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l'ombre et le reflet


  1. > fandom : shingeki no kyojin
  2. > ship : jean kirschtein & marco bodt alias le populaire et le nouveau
  3. > feat : annie leonhardt, hitch dreyse, eren jeager, reiner braun
  4. > genres : fanfiction, romance
  5. > liens : wattpad
  6. > statut : terminée, 11 000 mots, 17/17 chapitres
  7. > dates : 16/08/2024 - 10/09/2024

résumé :

Au lycée, Jean porte sa popularité comme un fardeau. On lui a collé une première étiquette, puis une autre, et encore une autre, jusqu'à ce qu'il ne sache plus lui-même qui il est vraiment. À l'aube de sa rentrée en terminale, Jean n'a déjà qu'une hâte : en finir avec cette année, avec ce lycée et avec les imbéciles qui l'adulent. Et ce n'est certainement pas l'arrivée d'un petit nouveau, avec ses lunettes, ses chemises et ses taches de rousseurs, qui va bouleverser ses plans.


Aux auteurices de fanfictions : n'arrêtez jamais de vous amuser.

« Ce qui n'a pas de secret n'a pas de charmes. »
— Anatole France

Sur le panneau lumineux, le bonhomme rouge succéda à son homologue vert. Non sans jeter un regard prudent à gauche, puis à droite, et encore à gauche, Jean s’engagea sur le passage piéton. Le dernier qu’il aurait à franchir ce matin. Le jeune homme traîna des pieds sur la petite centaine de mètres qui le séparait encore de sa destination. Il retardait consciemment son arrivée, car il voulait écouter le dernier couplet de la chanson qui résonnait dans ses oreilles. Il détestait s’arrêter au milieu d’un morceau. La façade du lycée Fritz se découpait derrière le feuillage des arbres qui l’entouraient. Elle paraissait un peu plus imposante à chaque pas fait dans sa direction. L’établissement scolaire s’élevait au-dessus des élèves. Prêt à les engloutir. Son entrée était gardée par deux colosses de pierres, sculptures d’illustres personnages dont Jean avait oublié l’identité. Ces trucs lui foutaient presque la trouille. Leurs yeux, en particulier. Le lycéen avait parfois l’irrationnelle impression qu’ils l’observaient dans son dos. Et ils n’étaient pas les seuls. Sur la cinquantaine d’élèves qui traînaient devant le parvis du lycée, plus de la moitié lui jetait de temps à autre un coup d’œil à peine dissimulé. C’était ça, le fond du problème. Jean soupira. À force d’être épié par le commun des mortel·le·s, son esprit se méfiait même des choses inanimées. — Hey, Jean ! Comment va la star, que dis-je, le prince du bahut ? Le susnommé tourna la tête. Voilà plusieurs secondes que la musique s’était tue dans ses oreilles. Il retira son casque, regrettant presque immédiatement le confort qu’il lui apportait. Grande invention que celle du contrôle actif du bruit. La ville entière sembla se ruer à l’assaut de son tympan sous la forme d’une gigantesque onde sonore. Jean grimaça, tant sous l’effet du bruit ambiant que du surnom gênant. — Pas trop mal. Enfin, c’était jusqu’à ce vous débarquiez. — Quel menteur ! Tu ne tiendrais pas une semaine sans nous. Jean leva les yeux au ciel. Il ne pouvait rien rétorquer à cela. Son amie avait entièrement raison : c’était grâce à Hitch et à Annie qu’il avait survécu à ses deux premières années de lycée. Sans leur compagnie, il aurait dépérit en un temps record. Mais il mourrait probablement avant de leur avouer. Les filles le charriaient déjà bien assez comme ça. Pas la peine d’en rajouter ! — Prêt pour cette ultime année ? lui lança Annie avec un sourire moqueur. — Tu sais bien que je n’ai qu’une seule hâte : qu’elle se termine ! Hitch se glissa entre son meilleur copain et sa meilleure copine, leur attrapant à chacun·e un bras. De leur petit groupe, c’était indubitablement celle qui avait le plus d’énergie à revendre. — Allons, un peu d’entrain, camarades ! Et puis, qui sait ? Peut-être que cette année sera différente des autres. Peut-être qu’elle nous réserve quelques surprises… Hitch était aussi la plus optimiste. Jean soupira. Combien de fois avait-il soupiré ce matin ? Il avait déjà perdu le compte. Le jeune homme releva le menton vers la façade de son lycée. La première sonnerie ne tarderait pas à leur agresser les oreilles. Quand il fallait y aller… Sous l’impulsion de Hitch, les trois compères s’avancèrent pour pénétrer dans l’établissement. Aujourd’hui, Jean débutait son année de terminale par une rentrée qui serait des plus banales, à n’en pas douter.


Jean n’avait pas fait un pas dans la cour intérieure du lycée qu’on s’empressait de le saluer. Certain·e·s se contentaient d’un geste de la main, tandis que d’autres venaient carrément lui taper un check ou lui faire la bise. C’étaient d’ancien·ne·s camarades de classes, des connaissances plus ou moins proches, et même des gens dont le nom ne lui revenait pas. Jean mit un temps fou à rejoindre le bâtiment où se déroulerait sa rentrée. Et là encore, les têtes continuaient de se tourner sur son passage… Après moultes péripéties, le petit groupe rejoignit enfin leur salle de classe pour cette matinée. Jean s’adossa contre le mur et se laissa glisser au sol. Il s’autorisa alors à pousser un long soupir. Toute cette agitation, de si bon matin… C’était là une attention dont il se serait bien passé. Son désarroi avait au moins le mérite d’amuser Annie et Hitch. Si la première se contentait d’un demi-sourire extrêmement discret, la seconde faisait de son mieux pour étouffer un fou rire. D’ailleurs, elle ne se priva pas de faire un commentaire à ce sujet : — On dirait bien que notre pauvre Jean est toujours victime de sa popularité. — En parlant de popularité, enchaîna Annie, regardez qui est au top de sa forme. Les exclamations allaient bon train au fond du couloir. On devait cette ambiance à l’arrivée d’un nouvel élève. Et pas des moindres : Eren Jaeger en personne faisait son entrée. Grand, brun, les yeux d’un vert émeraude, toujours un sourire au coin des lèvres. Ce garçon connaissait absolument tout le monde au lycée. Voilà pourquoi il s’y promenait comme un prince en son château. Il était la deuxième tête d’affiche de leur promotion. Jean avait prié tout l’été pour ne pas se retrouver dans la même classe que cet hurluberlu. Malheureusement pour lui, le ciel n’avait pas daigné l’écouter. — Jean ! s’exclama Eren. Cette année promet d’être mémorable. Pas sûr que cette classe ait assez de place pour nous deux, ajouta-t-il avec un clin d’œil. Je m’excuse d’avance si je te fais de l’ombre ! Ce genre d’interactions bien gênantes était la raison pour laquelle Jean préférait éviter Eren. Pas de chance pour cette année ; il allait devoir se le coltiner tous les jours. De quoi donner des envies de meurtres… Jean se contenterait d’ignorer Eren du mieux qu’il le pouvait. Sans Annie ou Hitch pour le soutenir, il allait devoir redoubler d’efforts. Car oui, ses deux amies se trouvaient dans une autre classe que la sienne. — Mais qu’est-ce qui m’a pris de garder HLP ? grommela Jean. Les élèves commencèrent enfin à rentrer dans la salle. Leur professeur principal était arrivé. Hitch et Annie eurent un dernier mot d’encouragement pour Jean, avant de l’abandonner à son titre sort. Leur propre rentrée se déroulait dans la classe voisine. Le jeune homme se releva lentement, très lentement. Il aurait bien passé la matinée dans ce couloir, au calme et au frais… Mais presque tou·te·s ses camarades étaient déjà rentré·e·s. Ne restait plus que lui et un autre garçon. Un garçon aux cheveux noirs, aux lunettes noires, aux chaussures noires, au sac noir. Jean se demanda pourquoi il faisait une fixette sur cette couleur. Après tout, ce garçon portait des vêtements qui n’étaient pas du tout noirs. Son pantalon était beige et sa chemise était d’un blanc impeccable. Il existait donc vraiment des gens qui portaient une chemise le jour de la rentrée. Encore une fois, Jean se demanda pourquoi il faisait une fixette sur un tel détail. C’était sans doute son esprit qui cherchait quelque chose auquel se raccrocher, pour oublier la rentrée qui l’attendait. Pour la énième fois, Jean soupira. Puis il se résigna à passer l’encadrement de la porte.


Plusieurs élèves continuaient de discuter à voix basse. Leur nouveau professeur principal les fit taire d’un raclement de gorge. Jean le connaissait bien : il avait déjà eu Monsieur Shadis l’année précédente. Il enseignait l’histoire et la géographie. Mais avant ça, il avait servi dans l’armée de terre pendant près d’une décennie. On le devinait aisément à sa posture rigide et au timbre de sa voix. La plupart des élèves le trouvaient trop sévère. De son côté, Jean avait appris à apprécier l’ordre et le calme qu’il imposait en classe. L’enseignant débuta son discours annuel. Il insista sur l’importance de cette dernière année de lycée, sur le travail qu’il leur faudrait fournir au cours des trois prochains trimestres, sur les épreuves de spécialité et sur le grand oral qui influeront leur baccalauréat. Le coup de stress habituel. Monsieur Shadis leur donna plusieurs informations relatives à la vie scolaire. S’en suivi une distribution de carnets de correspondances et de paperasse en tout genre. Jean fourra tout ça en vrac dans son sac. — Vos cours commencent dès demain, à huit heures. N’oubliez pas de mettre votre réveil. Vous avez une chance folle, puisque vous passerez cette toute première heure en ma compagnie, plaisanta Monsieur Shadis. Par ailleurs, je vais élaborer un plan de classe dès ce soir. Et maintenant que j’ai bien identité qui était copain ou copine avec qui, je vais me faire une joie de vous mélanger. Le professeur vérifia l’horloge murale. Il n’était que midi moins vingt. — Parfait. Il nous reste suffisamment de temps pour faire un tour de classe. J’aimerais que chacun et chacune d’entre vous se lève, tour à tour, pour se présenter en quelques mots. Pas besoin d’en faire des caisses : votre prénom, vos spécialités, ce que vous aimez faire, ce que vous souhaitez faire plus tard, ce genre de choses. S’il y a d’autres choses plus personnelles que vous souhaiteriez me faire savoir, en tant que professeur principal, n’hésitez pas à me glisser un mot à l’écrit ou à l’oral à la fin de cette rentrée. Jean se recroquevilla sur sa chaise. Les tours de classes, c’était clairement dans son top cinq des choses qu’il détestait le plus. Rien que le fait de se lever avait le don de le fatiguer. Surtout si c’était dans le but de parler de lui-même à une foule de curieux·ses. Sur les visages de ses camarades, les réactions étaient mitigées. Beaucoup se sentaient gêné·e·s par ce genre d’exercice. D’autres, au contraire, n’attendaient que ce moment pour briller. — Je m’appelle Eren, lançait justement celui-ci avec assurance. Mais tout le monde le sait déjà. J’ai pris HLP et HGGPS, car je cherche avant tout à parfaire ma culture générale en vu de passer le concours Sciences Po. Mon temps libre, j’aime le passer avec mes ami·e·s ou faire du running. Jean ne put réprimer un bâillement en l’écoutant réciter son CV. Eren était la seule personne qu’il connaissait qui utilisait le terme fancy de running pour désigner la course à pied. Sa petite présentation terminée, le jeune homme se tourna justement vers Jean, l’air victorieux. C’était aussi ça, le problème d’Eren : il avait la conviction profonde d’être en compétition avec tout le monde. Et particulièrement avec Jean, qui s’en contrecarrait. D’ailleurs, les présentations de ses camarades rentraient dans son oreille gauche et sortait par son oreille droite. — Je suis Reiner, se présentait un grand blond baraqué. J’ai gardé SES et LLCE parce que j’aimerais travailler à l’étranger. Je fais aussi pas mal de sport : je joue au rugby en club et je vais à la salle trois fois par semaine. Son sourire confiant fit grimacer Jean. Reiner était un abruti de première. Dire qu’il allait se le taper cette année en plus d’Eren… Il fronçait toujours les sourcils lorsque vint son tour de se présenter. — Je suis Jean. Je fais Arts et HLP. J’aime bien dessiner. Et il se rassit. Monsieur Shadis haussa un sourcil, mais il n’insista pas. Il n’ignorait pas qu’en dépit des apparences, Jean n’étaient pas un grand bavard. L’enseignant fit signe au suivant de se lever. Le tour de classe était presque terminé. Il ne resta bientôt plus qu’un dernier élève. Jean ne reconnu pas la voix qui s’éleva. Un nouveau, sans doute. Il tendit légèrement l’oreille. — Je m’appelle Marco. Euh, Marco Bodt. C’est ma première année dans ce lycée… Mes spécialités sont HLP et LLCA. Avec ça, je voudrais faire une licence de philosophie. Sinon j’aime bien lire, et j’écris un peu… Le pauvre garçon n’avait pas l’air super à l’aise. Jean fut probablement aussi soulagé que lui lorsqu’enfin sonna midi. Il ne se pressa pourtant pas pour sortir. Le temps qu’il ferme tranquillement son sac et se lève gentiment de sa chaise, la plupart des élèves étaient déjà sorti·e·s. Jean souhaita une bonne journée à Monsieur Shadis. Il n’était pas fâché que cette rentrée soit enfin derrière lui. Cette année serait probablement aussi ennuyante que les trois heures qu’il venait de passer.


Dans le hall d’entrée du lycée, Jean jeta un coup d’œil à son emploi du temps. Il ne l’avait pas du tout mémorisé. Il savait à peine quels cours l’attendaient aujourd’hui. À en juger par le polycopié en noir et blanc qu’on leur avait donné à la rentrée (en attendait la version couleurs), Jean avait HLP avec une certaine Madame Dork qui gérait le volet plus littéraire de la spécialité. Le jeune homme passa la porte au moment où retentit la deuxième sonnerie. Il ne retira son casque qu’ensuite, ce qui lui valu une petite réflexion de la part de l’enseignante. Jean n’avait jamais eu Madame Dork. Elle était petite et rondouillarde, avec de grands yeux bleus. En dépit du sourire qu’elle affichait, Jean se sentit tout de suite mal à l’aise. Il s’empressa de rejoindre sa place. Comme annoncé lors de la rentrée, Monsieur Shadis avait établi un nouveau plan de classe. Jean n’avait pas d’ami·e·s proches parmi ses nouveaux·lles camarades. Alors il se fichait un peu de la chaise sur laquelle il s’asseyait. Du moment que ce n’était pas à côté d’Eren. Ou de Reiner. Auquel cas, il aurait vraiment été le garçon le plus malchanceux du bahut. Heureusement pour lui, le destin n’avait pas osé lui infliger cette épreuve. Jean avait atterri à côté d’un autre garçon. Il avait mis plusieurs jours à comprendre que son nouveau voisin, le nouvel arrivé au lycée et le garçon sur lequel il avait fait une étrange fixette à la rentrée n’était qu’une seule et même personne. Jean était un peu distrait. Il mettait du temps à faire certains liens. Le peu d’attention qu’il avait accordé à son voisin attestait au moins d’une chose : Marco n’était pas pénible pour un sous. Il était calme ; une qualité que Jean avait en haute estime. Marco était aussi quelqu’un de réfléchi. Il suivait les cours avec assiduité et n’ouvrait la bouche qu’après avoir demandé l’autorisation. De plus, les réponses qu’il donnait se révélaient toujours exactes. Un élève parfait, en somme. Ses petites chemises étaient comme la cerise sur le gâteau. Jean avait remarqué qu’il n’avait, lui non plus, pas l’air de s’être fait des ami·e·s au sein de la classe. Il fut donc un peu surpris, en arrivant ce matin-là, de le voir discuter avec quelqu’un. Il en fut d’autant plus étonné qu’il s’agissait d’un grand blond baraqué. Il ne voyait pas Marco se lier d’amitié avec Reiner. Ne serait-ce que parce que ce dernier n’était pas vraiment du genre à discuter. Jean haussa un sourcil. Voilà qui sentait plutôt mauvais. Il décida de jouer l’imbécile et, affublé de son air nonchalant, il se planta juste à côté de Reiner. — Salut, lâcha-t-il sans émotion. Tu peux t’écarter ? C’est ma place. Il désigna la chaise située devant Reiner, qui suivi son geste des yeux. Il eut l’air un peu décontenancé. L’espace d’un instant, il sembla peser le pour et le contre, mais finit par se décaler. Jean se laissa choir sur sa chaise et commença à sortir ses affaires. Il se trouvait désormais entre Marco et Reiner, qui tourna les talons sans un mot. Jean n’était pas certain de ce qu’il venait d’interrompre, mais ce n’était certainement pas une conversation normale entre deux copains. Il sentit le regard de Marco sur sa tempe, mais préféra agir comme s’il n’avait rien vu. Jean avait fait sa BA du jour. Maintenant, il espérait que le destin le laisserait en paix pendant quelques jours.


Jean profitait d’une petite sieste bien méritée sur un banc. Son dos aurait préféré une autre surface qu’un bloc de pierre, mais sa nuque reposait confortablement sur quelque chose de mou. En plus, le soleil était encore suffisamment chaud pour chatouiller ses paupières closes. Il aurait volontiers passé tout l’après-midi dans cette position. Si seulement… — Eh Jean, je rêve où t’es vaguement plus collant depuis qu’on est plus dans la même classe ? — Évidement, renchéri une seconde voix. On lui manque beaucoup trop. Le jeune homme ouvrit un œil. Les visages de Hitch et d’Annie se découpèrent à contre-jour dans son champ de vision. Rien d’étonnant, puisque sa tête reposait sur les cuisses de la première. Il dormait mieux avec un oreiller. — Que voulez-vous ? grommela-t-il. Même moi, j’ai besoin d’un peu de compagnie. — Il n’y a vraiment personne avec qui tu t’entends bien un minimum dans ta classe ? Jean marmonna quelque chose qui ressemblait à un non. — La moitié est en pâmoison devant Eren. L’autre moitié est en pâmoison devant moi. Autant vous dire que je préfère éviter les deux. Oh, il ya aussi Reiner. Mais ce type est un imbécile. — Et ton voisin ? Celui qui est nouveau ici. Il s’est fait des ami·e·s ? Le jeune homme adressa un regard curieux à Hitch. Comment savait-elle cela ? Maintenant qu’il y pensait, il avait peut-être dit un mot ou deux aux filles à ce sujet… — Marco ? Il reste beaucoup dans son coin. Je crois que c’est volontaire. — Ce serait un solitaire ? As-tu au moins essayé de parler un peu avec lui ? Jean prit le temps d’y réfléchir. Probablement pas. Il n’avait même pas le souvenir de l’avoir regardé une seule fois dans les yeux depuis le début de l’année. Hitch et Annie soupirèrent face à son silence. — Et il est comment, ce Marco ? demanda Hitch, l’air de rien. — Euh… Calme. Réservé. Il a l’air très studieux. En fait, c’est un peu le cliché du premier de la classe. Tu vois le genre ? C’est genre une éponge à connaissances. On dirait qu’il absorbe tout ce qui sort de la bouche des profs. C’est assez impressionnant. — Un studieux, répéta Annie. Calme et réservé. — Un marginal, en somme. Non ? l’interrogea Hitch. Jean haussa les épaules. Il ne voyait pas où elles voulaient en venir. — Peut-être bien que oui. Et alors ? — Un marginal, répéta encore Annie. — Ça me rappelle quelqu’un, ajouta Hitch. Les deux filles lui lancèrent un regard appuyé. Jean souffla. — Moi, un marginal ? Peut-être. C’est pas mon problème. Et même si c’était le cas, pas sûr que deux marginaux en valent mieux qu’un. Surtout si chacun est bien dans son coin. Annie attrapa la mâchoire de son ami entre ses doigts.. Comme ça. Sans prévenir. — Qu’ech qu’i t’prend ? s’étonna Jean, qui peinait à s’exprimer. — Tu as détourné le regard. Tu fais ça quand tu nous racontes un bobard. — Crache donc le morceau, insista Hitch. Qu’est-ce qui te préoccupe ? Jean s’extirpa des griffes d’Annie. La jeune femme avait décidément une sacrée poigne. Il soupira de plus belle. Il se demandait s’il faisait vraiment un piètre menteur ou s’il était tout simplement impossible de cacher quelque chose à ses amies. — Je crois que Reiner cherche des noises à Marco. La rengaine habituelle, finalement. Annie fit claquer sa langue. Le dédain se lisait sur son visage. — Il faut toujours qu’il se trouve un nouveau souffre-douleur en début d’année. Ce rustre ne va-t-il donc jamais grandir ? On n’est plus en primaire. Hitch soupira. Puis elle lança un clin d’œil amusé à Annie. — Mais heureusement pour Marco, Jean sera là pour voler à son secours ! — Et puis quoi encore ? grommela-t-il. Reiner me fiche la trouille à moi aussi. — Ce ne serait pourtant pas la première fois que tu joues les chevaliers. La dernière remarque de Hitch jeta un froid. Ce ne serait pas la première fois, en effet. Mais Jean n’avait pas vraiment envie de se mêler à nouveau des affaires d’un autre. Pas maintenant qu’il en connaissait les conséquences. Annie haussa les épaules. — Tu sais, Jean, je ne crois au mieux qu’un mot sur deux qui sort de ta bouche. Tes actions en disent toujours plus que tes paroles. Le moment venu, je sais que tu feras le bon choix. Jean referma ses paupières. Il espérait avoir ne serait-ce qu’un air de ressemblance avec celui que les filles voyaient en lui.


Jean était en retard. La ponctualité n’avait, pour ainsi dire, jamais été son fort. Il n’était pas vraiment question d’un manque d’organisation de sa part. Jean accordait tout simplement trop d’importance à son sommeil. D’autant plus qu’il n’était pas du genre à se presser. Ce qui expliquait pourquoi il semblait aussi serein. En l’absence de voiture à l’horizon, n’importe qui d’autre se serait engagé sur le passage piéton. Mais Jean, lui, attendait tranquillement que le bonhomme lumineux devienne vert. Il était près de huit heures cinq. Jean n’avait donc que quelques minutes de retard. Pas de quoi en faire tout un fromage. Quoi que Monsieur Dork ne risquait pas d’être du même avis que lui. Bon. Le temps pour Jean de monter les escaliers jusqu’au quatrième étage, il était probablement huit heure dix. Un retard qu’il jugeait toujours raisonnable. Et puis, on n’avait pas idée de commencer les cours à huit heures. Jean était rarement opérationnel avant dix heures… M’enfin. Là n’était pas le sujet. Au moins, à cette heure-là, les couloirs étaient presque désert. Pas une seule âme ne viendrait l’importuner. Jean songea que ce ne serait pas plus mal, si le lycée était toujours aussi silencieux. Il se sentirait certainement beaucoup plus léger. Jean traîna des pieds pour profiter un peu plus de ce moment d’accalmie. Bientôt, la voix de Monsieur Dork lui agresserait les oreilles avec des réflexions philosophiques moyenâgeuse. Il avait besoin de s’y préparer mentalement… Des voix étouffées raisonnèrent à ses oreilles. Jean fronça les sourcils. Qui donc osait briser le silence sacré qui l’entourait ? Le bruit provenait des toilettes, situés au bout du couloir. Des élèves faisaient probablement la queue pour entrer dans l’unique cabine. Mais avaient-ils vraiment besoin de discuter aussi fort ? Jean continua d’avancer. Il n’allait pas les engueuler pour si peu, bien sûr. Il se contenterait d’entrer dans sa salle de classe et de s’asseoir à sa place. Arrivé devant la porte, il ne se pressa pas pour toquer. Jean entendait déjà la voix grave de l’enseignant qui faisait cours de l’autre côté. Il entendait aussi beaucoup plus distinctement qu’avant les bruits qui s’échappaient des toilettes adjacents. La voix qui s’élevait était insistante. Presque menaçante. Jean jeta un regard hésitant à travers le petit carreau qui ornait la porte. À l’intérieur, ses camarades ne semblaient pas emballé·e·s. La plupart étaient avachi·e·s sur leurs tables, à deux doigts de bailler. Jean lui-même n’était pas vraiment presser d’entrer. Il tourna la tête vers les toilettes. Quelque chose de louche semblait s’y dérouler. Et même si Jean n’aimait pas mettre son nez dans ce qui ne le regardait pas… Il songea qu’il ne perdait rien à jeter un coup d’œil. Le jeune homme s’approcha en longeant le couloir. Sans un bruit, il glissa sa tête dans l’encadrement de la porte. Jean ne fut pas très surpris de voir Reiner. Il lui semblait bien avoir reconnu sa voix un peu plus tôt. En revanche, le rugbyman n’avait pas l’air de faire la queue pour aller aux toilettes. La porte de la cabine était en effet grande ouverte, au fond de la pièce. L’attention de Reiner était dirigée sur une personne qui ne disparaissait pas complètement derrière son imposante carrure. Jean fut un peu étonné de reconnaître Marco. Son voisin de classe ne semblait pas à l’aise. Il avait même l’air un peu paniqué. Il s’était retrouvé acculé dans un angle, fait comme un rat. Des scènes comme celle-ci, Jean en avait vu des tonnes et des tonnes. Reiner y jouait toujours le rôle du grand méchant loup. Il s’était déjà interposé une fois, ce qui expliquait l’hostilité du rugbyman à son égard. Et il s’était promis de ne jamais recommencer. Mais… — Reiner ! Je peux savoir ce que tu branles !? L’intéressé s’écarta d’un bon. Jean avait crié drôlement fort. Il était même probable qu’on l’ait entendu depuis la classe adjacente. Reiner n’avait pas l’habitude qu’on le reprenne de la sorte. Il resta immobile, ses gros sourcils froncés sur ses minuscules yeux. Armé d’un courage dont il ne se croyait pas capable, Jean s’approcha en trois grande enjambées. Il attrapa l’avant-bras de Marco. — On s’en va, déclara-t-il d’un ton sec. Les deux garçon arrivèrent devant leur classe moins d’une seconde plus tard. Jean toqua et, sans en attendre l’autorisation, ouvrit la porte à la volée. — Désolé pour le retard, lâcha-t-il. J’ai dormi trop longtemps. Une trentaine de paires d’yeux le dévisagèrent en silence. Un peu décontenancé, Monsieur Dork s’éclaircit la gorge. — Et Marco ? les interrogea l’enseignant. Jean répondit à sa place. Non sans un brin d’humour. — Disons qu’il a fait une mauvaise rencontre.


Un stylo en main, Marco suivait religieusement le cours de HLP. L’enseignante n’en était encore qu’aux tous débuts du programme. Le jeune homme trouvait qu’elle n’allait pas assez vite. Qu’elle perdait un temps précieux dans des discours qui frôlaient l’infantilisation. Madame Dork traitait un peu ses élèves comme ses propres enfants. Elle parlait souvent de confiance. Et elle se vantait régulièrement d’obtenir d’excellents taux de réussite au baccalauréat. Chaque affirmation rendait Marco un peu plus dubitatif. Madame Dork se lança dans une nouvelle parenthèse superflue. Marco ne laissa pas paraître son agacement. Néanmoins, il se désintéressa de leur professeure de littérature. Il glissa un regard à son voisin, lequel ne semblait pas plus attentif que lui. Jean griffonnait quelque chose à l’aide d’un crayon à papier. Sa main gauche maintenait sa tête en place tandis que sa main droite s’affairait en silence. Il semblait concentré sur son œuvre. Marco continua de l’observer à la dérobée. Il le faisait beaucoup, ces derniers jours. À vrai dire, Jean ne s’était pas encore expliqué de son intervention spontanée face à Reiner. C’était à peine s’il lui avait adressé la parole depuis. Les deux garçons étant assis côte à côte, ce n’étaient pourtant pas les occasions qui manquaient. Face à cette indifférence, Marco ne savait pas trop sur quel pied danser. Allaient-ils continuer d’agir comme si cet incident ne s’était jamais déroulé ? Marco ne remarqua pas immédiatement que Madame Dork s’était interrompue. De même qu’il mit quelques secondes avant de relever qu’elle s’était approchée d’eux. Elle avait un sourire de façade aux lèvres, les mains jointes au niveau de son nombril, la tête légèrement inclinée sur le côté. On aurait dit l’allure d’une maîtresse qui s’apprêtait à reprendre gentiment un écolier. — Jean, j’aimerais beaucoup que tu t’abstiennes de dessiner et que tu écoutes le cours. C’est très désagréable de parler dans le vide, tu comprends ? Sans se presser, l’intéressé releva légèrement la tête. Madame Dork le fixait de ses yeux bleus grands ouverts. Il y avait quelque chose de très oppressant chez cette dame. Jean s’efforça de ne pas ciller. — Je suis pourtant toute ouïe, lui assura-t-il. — Dans ce cas, peux-tu me répéter ce que je viens de dire ? — Vous parliez de l’association que vous avez créé avec la prof de maths. L’enseignante cligna des yeux. Elle ne s’attendait visiblement pas à une réponse aussi rapide. Marco en fut presque impressionné. Lui-même avait décroché depuis près d’un quart d’heure. — Je suis contente de savoir que tu suis un minimum, reprit Madame Dork. Mais ne serait-il pas plus judicieux de consacrer toute ton attention au cours ? Tu prends le risque de développer des difficultés. D’ailleurs, je ne me rappelle plus combien tu as eu au dernier devoir… Elle retourna vers son bureau afin de consulter son porte-vues. Jean lui épargna cette peine. — J’ai eu dix-huit, déclara-t-il. Sauf erreur de ma part. Et de la vôtre, bien entendue. Madame Dork continuait de sourire. On devinait à son regard perçant qu’elle réfléchissait à une réplique pertinente. La sonnerie coupa court au malaise qui s’installait dans la classe. Alors que les élèves s’empressaient de ranger leurs affaires, Madame Dork rappela les devoirs à faire pour la prochaine fois. Jean fourra rapidement trousse et cahier dans son sac. Il n’avait pas l’air de vouloir s’attarder ici. — Jean ! l’interpella Marco, alors qu’il s’éloignait déjà. Tu oublies ça. Il désigna le dessin qui traînait sur la table. Son voisin venait de passer deux bonnes heures dessus. Jean haussa pourtant les épaules. — Tu peux le garder, si tu veux. Marco baissa les yeux sur le feuillet. Puis il le glissa soigneusement entre les pages de son cahier.


Le ballon atterrit une fois de plus dans les mains de Jean, qui dribbla sur trois enjambées avant de mettre un panier. Les membres de son équipe savourèrent ces nouveaux points. Loin d’être euphorique, Jean soupira. Les autres n’arrêtaient pas de lui faire la passe, alors même qu’il était rarement bien placé. À force d’être autant sollicité, il commençait à avoir mal aux pieds. Jean n’avait aucune appétence particulière pour le basket. Il n’était, plus largement, pas très sportif. Le moindre effort physique l’ennuyait. Quitte à perdre son temps, il préférait faire une bonne sieste. Mais Jean n’avait malheureusement pas le droit de piquer du nez en plein cours d’EPS. D’autant qu’il était beaucoup sollicité. Car pour une raison qui lui échappait, la plupart de ses camarades étaient persuadé·e·s qu’il adorait le basket. Et pour couronner le tout, Jean devait partager le terrain avec Eren. Son égo démesuré saturait l’air du gymnase tout entier. À chacun de ses paniers, le jeune homme se tournait vers son rival de toujours, un sourire satisfait au visage. Eren comptait probablement les points dans sa tête. Jean ne prit pas la peine de lui rappeler qu’ils étaient dans la même équipe. Ce pédant ne méritait pas qu’on gaspille sa salive pour lui. Les ballons rebondissaient dans tous les sens. Les semelles crissaient sur le revêtement caoutchouteux. Des directives, des remarques, des injures fusaient de part et d’autre du gymnase. Jean commençait sérieusement à en avoir ras-le-bol. Il avait mal aux pieds, mal aux jambes, mal au crâne. L’horloge digitale indiquait qu’il restait dix minutes avant la fin du match. Alors qu’il avait toujours le menton levé en l’air, Jean fut bousculé. Si violemment que cela semblait volontaire. Cette impression se confirma lorsqu’il croisa le regard de Reiner, qui n’avait pas l’air très pressé de s’excuser. En revanche, plusieurs personnes se pressèrent autour du jeune homme pour s’assurer qu’il allait bien. Même Eren lui tendit une main pour se relever, un sourire joyeux aux lèvres. Jean se releva seul. — J’ai besoin d’une pause, lâcha-t-il. Continuez sans moi. S’il restait ici une seconde de plus, il allait finir par frapper quelqu’un. Jean s’éloigna vers les vestiaires, claquant la porte derrière lui. Mais il pouvait toujours entendre les bruits qui résonnaient depuis le gymnase. Jean se réfugia dans les doubles adjacentes. Il appuya sur un bouton au hasard, fit trois pas pour éviter le jet d’eau et se laissa glisser au sol. Il ferma les yeux et s’efforça de faire le vide dans sa tête. Le clapotis des gouttes qui s’écrasaient sur le carrelage ne dissimulait pas à lui seul tous les bruits, mais c’était mieux que rien. Jean entendit tout de même la porte des vestiaires s’ouvrir et se refermer. Quelqu’un·e l’avait rejoint dans les douches. Le jeune homme garda sa tête baissée et ses paupières closes. Mais il finit par rouvrir les yeux, presque en sursaut. On venait de poser quelque chose sur ses oreilles. Jean reconnu la forme familière de son casque audio. Le contrôle actif du bruit était activé. Raison pour laquelle il se sentit déjà beaucoup mieux. La personne qui venait de l’extirper de sa misère s’installa juste à côté de lui, sur le carrelage froid. Il s’agissait de Marco. Jean fut surprit, sans vraiment l’être. Les paroles de Hitch et d’Annie lui revinrent en mémoire. Il fallait bien un marginal pour en aider un autre. Ce qui l’étonna davantage, c’était l’attitude du nouveau venu. Il ne chercha pas à lui parler. Il ne demanda aucune explication. Il se contentait de rester là, en silence. Il avait l’air profondément calme. Pas juste discret, comme il l’était d’ordinaire, mais plutôt… imperturbable. Comme si rien ne pouvait l’atteindre. Marco regardait l’eau qui coulait encore à quelques pas d’eux. Il y avait dans son regard quelque chose que Jean ne sut pas définir. Quelque chose qui le fit frissonner. Alors il referma ses yeux et profita du silence qui parvenait à ses oreilles.


Jean venait de rejoindre les filles lorsqu’un malotru les interpella. Il faisait évidement référence à Eren, qui s’approchait avec l’air de celui qui avait une bonne histoire à raconter. — Par le plus grand des hasards, Jean, j’imagine que tu ne viens pas de passer un savon à trois gars de notre classe ? — Et puis quoi encore ? s’offusqua celui-ci. Comme si je n’avais que ça à faire. — Oui, le contraire m’aurait étonné. Mais c’est quand même intriguant… Hitch et Annie échangèrent un regard. D’un commun accord, les jeunes filles glissèrent chacune un bras sous celui d’Eren. — Pourquoi tant de cachotteries ? s’amusa Hitch. Puisque tu es là, tu ferais mieux de tout nous expliquer en détails. De grès ou de force, Eren fut contraint de les suivre jusqu’à un banc. D’après Jean, il était entièrement consentant. Il ne loupait jamais une occasion d’ouvrir sa bouche. À peine fut-il assis qu’Eren reprit son histoire, cette fois-ci depuis le début : — Je ne sais pas s’il vous en a déjà parlé, mais hier, Jean s’est barré en plein milieu du cours de sport. Comme c’est arrivé après une petite démonstration de force de la part de Reiner, les quelques zigotos qui lui font office de copains racontaient à qui voulait l’entendre que Jean s’était tiré parce qu’il avait eu la frousse. — C’est vraiment ridicule, marmonna le principal protagoniste du récit. — Ça ne les empêchait pas de rire comme des hyènes aux quatre coins du bahut en mimant la scène. Je les ai encore croisé ce matin. Et quelle ne fut pas ma surprise de les trouver tout penauds ! Alors je me suis renseigné, et… Eren s’interrompit, l’air mystérieux. Il voulait faire durer le suspens. Annie le pria de se dépêcher en lui pinçant le bras. — Et le bruit court qu’une personne, dont on ignore évidemment l’identité, leur aurait donné une sacrée correction ! conclu-t-il enfin. Jean ne savait pas précisément à quoi s’attendait Eren, mais certainement pas au silence qui suivit la chute de son histoire. La déception se lisait sur le visage de Hitch et d’Annie. Elles s’attendaient vraisemblablement à des potins un peu plus croustillants. — Mouais, fit Hitch. C’est probablement un·e prof ou un·e pion qui les a rappelé à l’ordre. Voire même la CPE. J’ai entendu dire qu’elle était intransigeante avec les insultes ou moqueries de ce genre. — Pas de quoi en sauter au plafond, conclu Annie. Mais Eren n’avait pas dit son dernier mot. — Je vous assure que c’est un·e élève qui a fait le coup ! Et puis, nos trois lascars avaient les joues anormalement rouges. Ils se sont fait gifler ! Et à en croire les rumeurs, ils étaient agenouillés lorsque ça s’est produit. Franchement, ça ne vous fait pas penser à un règlement de comptes ? Cette fois-ci, Eren fut très satisfait par le mutisme de ses interlocteur·ice·s. Il les avait laissé sans voix ! Il ne prit pas le risque de voir le vent tourner et décida de partir sur ces mots, l’air fanfaronnant. Annie se tourna vers Jean. — C’est quand même un peu étrange. Tu n’y es vraiment pour rien ? — Non ! Je ne savais même pas que ces types crachaient sur mon dos. — Quelqu’un·e d’autre aurait voulu te venger ? suggéra Hitch. Tu n’as pourtant pas beaucoup d’ami·e·s. — Et je vous assure que ce n’était pas moi, renchérit Annie. Peut-être l’une de tes groupies ? Mais je les vois mal humilier trois grands gaillards de cette façon. Et puis, il y a quand même un côté un peu kinky dans ce besoin de les mettre à genoux. Les filles continuèrent de débattre sans prêter attention à Jean, qui s’allongea pour faire une petite sieste.


Jean était de très mauvais poil. Non pas qu’on ait souvent l’occasion de le voir de bonne humeur. Mais aujourd’hui, il était particulièrement grincheux. Et tout ceci à cause de cette foutue histoire que leur avait raconté Eren, un ou deux jours plus tôt. Les rumeurs s’étaient évidemment répondues comme une traînée de poudre au lycée. Mais Jean n’imaginait pas que cela prendrait de telles proportions. D’ordinaire, il attirait déjà l’attention. Mais ces jours-ci, c’était pire. Peu importe où il allait, Jean pouvait entendre les autres élèves murmurer sur son passage. Il ne comptait plus le nombre de questions qu’on avait pu lui poser au sujet de cet incident. Plusieurs personnes lui avait même directement demandé s’il était à l’origine de ce prétendu règlement de comptes. À ce rythme, il allait vraiment finir par mettre son poing dans la figure de quelqu’un·e. La patience de Jean s’était déjà considérablement épuisée lorsqu’il arriva aux pieds des escaliers. Il monta un étage, puis deux, puis trois. Du coin de l’œil, il remarqua un stylo qui traînait par terre. Sans doute perdu par saon propriétaire. Un peu plus loin, il trouva une trousse ouverte et le reste de son contenu éparpillée. Puis vint le tour d’un cahier à l’allure malmenée. Jean s’interrompit dans son ascension. Décidément, la matinée s’annonçait épouvantable. Le jeune homme leva la tête. Devant lui se jouait une scène dont il se serait bien passé. Quelques marches plus haut, Reiner tenait Marco par le col de sa chemise. En dépit des apparences, il était plutôt rare de voir le grand blond dans une situation aussi compromettante pour lui. En principe, il avait suffisamment de jugeote pour agir dans des endroits plus discrets. Une seule explication possible : Reiner avait perdu son sang froid. Le regard de Jean se posa brièvement sur Marco. Il lui sembla déceler quelque chose de différend dans son attitude. Malgré la prise de Reiner sur lui, il gardait le corps bien droit. Ses pieds étaient encore encrés dans le sol. Et il tenait fermement un cahier dans ses mains. Lorsqu’il remarqua la présence d’un tiers, Marco lui adressa un regard suppliant. Jean aurait pourtant juré qu’un instant plus tôt, il n’y avait aucune peur dans ses yeux chocolat. Mais peu importait vraiment. Jean n’était pas d’humeur à se prendre la tête. Il était très contrarié d’être confronté à une situation pareille d’aussi bonne heure. Et il ne se gêna pas pour laisser transparaître son aigreur. Jean ne prononça pas un seul mot à l’attention de Reiner. Il se contenta de le fixer longtemps, très longtemps, en prenant soin de lui transmettre tout le dédain qu’il ressentait à son égard. Reiner relâcha lentement Marco. Il fit un pas en arrière. Et il finit par disparaître vers les étages supérieurs. Jean se pencha pour ramasser les affaires de Marco. Lorsqu’il le rejoignit, celui-ci était en train d’inspecter l’intérieur de son cahier. Curieux, Jean y jeta un coup d’œil. Il fut très surpris de voir le dessin qu’il lui avait négligemment donné, une semaine plus tôt. Il ne s’attendait pas à ce que son voisin le conserve vraiment. Encore moins à ce qu’il en prenne autant soin. Pour la première fois de la journée, Jean eut un petit sourire. — Ne me dis pas que tu as refusé de lui donner ton cahier à cause de ça ? — Eh bien… Je ne voulais pas qu’il l’abîme, répondit Marco. Jean cligna plusieurs fois des yeux. Ses paroles furent plus rapides que ses pensées : — Ça te dirait, de rester avec moi ? Pendant les intercours, les récrés, les repas. On pourrait même arriver ensemble le matin et repartir ensemble le soir. Il faudra que tu me supportes dix heures sur vingt-quatre, sans interruption, mais… Avec moi, personne n’osera te toucher. Ce fut au tour de Marco de cligner plusieurs fois des yeux. Puis, très lentement, il finit par acquiescer.


Fidèle à lui-même, Jean s’allongea de tout son long sur un banc. Marco s’installa au sol, en tailleur. Il commençait tout juste à assimiler les habitudes de son nouvel ami. Jean passait le plus clair de son temps libre à somnoler. En réalité, il ne dormait jamais vraiment. Mais il fermait néanmoins les yeux, comme pour se couper du monde. — Je peux te poser une question un peu… un peu personnelle ? Jean acquiesça. C’était l’heure de la récréation. Il n’avait rien contre un brin de conversation. — Pourquoi tu sembles si mal à l’aise au contact des autres élèves ? — Ma parole, t’as vraiment le don pour mettre les pieds dans le plat. Marco afficha un air désolé. Mais Jean ne s’en formalisa pas plus que ça. Il poursuivit : — Je ne suis pas quelqu’un de très sociable. Ce n’est pas que je n’aime pas les gens, exception faite de certain·e·s. Mais la plupart d’entre elleux me fatiguent au plus haut point. — C’est quand même curieux, pour quelqu’un d’aussi populaire que toi, fit remarquer Marco. — C’est bien là le problème, soupira Jean. Je n’ai jamais demandé à être populaire. Et je n’ai rien fait de particulier pour le devenir, crois-moi. Tout ça ne serait jamais arrivé si j’étais resté dans mon coin. Mais que veux-tu ? J’ai eu le malheur de fourrer mon nez dans les affaires des autres. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que je me suis fait remarquer en beauté. Marco inclina légèrement sa tête, l’air intrigué. Ses lunettes glissèrent un peu sur son nez. — Que s’est-il passé, exactement ? Enfin, ajouta-t-il précipitamment, tu n’es pas obligé de m’en parler si tu ne veux pas aborder ce sujet avec moi. Je ne t’en voudrais pas. — Ça ne me dérange pas, assura Jean. De toute façon, tout le monde est au courant de cet incident. C’est bien pour cette raison qu’iels ne me lâchent pas la grappe. Le jeune homme chercha une position un peu plus confortable avant de reprendre, les yeux à demi-clos. — Il y avait cette fille, l’année dernière. Elle était souvent seule. Je crois qu’elle n’avait pas beaucoup d’ami·e·s. Et il lui arrivait tout le temps des trucs étranges. Elle trébuchait dans les couloirs. Il lui manquait des mèches de cheveux. Ses lunettes n’arrêtaient pas de se casser. » C’était évidement l’œuvre de Reiner et de sa clique, grommela Jean. Iels se gardaient bien de faire ça devant tout le monde. Mais on savait tou·te·s qu’il se passait quelque chose de louche. Et personne ne disait rien. Moi y compris. Jusqu’au jour où Reiner a fait quelque chose de vraiment horrible, juste sous mon nez. Il a poussée cette fille du haut des escaliers. » Il a pété les plombs, va savoir pourquoi. Par miracle, la fille s’est rattrapée juste à temps. Mais elle était tellement secouée qu’elle est tombée dans les pommes. Je l’ai rattrapée avant qu’elle ne s’explose la tête contre une marche, et j’ai hurlé pour qu’on aille chercher l’infirmière. Reiner en a profité pour se faire la malle, bien sûr. Mais je n’ai pas lâché cette fille avant qu’elle ouvre les yeux. » Le lendemain, j’ai été pris d’assaut par une foule de curieux·ses. Des rumeurs avaient déjà fait le tour du bahut. Tout le monde racontait comment j’étais venu au secours d’une pauvre fille qui s’était évanouie. J’étais devenu une vraie star, ricana-t-il. Alors que la veille, iels s’accordaient tou·te·s pour dire que j’étais un mec ennuyant à mourir. » Personne ne sait ce qu’il s’est vraiment passé ce jour-là. Des rumeurs ont couru sur le harcèlement dont elle était victime. Mais le nom de Reiner n’a jamais été cité. La fille a changé de lycée. Elle n’a pas voulu dénoncer ce que sa clique lui faisait subir au quotidien. Et je n’ai jamais parlé de cet incident. Tout le monde sait que Reiner prend plaisir à tourmenter les plus démuni·e·s. Mais pousser quelqu’un·e dans les escaliers ? C’est très grave. Et je n’ai aucune preuve. » Ce qui me fait le plus chier dans cette histoire, c’est que ces fichues rumeurs m’ont fait passer pour un mec que je ne suis pas. Je n’ai rien d’un chevalier épris de justice. Je ne suis même pas une bonne personne. Je ne me serais jamais interposé entre Reiner et cette fille s’il n’avait pas eu la mauvaise idée d’agir devant moi. Je serais resté silencieux, comme tout le monde. Ça me débecte qu’on chante mes louanges alors que je n’ai absolument rien fait pour le mériter. La sonnerie coupa court à la récréation. Sans un mot de plus, Jean se leva. Et Marco le suivit.


Jean triait les aliments dans son assiette. Du bout de sa fourchette, il poussa les brocolis loin du reste. Marco l’observait faire du coin de l’œil. Il avait été très étonné de découvrir que son nouvel ami était aussi difficile. Quelques jours plus tôt, il n’aurait jamais soupçonné que Jean boudait la plupart des légumes. Cette manie lui donnait un peu côté attendrissant. — Tu manges pas ça ? lui demanda justement Hitch, en désignant les pauvres petits brocolis. Jean fit non de la tête. La jeune femme ne se fit pas prier davantage. Elle les avala tout rond. — Je me demande ce que dirait tes admirateur·ice·s s’iels découvraient que tu as le régime alimentaire d’un enfant de cinq ans, plaisanta-t-elle entre deux bouchées. — Tu peux toujours essayer de le crier sur les toits. Je doute qu’on te prenne au sérieux. Marco n’était pas sûr de comprendre le sens de ses paroles. Annie se pencha légèrement par dessus la table pour lui poser une question : — Tu ne trouves pas ça étrange, que Jean soit toujours aussi populaire malgré son caractère de cochon ? On ne peut pas dire qu’il fasse beaucoup d’efforts en matière de communication. Le principal concerné s’offusqua pour la forme. De son côté, Marco prit le temps d’y réfléchir. La popularité était effectivement une qualité instable. De nombreux·ses lynéen·ne·s redoublaient d’efforts pour conserver cette position. Maussade comme il était, Jean aurait dû retomber progressivement dans la hiérarchie sociale du bahut. Alors pourquoi y gardait-il une place de choix ? — Maintenant que tu le dis, ce n’est pas très logique… Il est aux antipodes d’un type comme Eren, par exemple, qui ne manque pas une occasion pour parler de lui. — Exactement, appuya Annie. Jean envoie balader tout le monde. Il déteste la foule, l’attention et le bruit. Il préfère rester dans son coin, au calme. Tu parles d’un être sociable ! Seulement voilà ; tout le monde est persuadé qu’il joue la comédie. Marco fronça les sourcils. Il n’était, une fois de plus, pas certain de bien comprendre. — C’est vraiment digne d’une théorie complotiste, pouffa Hitch. Les autres élèves pensent que son côté anti-social fait partie intégrante d’un personnage qu’il a volontairement créé. Ça comprend sa passion pour le dessin, sa manie de sortir son casque audio à chaque intercours… Iels pensent qu’il veut juste se donner un air de mec mystérieux. — Mais… Il y a vraiment des gens qui croient ces bêtises ? s’étonna Marco. — Tout le monde ! lui répéta Jean. Tu n’as pas idée du pouvoir de l’imaginaire collectif. Le jeune homme soupira. Derrière ses mèches châtain, Marco remarqua bien que son regard était terne. Les filles enchaînèrent rapidement sur un autre sujet. Le repas s’acheva sur une note moins aigre. Jean fut le premier à sortir de la cantine. Tandis qu’il terminer de débarrasser son plateau, Marco fut retenu par Hitch qui lui souffla quelques mots : — J’imagine que Jean t’as fait son petit discours auto-flagellant ? — Oh…Je crois que oui. J’ai eu droit à sa version des choses sur l’incident qui l’a rendu populaire. — C’est bien ça, soupira Hitch. Il est pourtant loin d’être aussi mauvais qu’il le pense. Mais cette étiquette de populaire, ça lui pèse beaucoup. Au fond, Jean souffre d’être aussi incompris. Ces derniers temps, j’ai quand même l’impression que ça va un peu mieux. Je suis contente qu’il ait trouvé en toi quelqu’un à qui se confier. Prends bien soin de lui pour nous, d’accord ? Un doux sourire étira les lèvres de Marco, qui acquiesça. Puis il partit rejoindre Jean qui les attendait dehors.


Le cours de HLP se terminait. Jean avait déjà rangé ses affaires. Il s’apprêtait à partir lorsque Madame Dork lui demanda de patienter. Elle souhaitait échanger quelques mots avec lui. Voilà qui ne disait rien de bon à Jean… Il se retourna vers Marco, qui le rassura d’un sourire. — T’en fait pas pour moi. Je t’attends de l’autre côté de la porte. Il se pencha vers son oreille et ajouta en chuchotant tout bas : — Crie si tu as besoin d’aide. Je volerais à ton secours ! Jean étouffa un petit rire. Il fut contraint d’attendre que le reste de ses camarades quittent les lieux. Lorsque la salle fut vide, Madame Dork ferma la porte. Jean haussa un sourcil. En principe, les enseignant·e·s évitaient de s’enfermer seul·e·s avec un·e élève. Question de précaution. Jean fut très attentif aux mots qui sortirent de la bouche de Madame Dork. — Jean, je t’ai encore vu dessiner aujourd’hui. Je crois t’avoir déjà rappelé à l’ordre plusieurs fois. J’ai le sentiment que tu ne m’écoutes pas du tout. C’est très blessant, tu comprends ? Je trouve même qu’on frôle l’insolence. Que dois-je faire pour que tu te tiennes enfin correctement ? Jean soupira. Encore cette histoire. Il aurait dû s’en douter. Tout ceci n’était qu’une perte de temps. — Comme je vous l’ai déjà répété à de nombreuses reprises, je vous assure que je suis attentif en cours. Dessiner ne diminue pas mon attention. Au contraire, c’est ce qui me permet de rester concentré. Ce n’est pas parce que je ne vous regarde pas que je ne vous entends pas. — Je ne suis pas de cet avis. L’apprentissage du cours doit mobiliser tous tes sens. — Pour certain·e·s, peut-être. Mais pas pour moi. Je vous ferais d’ailleurs remarquer que mes notes sont amplement satisfaisantes. C’est pourquoi j’ai vraiment du mal à comprendre où se trouve le problème. — Le problème, c’est que je ne peux pas tolérer ce genre de comportement dans ma classe, trancha Madame Dork. Tes autres camarades n’ont aucune difficulté à suivre normalement. Il n’y a pas de raison pour que tu aies un traitement de faveur. Jean s’efforça de rester calme. L’enseignante était vraiment têtue comme pas possible. — Je ne vois pas en quoi la manière dont j’apprends vos cours vous regarde, dès lors que les cours en question sont effectivement appris. Je me moque bien de ce que font les autres. C’est ma technique. Et si vous voulez de plus amples informations à ce sujet, je vous invite à consulter Monsieur Shadis et Madame Teyber. C’est sur leurs conseils que j’ai trouvé cette manière de travailler. Sur ce, conclu-t-il en ouvrant la porte, je vous souhaite une bonne fin de journée. Le jeune homme quitta la salle de classe. Il jeta un coup d’œil à droite, puis à gauche. Mais aucune trace de Marco. Il fronça les sourcils. Son ami lui avait pourtant assuré qu’il l’attendait. À quelques mètres de là, Eren était en grande conversation avec quelques filles. Jean s’approcha du groupe. — Eren, l’interpela-t-il, t’aurais pas vu Marco ? — Il est parti avec Reiner. Ça doit bien faire dix minutes. Le visage de Jean se décomposa. L’instant d’après, il s’élançait déjà dans les escaliers.


Jean montait les marches quatre à quatre. Il avait une petite idée sur l’endroit qu’avait pu choisir Reiner pour discuter avec Marco. Le palier du huitième étage. Celui de droite permettait effectivement d’accéder au dernier étage du bahut. Il n’y avait là que des locaux réservés aux enseignant·e·s Mais celui du gauche était muré depuis des années. C’était un cul-de-sac. Personne ne s’y rendait jamais. Alors Reiner se l’appropriait parfois pour ses petites séances de bizutage. C’était d’ailleurs là-bas que Jean l’avait surpris, un an plus tôt, en train de pousser une fille dans les escaliers. Bien qu’isolé, l’endroit n’était pas des plus discrets. Reiner ne s’y rendait que pour des occasions précises. Lorsqu’il était particulièrement énervé. Depuis ce fameux incident, Jean évitait le palier du huitième étage comme la peste. Il faisait même exprès d’emprunter l’escalier de droite plutôt que celui de gauche. Histoire de ne jamais retomber sur une scène pareille. Reiner lui faisait peur, à lui aussi. L’année dernière, Jean avait malgré lui attiré son attention en s’interposant. N’importe qui d’autre en aurait subit les conséquences. Mais Jean était devenu intouchable. Il ne devait son salut qu’à sa nouvelle popularité. Reiner ne s’en prenait qu’aux élèves isolé·e·s. Des vilains petits canards qui ne rentraient pas tout à fait dans le moule. Jean faisait initialement partie de cette catégorie. Il avait conscience d’être moins vulnérable maintenant qu’il se trouvait sous les projecteurs. Pourtant, il n’avait jamais songé à utiliser sa popularité comme un bouclier pour d’autres que lui. Jusqu’à Marco. Jean s’était imaginé qu’il pouvait le protéger. Il avait bêtement pensé que sa simple présence à ses côtés suffirait à le tenir hors de danger. Il était pourtant évident que Reiner profiterait de la moindre occasion donnée. L’attitude de Jean avait peut-être même été contre-productive. Il craignait soudain d’avoir peint une cible encore plus grande dans le dos de son ami. Depuis un an, Reiner nourrissait une rancune à son égard qu’il ne pouvait pas assouvir. S’en prendre à Marco, c’était atteindre Jean par ricochet. Jean arriva au palier gauche du huitième étage, la boule au ventre. Il était à bout de souffle. Son cerveau bouillonnait sous l’effet des connexions neuronales. Et puis, soudain, tout se tut. Les milles et une pensées qui martelaient son crâne disparurent. Son rythme cardiaque commença à ralentir. Son corps se figea. Ses yeux s’écarquillèrent. Ses sourcils se froncèrent. Jean resta là, interdit, perplexe, pantois. Il ne comprenait pas ce qu’il voyait. Face à lui, Marco se trouvait bien en compagnie de Reiner. Jusque là, rien d’étonnant. Leur position, en revanche, était bien loin de la scène qu’avait pu imaginer Jean. Durant son ascension, il avait redouté de retrouver Marco blessé, en proie à des brimades, des coups, ou pire encore. Il avait imaginé le sourire mauvais de Reiner, prenant plaisir dans la souffrance et le désespoir de son ami. Alors pourquoi les rôles semblaient-ils inversés ? Reiner était à terre. Le colosse apparaissait comme vaincu, humilié, brisé. Ses genoux reposaient sur le sol poussiéreux. Il avait les lèvres pincées et le regard incrédule. C’était le visage d’un homme découvrant, avec une réelle confusion, qu’il existait plus fort que lui. Son ahurissement était d’autant plus grand que Marco se trouvait être celui qui se tenait encore debout devant lui. Il gardait la trace rougie d’une gifle sur la joue. Son regard, plus froid que jamais, était braqué sur Reiner qu’il maintenait agenouillé au sol grâce à sa poigne sur ses cheveux blonds. Jean osait à peine respirer. Il y avait quelque chose dans cette vision qui le fit frissonner.


Après quelques secondes qui semblèrent durer une éternité, Marco se retourna enfin vers Jean. Ses yeux se plissèrent légèrement. Comme si le jeune homme venait de remarquer sa présence. Il relâcha sa poigne sur les cheveux de Reiner. Ce dernier se recroquevilla au sol. Il n’avait pas l’air si amoché que ça, mais le choc l’avait fait s’évanouir. Jean replongea son regard dans celui de Marco qui s’approchait, l’air un peu embêté. Il ne savait pas par où commencer. — Je crois que tes lunettes sont cassées, lui dit Jean. Il désigna la paire qu’il venait de ramasser dans un coin. Les branches étaient toutes tordues. L’un des verres était même fissuré. Marco s’en empara avec un haussement d’épaules. — Tant pis. De toute façon, ce sont des fausses. Il posa la monture bancale sur le nez de Jean, qui constata lui-même l’absence de correction. Ce n’était que du verre. Pourquoi Marco les portait-il, alors ? Jean était tellement confus qu’il en oublia de poser des questions. Ce fut Marco qui le sortit de sa léthargie. — Ne restons pas là, décida-t-il en lui attrapant la main. Jean le suivi dans les escaliers. Ils ressortirent à l’air libre, dans la cour intérieure. Marco l’entraîna vers un coin tranquille, derrière l’angle d’un bâtiment, où personne ne pouvait les voir. Il s’allongea dans l’herbe. Jean hésita, avant d’en faire de même. — Je suis désolé, Jean. Tu m’as fait suffisamment confiance pour te montrer honnête avec moi. Et je n’ai pas été capable d’en faire de même avec toi, avoua Marco. Il y a certaines choses que j’ai volontairement caché à tout le monde. Mais je vais tout t’expliquer. Et je ne t’en voudrais pas si tu ne veux plus être mon ami après ça. Cette dernière remarque sortit Jean de son hébétude. — Bien sûr que je veux toujours être ton ami ! Je suis juste un peu… surpris ? Disons que j’ai du mal à distinguer le vrai du faux dans toute cette histoire. Ton côté intello… alors ce serait du bluff ? — En partie, seulement, lui confia Marco avec un clin d’œil. Ce n’est pas pour me vanter, mais je suis vraiment un très bon élève. J’aime apprendre. Je suis attentif en classe, je fais toujours mes devoirs, je révise régulièrement mes cours. Et il est vrai que je suis un peu solitaire. Ce qui fait de moi une cible parfaite pour brutes en puissance comme Reiner. » J’ai toujours été la cible de harcèlement. En primaire, déjà, les autres élèves se moquaient de moi parce que j’étais différent. Je ne cherchais pas particulièrement à me faire des ami·e·s. Je préférais jouer aux échecs que jouer au ballon. Pendant les récréations, je restais souvent dans mon coin. Alors on essayait de m’atteindre en me disant des choses méchantes. Comme ça ne marchait pas, les actes ont remplacé les mots. On volait mes affaires, on gribouillait dans mes cahiers, on me faisait des croche-pieds dans le couloir… » La plupart des enfants finissent par fondre en larmes ou continuent d’encaisser sans rien dire. Mais je n’étais pas vraiment de cette tempe-là. Alors j’ai fait exactement ce qu’on nous demande de faire dans une situation pareille : j’en ai parlé à un adulte. Mes harceleur·se·s ont été rappelé·e·s à l’ordre. Mais iels n’ont pas arrêté pour autant. Alors j’en ai de nouveau parlé à un adulte. Et ainsi de suite. » C’était un cercle vicieux. Au bout d’un certain temps, les adultes ont commencé à douter de ma parole. Après tout, je n’avais pas l’air d’être en détresse. On m’a fait comprendre que je n’étais pas la victime parfaite. Comme je n’avais pas vraiment besoin d’aide, on a arrêté de m’aider. Et ça, ça m’a vraiment énervé. Alors j’ai décidé de prendre les choses en main… Marco s’était tourné sur le côté, sa tête contre sa main, son coude contre le sol. Il se pencha vers Jean, un sourire malicieux aux lèvres. — Pendant une semaine, je leur ai fait les pires crasses possibles. J’ai volé leurs sous-vêtements dans les vestiaires de la piscine. J’ai jeté leurs cahiers dans les toilettes de l’école. J’ai collé des chewing-gum sur leurs chaises. Je les ai même enfermé·e·s dans un placard sans lumière. Je sais qu’iels savaient que c’était moi. Mais iels avaient trop honte pour en parler. Et je peux te dire qu’après tout ça, iels n’ont plus jamais cherché à s’attirer mes foudres. Marco avait cette étincelle dans le regard dont Jean ne parvenait pas à se détacher.


— Lorsque je suis entré au collège, poursuivait Marco, le même schéma s’est répété. Au début, je laissais couler. J’espérais que mes harceleur·se·s se lassent d’elleux-même. Je leur donnais une chance de se repentir sans mon aide. C’était rarement le cas. Alors je commençais à rendre les coups, mais en dix fois plus forts, et on me fichait la paix. Jusqu’à ce que d’autres élèves prennent la relève. » J’étais moi-même étonné qu’aucune rumeur ne coure à mon sujet. Mais à bien y réfléchir, on avait tou·te·s intérêt à ce que personne ne soit au courant. Mes harceleur·se·s ne voulaient pas devenir la risée du bahut. Et moi, je pouvais continuer de jouer le rôle du petit garçon sage. Mais cette comédie ne pouvait pas durer éternellement. Il y a quelques mois, tout a fini par voler en éclat. » L’année dernière, il y avait un groupe de gars qui me faisaient la misère. La situation était un peu délicate, car ils étaient plutôt populaires. J’avais peur que des rumeurs s’ébruitent si je leur infligeais ma correction habituelle. Alors j’ai essayé d’encaisser sans rien dire… Mais ça ne m’a pas vraiment réussi. J’ai fini par perdre mon sang-froid. Je me suis battu avec eux au beau milieu d’un couloir. Je les ai tous envoyé au tapis, bien sûr, mais tout le monde m’a vu le faire. » Ce fut un bordel sans nom. Je me suis retrouvé dans le bureau du proviseur, avec mes parents convoqués d’urgence. Et pour la première fois depuis très longtemps, j’ai arrêté de prétendre être ce garçon bien sage qu’iels voyaient en moi. Je leur ai dit tout ce que je pensais de leur pédagogie à la con. Que c’était à cause de leur incompétence que j’étais contraint de me faire justice moi-même. Mon discours ne leur a pas plu du tout. Je suis passé en conseil de discipline. Mes parents ont décidé de me retirer du lycée avant que je suis renvoyé. » Iels ont passé les derniers mois à me faire la leçon. Je consulte même un psy pour gérer ma colère. Tu parles ! Je n’ai pas le sentiment d’avoir changé d’un iota. Mais mes parents m’ont supplié de ne pas faire de vagues pour cette dernière année au lycée. Alors j’ai serré les dents et j’ai repris ce rôle de premier de la classe qu’iels aiment tant. Mais il a fallu que je tombe sur un énergumène comme Reiner… J’ai déjà secoué trois de ses copains. Cette fois-ci, c’est fichu. Marco se rallongea sur le dos en soupirant. Il fallu plusieurs minutes à Jean pour digérer les confidences de son ami. Mais une fois la surprise passée, son cerveau se mit à fonctionner à plein régime. — Reiner n’en parlera jamais. Il aura trop honte pour le faire. — Tu ne peux pas en être certain. Et puis, ce n’est pas tant ça le problème. S’il ne parle pas, un·e autre le fera. Ou alors je finirais par péter les plombs devant tout le monde une seconde fois. Parce qu’on continuera de me chercher des noises et que je continuerais de rendre les coups. Mais ce sera encore ma faute, parce que je ne suis pas une victime parfaite. — Cela n’arrivera pas, affirma Jean. Parce que je sais comment briser ce cercle vicieux. Cette fois-ci, Marco fut toute ouïe. Ce fut au tour de Jean de se pencher vers lui, l’air très sérieux. — Reiner ne parlera pas, répéta-t-il. S’il parle, je le ferais passer pour un imbécile. Pire encore, j’en profiterais pour balancer tout ce que je sais sur lui. Il en est parfaitement conscient. — Admettons, fit Marco. Et ensuite ? Qu’est-ce que tu fais des mini-Reiner en puissance ? — Pour commencer, tu devrais arrêter de prétendre être quelqu’un que tu n’es pas. Navré pour tes parents, mais tes fausses lunettes et tes chemises repassées font de toi une cible visuelle idéale. Si tu laisses transparaître ta vraie personnalité, je pense que les autres élèves y réfléchiront à deux fois avant de s’attirer tes foudres. Marco ouvrit la bouche, prêt à rétorquer quelque chose. Jean le coupa d’un doigt contre ses lèvres. — Pour le reste, c’est exactement la même logique. Tu n’as qu’à profiter de moi. Marco haussa un sourcil. Jean le sentit sourire contre son doigts. Il ferma un instant les yeux pour retenir la chaleur qui lui montait aux joues. Cette dernière phrase n’était pas tout à fait sortie comme il l’avait imaginée… Il poursuivit néanmoins : — Tu crois vraiment qu’on peut harceler mes ami·e·s en toute impunité ? L’idée ne leur viendra même pas à l’esprit ! Je crois te l’avoir déjà dit : avec moi, personne n’osera te toucher. Jean avait toujours considéré sa popularité comme un fardeau. Il était grand temps qu’il apprenne à l’utiliser à ses fins.


La sonnerie marqua la fin du cours de HLP. Jean n’avait pas tout à fait terminé son dessin. Sur sa feuille, Nietzsche marchait dans les nuages. Marco tapota l’épaule de son ami. Il était visiblement pressé de partir. Le jeune artiste finit par remballer ses affaires. Madame Dork disait au revoir aux élèves qui sortaient devant elle. Jean devinait une pointe d’animosité derrière son sourire poli. Depuis ses échanges avec Monsieur Shadis, elle s’abstenait de lui faire des remarques sur son assiduité en classe. Dans le couloir comme dans les escaliers, Jean suivait Marco de très près. Son ami était un peu plus grand et un peu plus large que lui, alors il le laissait ouvrir la voie. D’autant plus qu’avec sa nouvelle allure, les gens tendaient à s’écarter plus facilement devant lui. Ces dernières semaines, il laissait ses chemises blanches et ses pantalons clairs au placard. Il en était de même pour ses lunettes cassées, qui avaient pris un aller simple pour la poubelle. À la place, Marco avait ses vêtements préférés. Une collection entière de pièces plus noires les unes que les autres. Jean comprenait mieux pourquoi il avait fait une fixette sur cette couleur, lors de leur rencontre. C’était tout simplement celle qui lui allait le mieux. Marco en avait définitivement fini avec son image de garçon sage. Ce qui ne l’empêchait pas de rester le premier de la classe, bien sûr. Et il comptait bien le rester. Les deux garçons sortirent dans la cour. Ils s’adossèrent contre le mur, juste à côté de la porte qu’ils venaient de franchir. Ils attendaient Hitch et Annie qui devaient les rejoindre pour manger. Elles avaient intérêt à faire vite, car il commençait à faire sacrément froid dehors. De la buée sortait de la bouche de Marco. La voix d’une fille qui s’approchait détourna son attention. Jean sentit son corps se crisper. Mais ce n’était pas lui qu’elle venait saluer. C’était Marco. — Tu vas finir par devenir plus populaire que moi, fit remarquer Jean une fois que la lycéenne se soit éloignée. — Ça t’embêterait ? l’interrogea Marco, moitié moqueur, moitié sérieux. Jean secoua la tête en signe de négation. Mais il avait répondu un peu trop vite. Une fois l’idée encrée dans son esprit, il lui fallu moins de trois secondes pour réaliser que ce n’était pas aussi simple. — Peut-être bien que oui. Je crois que ça ne me plairait pas. J’aurais peur que les choses changent trop entre nous, expliqua-t-il. D’abord sans voix, Marco finit par éclater de rire. Il reprit néanmoins, plus sérieusement : — Toi et moi, on était un peu les deux faces d’une même médaille. Personne ne savait qui j’étais vraiment, car je me cachais trop bien derrière mon masque. Alors qu’en dépit de ton honnêteté, tout le monde t’as affublé d’un rôle qui ne t’allait pas. Comme si j’étais l’ombre et que tu étais le reflet. — Et ce serait quoi, la morale de tout ça ? lui demanda Jean. Qu’on était fait pour devenir amis ? Le sourire de Marco s’agrandit. Il détacha son dos du mur, mais laissa son avant-bras droit en contact avec sa surface rêche. Il se positionna devant son ami, vers lequel il se pencha légèrement. — Il y a une chose que j’ai compris ces dernières semaines. Tu ne veux pas être mon ami, Jean. En fait, je crois que tu aimerais être un peu plus que ça. J’ai tort ? Jean dégluti avec difficulté. Le visage de Marco n’était qu’à quelques centimètres du sien. Il était fait prisonnier entre le mur et le corps de son ami. Mais il n’avait aucune envie de s’enfuir. Pas quand tout ce qu’il désirait se trouvait précisément juste sous ses yeux. Jean posa sa main contre la clavicule de Marco. Ses doigts se mêlèrent à la chaîne en argent qu’il portait autour du cou. Il tira faiblement dessus. — Et si je te disais que tu n’as pas tort, murmura-t-il, que se passera-t-il ? Marco se mordit la lèvre inférieure. Il se pencha encore, réduisant la distance entre eux. — J’ai peur qu’il te faille attendre pour le découvrir, souffla-t-il contre sa bouche. Jean le regarda s’écarter sans comprendre. Par dessus l’épaule de Marco, il finit par remarquer Annie et Hitch qui se tenaient là, bouches et yeux grands ouverts. Elles avaient l’air un peu secouées, mais surtout très intriguées. Et elles n’étaient pas les seules. Les deux garçons se trouvaient au beau milieu de la cour, là où tout le monde pouvait les voir. Quelques élèves chuchotaient déjà entre elleux. Les principaux concernés ignorèrent les regards posés sur eux. Ils attrapèrent les filles au passage, et poursuivirent leur route vers la cantine. On allait encore jaser. Mais pour la première fois de sa vie, Jean s’en fichait complètement.