses tétons et Jean frissonna à cette promesse.


> œuvre : le penseur, auguste rodin (1882)

Ce matin, Marco se sentait drôlement léger. Ses écouteurs enfoncés dans les oreilles, il se dirigea sans empressement vers son campus pour assister aux cours de cette nouvelle journée qui n’était définitivement pas comme les autres. Il arriva en psychologie cognitive avec un peu de retard, ce qui ne lui ressemblait guère, et pourtant il ne se hâta pas de rejoindre Armin qui l’attendait, quelques rangs plus hauts. Son ami lui lança un regard curieux, mais il patienta jusqu’à la pause pour aller à la pêche aux informations. — Il s’est passé quelque chose de bien ? s’enquit-il alors. Je te trouve étonnamment détendu pour un jeudi matin. — Parce que, d’habitude, je suis tendu ? s’amusa Marco. — Plutôt, oui. Je crois que c’est la première fois que je te vois arriver en retard, pourtant ça n’a pas l’air de te perturber. Tu as la tête de celui qui n’a pas beaucoup dormi et je ne reconnais pas ce pull. Sans compter que tu as passé la moitié des quarante dernières minutes à sourire bizarrement. Si je ne te connaissais pas aussi bien, je dirais que tu as passé la nuit en bonne compagnie, conclu Armin. Marco se sentit rougir à mesure que le blond analysait chacun de ses faits et gestes comme il le faisait si souvent (et avec justesse). Sa réaction seule suffit à vendre la mèche. — D’accord, d’accord ! J’étais bien chez Jean, lui avoua-t-il. Bordel Armin, c’est pas possible d’être aussi observateur. T’es pire que ma mère ! ronchonna-t-il pour la forme. Bien qu’il ait réussi à lire en lui comme dans un livre ouvert, Armin laissa échapper une exclamation de surprise. — Pour de vrai ? Vous avez couché ensemble ? Il veilla à parler tout bas pour éviter qu’on ne les entende. Un amphithéâtre bondé n’était certainement pas le lieu idéal pour ce genre de conversation. Enfin ; leurs camarades de promotion se trouvaient bien trop occupé‧e‧s par leurs propres discussions pour payer attention à ce qu’ils se chuchotaient. Marco se sentit néanmoins rougir et vérifia que personne ne posait un regard trop appuyé sur eux avant de répondre à son ami, hochant simplement la tête en silence. Au sens large du terme, il avait bien couché avec Jean cette nuit. Et il avait pour ainsi dire un peu de mal à le réaliser. — Et… c’était comment ? Je ne veux pas savoir les détails ! lui assura Armin. Juste… comment tu te sens ? — Comme tu me l’as si bien fait remarqué, je n’ai pas beaucoup dormi, je porte un pull qui ne m’appartient pas et, apparemment, je souris tel un idiot, répéta Marco en s’esclaffant. D’après toi, j’ai passé une bonne nuit ? Les deux amis échangèrent un regard complice. De par sa nature réservée, Marco n’était habituellement pas du genre à déballer des détails aussi intimes de sa vie. Mais pour une raison ou une autre, il fut heureux d’en partager une partie avec Armin. Il lui rapporta notamment les grandes lignes de sa conversation avec Ymir et sa décision aussi surprenante que soudaine de payer une petit visite nocturne à Jean. — T’es en train de me dire que t’as débarqué chez lui, sans prévenir, et qu’à peine la porte ouverte, tu lui as sauté dessus ? — Ça fait très prédateur, dis comme ça, je te l’accorde. Marco rougit au simple souvenir de cette scène. De son côté, Armin poussa un sifflement admiratif. — Je ne te pensais pas aussi fougueux. — J’ai fait beaucoup de folies cette nuit. Il glissa un regard lourd de sous-entendus à Armin qui s’amusa de le voir si confiant et si rayonnant. De prime abord, Marco ne paraissait pas aussi impénétrable qu’Annie ou aussi débordant que Jean. Il était simplement un peu discret, n’avait pas un mot plus haut que les autres et se fondait facilement dans la masse. Mais aujourd’hui, il semblait plus vivant que jamais. Et si c’était assurément une vision qui lui faisait plaisir, Armin se sentit obligé de lui poser la question fâcheuse. — Est-ce que vous avez un peu parlé ? Marco se souvenait d’avoir dit et entendu beaucoup de choses, mais son ami blond ne faisait probablement pas référence aux gémissements et aux supplications de Jean. — Qu’est-ce que tu entends par parler, exactement ? — Tu sais… Partager vos pensées. Communiquer. Marco était du genre à trop réfléchir, ainsi Armin le pensait tout à fait capable d’initier une conversation sur l’oreiller avec son partenaire pour s’assurer de leurs attentes mutuelles. À en juger par son regard fuyant et son rire gêné, Armin devina qu’ils n’avaient pas vraiment pris la peine de parler d’eux. Et connaissant Marco, il y avait fort à parier que sa remarque finirait par le tourmenter d’une manière ou d’une autre. — Rien ne presse, lui affirma-t-il en espérant le rassurer. Mais penses-y, la prochaine fois que tu le vois. C’est important de parler avec les gens qui nous entourent. Marco acquiesça en silence à ses mots. Tandis que leur cours de psychologie cognitive reprenait, il s’efforça de se concentrer sur leurs explications de leur professeure pour éviter à son esprit de s’égarer. Mais les vieilles habitudes avaient la peau dure, ainsi Marco ne put empêcher ses méninges de cogiter un peu trop pour son propre bien. Bien qu’il eut agi sur un parfait coup de tête, Marco ne regrettait rien. Il avait passé une nuit incroyable, assurément l’une des plus belles de sa vie. Jamais il n’aurait pu trouver la force ou même la volonté de nier une telle vérité. Après leurs étreintes, Jean et Marco s’étaient endormis, quelques heures seulement. Le manque de sommeil les avait fait grimacer au petit matin, lorsque leur deux réveils s’étaient successivement déclenchés. La situation aurait pu être gênante, pourtant Marco se ressentit aucune honte, aucun embarras. En s’éveillant dans ces draps dinosaures, aux côtés de Jean, il eut l’impression d’être à sa place et ne voulut plus la quitter. Les deux amants traînèrent un peu au lit avant de se préparer pour la journée. Ils avaient tous deux un cours qui commençait à dix heures, mais ils ne se pressèrent pas outre mesure. Marco était partit le premier, son université étant plus loin. Sur le pas de la porte, Jean l’avait embrassé paresseusement en guise d’aurevoir. Depuis, Marco avait un peu la tête dans les nuages. Tout s’était déroulé sans accroc, comme dans un rêve. L’odeur de Jean l’enivrait encore ; il la sentait sur son pull et sur sa peau. Il venait d’y goûter pour la première fois et il en était déjà l’esclave le plus dévoué. Marco aurait souhaité garder Jean pour lui tout seul. Mais en avait-il le droit ? Sans le vouloir, il se rappela les propos d’Eren, le frère de Mikasa, sur les péripéties habituelles de Jean. Iels étaient nombreux‧ses à le voir comme un charmeur qui préférait des nuits éphémères aux engagements à long terme. Seulement, Marco secoua la tête pour en chasser ses pensées. Non, il avait déjà eu cette discussion avec Jean. Il savait que ce dernier n’avait jamais eu l’intention de la même manière que le reste de ses conquêtes. Il lui avait assuré qu’il voulait plus qu’un simple coup d’un soir. Mais que voulait Jean, exactement ? Marco avait peut-être été le témoin direct de ses attentions, de ses gestes, de ses mots, seulement Jean n’avait jamais explicitement précisé quel genre de relation il attendait de lui. Ils s’échangeaient des messages, ils sortaient au musée et, maintenant, ils s’embrassaient. À ce titre, ils ne ressemblaient plus à de simple amis (si tant est qu’ils l’aient été), mais semblaient trop affectueux pour être des sexfriends. Dans ce cas, que leur restait-il ? Marco se souvient de la question que lui avait posée Armin, la veille, en lui demandant s’ils étaient ensemble. Sa réponse s’était alors faite hésitante et, à vrai dire, Marco la maintenait. Car en dépit de la nuit dernière, il ne se sentait pas prêt à qualifier Jean de petit-ami. L’idée avait beau être attrayante, elle lui laissait un arrière goût désagréable dans la bouche. Une relation de couple se basait essentiellement sur la confiance, et la sienne ne se gagnait plus aussi facilement. Marco réalisa alors que Jean n’était pas le problème auquel il se trouvait confronté. Car celui qui l’empêchait d’avancer, celui qui n’arrivait pas à lâcher prise sur le passé, ce n’était nul autre que lui-même. Marco était son propre prisonnier. L’après-midi venait tout juste de commencer, pourtant il se trouvait déjà inévitablement préoccupé. Le matin même, il avait quitté Jean tout sourire, la tête dans les nuages, mais il fallait encore que l’angoisse vienne lui gâcher son plaisir. Marco essaya de se concentrer sur ses longues heures de travaux dirigés, malheureusement son cerveau était habitué à réfléchir à plusieurs choses en même temps. Tandis qu’il changeait de salle, à seize heures, il eut la surprise de recevoir un appel de Jean. Marco s’immobilisa aussitôt en plein milieu du couloir, obstruant le chemin d’autres étudiant‧e‧s qui le contournèrent avec un air ennuyé. Le téléphone continuait de vibrer entre ses doigts et Marco paniquait légèrement à l’idée de décrocher. Il avait pensé à Jean toute la journée et, maintenant que celui-ci l’appelait, il n’avait aucune idée de ce qu’il pourrait bien lui dire. Il essaya d’abord de se calmer. En toute logique, c’était Jean qui voulait lui parler. Et Marco ne perdait rien à l’écouter. — Hey, fit Jean. Tu aurais deux minutes devant toi ? Je sais que tu dois avoir cours, alors je ne t’embêterais pas longtemps. — Eh bien… Oui, pourquoi ? — J’ai beaucoup pensé à toi, aujourd’hui, avoua-t-il d’entrée de jeu. Et je me suis rappelé que tu avais une légère tendance à trop réfléchir. On n’a pas vraiment pris le temps de parler au sens propre du terme. Alors je me suis dit que c’était précisément ce genre de situation qui pouvait te faire angoisser. Marco en resta d’abord sans voix. Bon sang, comment Jean avait-il deviné un truc pareil ? Il se sentait drôlement gêné. — Merde. Je suis si transparent ? — Peut-être un peu, reconnu Jean. Du moins, pour moi. Ça veut dire que j’ai eu raison de t’appeler ? — Je pense que oui, finit par soupirer Marco. Après tout, j’étais justement en train de trop… réfléchir. À l’autre bout du fil, Jean sembla chercher ses mots. — Marco, qu’est-ce que tu as pensé de cette nuit ? — C’était… C’était incroyable, avoua-t-il en rougissant. — Génial. Parce que c’était incroyable pour moi aussi. Et je ne te cacherais pas que je meurs d’envie de recommencer. Les mots de Jean rendirent son sourire à Marco. Ce dernier était au moins rassuré d’entendre que le plaisir avait bien été partagé. Il voulu répondre qu’il avait tout autant hâte que lui de refaire un saut dans ses draps, mais il se stoppa au souvenir de ce que cet aveu impliquait. Jean sentit son hésitation. — Qu’est-ce qui te tracasse ? Dis-moi. — Ça m’embête de ne pas savoir ce qu’on est, lui confia Marco. Mais d’un autre côté, je ne suis même pas sûr de ce que je veux. Désolé, je passe pour le type super compliqué… — On n’est pas obligé de se définir, lui affirma alors Jean. Ça me convient très bien, d’aller à ton rythme. — Tu- Tu serais prêt à faire ça ? — Bien sûr. Parce que tu en vaux la peine. Marco se demandait si Jean avait seulement une petite idée de l’effet que ce genre de phrases pouvait avoir sur lui. À ce train-là, son pauvre cœur lâcherait avant l’heure. Des voix étouffées se firent entendre du côté de Jean. — Désolé, on est un peu court niveau temps. Dis, j’ai entendu qu’une exposition temporaire sur Van Gogh venait d’ouvrir. Le genre projection d’art. Ça te dirait de venir avec moi ? proposa-t-il. On en rediscutera à ce moment. Marco accepta de l’y rejoindre pendant le week-end. — Oh, et emmène Siméon, s’il est intéressé, ajouta Jean. Même avec ce bonhomme dans les parages, je trouverais bien le moyen d’être seul avec toi. Lorsqu’il raccrocha, Marco se sentait définitivement mieux. Jean était le sujet de la plupart de ses dernières angoisses mais, pour une raison ou une autre, il arrivait aussi à les calmer.


> œuvre : les tournesols, vincent van gogh (1888)

Siméon fut le premier à repérer Jean qui les attendait, devant l’arrêt de tramway. Tout content de le revoir, l’adolescent accéléra le pas pour échanger un drôle de check avec lui. Marco les regarda faire, un sourire amusé aux lèvres. Quand avaient-ils donc inventé cela ? Feignant de l’embêter, Jean attrapa la capuche de Siméon qu’il enfonça sur ses cheveux courts. Il profita de ce bref moment d’inattention pour déposer un baiser sur les doigts de Marco, à qui il adressa un clin d’œil complice. Ce dernier sentit (comme toujours) ses joues rougir face à ce geste qui leur était devenu coutumier. Les trois garçons grimpèrent à bord du prochain tramway qui passa, une poignée de minutes plus tard. Tandis qu’ils se laissaient transporter, direction le lieu de l’exposition temporaire qu’ils allaient bientôt découvrir, Jean interrogea Siméon sur l’œuvre et la vie de Van Gogh. — C’est un peintre néerlandais de la fin du 19e siècle, récita le jeune artiste. Il a surtout été inspiré par l’impressionnisme et le pointillisme, même s’il n’a jamais été rattaché à un mouvement en particulier. Il a réalisé une tonne de dessins et de peintures : des portraits, des paysages, des natures mortes… Il devait souffrir d’une maladie mentale car il avait régulièrement des crises. C’est ce qui l’aurait poussé à se couper une oreille, puis à se suicider, conclu-t-il. Jean poussa un sifflement admiratif. — On dirait que je n’ai plus rien à t’apprendre ! Vincent Van Gogh faisait partie de ces artistes qui fascinaient les foules, même un siècle après leur décès. Il laissait derrière lui une collection incroyable de toiles, de dessins et de lettres qui permettaient de comprendre un peu mieux ce génie à l’esprit troublé. Car si Van Gogh ne fut guère remarqué à son époque, on le considérait aujourd’hui comme l’un des plus grands artistes de tous les temps. Le tramway les déposa à une centaine de mètres de l’exposition. Une fois arrivés à l’intérieur du bâtiment qui l’accueillait, les trois nouveaux venus firent la queue pour acheter leur billet. On leur demanda de patienter pendant une dizaine de minutes, le temps qu’un nouveau créneau horaire s’ouvre. Siméon, qui avait franchement hâte de voir ce que donnait cette expérience dite immersive, prit ainsi son mal en patience. Lorsque les prochain‧e‧s visiteur‧se‧s furent invité‧e‧s à entrer dans la salle suivante, l’adolescent fit partie des petit‧e·s impatient‧e‧s qui se pressèrent contre la porte. Jean et Marco le rejoignirent de l’autre côté où, tout aussi intrigués que lui, ils jetèrent des regards curieux autour d’eux. La salle semblait drôlement spacieuse. Son haut plafond et ses murs blancs contribuaient sans doute à accentuer cet effet. De plus, elle était étrangement composée : des blocs s’élevaient en plein milieu, des escaliers et des rampes permettaient d’atteindre des plateformes… À première vue, l’endroit avait des allures de labyrinthe. C’était un terrain de choix pour les plus jeunes enfants qui se hâtèrent d’explorer les lieux. Marco observa les parois blanches qui les entouraient. Jean ayant parlé de projection d’art pour désigner cette exposition, il supposa (à juste titre) que les œuvres de Van Gogh leur seraient présentées sur les murs, où l’on pouvait déjà voir un message de bienvenue s’affirmer. Les spots lumineux s’éteignirent progressivement, surprenant certain‧e‧s visiteur‧se‧s, et cédèrent ainsi leur place aux projecteurs qui s’allumèrent au-dessus de leurs têtes. Lorsque le spectacle commença, Marco fut de celleux qui laissèrent échapper un oooh de surprise. S’il avait bien deviné le principe de cette exposition, il ne s’attendait pas forcément à ce que toutes les surfaces soient mises à contribution. Les peintures de l’artiste hollandais furent non seulement projetées sur les murs, mais également sur les sols et, par extension, sur les visiteur‧se‧s. C’était comme s’iels avaient tou‧te‧s fait un pas à l’intérieur de l’univers coloré de Van Gogh. Voilà donc la dimension immersive qui donnait à cette exposition tout son intérêt. Jean tira doucement sur le bras de Marco qui tressaillit. Réalisant qu’il était resté parfaitement immobile, ce dernier cligna rapidement des yeux avant de suivre le châtain. Siméon étant déjà parti faire un petit tour de son côté, les deux amis prirent eux aussi le temps de se promener dans l’univers du peintre hollandais. Comme tout le monde, Marco s’émerveilla de voir les tableaux prendre vie autour de lui. Les peintures s’animaient au rythme de la musique qui résonnait dans les enceintes. Leurs éléments s’assemblaient, se détachaient, se déformaient, se métamorphosaient. Le génie à l’origine de ce projet avait pris de l’art… pour en faire de l’art ! Marco posa quelques questions à Jean qui se fit un plaisir d’y répondre, lui apprenant ainsi les titres, les dates ou les inspirations de certains tableaux. De retour de sa petite vadrouille en solitaire, Siméon en profita lui aussi pour écouter les anecdotes de l’étudiant en art. Parfois, ce dernier lui désignait une œuvre que l’adolescent essayait d’identifier, de mémoire, avant qu’elle ne disparaisse. Lorsqu’il n’y arrivait pas, Jean lui donnait la bonne réponse. — Terrasse du café le soir, 1888. C’était la première fois que Van Gogh peignait un ciel étoilé, précisa-t-il. On le retrouve plus tard dans ses deux Nuits étoilées. La projection enchaîna justement avec la Nuit étoilée sur le Rhône représentant la ville d’Arles. L’artiste avait réussi à capter les reflets de l’éclairage au gaz sur l’eau miroitante du fleuve. Il aimait peindre la nuit et ses lumières, qui étaient au cœur de ses toiles les plus célèbres. En témoignait la Nuit étoilée, peinte un an après, qui représentait ce que Van Gogh pouvait voir depuis la chambre de l’asile qu’il occupait en 1889. On considérait souvent ce tableau comme étant son grand œuvre en raison de son impressionnante renommée. Les célèbres tourbillons firent bientôt leur apparition autour d’eux, s’étirant sur toutes les surfaces disponibles. Le ciel qui se créa ainsi semblait presque animé par une volonté propre. Il s’accompagna de ses étoiles dont le jaune lumineux contrastait avec les tons bleutés du reste de la toile. Des cyprès s’élevèrent les uns après les autres, reproduisant l’œuvre encore et encore jusqu’à ce qu’elle occupe tout l’espace. On avait l’impression de plonger littéralement dans le tableau qui étirait ses spirales, prêt à avaler tou‧te‧s celleux qu’elles toucheraient. — Van Gogh trouvait la nuit beaucoup plus vivante et richement étoilée que le jour, murmura Jean à l’oreille de Marco. Les volutes et les tourbillons du ciel rappellent les nébuleuses. La Lune, Vénus et les étoiles sont entourées d’un halo qui les fait ressortir sur le fond sombre. L’artiste désigna l’arbre qui grandissait devant eux. — En revanche, le cyprès a été rajouté pour la composition de la toile. C’est l’arbre des cimetières. Sa présence serait symbole de mort. Il est d’ailleurs ici représenté entre le ciel et la terre. Ce qui est vraiment triste, c’est que Van Gogh est bien mort un an après, en 1890. Il s’est tiré une balle, ici. Jean posa brièvement sa main contre la poitrine de Marco, où son cœur battait un peu plus vite que la normale. Il reconnaissait avoir toujours été sensible à son toucher, même lorsqu’il essayait encore de se prouver le contraire. Mais aujourd’hui, les souvenirs qui affluaient dans son esprit à chaque fois qu’il posait ses yeux sur lui ne l’aidaient vraiment pas à rester calme. Car la dernière fois qu’ils s’étaient vus, Jean et Marco ne portaient pas autant de vêtements. Certes, il y avait des gestes qui ne trompaient pas, des regards qui trahissaient la présence de ces souvenirs qu’ils s’efforçaient de garder sous clé. Mais il s’agissait plutôt de sourires complices que de coups d’œil embarrassés. Il n’y avait pas de malaise ou de regret entre eux, rien qu’une nouvelle familiarité à laquelle Marco s’habituait peu à peu. Une nouvelle familiarité dont ils devaient d’ailleurs discuter… Seulement, avec Siméon dans les parages, il se demanda s’ils pourraient vraiment parler de leur relation aujourd’hui. L’occasion leur fut finalement donnée par une petite dame rondelette que Jean reconnu, au détour d’un autoportrait de Van Gogh. Il présenta ainsi Madeleine aux deux frères Bodt. Même s’il l’avait logiquement rencontrée quatre mois plus tôt, Marco ne se souvenait pas du tout d’elle. Il s’en excusa, tout en évitant de préciser que la seule chose qu’il avait retenue de ce fameux atelier était le regard passionné de Jean sur lui. En apprenant que Maddie était elle aussi une amatrice d’art, Siméon fut très enthousiasmé de faire sa connaissance. Fidèle à lui même, il décida de passer un peu de temps avec sa nouvelle amie, laissant Jean et Marco derrière. La coïncidence de cette rencontre était telle que ce dernier se demanda si le châtain n’avait pas mis en place un plan pour se retrouver seul avec lui ! Il lui jeta un regard suspicieux auquel Jean répondit par un sourire qui avait (au moins) l’air innocent. — Et maintenant, si tu me disais ce que tu veux de moi ? Marco le laissa attraper ses doigts entre les siens tandis qu’il réfléchissait à la manière dont il pouvait formuler ses envies. — J’aimerais juste continuer ce qu’on fait déjà, expliqua-t-il en toute simplicité. Les rendez-vous et… tout le reste. — Est-ce que le sexe en fait partie ? plaisanta à moitié Jean. Cette remarque fut sourire Marco qui acquiesça néanmoins. Il avait effectivement passé une très bonne nuit en sa compagnie et espérait bien en connaître d’autres. C’était quelque chose qu’il lui avait déjà assuré au téléphone, mais Jean avait probablement raison de s’assurer que, même avec du recul, sa réponse restait inchangée. Et, à bien y réfléchir, il avait encore un détail que Marco aurait aimé clarifier entre eux. — En parlant de sexe, hésita-t-il, je- Enfin, c’est pas très cohérent avec ce que j’ai pu dire avant, mais je- Il bafouillait, ignorant vraiment comment aborder le sujet. — Tu veux m’avoir pour toi tout seul ? devina Jean. Marco se mordit l’intérieur de la joue, mais il hocha la tête. Quelle que soit la relation qu’il envisageait partager avec Jean, il espérait que celle-ci soit exclusive. C’était un point qu’il redoutait d’aborder avec lui, au vu de ses aventures habituelles. Mais c’était aussi un point primordial pour Marco qui ne pourrait jamais supporter d’être un corps parmi d’autres. Pas après ce qu’il avait vécu. Il avait un peu peur de la réponse de Jean, qui pouvait tout bonnement décider de renoncer à lui. Marco avait parfaitement conscience de l’incohérence de ses envies et du casse-tête de ses angoisses. Il était compliqué. Pourtant, une fois de plus, Jean ne lui en tint pas rigueur. — Je ne couche avec personne d’autre que toi en ce moment, lui assura-t-il. À vrai dire, tu es le seul auquel je peux penser depuis que je t’ai rencontré. Alors ça ne me gène pas de continuer ainsi. Marco releva des yeux surpris vers lui. Venait-il vraiment de céder à son dernier caprice, sans même ciller ? Jean ne faisait généralement pas dans l’exclusivité, il le savait très bien. Pourtant, celui-ci venait d’accepter la relation sur-mesure qu’il lui demandait honteusement. Car il ne fallait pas regarder très loin pour se rendre compte que Marco désirait quelque chose qui se rapprochait drôlement d’une situation de couple, même s’il refusait d’utiliser ce terme. Jean était-il vraiment prêt à jouer ainsi sur les mots ? Le châtain lui donna vite sa réponse. — C’est notre relation, Marco. On en fait ce qu’on veut. Peu importe qu’elle ressemble à un modèle ou à un autre sans en porter le nom. Ça nous regarde. Et du moyen qu’elle te convient ainsi, elle me convient aussi. C’est tout ce qui compte. Marco ignorait comment Jean était capable de dire exactement ce qu’il avait besoin d’entendre. Et, pour une fois, il n’avait même pas envie de questionner la sincérité de ce garçon qui lui donnait des papillons dans le ventre. À vrai dire, il était si béat qu’il ne pouvait plus s’arrêter de sourire. Poussé par des ailes invisibles, Marco glissa une main derrière la nuque de Jean, et il l’embrassa au beau milieu des tournesols de Van Gogh qui tombaient autour d’eux.


> œuvre : l'hymne à la beauté, les fleurs du mal, charles baudelaire (1857)

Marco ne s’était rendu qu’à deux reprises chez Jean, ce qui expliquait peut-être pourquoi son cœur battait si vite alors qu’il poussait la porte de sa résidence. Le simple fait de grimper les trois étages qui le séparaient de son appartement suffit à lui rappeler les évènements ayant marqué ses précédentes visites. La première fois, Marco avait essayé d’embrasser Jean. Une initiative motivée par l’alcool qui s’était heureusement heurtée à un refus poli. La seconde fois, ce fut sobre qu’il s’était lancé à l’assaut de sa bouche, mais aussi de son corps. Alors pour cette troisième fois, il ne savait pas trop à quoi s’attendre. Lorsqu’il vit Jean lui ouvrir, vêtu d’une simple chemise et d’un caleçon, Marco se sentit piquer un fard. À en juger par ses mèches mouillées et par l’humidité de la pièce, le jeune homme venait de prendre une douche. Il n’avait peut-être pas eu le temps de trouver un pantalon, ce qui expliquerait cette tenue pour le moins légère. Il allait probablement fouiller dans son placard et terminer de s’habiller. Pas vrai ? Car à bien y regarder, Jean ne semblait vraiment pas pressé de couvrir ses jambes nues qui attiraient drôlement les yeux de son invité. Conscient qu’il s’agissait probablement de l’un de ses jeux de séduction, Marco se décida finalement à lui demander : — Est-ce que tu comptes enfiler un pantalon ? — Non, répondit très honnêtement Jean. Démasqué, ce dernier s’approcha de Marco, un sourire coquin aux lèvres. Il posa une main à plat contre sa poitrine, l’invitant d’abord à reculer, puis à s’asseoir sur sa chaise de bureau. Marco ne lâcha pas du regard celui auquel il obéissait docilement, curieux de découvrir où ce petit manège les mènerait. Ses mains agrippèrent les cuisses de Jean qu’il désirait sentir plus près de son propre corps. Ce dernier avança lentement, s’amusant à faire languir son partenaire, lequel fut ravi de le voir s’installer à califourchon sur lui. Jean s’accrocha à ses épaules et Marco n’attendit pas davantage pour lui voler un baiser passionné. Ses lèvres se perdirent dans son cou dont il embrassa et lécha la peau sensible. Lorsqu’il remonta vers sa bouche, ses doigts suivirent le mouvement. Il entreprit rapidement de déboutonner la chemise de Jean, qui limitait sa vision comme ses attentions. Marco déposa une pluie de baisers humides sur sa poitrine, sans oublier de cajoler ses tétons percés. Il ne poursuivait qu’un seul objectif, qu’une seule quête : celle du plaisir. Et au vu des soupirs qu’il laissait échapper, Jean avait indéniablement l’air de prendre son pied. Celui-ci se pressa davantage contre son partenaire, jusqu’à ce que leurs bassins se rencontrent enfin dans une friction délicieuse. Un gémissement leur échappa à tous les deux. Avide de sensations, Jean frotta lascivement son entre-jambe contre celle de Marco qui était (au moins) aussi excité que lui. Il en profita pour abaisser la fermeture éclair de son pantalon, devenu fort gênant. Lorsque la main de Marco se faufila sournoisement dans son propre caleçon, Jean eut un hoquet de surprise. Elle s’enroula autour de son sexe fièrement dressé sur lequel elle imprima quelques mouvement de va-et-vient, mais ne s’y attarda pas. Au lieu de cela, elle partit se poser sur une partie plus basse de son anatomie, située juste en-dessous de ses testicules. Marco pressa doucement cette zone sensible, provoquant un tressaillement chez son propriétaire. Il releva vers celui-ci une paire d’yeux chocolat complètement voilés par la luxure. — Je peux ? demanda-t-il dans un murmure. Jean n’avait franchement pas la moindre idée de ce dont il parlait ou de ce qu’il était en train de faire, pourtant il n’y eut aucune hésitation dans sa voix lorsqu’il lui répondit. — Vas-y. Tout ce que tu veux, tu te souviens ? Avec sa permission en poche, Marco repartit à l’assaut de ses lèvres. En bas, son pouce caressa lentement la parcelle de peau qui cachait son périnée, n’y exerçant d’abord que de légères pressions. Contrairement à ce que Marco s’imaginait, Jean ne savait pas trop ce qu’il essayait d’accomplir en le touchant à un endroit pareil. Mais, quelques secondes plus tard, il laissa échapper un gémissement sonore en sentant un plaisir inédit le traverser. Le jeune homme comprit alors qu’il s’agissait probablement de l’une de ces zones réputées fort érogènes du corps masculin qui étaient rarement mises à profit dans les relations hétérosexuelles. Une zone qu’il n’avait lui-même jamais explorée, mais qui attirait aujourd’hui toute son attention et sa plus grande curiosité. Jean aimait le sexe et il ne s’en cachait pas. Il n’avait donc pas l’habitude de se montrer timide lorsqu’il s’agissait de découvrir de nouvelles sensations. Au contraire, il avait même très hâte de voir quel genre de surprises Marco lui réservait. Car ce dernier n’en avait peut-être pas l’air de prime abord, mais il aimait imposer son autorité dans les draps. Et Jean n’allait certainement pas s’en plaindre. Les yeux à demi clos, il s’abandonna totalement aux mains de Marco qui s’affairaient partout sur son corps. S’il ignorait ce que cachait cette petite zone entre ses testicules et son anus, il appréciait toutes les caresses qui lui était destinées. Chaque pression était plus grisante que la précédente ; ses jambes en tremblaient de plaisir. Quant à la bouche qui lui dévorait le cou, les clavicules et la poitrine, elle acheva de l’emmener au paradis. Fou, Marco le rendait littéralement fou de lui. Jean n’en pouvait plus ; il voulait jouir. Lorsqu’il ondula des hanches en quête de friction, Marco l’imita tout en intensifiant les pressions sur son périnée. Il eut également la présence d’esprit de tendre la main vers la boîte de mouchoirs posée sur le bureau. Le tissu recueilli en son creux le liquide blanchâtre expulsé lors de leurs éjaculations réciproques. Le front posé sur l’épaule de son partenaire, Jean reprenait doucement sa respiration. Il se sentait bouillant et transpirant, mais il était surtout fort satisfait. Pour remercier Marco de lui avoir fait découvrir pareil plaisir, il se redressa afin de l’embrasser. — Je ne savais pas que mon corps était capable d’une telle chose, avoua-t-il. Aucune fille ne m’a jamais fait ça. — Aucun homme non plus ? s’étonna Marco. — Non. Je n’ai jamais couché avec un homme. — Attend, quoi ? Le jeune homme chercha son regard pour s’y ancrer. Jean comprit à ses yeux chocolat écarquillés qu’il était sincèrement surprit, ce qui lui fit froncer ses propres sourcils. — J’ai dit quelque chose qui t’aurait fait croire le contraire ? — Non, reconnu Marco, c’est juste que… Tu m’as toujours semblé très… très à l’aise avec tout ça. Avec moi. Avec nous. Alors j’ai supposé que tu avais aussi eu quelques aventures homosexuelles. Même si tu préférais visiblement les filles. — Oh, fit Jean. Ce n’est pourtant pas le cas. Voyant la réaction de Marco suite à cette révélation, le châtain chercha à comprendre ce qui le rendait si confus. — Ça t’embête que je n’ai pas eu d’expérience avec un homme avant toi ? — Non ! Bien sûr que non, lui assura-t-il. C’est simplement que… J’avais déjà l’impression de bousculer tes habitudes. Et je réalise maintenant que j’en bouscule encore plus que ce que j’imaginais. Pourtant, tu sembles si serein et si confiant… Tu- Tu es sûr que ça ne te dérange pas ? — J’ai l’air d’être embêté ? s’amusa à moitié Jean. Marco secoua négativement la tête, mais une simple remarque lancée sur le ton de la plaisanterie ne suffirait pas à le convaincre ; Jean en était conscient. Il connaissait aussi sa réputation de séducteur auprès de la gente féminine, et comprenait ainsi les doutes et les appréhensions de Marco. — Je sais que je sors de ma zone de confort. Et j’imagine que ça peut paraître bizarre, mais non, ça ne me dérange pas du tout, lui promit-il. J’ai été attiré par toi dès que je t’ai vu. Peu m’importait déjà que tu sois un homme. Tu sais, je ne me considère pas comme quelqu’un qui réfléchit beaucoup. Lorsque je veux quelque chose, ou quelqu’un, je fonce. — Ça ne te fais pas un peu… un peu peur ? — Je n’ai pas peur de l’inconnu. Au contraire, je suis du genre curieux. J’aime beaucoup essayer de nouvelles choses. Et je dois dire que tu ne m’as pas déçu, aujourd’hui. Il ponctua sa phrase d’un clin d’œil coquin qui fit rougir Marco. Mais Jean ne s’arrêta pas là, puisqu’il attrapa également sa main pour la diriger plus bas, sous ses testicules, là où elle lui avait fait tant de bien. — C’est le périnée, une paroi du bassin, lui expliqua Marco. Lorsqu’elle est stimulée, les sensations sont transférées jusqu’à la prostate. Tu connais la prostate, rassure-moi ? — Plus ou moins. Mais j’ai l’impression que tu vas nous aider à faire plus ample connaissance. Jean se pencha pour embrasser Marco, qu’il sentit sourire contre ces lèvres. Celui-ci semblait néanmoins ennuyé. — Désolé, s’excusa-t-il. Je sais que je réfléchi trop. Ce n’est pas que je veux absolument douter de toi, c’est juste… — Tu n’as pas à te justifier, affirma Jean. C’est normal d’avoir des doutes. Et je suis heureux de pouvoir y répondre. C’est comme ça qu’on fonctionne, toi et moi. Tu te souviens ? Touché, Marco attira Jean dans ses bras. Il le serra fort contre lui, humant au passage le parfum salé de sa peau nue. — T’es vraiment quelqu’un de génial, tu sais ? lui murmura-t-il à l’oreille. — J’essaie de me mettre à ta hauteur. Il déposa un baiser sur la nuque de Marco qui se sentit fondre. Il y avait des moments comme celui-ci qui lui semblait ancrés dans le temps. Des moments où il ne pouvait s’empêcher de songer que Jean était vraiment parfait pour lui.


> œuvre : la courbe de tes yeux, capitale de la douleur, paul éluard (1926)

Lorsqu’il avait rejoint Jean, en ce mardi midi, pour partager un repas en ville, Marco s’était demandé combien de temps l’artiste tiendrait avant de sortir de quoi le croquer. Il avait misé sur une bonne heure, ce qui permettrait à Jean d’avaler tranquillement son tacos tout en papotant. Finalement, il ne fallut que quarante-cinq minutes à celui-ci pour extraire de son sac un carnet et un crayon à papier. Si Marco eut un petit sourire en coin, il ne protesta pas. À force de côtoyer Jean, il s’était habitué à ses manies d’artiste. Celui-ci ne prenait d’ailleurs plus la peine de prévenir son modèle favori chaque fois qu’il voulait le dessiner, et heureusement, car cela arrivait beaucoup trop fréquemment. — Rassasié pour aujourd’hui ? demanda Marco en le voyant ranger son matériel après avoir tracé quelques croquis. — De toi ? Jamais, lui assura Jean avec un clin d’œil. Il tendit innocemment sa main vers celle de Marco, qui reposait sur la petite table du restaurant. Songeur, l’artiste y laissa courir ses doigts qui se faufilèrent sournoisement dans la manche de son pull et remontèrent jusqu’à l’intérieur sensible de son avant-bras pour y exercer quelques caresses. — J’ai envie de peindre sur ta peau, lui confia-t-il. Marco sentit ses poils se hérisser, et le froid n’était probablement pas à blâmer. Les propositions de Jean avaient toujours un petit côté audacieux et inattendu, des adjectifs qui n’entraient pas vraiment dans les habitudes de Marco, mais que ce dernier ne fuyait plus autant qu’avant. Alors plutôt que de rechercher des raisons qui justifieraient un refus, il songea à toutes celles qui pourraient le pousser à accepter. Et il se trouvait justement qu’il n’avait rien de prévu cet après-midi. En le voyant se relever, Jean haussa un sourcil interrogateur. — Je n’ai pas cours avant dix-huit heures, lui fit savoir Marco en souriant. On va chez toi ? L’artiste fut debout avant même qu’il n’eût terminé sa phrase. De retour dans son appartement, Jean farfouilla aussitôt dans ses placards pour en sortir la fameuse peinture adaptée à la peau qu’il avait déjà utilisé sur Marco. Mais cette fois, l’objectif n’était pas de l’en recouvrir de la tête aux pieds, surtout s’ils ne disposaient que de quelques heures devant eux. Aujourd’hui, Jean se contenterait donc de peindre son dos. L’artiste dénicha également un grand linge déjà parsemés de quelques taches dont il recouvrit le lit. Cette petite précaution permettrait à Marco de s’y installer confortablement sans risquer d’en gâter bêtement les draps. Une fois son pull et son t-shirt ôté, celui-ci s’allongea donc sur le ventre, laissant son dos nu à la portée des pinceaux de Jean. — Que vas-tu peindre ? s’intéressera Marco. — Je ne sais pas encore. Qu’est-ce que tu lis ? Jean désigna le livre que le jeune homme tenait dans ses mains, probablement destiné à l’occuper pendant cette séance de peinture. Marco lui tendit l’ouvrage pour qu’il puisse en lire le titre sur la couverture : Capitale de la Douleur. Jean découvrit avec une certaine surprise qu’il semblait vraisemblablement s’agir d’un recueil de poésie de Paul Éluard. Voilà qui lui donna une idée plutôt intéressante. — Lis-moi un poème, demanda-t-il. — N’importe lequel ? Suite à son hochement de tête, Marco feuilleta rapidement son livre et s’arrêta un peu au hasard sur une double page. — La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur… Il énonça ainsi à voix haute les trois strophes de cinq vers chacune qui composaient ce poème. Il s’agissait plus précisément d’un blason, car son auteur s’attachait à un détail anatomique du corps féminin (ici les yeux) dont il faisait l’éloge. Une fois sa lecture achevée, Marco fut en mesure d’apporter quelques précisions à Jean. — Paul Éluard était marié à Gala. Mais celle-ci est devenue la maîtresse de Max Ernst, un peintre et sculpteur pour qui elle posait. Éluard s’est lancé dans un tour du monde pour s’éloigner du couple qui le rendait malheureux. — Je me souviens que tu connais La Divine Comédie, mais j’ignorais que tu aimais autant la poésie, fit remarquer Jean. Marco se racla la gorge, un peu embarrassé qu’on découvre ce qu’il considérait comme son petit jardin secret. — J’ai du mal à poser des mots sur ce que je ressens, confia-t-il néanmoins. Alors j’admire assez naturellement la maîtrise qu’ont les poète‧sse‧s du langage. La poésie a un aspect un peu thérapeutique pour moi. — Est-ce que tu en écris aussi ? — Un peu, avoua-t-il. Mais mon grand frère est le seul à les lire. On s’échange parfois des vers. Puisque Jean avait trouvé de quoi l’inspirer, il laissa Marco à son recueil et se mit au travail. Il commença d’abord par réaliser un rapide brouillon, plaçant sur une page de son carnet les éléments principaux de son dessin. Il disposa ensuite les couleurs dont il aurait besoin sur une palette en plastique et appliqua les premières touches de peinture sur le dos de Marco. L’artiste reproduisit grossièrement l’image qui était née dans son esprit suite à la lecture du poème, en définissant notamment les contours des différentes formes. Jean entreprit ensuite de les préciser et d’y ajouter autant de détails que possible. Il évita de superposer trop de couches, l’objectif étant que la peinture n’ait pas le temps de sécher. En toute logique, elle s’enlèverait ainsi beaucoup plus facilement que la dernière fois. Même s’il n’était pas du tout contre l’idée de frotter la peau de Marco pour l’aider à en détacher les traces colorées, Jean ne devait pas oublier que celui-ci devait assister à un cours magistrat dans une paire d’heures. — J’ai terminé, dit-il lorsqu’il fut enfin satisfait. Marco se désintéressa aussitôt de son livre qu’il referma. Le jeune homme tourna la tête, curieux de découvrir ce que l’artiste avait pu peindre sur son dos. Il fut embêté par sa propre physionomie qui n’offrait à ses yeux qu’une vision déformée par les lois de la perspective. Derrière lui, Jean avait sorti son téléphone afin de prendre quelques clichés. — Tu me montres ? lui demanda Marco. L’artiste se fit une petite place à ses côtés, où il s’allongea aussi sur le ventre. Il tendit ensuite l’objet vers Marco qui se pencha pour analyser la photographie et, surtout, le dessin qui s’y trouvait représenté. Celui-ci se composait principalement d’un énorme cœur humain qui recouvrait toute la partie centrale de son dos. L’organe écarlate était affublé d’un unique œil entre ses deux ventricules. Grand ouvert, le globe oculaire semblait regarder vers le ciel. Les artères et les veines qui sortaient habituellement du cœur avaient été remplacées par les tiges de roseaux, lesquels pointaient également dans cette direction. En arrière-plan, de minuscules voiliers naviguaient sur les vagues d’une eau aussi bleue qu’agitée. — Qu’est-ce que tu vois ? — Un cœur jeté à la mer. Un cœur qui se noie. — Oh, fit Jean. Vraiment ? Étonné par sa réponse, l’artiste l’encouragea à poursuivre. — Pourquoi penses-tu que ce cœur se noie ? — Ce poème est une ode à un amour passé. Éluard se languit d’une femme qui ne l’aime plus en retour. Pourtant, il ne parvient pas à l’oublier. Il ne parvient pas à la laisser s’éloigner. Il ne peut que s’accrocher à son souvenir, même si cela le fait souffrir. C’est comme… un cri du cœur. — C’est une vision drôlement triste, fit remarquer Jean. Marco haussa les épaules d’un air faussement nonchalant. — Capitale de la Douleur devait initialement s’appeler L’Art d’être Malheureux. Éluard y exprime ses peines, ses infortunes, ses douleurs. C’est une autobiographie poétique d’une période de sa vie qui fut effectivement triste. Il glissa un regard vers Jean. Celui-ci l’écoutait en silence, mais il avait compris qu’il ne partageait pas son point de vue. — Qu’est-ce que tu vois ? s’intéressa Marco. — Un cœur qui voyage en quête d’un nouveau point d’ancrage, d’une nouvelle vie. Il est chargé de souvenirs, mais il préfère s’accrocher aux bons plutôt qu’aux mauvais. J’entends bien qu’Éluard a connu des désillusions. Mais dans ce poème, j’ai l’impression qu’il s’est centré sur l’amour et la nostalgie plus que sur la blessure qui en a résulté. La Courbe de tes Yeux n’était pas un poème particulièrement triste à première vue, Jean avait raison sur ce point. C’était surtout le contexte dans lequel il avait été écrit qui chagrinait certain·e·s lecteur·ice·s, dont Marco faisait partie. Il lisait l’amour, mais il ressentait surtout l’épine de la trahison qui planait au-dessus de ces vers innocents. Sans doute peinait-il à voir au-delà de la douleur. Celle-là même qui lui déchirait (parfois) encore le cœur. — Tu devrais filer à la douche avant que la peinture ne sèche, lui conseilla Jean, le sortant ainsi de sa torpeur. Marco se redressa en position assise, le corps engourdi d’être resté allongé pendant tout ce temps. — Tu la prends avec moi ? proposa-t-il à Jean. Tout sourire, ce dernier attrapa aussitôt sa main pour l’entraîner en direction de sa petite salle de bain.


> œuvre : ô ne blasphème pas, poète, hombres, paul verlaine (1891)

Jean se dépêcha de refermer la porte de sa résidence derrière lui, empêchant l’air froid de rentrer à l’intérieur du bâtiment. Il eut la bonne idée de jeter un coup d’œil dans sa boîte aux lettres qui contenait un petit paquet. Celui-ci sous le bras, Jean remonta tranquillement les trois étages qui le séparaient de son appartement. Sitôt qu’il eut retiré chaussures et manteau, le jeune homme s’intéressa au colis qu’il venait de recevoir. Même s’il savait pertinemment ce qu’il contenait, Jean avait très hâte de le déballer. S’armant d’une paire de ciseaux, il coupa d’abord le ruban adhésif qui scellait le petit carton pour en sortir une boite qu’il lui fallut également ouvrir. À l’intérieur, il y trouva (sans surprise) une poire de lavement. En pratique, Jean n’avait jamais couché avec un homme. Mais en théorie, il avait bien évidement une idée de la manière dont se déroulaient les relations homosexuelles masculines. Après tout, le sexe anal ne leur était pas réservées ! Certaines femmes s’adonnaient également à ce genre de pratiques. En ce qui le concernait, Jean ne possédait aucune expérience en la matière. En revanche, il avait déjà eu l’occasion d’en discuter avec certaines de ces anciennes partenaires. Ses connaissances restant limitées, le jeune homme avait tout de même entrepris de se renseigner sur le sujet. Il disposait pour cela d’un outil formidable : le réseau informatique mondial. En quelques clics, Jean trouva ainsi des réponses aux questions qu’il pouvait se poser (et même à celles qu’il ne se posait pas). Encouragé par ces recherches forts instructives, il avait alors commandé une poire de lavement dans la foulée. Maintenant que celle-ci trônait fièrement sur son bureau, Jean avait plutôt hâte de l’essayer pour la première fois. Il prit tout de même le temps d’en lire la notice d’utilisation avant de se rendre dans sa salle de bain, l’objet en main. L’opération n’avait a priori rien de sorcier, mais il fallait se lancer. Après tout, l’objectif était d’introduire de l’eau dans un trou de son anatomie humaine ayant pour vocation principale l’expulsion des matières fécales. Il y avait donc de quoi grimacer ! Pas hésitant pour un sous, Jean ôta ses vêtements et commença par remplir la poire d’eau tiède. Cette dernière suffisait à dissoudre les selles collées contre les parois intestinales pour amorcer leur décollement, puis leur évacuation. Le jeune homme se glissa ensuite dans sa cabine de douche qui n’était heureusement pas trop exiguë. Il chercha une position plus ou moins confortable et, après une bonne inspiration, il introduisit l’embout de la poire dans son anus. Arrivé à cette étape cruciale, il ne se laissa pas le temps de réfléchir et exerça une pression sur l’objet. La sensation de l’eau qui rentrait dans son corps d’une telle manière n’était pas des plus agréables qui fut, Jean en convenait. Il eut l’impression soudaine d’être drôlement ballonné, ce qui lui arracha une grimace d’inconfort. Il lutta contre son premier réflexe, qui aurait été de laisser s’écouler le liquide dans la seconde, pour serrer les fesses. Il patienta quelques secondes avant de décontracter ses muscles. La sensation de l’eau quittant son corps n’était pas forcément plus agréable qu’à son entrée. Jean fut néanmoins ravi de constater que le procédé semblait marcher aussi facilement. Par précaution, il fit un deuxième passage afin de s’assurer que cette partie de son anatomie était aussi propre que souhaitée. Jean sortait tout juste de sa douche lorsqu’il entendit l’interphone résonner dans son petit appartement. Il se hâta d’appuyer sur le bouton qui permettait de déverrouiller l’entrée de sa résidence et tourna, par la même occasion, le loquet de sa propre porte. Son invité mettrait bien deux minutes entières à monter les escaliers. Pendant ce temps, Jean enfila un sous-vêtement et un t-shirt ample. Fidèle à lui-même, il oublia évidement de compléter sa tenue par un pantalon. Un détail que Marco ne manqua pas, une fois de plus, de remarquer. Les joues rouges, il ne dépêcha de refermer la porte derrière lui, comme s’il craignait que quelqu’un ne les surprenne. — Mais pourquoi diable ne porte-tu jamais de pantalon ? se désespéra-t-il. J’ai froid rien qu’en te regardant. — À quoi bon, si c’est pour l’enlever dès que tu passes la porte ? répliqua sournoisement Jean. Oh ! Tu préférerais peut-être me déshabiller toi-même ? ajouta-t-il avec un clin d’œil. Marco leva les yeux au ciel, mais il ne dénia pas pour autant cette dernière remarque ; après tout, celle-ci lui semblait tout aussi alléchante. Sans se départir de son petit sourire, Jean attrapa les mains du brun qu’il glissa sous son propre haut. — Tu peux encore me retirer mon t-shirt, tu sais. Moins d’une seconde plus tard, le vêtement s’échoua à leurs pieds. Jean s’accrocha aux épaules de Marco dont il vint cueillir les lèvres, marquant ainsi le début d’un très long baiser. Il sentit des mains voler sur la peau de son dos nu. D’abord aussi légères qu’une plume, celles-ci gagnèrent rapidement en assurance. Jean soupira en sentant ses doigts s’enfoncer sur l’épiderme de sa taille. Marco démarrait rarement au quart de tour ; il avait toujours un instant de timidité ou de retenue au début de leurs ébats, avant de retrouver sa pleine confiance. C’était précisément ce crescendo qui achevait toujours d’exciter Jean. Car il n’y avait décidément rien de plus agréable que de sentir sa poigne sur son postérieur… — Eh, Marco ? Le jeune homme lui répondit par un son étouffé, trop occupé à couvrir son cou de baisers humides. — J’ai fait un lavement, chuchota Jean. — Tu as fait quoi ? Marco releva aussitôt vers lui son visage marqué par la surprise. Néanmoins, au fond de ses yeux écarquillés, Jean ne manqua pas de constater que ses pupilles semblaient drôlement dilatées… Content du petit effet que sa remarque avait produit, il afficha un sourire espiègle. — J’ai fait un lavement, répéta-t-il. Ça t’étonne ? — Mais… avec quoi ? — Avec une poire, pardi. — Tu as acheté une poire ? — J’ai fait mes petites recherches. Je me suis dit que si je voulais faire plus ample connaissance avec ma prostate, ce serait plus pratique de pouvoir la toucher directement. Jean vit autant qu’il entendit Marco déglutir, les joues plus rouges qu’un coquelicot. Visiblement pris de court, le jeune homme s’humidifia les lèvres avant de poursuivre. — Tu veux- Tu veux que je te touche… derrière ? — Tu m’a bien entendu, confirma Jean en riant. Nul besoin d’être un érudit en la matière pour deviner comment se déroulaient les relations sexuelles masculines. Même le dernier des profanes savait que la pénétration nécessitait un trou, et que les hommes n’avaient pas forcément l’embarras du choix. En revanche, chacun pouvait décider de la position qu’il préférerait occuper durant le rapport. En ce qui les concernait, Jean avait bien évidement sa petite idée. Certes, ils n’avaient encore jamais abordé ce sujet de conversation en particulier. Et pourtant, son instinct lui soufflait que Marco voulait être au-dessus de lui. C’était une impression que Jean ressentait fréquemment lors de leurs étreintes. Il y avait quelque chose dans ses yeux chocolats, dans la manière dont il le regardait, dans la manière dont il le touchait. Rien qu’en y songeant, Jean pouvait sentir son cœur s’emballer. Il tendit le cou pour embrasser Marco, lequel continua de le regarder derrière ses paupières à demi-clauses. Il n’y eut pas d’empressement dans cet échange qui fut avant tout marqué par une incroyable tendresse. Jean avait une main posée sur la joue de Marco dont il goûtait les lèvres avec langueur. De l’autre, il incita son partenaire à reprendre l’exploration de son corps qu’il avait entamée plus tôt. À travers ce baiser, Jean lui disait je te veux et je te fais confiance. Lorsque Marco en prit enfin conscience, il le fit tomber à la renverse sur son lit. — Tu es sûr ? lui demanda-t-il une dernière fois. Jean hocha vigoureusement la tête. Pour lui témoigner toute l’entendue de son consentement, il tendit la main vers le tiroir de sa table de chevet d’où il sortit un préservatif et un tube de lubrifiant. La poire de lavement n’était visiblement pas son seul investissement de la semaine. Encouragé par ce constat, Marco repartit à l’assaut des lèvres et du corps de Jean. Il embrassa successivement sa mâchoire, son cou et ses clavicules. Sentant l’érection qui appuyait contre sa cuisse, il descendit plus bas, jusqu’à se retrouver face au caleçon de Jean. Il marqua alors une pause pour relever ses yeux vers le visage de celui-ci. — Si tu veux arrêter pour une raison ou une autre, dit-le moi. On n’est pas obligé d’aller jusqu’au bout. Jean lui fit signe qu’il avait compris. Marco attrapa alors l’élastique de son sous-vêtement qu’il fit glisser le long de ses jambes, exposant sa nudité au grand jour. En se repositionnant, Jean écarta de lui-même les cuisses. Marco l’avait déjà vu nu, bien sûr, mais c’était la première fois qu’il le voyait aussi exposé. Ses mains se posèrent timidement sur ses jambes dont il caressa la peau parsemée de poils clairs. Un peu plus haut, il vit l’érection de son partenaire tressaillir contre son bas ventre. Jean était prêt ; il n’attendait que lui. Marco se décida à prendre le lubrifiant dont il versa une noix sur ses doigts. Il l’émulsifia un peu pour réchauffer la lotion froide avant de l’étaler sur les parties intimes de Jean, lequel prêtait attention à chacun de ses gestes. Marco déchira ensuite l’emballage du préservatif qu’il déroula sur son majeur. Avec celui-ci, il massa doucement les contours de son anus. — Ça risque de ne pas être très agréable, le prévint-il. Jean se crispa en sentant un doigt le pénétrer. Il ne ressentait aucune douleur, pas pour si peu, mais la chose était assurément étrange pour quelqu’un qui n’en avait pas l’habitude. Marco n’utilisa d’abord qu’une seule phalange, réalisant de lents va-et-vient afin que Jean puisse s’accommoder de cette présence nouvelle. Plus son partenaire se détendait, plus Marco s’autorisait à s’enfoncer plus loin en lui, jusqu’à ce que ses jointures se retrouvent pressées contre ses fesses. — Je ne te fais pas mal ? s’inquiéta-t-il. — Pas du tout, le rassura Jean. C’est juste… étonnant. — Ta prostate devrait être par ici… Le doigt de Marco se courba à l’intérieur de son rectum. Il en tâta doucement les parois, cherchant la petite glande qui lui donnerait bientôt beaucoup de plaisir. Il sut qu’il l’avait trouvée lorsqu’il vit Jean trembler, les yeux grands ouverts. — Recommence, lui réclama-t-il dans un souffle. Marco s’empressa d’assouvir sa requête. Du bout de son majeur, il caressa la prostate de Jean qui avait fermé ses yeux ambrés pour se concentrer sur les sensations qu’elle lui procurait. Le doigt qui s’agitait en lui fut d’abord très doux, lui permettant ainsi de se familiariser avec ce plaisir nouveau dont il lui ouvrait les portes. À ce stade, Jean ne ressentait plus la moindre gêne ou même le moindre embarras. Lorsqu’il fut incapable de retenir ses soupirs, qui ricochèrent sur les murs de l’appartement, Marco comprit qu’il était définitivement en train de prendre son pied. Le jeune homme accentua donc ses mouvements sur sa prostate, retirant légèrement son doigt pour pouvoir mieux l’enfoncer contre celle-ci. Son autre main se dirigea vers l’érection de Jean sur laquelle elle imprima un rythme lent qui contrastait atrocement avec celui exercé plus bas. — Putain, Marco ! haleta le châtain. Jean essayait tant bien que mal de rester lucide, mais rien à faire ; son corps continuait de trembler. Ses mains s’agitèrent autour de lui à la recherche d’un point d’ancrage, de quelque chose (n’importe quoi) auquel se raccrocher. Elles ne trouvèrent que les draps qu’elles tentèrent d’agripper, sans grand succès. À la place, Jean les fourra dans les cheveux bruns de Marco qui s’était penché au-dessus de lui afin de lui embrasser le torse. Sa bouche retrouva naturellement l’un de ses tétons percés, et cette caresse ajoutée à la double stimulation qu’il lui prodiguait plus bas acheva de le conduire jusqu’à l’orgasme. Jean le sentit exploser tel le bouquet final d’un feu d’artifice, laissant son corps transi de plaisir. — C’était bien ? lui demanda Marco en redressant la tête. Pour seule réponse, Jean l’attira par la nuque et fondit fiévreusement sur ses lèvres.


> œuvre : la fontaine de sang, les fleurs du mal, charles baudelaire (1857)

L’appartement de Jean se trouvait sans dessus dessous. Classeurs, carnets, cahiers et feuillets jonchaient les vingt mètres carrés de sol qui le composait. Mais, pour une fois, ce n’était pas spécialement la faute de son locataire aux tendances bordéliques. Le responsable de ce remue-ménage faisait un mètre cinquante cinq, avait de courts cheveux châtains foncés, de grands yeux verts et quelques taches de rousseur. Bref, il s’agissait évidemment de Siméon. L’adolescent avait découvert, au cours d’une conversation avec son grand frère, que ce dernier s’était déjà rendu chez Jean. L’information avait drôlement intéressé Siméon qui ne demandait qu’à découvrir le petit appartement de l’étudiant en art. Lorsqu’il avait eu vent de sa curiosité, Jean avait aussitôt accepté de lui faire visiter son logis. Aujourd’hui, Siméon avait donc expliqué à sa mère qu’il se rendait chez un ami afin de travailler un exposé. Mais en réalité, Jean l’avait récupéré au coin de la rue pour passer la matinée ensemble. Depuis qu’il était entré dans son petit appartement, le garçon ouvrait de grands yeux curieux. Il avait d’abord visité les lieux, une activité qui fut rapidement expédiée car Jean n’habitait pas vraiment un manoir. Plus que le mobilier en lui-même, Siméon avait particulièrement aimé tous les dessins qui ornaient une bonne partie des murs (et des portes). Il remarqua également la présence d’un tableau, posé contre sa commode. L’œuvre semblait inachevée, mais il s’agissait vraisemblablement d’un double portrait représentant Jean et une autre personne. — C’est un cadeau d’anniversaire pour ma mère, expliqua son auteur en notant son intérêt. Je ne l’ai pas encore terminé. — Tu peints beaucoup sur des toiles ? — Seulement quand lae modèle en vaut la peine. Jean ponctua sa phrase d’un clin d’œil. Siméon s’esclaffa en comprenant qu’il venait de se complimenter lui-même, puisqu’il s’était justement peint sur ce tableau. — Je peux regarder tes carnets ? lui demanda-t-il. — Bien sûr ! Ce n’est pas ce qui manque ici. Comme tout bon artiste qui se respectait, Jean possédait une collection faramineuse de ces petits calepins qu’il avait amassé au fil du temps. Beaucoup d’entre eux étaient restés chez sa mère, sous son lit ou au fond de son placard à vêtement. Mais il en avait également une bonne dizaine éparpillés aux quatre coins de son appartement. En plus de carnets à croquis, ses tiroirs abritaient plusieurs classeurs remplis de feuillets volants et d’une grande pochette pour ses travaux les plus volumineux. Siméon se plongea dans toutes ses productions avec un grand enthousiasme. C’était toujours très enrichissant de découvrir l’univers d’un autre artiste ; encore plus quand il s’agissait de Jean. Siméon s’attachait vite aux gens, alors on le trouvait parfois un peu collant. Mais l’étudiant ne lui avait jamais donné l’impression d’être dérangé par sa présence ; au contraire, il était toujours très gentil avec lui. Aujourd’hui, il acceptait même de le laisser regarder son travail et prenait la peine de lui expliquer tout un tas de choses passionnantes. — Oh, il est super beau celui-là ! Jean se pencha par-dessus l’épaule de Siméon afin de voir ce qui avait retenu son attention. Le dessin en question était un projet réalisé dans le cadre d’un de ses ateliers pratiques. — Le thème tournait autour des ombres et de la lumière. On est parti d’une feuille entièrement noircie à la mine de charbon. Il fallait ensuite gommer certaines zones en fonction de l’exposition lumineuse pour faire apparaître le dessin. En plus d’être super long, c’était incroyablement salissant ! L’étudiant lui montra la consigne de l’exercice ainsi que d’autres croquis réalisés avec la même technique. — Tu as beaucoup d’heures de pratique par semaine ? — J’ai trois ateliers obligatoires de quatre heures chacun, expliqua Jean. Mais il nous arrive souvent de rester travailler sur nos projets en dehors de ces créneaux horaires. Et je me suis aussi invité dans l’atelier de ta mère, ajouta-t-il en riant. Sinon, ce semestre, j’ai quatre heures d’anglais et deux cours en amphithéâtre : histoire de l’art et théorie des arts. Encouragé par les yeux brillants de curiosité du plus jeune, Jean s’en alla chercher un épais classeur jaune. À l’intérieur, il y avait rangé tous ses cours dans des pochettes plastiques. — Je peux t’envoyer ceux de l’année dernière, si tu veux, proposa-t-il. Il y un paquet de trucs barbants, même pour moi, mais d’autres pourraient t’intéresser. — Vraiment ? s’exclama Siméon. Merci ! Il s’empressa de lui donner son adresse mail afin que l’étudiant puisse lui transférer les fichiers concernés. — Oh, je peux utiliser tes toilettes ? Évidement, Jean acquiesça. L’adolescent s’éclipsa dans la toute petite pièce qui n’habitait rien d’autre que ses toilettes et son ballon d’eau chaude. La salle de bain se trouvait juste à côté. Jean appréciait qu’elle soit à part, car cela lui donnait l’illusion d’habiter dans un appartement un peu plus grand. Les secondes filèrent, et tandis qu’il patientait, le châtain songea que Siméon prenait drôlement son temps. Le plus étrange, c’était que même en tendant l’oreille, Jean n’entendait pas le froissement des vêtements ou du clapotis de l’eau. Cette absence de bruit le fit froncer les sourcils. Après tout, les toilettes n’étaient généralement pas un endroit dans lequel on aimait s’attarder sans raison. Au bout de dix minutes, Jean se dirigea vers la porte contre laquelle il frappa doucement. — Eh, Siméon ? l’appela-t-il. Ça va ? Un son étouffé lui parvint, comme si le garçon avait sursauté. La voix qui s’éleva en réponse sembla hésitante. — J’ai- J’ai un petit problème… — Comment ça ? s’étonna Jean. Après un court silence, il entendit le verrou tourner. La porte s’entrouvrit lentement et Jean jeta un coup d’œil prudent à l’intérieur. Siméon était assis sur la lunette des toilettes, les mains crispées sur le bas de son pull pour cacher sa nudité. — Je crois que j’ai mes règles, souffla-t-il. La bouche de Jean s’écarta dans un oooh silencieux qui s’étira pendant de longues secondes. Il fut, naturellement, très surpris par l’information qui venait de monter jusqu’à son cerveau et qui le laissa d’abord interdit. Mais au vu de la situation délicate dans laquelle se trouvait son jeune ami, Jean s’extirpa bien vite de cette confusion passagère. — Est-ce que c’est la première fois ? lui demanda-t-il. — Oui, bredouilla Siméon. Et j’ai- j’ai taché… Jean comprit qu’il parlait de son sous-vêtement sur lequel on pouvait distinguer les contours d’une petite forme sombre. — Eh, c’est pas grave, le rassura-t-il. C’est qu’une tache, d’accord ? Je peux même la nettoyer, si tu préfères. Siméon releva vers lui un visage étonné. — Tu- Tu ferais ça ? Jean acquiesça en souriant. Il avait frotté bon nombre de taches de peinture dans sa vie, alors ce n’était pas trois gouttes de sang qui allaient l’effrayer. D’abord hésitant, Siméon finit par faire glisser son pantalon et son sous-vêtement le long de ses jambes pour lui tendre ce dernier. Dans le lavabo de sa salle de bain, Jean passa le tissu sous l’eau claire avant de recouvrir la tache d’une bonne couche de savon solide. Il la frotta entre ses doigts, la rinça, et répéta l’opération jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucune trace de sang. Son pantalon remonté, Siméon l’observait faire depuis l’encadrement de la porte. — C’est plus facile de le retirer lorsqu’il n’est pas encore sec, expliqua Jean. Et il faut toujours utiliser de l’eau froide, sinon le sang risque de coaguler. Il essora le tissu entre ses mains, mais celui-ci restait trempé. Pour le faire sécher plus rapidement, Jean s’arma d’un vieux sèche-cheveux qu’il utilisait parfois lorsqu’il peignait. L’opération prit quelques minutes, mais elle permettrait à Siméon de renfiler le sous-vêtement sans frissonner d’inconfort. Avant qu’il ne s’éclipse à nouveau dans les toilettes, Jean lui tendit un petit paquet emballé. — Tu as des serviettes chez toi ? s’étonna l’adolescent. — Annie m’a déjà envoyé lui en acheter en catastrophe. Depuis, j’en garde toujours dans mon sac. Tu devrais faire pareil, ça permet d’éviter les mauvaises surprises. Lorsque Siméon se fut correctement rhabillé, Jean lui donna quelques serviettes supplémentaires à glisser dans son sac. — Les premières règles ne sont généralement pas très fortes, alors tu ne devrais pas avoir à la changer avant ce soir. Mais prends-en quand même avec toi, juste au cas où. L’adolescent hocha la tête et le remercia. Il se sentait beaucoup mieux dans ses vêtements propres, grâce à Jean. Pourtant, ce dernier devina à son regard fuyant et sa posture gauche que quelque chose semblait toujours le tracasser. — Tu m’en veux pas de ne pas te l’avoir dit plus tôt ? — Pourquoi je t’en voudrais ? Jean l’invita à s’asseoir sur le lit avant de poursuivre. — Je n’avais pas besoin de le savoir, Siméon. C’est ton corps, tes choix. Ça te regarde, toi et personne d’autre, affirma-t-il. Ça ne change pas qui tu es et ça ne changera certainement pas mon regard sur toi. D’accord ? L’adolescent acquiesça, un léger sourire aux lèvres. Jean put voir ses épaules se relâcher et son corps se décrisper. Il eut un pincement au cœur en songeant que Siméon avait craint sa réaction, même pendant un court moment, mais il ne devait pas le prendre personnellement. Le garçon avait sans doute connu quelques mauvaises expériences par le passé. Le reniflement qu’entendit Jean confirma cette théorie. — Viens-là, bonhomme. Il l’attira dans ses bras pour lui donner un câlin digne de ce nom. Aujourd’hui comme hier, Siméon était un garçon. Et peu importait ce qu’il avait ou n’avait pas entre les jambes.


> œuvre : le dîner, claude monet (1868)

Vendredi soir, après des travaux dirigés d’anglais toujours aussi soporifiques, Jean s’empressa de rejoindre l’atelier de Madame Fontenelle. Comme chaque semaine, il se glissa par la porte de derrière pour s’installer à côté de Madeleine. Aujourd’hui, le sac de la pâtissière dégageait une alléchante odeur de chocolat. La faute au brownie qu’elle y avait glissé et dont Jean ne tarda pas à chaparder un généreux morceaux. Tout en dégustant son goûter, l’étudiant en art se concentra sur le modèle du jour : une dame d’une trentaine d’année qui posait nue pour elleux. Tandis qu’il réalisait ses différents croquis, Jean remarqua à plusieurs reprises le regard de sa professeure préférée posé sur lui. Ce qui n’était encore qu’une impression se révéla avérée lorsque, à la fin de son atelier, Alix Fontenelle l’apostropha avant qu’il ne quitte la salle. Elle l’attira dans un coin tranquille, au fond de la pièce, afin de lui parler discrètement. — Siméon m’a expliqué qu’il était chez toi, mercredi. Jean s’était douté que la conversation tournerait autour de l’adolescent. En rentrant chez lui, Siméon avait certainement raconté ses dernières mésaventures à sa mère, compromettant ainsi son histoire d’exposé chez un copain. — Je voulais te remercier d’avoir été là pour mon fils, poursuivit Alix avec un sourire chaleureux. Jean, je ne sais pas trop quelle est ta relation avec Marco. Mais Siméon semble beaucoup t’apprécier, lui aussi. Et je sais que ta réaction comptait beaucoup pour lui. Alors merci beaucoup. — Je n’ai vraiment rien fait de particulier, lui assura Jean. Il était drôlement embarrassé de recevoir la reconnaissance de sa professeur pour si peu, mais cette dernière ne semblait assurément pas partager son avis. — J’aimerais beaucoup que tu viennes dîner à la maison. L’étudiant resta interdit, pris de court par sa proposition. Un dîner chez les Bodt ? Voilà qui n’était pas rien ! S’il avait l’habitude de sortir en soirée, il avait peu d’expérience en ce qui concernait les repas de famille (surtout quand celle-ci n’était pas la sienne). Cette invitation réveilla en lui un sentiment qu’il ne rencontrait pas souvent : la timidité. Jean se balança nerveusement, ne sachant pas s’il devait ; non, s’il pouvait accepter ou non. Après tout, il n’était pas le seul impliqué par cette décision… Comme si elle pouvait lire en lui, Madame Alix anticipa sa prochaine question. — Marco est d’accord, lui dit-elle. J’en ai déjà parlé avec lui, si c’est ce qui t’inquiète. Que dirais-tu de demain soir ? Jean n’avait rien de prévu, alors il finit par acquiescer, un léger sourire au visage. Sa professeure parut sincèrement ravie. Le lendemain matin, Jean prit tout de même l’initiative d’appeler Marco. Il ne doutait pas du bien-fondé des propos tenus par la mère de ce dernier, loin de là, mais il tenait malgré tout à confirmer leur véracité auprès du principal intéressé. — Hey, fit Jean. Ta mère m’a invité à manger, ce soir. — Oui, je suis au courant. Marco semblait être dans un endroit bruyant. Si la mémoire de Jean ne lui faisait pas défaut, l’étudiant en psychologie devait tout juste sortir de son dernier cours de la semaine. — Siméon était un peu bizarre, mercredi. Il nous a dit qu’il avait eu ses règles. Maman voulait appeler la mère du copain chez qui il avait prétendument passé la matinée. Alors il a fini par lui avouer qu’il était chez toi, expliqua Marco. — Je m’en doutais. Ça ne t’embête pas trop, qu’elle ait découvert qu’on se voyait ? — Maman n’avait pas du tout l’air surprise, alors… Je crois qu’elle le savait déjà. Elle a probablement estimé que c’était l’occasion de t’inviter. Et ça expliquerait pourquoi elle est venue me demander ma… permission, en quelque sorte. Jean se sentit sourire, car lui non plus n’était pas tant étonné. Alix Fontenelle faisait vraisemblablement partie de ces parents ayant développé un sixième sens aussi fascinant que terrifiant. — En parlant de ça, poursuivit-t-il. Je voulais justement être sûr que ma venue ne te dérangeait pas. — Ce n’est pas le cas, lui assura Marco. Je ne serais probablement pas très à l’aise, surtout au début, mais je suis content que tu viennes. Est-ce que ça te dérange, toi ? — Non ! lâcha un peu trop hâtivement Jean. Il sursauta au son de sa propre voix et se sentit rougir. Pourquoi diable avait-il répondu aussi vite et aussi fort ? — Bien sûr que non, reprit-il plus doucement. Je veux venir. Et je vais venir. Si tu es d’accord, évidemment. Jean crut entendre son interlocuteur pouffer, à l’autre bout du fil. Mais peut-être n’était-ce là que son imagination qui lui jouait des tours. Déjà, la voix de Marco s’élevait de plus belle. — Alors à ce soir, Jean. Le susnommé raccrocha en souriant. Pour une raison ou une autre, il avait aimé la façon dont sonnait cette phrase. Ce soir, il dînerait donc chez les Bodt. La maîtresse de maison lui avait indiqué qu’il pouvait les rejoindre aux alentours de dix-neuf heures, ce qui lui laissait le reste de la journée. Seulement, son esprit se trouva bien trop agité pour accomplir la moindre tâche importante. C’était à peine s’il parvenait à relire ses cours sans en perdre le fil ! Jean ne tenait tout simplement plus en place, la faute à l’appréhension comme à l’impatience. Ce jour-là, le jeune homme mit une éternité à choisir ses vêtements. Il farfouilla dans tous les recoins de son placard, à la recherche d’une tenue qui serait à la fois confortable et élégante, sans pour autant donner l’air d’en faire trop. Il essaya plusieurs combinaisons devant son miroir et sollicita même l’avis de ses deux acolytes, Hitch et Annie. Grâce à leurs conseils avisés (et leurs soupirs répétés), Jean opta finalement pour un pantalon marron clair et un col roulé beige. À dix-neuf heures pétantes, le châtain se tenait juste devant la porte d’entrée des Bodt. Le doigt suspendu au-dessus de la sonnette, il attendait que son rythme cardiaque retrouve une fréquence un peu plus normale. Était-ce vraiment le stress qui faisait s’affoler son cœur ? Ses doigts se serrèrent inconsciemment autour du bouquet de fleurs qu’il avait acheté, un peu plus tôt dans la journée. Alix n’en attendait probablement pas autant de sa part, mais il aurait tout de même été malpoli de se présenter les mains vides. Jean prit finalement une grande inspiration avant d’enfoncer son index sur le petit appareil, lequel produisit aussitôt un bref son aigu. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit sur Marco qui lui adressa un sourire timide. — Hey, soufflèrent-ils en même temps. Jean aurait aimé tendre sa main vers la sienne pour embrasser ses doigts, mais il s’y refusa. Il ne voulait pas qu’on les surprenne, ce qui les mettraient définitivement dans l’embarras. Ce soir, il se contenterait donc du sourire de Marco. Ce dernier se décala pour l’inviter à entrer. Jean n’avait pas fait deux pas à l’intérieur que Siméon pointait déjà le bout de son nez. Il ébouriffa les cheveux de l’adolescent qui était, comme toujours, ravi de le voir. — Devine ce qu’on mange ! lui chuchota-t-il. — Du caméléon ? plaisanta Jean. Siméon leva les yeux au ciel. — Quel humour ! ironisa-t-il. Tu devrais bien t’entendre avec Papa. Ses blagues sont vraiment trop nulles. — Eh ! s’éleva une voix faussement indignée. En voyant que leur invité était arrivé, le père de famille se leva du canapé sur lequel il se trouvait assis afin de le saluer. — Je suis Gabriel. Ravi de te rencontrer, Jean. J’ai cru comprendre que tu étais comme une sorte de célébrité, ici ! L’étudiant serra timidement la main qu’il lui tendit, aussi amusé qu’embarrassé par sa dernière remarque. Dans la foulée, il fit également connaissance avec l’aîné de la fratrie, Isaac, qui se présenta à son tour. Si sa mémoire ne lui faisait pas défaut, le jeune homme aux cheveux longs suivait des études de journalisme, comme son père avant lui. Jean n’avait jamais eu le moindre complexe sur sa taille qu’il jugeait plus que raisonnable, mais les deux Bodt étaient sacrément grands. Enfin, le nouveau venu ne manqua naturellement pas de saluer la maîtresse de maison qui le remercia pour les fleurs. — Tu as de la chance, chuchota Siméon à l’oreille de Jean, c’est Isaac qui s’est occupé de la cuisine aujourd’hui. Maman et Papa ont voulu t’épargner leurs talents culinaires douteux. — Iels sont si terribles que ça ? s’amusa le châtain. — Rien que la semaine dernière, Papa a fait cuire des cordons bleus dans la crêpière. Elle a pas trop aimé… Jean n’était probablement pas plus doué que les parents Bodt en la matière, mais les anecdotes de Siméon eurent au moins le mérite de le détendre un peu. Iels s’installèrent bientôt dans la salle à manger, autour de la table sur laquelle Alix déposa un plat fumant. Jean ignorait ce dont il s’agissait, mais la bonne odeur qui s’en dégageait suffit à lui mettre l’eau à la bouche. Les repas qu’il arrivait difficilement à se préparer dans son petit appartement se composaient principalement de pâtes ou de riz assortis d’haricots verts décongelés. En comparaison, ce qu’il avait sous les yeux lui paraissait bien plus appétissant. Le dîner se déroula aussi bien que Jean aurait pu l’espérer. Certes, il fut d’abord un peu gêné de se retrouver au milieu de cette grande famille qui profita de sa présence pour lui poser un tas de questions. Mais iels se montrèrent tou‧te‧s très bienveillant‧e‧s avec lui, ainsi Jean ne se sentit ni exclu, ni oppressé. Et cerise sur le gâteau : le gratin aux aubergines, aux tomates et aux morceaux de chèvre frais était encore plus délicieux qu’il en avait l’air. On garda tout de même une petite place pour le dessert, à savoir des tartelettes de fruits. Jean ne vit finalement pas les heures passer. Mais lorsque la soirée se termina, il fut temps pour lui de rentrer. Il voulait se lever de bonne heure le lendemain afin de ne pas arriver trop tard chez sa mère, avec qui il passerait son dimanche. Avant de partir, Jean ne manqua pas de dire aurevoir à tout le monde et de remercier Alix pour l’invitation. Marco insista pour le raccompagner jusqu’à l’arrêt du tramway, alors les deux jeunes hommes remontèrent la rue ensemble. — On dirait que ça s’est bien passé, commenta Jean. — Oui, acquiesça Marco, c’était chouette. Il se tut avant de poursuivre, sur le ton de la plaisanterie : — À ce rythme-là, tu vas vraiment séduire toute la famille. Jean s’esclaffa. Il jeta un rapide coup d’œil autour d’eux, puis il glissa une main dernière la nuque de Marco afin de l’embrasser. Dieu savait qu’il en avait eu envie toute la soirée. — Ne t’inquiètes pas, souffla-t-il. Tu restes mon préféré. Il lui vola un autre baiser avant de s’éloigner, car il apercevait le tramway qui s’approchait. Ils se souhaitèrent une bonne nuit, et Jean monta à l’intérieur du véhicule.


> œuvre : la madone, edvard munch (1894)

Les mains de Marco se faufilèrent sous le t-shirt de la personne présentement assise sur ses cuisses. En les sentant remonter le long de sa colonne vertébrale, Jean se cambra tel un chat. Le gémissement qui s’échappa de ses lèvres fut immédiatement étouffé par celles de Marco, dont les baisers le rendait définitivement fou. Jean avait affreusement chaud. Son corps était aussi bouillant que tremblant ; la faute aux attentions de son partenaire qui l’excitait beaucoup trop pour son propre bien. Et pourtant, Jean en voulait encore plus. — Marco, souffla-t-il avec difficulté. Est-ce que… Avant de poursuivre, il s’écarta un peu du brun afin de chercher son regard. Le désir qui voilait ses iris chocolat le fit frissonner. Jean savait qu’en cet instant précis, il occupait toutes les pensées de Marco. Et il en fut outrageusement flatté. — Est-ce qu’on peut aller jusqu’au bout ? Les yeux de Marco s’écarquillèrent légèrement à ces mots. Leur propriétaire tint à s’assurer qu’il avait bien compris. — Que- Qu’entends-tu exactement par là ? — Je veux que tu me fasses l’amour. Jean avait chuchoté cette phrase sur le ton de la confidence, comme s’il s’agissait là d’un secret précieusement gardé. C’était pourtant tout le contraire. Marco pouvait probablement lire en lui comme dans un livre ouvert. Il lui suffisait pour cela de prêter attention à la manière dont son corps réagissait à ses caresses. Jean s’enflammait pour lui, et pour lui seul. Mais la réciproque étant tout aussi vraie, Marco n’avait aucune raison de lui résister ; de leur résister. — D’accord, acquiesça-t-il en souriant. Il entoura la taille de Jean d’une main afin d’accompagner son corps lorsqu’il le fit délicatement tomber à la renverse sur le matelas. Marco se pencha ensuite pour l’embrasser. — Moi aussi, je veux te faire l’amour, avoua-t-il contre ses lèvres. Depuis trop longtemps… Les vêtements de Jean ne tardèrent pas à s’échouer au pied du lit, le laissant dans son plus simple appareil. En tant qu’artiste, la nudité ne l’avait jamais embarrassé, qu’il s’agît de la sienne ou de celle d’autrui. Marco était un peu plus pudique. S’il s’empressait toujours de déshabiller son partenaire, il se montrait plus hésitant lorsque venait son tour. Pour l’encourager à se débarrasser des barrières de tissus qui s’érigeaient entre leurs peau, Jean entreprit de déboucler la ceinture de son pantalon. — Retire ça, le pria-t-il. Retire tout. Jean aimait être regardé. Il aimait être désiré. Il ne craignait pas d’attirer l’attention car, la plupart du temps, il la recherchait. Mais Jean aimait aussi être celui qui observait les autres. Après tout, il faisait partie de ces artistes qui contemplaient leur monde pour y trouver l’inspiration. Et cette quête d’esthétique se terminait souvent à l’endroit même où elle avait commencé : l’étude des corps. En ce qui le concernait, Jean appréciait beaucoup celui qu’il avait sous les yeux. Marco se repositionna entre ses cuisses encartées, le tube de lubrifiant en main. Cette fois encore, il prit soin de caresser les contours de son anus avant d’y introduire délicatement un premier doigt. Jean s’accommoda rapidement à cette drôle de sensation qui ne lui était plus si étrangère. En le voyant onduler de lui-même les hanches, Marco se retira. — Je vais en mettre un deuxième, le prévint-il. Ça risque de tirer un peu, alors essaie de rester détendu. Jean s’efforça de suivre ses conseils alors qu’il sentait deux doigts pénétrer son intimité. Marco réalisa quelques lents va-et-vient afin d’habituer son partenaire à cette présence plus imposante. Il partit ensuite à la recherche de sa prostate qui l’aiderait certainement à supporter l’inconfort de la pénétration. Jean se retint pas un long gémissement lorsque les doigts se courbèrent contre la petite glande dont il gardait de très bons souvenirs. Il ferma les yeux, se concentrant uniquement sur cette partie de son anatomie qu’il savait source de plaisir. La douleur pointa le bout de son nez quand Marco ajouta un troisième doigt. Il retrouva aussitôt sa prostate pour faire oublier à Jean l’étirement qu’il ressentait autour de son anus. Rien ne les obligeait à se presser, ainsi prirent-ils tout le temps nécessaire à la réalisation de cette étape préliminaire. Le sexe étant une activité qu’on espérait agréable et plaisante, il convenait de prévenir au maximum ses potentiel inconvénients. La douleur, en particulier, n’était pas une sensation que l’on recherchait lors d’un premier rapport. Et même si elle était souvent inévitable, on ne perdait rien à essayer de la minimiser. Au bout de quelques minutes, Jean s’estima prêt à poursuivre. Il n’avait plus vraiment mal à proprement parler et il était probablement un peu impatient de découvrir la suite. Ses doigts s’enroulèrent autour du poignet de Marco dont il chercha à attirer l’attention. Comprenant qu’il voulait passer à l’étape supérieure, le jeune homme quitta momentanément la chaleur de son corps pour attraper la boite de préservatifs. Il enfila une protection de latex sur leurs sexes respectifs, s’assurant ainsi de ne pas tacher les draps. — Tu préfères une position en particulier ? — Pas vraiment. Des recommandations ? — Sur le ventre ? proposa Marco après une courte réflexion. Je pense que ce sera plus confortable pour toi. Jean se retourna et, suivant les conseils de son partenaire, il plaça un coussin sous ses hanches pour les surélever sans produire d’effort. Derrière lui, Marco se positionna entre ses jambes. Jean se mordit la lèvre en sentant son érection appuyer contre ses fesses. Bon sang, il avait tellement envie de lui ! — Vas-y, le supplia-t-il presque. Je veux être à toi. Ses jambes tremblèrent lorsque le sexe pénétra enfin son intimité. Marco ne s’enfonça pas jusqu’au bout, préférant s’arrêter à mi-chemin dans un gémissement étouffé. S’il n’avait pas autant craint de faire mal à son partenaire, il aurait pu jouir à l’instant même où il s’était retrouvé prisonnier de sa chair. Car de son côté, la brûlure de l’étirement fit inéluctablement grimacer Jean dont le corps se crispa. — Ça n’a rien à voir avec des doigts, commenta-t-il avec humour. Ne bouge pas, d’accord ? Reste un peu comme ça. Il s’appliqua à contrôler le rythme de sa respiration en prenant de profondes inspirations suivies de longues expirations. Jean prit ainsi quelques secondes pour s’habituer à l’intrusion. Son corps se détendit de nouveau à mesure qu’il retrouvait son calme, ce qui lui permis de maîtriser la douleur. Suivant ses indications orales, Marco entama quelques mouvements prudents. Il continua de prêter attentions aux réactions de Jean qui, à en juger par ses soupirs répétés, semblait avoir beaucoup moins mal qu’au début. Ce constat rassurant encouragea Marco à s’enfoncer un peu plus loin, jusqu’à ce que sa peau rencontre les fesses de Jean. La vision de son sexe qui disparaissait entièrement à l’intérieur de lui avait quelque chose d’atrocement envoûtant. Il ne lui en faudrait pas beaucoup plus pour atteindre l’orgasme. Seulement, Marco refusait de privilégier son plaisir à celui de son partenaire. Il interrompit brièvement ses va-et-vient pour se repositionner plus confortablement au-dessus de Jean, qu’il surplomba de son corps. Lorsqu’il s’enfonça à nouveau en lui, lui arrachant un gémissement particulièrement sonore, Marco se stoppa net dans son élan. — Pardon ! Je t’ai fais mal ? — Refais ça, le pressa Jean. Marco resta un instant interdit avant de réitérer son geste. L’effet fut immédiat, puisque Jean se cambra davantage contre lui, les yeux à demi-clos. Il devina que le sexe enfoui dans sa chair venait de se presser contre sa prostate. — Encore, l’entendit-il réclamer. Marco s’exécuta de bonne grâce. Si le reste de son corps ne bougea pas d’un seul centimètre, ses hanches se remirent en mouvement. Il imposa un rythme doux, mais régulier. Et surtout, il s’appliqua à toucher encore et encore le point sensible de son partenaire qui commençait vraiment à découvrir les plaisirs de la pénétration. Pour accroître ses sensations, Marco glissa une main sous son bas-ventre afin de presser son entre-jambe tendue. Son visage s’enfouit dans le cou de Jean dont il embrassa et suçota la peau au goût salé. — Putain, Marco, hoqueta celui-ci. Je vais- Il ne termina pas sa phrase qui fut ponctuée par un long gémissement. Jean était aux portes de l’orgasme, Marco le savait. Il n’eut qu’à s’enfoncer une dernière fois en lui tout en resserrant ses doigts autour de son gland pour le faire venir. Le corps bouillant de son partenaire se contracta sous lui et autour de lui ; enfin de son sexe, plus exactement. Marco ne tarda pas lui aussi à jouir dans un râle étouffé. Il se laissa glisser à côté de Jean qui tourna sa tête pour lui faire face. Leur regard s’accrochèrent pour la première fois depuis un long moment. Entre leurs joues rougies, leur respiration saccadée et leur peau brillante de transpiration, ils offraient de bien beaux portraits. Tous deux n’échangèrent pas de mots sur l’expérience (fort agréable) qu’ils venaient de vivre, mais ils partagèrent un même éclat de rire. L’esprit cotonneux suite à leur orgasme, ils prirent un moment pour se reposer. Marco remarqua qu’une petite marque rouge s’était formée sur le cou de Jean. Il caressa le suçon du bout des doigts, appréciant beaucoup trop l’idée d’être celui qui l’avait mis là. Ses yeux se perdirent ensuite dans les ambres de son partenaire, et une question lui revint à l’esprit. — Pourquoi n’as-tu jamais couché avec un homme ? Jean semblait décidément bien trop à l’aise avec sa propre sexualité pour n’avoir jamais envisagé la chose. — Je ne sais pas, répondit-il en toute honnêteté. L’occasion s’est déjà présentée, mais je n’étais pas spécialement intéressé. Pas la bonne personne, pas le bon moment… J’imagine que c’était plus simple de coucher avec des filles. Il attrapa les doigts de Marco pour les embrasser. — Tu es plus spécial que tu ne le penses. C’est la première fois que je suis autant attiré par quelqu’un, avoua-t-il. Marco sentit ses joues rosir. Il était toujours aussi flatté d’entendre Jean lui adresser ce genre de compliments. Celui-ci redressa la tête, un air soudain curieux au visage. — Et toi alors, combien de garçons as-tu eu dans ton lit ? Le sourire de Marco fana comme une fleur à l’approche de l’hiver. Jean sut, au moment même où il termina sa phrase, qu’il venait involontairement d’aborder un sujet sensible. — Juste un, chuchota-t-il. Et ça ne s’est pas très bien fini. Le ton qu’il employa laissa entendre qu’il n’avait pas envie d’en parler. Alors même s’il aurait voulu savoir la cause de son regard amer, Jean se contenta de l’enlacer.


> œuvre : le jardin des délices, jérôme bosch (1503)

Au cours de ses vingt années d’existence, Marco ne s’était que très rarement rendu en discothèque. Ce constat n’avait rien d’étonnant, car ces places tournantes du monde de la nuit rassemblaient à elles seules un tas de choses qu’il n’appréciait pas spécialement : le bruit, les lumière et la foule. Et s’il comprenait la joie que certain·e·s pouvaient ressentir à l’idée de danser au milieu de tout ceci, Marco ne la partageait pas vraiment. Plus jeune, il s’était trouvé peiné de ne pas apprécier ces sorties où tou‧te‧s ses ami‧e‧s semblaient pourtant s’amuser. Il avait fini par réaliser que ce genre d’ambiance n’était simplement pas sa tasse de thé. Il en fallait pour tous les goûts, et Marco préférait largement des activités plus tranquilles impliquant un nombre réduit de personnes. Cela ne l’empêchait pas de se rendre quelques fois dans les boites de nuit caennaises, mais toujours avec deux objectifs en tête : profiter de ses ami‧e‧s et s’assurer qu’il ne leur arrive rien de fâcheux. Lorsqu’Ymir l’avait invité à les rejoindre ce soir-là, Marco avait pris le temps de réfléchir avant d’accepter sa proposition. Après tout, sa dernière sortie du genre remontait déjà à plusieurs semaines ; il ne risquait pas de faire une overdose. Par ailleurs, il n’avait pas vu son amie depuis plus longtemps encore à cause de leurs horaires terriblement incompatibles. Et puisqu’il se trouvait justement avec Jean à la réception de ce message, ce fut tout naturellement que celui-ci l’accompagna. Ymir leur envoya aussitôt l’adresse. Situé en retrait du centre ville, l’établissement en question avait récemment été rénové par son nouveau propriétaire. Plus petite que la plupart de ses concurrentes, la boîte de nuit commençait tout juste à se constituer une clientèle. Mais pour Marco, ce fut presque un soulagement de constater que les lieux n’étaient pas trop bondés. Les deux jeunes hommes payèrent leur entrée avant de retrouver Ymir et son groupe d’ami·e·s qui sirotaient leur verre non loin du bar tout en discutant joyeusement. Marco ne fut pas surpris d’y voir Mikasa, qui était aussi en troisième année de droit. En revanche, il ne s’attendait pas vraiment à ce qu’Eren, son frère adoptif, soit également de la partie. — Bordel, grinça Jean dans son dos. Dis-moi que je rêve… Néanmoins, celui-ci ne laissa rien paraître de son agacement lorsqu’il s’avança pour saluer Ymir. Il y avait là des têtes que Jean ne connaissait que de loin, ainsi prit-il le temps de se présenter au reste du groupe. Il fit exprès d’ignorer Eren, lequel lui adressa un rictus amusé. Les nouveaux venus s’éclipsèrent ensuite pour aller chercher une boisson au bar. Une fois devant celui-ci, Marco se pencha vers l’oreille de Jean. — Je ne savais pas que vous vous entendiez si mal, s’étonna-t-il d’une voix assez forte pour se faire entendre. Il n’est passé quelque chose de particulier entre vous ? — Pas vraiment. Eren est juste trop lourd. Le barman déposa rapidement leur commande sur le comptoir. Mais au vu de l’air qu’affichait Marco, Jean comprit qu’il aurait aimé en apprendre un peu plus sur Eren. — On s’est rencontré l’année dernière, à l’ESAM. Il y a tout de suite eu une espèce de rivalité entre nous. Mais je crois qu’on été presque amis, au début. Jusqu’à ce qu’Eren prenne la compétition trop au sérieux. Tout était devenu une occasion de se prendre la tête pour déterminer qui était le meilleur, expliqua Jean. Et il était souvent question du nombre de filles avec qui on avait couché. Je trouvais que c’était un comportement de gamin à la longue, alors j’ai arrêté de traîner avec lui. Marco siffla tout en jetant un œil discret en direction d’Eren. — Il m’avait semblé du genre forceur, commenta-t-il, mais c’est encore pire que ce que je pensais. — C’est clair. Au fait, tu sais qu’il m’a déjà proposé de coucher avec lui ? lâcha calmement Jean, l’air de rien. Marco se retourna vivement vers lui, les sourcils haussés par l’étonnement. Il n’avait jamais entendu une histoire pareille. — La première fois, c’était après que Mikasa m’ait mis un râteau. Il m’avait dit qu’à défaut d’avoir la sœur, je pourrais tenter avec le frère, cita Jean. Et il y a fait allusion plusieurs fois depuis. Je te jure, ce type fait une fixette sur moi, ricana-t-il. Quelle que soit la compétition qu’il pense mener, on dirait que j’ai gagné depuis longtemps ! Marco fut tenté de rétorquer que c’était lui, le gagnant qui avait finalement réussi à séduire Jean, mais il n’osa pas le faire. Leur consommation en main, les deux jeunes hommes rejoignirent le reste du groupe. À leur retour, Ymir ne fut pas avare de questions pour Jean qui tendait l’oreille pour entendre quelque chose à travers le bruit ambiant de la boite de nuit. On aurait pu penser que la jeune femme cherchait simplement à connaître un peu mieux le nouveau venu, mais Marco ne demanda si Ymir n’en profitait pas pour l’évaluer. S’il avait compris la manœuvre, Jean n’en laissa rien paraître et s’efforça de répondre du mieux possible. Bien que la conversation se rapprochait d’un interrogatoire de police, Marco fut heureux de voir discuter ensemble deux des personnes qu’il aimait le plus. Ce petit manège ne dura pas, car Historia déclara soudain qu’elle avait drôlement envie d’aller danser. Ce faisant, elle glissa un clin d’œil discret à Jean, qui comprit qu’elle avait attendu le bon moment pour mettre fin à son calvaire. La plupart des membres du groupe suivirent la jeune femme blonde qui s’éloignait déjà en direction de la piste. En temps normal, Jean les aurait imité‧e‧s sans hésitation. Mais ce soir, il se tourna vers Marco pour l’interroger du regard. — J’aime autant rester ici, déclina-t-il. Mais vas-y, toi. Il savait que Jean appréciait beaucoup plus ce genre de distraction que lui, et sa présence ne devait pas l’empêcher d’en profiter. Avant de partir, le jeune homme déposa un rapide baiser sur ses lèvres avec un naturel qui laissa Marco pantois. — Je ne pensais pas vivre assez longtemps pour voir Jean faire un truc aussi mignon, commenta une voix dans son dos. Marco sentit ses joues rougir sous le poids du regard que lui adressa Mikasa. Il y devina une loueur amusée, mais la jeune asiatique semblait sincèrement heureuse pour eux. Marco tourna la tête en direction de la piste de danse, où il peina à repérer Jean au milieu de tous ces corps inconnus qui bougeaient selon un rythme plus ou moins décousu. Le jeune homme s’était placé à côté d’Historia pour chanter à plein poumon les paroles de la musique que crachaient les enceintes. Marco aimait observer Jean de loin tout en sachant que, parmi cette foule d’anonymes, il était celui qui le connaissait le mieux. Seulement, il eut le loisir de constater que le beau châtain attirait bien d’autres yeux que le sien. Sur la piste de danse, deux jeunes femmes s’étaient frayées un chemin pour arriver à sa hauteur. En voyant Jean se pencher vers elles pour entendre ce qu’elles essayaient de lui dire, Marco sentit un nœud désagréable lui tordre la poitrine. Lorsqu’il se redressa, son ami se contenta de secouer la tête en signe de négation. Quoi que ces inconnues aient tenté de lui proposer, Jean avait visiblement refusé. Marco s’en trouva soulagé. Cependant, l’incident lui donna aussitôt matière à réfléchir. Jean était un jeune homme désirable ; c’était un fait qu’il n’avait jamais cherché à nier, même au tout début de leur relation. Et Marco n’était assurément pas le seul à partager cet avis. Il suffisait pour cela de jeter un coup œil à Eren qui, bien que situé de l’autre côté de la piste, semblait toujours vouloir garder le beau châtain dans son champ de vision. Marco secoua la tête. C’était ridicule ; lui et Jean n’étaient même pas vraiment ensemble à proprement parler. Avait-il seulement le droit d’être jaloux à la moindre interaction de ce genre ? À ses côtés, Mikasa sembla s’amuser du tourment qu’elle voyait s’agiter silencieusement en lui. — Tu es sûr que tu ne veux pas le rejoindre ? Marco se mordit nerveusement la lèvre inférieure. Ces derniers temps, il n’était plus sûr de grand-chose. Ses yeux ne quittaient pas la silhouette de Jean, qui se trémoussait au milieu d’autres corps que le sien. Et Dieu savait qu’il aurait aimé avoir l’audace de le rejoindre pour l’embrasser devant tou‧te‧s celleux qui ne pourraient jamais espérer le déshabiller que du regard ; Eren le premier. Oui, si seulement il osait… Le jeune homme se balança d’un pied sur l’autre, les sourcils à demi-froncés. Il hésita pendant de longues minutes, lesquelles lui permirent finalement de rassembler le courage nécessaire. Une fois décidé, Marco siffla le reste de son verre avant de le tendre à Mikasa, qui l’attrapa avec un sourire en coin. Elle le regarda s’éloigner vers la piste de danse d’une démarche (certes) moyennement assurée pour y retrouver celui qui lui faisait tant tourner la tête. Le sourire de Jean fit remonter ses pommettes lorsqu’il vit son beau brun s’avancer. Maintenant qu’il se tenait au milieu de tout ce monde, Marco ne savait pas vraiment ce qu’il convenait de faire. Sans doute devrait-il essayer d’imiter les mouvements des autres fétard‧e‧s, qui semblaient se dandiner naturellement au rythme de la musique. Seulement, Marco était assez peu confiant quant à ses qualités innées de danseur. À vrai dire, il avait l’impression d’être un bébé pingouin qui réalisait que la banquise était drôlement glissante. Jean dut s’en douter, car il attrapa aussitôt sa main pour le guider. De son côté, Marco s’efforça d’oublier leurs trop nombreux‧ses voisin‧e‧s afin de se concentrer sur ses gestes. Au bout d’une ou deux chansons, il était déjà un peu moins crispé et fredonnait même quelques refrains. Heureux de constater qu’il semblait s’amusait, Jean redoubla d’efforts dans l’espoir d’agrandir son sourire. Il y parvint sans difficulté après l’avoir fait tourner plusieurs fois, le ramenant toujours un peu plus proche de lui. Entre la musique et les lumières, Marco commençait à se sentir un peu étourdi. Ou peut-être était-ce la façon dont Jean le regarda juste avant de l’embrasser. Ce baiser ensorcela tellement Marco qu’il ne réalisa pas tout de suite où Jean l’entraînait avec tant d’empressement. Il laissa échapper un hoquet de surprise lorsque son dos heurta la porte close d’une cabine flambeau neuve. Des lèvres s’écrasèrent de plus belle contre les siennes avec une telle ardeur que Marco chercha à leur échapper afin de pouvoir respirer. S’il appréciait beaucoup cet élan de passion, il avait légèrement peur que ses conséquences ne soient pas adaptées au lieu dans lequel ils se trouvaient. Cependant, Jean paraissait bien loin de ce genre de préoccupations. Sa bouche se perdit dans le cou du brun tandis que ses mains s’affairaient en-dessous de sa ceinture. Prisonnier de ses attentions, Marco s’entendit gémir. — Putain, Jean. T’es sûr de vouloir faire ça ici ? L’intéressé rabattit la cuvette des toilettes pour s’y installer. Quand il sortit de sa poche un préservatif pour le lui enfiler, Marco comprit que Jean n’avait probablement jamais prévu de s’arrêter à un simple baiser. Ou même à sa bouche. Car celle du jeune homme se trouvait justement beaucoup trop prêt du sexe de son partenaire pour que ce soit une simple coïncidence. — Je n’ai jamais fait ça avant, le prévient-il. — Moi non plus, avoua Marco. Cette réponse sembla plaire à Jean. Après quelques secondes de contemplation, il posa d’abord ses lèvres sur le gland qui se dressait devant lui. Jean s’appliqua à essayer différentes choses : tout en caressant tour à tour sa verge et ses testicules à l’aide de ses mains, il fit courir sa langue sur la longueur du membre et se risqua enfin à le prendre en bouche. À force de redécouvrir ainsi l’organe sexuel masculin, Jean gagna progressivement en confiance. Dès les premiers mouvements de va-et-vient qu’il effectua, Marco sut qu’il ne tiendrait pas beaucoup plus longtemps. Ses doigts se perdirent dans les cheveux châtains de son partenaire alors qu’il laissa la jouissance le traverser dans un ultime gémissement. Pas peu fier de lui, Jean se redressa avec un sourire en coin. — Il faudrait vraiment qu’on aille se faire dépister, lâcha-t-il tranquillement. La prochaine fois, j’aimerais essayer d’avaler. Marco en fut si abasourdi qu’il resta d’abord sans voix. — T’es vraiment un grand malade, finit-il par pouffer. — Et tu n’as encore rien vu… Le sourire malicieux qu’affichait Jean ne rassura pas du tout Marco, qui se demandait ce que l’autre pouvait bien sous-entendre par cette phrase sibylline. Jean le laissa cogiter quelques secondes de plus, puis il attrapa son poignet afin de guider sa main le long de son dos. Sous les yeux perplexes de Marco, il l’encouragea silencieusement à faufiler ses doigts sous la barrière de son pantalon. Ceux-ci s’y aventurèrent prudemment, jusqu’à ce que leur propriétaire comprenne ce que Jean voulait lui faire sentir. Car sous son caleçon, coincé entre ses fessiers, il y avait là un objet très étonnant. — Bordel, jura Marco. Est-ce que c’est ce que je pense ? Et Jean continua simplement de lui sourire, visiblement ravi de sa petite surprise. De son côté, Marco n’avait jamais été aussi troublé. Il n’eut pas besoin de réfléchir longtemps pour supposer que le jouet sexuel avait été acheté en ligne, tout comme la fameuse poire de lavement avant lui. Quand à savoir pourquoi Jean était si content d’acquérir de nouveaux bibelots destinés à s’introduire dans ses fesses… — Il est hors de question que je te fasse l’amour dans les toilettes à la propreté douteuse d’une boite de nuit, trancha immédiatement Marco. Et de toute façon, tu es beaucoup trop bruyant pour qu’on puisse se le permettre. Jean s’apprêtait à plaider sa cause, mais cette remarque eut le mérite de lui faire entendre raison. S’il fit d’abord la moue, il trouva rapidement une solution à ce léger contre-temps. — On va chez moi ? — On va chez toi. Ils sortirent des toilettes avec un certain empressement. En se frayant un chemin jusqu’à la sortie, l’épaule de Marco percuta assez brusquement celle d’un autre jeune homme qui se retourna sur leur passage. Jean crut voir le visage de son compagnon pâlir. Lorsqu’il s’en inquiéta, ce dernier lui assura pourtant que tout allait bien. L’artiste lui sourit en retour. Sans doute était-ce la lumière qui lui jouait des tours.


> œuvre : le revenant, les fleurs du mal, charles baudelaire (1857)

L’appartement de Jean était sans dessus dessous. Le désordre avait envahi les moindres recoins de ses vingt mètres carrés dont le sol était tapissé de feuilles et de crayons en tous genres. Pourtant, le jeune artiste évoluait dans la pièce sans difficulté, enjambant machinalement chaque obstacle se dressant sur son chemin. Il avait visiblement l’habitude de vivre dans un tel environnement lorsqu’il se trouvait au beau milieu d’un projet artistique conséquent, comme c’était présentement le cas. Tout en essayant de ranger un peu les lieux, au moins pour dégager un passage entre les points stratégiques de son logement (tels que les toilettes), Jean rouspétait contre l’un de ses professeurs. Car c’était à cause de ce vieux croûton que l’étudiant se trouvait dans tous ses états. — Non mais tu te rends compte, râlait-il encore, nous donner un projet pareil à rendre sous moins d’une semaine ?! Sagement assis sur le lit qui avait miraculeusement échappé au chahut ambiant, Marco écoutait son ami bougonner avec tant de passion. Ces derniers jours, Jean avait été tellement occupé qu’il en dormait à peine. Les deux jeunes hommes ne s’étaient ainsi pas revus depuis leur soirée en boite de nuit, ce qui expliquait pourquoi Jean semblait déborder d’énergie ; il était simplement heureux de pouvoir passer un peu de temps avec Marco. Seulement, depuis qu’il était arrivé, il avait l’impression que son invité ne l’écoutait que d’une oreille. Son esprit paraissait comme… ailleurs. Réalisant qu’il ne devait pas être très agréable de l’entendre se plaindre de la sorte, Jean s’arrêta pour lui offrir un sourire embêté. — Désolé, je t’ennuie avec mes histoires, pas vrai ? — Quoi ? s’étonna Marco. Non ! Pas du tout, je t’assure. Le jeune homme soupira. Ses mains se posèrent sur son visage qu’il frotta un instant, étirant la peau tachetée de ses joues. Jean songea alors qu’il avait l’air un peu fatigué. — C’est moi qui m’excuse, reprit Marco. J’ai conscience de ne pas être de très bonne compagnie, aujourd’hui. — Quelque chose te préoccupe ? — On peut dire ça, hésita-t-il. Jean reposa aussitôt les feuilles volantes qu’il tenait pour venir s’asseoir à côté de son ami. Il posa une main rassurante contre sa nuque, à la naissance de ses cheveux bruns. — Tu veux en parler avec moi ? s’enquit-il. — Pas vraiment. Pas maintenant, en tout cas. Oh, et ça n’a rien à voir avec toi, au cas où tu te poserais la question, s’empressa de préciser Marco. Je ne voudrais pas que tu t’imagines le contraire. C’est juste… autre chose. — D’accord, fit simplement Jean. Mais je peux peut-être faire quelque chose pour t’aider à aller mieux ? Ses yeux chocolat encrés dans les siens, Marco parut réfléchir pendant un court instant. Il tourna finalement son buste vers Jean et vint poser son front contre son épaule. — Être avec toi, ça me suffit, murmura-t-il. Sans un mot de plus, son ami l’accueillit à bras ouverts dans une étreinte réconfortante. Les deux jeunes hommes passèrent les dernières heures de leur journée au lit, allongés sur les draps aux imprimés dinosaures. Ils profitèrent ainsi d’une pause bien mérité, afin de reposer leurs corps comme leurs esprits. Pour Jean, c’était aussi l’occasion parfaite de faire courir ses doigts sur la peau de son modèle préféré. Sous prétexte de lui prodiguer un massage, il encouragea rapidement Marco à retirer ses vêtements, lesquels entravaient inévitablement ses gestes. Leur propriétaire s’exécuta sans broncher, car il comptait bien en profiter pour se faire cajoler un peu. Jean commença par masser ses jambes, avant de remonter le long de son dos, puis de ses bras. Il effectua d’abord des mouvements légers visant à échauffer ces trois zones. L’objectif étant de les alterner avec des frictions plus toniques, il utilisa progressivement des pressions et des étirements plus appuyés au niveau des nœuds de tension importants. Jean s’appliqua, désireux de porter une attention égale à l’ensemble du corps de son modèle pour en débloquer les points clé. Pour clore cette étape, le masseur amateur s’attarda quelques instants sur le cuir chevelu de Marco, qui gardait ses yeux clos. Puisqu’il n’avait pas l’intention de faire les choses qu’à moitié, Jean s’en alla chercher une petite bouteille d’huile dans sa salle de bain. Ainsi imbibées du liquide parfumé, ses mains se posèrent à nouveau sur la peau tachetée et en massèrent chaque millimètre carré. La douceur de ses gestes fit presque ronronner Marco. Pour un peu, le jeune homme se serait presque endormi. Lorsqu’il eu terminé, une petite heure plus tard, Jean l’invita à se redresser afin d’effectuer quelques étirements de précaution visant à réveiller le corps en toute tranquillité. Mieux valait éviter un mouvement brusque qui viendrait bêtement réinstaller de vilaines tensions. Maintenant qu’il en avait fini avec ce massage, Marco attrapa Jean par la taille et l’incita à s’allonger tout contre lui. Le jeune artiste le laissa faire, acceptant de se constituer prisonnier de cette étreinte dont il semblait avoir grand besoin. Ses doigts se glissèrent d’eux-mêmes dans les mèches sombres qui lui chatouillaient le menton au rythme de leur respiration. Quelques minutes plus tard, Jean comprit que, cette fois-ci, Marco s’était vraiment endormi sous ses caresses. Il continua néanmoins de le câliner jusqu’à ce que son beau au bois dormant n’ouvre ses paupières, une paire d’heures plus tard. — Tu peux rester dormir ici, si tu veux, lui proposa Jean. Dehors, le jour commençait déjà à décliner. Quoi que tenté, Marco finit par décliner l’invitation, prétextant qu’il ferait mieux de rentrer chez lui et d’ainsi éviter d’attirer la curiosité de sa famille. Sur le pas de la porte, il ne manqua pas de remercier Jean à travers un très, très long baiser d’au revoir qui leur laissa à tous les deux l’esprit drôlement cotonneux. Une fois qu’il eu quitté la résidence de son ami, Marco passa un unique coup de téléphone. L’échange ne dura que quelques secondes, puis le jeune homme raccrocha. Il rejoignit ensuite l’arrêt de tramway le plus proche et prit celui qui desservait la ligne une. Cette dernière ne lui permettrait pas de rentrer chez lui, mais Marco avait d’autres plans plus importants en tête pour le reste de la soirée. Une demi-heure plus tard, il descendit du véhicule et parcouru à pieds les deux ou trois cents mètres qui le séparaient encore de sa destination. À peine eut-il pressé l’interphone que la porte devant lui s’ouvrit sur Ymir, qui devait l’attendre de pied ferme depuis son appel. La jeune femme s’écarta pour le laisser monter jusqu’à son appartement, situé au premier étage d’une maison que d’anciens propriétaires avaient décidé de cloisonner pour faire de la location. Ymir se dirigea machinalement vers le réfrigérateur pour leur trouver quelque chose à boire le temps de cette conversation dont il ignorait encore le sujet. Marco ne manqua pas de remédier à ce problème. — J’ai croisé Romain, lâcha-t-il simplement. La jeune femme reposa sur le plan de travail la bouteille de jus de fruit qu’elle tenait. Sans un mot, elle se pencha vers un placard d’où elle sortit également une bouteille en verre au liquide transparent. À vue d’œil, elle versa une dose généreuse de cet alcool dans deux verres en plastique, qu’elle compléta avec le jus de cranberry. Les deux ami‧e‧s s’installèrent sur le canapé un peu enfoncé qu’Ymir avait récupéré dans un vide grenier et qui dissimulait une tache d’humidité sur le mur. — C’était en boîte, l’autre soir ? — Tu l’as vu ? s’étonna Marco. — J’ai cru l’apercevoir, de loin. Mais je n’en étais pas certaine. Qu’est-ce qui s’est passé, exactement ? Le jeune homme soupira lourdement. Avant de répondre, il porta son verre à ses lèvres, espérant se donner du courage. L’alcool lui brûla la gorge, mais il l’avala sans broncher. — On se frayait un chemin pour partir, avec Jean, raconta-t-il. Nos épaules se sont accrochées à ce moment-là. Je l’ai tout de suite reconnu. Et je sais qu’il m’a aussi reconnu. — Il t’a dit quelque chose ? lui demanda Ymir. — Non. Mais j’ai reçu un message, il y a trois jours. Marco sortit son téléphone portable afin de montrer à son amie ce que Romain lui avait précisément envoyé. Ymir l’étudia un long moment, les sourcils froncés. C’était une accroche banale, visant apparemment à prendre de ses nouvelles, accompagnée d’une émoticône au visage souriant. C’était un message simple, presque gentil, mais qui causait à son destinataire une douleur sourde dans sa poitrine. — Tu ne lui as pas répondu ? s’enquit prudemment Ymir. — Je ne sais pas quoi répondre. Je ne sais même pas si j’ai envie de lui répondre. Après tout, à quoi bon ? Marco soupira de plus belle. Sa tête retomba sur l’assise du vieux canapé tandis qu’il posait une main sur ses yeux fatigués. — Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à l’ignorer ? lâcha-t-il enfin d’une petite voix. Comment font tous ces gens normaux, qui se séparent et qui arrivent à se croiser sans même se regarder ? Ça fait déjà deux putain d’années. Alors pourquoi est-ce que j’ai tant de mal à le laisser partir ? — Peut-être que tu t’attaches plus vite et plus fort que les autres, commença doucement Ymir, c’est vrai. Mais ce n’est pas une mauvaise chose. Ça fait partie de toi. Et c’est la preuve que ton affection est précieuse. Car quand tu aimes quelqu’un, tu ne fais jamais les choses à moitié. Ce n’est pas qu’une histoire de cœur ou d’esprit. Ça te prend jusqu’aux tripes. Tu le vois peut-être comme une faiblesse aujourd’hui, parce qu’une relation en particulier t’a blessé. Mais au quotidien, je pense que c’est aussi une force que tu as tendance à sous-estimer. Marco lui offrit un faible sourire. — Après tout ce qu’il m’a fait, quand même… — C’est peut-être précisément la raison pour laquelle tu n’arrives pas à tourner la page, argua Ymir. — Parce que je le déteste ? s’étonna Marco. — Parce que tu es en colère. Face à l’air perplexe de son ami, Ymir développa. — Le type disparaît de ta vie pendant deux ans après t’avoir brisé le cœur tel le dernier des salopards. Aujourd’hui, il se pointe comme une fleur et veut reprendre contact avec toi, comme si de rien n’était. C’est juste dégueulasse. À ta place, je lui aurais craché au visage. Ta colère est légitime, Marco. Le jeune homme médita un instant sur ses paroles. — Alors, quoi ? Tu me conseilles… d’aller le voir ? — Pourquoi pas, répondit Ymir en haussant les épaules. Si ça peut t’aider à aller mieux. Ce n’est pas une mauvaise idée, du moment que tu prends cette décision pour toi. Pas pour lui. Sans un mot, Marco prit une longue gorgée du mélange alcoolisé. Il devrait encore y réfléchir, avant de faire un choix.


> œuvre : la beauté, les fleurs du mal, charles baudelaire (1857)

Assis sur le lit, Marco regardait d’un air surpris le petit appareil photo que tenait Jean entre ses mains. L’air très enthousiaste, le jeune artiste attendait que son ami réfléchisse à la proposition qu’il venait de lui faire. — Je ne sais pas trop, lui dit finalement Marco. Et puis, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire de tous ces clichés ? Tu n’as quand même pas besoin d’autant de références, si ? — Pas vraiment, mais peu importe leur finalité. Ce n’est pas l’objectif premier. Le plus important, c’est de s’amuser en les prenant, affirma Jean. Au pire, ça nous fera des souvenirs ! En dépit des arguments exposés, Marco semblait toujours aussi peu convaincu par l’idée. À vrai dire, il commençait même à se demander pourquoi Jean tenait soudainement tant à faire une séance photo. Son insistance le rendait presque louche… Il sonda ses yeux ambre, espérant y dénicher un signe quelconque qui viendrait lui fournir une explication plausible, mais il n’y trouva rien de particulier. Pourtant, Jean avait bien une idée derrière la tête : il voulait distraire Marco. Il savait que ce dernier traversait un moment compliqué et, même s’il n’en connaissait pas la raison, il voulait l’aider à oublier ses tracas pendant un temps. Quoi de mieux, pour cela, que d’essayer quelque chose de nouveau ? Et l’activité à laquelle avait songé Jean impliquait un appareil photo instantané. — On peut toujours faire un essai, proposa-t-il finalement. Et si ça ne te plaît pas, on arrête. Qu’est-ce que t’en dis ? Il vit Marco hésiter. Mais, à son plus grand bonheur, celui-ci finit par acquiescer ; plus par curiosité que par réelle envie, en fin de compte, car il voulait comprendre pourquoi Jean semblait si enjoué. Le principal intéressé s’empressa justement d’indiquer une première pose à son modèle qui s’exécuta, un peu maladroitement. Quelques secondes plus tard, les deux jeunes hommes observèrent avec intérêt la petite photographie qui sortait doucement de l’appareil. D’abord noire, l’image se colora progressivement pour afficher la silhouette de Marco. Ce dernier avait toujours trouvé ces petits gadgets très chouettes, bien qu’outrageusement hors de prix. Et à en juger par la précaution avec laquelle Jean déposa le cliché sur sa commode, il avait lui aussi conscience que celui-ci valait bien quelques euros. Le jeune artiste se retourna ensuite vers son modèle préféré, dont il détailla rapidement l’accoutrement. — Je pense que tu devrais déboutonner les premiers boutons de ta chemise, lui conseilla-t-il avec grand sérieux. D’abord surpris, Marco finit par éclater de rire. Il avait l’impression d’enfin comprendre ce qui séduisait tant Jean dans cette activité, et la raison n’avait (évidement) rien d’innocent. — Si tu veux tant me déshabiller, lui lança-t-il sur un ton joueur, il va falloir le faire toi-même. Ce fut au tour de Jean de prendre l’air étonné. Néanmoins, un sourire espiègle prit rapidement place sur ses lèvres alors qu’il s’avançait dans le but de répondre à cette provocation. Avec une lenteur exagérée, ses doigts firent glisser les petits objets ronds à travers leurs trous respectifs. Les pans du vêtement s’ouvraient désormais sur toute la longueur du sternum de Marco. Satisfait de ce constat, le photographe s’éloigna afin de prendre un second cliché. Mais cette fois-ci, il n’attendit pas que l’image apparaisse sur la pellicule pour la déposer à côté de la première. Jean ne demanda même pas l’avis de son modèle avant de déboutonner le reste de sa chemise, exposant ainsi son torse nu. Mais Marco ne s’en plaignit pas. Au contraire, il observait chacun de ses gestes avec un sourire amusé. Ce dernier s’agrandit lorsqu’il sentit une main se poser au-dessus de ses abdominaux. L’objectif resta tourné dans cette direction lorsque Jean appuya sur le déclencheur de l’appareil. Il voulut attraper le cliché qui en sortait, mais Marco fut plus rapide. Il le fit volontairement tomber au pied du lit et profita de cette distraction pour attirer Jean entre ses cuisses. — Et ton érection, tu comptes la prendre en photo ? lui murmura-t-il malicieusement au creux de l’oreille. Sans même attendre une quelconque réponse de sa part, il pressa la paume de sa main contre l’entre-jambe à demi-tendue du photographe, lequel s’en mordit la lèvre inférieure. Curieux de voir jusqu’où celui-ci pourrait garder contenance, Marco ôta le bouton de son pantalon et en baissa la fermeture éclair dans la foulée. Ses doigts se faufilèrent sous son caleçon afin de s’enrouler autour du sexe de Jean qu’il sentit aussitôt frémir. Malgré les mouvements agréables qu’on lui prodiguait, le jeune homme s’efforça de rester concentré sur l’appareil photo qu’il tenait. Par pure provocation, il dirigea son objectif en bas. Jean se délecta des rougeurs qui s’installèrent sur les joues de Marco. Son beau brun paraissait scandalisé, mais il ne pouvait pas lui dissimuler la tension qui déformait son propre pantalon. Conscient que la situation allait très vite s’enflammer, Jean se redressa brusquement sous les yeux étonné de son partenaire. — Ne bouge pas, lui lança-t-il avec autorité. En le voyant s’enfermer dans la salle de bain, Marco comprit qu’il était parti faire un lavement. Comme promis, Jean revint moins d’une dizaine de minutes plus tard, en tenue d’Adam. Il fut ravi de constater que son partenaire n’avait pas non plus attendu son retour pour se déshabiller. Depuis le lit où il se trouvait allongé sur son flanc droit, Marco le regardait en souriant. La position était ouvertement lascive, bien que le drap recouvrait son bassin, car on devinait aisément que le jeune homme était nu sous cette mince barrière. Avant de le rejoindre, Jean prit l’appareil photo pour immortaliser cette vision qui lui plaisait un peu trop. Marco rouspéta en le voyant s’installer au-dessus de lui, l’objet toujours en mains. — Bordel, mais qu’est-ce que tu vas faire avec ce truc ? — Te prendre en photo, évidement. Jean attrapa sa mâchoire entre ses doigts pour lui arracher un baiser fiévreux. Il laissa son pouce appuyé contre ses lèvres. — J’ai beaucoup d’idées en tête, murmura-t-il avec envie. Je veux capturer ton air béat juste après t’avoir embrassé, ton regard fiévreux pendant que je te chevauche, tes sourcils froncés lorsque tu t’apprêtes à jouir… Entre autres choses. Le visage de Marco fut aussitôt recouvert par les mains que le jeune homme y avait placées dans l’espoir de dissimuler ses rougeurs, lesquelles ne passèrent évidemment pas inaperçues. — Ne te cache pas, s’esclaffa Jean. Je ne te dis pas ça pour t’embarrasser ! Enfin, pas seulement… plaisanta-t-il un peu. C’est juste que je te trouve tellement, tellement beau. — Et toi, alors ? rétorqua l’intéressé. Si tu te voyais… Marco n’avait pas de complexe particulier sur son physique, mais il était d’avis qu’il ne faisait pas le poids contre quelqu’un comme Jean. Le jeune artiste était assurément plus plaisant à regarder que la majorité des gens. Parce qu’il était très beau, bien sûr, mais aussi parce qu’il dégageait énormément de confiance ; celle-là même qui lui donnait l’audace d’oser. Lorsque Jean releva ses hanches pour les aligner au-dessus de son sexe tendu, Marco eut soudain très peur. Mais il comprit, en sentant ses chairs s’écarter sans grand effort, que son partenaire s’était déjà préparé sous la douche. Il appuya ses mains sur son ventre afin de pouvoir bouger plus facilement, bien que cette position s’avéra vite fastidieuse. Alors qu’il ralentissait ses mouvements pour reprendre son souffle, Jean en profita pour redonner un peu d’attention à son appareil photo. En le voyant enchaîner les clichés, Marco regretta que l’objectif soit dirigé dans sa seule direction. Cédant à une pulsion inopinée, il se redressa sur le lit et attrapa l’objet. — Qu’est-ce que tu fais ? s’étonna Jean. — Je te partage mon point de vue. Le châtain poussa un soupir mécontent en sentant le sexe glisser hors de son intimité. Néanmoins, Marco ne l’abandonna pas longtemps ; juste le temps pour lui d’entraîner son partenaire quelques mètres plus loin, avec la ferme intention d’y reprendre leurs activités. Jean comprit le sens de ses paroles lorsqu’il fit face à son propre reflet sur la surface du miroir mural de son appartement. Marco s’était positionné dans son dos, afin de pouvoir lui faire l’amour tout en leur laissant le loisir de s’observer mutuellement. L’idée plut énormément à Jean qui frôla la jouissance, tant cette vision l’excitait. Sans quitter des yeux le reflet de leurs corps qui se mouvaient sensuellement l’un contre l’autre, Marco positionna l’appareil photo contre son œil. En le voyant faire, son partenaire écarta un peu plus les jambes ; histoire de lui offrir un meilleur angle. Le nouveau photographe appuya sur le déclencheur à plusieurs reprises. Les clichés tombèrent les uns après les autres autour d’eux, sans pour autant que les jeunes hommes n’y prêtent attention. Jean avait raison : ce n’était pas tant le résultat qui importait, en fin de compte. Le simple fait de prendre ces photos pendant leurs ébats semblait produire un effet aphrodisiaque. Et même après avoir atteint l’orgasme, le couple mit un certain temps à reprendre son souffle. — À court de flatteries, on dirait ? s’amusa Marco. — Pourquoi cela sonne-t-il comme si je ne les pensais pas ? Il n’y avait aucun reproche dans la voix de Jean ; c’était là une interrogation dont la sincérité prit de court Marco. — Je ne sais pas, s’excusa-t-il un peu penaud. Peut-être… Peut-être parce que j’ai l’impression de ne pas être le seul à qui tu les adresses. — Et à qui d’autre pourrais-je les adresser ? — À tes autres modèles ? supposa Marco. En l’entendant soulever cette hypothèse, Jean inclina la tête afin de pouvoir le regarder par-dessus son épaule. — J’aime croquer, c’est vrai. Pourtant, je sors rarement mon calepin à tout bout de champ, le détrompa-t-il. Mais quand je suis avec toi… Comment dire, hésita-t-il. Mes doigts me démangent. C’est presque physique, tu comprends ? Jean n’exagérait rien ; au contraire. Il avait encore du mal à s’expliquer cette attirance inédite qu’il ressentait envers le beau brun, mais il ne pouvait pas nier son existence. Il aimait le croquer, le peindre, le toucher. Un jour, il aimerait avoir la chance de graver ses traits dans la pierre, dans le marbre, dans les murs et jusque dans le ciel dont Marco avait volé les étoiles. Personne ne l’avait jamais fait vibrer autant, au point que s’en devenait presque inquiétant. Jean se demandait parfois s’il avait le droit de déballer à son modèle préféré toutes ses pensées le concernant, dans l’espoir qu’elles le rassurent sur la place qu’il occupait désormais dans sa vie. Néanmoins, il préférait s’abstenir, de peur de l’effrayer… Mais en croisant son regard dans le miroir, à cet instant, il eut une autre idée. — Je voudrais te peindre sur une toile, lui dit-il alors. Pour te montrer comment mes yeux te voient. Le visage de Marco s’empourpra légèrement. — J’ai hâte de la voir, fit-il simplement.


> œuvre : le jugement dernier, michel-ange (1541)

Marco sentait ses narines picoter. Il fronça le nez, mais il ne parvint pas à retenir un vilain éternuement. Caché par quelques nuages, le soleil s’élevait pourtant haut dans le ciel en cette belle journée de printemps. Et si le vent ne soufflait pas aussi fort, il aurait probablement fait cinq ou six degré de plus. Au vu des aléas météorologiques propres au climat normand, Marco avait jugé plus prudent de s’équiper d’un bon pull pour sortir. Il ne comptait pas s’attarder, mais un coup de froid était vite arrivé. Et le jeune homme était certain d’une chose : celui qu’il attendait ne méritait pas qu’il attrape un rhume par sa faute. Cela faisait déjà quelques minutes que Marco patientait dehors, en face de son ancien lycée. Il y avait une sorte de petite place, devant le bâtiment, avec des arbres et des bancs, comme celui sur lequel l’étudiant s’était installé. Autour de lui, des lycéen‧ne‧s allaient et venaient au rythme de leur emploi du temps scolaire. Marco les observait discrètement avec une certaine nostalgie. Il gardait énormément de souvenirs des années passées dans cet endroit ; des bons, comme des mauvais. C’était probablement ce genre de contradictions qui expliquait l’incommodité que le jeune homme pouvait éprouver lorsqu’il se rendait ainsi dans des lieux notoires qu’il avait eu l’habitude de fréquenter, à un moment ou à un autre de sa vie. Car il échouait toujours à se remémorer les bons moments qu’il y avait passé sans être rattrapé par les mauvais. Et la personne qu’il avait accepté de retrouver ici illustrait à la perfection ce paradoxe regrettable. Suite au message de Romain, Marco avait longuement hésité quant à la réaction qu’il devait adopter. Quelques jours après sa visite chez Ymir, qui s’était (comme toujours) révélée de bon conseil, il avait rassemblé le courage nécessaire pour répondre. La conversation qui en découla fut courte. Romain lui confirma qu’il l’avait bien aperçu en boîte de nuit, ce jour-là, et qu’il avait simplement eu envie de prendre de ses nouvelles. Sans surprise, il proposa rapidement à son interlocuteur de se revoir, s’il était toujours dans le coin. Marco le connaissait suffisamment pour se douter qu’il allait s’aventurer sur ce sujet. Il consentit donc à ce rendez-vous. Il avait beau s’être mentalement préparé à l’idée de revoir Romain, Marco avait l’impression que ses appréhensions pouvaient aisément se lire sur son visage aux traits tendus. Sa seule résignation ne barrait malheureusement pas la porte à son anxiété. Une boule d’angoisse semblait grandir dans sa poitrine au fil des minutes. Le jeune homme commença à étouffer, au point qu’il pria pour que Romain pointe enfin le bout de son nez. Il voulait juste en finir au plus vite. Néanmoins, lorsqu’il reconnu l’intéressé qui s’avançait justement dans sa direction, Marco sentit la boule d’angoisse tripler de volume. Cette fois-ci, il était définitivement en apnée. Le sourire poli qu’il adressa au nouveau venu ressemblait étrangement à une grimace, mais celui-ci ne sembla pas le remarquer. Fidèle à lui-même, Romain n’hésita pas un seul instant avant de lancer la conversation. Il s’intéressa aux études de l’étudiant en psychologie, pris des nouvelles de sa famille, s’enquit des chemins pris par les quelques ami‧e‧s dont il se souvenait vaguement du prénom… Marco répondait brièvement, puis il se contentait de lui retourner la question. Comme l’auraient fait de vieux copains, qui se retrouvaient après s’être perdus de vu pendant de longs mois. Sauf que l’histoire qu’ils partageaient s’avérait un peu plus complexe. — Et sinon, tu vois quelqu’un en ce moment ? demanda alors Romain, l’air de rien. J’ai remarqué que tu étais accompagné, l’autre soir, précisa-t-il. — En quelque sorte, acquiesça prudemment Marco. — En voilà, une drôle de réponse, commenta l’autre en riant. Tu sembles hésiter. C’est pas sérieux, c’est ça ? — Non, je ne dirais pas ça. C’est curieusement très sérieux. Romain n’eut pas l’air de comprendre. Maintenant qu’il avait repris du poil de la bête, Marco en profita pour le détailler. Physiquement, il n’avait pas beaucoup changé : les mêmes boucles blondes, les mêmes yeux couleur noisette, le même air nonchalant. En l’écoutant parler, Marco se rappela ce qui l’avait attiré chez ce garçon ; son calme, son attention, son sourire. Il ne put empêcher son esprit d’opérer une comparaison rapide entre Romain et Jean. Tous deux dégageaient un charme fou dont ils étaient conscients et dont ils profitaient d’une manière ou d’une autre. C’étaient des extravertis, des séducteurs, des esprits libres. En surface, ils partageaient des similitudes évidentes. Et pourtant, les deux garçons n’auraient pas pu être plus opposés l’un de l’autre. Romain était un baratineur, un fabulateur, un manipulateur. Il avait ce besoin presque viscéral de plaire, à n’importe quel prix. Et il usait sciemment de ses charmes pour parvenir à ses fins. Alors que Jean… Jean n’avait pas besoin de tromper son monde pour y exister. Il savait pertinemment quel genre de personne il était et, plus important encore, il en était suffisamment fier pour le revendiquer tout haut. C’était un passionné, un artiste, un mordu. Il était certes charmant, mais il était surtout profondément bienveillant. Une qualité qui faisait cruellement défaut à Romain, quel que soit le masque qu’il portait. Et quand on prenait le recul nécessaire pout s’en rendre compte, son sourire donnait soudainement la nausée. En le voyant faire un pas en avant, Marco se retint de ne pas en faire un en arrière. Car il savait exactement ce que Romain s’apprêtait à lui demander, à mots couverts. — Je ne vois personne de mon côté, si ça t’intéresse… — Je n’ai pas accepté de te revoir pour qu’on se remettre ensemble, trancha Marco. Ça n’a jamais été mon intention. — Mais qui te parle de se mettre ensemble ? Romain prit un air malicieux, lequel se voulait séducteur. Marco ne lui rendit qu’un rictus agacé. — En effet, siffla-t-il en secouant la tête. J’oubliais presque que tu n’étais pas du genre à t’engager. Le blond leva les mains en l’air, paumes ouvertes, un sourire presque innocent aux lèvres. Cependant, Marco ne s’y laissa pas prendre. À cet instant précis, il compris que le jeune homme n’avait pas changé du tout ; il était toujours cet imbécile qui lui avait brisé le cœur et, pire encore, il serait capable de recommencer sans éprouver le moindre remord. Romain était ainsi ; il ne pensait qu’à lui, jamais aux autres. Tout le contraire d’un certain artiste. Et en réalisant qu’il ne faisait que de penser à Jean depuis qu’il était arrivé, Marco comprit qu’il n’avait plus rien à faire ici. Il était temps pour lui de partir. Mais avant cela, il avait certaines choses à dire. — Romain, je dois être honnête avec toi, le prévint-il. Je vais faire court, alors aie au moins la décence de te taire. L’intéressé eut encore le culot de prendre un air étonné. Mais rien n’aurait pu empêcher le flot de paroles que Marco s’apprêtait à lâcher, telle une bombe jetée sur son visage. — Tu m’as menti, affirma-t-il avec humeur. Par omission, c’est vrai. N’empêche que tu t’es quand même bien foutu de ma gueule. J’ai peut-être été naïf, mais je ne le suis pas assez pour penser que c’était moi le fautif dans l’histoire. Tu es celui qui m’a fait du mal. Tu es la raison pour laquelle j’ai mis des mois à m’en remettre. Et je paie encore les frais de tes mensonges. Je ne m’attend pas à ce que t’excuses. Mais je ne veux plus jamais avoir affaire à toi, l’averti-t-il. Notre relation est l’un de mes plus gros regrets. Parce que j’ai gâché un an de ma vie pour toi. Et je refuse de perdre une seconde de plus. À peine Marco eut-il terminé sa tirade qu’il se releva du banc sur lequel il était assis. Ses yeux glissèrent sur le visage de Romain comme s’il n’existait pas et, aussi simplement qu’il était venu, le jeune homme s’en alla. Il ignorait quelle expression pouvait bien arborer celui qu’il laissait derrière lui, mais il ne voulait même pas le savoir, alors il ne se retourna pas. Marco partait le cœur léger, car la boule d’angoisse qu’il ressentait habituellement dans sa poitrine en songeant à Romain avait été remplacée par un grand vide. C’était là tout ce qu’il éprouvait pour lui, désormais. Le jeune homme réalisa qu’il avait eu besoin de cette confrontation afin de tourner la page. Ses doutes, ses questions, ses incertitudes restées sans réponses depuis la fin de cette relation l’avait (bien malgré lui) maintenu attaché au passé. Aujourd’hui, il pouvait enfin lâcher prise. Car il lui suffisait de repenser à la manière dont Jean le regardait pour s’assurer que celui qu’il abandonnait sur ce banc ne pourrait jamais lui offrir quelque chose de comparable. Et puisqu’il n’y avait rien à espérer, il n’y avait plus rien à regretter depuis longtemps. En rentrant chez lui, Marco tomba nez-à-nez avec Siméon, qui enfilait ses chaussures. L’adolescent était visiblement sur le départ. Il informa son grand frère qu’il allait passer un peu de temps chez Jean. Cette fois, il avait même demandé la permission de sortir à sa mère, qui avait évidemment accepté à condition que Siméon ne rentre pas trop tard. En l’entendant mentionner le nom de Jean, Marco sembla réfléchir. — Attend, décida-t-il soudain. Je viens avec toi.


> œuvre : la mort des amants, les fleurs du mal, charles baudelaire (1857)

En ce début de semaine ensoleillé, le campus grouillait de monde. Beaucoup d’étudiant‧e‧s s’étaient installé‧e‧s autour des tables, sur des bancs, ou même sur l’herbe pour profiter des premiers beaux jours de l’année. Mais si l’heure était encore à la détente, cela ne risquait pas de durer ; car d’ici la fin de la semaine, la plupart des universités sonneraient l’ouverture des partiels du second semestre. Leur arrivée rendait fébriles tou‧te‧s celleux qui s’apprêtaient à plancher sur leurs sujets respectifs. On voyait parfois l’ombre d’une fiche de révision, manipulée par des mains un peu tremblantes. Mais la procrastination frappait un bon paquet d’étudiant‧e‧s qui comptaient davantage sur des nuits blanches de dernière minute pour (re)découvrir leurs nombreux cours… Contrairement à certain‧e‧s camarades de sa promotion, Marco ne se sentait pas particulièrement angoissé à l’approche des deux prochaines semaines de partiels qui les attendaient. Après trois ans passés à l’université, il avait progressivement réalisé que, en ce qui le concernait, il était préférable pour lui de relire ses cours au fur et à mesure. En effet, l’étudiant en psychologie gardait un très mauvais souvenir des examens de première année, où son anxiété avait pris des proportions démesurées, l’empêchant trop souvent de dormir. Pas question pour lui de revivre ces semaines chaotiques ; Marco avait donc tenté une autre approche. Cette fois-ci, ses fiches synthèses étaient déjà prêtes et apprises depuis longtemps. Par précaution, le jeune homme s’était préparé un calendrier de révision, mais il n’était pas inquiet. Il pouvait donc, sans la moindre culpabilité, profiter des quelques jours de répit restant pour faire des activités un peu plus agréables que de relire inlassablement des centaines de pages de cours. Cet après-midi, par exemple, il pouvait sereinement se rendre chez Jean, lequel l’avait justement invité à passer du temps ensemble. En ce qui le concernait, l’étudiant en art était au milieu de ses vacances de printemps. L’ESAM adoptait un calendrier différent, puisque ses évaluations de fin de semestre se dérouleraient le mois suivant. Marco savait que cette période serait sans doute très intense pour Jean, ce qui ne leur donnerait pas forcément la possibilité de se voir beaucoup. Il avait donc l’intention de profiter de la présence du jeune artiste avant que celui-ci ne se plonge corps et âme dans des projets ou des révisions de dernière minute afin de valider sa deuxième année. Une fois arrivé à destination, Marco appuya sur le bouton numéro seize. Son geste fut aussitôt suivit d’un long grésillement, signe que l’entrée était déverrouillée. Alors qu’il commençait à monter les escaliers, le jeune homme sentit son téléphone vibrer dans sa poche. Il fut assez étonné de voir que Jean venait de lui envoyer un message, simplement pour l’informer que la porte de son appartement était déjà ouverte. En voilà, une précision étrange. L’artiste se trouvait-il au beau milieu d’un autre projet artistique encombrant ? Sans plus y songer, Marco poursuivit son ascension jusqu’au troisième étage. Face au logement numéro seize, il prit tout de même la peine de frapper, pour annoncer son arrivée, puis il tourna la poignée. Il ouvrit la porte en grand, mais lorsque ses yeux se posèrent sur Jean, le nouveau venu marqua un temps d’arrêt. Deux secondes plus tard, Marco entra dans la pièce, referma vivement la porte derrière lui et ne manqua pas de tourner le verrou à double tour. Le dos appuyé contre le battant, il prit le temps d’analyser la situation avant d’ouvrir la bouche. — Jean, commença-t-il prudemment. Je peux savoir où sont… Tu sais… Où sont tes vêtements ? souffla-t-il enfin. — Dans les tiroirs de ma commode, j’imagine, répondit le principal intéressé d’un air (presque) innocent. Pourquoi ? Quoi qu’à peine surpris par cette réponse, Marco prit néanmoins une longue inspiration. Face à lui, sur le lit, Jean était négligemment allongé sur son ventre dans le plus simple appareil. Et il ne semblait guère pressé de remédier à cette apparence pour le moins lascive. Un sourire charmeur aux lèvres, la tête calée entre ses bras croisés, le jeune homme observait son invité avec une telle instance qu’on devinait aisément quel était l’objectif de ce petit manège. Marco y songea, lui aussi, et cette perspective ne pouvait évidement que le ravir. Néanmoins, la situation était tant indécente qu’il eut l’irrésistible besoin de vérifier qu’il n’hallucinait pas. Marco s’avança vers le lit à pas mesurés, puis il fit courir une main le long de la colonne vertébrale de Jean, lequel continuait de guetter ses gestes. Les doigts effleurèrent la peau nue de son dos, de ses hanches, de ses cuisses. Mais ils s’attardèrent plus particulièrement sur ses fesses, et sur l’orifice qui s’y trouvait à peine caché. Marco pressa son index et son majeur contre l’intimité de Jean. En les voyant s’y enfoncer sans rencontrer la moindre résistance, il confirma son hypothèse : le châtain s’était encore préparé pour lui. — T’es vraiment incorrigible, grogna-t-il pour la forme. Marco sentit le sourire coquin de Jean contre ses lèvres, lorsqu’il se pencha pour l’embrasser fiévreusement. Mais plus les doigts de son partenaire caressaient l’extrémité de son rectum, plus le châtain montrait des signes d’impatience. — Dépêche, gémit-il en arquant davantage son dos. — Non, décida Marco d’un ton sans appel. Surpris par son aplomb, Jean chercha à croiser le regard de son beau brun. Or, celui-ci s’était déjà positionné au-dessus de lui, le visage enfuit dans sa nuque, de sorte qu’il ne pouvait plus le voir sans risquer un terrible torticolis. Marco retraça avec sa bouche le même chemin qu’avaient pris ses doigts, quelques instants plus tôt. Il déposa une pluie de baisers humides sur chacune des vertèbres qu’il rencontra, jusqu’à ce que son menton effleure son sacrum et son coccyx. Les mains de Marco se posèrent alors sur les fesses qui le narguaient de leur vulnérabilité depuis son arrivé. Avec une satisfaction évidente, il prit le temps d’en palper la peau blanche qui rougissait aussitôt sous la simple pression de ses doigts. De son côté, Jean restait étonnamment silencieux. L’écho de sa respiration agitée était le seul son quittant la barrière de ses lèvres. Celui qui ne tenait habituellement pas en place semblait pourtant docile, quoi qu’on devinait ses sens en alerte. Il fallait rappeler que le jeune homme s’était lui-même mis dans cette situation, laquelle s’avérait cependant un peu différente de son plan original… Il voyait généralement le sexe comme le moyen d’assouvir un désir, une pulsion, un besoin sans se prendre la tête. Il avait l’habitude des ébats passionnés, où l’empressement était le maître mot. Marco en était conscient. Mais aujourd’hui, il comptait bien le familiariser à la frustration, et lui montrer qu’elle pouvait avoir du bon. Avec son assurance qui frôlait les sommets, Jean avait le don de le rendre un peu plus fou à chacune de ses frasques. Et c’était tout naturellement que Marco tenait dur comme fer à ce que la réciproque soit aussi vraie. Quoi de mieux pour cela que de lui faire expérimenter la brusque apothéose d’un plaisir paresseux ? Marco était persuadé que personne n’avait jamais osé dénié à Jean son orgasme ; pas même ce dernier. Ce serait pour lui une première fois dont il était ravi d’avoir la responsabilité, tant elle promettait d’être délectable. Quand à la manière dont il allait s’y prendre pour mettre l’artiste dans tous ses états, Marco avait bien sa petite idée… Il commença par embrasser le creux de ses cuisses, dont la peau était aussi fine que sensible. Ses propres mains empoignaient toujours fermement les fesses de Jean, qui regagnèrent rapidement son entière attention. N’écoutant que son instinct le plus primaire, Marco les mordilla gentiment entre ses dents : juste assez pour l’exciter, mais pas pour lui faire mal. Les morsures étaient si légères qu’elles s’estompaient quelques secondes plus tard seulement. Afin de remédier à cette lacune, Marco s’appliqua à former une ribambelle de suçons qui seraient les témoins de son passage. Les minutes passaient, et Jean commençaient à trouver l’attente un peu longue. En le voyant remuer ses hanches, Marco secoua la tête d’un air réprobateur. L’impatience de son partenaire lui valut une petite tape sur le derrière, laquelle eut le mérite de le laisser pantois. Marco en profita pour passer à la suite des réjouissances ; car le programme qu’il avait imaginé ne faisait que débuter. Ses mains écartèrent les deux masses charnues qui constituaient ses fesses, assez franchement pour étirer le pli qui les séparait habituellement. Jean sentit d’abord un souffle chaud s’écraser contre son intimité, qui fut presque aussitôt suivit par la moiteur d’une bouche. Au premier coup de langue, il laissa échapper un gémissement étranglé. C’était, encore une fois, une pratique sexuelle que Jean n’avait jamais essayée, dans un sens comme dans l’autre. Il en avait entendu parler, bien sûr, et savait que l’idée de poser ses lèvres sur cette partie de l’anatomie humaine en rebutait plus d’un‧e. Ce n’était visiblement pas le cas de Marco, qui semblait très concentré sur sa tâche. L’espace d’un instant, Jean se demanda s’il avait déjà de l’expérience en la matière, mais sa propre méconnaissance du sujet ne lui permettait pas d’en juger. Ce qu’il savait, en revanche, c’était qu’il avait terriblement envie de jouir. Certain qu’une double stimulation serait plus efficace, Jean redressa légèrement son bassin afin de pouvoir y glisser une main. En voyant qu’il essayait de se toucher, son partenaire intercepta habilement son poignet. — Reste tranquille, tu veux ? — Putain, Marco. S’il te plaît… Mais son beau brun resta sourd à ses supplications. Par précaution, il attrapa les deux poignets de Jean qu’il bloqua d’une main dans le creux de son dos, au cas où il lui viendrait à l’idée de recommencer. Marco retourna ensuite à sa tâche, sans jamais perdre une miette des réactions de Jean qui avait l’impression de se faire dévorer tout entier. Ce fut d’autant plus le cas lorsqu’il sentit le bout de la langue de son partenaire forcer l’entrée de son intimité pour s’y enfoncer. — Bordel, grogna Jean. Il crut entendre Marco pouffer derrière lui, mais il n’eut pas le loisir de s’en offusquer car, déjà, celui-ci repartait à l’assaut de son corps. Jean n’avait aucune idée du temps qu’il passa à choyer sa zone la plus sensible, tant chaque seconde lui paressait durer une éternité. Marco ne s’arrêta pas avant de sentir les hanches de son partenaire trembler contre sa bouche. Il pressa deux doigts contre l’intimité de Jean, pour vérifier une dernière fois que celui-ci était suffisamment dilaté. Au vu du son qu’il laissa échapper, le jeune homme était plus que prêt. Marco retira rapidement les vêtements qu’il portait depuis le début et dans lesquels il commençait à avoir sérieusement chaud. Avant de poursuivre, il prit également la peine d’enfiler un préservatif. Conscient qu’ils allaient enfin passer à l’étape qu’il attendait depuis si longtemps, Jean avait relevé ses hanches qu’il pressait fiévreusement contre l’entrejambe de Marco. En dépit de sa propre excitation, ce dernier s’amusait encore à faire languir son partenaire en retardant le moment de la pénétration. Lorsqu’enfin, il aligna son sexe tendu face à l’intimité de Jean, celui-ci vit des étoiles. Marco s’enfonça lentement, très lentement en lui, mais il s’enfonça jusqu’au bout, comme pour laisser à Jean le loisir d’en ressentir chaque centimètre. Les yeux clos, celui-ci retient sa respiration au moment précis où ses fesses heurtèrent les hanches de son partenaire. Marco marqua alors un temps d’arrêt, profitant de la satisfaction de savoir son sexe enfouit au plus profond de lui. L’orgasme de Jean les surpris tous les deux, tant il fut soudain, car c’était la première fois qu’il jouissait grâce à la seule stimulation interne. Lorsque les tremblements de son corps se furent calmés, Marco l’aida à se retourner sur le dos pour qu’ils puissent se faire face. Sans échanger un seul mot, les deux jeunes hommes partagèrent un même fou rire, puis il retournèrent à leurs affaires. Après leur seconde apothéose, Marco se laissa tomber sur Jean qui l’entoura de ses bras, peinant lui aussi à reprendre son souffle. Il y avait quelque chose de particulier, dans cette étreinte, comme une intimité qui n’avait rien de sexuel. Il y avait quelque chose qui, inconsciemment, poussa Jean à murmurer trois petits mots. Il les avait soufflé si bas qu’il n’était même pas certain d’avoir été entendu. Mais lorsqu’il sentit le corps de Marco se crisper contre son cœur, il comprit qu’il venait certainement de se mettre dans de beaux draps.


> œuvre : l'angoisse, advard munch (1894)

Jean regardait à travers la fenêtre de la salle de cours. Depuis qu’il était entré, il avait gardé la même position : le visage tourné à quatre-vingt-dix degrés, une main soutenant son menton et les yeux à demi-clos. On pouvait presque voir l’aura morose qui émanait de son corps et qui s’assombrissait à chaque fois qu’il poussait un nouveau soupir… Mais cette fois-ci, s’en fut trop pour Annie. — Bordel de merde, Jean, mais qu’est-ce qui t’arrive ? — Tu tiens vraiment à le savoir ? s’étonna-t-il. — Non, mais tu soupires tellement fort que ça m’empêche de dormir, ronchonna-t-elle avec sarcasme. Et je préfère encore écouter tes lamentations que les bégaiements de ce guignol. Le guignol en question n’était autre que le trentenaire chargé de leur prodiguer des cours d’anglais qui possédait malheureusement le charisme d’une huître. À l’approche de la fin de l’année universitaire, son seul mérite restait sa capacité étonnante à endormir son auditoire en un temps record. — C’est Marco, souffla Jean. Je crois qu’il m’évite. Annie se retint de lever les yeux au ciel. Évidement, songea-t-elle. Ces derniers temps, tous les changements d’humeur de son ami étaient liés de près ou de loin à ce garçon aux taches de rousseur qui avait pris tant de place dans sa vie. — Et qu’est-ce que tu as fait, cette fois ? — Je suis amoureux, Annie. Suite à cette confession inattendue, la jeune femme marqua un silence. En le voyant s’éterniser, Jean soupira de plus belle. — Dis quelque chose. Ça devient gênant, là. — Laisse-moi digérer l’information, merde. C’est assez inédit, comme situation. T’es sûr d’être vraiment amoureux ? Jean poussa un énième soupir. L’autre jour, il avait adressé ces trois petits mots à Marco sans prendre le temps d’y réfléchir, il l’avouait volontiers. Il l’avait fait inconsciemment, avec un naturel dont il se trouvait le premier étonné. Il aurait pu blâmer la douceur de leurs ébats ou la béatitude post-orgasmique, mais il savait que son cœur était au bon endroit. Cette déclaration n’était pas prévue au programme, et pourtant, cela ne changeait rien à sa valeur. Ces trois petits mots, Jean les pensait vraiment. Il en comprenait le sens, les enjeux et les implications qu’ils auraient sur sa relation avec Marco. Et s’il regrettait de les avoir prononcés, c’était uniquement parce qu’il sentait que son beau brun n’était pas encore prêt à les entendre. — C’est drôlement bizarre, d’être amoureux. — Et tu n’as encore rien vu, lui garantit Annie. Cette fois-ci, les deux jeunes gens soupirèrent en même temps. À ce train-là, iels finiraient par causer une tempête. — Désolée, fit Annie, je crois pas être la mieux placée en matière de thérapie de couple. Armin fait genre quatre-vingt pourcent du boulot dans notre relation, avoua-t-elle. Il voit un problème, et l’instant d’après, il trouve une solution. — Tu me donnes presque envie de te le piquer… — N’y pense même pas. C’est pas toujours facile, l’amour, reprit-elle plus sérieusement. Mais si t’es vraiment piqué, alors je suis contente pour toi. J’espère que ça s’arrangera, avec ton Marco. Parce qu’il a l’air de te rendre sacrément heureux. Annie toisa son ami et son allure de chien abattu. — Enfin, la plupart du temps, se corrigea-t-elle. Quand leur chargé de travaux dirigés daigna enfin mettre fin à son cours, Jean se dépêcha de rassembler ses affaires. Il salua Annie, puis il s’éclipsa dans les couloirs de l’école supérieure d’arts et médias. Le vendredi soir, c’était le jour où Madame Fontenelle tenait son atelier de modèle vivant. Et même si son fils lui causait actuellement quelques tracas, le jeune artiste n’aurait manqué cela pour rien au monde. Ce rendez-vous hebdomadaire, c’était son petit havre de paix. Et maintenant qu’il y songeait, c’était aussi l’endroit où il avait rencontré Marco pour la première fois, des mois auparavant. Jean arriva (comme d’habitude) en retard. Il se faufila une fois de plus par la porte de derrière et s’installa juste à côté de Madeleine, qui lui avait encore gardé une petite place. Tout en lui murmurant les quelques informations qu’il avait manqué, la pâtissière glissa vers lui une petite boîte remplie de biscuits. Jean se servit avant d’attaquer son croquis. Du coin de l’œil, sa voisine l’observa briser sa mine à deux reprises. — Toi, tu as le coup de crayon des mauvais jours. Des ennuis avec ton beau brun ? devina-t-elle. Le jeune homme acquiesça mollement. Il vérifia que Madame Fontenelle ne laissait pas traîner ses oreilles dans les parages avant de se confier à Madeleine. — Je lui ai dit que je l’aimais. — Oh ! Mais c’est merveilleux. — Oui, mais… Ça lui a fait peur. — L’amour fait toujours un peu peur. — C’est plus compliqué que ça, soupira Jean. Il marqua un arrêt, essayant de trouver les bons mots. — Je pense qu’il a peur d’être vulnérable, expliqua-t-il. Je pense que quelqu’un a déjà profité de son amour pour lui faire du mal. Je comprend ses réticences et je les respecte, bien sûr. C’est pour ça que je n’ai pas envie de le brusquer. Parce que je ne veux pas lui faire du mal à mon tour. Mais en même temps… Je ne sais pas quoi faire. J’ai peur qu’il me repousse. Madeleine appuya le bout de son crayon contre son menton. — Tu ne pourras pas le protéger de tous les maux, Jean. La douleur fait aussi partie de la vie, lui affirma-t-elle. On peut s’en cacher pendant un temps, mais il arrive un jour où on doit la surmonter et avancer. Il faut savoir se faire un peu mal pour pouvoir être heureux. Et parfois, il faut faire un peu mal à celleux qu’on aime pour les aider à être heureux·ses. — Et si je lui fait trop mal ? s’inquiéta Jean. — Je ne pense pas que tu en arrives là, du moment que tu restes honnête avec lui et avec toi. Le plus important, c’est de toujours se dire ce qu’on a sur le cœur, le rassura Madeleine. Jean sortit de cet atelier l’esprit un peu plus léger qu’à son arrivée. Rien n’avait vraiment changé, autour de lui, mais il savait qu’il avait le pouvoir d’y remédier. Car s’il acceptait de donner à Marco tout l’espace dont il aurait besoin, il refusait pour autant de laisser la distance s’installer entre eux. Le silence, c’était le pire traitement qu’on pouvait offrir à cellui qui gardait espoir. Jean pouvait supporter l’attente, mais il avait besoin d’une garantie, d’une explication, d’une promesse. Et pour ce faire, il avait besoin de voir Marco. Le souci, c’était que ce dernier se montrait très distant depuis leur dernière rencontre. Les deux jeunes hommes s’envoyaient encore des messages, seulement les réponses de Marco tardaient souvent à venir. L’étudiant en psychologie avait avancé que ses examens lui prenaient beaucoup de temps et d’énergie, mais n’importe qui aurait pu deviner qu’il ne s’agissait là que d’un prétexte. S’il voulait vraiment avoir une conversation sincère avec lui, Jean allait donc (une fois de plus) devoir forcer le destin en sa faveur. À travers les quelques nouvelles que Marco lui donnait encore, le jeune artiste pouvait se faire une idée du programme de ses examens. Il savait, par exemple, que les étudiant‧e‧s de troisième année devaient plancher sur un écrit le lundi après-midi suivant. Aux alentours de quinze heures, Jean était déjà adossé le long d’un mur, juste devant la sortie du bâtiment réservé à l’UFR de Psychologie. Les premier‧e‧s candidat‧e‧s commençaient déjà à sortir après avoir rendu leur copie. Jean levait de temps en temps les yeux de son téléphone pour scruter la porte, mais il pressentait que Marco ne quitterait pas l’amphithéâtre avant la toute fin de l’épreuve. Les minutes passèrent par dizaines et, en effet, le jeune homme tarda à pointer le bout de son nez. Jean eut le temps de voir défiler la quasi-totalité de la promotion avant de croiser le regard de celui qu’il attendait depuis près d’une heure. Contrairement à ce qu’il s’était figuré, Marco n’eut pas l’air très étonné de le trouver là, à la sortie de son UFR. Sans doute commençait-il à trop bien connaître Jean, au point de savoir que celui-ci ne tenait pas en place lorsqu’il était troublé. Les deux jeunes hommes se saluèrent gauchement, sans vraiment se regarder dans les yeux. Puis ils firent quelques pas ensemble, le long de l’enceinte du campus, en quête d’un coin plus tranquille où ils pourraient discuter plus librement. — Je sais que j’abuse de me pointer ici, lâcha d’emblée Jean. Je sais que t’es au milieu de tes examens. Je sais que t’as d’autres préoccupations que moi en ce moment. C’est juste… Il s’interrompit, lui-même surpris par la nervosité qui faisait trembler sa voix. Jean ferma les yeux un instant et, pour se calmer un peu, il s’éclaircit la gorge avant de poursuivre. — J’ai pas l’habitude de ressentir ce genre de choses. Cette situation m’angoisse, moi aussi, avoua-t-il, et… J’ai besoin d’en parler avec toi. J’ai besoin de comprendre où on va. Il osa enfin plonger ses yeux dans ceux de Marco, qui restait sans voix, mais qui semblait pendu à ses lèvres. Plus ou moins inconsciemment, sa main attrapa celle de son vis-à-vis et la serra. Jean y trouva le courage d’ouvrir pleinement son cœur. — Ce que je t’ai dit, l’autre jour, c’était pas des paroles en l’air, lui promit-il. J’avais pas prévu de te le dire, j’avais pas prévu de te piéger comme ça ; c’est sorti tout seul, c’est vrai, et j’en suis désolé, mais je le pensais vraiment. Je veux construire une relation sérieuse avec toi, Marco. Je veux continuer de passer du temps avec toi et me dire qu’on a un avenir ensemble. Je sais que ça te fait flipper, et même si je ne sais pas exactement pourquoi, je ne t’en voudrais jamais pour ça. Tes peurs, je les comprend, je les accepte, je les respecte. Mais ce que je ne supporte pas, c’est que tu t’éloignes sans un mot. Marco hocha fébrilement la tête. — C’est moi qui suis désolé. Tu n’as absolument rien à te reprocher, lui assura-t-il. Je… Je ne voulais pas t’éviter. C’est un réflexe, chez moi. Quand je t’ai entendu me dire ces mots, l’autre jour… J’étais heureux, bien sûr. Et puis, j’ai senti mon corps se braquer, j’ai vu défiler devant moi tous ces mauvais souvenirs que j’ai associé à l’idée même d’aimer quelqu’un, et… J’aimerais pouvoir les oublier, j’aimerais pouvoir tout recommencer, seulement ce n’est pas aussi simple. J’ai peur de l’amour, reconnu-t-il enfin d’une voix tremblante. Et là, maintenant, je ne sais pas quoi faire du nôtre. Jean aurait très bien pu être blessé par cette dernière réplique. Un‧e autre que lui se serait probablement vexé‧e à l’idée même que ses sentiments puissent être considérés comme un fardeau à porter, un poids à traîner. Mais plutôt que d’éprouver de la douleur ou du chagrin, Jean sentit son cœur se gonfler d’espoir. Car Marco avait parlé de leur amour ; c’était un mot, un détail, une broutille qui changeait pourtant tout. En le nommant ainsi, le jeune homme ne désignait pas uniquement l’amour que Jean lui avait déclaré, mais aussi celui qu’il lui portait. Marco venait, plus ou moins inconsciemment, de lui avouer que le sentiment était réciproque. Une déduction tout à fait logique quand on comprenait qu’il avait davantage peur de tomber amoureux que d’être aimé. Or, pour ressentir une telle angoisse, ne fallait-il justement pas se sentir tomber ? Jean n’était pas sans ignorer que le chemin qui restait à parcourir s’annonçait encore long et semé d’embûches. Néanmoins, il avait l’intime conviction qu’ils pourraient y arriver, ensemble, car la montagne à gravir lui semblait désormais beaucoup plus petite. Et parmi tous les mots qu’ils s’échangèrent, ce fut cette idée qu’il choisit de retenir. — Tu n’as pas à me répondre tout de suite, assura Jean. Je peux attendre que tu sois prêt. Je te promets de te laisser tout le temps dont tu pourrais avoir besoin. Mais en contrepartie, tu dois me promettre de ne pas me repousser. Marco hocha de nouveau la tête, un faible sourire aux lèvres, et Jean sentit un poids quitter sa poitrine. Il poussa une longue expiration, les yeux clos. Leurs fronts se retrouvèrent naturellement pressés l’un contre l’autre. Puis, pour sceller leur promesse, Jean déposa un baiser sur les doigts de Marco.


> œuvre : la grande vague de kanagawa, katsushika hokusai (1831)

Armin freina avec un temps de retard. La voiture rencontra un peu trop brusquement le relief d’un dos d’âne, mettant à mal ses suspensions vétustes. Drôlement secoué‧e‧s, les occupant‧e‧s du véhicule rouspétèrent contre leur conducteur qui se contenta d’une moue désolée. Pour sa défense, le jeune homme connaissait très mal le quartier dans lequel se déroulait la soirée qu’iels essayaient de rejoindre. Et si ses trois passager‧e‧s ne perdaient pas une occasion pour se plaindre de son sens de l’orientation désastreux, aucun‧e d’entre elleux ne s’était avéré‧e suffisamment malin‧e pour lui indiquer clairement la route à suivre. Une véritable équipe de bras cassés ! À force de ratisser les rues du coin, Armin parvint enfin à identifier de quel pavillon s’élevait la musique qu’on entendait raisonner dans le voisinage. Il fit un dernier tour de quartier pour trouver une place de stationnement, puis il coupa enfin le contact avec un soupir de soulagement. Les jeunes gens sortirent du véhicule, mimant pour certain‧e‧s des mouvements d’étirement volontairement exagérés. Armin leva les yeux au ciel face au cinéma de Jean et de Hitch. — Dépêchez-vous, bordel. On se les pèle, râla Annie. Se pliant de bonne grâce à cette injonction, les jeunes gens se mirent en marche. Une paire de minutes plus tard, iels retrouvèrent le pavillon d’où s’échappait le rythme d’une musique en vogue. Armin se chargea de sonner à la porte, puis de confier à l’organisateur de la soirée les collations qu’iels avaient apportées en guise de frais de participation. À cause de leurs déambulations et de leurs détours, le groupe n’était pas vraiment arrivé en avance. De nombreux‧ses fétard‧e‧s avaient déjà investi les lieux, des canapés du salon à la dernière chaise de la salle à manger. Mais ce fut en remarquant la présence d’un certain brun, accoudé au comptoir de la cuisine, qu’Annie se pencha vers l’oreille de son petit-ami. — Tu ne m’avais pas dit qu’il serait là, lui reprocha-t-elle. — Je n’en savais rien, se défendit Armin. Je n’en ai pas parlé avec lui. Il est probablement venu avec Ymir. Comme pour appuyer ses dires, la jeune femme fit son apparition aux côtés de Marco, accompagnée d’Historia. — Ça ne fait rien, les rassura aussitôt Jean. On n’est pas du tout en froid, vous savez. On se parle, on se voit… — Peut-être, ronchonna Annie, mais je sens bien que l’ambiance est un peu différente entre vous. Le but de cette soirée, c’était aussi de te changer les idées. Quand bien même la jeune femme avait raison, son ami ne le lui avoua pas. Suite à son échange avec Marco, à la sortie de ses examens, les deux jeunes hommes avaient repris le cours normal de leur relation. Enfin, presque. Car il y avait une retenue nouvelle entre eux qui témoignaient du respect mutuel de leur promesse. Même s’ils s’échangeaient quotidiennement des messages, même s’ils se voyaient régulièrement dans son appartement, Jean offrait un minimum de distance à Marco. Il tempérait sa prise d’initiative ainsi que ses extravagances habituelles. À vrai dire, ils n’avaient pas refait l’amour depuis le jour où Jean avait accidentellement déclamé le sien. Néanmoins, ce léger trouble qui subsistait entre eux ne devrait pas les empêcher de passer une bonne soirée ensemble. Du moins, Jean l’espérait sincèrement. Et pour s’en assurer, il alla directement le vérifier auprès du principal intéressé. Marco parut un peu étonné de le voir s’avancer, mais il ne laissa transparaître aucun embarras lorsqu’il les salua, lui et Ymir. Puisqu’il était face au bar, Jean en profita pour se servir un verre de quelque chose. Tou‧te‧s trois discutèrent un peu, par dessus le vacarme ambiant. Et même s’il s’efforçait de ne pas penser au pire, Jean ne tarda pas à remarquer que Marco montrait des signes d’inconfort. Incertain, le jeune artiste se pencha vers son oreille pour en avoir le cœur net. — Ça t’embête que je sois là ? — Pas du tout. Je suis content de te voir. — T’es sûr ? Parce que tu as l’air… tendu. — Merde, fit Marco. Ça se voit tant que ça ? Il se passa une main sur la nuque, l’air ennuyé. — En fait, ce n’est pas toi le problème… Jean réalisa qu’il fixait un point situé derrière lui. Sans brusquerie, il jeta discrètement un œil par dessus son épaule pour comprendre ce que Marco lui désignait silencieusement. De toute évidence, il devina qu’il ne devait pas s’agir de quelque chose, mais de quelqu’un. Dans le salon, les yeux de Jean tombèrent justement sur une tête blonde aux cheveux légèrement bouclés. Le jeune homme en question était entouré de plusieurs personnes, mais même au milieu de ce groupe, il attirait aussitôt l’attention. La faute à son sourire charmeur ou à son air décontracté, sans doute, qui lui permettaient de mener aisément la conversation. Mais quand bien même cette dernière semblait passionnante, les yeux noisettes du jeune homme n’arrêtaient pas de regarder en direction de Marco. Jean n’avait jamais vu ce garçon de sa vie, il en était certain. Mais s’il ignorait son identité, ce n’était visiblement pas le cas de son beau brun. Et malheureusement pour cet inconnu, ses multiples œillades appuyées n’étaient pas du tout appréciées de leur destinataire. Comprenant que ce petit cirque pourrait durer très longtemps, Jean proposa à Marco d’aller prendre l’air dans le grand jardin qu’il avait aperçu en arrivant. Puisqu’il y faisait un peu frisquet, en raison de l’heure tardive, le petit groupe trouva facilement un coin d’herbe où s’asseoir. Armin, Annie et Hitch les y rejoignirent un peu plus tard, apportant quelques bouteilles de bière avec elleux. Iels discutèrent gaiement tout en étanchant tranquillement leur soif. Jusqu’à ce qu’Ymir donne un coup de coude à Marco, attirant son attention sur l’arrivée d’un certain blondinet dans les parages. Jean vit le visage de son beau brun se crisper lorsque ses yeux rencontrèrent ceux du jeune homme, qui n’avait pas l’air de vouloir le lâcher. Son manège commençait sérieusement à agacer Jean, qui se doutait bien que cet imbécile partageait, d’une façon ou d’une autre, un passé commun avec Marco. Et s’il devait parier, il aurait probablement misé sur cet ancien petit-ami dont la relation lui avait fait plus de mal que de bien. Franchement jaloux, Jean se pencha vers Marco. — Besoin d’aide pour t’en débarrasser ? Le brun se tourna vers lui, visiblement intrigué. — Qu’est-ce que tu as en tête ? souffla-t-il. Jean vida d’un trait le reste de son verre. Puis, sans quitter Marco des yeux, il vint s’installer à califourchon sur ses cuisses. Armin et Annie restèrent bouches bées, tandis qu’Hitch et Historia les sifflèrent avec un air amusé. Quant à Ymir, elle zieuta discrètement en direction du jeune homme aux boucles blondes, lequel n’avait (évidement) rien manqué de la scène. — On dirait que ça marche, leur fit-elle savoir. Ce simple constat ne suffit pas à satisfaire Jean, qui pouvait sentir le poids de son regard sur eux. Et il entendait bien lui faire comprendre que Marco était désormais hors de sa portée. — Embrasse-moi, murmura-t-il à son attention. La dernière syllabe manqua d’être étouffée par les lèvres qui s’écrasèrent aussitôt sur les siennes, pour débuter ensemble un ballet passionné. Les yeux clos, leurs propriétaires laissèrent leurs corps se découvrir comme s’ils avaient été séparés des semaines durant, alors que cette retenue qui existait entre eux ne datait que de quelques jours. Les doigts de Jean s’accrochèrent aux épaules et aux cheveux de son partenaire ; ceux de Marco se perdirent sur ses cuisses, ses hanches, sa taille. C’était comme faire l’amour tout habillés. Chaque seconde passée à respirer était une seconde de perdue pour s’aimer. Lorsqu’ils se détachèrent enfin l’un de l’autre, ils étaient tous deux à bout de souffle. Marco cligna des yeux plusieurs fois, comme s’il était surpris de se réveiller dans le monde réel. Réalisant qu’ils venaient de se donner en spectacle, le jeune homme sentit son visage s’empourprer. Il enfouit aussitôt celui-ci contre l’épaule de Jean. L’espace d’un instant, il avait complètement oublié l’endroit où il se trouvait et les gens qui l’entouraient. Un peu sonné‧e‧s, celleux-ci restèrent un long moment sans faire le moindre commentaire. — S’il vous prend l’envie de recommencer, par pitié, prenez une chambre, les conjura finalement Annie. La déclaration de la jeune femme fut suivie d’un fou rire nerveux collectif. De son côté, Marco se garda bien de leur avouer qu’il avait un début d’érection… Pendant que les autres avaient déjà trouvé de nouveaux sujets de discussion, il prit quelques minutes pour calmer ses ardeurs naissantes. Heureusement pour lui, la présence de Jean sur ses cuisses empêchaient leurs ami‧e‧s d’y regarder de trop près. Mieux encore, le responsable de son trouble ne semblait pas non plus avoir remarqué son léger inconfort, puisqu’il n’y fit aucune allusion. En revanche, Jean ne quitta pas ses jambes de la soirée. Et même s’il n’y avait aucune raison pour leur petit manège de durer aussi longtemps, aucun d’entre eux n’allait se plaindre de cette position plus qu’agréable. Vers deux ou trois heures du matin, plusieurs fétard‧e‧s avaient déjà abandonné les lieux et la soirée commençait vraiment à s’essouffler. Le petit groupe décida qu’iels en avaient suffisamment profité et qu’il était temps, pour elleux aussi, de rentrer. Jean se releva, quittant ainsi les cuisses de Marco qui eut soudainement froid. En se redressant à son tour, il grimaça sous l’effet des fourmillements qu’il ressentait dans ses jambes, rendues cotonneuses sous le poids de Jean. Une fois ces picotements passés, les deux jeunes hommes suivirent leurs ami‧e‧s qui ne les avaient pas attendu pour rentrer à l’intérieur, car certain‧e‧s voulaient faire un tour aux toilettes avant de partir. Alors qu’ils remontaient le jardin pour les rejoindre, un certain blondinet dont ils avaient presque oublié la présence se dressa sur leur chemin. — Hey, Marco ! s’exclama-t-il en souriant. Le susnommé eut aussitôt un mouvement de recul face à la main qui s’apprêtait, l’air de rien, à se poser sur son épaule. — Ne me touche pas, siffla-t-il. Je croyais avoir été suffisamment clair avec toi, Romain, pour te faire comprendre que je ne voulais plus jamais être confronté à ta personne. Jean constata que le fameux Romain ne sembla pas apprécier la réaction franchement sèche de Marco. Le pauvre garçon n’avait visiblement pas l’habitude qu’on lui dise non. Une seconde plus tard, il essaya déjà de détendre l’atmosphère. — Je ne te pensais pas si rancunier ! Et puis, c’était il y a vachement longtemps, toute cette histoire, argua-t-il en souriant. On peut quand même rester potes, tu crois pas ? Face à sa manière de toujours dédramatiser les choses, Marco eut un rire profondément jaune. Romain lui prouvait, une fois de plus, qu’il n’avait pas changé. Derrière lui, le groupe de personnes avec qui il avait passé la soirée ne se gênaient pas pour observer la scène avec curiosité. Iels voulaient du spectacle ? Marco allait leur en donner. Il fit un pas vers Romain, un doigt accusateur pointé dans sa direction. — J’ai trouvé quelqu’un qui m’aime sans me mentir. Tu saisis ? Quelqu’un qui ne m’a jamais pris pour acquis et qui continue de me le prouver tous les jours. Quelqu’un qui apaise mes angoisses au lieu de les nourrir. Tout ce que tu étais incapable de faire, en somme, l’accusa-t-il. Il n’y a plus qu’une seule chose que j’attends de toi : c’est que tu sortes de ma vie. Te voir agiter la queue dès que j’entre dans une pièce, ça commence à me gaver. Alors trouve-toi vite un autre imbécile à baratiner, parce que moi, j’ai assez donné. Marco attrapa la main de Jean dans la sienne et l’entraîna à l’intérieur du pavillon, laissant derrière eux un Romain incrédule. Lui-même un peu sonné, Jean se contenta de hocher la tête lorsque son beau brun lui demanda s’il pouvait le ramener chez lui. Ymir et Historia repartirent donc ensemble, tandis que le reste du groupe se serra dans la voiture d’Armin. Arrivé devant la maison des Bodt, Jean fit savoir aux autres qu’il revenait, et s’élança à la suite de Marco. Il le rattrapa et l’embrassa longuement avant de le laisser partir. Puis il reprit sa place à l’intérieur du véhicule, l’esprit drôlement étourdi. — Au cas où tu te poserais encore la question, je te le confirme : t’es bel et bien piqué, déclara Annie.


> œuvre : il pleure dans mon cœur, paul verlaine (1874)

Ce matin-là, Marco s’éveilla avec la désagréable impression de ne pas avoir assez dormi. Bien que l’envie de continuer sa nuit était grande, il coupa la sonnerie stridente de son alarme. Le jeune homme se redressa en position assise sur son lit, il étira ses membres amorphes, puis il se résolut enfin à sortir des couvertures. Une fois ses vêtements enfilés, Marco descendit au rez-de-chaussée pour prendre son petit-déjeuner. Dans la cuisine, il retrouva Siméon qui n’allait pas tarder à partir pour le collège. Il ébouriffa gentiment les cheveux de son jeune frère qui rouspéta pour la forme. Siméon suivit Marco des yeux, alors que celui-ci se préparait son chocolat chaud quotidien. Le jeune homme ne remarqua son regard insistant qu’une fois installé en face de lui. Perplexe, ses sourcils se haussèrent en une moue curieuse. — T’étais bourré, quand t’es rentré cette nuit ? — Pas du tout, répondit Marco. Pourquoi ? Siméon prit une petite seconde pour réfléchir. — Je t’ai vu embrasser Jean, avoua-t-il. Marco manqua de s’étouffer avec sa gorgée de chocolat chaud. Il toussota un peu plus que nécessaire, espérant gagner quelques secondes pour trouver une réplique adéquate. — Si t’étais pas bourré, ça veut dire que vous sortez ensemble ? insista Siméon, qui avait de la suite dans les idées. — Pas vraiment, souffla Marco. Pas encore. Siméon sembla sincèrement déçu par cette réponse. Ses sourcils se froncèrent et sa tête s’inclina légèrement. — Je suis pas sûr de comprendre, poursuit-il finalement avec hésitation. Vous avez l’air de vous aimer, pourtant. — C’est vrai, mais… Marco s’arrêta net, réalisant que sa bouche venait de parler toute seule, sans avoir préalablement obtenu son autorisation. Il venait d’avouer à son petit frère qu’il était amoureux alors même qu’il peinait encore à se l’avouer à lui-même. Pourquoi diable son esprit fonctionnait-il aussi étrangement, ces derniers temps ? Marco ferma les yeux, et soupira. — Je ne suis pas certain que s’aimer suffise, termina-t-il. — Peut-être pas tout le temps, concéda Siméon. Mais c’est quand même un sacré bon début, tu crois pas ? Pour le reste, vous pouvez toujours trouver une solution plus tard. Ensemble. Marco resta un peu sonné par la manière dont tout semblait si simple, dans la bouche de son petit frère. À l’entendre parler, l’amour était une chose merveilleuse et précieuse qu’il ne fallait pas craindre, mais choyer. C’était un trésor, un miracle, une chance. C’était le moteur universel de la vie. Marco se souvenait encore de l’époque où il partageait cette vision insouciante. Quelques années plus tôt, il avait accueilli l’amour avec joie et avec gratitude. Inconsciemment, il avait laissé un filtre rose se déployer devant ses yeux, l’empêchant de voir l’envers du décor. Jusqu’à ce que celui-ci ne se brise en mille morceaux, emportant son cœur dans cette débâcle. Siméon ne tarda pas à prendre le chemin du collège, laissant son grand frère seul avec ses pensées. Enfin ; c’était sans compter sur l’apparition soudaine d’Isaac, qui fit presque sursauter Marco. Ce dernier adressa au nouveau venu un regard méfiant, qui fut royalement ignoré. Il avait comme l’impression que le timing de l’aînée des Bodt était un peu trop parfait pour que sa présence dans cette cuisine soit une simple coïncidence… L’air de rien, Isaac remplit tranquillement la bouilloire d’eau et prit tout son temps pour choisir son sachet de thé. Néanmoins, la pression qu’il pouvait sentir sur son dos le conduit finalement à confirmer ce dont Marco se doutait déjà : il avait bien surpris sa conversation avec leur benjamin. — Siméon a raison, tu sais. C’est une folie de haïr toutes les roses parce qu’une épine t’a piqué, d’abandonner tous les rêves parce que l’un d’entre eux ne s’est pas réalisé, de renoncer à toutes les tentatives parce qu’on a échoué… Isaac se retourna à temps pour voir son petit frère lever les yeux au ciel, un demi sourire aux lèvres. — D’accord, j’arrête de citer Antoine de Saint-Exupéry pour t’embêter, promit-il. Mais je maintiens ce que j’ai dit. — Vous vous êtes vraiment passé le mot, ce matin… — Que veux-tu ? Siméon ne parle plus que de Jean depuis qu’il le connaît, et je me désespère de te voir faire un pas en arrière après chaque pas fait en avant. Papa ne comprend pas trop ce qui se passe, mais je ne serais pas surpris que Maman t’en touche un mot d’ici un jour ou deux. Je me suis dit que tu préférerais peut-être en discuter avec moi, avant d’en arriver là. Face à cette argumentation visiblement travaillée, Marco se contenta de soupirer. De son côté, Isaac prit le temps de se verser une tasse d’eau bouillante dans laquelle il plongea son sachet de thé. Ensuite, seulement, il tira une chaise pour s’asseoir à côté de son petit frère. — Tu l’aimes vraiment, ton Jean ? — Beaucoup, murmura Marco. — Alors qu’est-ce qui cloche, avec lui ? — Rien, souffla-t-il. Absolument rien. — Tu penses qu’il pourrait te faire du mal à son tour ? Parce que si c’est le cas, je peux tout de suite me charger de- — Au début, j’en étais certain, le coupa Marco. Mais plus maintenant. Jean n’est vraiment pas ce genre de personne. Le ton catégorique qu’il avait employé ne manqua pas piquer la curiosité d’Isaac, qui releva un sourcil étonné. Car s’il était intrigué, il n’était pas encore convaincu. De fait, il n’avait eu l’occasion de croiser Jean qu’à une seule petite reprise, ce qui ne lui avait pas vraiment permis de bien cerner le jeune homme. Avant de pousser son petit frère dans les bras du premier venu, Isaac tenait tout de même à s’assurer qu’il pouvait lui faire un minimum confiance. Et cela nécessiterait un peu plus qu’une description aussi vague. Au vu de son long silence et de son regard insistant, Marco comprit que son aîné espérait entendre quelques détails supplémentaires. — Jean est quelqu’un de très attentionné, expliqua Marco avec un certain embarras. Il m’encourage souvent à sortir de ma zone de confort, mais il s’assure toujours que je ne me sente pas obligé de le suivre dans ses idées les plus farfelues. Il connaît mes limites et il les respecte. Il me pousse à verbaliser mes angoisses pour qu’on trouve des solutions ensemble. Il a toujours été incroyablement patient avec moi. Et surtout, surtout, il ne m’a jamais menti une seule putain de fois. — Tout le contraire de Romain, on dirait. Marco acquiesça silencieusement. Isaac était l’unique membre de sa famille qui connaissait toute l’histoire derrière sa relation avec son ancien petit-ami. La nouvelle de sa rupture n’était évidement pas passée inaperçue, à l’époque, mais seul Isaac en avait appris tous les détails. Car c’était naturellement vers son grand frère que Marco s’était tourné, lorsqu’il avait eu le cœur brisé en un million de petits morceaux. — Tu aimes un garçon charmant sous tous rapports qui t’aime aussi, résuma alors Isaac. Mais dans ce cas, Marco… De quoi as-tu peur, exactement ? L’air soudainement exténué, le principal intéressé prit son visage entre ses mains et se frotta les yeux. — J’en sais rien, souffla-t-il. Et c’est ça, le problème. Jean est… Il est juste parfait, Isaac. Alors qu’est-ce qui cloche avec moi ? Elle sort d’où, cette angoisse qui me tord le bide ? Pourquoi est-ce que je m’inflige encore ça ? Pensif, Isaac prit quelques secondes pour réfléchir. — Romain a cassé la confiance que tu accordais aux autres. Tu te méfies des gens, tu mets du temps à t’ouvrir. Tu te protèges, et c’est normal après ce qui t’est arrivé. Tu as offert le même traitement à Jean, en le rencontrant, sauf qu’il s’est montré suffisamment tenace pour passer à travers ta carapace. Et j’ai l’impression que c’est précisément ça, qui te fait peur. — Parce que je n’y étais pas préparé ? s’interrogea Marco. — En partie, poursuivit Isaac. Tu l’as dit toi-même : Jean arrive à te donner toutes les garanties dont tu as besoin sur le plan émotionnel. Ce qui, à première vue, devrait s’apparenter à une victoire écrasante. Le soucis c’est qu’ici, on dirait que ça te donne paradoxalement l’impression d’avoir échoué. L’aîné des Bodt marqua un silence, puis il soupira. — Ce que j’essaie de te faire comprendre, Marco, c’est que tu as le droit d’être aimé. Plus important encore, tu le mérites. Isaac chercha le regard de son jeune frère, or celui-ci baissa la tête, et les mains qui soutenaient son front empêchaient quiconque de surprendre l’expression de son visage. Isaac ne bougea pas, laissant à Marco le soin de réfléchir à ses mots. Mais au vu de sa réaction, de sa position, de son mutisme, l’aîné songea qu’il devait malheureusement avoir vu juste. — Même après… tout ça ? souffla enfin Marco. Tous ce temps, toute cette peur, toute cette angoisse, tous ces doutes, tous ces je ne sais pas, je ne veux pas, je ne peux pas ? Sa voix se mit à trembler sur les dernières syllabes. Isaac posa une main sur son avant-bras. Celle-ci était bouillante d’avoir trop longtemps serré contre elle la tasse de thé. — Tu avais le droit de prendre toutes tes précautions avant de t’engager dans cette relation, lui assura-t-il. Tu avais le droit de te méfier, de douter et même de le tester si l’envie t’en prenait. Ce sont toutes ces petites choses qui te permettent aujourd’hui de me dire que tu te sens en sécurité avec Jean. Et j’en suis très heureux pour toi. C’est pour ça que ce constat n’invalide en aucun cas le reste du processus. Car même si tu es arrivé à la conclusion que ce garçon ne te blessera pas, ça ne veut pas dire que tu n’avais pas de raison de te méfier au début. — C’est vrai, mais… J’ai l’impression d’avoir perdu un temps monstre, expliqua Marco. D’avoir abusé de sa patience. Pire encore, de continuer de le faire chaque jour qui passe. — Et pourtant, il est encore là, lui rappela Isaac. Le jeune homme redressa la tête, l’air complètement perdu. — Je pense que tu devrais simplement lui parler, Marco. Lui expliquer tout ce que tu m’as dit, et tout ce que tu n’arrives pas à me dire. Tu me promets que Jean ne t’a jamais menti. Dans ce cas, ne mérites-t-il pas ton honnêteté en retour ? — Tu me suggères de… de lâcher prise ? — Une chose que tu détestes, j’en suis certain. Mais j’ai peur que tu ne sortes jamais de cette situation si tu n’oses pas te faire un peu violence. Jean n’a peut-être plus rien à te prouver, mais ça ne semble pas être ton cas, lui fit remarquer Isaac. Marco ne put s’empêcher de grimacer, car c’était effectivement l’impression qu’il avait depuis quelques temps… — Et puis, soyons honnêtes, qu’est-ce que tu comptait faire, exactement ? Le repousser indéfiniment ? Le laisser filer ? plaisanta alors Isaac. Parce que ton Jean, j’ai pas l’impression qu’il soit du genre à te lâcher aussi facilement. Il m’a l’air drôlement bien accroché. Et toi aussi, ajouta-t-il pour conclure.


> œuvre : terasse du café le soir, vincent van gogh (1888)

Il était un peu plus de dix-neuf heures lorsque Marco arriva aux abords de l’ESAM. Le soleil qui brillait encore haut dans un ciel aussi bleu que dégagé annonçait la couleur du printemps qui bientôt s’achèverait. Les journées s’étiraient à l’approche de l’été et les soirées se faisaient plus douces, ce qui encourageait naturellement les riverains à sortir. Néanmoins, Marco ne s’attendait pas à croiser autant de monde autour de l’école supérieure d’arts et médias. Surtout un vendredi soir, où la perspective du week-end poussaient de nombreux‧ses étudiant‧e‧s à rentrer au plus tôt chez elleux. Un peu perdu parmi tous ces gens, Marco poussa la porte du bâtiment et se faufila dans le hall, où ses yeux scrutèrent les visages à la recherche d’un jeune artiste en particulier. Jean l’attendait un peu plus loin, négligemment installé sur un sofa. Marco le rejoignit en jetant des regards curieux autour de lui. — C’est drôlement animé par ici, s’étonna-t-il. — Oh, c’est la période des accrochages de diplômes, expliqua Jean. Ça vient tout juste de commencer, alors il y a un peu de monde aujourd’hui. Ce sera probablement plus calme le reste du mois, même si on aura des visites en fin de journée. — Des accrochages ? Ce sont des genres d’expositions ? Jean hocha la signe en signe d’acquiescement. — C’est ça, confirma-t-il. Les étudiant‧e‧s de troisième et de cinquième année qui passent respectivement leur licence ou leur master exposent leurs productions finales à l’école. Mais d’autres accrochages peuvent avoir lieu au court de l’année ; lors d’évènements culturels ou pendant les portes ouvertes, par exemple. Ce sont toujours des périodes très animées. — On dirait bien, commenta Marco. C’est chouette. — Je sors de l’atelier de ta mère, mais Annie et Hitch sont restées dans le coin pour y jeter un œil. Tu veux faire un tour ? lui proposa alors Jean. On n’est pas pressé. À l’origine, Marco s’était déplacé à l’ESAM car Jean l’avait invité à venir prendre un verre en ville avec plusieurs ami‧e‧s de leur promotion. Iels venaient de terminer leurs évaluations de fin de second semestre ; un évènement qui méritait d’être arrosé. Mais puisqu’il était là et qu’il avait un peu de temps libre, il aurait été bête de ne pas en profiter pour regarder ces fameux accrochages. Marco accepta donc volontiers de suivre Jean, qui l’entraînait déjà dans les couloirs de son école. Les deux jeunes hommes déambulèrent de pièce en pièce et prirent le temps d’observer les différents projets exposés. Il y avait vraiment un tas de choses très différentes, tant en raison de la nature intrinsèque de l’œuvre, de la technique utilisée, de l’effet recherché, de la présentation des éléments… Une exposition aussi simple que celle-ci mettait en lumière la diversité des formes d’art qui cohabitaient ici ensemble dans un même espace. Comme la plupart des autres visiteur‧se‧s venu‧e‧s de l’extérieur, Marco avait l’impression de se trouver dans un petit musée. De temps en temps, Jean se chargeait de lui donner une analyse sur certaines œuvres : il énumérait les probables inspirations, il présumait les éventuelles aspirations, il admirait les méthodes employées… Le jeune artiste n’était pas avare de commentaires pour la majorité des estampes, des fresques, des tableaux, des sculptures, des photographies, des collages, des maquettes. En revanche, il se faisait plus discret face aux œuvres les plus modernes qui s’avéraient fort abstraites. — Ne me regarde pas comme ça, pouffa Jean avec embarras. Pour être honnête, je n’ai aucune idée de ce que la plupart de ces productions sont censées représenter. — La beauté de l’art contemporain… ironisa Marco. — Sans conteste ma bête noire. J’entends que le processus artistique est très important, que certaines œuvres doivent être expliquées pour avoir du sens, mais… J’accorde beaucoup trop d’importance à l’esthétique pure et simple pour comprendre pourquoi ce genre de choses entre dans la catégorie des arts, soupira-t-il. Non mais sérieusement, regarde ce truc ! L’œuvre que Jean désignait avec une telle perplexité ressemblait ni plus ni moins à un tas de laine de verre suspendu au plafond par un crochet. Et en l’absence de cartel explicatif, le jeune artiste se trouvait tout bonnement incapable de comprendre ce qui avait bien pu passer par la tête de son auteur‧e pour créer quelque chose d’aussi étrange. Mais les visiteur‧se‧s n’étaient pas au bout de leurs surprises. Car de nombreuses œuvres pour le moins déconcertantes les attendaient encore dans les pièces suivantes. Marco eut ainsi le loisir de trouver une chaise bancale dont on avait scié un pied, deux tables en bois qui paraissaient sortir d’un magasin de récupération, un vase entouré de papier aluminium et une chenille faite de papiers colorés qui épousait la forme du mur. Ce fut devant cette dernière qu’ils retrouvèrent Annie et Hitch. — C’est quoi, le message derrière ce gros ver de terre multicolore ? se demandait très sérieusement Hitch. Que le vivant est merveilleux ? Que le monde est plus beau en couleur ? Que les chenilles sont heureuses malgré leur vie éphémère ? À moins que ce soit en hommage au mois des fiertés qui approche… T’en pense quoi, Jean ? — J’en pense que j’ai vraiment besoin de ce verre. Le reste du groupe s’empressa d’approuver. Iels quittèrent l’ESAM et se dirigèrent vers la station de tramway afin de remonter sur le centre-ville. Une fois descendu à bon port, iels flânèrent un peu dans les rues piétonnes avant de rejoindre le reste de leurs ami‧e‧s qui s’étaient déjà attablé‧e‧s sur la terrasse d’un bar animé. Un serveur vint rapidement prendre leur commande. Il y avait là quelques visages que Marco ne connaissait pas, alors il fallut faire les présentations. Jean veilla à garder son beau brun près de lui pour éviter que celui-ci ne soit mal à l’aise. On apporta aux dernier‧e‧s arrivant‧e‧s leurs très attendues consommations, et la soirée pu continuer. Marco se détendit très vite au contact du groupe. Les étudiant‧e‧s en art étaient décidément des personnes très sympathiques dont il s’accommodait plutôt bien ; peut-être parce qu’iels dégageaient justement la même énergie que sa mère et son petit frère qu’il avait l’habitude de côtoyer. Les jeunes gens discutèrent un peu des accrochages qu’iels avaient rapidement regardés, mais la discussion ne s’arrêta heureusement pas aux seuls domaines artistiques. Puisque l’année universitaire touchait à sa fin, le groupe s’enquit des projets de chacun‧e pour l’avenir, proche comme lointain. À l’instar de certain‧e‧s de ses ami‧e‧s, Jean avait déniché un stage de deux semaines dans une galerie d’art qui avait accepté de l’accueillir le mois prochain. Après cela, il avait également décroché un emploi de serveur dans un restaurant du centre-ville pour l’été. En ce qui le concernait, Marco s’était tourné vers un environnement qu’il espérait un peu plus calme : la bibliothèque municipale. Un peu de tranquillité lui fera le plus grand bien avant d’attaquer sa première année de master à la rentrée. — D’ailleurs, c’est quoi l’intitulé de ta formation ? lui demanda Jean. Je ne me rappelle pas te l’avoir demandé. — C’est le parcours psychologie psycho-dynamique clinique et pathologique. En gros, c’est très axé sur la prévention, l’évaluation et l’intervention auprès des personnes qui présentent des souffrances psychologiques, tenta d’expliquer Marco. C’est un diplôme qui me permettrait d’intervenir dans le milieu éducatif ou judiciaire, par exemple. Jean poussa un sifflement admiratif. — C’est super. Ça t’ouvres un peu plus de portes que le métier de thérapeute classique en milieu hospitalier ou libéral. — Exactement. Comme je ne suis pas encore très fixé sur ce que j’ai envie de faire plus tard, j’ai pensé que ce serait mieux d’agrandir mon panel de débouchées possibles. Marco appréciait bien sûr le contenu de ses études ; du moins, la plupart du temps. Mais il restait incertain quant à la perspective de faire de la psychologie le fondement même du futur métier qui serait le sien. Le jeune homme craignait de tomber dans une routine qui l’ennuierait ou de ne pas avoir les épaules suffisamment solides pour supporter une telle tâche. Il était loin d’avoir la passion qui animait le regard de tou‧te‧s ces étudiant‧e‧s d’art qui entouraient le reste de la table. La fibre artistique, c’était une évidence ou ça ne l’était pas. Pourtant, en les écoutant discuter, Marco réalisa que beaucoup d’entre elleux ne savaient pas exactement quel métier iels aimeraient bien faire une fois leur diplôme en poche. Il était vrai que le milieu de l’art pouvait s’avérer capricieux en terme de débouchées professionnelles solides. Sans surprise, Jean était aussi de celleux qui n’avaient pas d’idée précise en tête. Le jeune artiste aimerait avoir le luxe de toucher un peu à tout avant de se décider ; si l’envie lui prenait seulement de se décider. Marco sourit en songeant qu’une carrière flexible lui irait probablement comme un gant. Le groupe se sépara aux alentours de vingt-et-une heures. Certain‧e‧s rentrèrent à pieds ou en voiture, mais la plupart prirent le tramway. Jean et Marco se retrouvèrent bientôt seuls dans la même rame. Assis l’un à côté de l’autre, ils regardaient le paysage urbain défiler à travers les vitres du véhicule tandis que leurs doigts se cherchaient. L’annonce de son arrêt surprit Marco, qui n’avait pas vu le temps filer. Il se releva pour suivre les quelques personnes qui, comme lui, allaient descendre à cette station. Sa main ne suivit pas immédiatement le reste de son corps, car retenue en arrière par celle de Jean, qui déposa un baiser sur ses doigts en guise d’aurevoir. Comme d’habitude, Marco sentit son cœur s’emballer à ce geste tendre. Les portes se refermèrent dans un bruit trident et le véhicule reprit sa route dans les rues caennaises. Le jeune homme reprit sa place à côté de Jean, qui lui adressa un regard surpris. Lorsque ce dernier lui demanda pourquoi il n’était pas descendu, Marco haussa simplement les épaules. — J’ai envie de rester avec toi un peu plus longtemps, lui confia-t-il en toute honnêteté. Enfin, reprit-il avec moins d’assurance, seulement si tu veux bien de moi, évidement. Franchement réjouit par la tournure des évènements, Jean lui répondit par un grand sourire. Cette fois-ci, il prit la main de Marco dans la sienne avec la ferme intention de ne pas la lâcher de sitôt. Il continua de la serrer lorsqu’ils descendirent du tramway, puis lorsqu’ils remontèrent la rue jusqu’à sa résidence, et même lorsqu’ils grimpèrent les trois étages qui les séparaient de son appartement. Jean relâcha alors sa prise, mais ce fut au tour de Marco de le retenir près de lui. La pièce était plongée dans le noir, mais il n’avait pas besoin de lumière pour trouver les lèvres de Jean. Il l’embrassa une fois, deux fois, trois fois. Puis sa bouche dévia vers son oreille, où elle lui souffla les trois petits mots qu’il n’avait pas encore eut l’occasion de lui avouer en retour. Ces mêmes trois petits mots qu’il avait eu si peur d’entendre, mais dont il ne voulait plus se cacher. Marco regretta un instant de ne pas pouvoir clairement distinguer l’expression de Jean, à ce moment précis, car elle valait sûrement le détour. Néanmoins, il n’y songea plus dès lors que sa bouche se pressa de nouveau contre la sienne. Il devina sans peine que le jeune homme souriait tout en l’embrassant, et ce simple constat le fit lui-même sourire en écho. Cette nuit-là, Jean et Marco refirent l’amour comme si c’était la première fois.


> œuvre : le cri, edvard munch (1893)

Marco dormait encore profondément lorsqu’il fut réveillé en sursaut par une mélodie qu’il ne connaissait que trop bien. Le jeune homme s’empressa de chercher son téléphone dans le noir afin de couper court à cette agression sonore. Seulement, le mal était déjà fait. Marco grogna, franchement dégoûté d’avoir ainsi été tiré d’un sommeil qui se déroulait si bien. Tandis qu’il se remettait de ses émotions, il entendit les draps se froisser. À tâtons, Jean chercha son corps pour se lover contre lui. — Tu mets un réveil pendant les vacances ? s’étonna-t-il d’une voix pâteuse. Il est quand même un peu tôt. — Non… Sauf quand j’ai quelque chose de prévu. Suite à ses propres mots, le jeune homme eut un instant de réflexion pendant lequel il tenta de se rappeler la raison qui l’avait justement poussé à programmer ce réveil. L’information mit quelques secondes supplémentaires à remonter vers son cerveau, mais une fois là-haut, elle acheva de réveiller définitivement Marco. Ce dernier se redressa vivement et vérifia aussitôt les notifications qui s’affichaient sur son téléphone. Il grimaça en découvrant les messages d’Isaac qui, la veille déjà, s’étonnait de ne pas le voir rentrer et qui, ce matin, s’inquiétait de ne pas le trouver dans sa chambre. Le fait qu’il ait découché sans prévenir était un peu ennuyant, mais pas très grave. Son grand frère voulait surtout s’assurer qu’il n’avait pas malencontreusement oublié leur petite sortie en famille du jour. Marco lui assura par message qu’il serait là d’ici vingt minutes, au plus tard, et se releva d’un bond. — Quelque chose de prévu ? devina Jean en riant. — Ça m’était complètement sorti de la tête, avoua Marco, mais on part voir nos grands-parents ce matin. Le jeune homme alluma la lampe de chevet qui éclaira la pièce de sa faible lumière, lui permettant ainsi de retrouver plus facilement les vêtements qu’il avait retiré un peu hâtivement la veille. Il se rhabilla en vitesse et enfila ses chaussures. — Vous restez là-bas longtemps ? lui demanda Jean. — Juste une journée. C’est l’anniversaire de mon papy, et mes parents ne travaillent pas, alors on en profite pour aller le fêter ensemble. On sera de retour dans la soirée. Une fois prêt, Marco jeta un dernier regard autour de lui pour vérifier qu’il n’oubliait rien. Depuis le lit où il se trouvait toujours allongé, Jean l’observait s’agiter avec un air amusé. Avant de partir comme un voleur, Marco s’avança vers lui, puis s’accroupit devant le lit pour lui dire quelques mots. — J’ai l’impression que ça y ressemble beaucoup, mais je tiens à préciser que je ne suis pas en train de fuir. — Je sais, pouffa Jean. Ne t’en fais pas pour ça. — Je vais revenir ce soir, lui promit Marco. Parce qu’il y a encore deux ou trois trucs dont je voudrais te parler. À propos de Romain, principalement. Je pense que c’est important. Jean acquiesça, un sourire aux lèvres. Il était heureux que le jeune homme ait décidé de son propre chef de se confier à lui sur ce sujet qu’il savait douloureux, même s’il n’en connaissait pas encore la raison exacte. Bien qu’un peu pressé, Marco prit le temps d’embrasser longuement Jean, lequel lui souffla qu’il l’attendrait certainement toute la journée. Ce qu’il fit en effet. La porte claqua derrière son beau brun. De nouveau seul dans son appartement, Jean referma ses yeux et dormi encore une heure ou deux avant de se lever pour prendre son petit-déjeuner. Officiellement, l’étudiant en art était en vacances. Mais cela n’empêchait pas ses journées d’être copieusement remplies par divers projets artistiques dans lesquels il s’était lui-même lancé de bon cœur. Et il y avait un projet en particulier qui l’occupait beaucoup ces derniers temps. C’était une peinture sur toile, le genre d’œuvres qu’il ne s’autorisait à réaliser que de temps en temps, car elles prenaient drôlement de place dans son vingt mètres carré. Jean réservait donc ce format aux occasions particulières ; et aux personnes particulières, comme c’était ici le cas. Au cours des heures qui suivirent, le jeune artiste avança sur certains projets, mais il consacra la plupart de son temps sur cette toile qu’il espérait achever d’ici peu. En fin d’après-midi, il commença à remettre de l’ordre dans son appartement. Il prit soin de dissimuler la toile dans un coin, sous un grand linge, pour ne pas que son modèle tombe sur ce travail inachevé. Il prit son dîner devant sa série du moment, dont il finit par enchaîner les épisodes dans son lit, jusqu’à l’arrivée de Marco. Jean accueilli son invité par un autre baiser et lui demanda comment s’était passé sa journée. Mais ils ne s’attardèrent pas longtemps sur ce genre de banalités, car l’heure était déjà tardive et la conversation qui les attendait risquait de s’étirer dans la nuit. Marco prit place sur le lit, à côté de Jean, le dos calé contre un oreiller. Le jeune homme se racla la gorge. — Je suis pas vraiment du genre concis, prévint-il d’emblée. J’espère que ça ne t’embête pas d’entendre la version longue. — J’ai tout mon temps. Alors vas-y à ton rythme. Marco inspira profondément, puis il commença son récit. — J’ai rencontré Romain lors d’une soirée lycéenne où Ymir m’avait traîné. J’avais seize ans. Il en avait dix-sept. D’une nature très introvertie, le garçon qu’il était à l’époque n’avait pas l’habitude de participer à ce genre de festivités. Mais ce soir-là, il avait accepté d’y accompagner Ymir, car celle-ci avait flashé sur une fille et voulait s’assurer qu’elle n’était pas entièrement hétérosexuelle. Même s’il connaissait du monde parmi les invité‧e‧s, Marco s’était senti un peu perdu au milieu de cette ambiance assommante. Et ce fut à ce moment précis que Romain avait fait son entrée dans sa vie. Le jeune homme l’avait légèrement bousculé, sans faire exprès, et après s’être excusé, il avait prit le temps de discuter avec lui. Puisqu’il était légèrement plus âgé, Marco n’avait pas vraiment eut l’occasion de le croiser dans les couloirs du lycée. Le courant passa plutôt bien entre eux, et ils restèrent même ensemble pendant une bonne partie de la soirée. Avant de se quitter, Romain lui avait demandé son numéro de téléphone. Suite à cette rencontre, les deux adolescents avaient gardé contact. En plus de se saluer au lycée, ils passaient certains intercours ensemble, s’envoyaient régulièrement des messages et ne tardèrent pas à s’organiser quelques sorties à deux sur leur temps libre. Ils passèrent un an à se tourner autour. Et puis, un jour, Romain décida de donner un nouveau tournant à leur relation. De son côté, Marco était déjà amoureux depuis longtemps, alors il s’était simplement laissé embrassé. C’était son premier baiser, son premier copain, son premier amour. Et tout semblait absolument parfait, comme il l’avait imaginé. Leur relation dura un an. Ils se voyaient désormais chez Romain, lorsque ses parents n’étaient pas là. Ils exploraient ensemble leur sexualité d’adolescents. Marco aimait passer ces après-midi avec son petit-ami, car c’était le seul moment où il avait vraiment l’impression d’être spécial pour lui. D’emblée, Romain lui avait dit qu’il ne souhaitait pas se montrer trop intimes devant leurs ami‧e‧s, au lycée, et plus généralement en public. Songeant qu’il n’avait peut-être pas envie d’afficher son orientation sexuelle aux yeux de tou‧te‧s, Marco avait assuré que ça ne lui posait pas de problème. Mais la vérité était toute autre. Et ça, le garçon ne le comprit que plus tard lorsque, par hasard, il vit Romain embrasser une autre fille à une soirée. Aveuglé par l’amour, Marco n’avait peut-être pas vu (ou pas voulu voir) certains signes qui auraient dû l’alerter. Ymir, la première, s’était montrée méfiante vis-à-vis de ce garçon sur lequel elle avait entendu quelques rumeurs. Romain appréciait faire la fête et, depuis qu’il était entré à l’université, il fréquentait régulièrement les soirées étudiantes du coin. Mais ce que Marco ignorait, c’était que son petit-ami profitait de ses sorties pour passer du bon temps avec d’autres que lui. En comprenant qu’il lui avait menti sur toute la ligne, Marco s’était senti profondément trahi. Peu importait que Romain ne lui ait jamais vraiment promis fidélité, le jeune homme avait volontairement dissimulé ses véritables intentions. Il savait pertinemment que Marco voyait leur relation comme étant exclusive et n’avait jamais dit quoi que ce soit qui aurait pu attester du contraire. Romain l’avait laissé miroiter le rêve parfait. Et Marco s’était réveillé en plein cauchemar. — On pense que ça n’arrive qu’aux imbéciles, de se faire tromper. Jusqu’à ce que ça nous tombe dessus. On réalise alors que l’imbécile, c’était nous, conclu-t-il laconiquement. Les sourcils de Jean se froncèrent. D’une main, il fit pivoter le visage de Marco, obligeant celui-ci à lui faire face. Le jeune homme fut un instant étonné par l’étrange lueur qui brillait au fond de ses yeux ambre. Était-ce du chagrin ou de la colère ? — Premièrement, tu n’es pas un imbécile, rétorqua Jean. Deuxièmement, je suis touché que tu me racontes tout ça. Je sais que ce genre d’expérience ne laisse personne indemne, ajouta-t-il. Et avec du recul, je comprend mieux certaines de tes réactions. J’imagine que c’est à cause de cette histoire que tu as autant de mal à accorder ta confiance aux autres. — Oui, acquiesça Marco. Je suis conscient que je t’en ai fait baver. Surtout au début. Et j’en suis vraiment, vraiment désolé. Tu mérites de savoir pourquoi je t’ai tant repoussé. Il prit la main de Jean dans la sienne, et la serra fort. — Je veux te faire confiance, Jean. Parce que tu me donnes toutes les raisons du monde de le faire. Et pourtant, je… je sais que je suis loin d’y arriver comme je le voudrais, reconnu-t-il. Je me déteste pour ça, et… Il m’arrive de me demander si je te mérite, parce que j’ai vraiment l’impression d’être celui qui complique tout dans notre relation. Je fais des efforts, mais je réalise à quel point ça reste un processus qui prend du temps. Jean ouvrit la bouche, mais Marco l’empêcha de rétorquer. S’il s’arrêtait ici, il craignait de perdre le fil de ses idées. — Je t’aime énormément. Et je te crois quand tu dis m’aimer en retour. Je ne suis pas en train de remettre en cause tes sentiments, ou quoi que ce soit. Je tiens juste à m’assurer que tu saches dans quoi tu t’embarques, expliqua-t-il. Jean médita un instant sur la réponse à donner. Évidemment qu’il savait dans quoi il s’embarquait. Mais comment pouvait-il le formuler de manière à ce que Marco en soit assuré, une bonne fois pour toute ? Parce qu’il avait l’impression que le jeune homme remettait l’avenir de leur relation entre ses seules mains : s’il partait, alors que ce soit maintenant, et qu’on en finisse. Sauf que Jean n’avait aucune envie de s’éloigner. Ne restait-il vraiment plus que le temps pour balayer les derniers doutes de son beau brun ? Il devait bien exister quelque chose qui pourrait l’aider à accélérer ce fameux processus de guérison dont il parlait. Un mot, un acte, une preuve qui lui ferait comprendre qu’il n’était pas de la même espèce que ce connard de Romain. Mais pour trouver une telle idée, Jean allait devoir se creuser un peu plus les méninges. En attendant, le jeune homme n’avait plus qu’une seule arme à sa disposition : son honnêteté. Et celle-ci lui avait déjà fait gagner bien des batailles, alors peut-être qu’elle pourrait le porter encore un peu. Jean plongea ses yeux dans ceux de Marco, qui brillaient d’angoisse, et pria pour que ses mots trouvent le chemin qui menait à son cœur. — Quand je t’ai rencontré, j’avais déjà deviné que ce ne serait pas une mince affaire de m’approcher de toi. Mais ça ne m’a pas empêché de te courir après ou de tomber amoureux. Je suis là, avec toi, et je compte bien y rester, lui dit-il. Peu importe le temps ou l’espace dont tu pourrais avoir besoin : je t’ai toujours attendu et je continuerai de le faire. — Tu me le promets ? souffla Marco. — Sur tout ce que j’ai de plus précieux. Joignant le geste à la parole, Jean releva leurs mains entrelacées à la hauteur de son visage afin de déposer un doux baiser sur les doigts tremblants de Marco.


> œuvre : l'enlèvement de perséphone, le bernin (1652)

Les frères Bodt étaient tous trois installés sur le canapé du salon, les yeux rivés sur l’écran plat qui leur renvoyait l’image de la course qu’ils se disputaient sur Mario Kart. Ils avaient adopté la position digne des joueurs expérimentés qu’ils étaient déjà : le corps penché en avant, les pieds fermement encrés au sol, les coudes appuyés sur les genoux et leur manette en mains. Plus concentré que jamais face à ses deux frangins, Siméon prit un virage très serré, bousculant au passage Bowser. En voyant son personnage perdre de l’allure, Isaac poussa un juron. Depuis la tête de la course, Marco s’amusait de voir ses poursuivants se mettre des bâtons dans les roues. Car sur sa partie de l’écran, Harmonie venait tout juste de débuter son troisième et dernier tour avec une avance fort confortable. Alors qu’il savourait déjà sa victoire prochaine, le jeune homme sursauta en entendant son téléphone sonner. Il y jeta un bref coup d’œil, songeant qu’il rappellerait cet‧te interlocuteur‧ice un peu plus tard. Mais en découvrant le nom du contact qui s’affichait, Marco mit la course en pause. — Je reviens tout de suite, s’excusa-t-il en se levant. — T’abuses ! ronchonna son plus jeune frère. — Laisse le répondre, intervint Isaac. C’est Jean. — Comment tu sais que c’est lui ? s’étonna Marco. — Parce que tu souris comme un idiot. Son cadet leva les yeux au ciel, les joues un peu rouges, et se dépêcha de monter les escaliers. Une fois qu’il eut refermé la porte de sa chambre derrière lui, Marco décrocha. La voix de Jean s’éleva contre son oreille, et il songea que le sourire qu’il devait afficher à cet instant précis n’aurait pas pu échapper au dernier des aveugles. Le jeune homme dut néanmoins se reprendre, car son bel artiste alla droit au but. — Tu serais libre, ce week-end ? — Normalement, oui. Pourquoi ? — J’aimerais t’emmener quelque part. — Oh, fit Marco. M’emmener où ? — Surprise, lui répondit simplement Jean. Prépare des affaires pour deux jours. Je passerai te prendre vendredi soir. Il demanda tout de même à Marco si celui-ci acceptait cette surprenante proposition, ce qu’il fit. En voyant son frère redescendre les escaliers afin de les rejoindre dans le salon, Siméon ne put s’empêcher de s’interroger. — Qu’est-ce qu’il te voulait, Jean ? — Me kidnapper, déclara Marco. Ses frangins n’eurent pas l’occasion de le questionner davantage car, déjà, le jeune homme relançait la course qu’il avait interrompue. Et il avait la ferme intention de la gagner. Marco passa le reste de la semaine à se demander ce que Jean pouvait bien mijoter. Il avait bien quelques idées, mais sans le moindre indice à sa disposition, il ne parvenait pas à faire pencher la balance d’un côté ou d’un autre. Vendredi arriva bientôt et, comme prévu, Jean vint sonner à la porte des Bodt pour leur emprunter leur fils cadet. Les deux jeunes hommes prirent le tramway, direction la gare. Tandis qu’ils patientaient sur le quai, Marco zieuta la valise que Jean tirait derrière lui. L’une de ses hypothèses semblait se confirmer, mais il attendit de monter dans le train pour la vérifier. — Je peux te demander où on descend ? — Chez moi, lui dit Jean. À Bayeux. Il guetta la réaction de son voisin, qui se contenta d’acquiescer. Marco avait visiblement déjà songé à cette possibilité, ce qui expliquait sa faible surprise. Moins de vingt minutes plus tard, ils arrivèrent à destination. Sur le trajet qui leur restait à accomplir jusqu’à la maison où avait grandi Jean, ce dernier expliqua à Marco qu’il rentrait chez lui tous les week-end et, plus largement, dès qu’il avait un peu de temps. Il avait pris un appartement à Caen par soucis de praticité, mais il n’aimait pas trop savoir sa mère toute seule, alors il s’arrangeait pour venir la voir le plus souvent possible. Marco appréhendait un peu à l’idée de rencontrer pour la première fois cette femme qui était si importante de la vie de celui qu’il aimait. Néanmoins, il avait également plutôt hâte de faire sa connaissance, car Jean la décrivait toujours comme une personne très douce. Après quelques minutes de marche, le jeune homme lui désigna une petite maison blanche, située dans une rue tranquille. Lorsqu’ils firent face à celle-ci, Jean se tourna une dernière fois vers Marco, lequel lui assura qu’il était prêt. Ensuite, seulement, il tourna la clé dans la serrure. — C’est nous ! annonça-t-il en entrant. Les nouveaux venus eurent le temps de déposer leurs affaires et de retirer leurs chaussures avant qu’une tête curieuse n’apparaisse au bout du couloir. Madame Kirschtein s’avança pour leur dire bonjour, un grand sourire illuminant son visage. Elle prit d’abord son fils dans ses bras, puis elle se tourna vers leur invité qu’elle devina un peu gêné. Jean n’attendit pas pour voler au secours de son cher et tendre. — Maman, je te présente Marco. L’une comme l’autre profitèrent de cette brève introduction pour s’observer. Si l’on s’arrêtait au simple physique, Madame Kirschtein ne ressemblait pas beaucoup à Jean. Elle avait des cheveux acajou, rassemblés en un chignon, des yeux marrons et des courbes généreuses. Marco la dépassait également d’une bonne tête. Il songea qu’elle devait avoir une quarantaine d’années, mais qu’elle en faisait facilement un peu moins ; certainement en raison du sourire qu’elle lui adressait et qui lui donnait vraiment l’impression de rayonner. — Je suis Marie, se présenta-t-elle. Je suis très heureuse de pouvoir faire ta connaissance, Marco. J’ai beaucoup entendu parler de toi, tu sais ! ajouta-t-elle avec un clin d’œil. — C’est réciproque, affirma le jeune homme. De retour dans sa cuisine, Marie Kirschtein vérifia la cuisson des légumes de saison qu’elle avait mis à mijoter. Tout en gardant un œil sur le feu, elle s’intéressa de près à la vie de leur invité si particulier. Iels poursuivirent cette discussion à table, où la maîtresse de maison lui demanda comment se déroulaient ses études, s’il avait des projets d’avenir en tête, quel était le métier de ses parents, comment s’appelaient ses frères, ce qu’il aimait faire sur son temps libre… et tout un tas d’autres choses auxquelles Marco répondit du mieux possible. — J’espère que je ne te mets pas trop mal à l’aise avec toutes mes question, s’excusa Marie lorsqu’iels attaquèrent le dessert. C’est la première fois que Jean me présente quelqu’un, alors je me suis peut-être un peu emportée ! — Il n’y a pas de mal, lui assura le jeune homme. Marco le pensait vraiment. D’habitude, il n’aimait pas trop attirer l’attention sur sa personne ou parler de lui pendant des heures. Mais Madame Kirschtein lui donnait l’impression d’écouter chacune de ses réponses avec un intérêt non feint. Elle s’intéressait vraiment à lui, car elle savait que ce jeune homme était important aux yeux de son fils et qu’elle voulait découvrir ce qu’il avait de si spécial. Au cours de leur conversation, Marco eut tout le loisir de comprendre à quel point le lien qui unissait les Kirschtein semblaient fort. Et s’il n’en fit pas la remarque, il fut très flatté d’apprendre qu’aucune des précédentes conquêtes de Jean n’avait eu droit à ce genre d’introduction auprès de sa chère maman. Au terme de cette soirée, Marie souhaita bonne nuit aux garçons qui partirent se coucher dans la chambre de Jean. En entrant dans cette pièce si intime, Marco se sentit aussi timide qu’intrigué. Il ouvrit grand ses yeux, détaillant les multiples posters et dessins qui ornaient les murs ou encore les rangées de mangas qui trônaient sur sa bibliothèque. Lorsqu’il revint de la salle de bain, Jean s’amusa de le voir étudier avec grande attention des croquis qu’il avait réalisés des années plus tôt. — Ça me fait tout drôle de te voir dans ma chambre. — Si tu penses à quelque chose de cochon… — Mais pas du tout ! Pour qui me prends-tu ? Le jeune homme avait pris un ton faussement offusqué, mais le clin d’œil qu’il glissa ensuite à Marco ne trompa personne. Jean se laissa tomber sur son lit avec un soupir de satisfaction. — Je suis vraiment content que ma mère t’apprécie et que tu l’apprécies aussi. Pas que j’en doutais, mais… Je crois que j’appréhendais un peu de voir se rencontrer les deux personnes les plus importantes de ma vie, avoua-t-il plus sérieusement. — Moi aussi, je suis très heureux d’être ici, lui répondit Marco en s’agenouillant sur le matelas où il allait bientôt dormir. Je sais que ça représente beaucoup pour toi. Il marqua un silence, hésitant d’abord à poursuivre. — Qu’est-ce qui s’est passé, entre ton père et toi ? Tu n’es pas obligé de répondre si tu n’en as pas envie, ajouta-t-il aussitôt. C’est juste que je me pose parfois la question. — Il ne s’est rien passé entre nous, répondit très honnêtement Jean. C’est à ma mère qu’il a fait du mal. Le jeune homme se racla maladroitement la gorge. — C’est tout bête, comme histoire, prévint-il. Mes parents sont sortis ensemble pendant quelques années. Ma mère est tombée enceinte, et mon père n’a pas attendu que je sois sorti de son ventre pour la tromper. Elle l’a mis à la porte. D’aussi loin que je me souvienne, mon père n’a jamais cherché à me faire une place dans sa vie. Et quand j’ai appris ce qu’il avait fait, j’ai décidé que je ne voulais pas qu’il fasse partie de la mienne, déclara-t-il. Depuis, on ne se voit qu’une ou deux fois par an. Ma mère m’a élevé toute seule. Alors la première chose que j’ai faite, quand j’ai eu dix-huit ans, c’est de changer mon nom de famille pour prendre le sien. Marco l’écouta parler, sans un mot. Il ne s’attendait du tout pas à ce que Jean lui confie une histoire pareille. — Tu ne lui a jamais pardonné ? s’enquit-il doucement. — Lorsque je l’ai confronté sur le sujet, mon père a tenté de se justifier en me disant qu’il avait fait une erreur, que c’était du passé, qu’il fallait passer à autre chose. Mais quand on trompe quelqu’un, quand on brise une promesse, ce n’est pas une erreur ; c’est un choix. Et je ne veux pas d’un père qui n’est pas capable de faire la différence entre les deux. Le brun acquiesça. Il n’avait pas son mot à dire dans cette affaire, mais il comprenait parfaitement ce que Jean voulait dire. Ce dernier glissa au bout du lit, juste en face de Marco dont il prit le visage entre ses mains. Il caressa ses joues parsemées de tache de rousseur, l’air songeur. — Avec du recul, je me dis parfois que je n’ai pas toujours été très correct avec toi. Je me suis montré trop confiant, trop impatient, trop persistant. Et même si je n’ai jamais rien fait sans ton accord, je sais que je t’ai parfois brusqué. Surpris par ces propos complètement inattendus, Marco adressa à leur auteur un regard drôlement confus. Jean plaça un doigts sur ses lèvres, l’empêchant ainsi d’ouvrir la bouche. — Ce que j’essaie de te dire, Marco, c’est que je ne suis pas parfait. J’ai parfois l’impression que tu me places sur un piédestal, mais je ne suis pas certain de le mériter, avoua-t-il avec embarras. J’ai fais des erreurs et j’en ferais certainement d’autres. Mais s’il y a bien une chose que je peux te promettre, c’est que je ne pourrais jamais, jamais t’être infidèle. Il se plongea dans les yeux chocolat de son amoureux, priant pour y trouver une petite lueur qui lui indiquerait que celui-ci le croyait. Au lieu de cela, Marco releva légèrement le menton afin de pouvoir l’embrasser. — Je sais, souffla-t-il simplement.


> œuvre : l'éternel printemps, auguste rodin (1884)

Jean était assis en tailleur sur son lit. Voilà quelques minutes déjà qu’il avait terminé de nettoyer et de ranger son appartement de fond en comble. Après cet effort, il profitait donc d’un bref moment de répit bien mérité. Face à lui, placé au beau milieu de la pièce, seul un objet relativement imposant sortait encore de l’ordinaire. Le drap blanc dont il était recouvert ne permettait que de distinguer les contours de la partie supérieur ; mais sous celui-ci dépassaient les trois pieds d’un chevalier en bois parsemé de taches de peinture. Le jeune artiste n’avait pas besoin d’ôter le tissu épais pour observer la toile qu’il dissimulait. Et pour cause : il l’avait déjà tant contemplée que chaque millimètre carré était imprimé dans sa mémoire. Jean n’avait qu’à fermer les yeux pour s’en souvenir. Le fait qu’il soit incapable d’en chasser l’image de son esprit expliquait probablement pourquoi il avait si peu dormi cette nuit. Cette œuvre était trop récente, trop importante pour qu’il puisse s’en laisser distraire si facilement. C’était la veille, seulement, que Jean avait enfin pu terminer sa toile, après des heures et des heures de travail. Ces derniers jours, ce projet occupait tout son temps et son énergie. Mais au vu du résultat, le jeune artiste ne regrettait pas le sommeil dont il s’était parfois privé. Grâce à ces petits sacrifices, Jean respectait tout juste l’échéance qu’il s’était fixé. Et maintenant, il ne lui restait plus qu’à attendre l’arrivée de Marco. Une paire de minutes plus tard, le jeune homme se présenta à la porte de son appartement. Jean le fit entrer, non sans lui avoir préalablement volé un long baiser de bienvenue, tout en espérant ne pas paraître aussi fébrile qu’il l’était vraiment au fond de lui. Sans un mot, il prit la main de Marco pour le conduire devant la toile que ce dernier devina sans problème sous le drap blanc. Il songea aussitôt à cette peinture que Jean lui avait promise, des semaines auparavant. Mais il était loin de se douter que le jeune artiste s’accrocherait autant à ces quelques mots, lâchés l’air de rien. Peinant à y croire, Marco adressa un regard étonné à son amoureux. — Joyeux anniversaire, souffla simplement Jean. La surprise de Marco s’agrandit davantage. Comment diable savait-il qu’il fêtait aujourd’hui ses vingt-et-un ans ? — Depuis quand prépares-tu ça ? s’intéressa-t-il. — Plusieurs semaines, avoua Jean. Tu comprends donc sans problème que je meurs d’impatience de voir ta réaction… Le jeune homme recula d’un pas afin de laisser à Marco l’espace dont il aurait besoin. Celui-ci se concentra à nouveau sur ce cadeau si spécial qui lui était fait. S’il ne l’avait pas encore déballé, il pouvait déjà sentir son cœur s’emballer. Bien qu’il pouvait deviner le regard nerveux de Jean sur sa nuque, Marco préféra prendre son temps. Du bout des doigts, il retraça tout le contour du tableau pour se faire une idée de sa taille. Ensuite seulement, il attrapa le grand linge qui le recouvrait et il commença à le faire glisser, centimètre par centimètre. Durant cette opération, Marco eut tout le temps de songer à la manière dont Jean avait bien pu choisir de le représenter. Avec lui, il fallait s’attendre à tout. Une petite voix dans sa tête priait vainement pour que son reflet porte quelques vêtements. Une autre lui soufflait que ce serait pas une si mauvaise chose qu’il n’en ait pas… dans une certaine mesure, tout du moins. Lorsqu’enfin, le drap tomba au sol dans un froissement léger, l’artiste comme sa muse retinrent leur souffle. Le regard de Marco fut immédiatement attiré par le premier plan, qui occupait toute la moitié inférieure de la toile. On y voyait un jeune homme allongé sur un lit, dans une position négligée. Ce jeune homme, c’était Marco. Il avait ses cheveux bruns, ses yeux chocolat, son nez grec et ses taches de rousseurs. Il avait son doux sourire et son regard brillant d’amour. Sur ce tableau, il était représenté de face, offrant ainsi la vision de son corps dénudé à celleux qui oseraient le regarder. Seul son bassin était recouvert d’un drap visant à protéger sa pudeur, tout en conférant une sensualité plus subtile à l’œuvre. Et à vrai dire, Marco était presque certain que Jean avait consciemment rendu ce tissu plus transparent qu’il ne l’était vraiment, le jour où cette scène avait eu lieu. Car oui, le jeune homme se souvenait parfaitement de cet instant volé que l’artiste avait choisi de peindre. Il se souvenait du petit appareil photo instantané, de tous leurs clichés osés, et plus particulièrement de celui que Jean avait pris de lui avant de le rejoindre dans son lit. Désormais, il aurait cette toile pour s’assurer de ne jamais oublier ce qu’ils avaient partagé. — C’est magnifique, souffla enfin Marco. — Tu es magnifique, répliqua Jean en écho. Et pour une fois, le principal intéressé n’osa pas le contredire. Il se rappelait encore de l’échange qui était à l’origine de ce projet, lorsque Jean avait déclaré vouloir le peindre de la même manière dont ses yeux ambres le voyaient. — J’imagine que ce ne serait pas très discret dans ta chambre, avança le jeune artiste avec humour, alors je pensais la garder ici, en attendant que tu aies un chez-toi. Ou qu’on ait un chez-nous, acheva-t-il après un silence. Cette proposition implicite prit de court Marco, qui se tourna vivement vers lui. Jean affichait un sourire un peu timide qui détonnait avec sa confiance habituelle. — Mais avant d’en arriver là, j’ai un autre cadeau pour toi. Il lui tendit un trousseau de deux clés. L’une ouvrait l’entrée de sa résidence. L’autre ouvrait la porte de son appartement. — Au cas où il te prendrait encore l’envie de débarquer au milieu de la nuit, ajouta-t-il avec un clin d’œil malicieux. Il fallut plusieurs secondes à Marco pour attraper ce trousseau. Le jeune homme serra le métal froid de l’objet contre sa paume, comme pour vérifier qu’il n’hallucinait pas. Lorsqu’il redressa la tête, il avait les yeux brillants d’émotion. Son corps se lova instinctivement contre celui de son amoureux, qui glissa ses bras au-dessus de ses épaules. Jean sentit la douceur d’un baiser contre son cou, suivi d’un millier de mots d’amour soufflés au creux de son oreille. Marco embrassa chaque centimètre de peau à sa disposition, jusqu’à trouver les lèvres de son amoureux qu’il embrassa à leur tour. C’était à peine s’il prenait le temps de respirer. Car entre chaque baiser, il lui répétait inlassablement qu’il l’aimait, de sorte que Jean en eut presque le tournis. C’était comme si Marco ne parvenait plus à réfréner le flot de sentiments qu’il avait tus des semaines durant ; ils débordaient tous aujourd’hui à la manière d’un tsunami d’amour. Et Jean n’avait pas peur de se laisser submerger, corps et âme tout entier. L’instant d’après, Marco les faisait basculer sur le lit. Ou peut-être était-ce Jean qui l’avait entraîné dans sa chute. Il ne s’en souvenait plus trop et, finalement, ce détail se révélait sans importance. Ils continuèrent de s’embrasser lentement, très lentement, car ils avaient à cœur de profiter du moment. Parfois, Marco se redressait légèrement sur ses avant-bras afin de prendre du recul. Et puisqu’il observait Jean, celui-ci l’observait en retour. Il se plongeait dans la contemplation de ses yeux chocolat, incertains de ce qu’ils pouvaient bien voir. — À quoi tu penses ? chuchota-t-il curieusement. — J’aurais aimé que tu sois mon premier, avoua Marco. Le cœur de Jean manqua un battement. Il ne s’attendait pas à cette confiance qui lui fit incroyablement plaisir. Même si, au fond, elle le rendit aussi un peu triste. — Je ne suis peut être pas ton premier, admit-il à regret. Pas pour tout. Mais on a partagé beaucoup de premières fois, tous les deux. Et je suis sûr qu’on en partagea encore plein d’autres. Marco lui rendit son sourire. Une fois de plus, Jean avait évidement raison. Il avait fait des choix et vécu des expériences qu’il lui arrivait de regretter, encore aujourd’hui. Parce qu’il méritait mieux. Parce qu’il en était sorti blessé. Mais il aurait beau cultiver toute la rancœur du monde, cela ne suffirait pas à changer le cours des évènements. Le passé était déjà gravé dans le marbre. Jeter un œil dans sa direction revenait à se faire du mal inutilement. Et Marco savait désormais que la vie avait plus à lui offrir que ces deux années passées dans son chagrin. À l’aube de ses vingt-et-un ans, l’avenir lui semblait à nouveau excitant. Dans les yeux ambre de Jean, il pouvait voir beaucoup d’amour et un tas de promesses. Mais avant cela, il y avait le présent. Ces instants éphémères, Marco les avait longtemps traversés en apnée. Il était temps pour lui de lâcher les chaînes qui le retenaient pour profiter pleinement de ce qui se trouvait sous ses yeux : en l’occurrence, son amoureux. — À propos de premières fois… lança-t-il prudemment. Je me demandais si tu avais déjà songé à… à inverser les rôles. Quelque peu surpris par le sous-entendu de cette remarque soudaine, Jean s’humidifia les lèvres avant de répondre. — L’idée m’a traversé l’esprit, quelques fois, avoua-t-il. Mais je ne savais pas si elle avait déjà traversé le tien. — Avec toi, j’ai envie d’essayer. Pas forcément tout de suite ! ajouta aussitôt Marco. Mais plus tard, éventuellement… Les derniers mots s’écrasèrent contre les lèvres de Jean, qui n’avait pas attendu davantage pour l’embrasser. Dehors, l’été venait tout juste de commencer. Mais pour Jean et Marco, le ciel était peint aux couleurs d’un éternel printemps.