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there's purple in our veins

> alt : il y a du violet dans nos veines


  1. > fandom : shingeki no kyojin
  2. > ship : jean kirschtein & marco bodt alias le survivant et l'infecté
  3. > feat : eren jeager, mikasa ackerman, armin arlert, livaï ackerman, hanji zoe, erwin smith & zeke jeager
  4. > genres : fanfiction, science-fiction, post-apocalyptique, dystopie
  5. > liens : wattpad, pinterest, deezer & spotify
  6. > statut : en cours, 6/9 chapitres

résumé :

À tout juste vingt ans, Jean et Marco foulent pour la première fois la terre ravagée du monde extérieur. Comme d'autres jeunes, ils viennent d'être relâchés par l'Association, l'institution qui les a vu grandir, car ils ne sont pas immunisés contre le Démon de la Terre. Un demi-siècle après le Grand Terrassement, l'humanité vit encore sous la peur de ce parasite, qui prend le contrôle des organismes humains, et de ses infecté·e·s, qui rodent par centaines de milliers sur les ruines des villes abandonnées. Jean et Marco ne sont pas les seuls à rêver d'un refuge, mais ils sont déterminés à y arriver. Ensemble. C'était en tout cas le plan avant que l'un se fasse mordre, et que l'autre mette tout en œuvre pour le protéger.


À ceux qui établissent des stratégies dans l'obscurité pour désarmer la mort et forcer le destin.

« Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait »
— Marcel Pagnol

IL REGARDAIT FIXEMENT LE SOL. Les carreaux qui s'étalaient sous ses pieds avaient connu des jours meilleurs. Ils étaient probablement blancs, à l'origine, même s'il n'existait plus personne pour s'en rappeler. Lui ne leur connaissait que leur apparence actuelle : une teinte grisâtre avec des taches un peu plus claires ou plus foncées que d'autres. Le reste de la pièce n'était pas dans un meilleur état. Peu importait l'endroit où ses yeux se seraient posés, ils n'y auraient rencontré que du gris. Le sol, c'était un choix comme un autre. Il ne faisait que regarder sans voir ce qui se trouvait juste sous ses yeux. Le jeune homme ignorait depuis combien de temps il patientait. Il ne se risqua pas à hasarder des hypothèses, qu'il devinait déjà très éloignées de la réalité. Mais cette attente lui paraissait affreusement longue. Chaque instant le plongeait un peu plus dans le brouillard. Il ne remarquait même plus les tressautements incessants de sa jambe gauche, qui faisait légèrement grincer le lit sur lequel il était assis. Genoux écartés. Dos courbé. Tête baissée. Ses mains étaient plaquées contre ses oreilles, comme pour les protéger. Il ne voyait pas. Il n'entendait pas. L'unique porte de la pièce s'ouvrit dans une succession de bips. Il redressa aussitôt la tête. Ses mains avaient quitté ses oreilles. Un homme en blouse blanche se tenait sur le seuil. Sans un regard à l'intérieur, il feuilleta son porte-documents. — Jean Kirschtein, lut-il. Tu peux me suivre. Le jeune homme déglutit. Il se leva et fit exactement ce qu'on attendait de lui. Le laborantin marchait d'un bon pas, bifurquant de couloirs en couloirs avec une aisance remarquable. C'était à peine s'il ralentissait pour déverrouiller les portes closes à l'aide de son badge. Jean n'avait aucune idée de l'endroit où on le conduisait avec tant de hâte. À l'Association, tous les couloirs se ressemblaient. Leur destination l'intriguait autant qu'elle le terrifiait. Son cœur battait un peu plus fort à chaque seconde passée entre ces maudits murs grisâtres. Et la présence des deux hommes armés qui les suivaient ne le rassurait pas. Étaient-ils la pour le protéger ou pour le surveiller ? Lorsque le laborantin s'écarta pour le laisser passer, Jean comprit qu'il était arrivé. Il entra dans une salle spacieuse qu'il reconnut immédiatement : c'était l'un des gymnases de l'institut. L'accès leur était habituellement permis six jours sur sept, de sept heures à onze heures, sous réserve d'autres impératifs. Jean zieuta la grande horloge digitale qui affichait à peine cinq heures. Il n'y avait rien d'habituel à sa présence aujourd'hui. Dans son dos, il entendit la porte se refermer dans un claquement sec. Le laborantin était déjà parti. Sans doute avait-il encore du travail à accomplir de si bon matin. Sans doute avait-il encore d'autres jeunes à accompagner jusqu'ici. Jean s'efforça de relever la tête et de regarder devant lui. Comme il s'y attendait, de nombreuses personnes étaient déjà rassemblées dans le gymnase. Des jeunes qui, comme lui, avaient grandi entre les murs gris de l'Association. Ses yeux passèrent sur chaque tête. Jean connaissait tous ces gens, au moins de nom. Mais il n'y en avait qu'une poignée qu'il considérait comme ses ami·e·s, et c'était précisément leur visage qu'il cherchait, le cœur gonflé d'espoir. Soudain, il le vit. Il y avait, dans cette foule, un sourire qui étirait des joues parsemées de taches de rousseur. Jean s'empressa de rejoindre Marco. Sans un mot, ils se prirent dans les bras en se serrant très fort. — Est-ce qu'on aura aussi droit à un câlin ? s'éleva une voix amusée. Jean s'éloigna de Marco, le temps de saluer le reste du groupe. Eren était, comme toujours, entouré d'Armin et de Mikasa. Ces trois-là étaient tout simplement inséparables. Jean était heureux de les retrouver. S'il ne les enlaça pas avec autant d'effusion, il leur donna à chacun·e une accolade affectueuse. — Vous attendez depuis longtemps ? — Non, lui répondit Armin. Mais Eren est arrivé le premier. Ça fait une petite heure qu'il est là. Depuis, ça n'arrête pas. Jean tourna la tête en direction de la porte principale du gymnase, qui s'était encore ouverte pour laisser entrer un autre jeune à l'air un peu perdu. — Il n'y en a plus pour longtemps, prédit Eren. Lui qui était d'ordinaire plein d'énergie, il semblait étonnamment calme ce matin. Jean interrogea Armin et Mikasa du regard. Iels soupirèrent de concert. — Eren ne se fait pas d'illusions, avança prudemment la jeune femme. Et pour une fois, il a probablement raison. Le principal intéressé développa le fond de sa pensée : — Regarde autour de toi, Jean. Exception faite d'une dizaine de personnes, toute notre promotion est rassemblée ici. Deux mille enfants de zéro à vingt ans vivaient à l'Association, ce qui représentait une centaine de sujets par tranche d'âge. À son arrivée dans le gymnase, Jean avait pu estimer à quatre-vingts le nombre de personnes présentes. Eren était donc dans le vrai. Il conclut d'un ton laconique : — Nous avons échoué, c'est évident. Personne n'essaya de le contredire. Au fond, tou·te·s s'en doutaient. Dans le gymnase, l'air était lourd. Les jeunes s'étaient regroupé·e·s par affinités et discutaient à voix basse. Iels semblaient dresser la liste des personnes qui manquaient encore à l'appel. Des regards inquiets n'arrêtaient pas de se tourner vers la porte qui les recrachait au compte-gouttes. Difficile de savoir s'iels espéraient voir ou ne pas voir quelqu'un·e en particulier. Il y avait, dans le fond de la salle, une jeune femme qu'on entendait pleurer. D'autres sanglotaient en silence. Beaucoup, comme Eren, semblaient résigné·e·s quant à leur propre sort. Jean entremêla ses doigts à ceux de Marco, qu'il serra fort. En ce qui le concernait, il n'était ni abattu, ni agité, ni effrayé. Il était, au contraire, soulagé de se trouver ici. Avec Marco. Depuis leur plus jeune âge, on leur avait parlé de cette journée un nombre incalculable de fois. On leur avait expliqué que l'Association élevait des orphelin·e·s jusqu'à leurs vingt ans et que, passé cet âge, iels devraient commencer une nouvelle vie. Dans le monde extérieur. C'était, en tout cas, le futur qui attendait la grande majorité d'entre elleux. Néanmoins, pour une poignée de petit·e·s chanceux·ses, les choses seraient un peu différentes. Iels étaient nombreux·ses à nourrir l'espoir d'être les heureux·ses élu·e·s, et presque aussi nombreux·ses à être déçu·e·s du résultat. Eren en faisait partie. Jean n'avait jamais espéré être sélectionné par l'Association. Il n'avait pas particulièrement souhaité être recalé pour autant. La seule chose qu'il voulait, c'était rester auprès de Marco. — Inquiet ? lui souffla-t-il. — Pas vraiment. Toi ? — Moi non plus. Ils échangèrent un sourire complice. La porte du gymnase s'ouvrit à nouveau. Mais cette fois-ci, aucun jeune ne vint gonfler leurs rangs. Iels étaient probablement au complet. La femme qui s'avança, entourée de quatre agents de sécurité, était Rico Bretzenska, la directrice de l'Association. Les murmures se turent alors qu'elle prit la parole : — Bonjour à toutes et à tous. Je tiens d'abord à vous remercier de votre coopération et de votre patience pendant cette dernière phase de tests. Je sais qu'il est tôt, je sais que c'était long, et je sais que vous devez être inquiets et inquiètes. La directrice Bretzenska marqua une pause. — J'ai le regret de vous annoncer que vos résultats d'analyse sont revenus négatifs. Vous n'êtes donc pas immunes. Quelques personnes éclatèrent en sanglots. Beaucoup baissèrent la tête, comme pour encaisser le choc. Mais la plupart avaient déjà eu le temps de digérer la nouvelle. Jean gardait son regard braqué sur la directrice. Elle avait les traits tirés, les lèvres pincées et les sourcils légèrement froncés. Pour un peu, elle aurait semblé peinée. N'était-ce qu'une impression ? — Je me permets de vous rappeler une dernière fois la procédure, reprit-elle avec assurance. Vous allez rejoindre un hélicoptère dans lequel vous trouverez assez de sacs à dos pour tout le monde. Juste le strict nécessaire pour commencer votre nouvelle vie. D'ici trois heures, l'hélicoptère vous déposera dans un district mahr où vous serez immédiatement pris·es en charge par les autorités locales. Avez-vous des questions ? Il n'y eut pas de questions. Ce discours, tou·te·s l'avait entendu des dizaines et des dizaines de fois. Iels savaient ce qui les attendait : du travail, du travail, et encore du travail. Cette nouvelle vie qu'on leur faisait miroiter n'avait en réalité pas grand-chose de réjouissant. L'Association suivait les ordres de l'État Major de Mahr qui désignait quels districts sous son contrôle nécessitaient de recevoir de la main d'œuvre. Dès leur arrivée, les jeunes commençaient généralement une profession ouvrière dans des usines. La vie n'y était pas aussi dure qu'on pourrait le croire, mais elle était assurément triste. Ce n'était pas le genre de vie à laquelle Jean aspirait. Il adressa un regard entendu à Eren, qui le lui rendit. — À la première occasion… souffla-t-il. Le reste de leur petit groupe acquiesça en silence. Iels allaient monter dans cet hélicoptère, rejoindre ce district mahr et travailler dans cette maudite usine. Mais qu'on ne compte pas sur elleux pour y passer le reste de leurs jours. Depuis qu'iels avaient réalisé que leurs chances d'être immunes étaient quasi-nulles, iels avaient sérieusement songé au futur qu'on leur réservait et avaient unanimement décidé que celui-ci ne leur convenait pas. Alors iels allaient le construire à leur manière. Officiellement, personne ne les forcerait à travailler. Les jeunes envoyés par l'Association n'étaient pas des esclaves. Mais dans les districts, le travail devenait rapidement une nécessité, que ce soit pour y vivre ou pour y rester. Les gens sans emploi ne recevaient aucune rémunération et ne participaient pas à l'économie locale. Dans le monde extérieur, il n'y avait pas de place pour les fainéant·e·s qui risquaient le bannissement, souvent synonyme de condamnation à mort. Quitter ce district et quitter Mahr, c'était pourtant ce que voulait Eren. Trouver un point de passage, survivre dans le monde extérieur, rejoindre la faction eldienne. Il avait mis des années à développer son plan qui reposait, sommes toutes, sur une rumeur. Il se murmurait, entre les murs de l'institution, que d'ancien·ne·s pensionnaires avaient construit un refuge pour les orphelin·e·s relâché·e·s par l'Association. Tout ce qu'on savait sur sa localisation, c'était qu'il se trouvait sur le territoire eldien, au Nord du territoire mahr. Avancer vers le Nord dans l'espoir de rallier Eldia ; le voilà, le fameux plan d'Eren. Un plan bancal et dangereux qui n'inspirait pas confiance à l'esprit terre-à-terre de Jean. Mais Marco avait décrété qu'il irait, et Jean suivrait Marco jusqu'au bout du monde s'il le fallait. Le bout du continent, en comparaison, c'était plutôt près. Au fond du gymnase, une nouvelle porte s'ouvrit. D'autres hommes armés en sortirent. La directrice Bretzenska leur indiqua qu'il était temps pour elleux de rejoindre l'hélicoptère. Elle marqua une nouvelle pause, comme si elle hésitait. — Bonne chance, se permit-elle d'ajouter. Et elle tourna les talons.


JEAN AVAIT AFFREUSEMENT MAL AUX PIEDS. Du coin de l'œil, il avisa un bloc de pierre qui semblait suffisamment confortable pour y prendre une petite pause. Jean s'y assit avec un soupir de soulagement. Il tira sur les lacets de sa chaussure gauche, qu'il retira et secoua. Le petit caillou qui le gênait depuis près d'une heure s'en échappa enfin. Jean savait que cela ne changerait rien à ses pieds enflammés ou à ses jambes engourdies, mais c'était mieux que rien. Armin s'était éloigné pour vider sa vessie. Eren, qui ne tenait pas en place, jetait un œil dans les environs, Mikasa sur ses talons. Jean avait encore quelques minutes de répit devant lui. Reposant sa chaussure, il prit son pied entre ses mains et, à travers sa chaussette, massa sa voûte plantaire. Mais cette position réveilla une tension dans toute sa jambe gauche qui le fit grimacer. Alors qu'il s'appétait à abandonner, Marco s'accroupit en face de lui et, sans un mot, remplaça ses doigts. — Tu n'es pas obligé… — Ça ne me dérange pas. Jean ne protesta pas davantage. Ces derniers jours, Marco n'avait cessé de lui adresser des attentions de ce genre. C'était probablement l'expression de sa culpabilité. Même s'ils n'en avaient jamais vraiment parlé, il savait que Jean l'avait suivi et il s'en voulait un peu de l'avoir entraîné dans pareille aventure. Cela faisait deux semaines qu'iels avaient quitté Vlast, le district mahr dans laquelle l'Association les avait relocalisé·e·s. Iels y étaient resté·e·s un peu plus de six semaines, le temps de préparer leur escapade. Lorsqu'iels ne travaillaient pas à l'usine, iels cherchaient un point de sortie ou dérobaient du matériel et des provisions. C'était presque un miracle qu'iels ne se soient pas fait·e·s prendre. Le quarante-huitième jour, un peu avant l'aube, le groupe s'était faufilé hors des fortifications en passant sous un immeuble dont la cave s'était récemment effondrée. Iels avaient profité de l'obscurité pour mettre le plus de distance possible avec ce district. On n'enverrait personne à leur recherche, car leur petite rébellion serait simplement vue comme du suicide. Mais si le groupe se faisait repérer à l'extérieur, il y avait fort à parier qu'on les ramènerait à Vlast pour les pendre sur la place publique. Il était toujours bon de montrer l'exemple. Là-bas, tout le monde devait déjà les penser mort·e·s depuis longtemps. À l'Association comme à Vlast, les responsables avaient intérêt à décourager toute idée d'évasion pour maintenir l'ordre entre leurs murs. Le monde extérieur était ainsi vu comme un endroit dangereux où rodaient encore des milliers d'infecté·e·s ; comme un territoire que l'humanité avait perdu face au Démon de la Terre lors du Grand Terrassement. La réalité était plus nuancée. Un demi siècle après l'apocalypse, ses cendres avaient eu le temps de retomber sur les ruines d'un monde qui n'était plus à feu et à sang. La menace du parasite était toujours bien réelle, mais ses infecté·e·s ne recouvraient heureusement pas chaque centimètre carré du globe. En deux semaines, Jean et les autres en avaient aperçu plusieurs, mais seulement de loin. Avec un peu de chance, et beaucoup de prudence, il n'était pas impossible de les éviter. Mais leur survie ne dépendait pas uniquement de leur capacité à tenir le parasite à distance ; iels avaient besoin d'eau, de nourriture et d'équipement. Leurs sacs, pleins à craquer au départ de Vlast, étaient de plus en plus légers. Leurs possessions se résumaient à deux lampes torches, leur nécessaire de toilette, un kit de secours, des couteaux de cuisine, des boîtes d'allumettes, quelques denrées alimentaires et – leur Saint Graal – un petit système de filtration d'eau. D'après les estimations d'Eren, iels se trouvaient à mi-chemin du territoire eldien. Avant d'attaquer la seconde partie de leur voyage, le groupe avait urgemment besoin de reconstituer ses provisions. Alors qu'iels avaient passé deux semaines à éviter les anciennes zones urbaines, les voilà qui s'étaient aventuré·e·s dans l'une de ces innombrables villes fantômes. Officiellement désertes, celles-ci comptaient pourtant leur lot d'habitant·e·s. Quiconque refusait encore de se soumettre à un quelconque pouvoir, mahr ou eldien, et préférait survivre dans le monde extérieur par ses propres moyens était nécessairement dangereux·se. Sans compter que là où il y avait des survivant·e·s, il y avait inévitablement des infecté·e·s. — Je n'aime pas cet endroit, marmonna Jean. Marco releva la tête et jeta un œil par dessus son épaule. Devant eux s'étendaient les ruines d'un paysage urbain aujourd'hui envahi par la végétation. Les contours des immeubles se découpaient dans le ciel, tels les vestiges d'une civilisation perdue. Autrefois, ils s'élevaient fièrement dans cette ville dont tout le monde avait désormais oublié le nom. Depuis qu'ils s'étaient effondrés les uns sur les autres, il ne s'agissait plus là que d'un énième cimetière pour ces colosses de bétons. — Je ne sais pas trop, souffla Marco. La nature a reprit ses droits sur cette ville. C'est assez poétique, tu ne trouves pas ? — Ce que je n'aime pas chez elle, ce n'est pas son apparence, mais ce qu'elle pourrait cacher, le corrigea Jean. Marco resta silencieux. Des bruits de pas s'approchèrent. Eren et Mikasa étaient de retour. Et vu l'air enthousiasmé du jeune homme, leur petite escapade avait porté ses fruits. —Vous êtes prêts ? Je pense qu'on tient quelque chose. Jean renfila sa chaussure. Son pied gauche lui faisait désormais un peu moins mal que son pied droit ; il en remercia Marco. Cela ne l'empêcha pas de grimacer lorsqu'il se releva. Le groupe se remit en route. Devant, Eren désignait à Armin le chemin qu'il avait emprunté avec Mikasa. Derrière, Jean paraissait inquiet. Il avait comme l'impression que quelque chose se profilait ; quelque chose de terrible, sans doute. Jean n'était pas particulièrement pessimiste, mais il avait grandi dans un monde en ruines où les bonnes nouvelles se faisaient rares depuis l'apocalypse. Marco rompit le silence : — J'ai encore fait un cauchemar cette nuit. Depuis qu'iels avaient quitté la civilisation, il leur arrivait tou‧te‧s de passer des heures entières à chercher le sommeil, seulement pour se réveiller en sursaut au beau milieu de la nuit. Le confort de l'Association leur manquait moins que le sentiment de sécurité conféré par son enceinte faite en béton armé. On dormait mieux en se sachant protégé‧e de tout. — C'était quoi, cette fois ? s'enquit Jean. — J'ai rêvé que le soleil ne se levait pas. Marco releva la tête, plissant ses yeux chocolat face à la luminosité de l'astre de feu qui brûlait tout là-haut. Jean l'imita en silence. Ce matin, le soleil s'était levé. — Toutes nos peurs ne sont pas faites pour se réaliser, conclu Marco. Jean n'en était pas aussi certain. Le groupe arriva bientôt à l'endroit qu'Eren et Mikasa avaient repéré plus tôt. À première vue, il n'y avait rien de particulier ; juste un vieux bâtiment dévoré par du lierre. Mais en écartant un peu les feuilles qui recouvraient sa façade, Eren dévoila l'existence d'une ouverture. Jean jeta un regard à l'intérieur où il distingua des rangées de meubles poussiéreux. — On a fait le tour du bâtiment, et c'est la seule ouverture apparente. Cette partie ressemble à un magasin, mais on dirait qu'il y a plein d'autres boutiques à l'intérieur. — Un centre commercial ? supposa Armin. Le programme scolaire d'histoire de l'Association comprenait tout un chapitre sur l'état du monde avant l'apocalypse. Jean n'était pas un élève très assidu, mais il se rappelait vaguement de ces galeries couvertes qui regroupaient divers commerces et pouvaient attirer des milliers de client‧e‧s par jours. — Qu'est-ce que vous en pensez ? leur demanda Eren. Jean recula d'un pas et secoua immédiatement la tête. — Ce truc est sûrement plongé dans l'obscurité depuis des années, objecta-t-il. Je te parie que ça grouille d'infecté‧e‧s ! Sa remarque eut le don de jeter un froid dans le groupe. — On est venu·e·s ici pour trouver du matériel et, avec un peu de chance, des provisions, lui rappela Eren. On va forcément devoir rentrer dans des bâtiments lugubres ! Il n'avait pas tort. Mais cela ne rendait pas la chose plus réjouissante. Mikasa et Marco se tournèrent vers Armin. Pour ce genre de décisions, c'était souvent à lui qu'on s'en remettait. — Les infecté·e·s sont attiré·e·s par les regroupements de population. S'il y a des survivant·e·s dans cette ville, iels seront plutôt vers le centre, et nous en sommes encore loin. En plus, il n'a pas l'air de faire si sombre à l'intérieur. Vous voyez ces reflets ? ajouta-t-il en désignant une zone plus loin. Je pense que le plafond de la galerie est vitré. Même s'il est recouvert par du lierre, la lumière du soleil doit passer à travers. Chacun·e prit le temps de la réflexion. Cela ne dura pas longtemps. Même Jean dut se rendre à l'évidence que l'occasion était, à n'en pas douter, trop belle pour passer à côté. — Allons au moins jeter un coup d'œil discret. Au moindre signe de vie – ou de mort – là-dedans, on se taille. — C'est aussi silencieux qu'une tombe, rétorqua Eren. — On n'est jamais trop prudents, trancha Mikasa. Puisqu'il s'agissait là d'une autre de ses brillantes idées, Eren fut le premier à s'engouffrer par le trou. Le jeune homme fit quelques pas à l'intérieur, éclairant les alentours de sa lampe torche. Confiant, il fit rapidement signe aux autres que la voie était libre. Mikasa entra à son tour, Armin sur ses talons. Marco passa devant Jean, qui préféra fermer la marche. S'il comptait surtout sur Mikasa pour garder un œil sur Eren, il entendait bien se charger lui-même de surveiller leurs arrières. Le groupe se retrouva au beau milieu des rayons d'une ancienne enseigne de grande distribution. L'endroit était aussi désordonné que poussiéreux. D'autres avaient évidemment fouillé les lieux avant elleux, mais cela ne les empêcha pas d'espérer y trouver leur compte. Et iels eurent raison d'y croire car, petit à petit, leurs sacs à dos se remplirent de nouveau. Iels commencèrent par dévaliser les stocks de piles. Armin en profita pour leur dénicher trois nouvelles lampes, de sorte que chacun·e en soit équipé·e. Côté hygiène, Mikasa fourra d'autorité des savons solides dans les sacs des garçons et glissa des tampons dans le sien. Eren ne remarqua rien, trop occupé qu'il était à comparer tout un tas d'objets tranchants. Jean pensait avoir touché le gros lot avec sa trouvaille : des briquets à silex, qui leur dureraient bien plus longtemps que des allumettes. Mais la vedette revint à Marco, qui sortit de sous un tas de cailloux un second purification d'eau portable. En ce qui concernait la nourriture, leurs recherches furent un peu plus compliquées. Et pour cause : l'écrasante majorité des aliments qui occupaient les rayons étaient périmés depuis près de cinquante ans. Mais sur les conseils d'Armin, iels réussirent tout de même à dénicher certains produits impérissables ; principalement quelques boites de conserve oubliées, des aliments secs ou déshydratés, mais aussi du sel. Depuis leur départ, leur régime dépendait surtout des produits qu'iels pouvaient trouver dans la nature, tels que des fruits ou de petits gibiers. La collecte s'étant opérée sans incident, les jeunes gens se détendirent progressivement. Les lieux leur paraissaient toujours un peu étouffants, notamment en raison de cette lumière verdâtre qui leur venait du plafond vitré, mais le parfait silence qui régnait autour d'elleux était drôlement rassurant. Le groupe semblait seul. Fier de ce constat, Eren avança qu'iels pouvaient bien se permettre d'aller jeter un œil au reste de la galerie. — Tu as vu la taille de cet endroit ? On ne peut pas se permettre de rester beaucoup plus longtemps si on veut s'éloigner de la ville avant la nuit, lui rappela Armin. — On pourrait se séparer pour aller plus vite. Jean n'était pas enchanté à l'idée de passer plus de temps que nécessaire dans ce centre commercial. S'il ne put s'opposer au choix d'Eren, il refusa néanmoins de briser le groupe. — Tu sais bien qu'il vaut mieux rester ensemble. C'est genre la règle numéro un de n'importe quel guide de survie ! — On pourrait au moins séparer le groupe en deux ! Ce fut Mikasa qui mit fin au débat : Eren et Jean partiraient d'un côté, tandis que le reste du groupe s'occuperait d'un autre. Ainsi, personne ne se retrouvait seul‧e. En forçant Eren et Jean à travailler ensemble, elle espérait aussi que ces deux-là parviennent un jour à s'entendre plus de cinq minutes. Cet arrangement ne plut qu'à moitié aux principaux concernés, ce qui en fit un bon compromis. S'ils soufflèrent de concert, ils se dirigèrent malgré tout à l'intérieur d'un premier magasin, lequel proposait des vêtements. Eren commença aussitôt à farfouiller autour de lui, désireux de se trouver une nouvelle tenue pour remplacer celle qu'il portait depuis deux semaines. Tandis qu'il dépliait déjà teeshirts et pantalons, Jean se montra plus précautionneux. Il fit d'abord le tour de la boutique, vérifiant les points d'entrée et les coins d'ombre. Le silence qui rassurait tant les autres le rendait d'autant plus suspicieux. Cet endroit était tout simplement trop calme pour ne rien cacher. En le voyant si crispé, Eren leva franchement les yeux au ciel. — Ça te tuerait tant d'admettre, pour une fois, que j'ai peut-être raison ? râla-t-il. Il n'y a pas d'infecté‧e‧s ici. — Parce que tu crois que c'est ce qui me préoccupe ? Je ne cherche pas à te contredire par principe ou par plaisir. D'ailleurs, je me fiche bien de savoir qui a raison ou qui a tord. Jean se laissa tomber sur une table basse, écrasant les vêtements poussiéreux qui y étaient soigneusement présentés. — J'ai peur, Eren, lui avoua-t-il. Tu saisis ? J'ai pas envie de mourir. Ou pire encore, d'être infecté ! Je ne veux pas finir comme ces monstres qu'on nous a montrés à l'Association. Et je ne tiens pas à ce que mes ami‧e‧s connaissent un tel sort. À ses mots, Eren prit un air beaucoup plus sérieux. Il se frotta la nuque, signe qu'il était nerveux. — J'ai peur moi aussi, mais… On ne peut pas espérer survivre sans se mettre un peu en danger de temps à autre. Le monde extérieur ne va pas nous faire de cadeaux. — Je sais bien. Mais les risques pris doivent être calculés, argua Jean. Te voir te jeter dans le tas parce que ton instinct te dit qu'on s'en sortira toujours, je n'appelle pas ça une science exacte. Et très honnêtement, ça m'inquiète beaucoup. Quoi qu'un peu surpris devant tant d'honnêteté (surtout de la part de Jean), Eren hocha la tête en silence. — Je comprends, dit-il enfin. On devrait peut-être essayer de prendre des décisions plus collectives… et plus réfléchies. Il jeta un regard en coin à Jean, guettant sa réaction. Celui-ci lui répondit par un faible sourire. Voilà des années qu'ils se querellaient inlassablement pour un rien. Qui aurait pu penser qu'ils parviendraient à s'entendre, pour la première fois, après deux semaines seulement passées au-dehors ? Songeant que l'évènement méritait d'être fêté, d'une façon ou d'une autre, Eren tendit son poing fermé vers Jean. Ce dernier laissa échapper un petit rire avant d'approcher son propre poing. Voilà qui marquerait le début de leur réconciliation. Seulement, leurs mains ne se rencontrèrent jamais. Car au même moment, un hurlement strident déchira le silence qui les enveloppait jusqu'alors. Eren et Jean se figèrent, laissant leur geste en suspend. Leurs poings, qui n'étaient plus qu'à quelques centimètres de distance, retombèrent le long de leur corps. Si ce premier cri les avait pétrifié sur place, un second eut le mérite de les sortir de leur léthargie. N'hésitant plus, Eren et Jean sortirent en trombe du magasin de vêtements. Tandis qu'ils balayaient les alentours du faisceau de leurs lampes, incertains sur la provenance exacte de ce vacarme, un bruit sourd raisonna contre les murs de la galerie marchande. Eren et Jean échangèrent un regard terrifié. On leur avait montré suffisamment de documentaires sur les trois années du Grand Terrassement pour qu'ils sachent reconnaître le son distinctif d'un coup tiré par une arme à feu. Ils reprirent leur course en direction de celui-ci, leurs cerveaux en ébullition. Rien n'était encore sûr, car l'écho comme la peur déformait probablement le timbre de ce cri, mais… Il leur semblait avoir reconnu la voix d'Armin. Une autre question les tourmentait au plus haut point : qui avait tiré ? Aux dernières nouvelles, personne dans leur petit groupe ne possédait d'arme à feu. Leurs ami‧e‧s étaient-iels tombé‧e‧s sur un‧e inconnu‧e ? Les infecté‧e‧s n'avaient pas la clarté d'esprit nécessaire pour tenir quelqu'un‧e en joue ou appuyer sur une détente ; à moins que cellui-ci n'ait été contaminé‧e que très récemment. Restait encore l'hypothèse de tomber sur un‧e survivant‧e‧s, qui aurait fait de ce centre commercial sa forteresse… Eren et Jean s'imaginaient déjà le pire. Ils ne retrouvèrent leurs ami‧e‧s qu'au bout de ce qui leur sembla être une éternité. Les trois jeunes gens s'étaient aventuré‧e‧s à l'intérieur d'une armurerie, où des armes en tout genre s'y trouvaient encore disposées. Iels avaient probablement songé qu'un tel objet pourrait s'avérer drôlement utile pour faire face aux dangers du monde extérieur. L'intérieur de la boutique était dans un sale état. Les meubles avaient été poussés sans ménagement et des vitres se trouvaient brisées en mille morceaux. Des pellicules de poussière voletaient dans l'air, soulevées par le remue-ménage qui venait d'avoir lieu. Mais que s'était-il passé, exactement ? Eren et Jean contemplèrent les visages sombres de leurs ami‧e‧s qui peinaient à s'expliquer, trop choqué‧e‧s par la scène. Mikasa était la seule à se tenir encore debout, pistolet en main. L'objet reposait désormais contre sa cuisse. Les nouveaux venus furent légèrement rassurés de savoir que c'était elle qui avait tiré. Mikasa avait d'excellents réflexes ; nul doute qu'elle n'avait pas manqué sa cible. Et, en effet, cette dernière gisait un peu plus loin, un trou au milieu du front. Il s'agissait d'un‧e infecté‧e. Le parasite l'avait tant rongé‧e qu'on ne pouvait même plus distinguer si ce corps avait appartenu à un homme ou à une femme avant… tout ça. La menace immédiate était vraisemblablement supprimée. Mais au vu de l'atmosphère pesante qui régnait, Jean redouta qu'elle n'ait eu le temps de faire suffisamment de dégâts avant son trépas. Eren avisa Armin, prostré contre un étal renversé. Des larmes coulaient en silence sur ses joues. Eren se précipita vers son meilleur ami, craignant qu'il ne soit blessé… d'une manière ou d'une autre. Le blond secoua la tête. — C'est pas moi le problème, souffla-t-il. Le regard d'Armin fixa un point par-dessus l'épaule d'Eren. Celui-ci se retourna pour comprendre ce que son ami contemplait avec tant de peine dans les yeux. Il tomba sur Marco, qui était assis juste en face de lui. Le jeune homme semblait plus pâle que jamais. Son visage était figé dans une expression crispée, tandis qu'il se tenait fermement l'avant-bras droit à l'aide de sa main gauche. La dépouille de l'infecté‧e ne se trouvait qu'à quelques mètres de lui seulement. — Non, murmura Jean. Non, non, non. Il se jeta littéralement aux pieds du blessé dont il chercha à évaluer l'état. Après tout, il ne s'agissait peut-être que d'une égratignure que Marco se serait faite en se cognant contre le coin d'un meuble ou contre le verre brisé d'une vitrine. La plaie n'était probablement pas si profonde ou si grave que cela. Il avait même vu ce qui ressemblait à une pharmacie un peu plus loin, alors il pourrait certainement y trouver de quoi soigner cette vilaine petite blessure. Le petit groupe pourra ensuite reprendre son chemin, comme si rien ne s'était passé. Jean réfléchissait à toute vitesse, trouvant mille et une raisons de ne pas s'en faire, même s'il était en réalité déjà en train de paniquer. En le voyant se torturer ainsi, Marco attrapa sa mâchoire au creux de sa main droite. La gauche serrait toujours fermement son avant-bras duquel on pouvait clairement sentir s'échapper une odeur métallique. Le jeune homme força Jean à le regarder droit dans les yeux. — Je suis désolé, souffla-t-il à son attention. Néanmoins, il avait parlé suffisamment fort pour que le reste du groupe entende ces quelques mots, qui sonnèrent douloureusement à leurs oreilles. Ce n'était ni plus ni moins que l'aveu implicite d'une condamnation prochaine. Le cœur de Jean s'emballa violemment dans sa poitrine, au point qu'il eut envie de se l'arracher. Des sanglots lui montèrent à la gorge tandis qu'il secouait la tête, refusant d'accepter la vérité. Derrière ses yeux brillants, Marco n'en menait pas beaucoup plus large. Tous deux restèrent un moment assis sur le sol jonché de poussière, front contre front. — Commençons par sortir d'ici, décréta alors Mikasa. Cette… chose semble être seule, mais vu tout le boucan qu'on a causé, ses ami‧e‧s pourraient très bien décider de rappliquer. Il ne valait mieux pas s'attarder dans un tel endroit. Le reste du groupe acquiesça en silence. Bien que fort secoué‧e‧s, iels se relevèrent tou‧te‧s pour quitter l'armurerie, avec le sentiment d'y laisser un bien lourd tribut. Sur le chemin du retour, personne n'osa prononcer le moindre mot. Cela n'empêcha pas chacun‧e de penser très fort aux conséquences tragiques des derniers évènements. Car les lois de l'apocalypse n'allaient certainement pas se plier en raison de leur chagrin. Lorsqu'iels arrivèrent au-dehors, le jour commençait à décliner. Il leur faudrait bientôt commencer à chercher un endroit où passer la nuit, à l'abri d'une attaque d'infecté‧e‧s ou de survivant·e·s. On jeta alors des coups d'œil inquiets en direction de Marco, et plus précisément de sa blessure à l'avant-bras. En sentant l'atmosphère s'alourdir autour du petit groupe, Jean se plaça immédiatement devant son ami qu'il entendait protéger. — Ne le regardez pas comme ça, leur reprocha-t-il. — Je comprends ce que tu ressens, mais… Il va pourtant falloir prendre une décision, avança Mikasa avec peine. Et vite. Jean baissa brièvement les yeux en direction du pistolet qu'elle tenait toujours entre ses mains. Il savait pertinemment où la jeune femme voulait en venir, mais il n'avait aucunement l'intention de laisser pareil drame se produire. Jean refusait ne serait-ce que d'y songer tant l'idée lui broyait le cœur. — Il faudra me passer sur le corps, les prévint-il. — Merde, Jean ! intervint Eren. On n'est pas immunes ! Il avait lâché cette phrase avec un désespoir évident. Comme le reste d'entre elleux, Eren était tout bonnement anéanti par sa propre impuissance ; lui qui, pendant des années, avait soutenu qu'il parviendrait un jour à éradiquer le mal qui frappait le monde avait finalement découvert qu'il ne faisait même pas parti des rares élu‧e‧s à être immun‧e‧s. — La vitesse de développement du parasite dépend de son point d'entrée dans l'organisme, mais la période d'incubation ne dépasse jamais quelques heures, récita Armin d'une voix éteinte. Après une morsure au bras, il suffit de vingt-quatre heures à la victime pour atteindre la phase terminale de la maladie. Et puis, c'est fini ; le Démon de la Terre se sera emparé d'elle… — Je n'ai pas besoin que tu me rappelles nos leçons, rétorqua Jean. Je suis parfaitement au courant de tout ça. — Alors tu comprendras sans problème que ce n'est pas quelque chose que je souhaite voir arriver à un ami. Jean serra la mâchoire, mais il était incapable d'objecter à cette remarque. La situation était encore trop trouble dans son esprit pour espérer y appliquer un raisonnement logique. C'était trop pour lui ; trop soudain, trop affreux, trop vite. Jean ne voulait rien comprendre, rien entendre, rien penser. Il aurait aimé pouvoir figer le temps et ne jamais le réenclencher. Son trouble n'échappa évidement à personne. Eren, Armin et Mikasa ne prenaient aucun plaisir à traiter ainsi un ami auprès duquel iels avaient grandi depuis leur plus tendre enfance. C'était pour elleux un déchirement que de le savoir condamné. Mais en dépit de leur peine, iels songeaient qu'il valait mieux en finir rapidement pour lui ménager une mort douce et préserver sa dignité. Bien que rationnelle, cette décision nécessitait un recul que Jean n'était pas capable de prendre. Pas quand il était question de Marco, en tout cas. Eren essaya bien de lui faire entendre raison, mais il pressentait que la tâche serait difficile, voire même franchement impossible. — Je suis désolé, Jean. Mais c'est terminé pour lui. — Je t'interdis de dire ça, gronda celui-ci. — Il a pourtant raison. Et tu le sais très bien. Jean se tourna vers Marco, qui venait de prononcer ces mots. En dépit des circonstances, le jeune homme affichait un léger sourire qui se voulait réconfortant. La résignation qui se lisait dans ses yeux donna à Jean l'envie de pleurer. Marco se tourna alors vers Eren, auquel il adressa un regard appuyé. Celui-ci se racla maladroitement la gorge. — Je crois que… que vous avez des choses à vous dire. Alors on va vous laisser un peu d'espace, d'accord ? Il s'avança pour prendre Marco dans ses bras. C'était peut-être la première fois qu'il partageait un geste aussi intime avec lui. Et ce serait probablement la toute dernière fois. — Je suis vraiment, vraiment désolé, murmura-t-il sincèrement. J'aurais aimé que ça se passe autrement. — Moi aussi. Dans une autre vie, peut-être. Tous deux se séparèrent, les yeux brillants. Armin et Mikasa s'approchèrent à leur tour pour lui faire leurs adieux. Cette scène donna tout simplement des sueurs froides à Jean. Il songea à protester de plus belle, mais il n'en trouva pas le courage. Eren en profita pour se planter juste devant lui. Sans un mot, il lui tendit le pistolet que Mikasa tenait jusqu'alors. Dans un état second, Jean se saisit machinalement de l'arme. Après un dernier signe d'aurevoir, Eren s'éloigna, suivit par Armin et Mikasa. Iels auraient aimé trouver les mots justes pour exprimer à leur ami la douleur qu'iels ressentaient à l'idée de poursuivre ce voyage sans lui, mais rien d'assez fort ne leur vint à l'esprit. Jean se retrouva donc seul avec Marco, lequel semblait déterminé à rentabiliser le peu de temps qui lui restait. — Il y a certaines choses que j'aimerais te dire. — Et tu me les diras. Mais pas maintenant. — C'est précisément maintenant ou jamais… — Non, rétorqua Jean. Tu te trompes. Le jeune homme secoua frénétiquement la tête en tous sens, gardant ses yeux clos. Il commença à marmonner tout un tas de choses, d'éventuelles solutions qu'il exposait à voix haute pour se convaincre lui-même que tout espoir n'était pas perdu. Marco s'en voulu d'être la cause d'un tel tourment. Il essaya de lui prendre les mains pour le calmer, de trouver les bons mots pour le raisonner, de croiser ses yeux pour les forcer à voir la vérité. Rien de tout cela n'eut le moindre effet. — Putain, Jean ! craqua-t-il. Regarde-moi ! Regarde ça ! Marco attrapa son ami par le col, l'obligeant à faire face à l'avant-bras meurtri qu'il lui présenta franchement sous le nez. Sous le sang encore frais, on pouvait clairement distinguer la marque d'une morsure humaine. La plaie en elle-même ne semblait pas particulièrement grave, mais la couleur anormalement violacée qu'elle commençait à prendre ne laissait planer aucun doute sur la présence du parasite dans l'organisme. La chair mordue dégageait une odeur de charogne qui prenait à la gorge ; c'était tout simplement affreux. Confronté à cette vision d'horreur, Jean cessa de s'agiter. Il resta un moment interdit, réalisant enfin ô combien il était impuissant face à pareille situation. Marco était condamné. Il le savait, mais il ne pouvait pas l'accepter. Il avait l'impression d'être pris au piège dans une impasse dont il se pourrait jamais s'échapper, car l'idée d'emprunter la seule issue lui paraissait plus terrible encore que celle de rester à jamais prisonnier. Submergé par un trop plein de désespoir, Jean fut pris de sanglots incontrôlables. Ses jambes le lâchèrent et Marco le rattrapa, avant de sentir ses propres forces le quitter à son tour. Ils retombèrent maladroitement sur le sol dur. Jean s'accrocha aux épaules de Marco, qui entoura son corps de son bras gauche ; l'autre lui faisait trop peur. À son tour, il enfouit son visage dans le cou de Jean où il laissa couler un flot intarissable de larmes. Ils se bercèrent mutuellement, ne sachant pas vraiment qui de soi ou de l'autre ils cherchaient à consoler davantage. C'était, de toute évidence, un effort voué à un échec certain ; Jean ne manqua pas de le rappeler à Marco. — Il est hors de question que je t'abandonne, soutint-il entre deux sanglots. Je préférerais mourir ici avec toi, tu m'entends ? C'était pourtant précisément ce que Marco essayait à tout prix d'éviter. Le jeune homme se trouvait face à un problème insolvable. S'il restait auprès de Jean, comme celui-ci le souhaitait, il prenait le risque de l'attaquer à son tour. Mais s'il mourrait dès aujourd'hui, il craignait que son ami ne commette l'irréparable. C'était là les seules solutions à sa disposition ; or aucune ne lui convenait. Et puis, Marco n'avait pas particulièrement envie de mourir… Il soupira longuement. — Pourquoi est-ce que tu t'obstines comme ça ? — Tu sais très bien pourquoi, murmura Jean. Le regard qu'ils partagèrent déstabilisa Marco. Il aurait pu continuer de dénier ce qu'il ressentait, il aurait pu déclarer qu'il ignorait de quoi celui-ci parlait, mais il n'avait plus vraiment le cœur de mentir. De sa main gauche, Marco replaça doucement une mèche de cheveux châtain derrière l'oreille de Jean. — Alors, quoi ? souffla-t-il. On s'enfuit tous les deux ? — C'est l'idée. Toi et moi, contre le reste du monde. Voilà qui sonnait bien joliment dans sa bouche. Ce n'était pourtant rien d'autre qu'un plan affreusement bancal dont ils pouvaient parfaitement deviner l'issue ; laquelle serait, sans aucun doute possible, fort tragique. Jean et Marco le savaient pertinemment. Mais, au fond d'eux, ils espéraient encore que les choses se terminent autrement. Dans ce monde à demi-effondré, ils rêvaient encore qu'un miracle leur soit destiné. Et qui aurait pu les empêcher d'y croire ? Marco soupira de plus belle, tiraillé entre ce qui lui dictait son cœur, son esprit, sa morale, sa raison, ses désirs. Au fond, le fait qu'il hésitait encore prouvait qu'il avait déjà fait son choix, même s'il en avait trop honte pour l'avouer. Du bout des doigts, il caressa la nuque de Jean, dont les yeux ambre le suppliaient d'accepter. Marco finit par acquiescer lentement. — D'accord, souffla-t-il. Ce sera toi et moi. Le visage de son ami s'illumina d'un sourire rassuré. Il serra une dernière fois Marco dans ses bras avant de se redresser sur ses pieds. S'ils voulaient décamper, il leur fallait partir sans plus attendre. Le reste du groupe les attendait probablement à une petite centaine de mètres de là, ce qui les plaçait hors de leur champ de vision. Néanmoins, leurs ami‧e‧s ne tarderaient pas à s'inquiéter s'iels ne voyaient pas revenir Jean d'ici peu. Même s'il se sentait coupable de les quitter comme un voleur, le jeune homme se passerait volontiers de cette confrontation. Nul doute que, en découvrant son projet totalement insouciant, iels chercheraient à le dissuader de partir. Jean tendit sa main à Marco, l'aidant à se relever à son tour. Ils récupérèrent leurs sacs, qui contenaient déjà la plupart des choses dont ils pourraient avoir besoin. Jean contempla le pistolet que lui avait confié Eren. Après une longue hésitation, il décida de garder l'arme qu'il fourra au fond de son sac. Il en profita pour en sortir un crayon de bois et un morceau de papier sur lequel il griffonna un bref « je suis désolé ». Il interrogea Marco du regard, mais celui-ci secoua la tête ; il n'avait rien de plus à ajouter. Jean cala le papier sous un petit caillou. Les deux jeunes hommes ne s'attardèrent pas plus longtemps. Sans un regard en arrière, ils prirent soin de partir dans une direction différente de celle empruntée par le reste du groupe. La journée touchait déjà à sa fin, ainsi Jean et Marco marchèrent d'un bon pas pour distancier un minimum les ami‧e‧s qu'ils laissaient derrière eux. Ce ne fut qu'après deux bonnes heures que, s'estimant suffisamment loin, ils s'attelèrent à trouver un endroit pour passer la nuit. Ils avaient atteint les derniers immeubles de la ville. Bien que la plupart soit effondrés, leurs carcasses ne manquaient pas de cachettes, ce qui laissait à Jean et Marco l'embarras du choix. Ils examinèrent plusieurs options, puis ils se décidèrent sur le deuxième étage d'un bâtiment qui n'en comptait plus que cinq. Même s'il avait probablement connu des jours plus glorieux, ses fondations paraissaient encore assez solides. L'appartement qu'ils choisirent d'investir comptait trois pièces. Les ouvertures, portes comme fenêtres, se fermaient correctement. Par sécurité, les nouveaux occupants poussèrent quelques meubles enfin de les calfeutrer davantage. Ce n'était pas le plus grand logement à leur disposition, mais la chambre à coucher contenait encore deux matelas en relativement bon état ; un luxe qui se faisait de plus en plus rare. Jean se laissa tomber sur l'un des lits avec un soupir de contentement. De son côté, Marco explorait l'appartement de fond en comble. Il ouvrit chaque porte, chaque placard, à la recherche d'une corde ou d'un objet qui pourrait s'y apparenter. Au fond d'un tiroir de la cuisine, il parvint à dénicher plusieurs liens de serrage. De retour dans la chambre, il prit le temps d'analyser la configuration des lieux. Sous les yeux interrogateurs de Jean, il déplaça l'un des lits dans un coin de la pièce, à proximité d'un radiateur au gaz. Satisfait de cet arrangement, Marco s'installa sur le matelas où il déposa ses trouvailles. Le jeune homme se saisit d'un premier lien de serrage qu'il utilisa pour lier ses chevilles. Il en testa rapidement la résistance, puis il décida d'en rajouter deux autres, par prudence. — Qu'est-ce que tu fais ? s'étonna Jean. — Je veux que tu m'attaches pour la nuit. D'abord interdit, Jean ouvrit finalement la bouche pour contester cette idée grotesque. Le regard que lui adressa Marco l'en dissuada. C'était visiblement une mesure de sécurité sur laquelle le principal intéressé se montrerait intransigeant. Bien que réticent, Jean se leva pour aider son ami à lier ses poignets ensemble. Toujours sur ses instructions, il utilisa les liens restants pour attacher ses mains à l'un des barreau du radiateur au gaz, contre lequel Marco avait délibérément poussé son lit. Ainsi ligoté, il ne pouvait plus bouger que dans un périmètre très réduit. Il poussa un soupir soulagé. Marco risqua un coup d'œil vers Jean, dont le visage s'était de nouveau crispé. Ce dernier n'appréciait évidement pas la tournure des évènements. Néanmoins, au fond de lui, il savait pertinemment qu'ils ne pouvaient pas s'y soustraire. Marco avait peut-être accepté de le suivre, mais cela ne signifiait pas qu'il avait perdu tout sens commun. Ce n'était désormais plus qu'une question de temps avant que le parasite ne s'empare de son corps. Pour lui, cette escapade se résumait à passer les dernières heures qui lui restaient en compagnie de celui qui lui était le plus cher au monde. C'était là son ultime caprice. Marco laissa retomber sa tête en arrière, contre le mur décrépit de la chambre. Les yeux clos, il tenta de faire le vide dans son esprit. Même s'il ignorait comment trouver du réconfort dans la fatalité de sa mort imminente, il ne perdait rien à essayer. Quoi que perdu dans ses pensées, Marco sentit le matelas s'affaisser à sa gauche. Sans un mot, Jean s'était assis à côté de lui. Il posa sa tête contre l'épaule de son ami, puis il serra ses doigts entre les siens. Marco frissonna. Combien de temps s'était-il écoulé depuis sa morsure ? — Tu ne devrais pas rester aussi près, lui fit-il remarquer. — Juste un peu, murmura faiblement Jean. S'il te plaît. Marco n'eut ni le cœur, ni l'envie de le repousser. Il était peut-être infecté, mais il n'était pas encore fou. Sa blessure le faisait souffrir, bien sûr, et il avait un peu mal à la gorge. Son cerveau, en revanche, semblait en relativement bon état. Il n'existait pas de règle précise sur la progression du parasite dans l'organisme. Les sujets commençaient généralement par ressentir des vertiges, des nausées, des migraines, avant de perdre leur lucidité. Pour l'heure, Marco n'avait plus qu'à prêter attention à l'apparition de ces signes avant-coureurs. Et lorsqu'il se sentirait enfin perdre le contrôle de lui-même… Marco espérait pouvoir partir en paix. Mais pour cela, Jean devait vivre. Sous son pull, ce dernier n'avait pas remarqué la forme grossière du pistolet que son ami y gardait caché. Marco avait subtilisé l'objet plus tôt, dans le sac de Jean, sans que celui-ci ne s'en aperçoive. Au moment venu, il comptait bien l'utiliser pour se tirer une balle dans la tempe. Ce serait rapide. Jean risquait d'être choqué, bien sûr, mais il finirait par comprendre son geste. Du moins, Marco l'espérait. Car le sacrifice de sa vie ne devait sous aucun prétexte se solder par le vain sacrifice d'une autre. Auquel cas, le jeune homme, même mort, en serait tout bonnement anéanti.


JEAN GARDAIT LE VISAGE BAISSÉ. Il avançait d'un pas régulier, sans pour autant donner l'impression qu'il était pressé. Il n'avait pourtant qu'une hâte : s'éloigner de cet endroit qui faisait s'hérisser tous ses poils. Mais pour ce faire, il valait mieux commencer par ne pas trop attirer l'attention. Seulement, Jean était forcé de constater que cela s'avérait difficile lorsqu'on se trouvait au milieu d'autres survivant‧e‧s. Cinquante ans plus tôt, l'apocalypse avait mis fin à la vie en société telle qu'on la connaissait. Elle avait duré trois longues années qui plongèrent le monde dans le chaos ; ce fut l'époque du Grand Terrassement. La propagation du parasite avait, à elle seule, décimé des villes entières en l'espace de quelques jours. Le Démon de la Terre entraîna jusqu'à la chute des gouvernements qui, malgré leurs efforts les plus désespérés, ne parvinrent pas à freiner la pandémie. Cette dernière ne s'essouffla qu'après le déclin drastique de la démographie mondiale. Des reliquats d'entités militaires profitèrent de l'anarchie pour s'emparer du pouvoir politique. En dépit du climat autoritaire qu'elles imposaient et des conflits qu'elles causaient, c'était grâce à leur acharnement que l'humanité s'était relevée. La majorité des survivant·e·s vivaient aujourd'hui sous leur protection au sein des districts, dirigés d'une main de fer par des groupes armés à la solde d'une faction. Depuis leur court séjour à Vlast, Jean avait eu l'occasion de transiter par plusieurs districts. Certaines choses – biens comme informations – ne pouvaient s'obtenir qu'en faisant du troc avec d'autres survivant·e·s. Officiellement, les entrées et les sorties y étaient soumises à des autorisations strictes. Mais pour celleux que la potence n'effrayait pas, il existait mille et une façons de se faufiler discrètement à l'intérieur comme à l'extérieur ; encore fallait-il garder profil bas et compter sur sa chance pour éviter tout contrôle d'identité. Jean avait horreur des districts ; certainement parce qu'il s'y trouvait toujours en tant que clandestin. À chaque exécution publique, il ne pouvait s'empêcher de s'imaginer à la place des malheureux·ses condamné·e·s. Sous prétexte de maintenir l'ordre, les autorités n'hésitaient pas à commettre les pires atrocités. Jean reconnaissait que l'ambiance était moins pesante à Eldia qu'à Mahr, mais cela n'empêchait pas les bourreaux de gagner leur pain. Malgré ce climat pesant, les contestations se faisaient rares. On se contentait d'une sécurité imparfaite. Car la menace du parasite planait toujours. Et les murs des distincts, aussi hauts qu'ils s'élevaient, ne l'empêchaient pas d'y pénétrer. Des cas se déclaraient plus ou moins fréquemment. On repérait les infecté‧e‧s dès l'apparition des premiers symptômes : une démarche saccadée, des sueurs froides, des propos incohérents. Les malheureuses victimes étaient aussitôt exécutées en pleine rue, puis brûlées à l'extérieur des murs. Ces incidents terrorisaient évidemment les riverain‧e‧s. Dans les districts, la méfiance régnait en reine. Les gens se surveillaient mutuellement en permanence, à l'affût du moindre signe qui trahirait la présence du parasite. Le poids de tous ces regards donnait à Jean l'impression d'avoir un million d'insectes qui rampaient sur son corps. Se faire remarquer dans un contexte pareil, c'était comme se tirer une balle dans le pied. Le jeune homme sentit la pression quitter lentement ses épaules à mesure qu'il s'éloignait du centre d'Orvud pour rejoindre la périphérie. Plus on s'approchait des murs, moins la zone était fréquentée, car plus souvent sujette aux effondrements d'immeubles et aux attaques d'infecté‧e‧s. Jean espérait qu'il ne resterait pas assez longtemps dans les parages pour être témoin de l'un ou de l'autre de ces évènements. En plus de se faire plus rares, les gens du coin se montraient aussi moins défiants. À force d'entendre les cris des infecté‧e‧s au loin, leur peur avait laissé place à une forme de résilience. Alors qu'il se rapprochait de sa destination, Jean ralentit le pas. S'il ne se sentait plus aussi observé qu'avant, il avait la dérangeante impression qu'un regard était toujours braqué sur lui. Jean hésita un instant. Par prudence, il fit quelques détours. Il s'engouffra dans des bâtiments qu'il savait déserts ; il ouvrit des portes, monta des escaliers, longea des toits et se faufila par des fenêtres brisées. Les bâtisses du coin étaient souvent de véritables passoires qui communiquaient entre elles grâce à leurs murs perforés et leurs plafonds éventrés. Tandis qu'il passait avec aisance d'un bâtiment à un autre, Jean gardait un œil ouvert et une oreille attentive. Il ne s'était pas débarrassé de son mauvais pressentiment. Mais il avait beau scruter les alentours, tout lui semblait aussi désert que d'habitude. Jean se passa nerveusement une main dans les cheveux. En principe, il faisait confiance à son instinct. Mais il était toujours sur les nerfs lorsqu'il se trouvait dans un district ; son sixième sens s'en trouvait probablement affecté. Le soleil commençait déjà sa descente à l'horizon. Jean avait perdu suffisamment de temps. Il prit la décision de rentrer, priant pour que tout ceci ne soit rien de plus qu'une vilaine impression sans fondement. Sur le chemin du retour, il veilla néanmoins à emprunter les passages les plus discrets. La prudence n'avait jamais tué personne ; en principe, c'était même plutôt l'inverse. Surtout dans un monde post-apocalyptique où il fallait se méfier des infecté‧e‧s comme des survivant‧e‧s… Jean aperçu enfin son objectif : un vieux bâtiment qui n'avait, à première vue, rien de particulier. Il était en tout point identique à ses voisins, voire même un peu plus délabré. Jean l'avait choisi car la perspective de se faire ensevelir sous les gravas éloignait fort efficacement les curieux‧ses. Il existait naturellement des risques à loger dans pareil endroit, mais c'était le prix à payer pour avoir la paix. L'intérieur n'était pas en meilleur état que l'extérieur. Il fallait faire attention où l'on mettait ses pieds, car certaines parties du sol s'étaient effondrées. Mais de manière générale, les fondations de l'immeuble demeuraient solides. Sinon, nul doute qu'il aurait été détruit depuis longtemps. C'était du moins ce que se répétait Jean lorsqu'il entendait le plafond grincer pendant la nuit… Et dans l'hypothèse où tout viendrait effectivement à s'effondrer, il avait déjà prévu un plan d'évacuation d'urgence. Le jeune homme se hissa jusqu'au deuxième étage, où il avait temporairement établi ses quartiers. L'appartement qu'il occupait depuis une petite semaine était le moins moisi qu'il avait trouvé. Il en referma la porte d'entrée derrière lui. Celle-ci était un peu bancale, mais elle tenait toujours debout. Maintenant qu'il était rentré, Jean s'autorisa à lâcher un long soupir. Mais son soulagement fut de courte durée. Car de l'autre côté de la porte, il entendit des pas se rapprocher. Jean sentit son corps entier se crisper. Il se ressaisi vivement, s'obligeant à analyser rapidement la situation. Dans le couloir, les bruits venaient de s'arrêter. Quelqu'un‧e se trouvait juste devant la porte. Il était déjà trop tard pour fuir. Jean n'avait plus d'autre choix que de confronter l'intrus‧e. Sa main droite se posa sur la crosse du pistolet qu'il portait dans son dos. Jean se saisit de l'arme qu'il garda cachée contre sa cuisse. Le regard droit, il attendit que la porte s'ouvre. Un homme se trouvait sur le seuil. La trentaine… mais plutôt petit. Les mèches noires qui retombaient sur son front dissimulaient partiellement une paire d'yeux gris. D'un regard acéré, les deux orbes froids scrutèrent méticuleusement chaque recoin de la pièce, avant de s'arrêter sur Jean. Inconsciemment, celui-ci retint sa respiration. L'inconnu n'avait toujours pas prononcé le moindre mot. Lorsqu'il fit enfin un pas en avant, Jean fut tenté d'en faire un en arrière. Il s'efforça de rester parfaitement immobile. — C'est toi, Jean ? La surprise se lut sur le visage de l'intéressé. — On se connaît ? l'interrogea-t-il. — Non. Mais je connais tes ami‧e‧s. Jean n'était pas certain d'aimer cette réponse. De qui parlait donc cet inconnu ? Il attendit que celui-ci poursuive ses explications, mais l'homme ne ressentit pas le besoin d'élaborer. Jean ne savait pas sur quel pied danser. Il n'était certain que d'une chose : il devait à tout prix gagner du temps. Au moment où Jean ouvrit la bouche, un léger bruit se fit attendre dans la pièce adjacente. L'inconnu tourna vivement la tête. — Tu n'es pas seul ? s'étonna-t-il. Jean ne répondit pas immédiatement. Il ferma un instant ses yeux, tout en prenant une profonde inspiration. La situation venait définitivement de prendre un tournant des plus compliqués. Il devait immédiatement trouver le moyen de stopper cette escalade dans l'imprévu. Son silence intrigua beaucoup l'inconnu, qui fit un pas en avant. Il avait visiblement dans l'idée de s'enquérir lui-même de la source de ce bruit. Jean ne le laissa pas s'avancer davantage. Il redressa brusquement son bras droit, pointant le canon de l'arme droit sur lui. — Je vous déconseille fortement de faire un seul pas de plus, le prévint-il d'une voix sourde. Ne m'obligez pas à tirer. L'homme s'arrêta. Son regard se posa successivement sur le pistolet qui le menaçait et sur la personne qui le tenait. Jean déglutit lentement. L'inconnu avait l'air très, très irrité. — Je peux savoir ce que tu fabriques ? siffla-t-il. — Écoutez, tenta Jean, je ne sais pas qui vous êtes et je ne tiens pas particulièrement à le découvrir. Alors je pense qu'il serait préférable pour nous de faire comme si cette rencontre n'avait jamais eu lieu. Retournez d'où vous venez, tou‧te‧s autant que vous êtes, et laissez-nous tranquille. Jean était plutôt fier de lui : malgré les frissons que lui inspiraient le regard froid de son interlocuteur, il s'était exprimé d'une voix forte et sans bafouiller. Néanmoins, son assurance retomba bien vite lorsqu'il vit le visage de l'homme se tordre (presque littéralement) sous l'effet d'une colère noire. — Tu crois vraiment que je vais écouter les ordres d'un gamin dans ton genre ? grinça-t-il entre ses dents. Je n'ai pas- — Mais qu'est-ce que vous fichez ? s'exclama alors une voix. Arrêtez ça tout de suite ! Jean, pose ce putain de flingue ! Le jeune homme sursauta. Dans l'encadrement de la porte, un nouveau venu venait de faire son apparition. Et Jean n'eut besoin que d'un regard pour confirmer son identité. — Eren ? dit-t-il avec surprise. C'est vraiment toi ? — Évidement, crétin. T'en connais beaucoup d'autres qui sillonneraient la moitié du contient pour te retrouver ? — Tu m'as cherché ? s'étonna de plus belle Jean. — Et c'était pas de la tarte ! Tu dissimules un peu trop bien tes traces, pour quelqu'un qui n'a a priori rien à se reprocher. — Ce n'était peut-être pas ses traces à lui qu'il voulait effacer, intervint alors l'homme, mais celles de la personne qui l'accompagne et qui se trouve de l'autre côté de ce mur. Eren lança un retard intrigué en direction de la cloison. — Vraiment ? Je n'avais même pas songé au fait que tu puisses être accompagné, avoua-t-il. Tu es tellement solitaire. — Tout ceci est bien beau, reprit un peu brusquement Jean, mais ça ne m'explique pas ce que vous fichez ici. Pourquoi m'avoir cherché ? Je n'y comprends vraiment rien du tout. Il avait volontairement orienté la conversation vers un autre sujet, priant pour que les autres ne se posent pas trop de questions. Cela sembla efficace, car Eren mordit à l'hameçon. — Vous ne lui avez pas expliqué ? s'étonna-t-il. — Je n'en ai pas vraiment eu le temps, grommela l'inconnu. Ce fou furieux a braqué un flingue sur ma tête, je te signale. — Vous vous fichez de moi ? Vous aviez largement le temps de vous expliquer avant cet incident, argua Jean. Ce n'est pas ma faute si vous avez préféré vous donner des airs mystérieux en vous montrant aussi bavard qu'une tombe. Je vous ferais savoir que je ne connais même pas votre nom ! L'homme ouvrit la bouche, prêt à répliquer. — Stop ! s'interposa Eren. J'ai saisi la situation. Je crois que je vais moi-même me charger des explications. Livaï, poursuivit-il en s'adressant à l'homme grincheux qui l'accompagnait, vous n'avez qu'à… vous asseoir dans un coin. Le dénommé Livaï ne sembla pas vraiment apprécier cette dernière remarque. Il finit néanmoins par s'accouder sur le comptoir de la cuisine en marmonnant quelque chose qui ressemblait fort à un juron. Eren se retourna vers Jean. — Tu te souviens de ce refuge eldien qu'on cherchait ? — Comment l'oublier ? grommela Jean. Ce n'était qu'une rumeur infondée, comme je l'ai toujours répété. Tu ne viens quand même pas m'annoncer que vous l'avez trouvé ? — Non, reconnu Eren. Tu avais raison. Le refuge n'existe pas ; en tout cas, pas encore. Il s'interrompit pour ménager son suspens. Malheureusement pour lui, Jean était un septique ; il se contenta donc de hausser un sourcil à peine intéressé. — Les rumeurs n'étaient pas complètement infondées, reprit Eren avec enthousiasme. Il y a bien des gens qui souhaitent créer un tel refuge et qui se sont rapproché·e·s de la faction eldienne dans ce but. Bien sûr, Eldia n'était pas le paradis qu'iels s'imaginaient – quoi qu'elle soit un poil plus accueillante que Mahr – alors le projet ne s'est pas concrétisé, mais il n'est pas tombé à l'eau pour autant ! Tout n'est pas parfait, bien sûr, mais les choses évoluent et je pense que- — Doucement, l'interrompit Jean. Je n'arrive pas à te suivre. Contente-toi de me dire l'essentiel, tu veux bien ? Eren eut un sourire désolé. Il s'était légèrement emporté. Il reprit depuis le début, cette fois-ci plus calmement. — C'est Livaï qui nous a trouvé, Armin, Mikasa et moi. Il nous a ramené à Maria, l'un des trois sanctuaires eldiens. On a passé six mois là-bas. Mais on ne pouvait pas se résoudre à y rester en sachant que tu te trouvais peut-être encore dans le coin. On voulait te retrouver, Jean. Livaï a accepté de nous aider. C'est pour ça qu'on te cherche depuis deux mois. Voilà qui était déjà plus clair. Jean se massa les tempes, essayant de mettre de l'ordre dans toutes ces informations. — Armin et Mikasa vont bien ? voulut-il d'abord s'assurer. — Très bien, lui garantit Eren. Iels nous attendent en bas. Jean hocha la tête. Il était soulagé de savoir que ses ami‧e‧s n'avaient pas rencontré de problèmes après son départ précipité. Parfois encore, il regrettait d'être parti comme un voleur. — Et vous voulez que je rejoigne ce sanctuaire, ajouta-t-il. — Évidement. C'est la meilleure solution pour toi. L'expression d'Eren se fit de plus en plus perplexe. Il ne comprenait pas pourquoi son ami n'était pas plus enthousiasmé face à pareille annonce. La perspective de pouvoir se réfugier dans un sanctuaire, l'un des rares endroits ultra-sécurisés du continent, aurait fait sauter de joie la plupart des survivant‧e‧s. Les sanctuaires étaient généralement réservés aux personnes jugées essentielles pour garantir la survie de l'humanité : les politiques, les officiers, les scientifiques, les riches ; bref, les élites. C'était une offre qu'on ne pouvait pas refuser. Pourtant, Jean secoua la tête. — Je regrette, Eren. Mais je ne peux pas partir avec vous. Il avait l'air navré, mais son ton était sans appel. Cette décision n'avait aucun sens aux yeux d'Eren. À sa connaissance, Jean n'avait rien qui pourrait le retenir dans le monde extérieur. Il s'efforça de raisonner son ami ; en vain. — Je suis sincèrement désolé que vous ayez fait tout ce chemin pour vous heurter à mon refus. Mais je suis heureux de savoir que vous êtes en sécurité, tou‧te‧s les trois, lui dit-il néanmoins. Je vous souhaite d'être heureux‧ses là-bas. — Et qu'est-ce qui t'empêche d'être heureux avec nous ? La voix tremblante d'Eren trahissait son incompréhension. Le cœur de Jean se serra. Il ne souhaitait pas mentir à son ami, mais il ne pouvait pas se permettre de lui confier la vérité. — J'aimerais qu'il en soit autrement, lui assura-t-il. — Ton refus serait-il en lien avec la personne qui t'accompagne et dont tu essaies désespérément de nous faire oublier la présence dans la pièce voisine ? l'interrogea soudain Livaï, qui s'était tenu silencieux jusqu'à présent. Jean sentit son corps entier se crisper. Il soutint sans ciller le regard froid du trentenaire, dont les pupilles brillaient d'un air de défi. Eren se serait peut-être laissé distraire, mais Livaï ne ferait pas cette erreur. Ses yeux acérés prouvaient qu'il n'était visiblement pas né de la dernière pluie et, plus embêtant encore, qu'il ne lâcherait pas le morceau avant de découvrir la vérité. Jean réalisa que cet homme était dangereux. Il ne pouvait pas le laisser s'approcher davantage de son secret sans risquer de tout compromettre. Son visage se ferma alors qu'il fit un pas en arrière. Il n'avait plus vraiment le choix. — Vous feriez mieux de partir, lâcha-t-il. Une fois de plus, ses paroles blessèrent Eren. Mais ce n'était pas sa réaction qui le préoccupait le plus. Car Livaï non plus n'avait vraisemblablement pas l'habitude qu'on lui tienne tête. Les sourcils froncés, il s'approcha de Jean. — Écoute-moi bien, espèce de petit merdeux, grinça-t-il avec humeur. Je me moque bien de tes cachotteries. Mais si j'ai pris la peine de venir te chercher jusque dans ce trou à rats, c'est que j'ai la ferme intention de t'embarquer avec moi. Même si, pour cela, je dois te casser deux ou trois côtes au passage. On pourra toujours te rafistoler plus tard… — Bon sang, mais calmez-vous ! s'affola Eren. Je suis sûr… Je suis sûr que Jean a au moins une bonne explication à nous donner. N'est-ce pas ? ajouta-t-il à son attention. Il se retourna vers son ami, lequel se sentit horriblement coupable de garder le silence. Il avait l'impression de trahir Eren qui avait parcouru tout ce chemin pour le retrouver. Mais il ne pouvait tout simplement pas lui donner ce qu'il lui demandait. Son secret était malheureusement trop lourd pour être divulgué. Face à sa réaction, Livaï leva les yeux au ciel. — J'ai l'impression qu'il a perdu sa langue, lança-t-il à Eren. Fais-toi une raison ! Ton ami n'a pas du tout l'intention de s'expliquer. Les gens changent. C'est triste, mais c'est ainsi. — Mais je ne comprends pas… souffla le jeune homme. — Il n'y a rien à comprendre. Ce garçon tient moins à votre amitié qu'au secret qu'il s'efforce de cacher. Pas de chance pour lui ; il est tombé sur un vrai emmerdeur qui ne partira pas d'ici avant d'avoir découvert la vérité. En voyant Livaï s'avancer d'un pas décidé, Jean sentit son sang ne faire qu'un tour. Sa poigne se resserra davantage sur la crosse de l'arme dont il dirigea de nouveau le canon en direction de l'homme. À cette faible distance, il était plutôt confiant ; il pouvait difficilement le rater. — Non ! lui intima-t-il. Restez où vous êtes ! Livaï n'apprécia vraiment pas d'être menacé de la sorte pour la deuxième fois de la soirée. Et il ne manqua pas de le faire savoir à grand renfort d'insultes que Jean s'empressa de lui renvoyer. La situation ne faisait que s'aggraver, à tel point qu'Eren avait renoncé à intervenir. Il ne pouvait qu'observer, impuissant face à la scène qui se jouait devant lui et qui risquait fortement de se terminer en tragédie. Son cœur se serra en réalisant que lui qui voulait seulement aider son ami allait peut-être involontairement entraîner sa perte. Ce n'était pas ainsi qu'il avait imaginé leurs retrouvailles… Jean refusait de baisser son arme. Il avait le sentiment que c'était sa dernière protection, son dernier rempart contre le désastre. De son côté, Livaï n'en démordait pas. C'était à peine si la vision du pistolet braquait sur lui semblait l'inquiéter. Il était fou de rage, évidement, mais il ne donnait pas l'impression de craindre pour sa vie. Jean se demandait d'où lui venait une telle assurance. Car en ce qui le concernait, il savait qu'il n'hésiterait pas à tirer sur Livaï pour protéger son secret. Il pouvait vivre avec le sacrifice d'un inconnu sur la conscience. Tirer sur Eren, en revanche… Jean ignorait encore s'il pouvait s'y résigner. Il repoussa le problème à plus tard, espérant qu'il n'ait pas besoin d'en découvrir la réponse. Sa cible principale était Livaï ; et elle nécessitait sa pleine concentration. Bien que sous la menace d'une arme, l'homme semblait jouer avec les nerfs de celui qui la brandissait. Preuve en était qu'en dépit des injonctions forts limpides lancées par Jean, Livaï refusa de rester sagement immobile. Au contraire, il fit plusieurs pas en tous sens, se rapprochant même progressivement de Jean. Ce dernier comprit bien vite la manœuvre, ce qui ne manqua pas de l'irriter davantage. Il avait beau tourner et retourner le problème dans sa tête, il ne voyait pas comment sortir indemne du foutoir dans lequel il s'était fourré. Il se sentait pris au piège. Et Livaï qui continuait de s'approcher… Jean en avait plus qu'assez de son petit manège. Depuis qu'il était arrivé, cet homme avait tout fait pour le déstabiliser. Si son destin était de mourir aujourd'hui, il comptait bien l'entraîner avec lui dans sa chute. L'air résigné, Jean raffermit sa poigne sur son arme, prêt à tirer. Il prit une longue inspiration, rassemblant tout son courage. Mais alors qu'il s'apprêtait à presser la détente, un bruit résonna derrière lui. — Oh, lâcha Livaï. Regardez qui a décidé de nous faire l'honneur de sa présence. Ce n'était pourtant pas si compliqué. Jean tourna brusquement la tête. L'espace d'un instant, ce fut comme si le temps avait cessé de s'écouler. Les grains de poussière cessèrent de virevolter dans la pièce au grès des courants d'air qui s'était taris. Les dernières sueurs du soleil s'accrochèrent à l'horizon qu'elles refusaient de quitter. Jean sentit ses jambes chanceler. Ses oreilles ne captaient plus qu'un bourdonnement sourd qui rendait sa tête aussi lourde que du plomb. Il avait l'impression d'assister, les yeux écarquillés, au moment même où son monde était sur le point de s'écrouler. Le jeune homme qui venait d'apparaître à ses côtés posa une main sur le canon de son arme. Jean ne le lâcha pas du regard. Il voulut l'interroger, lui demander pourquoi il ne s'était pas enfui lorsqu'il en était encore temps et, pire encore, pourquoi il s'était révélé à la vue de tous. Mais les mots restèrent coincés au fond de sa gorge. En silence, le jeune homme incita Jean à baisser son pistolet en appuyant légèrement sur l'objet. Celui-ci résista, mais son ami l'encouragea d'un sourire. Alors, petit à petit, ses bras s'affaissèrent jusqu'à retomber le long de son corps. L'esprit embrumé, Jean laissa l'arme quitter ses mains. Quelques secondes s'écoulèrent dans un silence glaçant. Ce calme soudain ne pouvait pas être de bon augure, Jean le savait. Il chercha leurs deux invités des yeux, inquiet quant à leur réaction. Ses pupilles tombèrent d'abord sur Eren, qui gardait les sourcils froncés. Le jeune homme était en pleine réflexion. Son regard restait braqué sur le nouveau venu qu'il dévisageait de la tête aux pieds. Eren avait l'impression d'avoir mis le doigt sur quelque chose, mais il ne savait pas encore précisément sur quoi. Il voulut faire un pas en avant, pour en avoir le cœur net, mais Livaï l'arrêta d'un geste de la main. — Il y a quelque chose qui cloche, marmonna-t-il. Jean retint sa respiration. Ce n'était plus qu'une question de temps avant que Livaï ne découvre son secret ; ou plus exactement son secret. Les yeux acérés du trentenaire allaient et venaient d'un garçon à l'autre. Lorsqu'ils s'arrêtèrent enfin, ce n'était sur Jean qu'ils étaient posés. Tout s'enchaîna alors très vite. Livaï sortit une arme jusqu'à présent dissimulée sous sa veste. Il la braqua aussitôt en direction du jeune homme dont il ignorait encore l'identité. Seulement, Jean s'était déjà placé devant son ami qu'il entendait bien protéger au péril de sa propre vie. Eren observa la scène en clignant des yeux, ne comprenant pas ce qui venait encore une fois de se passer. — Regarde-le bien, lui dit Livaï. Ce type est infecté ! Il pointa un doigt accusateur dans sa direction. Le jeune homme en question était chaudement habillé. Il avait même revêtu une paire de gants, de sorte qu'aucun centimètre de peau ne se trouvait exposé en dessous de son cou. Son visage, lui, était encore apparent, mais partiellement dissimulé sous l'ombre d'une capuche. Eren plissa les yeux, essayant de distinguer les traits du jeune homme. Ce dernier décida de lui faciliter la tâche en abaissant lui-même sa capuche. Son visage offrait un bien étrange tableau. Le côté gauche était indemne. Le côté droit, en revanche, ne laissait planer aucun doute sur la présence du parasite dans son organisme. La joue du jeune homme était striée de nombreuses fines lignes dont la couleur sombre contrastait grandement avec la pâleur de la peau à cet endroit. Il s'agissait des vaisseaux sanguins qui apparaissaient en transparence. On pouvait les voir disparaître sous le col de son haut ; il y avait ainsi fort à parier que les traces laissées par ce sang anormalement violacé s'étiraient sur une bonne partie de son corps. Et ce constat n'était vraiment pas rassurant du tout. Jean serra la mâchoire. Il était parfaitement conscient de l'effet que cela donnait. Celui d'un nouvel infecté qui venait de se faire mordre, deux ou trois heures plus tôt, et qui n'allait pas tarder à perdre la tête. Celui d'un nouveau condamné qu'il fallait descendre avant qu'il ne lui prenne l'envie irréfrénable de transmettre le parasite à son tour. Livaï n'y voyait là qu'un danger à éliminer. Et, au fond, Jean ne pouvait pas vraiment lui en vouloir. S'il s'était trouvé à sa place, il serait certainement parvenu à la même conclusion que lui. — Bouge de là, siffla justement Livaï à son encontre. — Je n'en ai pas l'intention, répliqua Jean. Écoutez- — Ton ami est condamné. Tu n'es pas bête, tu le sais très bien. Alors fais tes adieux et écarte-toi vite de mon chemin. — Il n'est pas condamné. Laissez-moi juste vous expliquer- — Je ne veux rien entendre parce qu'il n'y a rien à dire ! Livaï commençait sérieusement à perdre patience. Jean se demanda s'il serait capable de lui tirer dessus. En étant suffisamment habile, il pourrait éventuellement toucher son bras ou sa jambe afin de le déstabiliser, ce qui lui laisserait la voie libre pour s'en prendre à sa véritable cible. Jean se demanda également pourquoi l'homme n'avait pas sorti son arme lorsqu'il l'avait lui-même menacé de la sienne. Il ne pouvait songer qu'à deux hypothèses. Soit Livaï ne le pensait pas capable de tirer – auquel cas, il s'en trouvait plutôt vexé. Soit Eren lui avait fait promettre de ne pas s'en prendre à lui – et peut-être s'apprêtait-il justement à briser cette promesse… Bien qu'en très mauvaise posture, Jean ne baissa pas les bras. Raconter la vérité, aussi invraisemblable fut-elle, était son dernier espoir. L'homme ne le croirait sans doute pas, mais il refusait d'abandonner avant même d'avoir essayé. De son côté, cependant, Livaï ne semblait plus disposé à écouter ses explications. Il estimait les avoir attendues suffisamment longtemps. À présent, il ne se fiait plus qu'à ce que ses yeux pouvaient voir devant eux : la menace imminente d'un infecté. Jean se sentait définitivement acculé. Il ne pouvait même pas espérer convaincre Livaï si celui-ci refusait de seulement l'écouter ! C'était en partie sa faute, sans doute, car il ne s'était pas exactement montré des plus coopératifs un peu plus tôt. Il voulait simplement protéger son secret et protéger son ami. Avait-il mérité d'en payer ainsi le prix ? Alors qu'il perdait espoir, une chose étrange se produisit. Eren, qui s'était jusqu'à présent tenu en retrait, s'interposa devant Livaï. En le voyant se placer au milieu de sa trajectoire, celui-ci s'énerva à nouveau. — Je peux savoir ce qui te prend ?! — Vous devez laisser Jean s'expliquer. Livaï fronça davantage les sourcils, l'air de se demander ce qui pouvait bien se passer dans la tête du jeune homme. — Les explications peuvent attendre. Le plus urgent, c'est d'éliminer la menace, affirma-t-il. Parce qu'au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, ce type est déjà un homme mort. — Je ne crois pas, répliqua Eren avec aplomb. Vous l'avez bien regardé ? Il est encore lucide. Et j'ai de bonnes raisons de penser qu'il n'est pas dangereux du tout, ajouta-t-il. — Pas dangereux ? s'étrangla Livaï. C'est un infecté ! — Je sais parfaitement que c'est un infecté ! renchérit Eren en haussant franchement la voix. Figurez-vous que j'étais là quand il s'est fait mordre. Et c'était il y a dix putains de mois ! Un long silence suivit sa déclaration. Puis, Eren se retourna. — Pas vrai, Marco ? J'espère que tu me pardonneras d'avoir mis si longtemps à te reconnaître. Tu as… un peu changé. Le jeune homme lui répondit d'un sourire. Il avait conscience que son apparence avait subi quelques transformations importantes ces derniers mois. À vrai dire, il lui était déjà arrivé de croiser son reflet dans un miroir et de ne pas se reconnaître lui-même. Jean fut soulagé qu'Eren soit intervenu en leur faveur. Il n'était pas contre un allié de plus face à l'autre homme. De son côté, Livaï n'avait pas encore baissé son arme, mais sa prise n'était plus aussi assurée qu'avant. Dans ses yeux gris, on pouvait voir le doute s'installer lentement. — Je ne suis pas sûr de comprendre, lâcha-t-il prudemment. — C'est exactement ce qu'Eren a dit, lui répondit Jean. Marco s'est fait mordre il y a dix mois. Et il est toujours lucide. Livaï fit un pas en avant, puis un autre, jusqu'à se retrouver à un bras de distance du jeune homme. Il l'observa longuement, s'attardant particulièrement sur les lignes violacées de son visage. Forcé de constater par lui-même que le comportement de Marco n'avait (pour le moment) rien de menaçant, Livaï rangea son arme à l'intérieur de sa veste. — C'est la première fois que j'entends une histoire pareille. — Je sais que ça paraît impossible, mais c'est la vérité, insista Jean. C'est pour cette raison que je ne voulais pas rejoindre votre sanctuaire. Vous acceptez les survivant‧e‧s, pas les infecté‧e‧s. Même s'il n'en est pas vraiment un, je sais très bien que Marco en a tout l'air. Et je ne partirais pas sans lui. Eren et Livaï restèrent silencieux. Maintenant qu'ils avaient eu un peu de temps pour digérer l'information, ils réfléchissaient probablement à la suite des évènements. Leur objectif initial était de ramener Jean, mais la présence de Marco rendait l'opération délicate. Tout cela ne relevait probablement plus de leur seul jugement. Pourtant, c'était à eux que revenait aujourd'hui la tâche de prendre une décision. Après ce qui sembla être une éternité, Livaï se tourna vers Eren. — Je vais chercher Hanji, lui dit-il. Toi, tu restes ici. Jean n'aimait pas trop l'idée de voir une autre personne débarquer au beau milieu de leur appartement. C'était une variable de plus, une nouvelle inconnue dans l'équation. Avant de partir, Livaï ne manqua pas de remarquer son air inquiet. — Hanji est médecin, précisa-t-il. Iel connaît mieux le parasite que moi. Je veux son avis sur le sujet, c'est tout. Jean hocha la tête, un peu rassuré. Il était agréablement surpris de constater que Livaï pouvait se montrer un minimum prévenant lorsqu'il y mettait du sien. Peut-être l'avait-il mal jugé, au final. En attendant son retour avec lae médecin, Jean se laissa tomber sur le canapé à moitié défoncé, moitié moisi qui trônait encore dans un coin de la pièce. Ses deux amis ne tardèrent pas à l'imiter d'un accord tacite. La soirée avait été longue pour tout le monde. Livaï revint accompagné d'une personne un peu plus grande que lui, dont les cheveux bruns étaient relevés en une queue et dont le visage était habillé par de grosses lunettes rectangulaires. Ses yeux parcourent la pièce avant de se poser sur Marco. À ses côtés, Jean se tenait au bord du canapé, les pieds encrés au sol, prêt à réagir en cas de besoin. Hanji vint se planter juste en face d'eux, puis iel se pencha pour dévisager Marco. Le pauvre garçon osait à peine respirer tant lae médecin était proche de lui. À leur grand étonnement, Hanji garda le silence pendant un long moment. Personne n'osa lae déranger pendant ce qui semblait être une intense réflexion. Iel avait toujours les yeux rivés sur son patient du jour lorsqu'iel s'adressa à Livaï. — Et tu dis qu'il a été mordu il y a dix mois ? — Eren me l'a confirmé. T'en penses quoi ? — J'en pense que je n'ai jamais rien vu ou entendu de pareil, avoua Hanji. Je peux voir la morsure ? Marco retira d'abord le manteau et le pull qu'il portait en dessous, puis il retroussa la manche droite de son tee-shirt. Il présenta son avant-bras au médecin qui se pencha dessus avec grand intérêt. Sur la chair, on pouvait encore distinguer la marque d'une mâchoire humaine. Mais les traces laissées par les dents s'étaient refermées et la peau autour n'était plus aussi abîmée qu'au jour de l'agression. S'il n'y avait pas toutes ces lignes violacées qui s'en échappaient ainsi, on aurait pu considérer que la plaie était en bonne voie de cicatrisation. — C'est vraiment curieux, murmura Hanji. Je me permets… À la surprise générale, lae médecin toucha directement l'avant-bras de Marco pour palper la zone. Jean ne s'attendait tellement pas à un tel geste de sa part qu'il en restait lui-même interdit. En ce qui le concernait, Livaï eut une grimace. — Tu pourrais au moins mettre des gants… — Je ne crois pas que ce serait très utile, le détrompa Hanji. Il est évident que cette morsure remonte à plusieurs mois. Je ne vais pas être contaminé·e en touchant des plaies fermées. Malgré une certaine réticence, Livaï s'approcha afin de voir ce que son ami‧e lui désignait. Au cours des dix-huit dernières années, il avait malheureusement eu l'occasion de voir de nombreuses morsures. Elles étaient toujours abominable à regarder, quel que soit le stade exact de la maladie. Lorsqu'il posa les yeux sur l'avant-bras de Marco, il s'attendait à trouver les mêmes chairs meurtries qui hantaient ses nuits d'insomnie ; ce qu'il y découvrit s'avéra beaucoup moins grave. — Est-ce qu'il pourrait être… Livaï laissa sa phrase en suspens. Il adressa un regard appuyé à Hanji, qui fronça un peu plus les sourcils en réponse. C'était comme si ces deux-là pouvaient discuter par la pensée. Sur le canapé, Jean commença à s'agiter. Pourquoi Hanji restait-iel aussi silencieux·se ? En tant que médecin, iel devait simplement conclure par oui ou par non à une seule question : — Vous pensez qu'il est immune ? Jean l'avait dit, ce mot que (pour une raison qui lui échappait) personne ne semblait vouloir prononcer. Au cours des derniers mois, il avait eu tout le loisir de réfléchir, et c'était la seule explication plausible à l'état de Marco. Il n'attendait qu'une chose : que lae médecin le confirme. Mais à son grand étonnement, Hanji haussa les épaules. — Je n'en ai pas la moindre idée, avoua-t-iel. — Quoi, vous n'en avez jamais vu ?! Cette fois-ci, Hanji secoua franchement la tête. Jean ne cacha pas sa déception. Il était vrai que les immunes ne courraient pas les rues. À Mahr, on les envoyait dans des sanctuaires. Mais à Eldia, qui n'avait pas d'institution comparable à l'Association, que faisait-on des immunes ? Jean avait l'impression que quelque chose lui échappait. Eren sembla le réaliser, puisqu'il s'éclaircit la gorge avant de déclarer : — Il y a quelque chose que vous devez savoir. Je sais que ça va être un choc, mais… Il n'y a pas d'immunes. L'Association ment au monde entier depuis des dizaines d'années. Tous ces grands discours sur une nouvelle génération qui serait naturellement protégée contre la maladie, ce sont des salades. Jean n'en croyait pas ses oreilles. — Quoi ? souffla-t-il. Mais pourquoi mentir ? Ce fut Livaï qui lui répondit : — Pour légitimer leur pouvoir, pour maintenir l'ordre, pour contrôler la population, pour inquiéter les autres factions… — Mais pourquoi continuer d'élever des orphelin·e·s ? Juste pour garder la face ? Et que font-iels des jeunes qui manquaient à l'appel ? Iels seraient aussi relâché·e·s ? — Si l'Association continue d'être financée, c'est que l'État Major de Mahr y trouve son compte. L'espoir est une arme puissante. Quant aux jeunes prétendument immunes… Livaï jeta un regard à Hanji, qui poursuivit : — Non, iels ne quittent pas l'Association. Iels sont choisi·e·s au hasard, puis sédaté·e·s lors des dernières analyses et conduit·e·s dans une autre aile du bâtiment. Iels sont alors traité·e·s comme de véritables cobayes. On leur fait subir une batterie de tests plus violents les uns que les autres et – s'iels ne sont pas encore décédé·e·s à ce stade – on finit par introduire le parasite dans leur organisme pour procéder à d'autres analyses. S'il n'était pas déjà assis, Jean se serait probablement effondré. Il se prit le visage dans les mains. Les yeux clos, il essaya de se remémorer les visages de tou·te·s celleux qui ne les avaient pas accompagné·e·s à Vlast et qui étaient certainement mort·e·s à l'Association. Il en eut des sueurs froides. — S'il n'y a pas d'immunes, comment vous expliquez son cas ? se ressaisit-il en désignant Marco. — Je ne l'explique pas encore, regretta Hanji. Mais si je devais avancer une hypothèse, je dirais qu'il pourrait être immunisé – et non immune. — Parce qu'il y a une différence ? — Un immune serait naturellement protégé contre la maladie. Ce sont ces personnes que recherche l'Association ; alors elle n'aurait jamais relâché Marco s'il en était un. Il a plus vraisemblablement acquis cette protection après avoir été infecté par le parasite. En jargon scientifique, on le considérerait donc plutôt comme un immunisé. Ce n'était encore qu'un début d'explication, mais c'était mieux que rien, alors Jean et Marco s'en contentèrent pour le moment. Et maintenant ? songèrent-ils. Eren avait cherché Jean pour le ramener à Maria, mais son groupe ne s'attendait certainement pas à découvrir que Marco – quoi qu'infecté – était encore en vie et encore lucide. Et vu l'état de celui-ci, leur plan s'en trouvait nécessairement chamboulé. Qu'allaient-iels donc décider ? Livaï lui-même semblait l'ignorer. — Alors, quoi ? dit-il enfin. On les emmène avec nous ? — Tu ne devrais même pas avoir à me poser la question ! lui rétorqua Hanji. C'est en partie pour accélérer la recherche d'un remède que nous avons créé le Bataillon. — J'entends bien, mais tout le monde ne partagera pas ton enthousiasme, lui fit remarquer Livaï. Tu as pensé au bordel que provoquerait l'arrivée de ce garçon ? Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, il ressemble beaucoup à un infecté. J'en sais quelque chose ; j'étais prêt à le descendre il y a vingt minutes de ça ! Et si – par le plus grand des miracles – on arrivait à leur faire entendre qu'il pourrait être immunisé, j'imagine déjà les tensions que ça causera, en haut comme en bas. Hanji soupira bruyamment. Iel était médecin ; les questions de politique interne, ce n'était franchement pas sa tasse de thé. — Dans ce cas, il faut le faire rentrer en douce. Bordel, Livaï, on ne peut pas passer à côté de ça ! En tant que scientifique, je ne me le pardonnerais jamais. Tu imagines ce qu'on pourrait découvrir ? Il pourrait s'écouler des années avant qu'un cas de ce genre se présente devant nous ! Le regard de Livaï s'attarda longuement sur Marco. — On devrait prendre contact avec Erwin, trancha-t-il. En attendant, il serait bon de demander aux principaux concernés s'ils accepteraient de nous suivre ; sauf si tu prévoies de les enlever, auquel cas je te saurais gré de me le faire savoir au plus tôt, rajouta-t-il avec sarcasme. Tout le monde se tourna vers Jean et Marco, dont on parlait depuis tout à l'heure sans les avoir consultés sur la question. Jean soupira. Tout cela lui donnait affreusement mal au crâne. — Vous nous donnez une minute ? Les autres se consultèrent du regard avant de quitter la pièce d'un commun accord. Enfin seuls, Jean et Marco purent partager leurs impressions. Ils étaient évidemment pris de court par cette succession d'évènements inattendus qui avait chamboulé la petite vie de cavale qu'ils menaient depuis des mois. Ils s'accordèrent sur le fait que, puisqu'Eren les accompagnait, Livaï et Hanji étaient probablement dignes de confiance. Mais cela suffisait-il pour prendre une décision aussi importante ? Jean était, comme toujours, plutôt inquiet. Il détestait voir son quotidien bousculé ; cela ne lui rappelait que trop bien le peu de contrôle qu'il avait sur l'avenir. Il n'était pas particulièrement contre l'idée d'accepter de rejoindre Maria, mais il aurait aimé avoir davantage de garanties. Et puis, au fond, cette décision n'était pas tant la sienne ; c'était surtout celle de Marco, et celui-ci lui fit savoir qu'il voulait y aller. — Cet·te Hanji va certainement te faire passer tout un tas d'analyses pour comprendre pourquoi et comment le parasite n'a pas pris le contrôle sur toi. Tu es certain de vouloir t'infliger tout ça ? lui demanda une dernière fois Jean. Marco acquiesça. Leur destin fut ainsi scellé. Jean partit retrouver le reste du groupe dans le couloir. Il s'en fallu de peu qu'Eren ne tombe à la renverse lorsqu'il ouvrit la porte, car celui-ci se trouvait juste derrière. Il n'était décidément pas un espion très discret. — Alors ? s'enquit-il avec impatience. — On vient avec vous, le rassura Jean. À condition de ne pas se faire descendre à l'entrée, évidemment. — Pas d'inquiétude ; c'est en bonne voie de négociation. Eren désigna Hanji et Livaï qui discutaient autour d'un téléphone portable. Ces petits objets électroniques se faisaient extrêmement rares depuis l'apocalypse. S'iels en possédait un, iels devaient être plutôt haut·e·s placé·e·s dans la hiérarchie de la faction eldienne… Jean s'apprêtait à poser la question à Eren, qui choisit ce moment pour lui sauter dans les bras. — Je suis tellement content de vous avoir retrouvés ! s'exclama-t-il. Mikasa et Armin ne vont pas en croire leurs yeux. Marco sortit de l'appartement, leurs affaires entre les mains. Jean décida de repousser ses questions à plus tard. Il serra affectueusement l'épaule d'Eren et prit le sac que lui tendait Marco. Avant de partir, il fit tout de même le tour du propriétaire pour vérifier qu'ils n'oubliaient rien. La conversation téléphonique de Hanji et Livaï prit fin. Iels avaient pu exposer les grandes lignes à leur supérieur qui allait prendre les mesures nécessaires. Le groupe commença donc à descendre les escaliers (toujours en prenant garde où iels mettaient les pieds). — Au fait, Marco, je ne crois pas t'avoir entendu prononcer le moindre mot depuis qu'on est arrivé, lui fit remarquer Eren. Tu n'étais pas aussi silencieux, avant. Derrière eux, Livaï et Hanji tendirent l'oreille. Marco se frotta la nuque avec un sourire embarrassé. Il échangea un regard avec Jean, qui répondit à sa place : — Marco ne peut plus parler. Je pensais que tu l'avais remarqué. Eren en resta bouche-bée. Dehors, la nuit était tombée. Livaï siffla pour annoncer leur arrivée. Aussitôt, deux silhouettes se détachèrent de l'obscurité. Jean sourit en reconnaissant Mikasa et Armin qui s'approchaient. Au fond, iels lui avait tou·te·s drôlement manqué. (Oui, même Eren.) Il ne savait pas de quoi demain serait fait, et cela l'angoissait, mais il était sincèrement heureux d'avoir retrouvé les ami·e·s qu'il pensait avoir perdu·e·s pour toujours.


LE SOLEIL SE LEVAIT À L'HORIZON. Sous le regard couleur ambre d'un spectateur silencieux, ses rayons de lumières se frayèrent un chemin à travers les ruines d'un paysage urbain qu'on devinait à l'Est. Les contours des immeubles se détachèrent progressivement de l'obscurité dans laquelle ils s'étaient camouflés, trop honteux de leur apparence pour le moins négligée. Jean tourna la tête et plissa les yeux en direction de l'Ouest ; mais de là où il se tenait, les arbres l'empêchaient de voir à plus de quelques centaines de mètres. — Salut. Tu es réveillé depuis longtemps ? Jean avisa Eren, qui s'approchait en baillant. — Non. Juste à temps pour admirer le lever du soleil. — Menteur. T'as pas fermé l'œil de la nuit, je me trompe ? Jean ne s'épuisa pas à le nier plus longtemps. — Il y a un an, je t'aurais lâché une remarque bien sarcastique, plaisanta Eren. Du genre : Pète un coup, Jean ! Franchement, tu abuses de t'en faire autant. Mais je comprends maintenant. À vrai dire, je te trouve presque trop calme. Jean souffla par le nez. Cet imbécile avait réussi à lui décrocher un sourire. Il était évident qu'Eren essayait, à sa manière, de lui remonter le moral. Jean lui en était reconnaissant. Armin et Mikasa ne tardèrent pas à sortir à leur tour de la vieille grange abandonnée qui les avait accueilli pour la nuit. — Iels ne sont toujours pas revenu·e·s ? s'enquit Armin. — Non, mais ça ne devrait plus tarder… Tout du moins, Jean l'espérait très fort. Le craquement d'une branche les fit se retourner de concert. Hanji les salua aussitôt d'un grand geste de la main. Livaï, lui, avait toujours l'air aussi grognon que d'habitude. Mais pour une fois, il y avait une bonne raison à cela ; tou·te·s deux avait fait une nuit blanche pour mener à bien leur mission. Déjà, Jean s'approchait pour s'assurer que tout s'était déroulé comme prévu. Hanji s'empressa de le rassurer : — Personne ne nous a vu. Nous avons pu retrouver Moblit au passage qu'Erwin nous a indiqué, il y a trois heures de ça. Marco est à l'intérieur ; et il est en sécurité. Jean s'autorisa enfin à respirer. Le plus dur était passé. — On repart dans dix minutes, les prévint Livaï. Tout le monde acquiesça. Le temps de réunir leurs affaires, et le groupe s'éloignait déjà en direction de l'Ouest. Iels avaient une quinzaines de kilomètres à couvrir avant d'arriver à destination ; c'était beaucoup trop loin pour Jean. Ses jambes le démangeaient. Il aurait voulu s'élancer en courant, mais il s'efforça de rester derrière Livaï. S'il osait le dépasser, nul doute que ce dernier l'attraperait par le col pour l'envoyer fissa au sol. Il ne fallait jamais, au grand jamais, mettre le petit homme en colère ; Jean l'avait appris à ses dépens. Cela faisait trois mois qu'iels avaient quitté Orvud, où Eren et les autres les avaient retrouvés, Marco et lui. Hanji souhaitait évidement rejoindre Maria au plus tôt afin de débuter ses analyses. Livaï lui avait fait remarquer qu'un retour prématuré ne ferait qu'attirer l'attention sur elleux. Forcé·e de reconnaître qu'il avait raison, Hanji dut prendre son mal en patience. Car ce n'était pas sans raison s'iels parcouraient le monde extérieur. Hanji et Livaï faisaient partie du Bataillon, un corps militaire chargé de collecter des ressources et des informations dans le but (notamment) d'accélérer la recherche d'un remède contre le parasite. Au cours des trois derniers mois, iels avaient ratissé une partie du territoire eldien en transitant par de nombreux distincts et même par des villes abandonnées. Leur mission consistait principalement à explorer certaines zones, rencontrer certaines personnes, conclure certains accords… En toute honnêteté, Jean avait été soulagé que leur arrivée à Maria soit retardée. Ces derniers mois avaient été l'occasion de côtoyer les officier·e·s eldien·ne·s. Hanji s'émerveillait chaque matin de trouver Marco aussi lucide que la veille et Livaï ne gardait plus une main sur la crosse de son arme lorsqu'il était dans les parages. D'un côté comme de l'autre, iels avaient appris à se faire confiance. De plus, il y avait des avantages certains à voyager en leur compagnie : iels échappaient aux contrôles habituels dans les districts où iels étaient reçu·e·s avec autant de respect que de crainte. Grâce à cela, Jean ne s'en faisait plus autant pour la sécurité de Marco. Mais il était temps de rentrer. Chaque pas les rapprochait un peu plus d'une masse qui déformait la ligne d'horizon. On aurait dit un énorme bloc de béton posé au beau milieu de rien. C'était Maria, le sanctuaire eldien d'où venaient Hanji et Livaï. Eren, Mikasa et Armin y avaient passé six mois avant de partir à la recherche de Jean. Et maintenant, Marco les y attendait. — C'est comment à l'intérieur ? s'interrogea Jean. Eren prit le temps d'y réfléchir. Jean n'avait jamais mis les pieds dans un sanctuaire. Il ne s'était, plus généralement, jamais approché de l'un d'eux. Pour des raisons de sécurité évidentes, leur localisation était généralement gardée secrète. — Ce n'est pas si différent de l'Association, estima enfin Eren. Beaucoup de monde, beaucoup de règles, beaucoup d'ambition. C'est un peu comme une grande fourmilière où chacun·e a un rôle bien précis à jouer. Tu risques d'y trouver l'atmosphère un peu étouffante, mais on finit par s'y habituer. C'est loin d'être parfait, mais ce n'est pas si terrible pour autant, surtout quand on a connu la vie à l'extérieur. Jean n'était pas certain que l'endroit lui plairait. Mais, pour une fois, il épargna aux autres ses bougonnements. C'était moins l'envie que la salive qui lui manquait. Le groupe arrivait enfin à sa destination. Moins de cinq cent mètres plus loin s'élevait Maria ; ou, plus précisément, le gigantesque mur qui l'entourait. Jean ne s'était jamais senti aussi petit. — Impressionnant, pas vrai ? commenta Eren. Ce mur fait cinquante mètres de hauteur pour dix mètre d'épaisseur. — Mais à quoi bon le faire aussi grand ? Toutes les nouvelles zones urbaines, districts comme sanctuaires, étaient entourées d'une enceinte. C'était le moyen le plus efficace pour se protéger des infecté·e·s. Certains murs étaient évidemment plus solides que d'autres. Dans les districts, on s'était souvent contenté de faire exploser quelques immeubles pour boucher les trous par une colline de gravats. Cela expliquait pourquoi on pouvait s'y faufiler aussi facilement. Les factions s'étaient montrées moins avares lorsqu'il s'agissait de protéger leurs propres intérêts, dépensant sans compter pour construire des défenses ultra-modernes. Jean avait lui-même grandi dans ce genre de forteresse. Mais même à l'Association, les murs n'étaient pas aussi hauts. — Figure-toi qu'à sa construction, ce mur ne faisait que trente mètres, lui apprit Eren. C'était déjà une taille convenable pour un sanctuaire. Mais il y a cinq ans, le Bataillon a conseillé d'agrandir et de renforcer toutes les enceintes eldiennes. — Mais enfin, pourquoi ? répéta Jean. — Pour se protéger des infecté·e·s. Jean cligna plusieurs fois des yeux, avant de lâcher un rire. — Quoi, iels ont appris à faire la courte échelle ? Mais Eren ne plaisantait pas. Il se frotta la nuque, l'air hésitant. Il se tourna finalement vers Hanji, qui répondit à sa place. — Tu dois déjà savoir que le parasite passe par le système sanguin pour rejoindre le système nerveux. Il s'installe dans la moelle épinière et se substitue au cerveau pour contrôler à sa guise le corps de son hôte. Mais ce n'est pas tout ; le parasite grandit à l'intérieur de cet hôte dont la morphologie s'en trouve… transformée. On a ainsi pu observer que la présence prolongée du parasite dans l'organisme humain entraîne un étirement progressif de la colonne vertébrale de ce dernier. Jean fronça les sourcils. Il avait peur de comprendre. — Vous êtes en train de me dire que… — Oui. Les infecté·e·s grandissent, Jean. — Mais… À quel point, exactement ? — C'est difficile à dire, poursuivit Hanji. Il ne semble pas y avoir d'évolution type, même si le temps en constitue certainement un critère important. La plupart des individu·e·s concerné·e·s atteignent quelques mètres. Mais il en existe des plus grand·e·s. Il y a une catégorie en particulier qui nous inquiète ; celles des individu·e·s qui sont infecté·e·s depuis l'époque du Grand Terrassement et qui dépassent souvent les vingt mètres. — Les vingt mètres ?! s'affola Jean. Il jeta machinalement des regards autour de lui, craignant soudainement que l'un de ces monstres (dont il ignorait tout trois secondes plus tôt) n'apparaisse devant lui. Hanji ria de bon cœur en constatant que son visage était devenu tout blanc. — Tu ne risques pas d'en voir ici ! À vrai dire, il est plus probable que tu vives sans jamais croiser la route d'infecté·e·s dépassant les deux ou trois mètres ; ce sont les plus commun·e·s. La plupart des gens ne savent même pas que le parasite les fait grandir, et iels s'en portent très bien comme ça. — C'est une information gardée genre top-secrète ? — Je n'irais pas jusque là. Les scientifiques ignoraient que le parasite pouvait avoir cet effet-là sur l'organisme humain. Ils ne l'ont découvert que dix ou quinze ans après l'apocalypse. On a longtemps pensé que ces infecté·e·s ne dépasseraient pas le double de leur taille initiale. Le phénomène restait marginal, alors on a préféré ne pas l'ébruiter auprès de la population. Jean n'imaginait que trop bien le sentiment de panique qui aurait gagné les districts, qui étaient plus souvent la proie d'attaques d'infecté·e·s. Fallait-il mieux leur cacher la vérité pour autant ? À l'époque déjà, la question avait dû susciter débat. — Mais il y a cinq ans, reprit Hanji, le Bataillon s'est aventuré dans les montagnes à l'Ouest. Et de l'autre côté du récit, on a aperçu un spécimen beaucoup plus grand que tout ce qu'on avait pu imaginer. Cette fois-ci, il était hors de question d'en informer la population. Ce n'était qu'un·e seul·e infecté·e, coincé·e dans les montagnes à l'extrémité du continent… Mais il en existe probablement d'autres. — Donc vous avez renforcé vos murs, conclu Jean. — C'est ça. Nous avons fait part de notre découverte aux Brigades Spéciales, qui l'ont ensuite relayée à toutes les Garnisons postées dans les districts. Nous avons même informé l'État Major de Mahr, par courtoisie, bien que je doute qu- — Vous avez fini de jacasser ? Livaï s'était retourné, l'air (comme toujours) agacé. — Je viens d'apprendre qu'il existe des infecté·e·s géant·e·s. À ma place, vous poseriez aussi des questions ! s'offusqua Jean. — Des titan·e·s, le corrigea Livaï. On les appelle des titan·e·s, pas des géant·e·s. Et si j'ai interrompu votre charmante conversation, c'est parce qu'on est arrivé. Jean leva lentement les yeux. Son ombre, qui partait de ses pieds, s'étirait sur le sol et se poursuivait à la verticale sur le béton. Le jeune homme inclina la tête jusqu'à s'en faire mal à la nuque. Il n'y avait pas à dire ; ce mur était sacrément grand. — Il y a une entrée par ici, lui indiqua Eren. Le groupe longea l'enceinte sur une petite centaine de mètres jusqu'à un renfoncement. En examinant la paroi, Jean réalisa qu'un carré de béton semblait amovible. — C'est le moment de faire votre plus beau sourire. Jean suivit le regard de Livaï. Plus haut, sur la droite, il remarqua un petit point lumineux rouge. Une caméra était braquée sur elleux. Quelques secondes plus tard, la porte commença à s'ouvrir. Comme Jean l'avait supposé, le morceau de béton fut tiré vers le haut (probablement grâce à un système de poulies), dévoilant un passage dans lequel iels s'engouffrèrent. La porte fut tout aussi prestement refermée derrière elleux. Mais il était encore trop tôt pour souffler. Jean comprit immédiatement qu'iels se trouvaient à l'intérieur du mur, et non de l'autre côté. La porte qu'iels venaient de franchir les avait vraisemblablement conduit·e·s dans un sas de sécurité ; encore fallait-il que l'entrée leur soit autorisée. Jean scruta les visages de ses acolytes, qui paraissaient toujours aussi détendu·e·s. Cette procédure ne devait pas leur être étrangère. La pièce était suffisamment large pour accueillir une vingtaine de personnes à la fois. Au fond, il y avait une porte et, juste à côté, un étrange dispositif électronique. Ce fut Livaï qui s'approcha. Jean s'attendait à ce qu'il sorte une clé ou un badge. Au lieu de quoi, Livaï se pencha pour regarder l'objet qui émit aussitôt un bip approbateur. Un scanner rétinien, réalisa Jean. Même l'Association n'était pas aussi bien équipée. La porte s'ouvrit… sur une autre pièce, cette fois-ci plus petite. Quoi qu'un peu confus, Jean suivit les autres à l'intérieur. Il regarda autour de lui, mais ne trouva ni porte, ni boutons, ni indication. Juste une caméra qui continuait de les filmer depuis le plafond. — On descend, le prévint Eren. Cela n'empêcha pas Jean de sursauter lorsqu'il sentit le sol bouger sous ses pieds. La pièce entière était un ascenseur qui les conduisait sous terre. Lorsque ses portes se rouvrirent, Jean estima à environ dix mètres la distance parcourue. — Sacré comité d'accueil, ricana Livaï. Un homme en costume les attendait, entouré de trois individus munis de semi-automatiques. Son visage se fendit d'un sourire qui puait l'hypocrisie. — N'y voyez rien de personnel, Caporal. Nos équipes de surveillance ont repéré la présence d'une nouvelle tête au sein de votre équipe. Nous suivons simplement la procédure. Jean se sentit pâlir. Ils étaient là pour lui ? Personne ne lui avait parlé d'une inspection militaire quelconque ! Livaï et Hanji elleux-mêmes semblaient un peu pris·e·s de court. — J'ignorais que la procédure sollicitait la présence de trois hommes armés pour gérer l'arrivée d'un gamin de vingt ans. Livaï toisa l'homme en costume qui soutint son regard derrière ses lunettes rondes. Et comme si la situation n'était pas déjà assez tendue, Eren eut la brillante idée de rajouter son petit grain de sel. Il s'approcha de Livaï pour lui murmurer : — Caporal, je pense qu'ils sont là pour vous gérer. Il avait évidemment parlé suffisamment fort pour que tout le monde l'entende. Mais au lieu de l'engueuler comme il le faisait si souvent, Livaï rentra complètement dans son jeu. — Oh, je comprends mieux. C'est vrai que je peux me montrer un peu… agressif lorsqu'on m'énerve. Essayez-vous de m'énerver, Commandant Roeg ? Cette fois-ci, le sourire du dénommé Roeg se crispa. Ce fut bref, car il cacha rapidement son inconfort derrière un rire gras. — Bien sûr que non ! La sécurité a simplement été renforcée depuis votre départ. On n'est jamais trop prudent, vous savez. Nous ne resterons que quelques minutes ; juste le temps de nous assurer que tout le monde est en bonne santé. Livaï le fixa encore quelques secondes de ses yeux gris perçants, avant de se détourner – non sans lâcher un bruit de bouche agacé. Il dépassa Roeg et ses hommes, dont le soulagement était palpable, pour rejoindre une femme en blouse blanche qui les attendait plus loin, visiblement mal à l'aise. — Vous venez ? s'impatienta Livaï. J'aimerais en finir rapidement avec ces conneries. J'ai du boulot, moi. Tout le monde se dépêcha de le suivre ; ou plutôt de suivre la laborantine que lui-même suivait. Iels entrèrent dans une pièce où elle les invita à s'asseoir. Jean s'efforça de rester calme en la voyant s'approcher de lui avec une seringue. Ses ami·e·s l'avait déjà informé de tout ça. Ce n'est qu'une prise de sang, se répéta-t-il. Maria n'allait évidement pas l'accueillir sans s'assurer qu'il n'apportait pas le parasite avec lui. La laborantine répéta le même protocole sur tou·te·s les membres de leur groupe, sous l'œil attentif du Commandant Roeg. Elle emporta les six échantillons au fond de la pièce, pour les examiner un à un au microscope. À ce jour encore, il n'existait aucun procédé permettant d'identifier plus efficacement la présence du parasite dans l'organisme humain. Lorsque l'infection n'était pas encore visible à l'œil nu, on s'en remettait à celui – plus affûté – des scientifiques qui l'étudiaient. L'attente parut interminable à Jean. Même s'il savait pertinemment qu'il n'était pas infecté, la présence de ces trois hommes armés dans son dos le tendait au plus haut point. Sa nervosité atteignit son paroxysme lorsque la laborantine s'écarta du microscope, retira ses gants et se retourna vers eux. — Aucun signe d'infection, déclara-t-elle. La nouvelle ne sembla pas réjouir Roeg, dont le sourire n'avait jamais été aussi grand et aussi faux. — Formidable, lâcha-t-il du bout des lèvres. N'oubliez pas d'obtenir les papiers nécessaires pour votre nouvel ami. — Je m'en vais de ce pas en informer le Major, lui rétorqua justement Hanji. Vous descendez avec moi, Commandant ? Iel entraîna Roeg (et son escorte) dans le couloir. La tension retomba dans la pièce. Livaï s'entretint quelques secondes avec la laborantine, qui lui remit un document – le genre qui semblait très sérieux, avec une signature et un tampon. — Jean, tu vas me suivre. On a un peu de paperasse à remplir, toi et moi. Quant à vous trois, poursuivit-il en désignant les autres, vous remontez. Je vous le ramène au plus tôt. Eren, Armin et Mikasa acquiescèrent. Iels partirent en premier. De son côté, Jean suivit Livaï qui le conduisit jusqu'au fin fond du couloir. Ils entrèrent dans un bureau exiguë. Le visage d'un homme au crane dégarni apparu derrière une pile de dossiers. Ses petits yeux se posèrent sur Livaï, puis sur Jean. — Vous avez encore trouvé un chien errant ? — Que voulez-vous ? J'adore les gosses. — Et vous avez une autorisation pour celui-là ? Livaï lâcha un ricanement. Il fit un pas en avant. — Vous savez très bien que le Major Erwin a donné son accord pour que le Bataillon accueille les jeunes de l'Association. Alors dépêchez-vous de me sortir ces foutus papiers. L'homme contempla un moment la main posée sur son bureau, telle une menace silencieuse. Par des gestes lents, il finit par leur tendre les documents demandés ainsi qu'un stylo pour les remplir. Jean renseigna son nom, son prénom et sa date de naissance. Ne sachant que faire du reste, il se tourna vers Livaï qui lui prit le stylo des mains. Il cocha rapidement plusieurs cases. Il inscrivit, en majuscules, « Association » après « précédente occupation » et « Bataillon » dans « nouvelle affiliation ». En bas de page, il termina par renseigner son propre nom en guise de garant. Puis il rendit le tout (dont le document remis par la laborantine) à l'homme qui en vérifia le contenu. Après quoi, celui-ci tendit à Jean un morceau de papier. — Votre carte d'identité. À garder sur vous en toutes circonstances, précisa-t-il. Le papier, c'est provisoire. Vous recevrez un badge électromagnétique d'ici une semaine. Il vous permettra de vous déplacer en certains lieux selon les autorisations qui seront attachées à votre nom. Jean remercia l'homme. Ce ne fut pas le cas de Livaï, qui partit sans un mot. Jean se dépêcha de le suivre. Dans l'ascenseur qui les ramenait à la surface, il ne put s'empêcher de rire. Livaï lui jeta un regard qui l'invita à cracher le morceau. — Je suis rassuré qu'on soit du même côté, vous et moi. Je n'aimerais pas être votre ennemi, avoua Jean. — Tu ne tenais pas ce discours à notre rencontre. Jean grimaça en se rappelant leur altercation pour le moins houleuse. Ce jour-là, les choses auraient pu se terminer d'une toute autre manière. Dire qu'il avait eu le cran de braquer un flingue sur le Caporal Livaï… Il se racla la gorge. — Je ne m'excuserai pas. Vous l'aviez bien cherché. Livaï ne répliqua pas. Mais l'espace d'une seconde, Jean crut voir l'ombre d'un demi-sourire étirer le coin de ses lèvres. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent. Jean emboîta de nouveau le pas à Livaï. Ils n'étaient plus sous terre, mais ils étaient encore dans un bâtiment ; probablement une infrastructure officielle, à en juger par la sécurité en place. Après avoir décliné leur identité aux agents qui montaient la garde, ils purent enfin sortir au dehors. Inconsciemment, Jean ralentit le pas. — Ne traîne pas. Je te dépose, et Eren te fera visiter. Jean s'efforça de s'exécuter. Mais il ne put empêcher ses yeux de regarder dans toutes les directions, assaillant son cerveau de milliers d'informations. Ce qu'il voyait ici était tellement différent de tout ce qu'il connaissait : c'était grand, c'était moderne, c'était propre, et ça grouillait de monde. À quelques blocs de là, Livaï entra dans un complexe sécurisé à l'aide de son badge. Ils croisèrent d'autres personnes qui s'immobilisèrent sur leur passage pour adresser un salut militaire au Caporal. Livaï les salua du menton. Il monta dans l'ascenseur, direction le dernier étage, et frappa à une porte au bout du couloir. Eren en sortit aussitôt. Dans son dos, Jean aperçu Armin et Mikasa. — Jean, ce sera ta nouvelle piaule. Vous risquez d'être un peu serré·e·s, à quatre là-dedans, mais ce sera plus pratique. Le Bataillon ne roule pas exactement sur l'or. Et que ce ne soit pas une excuse pour me foutre le bordel, les prévint-il. Vous êtes de repos aujourd'hui, alors tes ami·e·s se chargeront de t'expliquer tout ce que tu dois savoir. Des questions ? — Une seule. Quand est-ce que je pourrais voir Marco ? — Quoi, il te manque déjà ? plaisanta Livaï. Mais Jean ne riait pas. Livaï souffla et répondit : — Marco est au laboratoire, juste à côté. Il doit probablement se reposer. Hanji peut t'y emmener en fin de journée. Iel voudra sans doute vous parler à tous les deux, de toute façon. Jean hocha la tête. Livaï lui promit de faire passer le message, puis il s'en alla. À l'entendre grommeler, il avait des rapports à écrire et des réunions à préparer. Jean se tourna vers ses ami·e·s, qui s'empressèrent de lui faire faire le tour du propriétaire. Leur chambre, d'une vingtaine de mètres carrés, était sobrement meublée de deux lits superposés et de deux bureaux. Il y avait aussi une salle de bain adjacente. — Tu pourras ranger tes affaires ici, lui indiqua Mikasa. Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, Livaï déteste le désordre. Jean avisa la penderie, où ses ami·e·s lui avait dégagé de la place, puis son sac à dos, qui constituait son seul bagage. Pour le moment, il se contenta de poser celui-ci à côté de son lit. — On n'était pas beaucoup plus chargé·e·s à notre arrivée, le rassura Armin. On s'arrangera avec Livaï pour te débloquer une avance, histoire que tu puisse t'acheter quelques trucs. — Il te forcera probablement à jeter tes vieux vêtements, de toute façon. Il déteste aussi la saleté, grimaça Eren. Tu peux emprunter les miens, en attendant, ils devraient t'aller. Jean hocha la tête. Il était étonnement silencieux. — Tu préfères peut-être te reposer ? lui demanda Eren. T'as l'air un peu fatigué. On peut repousser le reste à plus tard. — Quoi ? Non, soupira Jean. Ça ira, merci. Derrière lui, Armin et Mikasa échangèrent un regard dubitatif. Mais Eren décida de ne pas insister. — Dans ce cas, on descend ? C'est l'heure du déjeuner. Jean emboîta le pas à ses ami·e·s. — Le terrain appartient au Bataillon, expliqua Armin tandis qu'iels montaient dans l'ascenseur. Il y a trois bâtiments : le laboratoire, où l'équipe de Hanji travaille sur le parasite ; les locaux administratifs, qui font office de quartier général ; et la résidence où nous nous trouvons. — C'est ici qu'habitent les membres du Bataillon ? — Une partie, seulement. La plupart vivent avec leur famille. Cette résidence accueille principalement les ancien·ne·s de l'Association retrouvé·e·s par le Bataillon à l'extérieur. Quant aux haut·e·s gradé·e·s, iels ont leurs quartiers dans les bunkers souterrains. Ceci dit, Livaï préfère dormir à la surface et Hanji passe une bonne partie de ses nuits au labo. En bas, des éclats de voix se faisaient entendre. Le groupe entra dans ce que Jean identifia comme étant un réfectoire. Des gens faisaient la queue pour manger. Il imita les autres, qui se placèrent en bout de file. Tout cela lui rappelait l'Association. — Il y a une petite équipe chargée de la cuisine. Il faut juste faire attention à descendre pendant les bonnes tranches horaires. Les repas sont évidemment déduits de notre salaire. Le mot salaire fit tiquer Jean, qui songea à autre chose : — Au fait, il consiste en quoi votre travail ici ? Quand vous n'êtes pas en mission à l'extérieur, je veux dire. — Les jeunes recrues comme nous viennent généralement appuyer les troupes de la Garnison postées à Maria. Même s'il a un rôle assez singulier, le Bataillon reste un corps d'armée. Les forces eldiennes se séparaient en trois groupes : les Brigades Spéciales, des officier·e·s d'élite chargé·e·s de protéger les hauts intérêts eldiens ; la Garnison, qui maintenait l'ordre au sein des districts comme des sanctuaires ; et le Bataillon, qui se consacrait à l'exploration et à la recherche. — On a toujours un jour de repos au retour d'une expédition, expliqua Mikasa. Mais dès demain, on aura une affectation pour les prochaines semaines – toi y compris, Jean. — Aussi tôt ? s'étonna-t-il. — Ce ne sera que quelques heures, pour commencer, et rien de très compliqué, le rassura Eren. Tu seras sous les ordres du Capitaine Hannes qui t'enverra patrouiller avec son équipe. Tu verras, c'est pas un mauvais bougre. En parallèle, tu poursuivras ta formation avec Livaï ou Hanji ; c'est la règle pour devenir officiellement membre du Bataillon. Jean avait déjà eut un avant-goût de cette formation qui l'attendait. En effet, au cours des trois derniers mois, ils avaient – lui comme Marco — déjà appris énormément de choses. Leur présence sur le terrain avait évidement accéléré le processus. D'un côté, Livaï se chargeait des entraînements physiques, et notamment du maniement des armes. Jean ne comptait plus le nombre de fois où le petit homme lui avait fait mordre la poussière. De l'autre, Hanji s'appliquait à développer leur esprit de réflexion, d'analyse, de stratégie. Un exercice mental qui s'avérait tout aussi complexe que l'exercice physique. — Est-ce qu'iels continueront aussi de former Marco ? Jean s'était assuré de ne pas parler trop fort. — Bonne question, songea Armin. Ce n'est pas nécessaire à proprement parler, puisque Marco n'est pas un membre officiel du Bataillon… Mais officieusement, ce serait préférable qu'il soit traité comme tel. Qui sait ce que l'avenir nous réserve ? Jean se dit qu'il poserait ce soir la question à Hanji. Du coin de l'œil, il avisa une horloge sur un mur. La journée était loin d'être finie… Il lui faudrait prendre son mal en patience. — Oh, fit Eren. Il y a des pommes de terre sautées ! Jean réalisa qu'il était arrivé au buffet. Comme il n'avait aucune idée de quoi prendre, il remplit son assiette en suivant les recommandations de ses ami·e·s. Le groupe partit en quête d'un coin tranquille où s'asseoir. Jean avait conscience des regards qui se posaient sur lui depuis qu'il était entré dans la pièce. Les nouvelles recrues ne devaient pas affluer pour que son arrivée fasse autant tourner les têtes. Néanmoins, personne ne vint le saluer directement. Grâce à Eren, réalisa Jean, qui leur faisait discrètement signe de leur laisser un peu d'espace. — On te présentera les autres plus tard, expliqua-t-il. Jean lui adressa un sourire reconnaissant. Il avait eu beau nier sa fatigue, il était évidement qu'Eren essayait de le ménager du mieux qu'il le pouvait. Jean put ainsi profiter d'un repas assez serein, malgré les coups d'œil curieux lancés dans leur direction. Une fois sa première bouchée avalée, il réalisa qu'il avait drôlement faim et engloutit sans plus attendre le reste de son assiette. Sans surprise, la nourriture qu'on réservait à l'armée eldienne était excellente ; c'était même meilleur que ce qu'on leur servait à l'Association. Après le déjeuner, le groupe quitta le secteur du Bataillon pour montrer à Jean les environs. — On se trouve par ici, un peu à l'écart du centre. Armin lui avait gribouillé un plan approximatif du sanctuaire. À l'en croire, les murs formaient un gigantesque cercle de sept kilomètres carrés au sein duquel vivaient pas moins de trente-cinq mille personnes. Au centre s'élevaient les bâtiments officiels où se concentraient les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires, lesquels se trouvaient eux-mêmes sous la coupe du pouvoir militaire. Les activités économiques s'étendaient tout autour : au Sud, un gigantesque centre commercial de vingt mille mètres carrés ; au Nord-Ouest, le quartier culturel ; et au Nord-Est, les services publics centraux. Le point que désignait Armin se situait un poil plus loin, à l'Est. — Pourquoi le Bataillon est le seul corps d'armée dont le quartier général est situé en dehors du centre ? s'enquit Jean. — Officiellement, c'est parce qu'il est le plus récent. Officieusement, c'est probablement parce qu'il est vu d'un mauvais œil par certain·e·s membres des Brigades Spéciales. C'est une façon de nous tenir à l'écart. Mais, pour être honnête, ça arrange aussi les affaires du Bataillon ; non seulement on est plus tranquille, mais en plus ça nous rapproche de l'extérieur. Un raisonnement assez logique, songea Jean, et qui arrangeait assurément ses propres affaires. Si le quartier général du Bataillon s'était trouvé en plein centre de Maria, au beau milieu des politiques et des autres miliaires, nul doute qu'il aurait été beaucoup moins aisé d'y dissimuler Marco. — J'imagine qu'aujourd'hui, on va plutôt vers l'intérieur. — Oui, acquiesça Armin. C'est dans le centre que se concentrent les activités. Le reste, c'est surtout des habitations. — Ceci dit, intervint Eren, il faut qu'on t'emmène sur le mur. Tu verrais la vue qu'on a de là-haut ! — On peut y monter ? s'étonna Jean. — L'accès est réservé aux militaires, précisa Mikasa. Eren y est tout le temps fourré, soi-disant pour patrouiller… Mais gardons ça pour un autre jour ; je doute qu'on ait le temps et l'énergie de faire le trajet d'ici ce soir. Il leur fallu moins de cinq minutes à pieds pour rejoindre le centre. Ce qui frappa Jean, au-delà des immeubles qui s'élevaient souvent à plusieurs dizaines de mètres dans le ciel, c'est le monde qui grouillait dans les rues. Jamais il n'avait vu autant de personnes au même endroit. La foule semblait entrer et sortir par vague d'un imposant complexe sur leur gauche ; ce fut dans cette direction qu'Eren entraîna le reste du groupe. À l'instant où il y mit les pieds, Jean comprit qu'il s'agissait du centre commercial de Maria dont Armin lui avait parlé. C'était la deuxième fois qu'il pénétrait dans un tel endroit, mais force était de constater que celui-ci n'avait rien de comparable aux galeries abandonnées qu'iels avaient découvertes l'année précédente. Ici, tout brillait ; des lumières au plafond au sol astiqué, en passant par les enseignes illuminées des boutiques. Et tout ces client·e·s qui se pressaient, leurs achats sous le bras… C'était donc à ça que ressemblaient les galeries d'autrefois ? Le groupe veilla à avancer au rythme de Jean, qui s'arrêtait régulièrement, parfois devant les choses les plus insignifiantes – comme les arbustes en pots qui agrémentaient les allées ou les œuvres d'art qui décoraient les carrefours. Tout lui paraissait tellement étrange. Iels poursuivirent leur visite en haut, car le centre commercial était doté d'un étage (et même d'un sous-sol où s'étendait l'unique hypermarché du sanctuaire). Eren attendait avec impatience que Jean découvre les escalators, et il ne fut pas déçu : après avoir contemplé la chose, sourcils froncés, pendant deux bonnes minutes, son ami manqua de perdre l'équilibre à la seconde où il monta dessus. Lorsqu'iels sortirent de la galerie commerçante, deux bonnes heures plus tard, la fatigue de Jean avait été multipliée par mille. Entre la foule, les lumières, les arbres en pot et les escaliers qui bougeaient tout seuls, il y avait de quoi en perdre la tête. — C'est l'endroit le plus lunaire de Maria, le rassura Eren. Surtout pour des gens comme nous, qui n'ont pas grandi ici. — La première fois qu'il est venu ici, lui souffla Mikasa dès qu'il eut le dos tourné, Eren s'est perdu. On l'a retrouvé trois heures plus tard, à demi-paniqué, en train de lire les étiquettes des bouteilles d'eau. Il ne comprenait pas comment il pouvait exister autant d'eaux différentes. Jean cligna plusieurs fois des yeux, perplexe. — Parce qu'il y a différentes eaux ? Mikasa s'éloigna en soupirant. Leur traversée du centre commercial les avait conduit à deux pas du quartier culturel. Tout en gardant un œil soucieux sur Jean, dont l'épuisement n'échappait à personne, le groupe s'accorda pour y faire un tour rapide. Il y avait des restaurants, des boulangeries, des cafés, quelques musées, un grand parc, une salle de spectacle, une bibliothèque, et même un cinéma. Jean était tellement sonné par toutes ces nouvelles informations qu'il se contentait de hocher silencieusement la tête à chaque fois que ses ami·e·s lui désignaient quelque chose. Eren, Mikasa et Armin décidèrent alors qu'il était temps de rentrer. Plutôt que de refaire le chemin inverse à pieds, iels en profitèrent pour initier Jean aux transports en commun. Celui-ci découvrit ainsi pour la première fois le tramway, étonnante machine tout en longueur qui circulait sur des rails. — C'est le seul moyen de transport ici, lui expliqua Armin. Si tout le monde avait sa propre voiture, comme avant, on serait vite à court d'espace pour les faire stationner et circuler. On te donnera un plan du réseau. Tu en auras besoin pour aller travailler. Heureusement, il est assez facile à comprendre. En s'appuyant sur le plan du sanctuaire qu'il lui avait gribouillé plus tôt, Armin expliqua grossièrement à Jean l'emplacement et le fonctionnement des lignes. Il en existait dix : huit partaient du centre en direction des murs et les deux autres formaient deux cercles qui connectaient entre elles les premières, telle une gigantesque toile d'araignée. De retour dans leur chambre, Jean étudia avec toute l'attention dont il était encore capable le plan officiel qu'il avait pris à la réception. — On a reçu nos affectations, annonça Mikasa. Elle ferma la porte et agita la feuille qu'elle tenait. — Nous trois, on repart faire les agents de sécurité à l'hôpital. Jean, pas de surprise : tu rejoins le Capitaine Hannes dès demain matin. Voilà tes horaires. Jean les mémorisa : cinq heures de service, quatre matinées par semaine. Sa formation se poursuivrait l'après-midi ou en soirée, selon les disponibilités de Livaï et Hanji. Le reste de son temps libre, pourra-t-il le passer avec Marco ? Une fois de plus, son regard dévia vers l'horloge murale de la chambre… — Repose-toi, le somma Eren. Hanji ne passera pas avant le coucher du soleil. Promis, on te réveillera. Mikasa s'en alla faire un peu d'exercice. Armin reprit la lecture d'un livre. Eren s'allongea dans son lit et ferma les yeux. Jean l'imita, mais il ne se faisait pas d'idée. La fatigue avait beau l'accabler, il ne parviendrait pas à trouver le sommeil. Cela ne l'empêcha pas de faire la sourde oreille lorsque ses ami·e·s descendirent pour dîner, puis lorsqu'iels remontèrent. Mais à la seconde où on frappa chez elleux, Jean se redressa d'un bon sur ses pieds. — Bien installé ? lui demanda Hanji. Jean hocha silencieusement la tête. En moins de deux, il enfila ses chaussures et se tint devant la porte, prêt à partir. Devinant son empressement, Hanji lui fit signe de lae suivre. — Théoriquement, le laboratoire est un bâtiment distinct. L'accès se fait par l'extérieur. Mais il existe une autre entrée. Iels montèrent dans l'ascenseur. Au lieu d'appuyer sur l'un des boutons, Hanji plaqua directement son badge contre la paroi. Les portes se fermèrent et iels descendirent. Iels arrivèrent dans un couloir au sol carrelé et aux murs blancs. Pas de fenêtre à l'horizon, mais plusieurs grilles de ventilation au plafond. Iels se trouvaient en dessous du rez-de-chaussée, réalisa Jean. Probablement une extension du laboratoire. — Toutes ces constructions en souterrain, j'imagine que c'est pour gagner de la place ? songea Jean à voix haute. — Oui. Et dans l'hypothèse – quoique très peu probable – où le sanctuaire viendrait à tomber, ça nous permettrait aussi de sauver certaines personnes ou certaines informations capitales. Hanji adressa un clin d'œil à Jean. — Le sous-sol du laboratoire n'est connu que de quelques membres du Bataillon. C'est une bonne cachette pour Marco. L'endroit semblait en effet très sécurisé. Hanji déverrouilla plusieurs portes sur son passage. Jean comprit qu'iels étaient arrivé·e·s lorsqu'iel s'écarta pour le laisser entrer. Marco releva la tête et lui adressa un sourire. Aussitôt, Jean se jeta dans ses bras. Ils s'étaient vus moins de vingt-quatre heures plus tôt, mais il n'y pouvait rien, il lui avait manqué. Pour la première fois depuis son arrivée à Maria, Jean sentit ses épaules se détendre. Pour un peu, il se serait endormi sur place. Mais la présence de Hanji dans son dos l'en retint. Iels devaient, tou·te·s les trois, discuter de la suite des évènements. Jean et Marco suivirent Hanji jusqu'à un bureau, situé deux portes plus loin. Lae scientifique leur expliqua quelles seraient, en l'état, les premières analyses qu'iel souhaiterait effectuer. — On ne sait pas ce qu'on cherche, alors on va avancer à tâtons. La première étape, c'est de faire un bilan de santé complet. Je donnerais cher pour avoir accès à tes antécédents, mais à moins d'infiltrer l'Association, il faudra s'en passer. Hanji promit à Jean de l'informer de tout résultat. Iel avait bien compris que ce qui regardait Marco le regardait aussi. — On m'a dit que je poursuivrai ma formation avec vous et avec Livaï. Ce sera aussi le cas pour Marco ? l'interrogea alors Jean. Est-ce qu'il aura le droit de sortir d'ici ? — Nous sommes encore en train d'y réfléchir, avec Livaï et avec Erwin. Même si les risques sont grands, on ne peut décemment pas te garder enfermé jusqu'à ce qu'on fasse une découverte majeure, reconnu Hanji en souriant à Marco. Cet endroit ne doit pas être une prison. Vous n'avez pas signés pour ça, en acceptant de nous suivre. Pour le moment, on va faire profil bas, mais d'ici une semaine ou deux, je vous promets qu'on aura quelque chose à vous proposer. En attendant… Hanji sortit un badge qu'iel tendit à Jean. — Tu es libre de venir ici quand tu le souhaites. J'en ai aussi donné un à Marco, au cas où. Ça ressemble déjà moins à une prison si vous en détenez les clés, pas vrai ? Jean lae remercia. Sincèrement. Malgré son enthousiasme pour ses recherches, Hanji avait toujours traité Marco avec la dignité propre à un être humain, là où beaucoup d'autres n'y auraient vu qu'un simple cobaye bon à être disséqué sur une table d'opération. Ils avaient eu de la chance d'être tombés sur quelqu'un·e d'aussi droit·e dans ses bottes. Alors qu'iels retournaient dans la chambre de Marco, Hanji souffla à Jean : — C'est déstabilisant, pas vrai ? De te retrouver ici. Le jeune homme hocha doucement la tête. — Je ne sais pas si je m'y habituerais, avoua-t-il. — Ce n'est pas comme si tu étais obligé de t'y habituer. Jean lui adressa un regard un peu perdu. Hanji poursuivit : — Votre préoccupation première, à l'extérieur, c'était de survivre. Mais ici, les gens cherchent simplement à vivre. Iels vont au travail, font les courses, vont au parc… En comparaison, leur monde doit te sembler bien superficiel. C'était le mot, oui. Jean se frotta la nuque. — Et vous en pensez quoi, vous ? — J'aimerais donner à chacun·e la possibilité de vivre comme avant, sans avoir besoin de survivre. Trouver un remède, éradiquer le parasite. Sauver le monde. Mais ça ne signifie pas nécessairement que je veux de cette vie-là – une vie tranquille – pour moi. Au Bataillon, je pense que personne n'en veut. C'est pourquoi on préfère jouer les explorateur·ice·s plutôt que de se la couler douce à l'intérieur des murs. Jean s'arrêta devant la chambre de Marco. La pièce était spacieuse ; plus que celle qu'il partageait pourtant avec ses trois ami·e·s. Il y avait un lit, un bureau, une chaise, un placard, une étagère. Sur cette dernière, quelques livres. Marco aimait beaucoup lire. Jean lui en rapporterait, à l'occasion. Avant de se quitter, Marco lui fit discrètement trois petits signes de la main : un rond, un trait et un six. C'était un code qu'ils avaient l'habitude d'échanger quand Jean devait s'absenter quelques heures. Un code qui signifiait « Tout ira bien ».


EREN TOMBA BRUYAMMENT DU LIT. Le chahut qu'il provoqua, couplé à l'alarme qui sonnait chaque matin dans les hauts parleurs de la résidence, acheva de réveiller ses colocataires de chambre. Mikasa se leva immédiatement pour faire ses étirements quotidiens. Armin se dirigea vers la salle de bain en baillant pour se rafraîchir le visage. Quant à Jean, il contemplait, l'air désabusé, Eren qui se massait le dos. — C'est vraiment fascinant, cette capacité à te manger le sol tous les matins. Je ne me lasserai jamais du spectacle. — La faute à qui ? râla Eren. C'est un lit simple, pas un double à ce que je sache. Mais je te fais honneur de ma présence parce que monsieur n'arrive pas à dormir tout seul. Jean lui lança son oreiller – ou était-ce celui d'Eren ? – dans la figure. Il bascula, manquant d'entraîner Armin dans sa chute. — Petit-déjeuner dans dix minutes, leur rappela Mikasa. Et elle descendit la première, comme tous les matins. Non sans bailler, Jean finit par se lever. Les trois garçons firent un pierre-feuille-ciseaux pour décider qui irait à la douche en premier. Le résultat changeait rarement : Armin l'emportait haut la main (car il lisait dans leur esprit comme dans un livre ouvert) et Eren finissait bon dernier (car il ne pouvait pas s'empêcher de tricher). Une fois de plus, Jean se contenta de la seconde place. Cela lui laissait le temps de préparer ses affaires. Dix minutes plus tard, tous trois rejoignaient les autres membres du Bataillon au réfectoire. Ils y retrouvèrent Mikasa, occupée à ingurgiter non pas un, non pas deux, mais bien trois œufs sur le plat accompagnés de morceaux de lard. Jean ne comprenait pas comment elle pouvait avaler un repas salé de si bon matin ; lui préférait de loin les croissants, les pains au chocolat et les brioches tout juste sorties du four. Rien de tel qu'une bonne dose de sucre et de beurre pour commencer la journée – car de l'énergie, il lui en faudrait. C'était un jour de semaine ; autrement dit, Jean était de service. Il fut le premier à partir. Contrairement aux autres, il préférait rejoindre le centre à pieds plutôt que d'attendre le dernier tramway qui lui aurait fait gagner quelques minutes. À cette heure-ci, les rues étaient presque désertes et l'air était encore frais. Dans moins de deux heures, les passant·e·s se feraient de plus en plus nombreux·ses et de plus en plus pressé·e·s sous les rayons brûlants du soleil d'été. Jean les côtoieraient toute la matinée, alors il tenait à ces quelques minutes de tranquillité. Cela faisait sept semaines qu'il était arrivé à Maria. Petit à petit, une routine s'était installée. Les matins de semaine, comme celui-ci, Jean marchait jusqu'au quartier général de la Garnison. Il y retrouvait ses collègues pour le premier briefing de la journée, qui marquait le roulement entre l'équipe de jour et l'équipe de nuit. Ensuite, le Capitaine Hannes dispatchait les tâches en conséquence : la majorité des effectifs restait dans les locaux pour accueillir les usagers et avancer sur les dossiers en cours, le reste s'en allait patrouiller en petit groupe. En tant que membre temporaire de l'équipe, Jean n'avait pas suivi la même formation que les autres et n'avait donc pas les compétences nécessaires pour participer aux enquêtes. Les patrouilles, à côté, c'était un travail tranquille, quoi qu'un peu redondant. Il passait ses matinées à marcher dans les rues, les yeux bien ouverts, pour s'assurer que rien ne venait troubler l'ordre et la sérénité du sanctuaire. Jusqu'à présent, Jean n'avait été témoin d'aucun incident digne de ce nom. Sa contribution se résumait à grimper dans des endroits en hauteur pour y décrocher des enfants en pleurs. À Maria, les infractions à la loi martiale se faisaient rares car les sanctions étaient d'une gravité sans nom. En dehors de quelques cellules dans les locaux de la Garnison et des Brigades Spéciales, il n'y avait pas de prison. Ç'aurait été une perte d'espace comme de moyens. Pour les petits délits, la première offense était punie d'une lourde amende. Les mineur·e·s écopaient d'un suivi renforcé par une section spécialisée de la Garnison. Mais pour le reste, c'était la menace de l'exil qui planait au-dessus des responsables, voire de toute leur famille. Ici, les places étaient chères et jamais acquises. Maria ne s'embêtait certainement pas à garder à l'intérieur de ses murs celleux qui n'entendaient pas se plier à ses règles. Sa patrouille achevée, Jean retourna au quartier général pour en faire un rapport des plus ennuyants. Le Capitaine Hannes le releva de ses fonctions pour la journée et Jean rentra aussitôt au Bataillon ; en tramway, cette fois-ci, pour arriver juste à temps pour le déjeuner. À cette heure-ci, seul·e·s quelques retardataires se trouvaient encore au réfectoire. Jean préféra s'installer dans son coin, à bonne distance. Contrairement à Eren, Mikasa et Armin, il ne s'était pas vraiment mêlé au reste des membres et il s'en portait très bien comme ça. Jean avala rapidement son repas. Il n'était pas attendu cet après-midi – Livaï était en réunion et Marco avait à faire avec Hanji, mais il ne comptait pas se tourner les pouces pour autant. Il remonta dans sa chambre et enfila des vêtements plus confortables avant de quitter la résidence pour rejoindre le quartier général du Bataillon. En dehors des bureaux et des salles de réunions, les locaux comptaient également des salles de sport au rez-de-chaussée et des stands de tir au sous-sol ; c'est à ce dernier que descendit Jean. Il salua le gardien des lieux, lui confia son badge d'identité et ajouta sa signature à la feuille du jour. En échange, l'homme lui sortit le pistolet semi-automatique qu'il avait désigné, deux boites de cartouches à blanc et un casque anti-bruit. Jean le remercia et s'engagea dans le couloir, derrière le bureau du gardien, où il ouvrit la première porte. C'était le stand réservé aux armes de poing. Jean laissa un couloir vide entre lui et le tireur le plus proche. Il enfila le casque sur ses oreilles, rentra les munitions dans le chargeur et se mit en position de tir. Jean se souviendrait toujours de la première fois qu'il avait tenu un pistolet. L'arme que lui avait donné Eren, à la sortie de ce maudit centre commercial, lui avait semblé peser une tonne dans ses mains. Il aurait voulu s'en débarrasser, la jeter loin, le plus loin possible. Mais il l'avait gardée en sachant très bien que jamais il ne pourrait l'utiliser. Pas contre Marco. C'était Livaï qui leur avait appris, à tous les deux, à s'en servir ; un développement assez cocasse quant on savait que Jean avait braqué cette même arme sur lui à leur rencontre. Livaï était inflexible et grincheux, mais il n'était pas avare de bons conseils. Cela faisait presque cinq mois que Jean s'entraînait sérieusement à tirer et, grâce à lui, il s'en sortait plutôt bien. Il s'était habitué au poids de l'arme dans ses mains et il ne tremblait plus au moment d'appuyer sur la détente. Un geste sec qui nécessitait du sang-froid, de l'assurance, de la confiance. Jean vida une boite de munitions. Il lui en restait une autre, mais il décida de remballer pour la journée. Devant lui, la silhouette imprimée qui lui tenait lieu de cible était désormais criblée de dizaines de trous. Quelle que fut la destination de l'impact – les épaules, le front, le cœur, ou même les oreilles – elle avait été on ne peut plus intentionnelle. Pourtant, Jean soupira en remontant vers le bureau du gardien. Tirer sur une cible parfaitement immobile et dégagée n'avait plus rien de très stimulant pour lui. Il préférait de loin les exercices de mise en situation, mais au sanctuaire, les possibilités étaient limitées. — Jean, fit une voix. Parfait, je te cherchais. Le jeune homme s'extirpa de ses pensées. Face à lui, Livaï se tenait dans l'encadrement de la porte qu'il s'apprêtait lui-même à ouvrir. Un peu de plus, et ils se seraient probablement rentrés dedans. — Je croyais que vous étiez en réunion, s'étonna Jean. — J'en sors à l'instant. J'ai un mot à te dire. Livaï lui fit signe de s'avancer. Jean s'exécuta, fermant la porte derrière lui. Il glissa un regard vers le gardien, assis derrière son bureau une vingtaine de mètres plus loin. Livaï secoua la tête ; l'homme était sourd d'une oreille. S'ils parlaient doucement, il n'entendrait pas leur conversation. — Hanji te veut au labo dans deux heures. — Un compte-rendu ? supposa Jean. — Oui. Mais cette fois, Erwin sera là. La présence du Major rendrait assurément l'entretient un peu plus solennel. Jean songea qu'il ferait mieux de prendre une douche et d'enfiler quelque chose de propre. Alors qu'il réfléchissait également à ce qu'il allait bien pouvoir faire pendant les deux prochaines heures, Livaï reprit : — Tu partais ? — Oui. À moins que vous ne soyez libre pour une session ? Les yeux ambre de Jean reprirent un peu de leur éclat à cette idée. Livaï s'en voulu (presque) de briser ses espoirs. — Non. Mais je peux peut-être faire quelque chose pour toi. Il s'en alla discuter avec le gardien, parlant fort pour se faire entendre de celui-ci. Jean vit l'homme hésiter. Mais face au Caporal Livaï, il finit par accepter. Il revint de la réserve avec un fusil de précision semi-automatique, une arme qu'un bleu comme Jean n'aurait pas dû être autorisé à manier sans supervision avant des semaines. Visiblement, Livaï avait réussi à lui décrocher une exception. Il le prévint néanmoins : — Si tu fais une connerie, ce sera de ma faute, alors pas de connerie. Et ne soit pas en retard tout à l'heure, compris ? Jean remercia sincèrement le Caporal. Il avait déjà eu l'occasion de s'entraîner à tirer avec une arme de ce calibre, mais c'était un gabarit qu'il ne maîtrisait pas encore très bien. Voilà de quoi faire remonter son enthousiasme. Il rebroussa donc chemin, direction une autre salle réservée aux fusils de précision. Il y resta une bonne heure, utilisant toutes les cartouches qu'on lui avait données. Il en ressortit courbaturé, mais satisfait ; l'après-midi s'était révélé bien plus productif que prévu. Dix minutes avant l'heure du rendez-vous, Jean était douché et habillé. Il descendit au laboratoire pour rejoindre le bureau de Hanji, où l'attendaient déjà lae médecin et Marco. Erwin les y rejoignit sous peu. Il leur serra la main, et Jean pria pour que la sienne ne soit pas trop moite. Contrairement à Livaï et Hanji, avec qui il avait développé une certaine familiarité, il se sentait drôlement intimidé par la présence d'Erwin. Tout en lui – de ses cheveux blonds soigneusement gominés à son uniforme militaire toujours impeccable – criait qu'il avait affaire à quelqu'un de très important. Et ce n'était pas qu'une question de rang. Jean le voyait au fond de ses yeux bleus perçants ; cet homme avait des idées, de l'esprit et du cran. — Bien, fit Hanji. Ça fait presque deux mois que vous êtes ici, et Erwin souhaitait qu'on se retrouve pour faire le point. Je vais donc vous exposer l'état actuel de mes recherches. Comme vous le savez déjà, j'ai commencé par le plus évident… Hanji ouvrit le dossier qu'iel avait posé sur son bureau – pour une fois rangé. Iel en sortit plusieurs clichés qu'iel étala devant les trois personnes qui lui faisait face. Dessus, on pouvait y voir des gros plans isolant différentes parties du corps de Marco. Hanji leur désigna celui représentant son avant-bras droit et la morsure qui s'y trouvait ; là où tout avait commencé. — Indéniablement le point d'entrée du parasite, déclara-t-iel. L'infection remonte déjà à plus d'un an, ce que nous confirment à la fois les dires des témoins sur place – Armin, Mikasa, Eren et Jean – et l'état de la blessure. Même si on devine largement la trace d'une morsure humaine, je suis formel·le : la cicatrisation est aujourd'hui totale. — Impressionnant, commenta Erwin. Le Major se pencha sur le cliché avant de glisser un coup d'œil à Marco, assis à deux ou trois mètres de lui. Le jeune homme portait un haut plutôt ample à manches courtes et un pantalon qui semblait coupé dans un tissu léger. Ce n'était pas vraiment son attirail habituel ; Marco étant très conscient de son apparence physique depuis l'incident, il veillait toujours à se couvrir au maximum. Ces vêtements étaient probablement une idée de Hanji pour faciliter le déroulement du rendez-vous. — Comme chez les autres sujets, poursuivit lae scientifique, le parasite est bel et bien entré dans le système sanguin à partir de cette plaie. Sa progression est aisément visible à l'œil nu ; le sang infecté a prit une couleur bleu-violet qui fait ressortir en transparence les veines et les vaisseaux sanguins sur la peau. En plus des clichés, Hanji posa deux flacons sur le bureau. — Ce sont des échantillons de sang. À droite, c'est le mien. À gauche, c'est celui de Marco. Vous voyez la différence ? Le premier flacon contenait une substance de couleur rouge foncé des plus ordinaires. Le second, en revanche… — Son sang tire vraiment sur le violet, observa Jean. — Il y avait plusieurs explications possibles à cela. Dans l'organisme humain, cette couleur n'est pas nécessairement anormale. En principe, notre sang doit son aspect aux globules rouges, qui transportent l'oxygène depuis l'appareil respiratoire jusqu'au reste de notre corps. Ils y parviennent grâce à une protéine qui permet de fixer l'oxygène : l'hémoglobine. Un sang suffisamment oxygéné, comme le mien, est donc rouge. Hanji agita l'autre flacon, dont le contenu n'était pas rouge. — Mais il arrive, au contraire, que le sang soit insuffisamment oxygéné. Dans ce cas, c'est la désoxyhémoglobine qui prédomine dans les vaisseaux. Au lieu de fixer l'oxygène, elle tend à le libérer. Et au lieu d'être rouge, elle est bleu-violet. C'était donc ma première théorie, mais ce n'était pas la bonne ! — Ah bon ? s'étonna Jean. Pourquoi ? — Parce que ça ne colle pas. La désoxyhémoglobine peut augmenter pour plusieurs raisons : une exposition au froid, une malformation cardiaque ou vasculaire, une insuffisance respiratoire, une interruption locale de la circulation sanguine… Et Marco ne présente rien de ce genre. C'était donc autre chose. À en juger par son air triomphant, Hanji avait fini par trouver cet autre chose qu'iel avait très hâte de leur expliquer. — J'ai poursuivi mes recherches autour de l'hémoglobine. Après tout, c'est ce pigment respiratoire – et l'atome métallique qu'il contient – qui confère sa couleur rouge à notre sang… et à celui de tous les vertébrés. Mais figurez-vous qu'il existe d'autres pigments respiratoires, chez d'autres êtres vivants, qui peuvent donner une toute autre couleur à leur sang ! Hanji leur présenta plusieurs représentations moléculaires. Jean n'y comprenait pas grand-chose ; c'était bien au-delà de ce qu'on avait pu leur enseigner à l'Association. — Par exemple, les éclaira Hanji, la chlorocruorine donne aux annélides – aux vers, si vous préférez – une couleur verte. Mais celle qui nous intéresse le plus aujourd'hui, c'est l'hémocyanine qui renferme un atome de cuivre. On la retrouve chez certains arthropodes et mollusques, qui ont le sang… bleu. Jean s'efforça de ne pas paraître plus perdu qu'il ne l'était : — Et vous avez retrouvé cet hémo-truc chez Marco ? — C'est ressorti sur son bilan sanguin, confirma Hanji. Iel leur sortit ledit document, attirant leur attention sur des molécules et des pourcentages qu'iel avait surlignés. — Son sang contient à la fois de l'hémoglobine et de l'hémocyanine, dont les quantités varient. Plus on se rapproche de son avant-bras droit, plus on y trouve de l'hémocyanine. Mais plus on s'en éloigne, plus on y retrouve de l'hémoglobine. — Du rouge et du bleu, songea Erwin. J'imagine que c'est ce mélange insolite qui donne à son sang cet aspect violet. Hanji opina du chef. Jean, lui, s'interrogeait : — Mais comment ce pigment respiratoire s'est retrouvé chez Marco ? Et comment son organisme peut-il l'accepter ? — À cause du parasite, déclara simplement Hanji. Iel se leva pour leur désigner une affiche représentant une version agrandie du parasite qu'on avait appelé le Démon de la Terre. Les murs de son bureau en étaient presque tapissés. — Un parasite, ce n'est qu'un organisme qui vit aux dépens d'un autre. Et à quel organisme vous fait penser celui-ci ? Jean détailla l'affiche. Un corps allongé, au moins trois dizaines de pattes, deux antennes sur la tête – ou au bout de la queue ? Bref ; un invertébré particulièrement dégoûtant. — Un genre de mille-pattes ? hasarda Jean. — Exactement, répondit Hanji. Les scientifiques parleront plutôt de chilopodes ou de centipèdes. Mais ce qu'il faut retenir, c'est que ces charmantes petites bêtes font partie des arthropodes qui ont le sang bleu grâce à l'hémocyanine. Erwin se prit le menton dans les mains, les sourcils à demi-froncés, l'air très intéressé par la tournure de la conversation. — Il aurait donc assimilé les hémocyanines du parasite… Est-ce qu'il pourrait avoir assimilé d'autres caractéristiques ? — C'est une question que je me suis aussi posé·e. Et je pense que la réponse est oui, au moins pour l'une d'entre elles. Hanji se rassit derrière son bureau. Iel écarta les flacons de sang comme le bilan sanguin pour réaligner les clichés de Marco qui se trouvaient en dessous. — Le sang violet s'étend globalement sur le côté droit de son corps. Le bras entier est évidemment touché, du bout des doigts jusqu'à l'épaule. Les hémocyanines ont poursuivi leur chemin sur une partie du torse. En bas, elles se sont arrêtées avant les jambes. En haut, elles sont remontées jusqu'au visage ; et notamment jusqu'à son œil, qui m'a bien intrigué·e. Marco avait les yeux marron ; le gauche, en tout cas, avait conservé sa couleur chocolat. Mais lorsque l'infection avait atteint son œil droit, celui-ci avait grandement pâli, comme recouvert d'un voile. Jean secoua la tête. — Marco voit très mal de cet œil-là. — En journée, sans doute, nuança Hanji avec un air malicieux. Mais il compense avec une vision nocturne bien supérieure à la moyenne. Les centipèdes sont généralement lucifuges et nocturnes ; autrement dit, ces espèces fuient la lumière et vivent la nuit. C'est un comportement qu'on a déjà remarqué chez les infecté·e·s, qui sont plus actif·ve·s la nuit et qui aiment se terrer dans des cachettes à l'abri de la lumière. L'œil de Marco s'est lui aussi adapté à ce mode de vie. Jean glissa un regard à son ami, qui haussa les épaules en souriant ; l'un comme l'autre n'avaient pas du tout remarqué cette particularité plus tôt. — Donc si je résume… Marco a des protéines de mille-pattes qui rendent son sang violet et un œil tout pâle qui voit bien dans le noir. Autre chose de… d'inhabituel ? Hanji se retint de dire que tout, chez ce garçon, pouvait probablement être qualifié d'inhabituel. Le simple fait qu'il se tenait là, en place possession de ses capacités intellectuelles, était un petit miracle qu'iel ne pouvait pas encore expliquer. — Quand est-il de l'état du parasite dans son organisme ? intervint Erwin. Est-il toujours actif ? Ou endormi ? — Je pencherais pour la seconde hypothèse. Si on s'en tient aux taux d'hémocyanines, le parasite n'a infecté qu'une partie de son système sanguin, épargnant notamment le cœur, et épargnant surtout sa moelle épinière. Le parasite ne le contrôle donc pas ; ce qui apparaît assez évident quand on le regarde… Tout le monde se tourna vers Marco, qui leur adressa un petit sourire embarrassé. En plus d'avoir gardé toute sa tête, le jeune homme n'avait eu aucun changement de personnalité. — Il y a encore beaucoup de zones d'ombre dans cette histoire, regretta Hanji. Mais la progression du parasite semble être stoppée pour de bon. Je pense que l'organisme de Marco l'a atrophié, même si j'ignore encore comment. Nul doute que percer ce mystère à jour nous rapprochera un peu plus de la création d'un vaccin – même si nous en sommes encore loin. — Ce serait indiscutablement une belle avancée. Erwin se plongea quelques secondes dans le silence, occupé à ses réflexions. Puis il se releva, un sourire aux lèvres. — C'est du bon travail, Hanji. Je compte sur toi pour continuer tes recherches. De mon côté, je continuerai de faire de mon mieux pour te dégager du temps libre et détourner l'attention des vautours qui épient nos activités. Au vu de la situation, je suis d'avis que le cas de Marco doit rester caché – du public comme des autres corps d'armée – au moins jusqu'à ce qu'on ait quelque chose de concret à présenter. Hanji se releva à son tour, le corps bien droit, le poing droit plaqué contre son cœur et le bras gauche rangé dans son dos. — Reçu cinq sur cinq, mon cher Major. Hanji prit le temps de raccompagner Erwin jusqu'à la sortie principale du laboratoire. Iel en aurait pour une bonne poignée de minutes. Jean et Marco sortirent dans le couloir pour guetter son retour. Enfin seuls, ils en profitèrent pour discuter. — Tu dors ici ? signa Marco. Jean secoua négativement la tête. Il était encore de service demain matin – Marco le savait, mais ça ne l'empêchait pas de lui poser la même question tous les jours. Lorsqu'il travaillait, il était plus facile pour Jean de se réveiller dans sa chambre, en même temps qu'Eren et les autres. Mais quand il était de repos, il descendait toujours passer la nuit avec Marco. Après tout, c'était dans ses bras qu'il dormait le mieux. — Demain soir, lui promit Jean. Marco fit la moue. Jean lui pinça les joues. Il connaissait un moyen infaillible pour lui faire retrouver son sourire. Ses doigts glissèrent contre sa mâchoire, ses paupières se fermèrent et ses lèvres se posèrent sur celles – déjà bien moins boudeuses – de Marco. Quelques secondes plus tard, Jean fit mine de s'écarter, mais une paire de mains liées dans son dos l'en empêchèrent. Il laissa échapper un rire. Ses bras se nouèrent d'eux-même derrière les épaules de Marco, qui se pencha pour l'embrasser à nouveau. Aucun d'eux n'entendit les pas qui s'approchaient. — Ah ?! fit Hanji. Les deux garçons sursautèrent. Ils s'étaient un peu laissés emporter, sans tenir compte de l'endroit où ils se trouvaient. Ce n'était pourtant pas dans leurs habitudes. — Ah, fit Jean. Il n'était pas gêné outre mesure ; contrairement à Marco, qui tourna la tête pour cacher son embarras. Dix mètres plus loin, Hanji continuait de les regarder, la bouche grande ouverte, pendant cinq bonnes secondes qui semblèrent s'étirer dans le temps. Ce fut l'arrivée de Moblit, son assistant, qui lae fit réagir. — Votre rendez-vous avec le Major est terminé ? s'enquit-il. — Le Major est parti, confirma prudemment Hanji. Mais je crois que le rendez-vous va devoir se poursuivre. Moblit, je compte sur toi pour réorganiser mon agenda ! Le pauvre homme laissa échapper une courte exclamation de surprise, avant de se reprendre. Il était depuis longtemps habitué à la personnalité impulsive de saon supérieur·e et savait heureusement s'adapter en conséquence ; c'était même en cela que constituait la grande majorité de son travail au laboratoire. Moblit retourna donc à son bureau en se frottant les tempes, le front un peu plus plissé que lorsqu'il l'avait quitté. — Quand à vous, reprit Hanji en se tournant lentement vers Jean et Marco, retournez vous asseoir. Tout de suite. Ils s'exécutèrent sans discuter et reprirent place sur les chaises qu'ils venaient de quitter. Hanji se laissa brusquement choir sur la sienne, une main sur le front, comme s'iel tentait de contenir une migraine naissante. Marco se balançait de gauche à droite, mal à l'aise. Jean s'interrogeait simplement sur la nécessité de parler de ce qui venait de se produire. — Vous êtes quand même pas homophone ? — On dit homophobe, gros malin, et ce n'est pas le sujet ! Hanji s'efforça de se calmer. Iel rapprocha sa chaise, posa ses coudes sur le bureau, et les regarda tour à tour droit dans les yeux par-dessus ses lunettes rectangulaires. — Reprenons depuis le début. Vous êtes ensemble ? Les deux garçons acquiescèrent. Hanji digéra l'information. — Depuis combien de temps ? poursuivit-iel. Jean et Marco se regardèrent. Le second commença à compter sur ses doigts ; mais arrivé à onze, il sembla hésiter. — S'il vous faut vraiment une date, je dirais que ça fait au moins dix mois. Peut-être un an ? hasarda Jean. Hanji fronça un peu plus les sourcils. Le silence qui s'installait après chaque réponse commençait à se faire pesant. — Et visiblement, vous vous embrassez. Ce fut au tour de Jean de froncer les sourcils. Il s'abstient néanmoins de tout commentaire et se contenta d'acquiescer, une fois de plus. Hanji les avait vu ; il ne servirait à rien de mentir. Au vu de la tournure (franchement personnelle) que prenait la conversation, Jean aurait peut-être dû s'attendre à la prochaine question ; celle-ci le prit pourtant de court. — Vous couchez ensemble ? lâcha Hanji. Marco cacha son visage dans ses mains. Jean s'offusqua : — Je ne vois pas en quoi ça vous regarde ! — C'est bien le problème, Jean ; ça me regarde. Hanji s'efforça de s'expliquer, le plus clairement possible : — J'ai besoin de savoir si vous avez échangé certains fluides corporels. La salive, c'en est déjà un. Mais s'il y en a d'autres – si vous avez eu des relations sexuelles – il va falloir me le dire. Vous comprenez pourquoi ? Alors je répète ma question : est-ce que vous couchez ensemble ? Cette fois-ci, Jean hocha lentement – très lentement – la tête. — Et j'imagine que vous ne vous êtes pas protégés. — Figurez-vous que les distributeurs de capotes se font rares ces temps-ci, marmonna Jean. Le monde était en proie au chaos, bon sang ! Quand on vivait au jour le jour, comme ils l'avaient fait pendant dix mois, on se souciait plus d'être infecté par le parasite que d'attraper toute autre infection sexuellement transmissible. — Pas de protection, répéta Hanji. Iel prit une grande inspiration. — Je déteste vous posez cette question. Mais entre vous deux, qui… qui reçoit – éventuellement – le plus de fluides ? Il y eut un silence ; très long et très gênant. Marco releva la tête vers Jean, le visage tout blanc. Lui attrapa la main de Marco, qu'il serra fort, et affirma d'un ton ferme à Hanji : — Je vais très bien. Vous avez fait mon bilan de santé. — Je vois ça, lui confirma-t-iel. Et c'est ce qui m'intrigue. Les deux garçons se détendirent un peu – rien qu'un peu. — Dans ce cas, qu'est-ce que vous voulez faire ? — Des analyses plus poussées. Sur toi, cette fois-ci. — Vous avez déjà prélevé mon sang, lui rappela Jean. — C'était pour un bilan classique. Je n'y ai rien remarqué de particulier parce que je n'y cherchais rien de ce genre. Mais si on cherche, je me demande ce qu'on pourrait y trouver… Hanji ferma les yeux, en proie à de nombreuses réflexions. Iel les rouvrit en soupirant, un sourire résigné aux lèvres. — On ne trouvera probablement rien, à vrai dire, avoua-t-iel. Si tu ne présentes aucun signe d'infection, c'est que Marco ne t'a pas transmis le parasite. Mais ça vaut le coup de jeter un œil. Ça permettrait au moins d'établir que Marco n'est pas contagieux ; ce qui constituera déjà un argument de poids lorsqu'on révélera sa condition au reste du sanctuaire. Jean n'avait pas du tout pensé à cela. Ce serait bien, en effet. — Bon, fit Hanji. Cette fois, j'en ai vraiment fini avec vous. Vous pouvez… retourner à vos occupations. Mais par pitié, évitez de vous bécoter dans les couloirs, mon cœur vous en remerciera ! Marco se cacha de plus belle le visage dans ses mains et Jean grommela quelque chose, les oreilles un peu rouges. Au moment de passer la porte du bureau, il hésita, et déclara : — Désolé de ne pas vous l'avoir dit plus tôt. Ce n'est pas comme si on faisait exprès de vous le cacher, à vous comme aux autres ; on est discret, c'est tout. — Ce n'est pas si grave, le rassura Hanji. Ma réaction était un peu disproportionnée. Et puis, c'est aussi ma faute. Vous avez passé dix mois dehors, seuls contre le reste du monde. Au-delà de la nature de votre relation, j'aurais plus généralement dû me renseigner sur ce qui s'est passé pendant ce temps. Beaucoup de choses, songea Jean. Mais en dépit de tout le respect qu'il éprouvait pour Hanji, ce n'était pas avec ellui qu'il en discuterait. Il quitta donc son bureau pour rejoindre la chambre de Marco. Comme il s'en doutait, celui-ci était assis sur son lit, tête baissée. Jean la releva d'une main contre sa nuque, contempla quelques secondes son visage coupable, et se pencha pour l'embrasser. Il fit exprès d'y mettre la langue. — Je vais très bien, répéta-t-il. Alors arrête de t'en vouloir. Marco lui sourit, mais le cœur n'y était qu'à moitié. Ce fut le sien un peu lourd que Jean remonta dans la chambre qu'il partageait avec ses ami·e·s, une dizaine de minutes plus tard. Armée d'une paire de ciseaux, Mikasa se coupait adroitement les pointes dans la salle de bain. Armin était allongé sur son lit, un livre entre les mains. — Eren n'est pas là ? remarqua Jean. — Parti sur le mur, lui répondit Mikasa. Jean jeta un coup d'œil par la fenêtre. Les journées se faisant longues, le soleil était encore haut dans le ciel. Mais un autre coup d'œil à l'horloge lui rappela que le dîner serait servi dans moins d'une heure. Encore sur le seuil, il hésita. — Tu peux le rejoindre, si tu veux, le devança Armin (qui était décidément télépathe). On vous prendra quelque chose. Jean attrapa donc un pull avant de rebrousser chemin. Il réemprunta l'ascenseur, descendit cette fois-ci au rez-de-chaussée et patienta à l'arrêt le plus proche pour monter dans le premier tram, direction l'extrémité Est du sanctuaire. Désormais habitué des lieux, Jean entra dans un bâtiment adjacent au mur et utilisa son badge pour monter dans l'ascenseur qui l'emmènerait tout là-haut. La montée fut longue ; cinquante mètres, ce n'était pas rien. Il fallait compter presque une minute. Les portes s'ouvrirent et Jean s'avança. Le vent s'immisça entre les mailles de ses vêtements, fouetta son visage pâle et décoiffa ses cheveux châtain. Le mur empêchait l'air d'entrer dans le sanctuaire, mais à son sommet, il soufflait toujours furieusement. Jean se tourna pour ne pas se le prendre de face. Il scruta les environs à la recherche d'Eren ; mais il ne le trouverait pas aussi près. Jean commença donc à marcher vers le Sud, le regard fixé sur sa gauche, là où s'étendait en contre-bas le reste du monde. Lorsqu'il était venu ici pour la première fois, Jean avait comprit pourquoi Eren y passait la plupart de son temps libre. Il y avait quelque chose de grisant à se trouver au-dessus de tout. À Maria, c'était le seul endroit d'où on pouvait observer l'extérieur. En posant les yeux sur ce paysage sauvage, Jean ressentait un étrange sentiment de familiarité. C'était presque comme si le monde extérieur l'appelait. Comme il s'y attendait, Jean trouva Eren un kilomètre plus loin, assis à même le sol, le regard lui aussi fixé sur l'horizon. Sans un mot, Jean prit place à ses côtés. Le silence s'étira pendant de longues minutes avant qu'Eren ne prenne la parole. — Tu rentres tard. T'es passé à la salle ? — Au stand. Et puis au labo. Le Major était là. — Le Major ? s'étonna Eren. Rien de grave, j'espère ? Jean secoua la tête – ce qui n'arrangea pas ses cheveux. — Il voulait entendre le dernier rapport de Hanji. Eren marqua une hésitation, pensif. — Tu peux en parler ? Il ne lui demanda pas s'il voulait en parler. Tous deux savaient que si Jean l'avait rejoint sur le mur, à cet endroit précis, où personne d'autre ne pouvait les écouter, c'était parce qu'il avait ressenti le besoin de se confier. — Hanji a fait des analyses sur le sang de Marco, expliqua-t-il. C'est surtout de ça qu'on a discuté avec le Major. — Et qu'est-ce qu'il a, son sang ? — Il est violet. Genre vraiment violet. Eren se détourna un instant de l'horizon pour regarder Jean. — Cool, souffla-t-il. Enfin, je crois. Dans d'autres circonstances, Jean aurait peut-être choisi ce mot-là pour décrire ce qui était arrivé à Marco. Un monde frappé par l'apocalypse, un virus qui se propage dans la population, un garçon qui se fait mordre et – miracle ! – qui ne se transforme pas en zombie aux tendances cannibales. Un garçon qui a du sang violet. Ce serait un bon pitch pour l'un de ces films de science-fiction dont le grand public raffolait avant que leur réalité ne commencent à y ressembler. C'était évidement moins drôle quand l'apparition d'un parasite – un virus, ce n'était pas assez original – entraînait une réelle apocalypse. Quand le garçon au sang violet s'avérait être la personne à laquelle on tenait le plus et qu'on s'était (vainement) jugé de protéger. — C'est ce sang violet qui te mine autant le moral ? Jean fit non de la tête. Il baissa les yeux. — Hanji a découvert qu'on était ensemble. — Ensemble ? Toi et Marco ? Jean guetta la réaction de son ami… qui ne vint pas. — Je pensais que tu serais plus étonné que ça. — Je m'en doutais, avoua Eren. On vous a observé pendant des années, avec Mikasa et Armin. Dans notre groupe de cinq, il y a toujours eu un trio et un duo. Tous les deux vous partagiez quelque chose qui n'appartenait qu'à vous. Ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Et ces derniers mois, j'ai eu le sentiment que vous étiez encore plus proches qu'avant. Son regard se voila tandis qu'il songeait au passé. — Tu sais, Jean, ce jour-là, je savais que tu allais partir. Marco s'était fait mordre ; on n'avait pas le choix, on devait le laisser derrière, mais je savais que tu n'aurais jamais pu t'y résoudre. On le savait tou·te·s, au fond. Je t'ai donné ce flingue en sachant très bien que tu ne l'utiliserais pas sur lui ; je me suis simplement dit que tu pourrais en avoir plus besoin que nous. C'était un peu notre cadeau d'adieu. Armin, Mikasa et moi, on a attendu une demi-heure avant de revenir sur nos pas. Et, sans surprise, vous n'étiez plus là. Je crois que je n'ai jamais autant pleuré que ce jour-là. Je n'étais pas prêt à perdre un ami. Et en un instant, j'en avais perdu deux. Jean était pendu à ses lèvres. C'était la première fois qu'Eren (ou, plus généralement, que l'un·e de ses ami·e·s) évoquait devant lui son départ et se confiait sur ce qu'il avait ressenti alors. Au fond de sa poitrine, son cœur se serra. — J'ai beaucoup repensé à ce jour, moi aussi. Et j'ai eu des remords, avoua à son tour Jean. Pas pour être parti, mais pour être parti comme ça. Peut-être que si j'avais essayé de vous expliquer, j'aurais au moins pu vous faire de meilleurs aurevoirs. — On aurait tout fait pour te retenir, le détrompa Eren en riant. Ça se serait fini dans les larmes, tu le sais bien. C'est pour ça que tu es parti comme tu l'as fait. C'est aussi pour ça qu'on t'a laissé faire. C'était probablement mieux comme ça. Il marqua une pause, le temps de remettre de l'ordre dans ses souvenirs, et poursuivit, le regard toujours lointain : — On est restés dans le coin pendant quelques jours. On pensait évidement que Marco ne s'en sortirait pas – d'une manière ou d'une autre – et que tu te retrouverais tout seul. Se résoudre à quitter la ville, ça a été compliqué. Mais j'imagine que pendant ce temps-là, c'était encore plus compliqué pour vous. — Tu n'as pas idée, souffla Jean. Il ferma les yeux. C'était dur de se lancer, encore plus dur qu'il ne le pensait. Mais il était venu ici pour parler de ça, alors il prit une grande inspiration et commença à raconter : — On a trouvé un appartement où passer la nuit. On était à peine entré que Marco m'a demandé de l'attacher. Il était terrifié ; je le voyais dans ses yeux. Pas tant à l'idée de perdre la tête qu'à celle de me faire du mal. Cette nuit-là, aucun de nous deux n'a dormi. Aux premières lueurs du matin, il ne voulait déjà plus que je l'approche. Ça faisait une douzaine d'heures qu'il avait été mordu et, même s'il était encore conscient, il pensait qu'il n'en aurait plus pour longtemps. Les heures continuaient de passer. Les symptômes de la maladie se faisaient encore attendre mais sa peur, elle, n'arrêtait pas de grandir. Vingt-quatre heures après la morsure, il a… il a essayé de se tirer une balle dans la tempe. Il avait pris ce foutu flingue qu'il avait caché sous son pull pour l'utiliser lorsque le moment serait venu. Mais comme il était attaché, il n'arrivait pas à se positionner comme il fallait et j'ai eu le temps de le lui arracher des mains pour l'envoyer voler à l'autre bout de la pièce. Marco a commencé à pleurer. Il m'a demandé de le tuer, encore et encore. Qu'il n'était pas trop tard pour moi, que je pourrais encore vous rattraper. Il ne voulait pas arrêter avec ça. Mais il était hors de question que je fasse un truc pareil, surtout quand il avait encore l'air d'aller bien. On a passé la seconde nuit à se crier dessus. J'ai fini par m'endormir au petit matin ; d'épuisement, sans doute. Je ne voulais pas, mais ça faisait plus de quarante heures qu'on était debout et complètement à cran. En me réveillant, l'appartement était silencieux. J'ai commencé à imaginer le pire, mais Marco était toujours là. Il avait une horrible mine parce qu'il avait passé la nuit à pleurer et que les larmes avaient séché sur ses joues, mais il était toujours à l'intérieur. On était aussi surpris l'un que l'autre. Je lui ai demandé si ça allait, mais il ne m'a pas répondu. Il ouvrait la bouche mais aucun son n'en sortait. Je ne savais pas quoi faire. J'avais prié pour un miracle mais je ne m'attendais pas à ce qu'il soit exhaussé ; je n'étais même pas certain qu'il ait vraiment été exhaussé. Et si ce n'était qu'une question de temps ? Et si la progression du parasite n'était que retardée ? J'avais peur que Marco essaie encore de se suicider si je le détachais. Alors j'ai attendu. On a passé une semaine entière dans ce putain d'appartement. Au début, il refusait même de s'alimenter. Cet imbécile était prêt à se laisser mourir ! J'ai dû lui faire du chantage en lui disant que je le suivrais dans cette maudite grève de la faim. Le manque de sommeil, d'eau et de nourriture, je crois que ça jouait aussi sur son humeur. Quand il a recommencé à dormir, à boire et à manger, il s'est calmé petit à petit. On a quitté l'appartement le matin du huitième jour. Ça ne me rassurait pas de le détacher, mais je ne voulais pas rester au même endroit trop longtemps et nos provisions en avaient déjà pris un sacré coup. Il fallait bouger. Et c'est ce qu'on a fait pendant dix mois ; bouger sans réel objectif. Marco n'a plus jamais essayé de se suicider. Mais il a fallu des semaines pour qu'il accepte que je m'approche de lui. Comme s'il allait me refiler le parasite avec un simple contact physique ! Je savais que c'était risqué d'en demander plus, mais j'avais besoin de le sentir, j'avais besoin de le toucher, j'avais besoin de savoir qu'il était . J'avais besoin de lui dire tout ce que je ressentais pour lui depuis qu'on était gosse et je l'ai fait. J'oublierais jamais la première fois qu'on s'est embrassé ; c'était humide et salé parce qu'il n'arrêtait pas de pleurer, ça ressemblait à rien et pourtant c'était le plus beau jour de toute ma vie. Et je te raconte pas quand il a été question de coucher ensemble ! Cette fois, je crois qu'on pleurait tous les deux. On aurait dit que je le forçais, ça faisait vraiment peine à voir. Il a mis des mois à accepter ce qu'il était devenu, des mois à se faire confiance, des mois à retrouver le sourire. Et malgré tout ce qu'on a traversé ensemble, je sais qu'il lui arrive encore de douter. Tu aurais vu la tête qu'il a fait quand Hanji a évoqué la possibilité qu'il ait pu me refiler le parasite… Alors que si c'était le cas, la maladie se serait manifestée depuis longtemps ! Quand est-ce qu'il arrêtera de s'en vouloir pour tout ? Pour m'avoir entraîné dehors, pour s'être fait mordre, pour m'inquiéter, pour m'aimer ? Sa voix se brisa sur cette dernière phrase. Eren attira Jean contre lui. Le jeune homme se laissa faire. Les larmes qu'il ne cherchait plus à retenir noyèrent l'épaule de son ami qui lui frottait le dos. Eren aussi avait les yeux humides. — Tu l'as bien protégé, souffla-t-il. Tu as fait de ton mieux et personne – personne – n'aurait fait mieux. Maintenant, c'est à nous de prendre le relais et de vous protéger tous les deux. Jean sentit ses larmes redoubler. Peut-être était-ce cela qu'il attendait. Qu'on lui dise qu'il pouvait enfin lâcher prise. — Tout finira par s'arranger, reprit Eren. En attendant, j'espère que Marco ne m'en voudra pas trop de garder sa place au chaud dans ton lit… Entre deux sanglots, Jean eut un éclat de rire. Ils n'étaient pas habitués à pareille avalanche d'émotions, tous les deux ; pas encore, mais ils y venaient. Ces derniers temps, Jean avait trouvé beaucoup de réconfort en la présence d'Eren. Elle lui rappelait qu'il n'était plus seul, qu'il avait des gens sur qui compter. Jean se demanda comment il avait pu tourner le dos à pareil·le·s ami·e·s, et ses larmes continuèrent de couler.


LA NUIT VENAIT DE TOMBER. Et avec elle, le silence, songea Jean. Pas que le mur fut un endroit très bruyant, surtout comparé au reste du sanctuaire. Mais en journée, les militaires – seul·e·s autorisé·e·s à y monter – s'y faisaient nombreux·ses. En plus de celleux qui effectuaient leur tour de garde, il y en avait souvent d'autres qui, comme Eren, aimaient simplement profiter de la vue. Un intérêt qui se perdait sitôt le soleil couché, lorsqu'il devenait impossible de distinguer quoi que ce soit. La pénombre qui les entourait avait quelque chose d'inquiétant, mais aussi de rassurant. L'obscurité dévorait toutes les frontières ; on devinait le ciel grâce aux étoiles qui le peuplaient et la terre car elle en était dépourvu, mais impossible de savoir où se situait exactement l'horizon. Le mur en lui-même n'était que faiblement éclairé, pour ne pas trahir la position du sanctuaire, alors il fallait prendre garde où l'on marchait. Il y avait néanmoins un avantage certain à venir ici aussi tard : si tout le monde y voyait mal, il était plus facile de passer incognito. Jean glissa un regard vers Marco, qui marchait à sa gauche. Il gardait ses yeux – surtout le droit, celui qui voyait bien dans le noir – tournés vers l'extérieur du sanctuaire. Marco était toujours content de pouvoir quitter les couloirs blancs du laboratoire, ne serait-ce que pour quelques heures. Hanji et Livaï se débrouillaient pour qu'il sorte de temps en temps ; c'était souvent de nuit, et à intervalles irréguliers. Aujourd'hui, c'était la toute première fois qu'il venait en haut du mur. L'endroit était assurément risqué, puisque des membres de la Garnison étaient répartis sur tout le périmètre pour y faire leur ronde nocturne. Mais dans son uniforme des membres du Bataillon, gants, col roulé et couvre-chef compris, Marco passait inaperçu. Et puis, ils n'étaient pas seuls : à quelques pas, la silhouette de Livaï les devançait. Au moindre imprévu, l'officier saurait réagir. — Un problème ? demanda d'ailleurs celui-ci. Jean songea qu'il avait dû le fixer trop longtemps. Il s'apprêtait à secouer la tête, mais réalisa que la question ne lui était pas destinée. Il se retourna. Derrière lui, Marco s'était arrêté. Il fit un V inversé qu'il posa sur sa paume, avant de le retourner et de le porter à ses yeux. Il désigna un point au loin, accompagné du chiffre sept. Jean traduit à l'attention de Livaï. — Il voit quelqu'un·e, à environ sept cent mètres. Le Caporal se concentra quelques secondes, les yeux plissés dans la direction qu'indiquait Marco, mais il n'y voyait rien. Il tourna la tête, et avisa un garde de la Garnison qui semblait piquer du nez à vingt mètres de là. Le jeune homme sursauta lorsqu'on lui arracha les jumelles de vision nocturne qui pendaient à son cou. Livaï fouilla la zone pendant une ou deux minutes avant de repérer l'individu·e en question. — Vous pensez qu'iel est infecté·e ? l'interrogea Jean. — Qu'iel le soit ou non, peu importe, à vrai dire. La prudence nous imposerait de descendre toute personne non identifiée qui s'aventurerait un peu trop près du sanctuaire. Mais en l'occurrence, à en juger par le comportement de l'individu·e, ils avaient vraiment affaire à un·e infecté·e. — C'est rare d'en voir ici, commenta Livaï. Il contempla avec un dépit à peine dissimulé le membre de la Garnison (désormais bien réveillé) qui se tenait en retrait, l'air désorienté. Ce qui intéressait le Caporal, c'était plutôt le fusil qu'il tenait en bandoulière. Savait-il seulement s'en servir ? Livaï fit claquer sa langue avant de se tourner vers Marco. — Tu penses pouvoir lae toucher ? Le jeune homme ne répondit pas tout de suite, un peu surpris. Il finit par acquiescer. Livaï s'avança de nouveau vers le garde qui eut un mouvement de recul. Après l'avoir délesté de ses jumelles, il s'empara cette fois-ci de son fusil qu'il tendit à Marco. Ce dernier s'assit ; à cette distance, et avec une cible en contrebas, il valait mieux opter pour une position qui offrait plus de stabilité. La garde dans la paume gauche, la crosse dans le creux de l'épaule, le majeur sur la détente, l'œil droit face à la lunette. Marco bloqua sa respiration quelques secondes, et tira. Dans les jumelles, Livaï vit la silhouette, touchée en pleine tête, s'effondrer telle une poupée de chiffon. — Joli tir, approuva-t-il. On enverra une équipe s'occuper de la dépouille et vérifier les environs. Les infecté·e·s qui arrivent jusqu'ici sont souvent isolé·e·s, mais sait-on jamais… Pendant qu'il s'en allait restituer l'équipement subtilisé au jeune membre de la Garnison – qui n'échappa pas à des reproches pour son manque d'attention – Jean donna un coup de coudre à Marco. Livaï venait de complimenter son tir, et ça, ce n'était pas rien ! Le jeune homme se sentait flatté. — Si ce n'est pas le Caporal Livaï ! s'exclama une voix féminine. Quel bon vent vous amène ici-haut ? La femme qui s'approchait avait des cheveux blonds coupés au carré et des lunettes rondes sans monture. Elle n'était pas très grande, mais à en juger par son uniforme, elle devait être une sous-officière de la Garnison. Aussitôt, Jean se crispa. Il n'en oublia pas pour autant de se mettre au garde-à-vous. La nouvelle venue leur fit signe de relâcher la position. — Cheffe Rico, la salua Livaï. Figurez-vous que j'essaie de familiariser mes recrues à la reconnaissance de nuit. Au vu des circonstances, ce n'était qu'un demi-mensonge. La dénommée Rico, elle, n'y trouva rien d'anormal. — Et comment s'en sortent-ils ? — Pas trop mal, je dois avouer. L'un d'eux a même repéré un ou une infecté·e qui s'approchait, à sept cent mètres de là. — Vraiment ? Iels se font rares, ces dernières années. Dans quelle direction se trouve la malheureuse ou le malheureux ? Elle réajusta ses lunettes sur son nez. Livaï la détrompa : — Ce ne sera pas la peine ; il s'en est déjà chargé. — Un tir à cette distance ? Vos recrues m'ont l'air drôlement plus efficaces que les nôtres ! Un secret à partager ? — Si j'en avais un, soyez certaine que je vous le donnerais ! Les deux collèges poursuivirent leur échange pendant quelques minutes de plus avant de se séparer pour retourner à leurs occupations réciproques. Jean laissa échapper un long soupir en voyant la silhouette des deux membres de la Garnison disparaître dans la nuit. À en juger par le ton léger employé par Livaï, la Cheffe Rico était une sous-officière qu'il appréciait un minimum. Malgré tout, Jean ne put s'empêcher de penser qu'il aurait peut-être mieux fait de couper court plus vite à la conversation. Heureusement qu'elle ne s'était pas intéressée de trop près aux jeunes hommes qui l'accompagnaient – notamment à celui qui venait de tirer… Ils mirent une demi-heure de plus pour compléter leur tour du mur et rejoindre l'ascenseur par lequel ils étaient montés. Leur sortie avait duré plus de deux heures ; il était temps de rentrer. Ils regagnèrent le secteur du Bataillon en tramway. Livaï et Jean raccompagnèrent Marco dans sa chambre, au sous-sol du laboratoire. L'officier veilla ensuite à ce que Jean remonte dans la sienne – il était de service le lendemain – et en profita pour enjoindre à ses colocataires de se coucher. Eren râla, ce qui lui valut de se prendre une pantoufle en pleine face. Les quatre ami·e·s finirent donc par se mettre au lit, sous le regard intransigeant (quoi que presque paternel) de Livaï. Sitôt la porte fermée, Eren descendit les barreaux de son lit superposé pour aller se glisser dans celui-ci du dessous, où Jean lui avait laissé un peu de place. C'était devenu une routine ; peut-être pas de celles chronométrées à la seconde près, mais assurément de celles qui ne nécessitaient aucun mot. Jean dormait mal sans Marco et, en l'apprenant, Eren s'était proposé à sa place. Les premières fois, ce fut très bizarre et Jean n'avait pas mieux dormi pour autant. Mais petit à petit, il avait arrêté de faire des crises de panique lorsqu'il se réveillait seul au beau milieu de la nuit. La présence d'Eren à ses côtés lui rappelait immédiatement qu'il avait retrouvé ses ami·e·s, qu'il était en sécurité dans sa chambre et que Marco aussi – quoi que la sienne se trouvait quelques dizaines de mètres plus bas. Alors ce soir, Jean ferma les yeux et s'endormit immédiatement. Il ne s'attendait certainement pas à être tiré du sommeil, quelques heures plus tard, par une main gantée qui se posa brusquement sur sa bouche. Jean se réveilla en sursaut, ses yeux ambre grands ouverts. Il balaya l'espace autour de lui, ne distinguant d'abord rien d'autre que les contours floues d'une silhouette penchée sur lui. Instinctivement, sa main se précipita sous son oreiller, mais ses doigts ne rencontrèrent que du vide. Où diable était passée l'arme qu'il y cachait quand il en avait le plus besoin ?! Jean s'apprêtait à envoyer directement son poing vers son assaillant·e lorsqu'un chuchotement s'éleva : — Doucement ! C'est moi. C'était la voix de Livaï. Jean se calma immédiatement. La main quitta son visage et il recommença à respirer normalement – enfin, presque. Pour que Livaï vienne les réveiller personnellement et en pleine nuit, il n'y avait qu'une seule explication possible : quelque chose clochait. Livaï alluma une petite lampe torche qui laissa échapper juste assez de lumière pour leur permettre de distinguer ce qui se passait dans la pièce. Mikasa, Armin, Eren ; tout le monde était debout et tout le monde gardait le silence. Jean en fit de même, bien qu'il mourrait d'envie de demander de quoi il était question. — On a pas beaucoup de temps, chuchota justement Livaï, alors les explications attendront. Habillez-vous, prenez vos sacs, enfilez vos chaussures et suivez-moi sans faire de bruit. Iels obtempérèrent en moins de deux. Livaï leur restitua leurs armes – car c'était bien lui qui les leur avait substituées avant de les réveiller. Jean tira à lui le sac qu'il gardait sous son lit. Toujours avoir l'essentiel à portée de main pour prévenir un départ précipité ; c'était l'un des conseils de Livaï et Hanji. Était-ce ce qu'iels s'apprêtaient à faire, partir ? Mais partir où ? Et avec qui ? Jean s'efforça de ne pas trop réfléchir, il s'efforça de ne pas trop penser au jeune homme qui se trouvait dans le sous-sol du laboratoire, même si c'était plus fort que lui ; Marco occupait toutes ses pensées. À en juger par l'urgence qui perçait dans la voix de Livaï, ses questions devraient attendre. Soudain, Jean entendit du bruit en bas. Il tendit l'oreille ; aucun doute, c'était bel et bien des pas et des murmures étouffés qui lui provenaient du rez-de-chaussée. Il y en avait d'autres, plus près, qui semblaient se rapprocher. Jean ne savait pas encore à quoi tout cela rimait, néanmoins son instinct lui soufflait qu'iels feraient mieux de décamper au plus vite. Mais comment pouvait-iels s'échapper si on les attendait devant la porte ? Jean se tourna vers Livaï, priant pour que celui-ci ait une excellente solution à leur proposer. Après tout, s'il était monté jusqu'ici, c'était probablement parce qu'il avait un plan pour s'en sortir. Bien que légèrement présomptueux, Livaï n'était pas inconscient au point de se lancer dans une mission-suicide, même pour sauver des recrues qu'il avait prises sous son aile. Sur ce coup-ci, Jean et les autres allaient devoir lui faire confiance pour les tirer de cette situation houleuse. Sous le regard inquiet des quatre occupant·e·s des lieux, Livaï ouvrit la penderie. Il écarta les vêtements qui pendaient sur des cintres, dans la partie gauche, et inspecta le pan de mur – a priori des plus banals – qui se trouvait derrière. Il y eut un bruit qui ressemblait à un déclic et, à la surprise générale, le fond de la penderie s'enfonça pour révéler un passage. Livaï leur fit signe de s'y engouffrer. Dans le couloir, les bruits se rapprochaient, alors personne n'émit le moindre commentaire ou la moindre objection. Livaï passa en dernier ; il veilla à refermer la porte coulissante de la penderie, à arranger les vêtements qui pendaient à l'intérieur et à claquer prestement le faux fond. Il éteignit sa lampe, les plongeant tou·te·s dans le noir le plus total. Quinze secondes plus tard, iels devinèrent la porte de la chambre qui s'ouvrait avec grand fracas. Tout le monde retint sa respiration. De l'autre côté du faux fond, iels entendirent les talons des bottes frapper contre le parquet, les cliquetis des armes qu'on transportait et les mains fouiller les lits… qu'on trouva vides. Il y eut des éclats de colère. Jean reconnu une voix, masculine et grasse, sans parvenir à en identifier précisément l'auteur. La chambre fut sommairement fouillée, de même que la salle de bain et la penderie. Les intrus·e·s réalisèrent rapidement que les jeunes gens qu'iels cherchaient n'étaient déjà plus là. Lors d'une traque, d'un côté comme de l'autre, chaque seconde comptait. Ainsi repartirent-iels aussi prestement qu'iels étaient arrivé·e·s afin de poursuivre leurs recherches dans le reste de la résidence. Dans leur cachette, les fuyard·e·s patientèrent une ou deux minutes, le temps que s'éloignent leurs poursuivant·e·s. Puis Livaï ralluma sa lampe torche, éclairant un peu l'espace où iels se trouvaient. C'était petit et exigu, mais ça s'étendait un peu en longueur, constata Jean en même temps que les autres. — Il y a une échelle dans une dizaine de mètres, chuchota Livaï. Prenez garde à ne pas vous rentrer dedans. La lampe qu'il tenait arriva dans les mains de Mikasa, qui était en tête de file. La jeune femme commença à avancer, un pas après l'autre, le reste du groupe dans son sillage. Un peu plus loin, elle remarqua d'abord le creux sur lequel s'achevait cet étroit couloir, puis les barreaux de l'échelle qui permettait d'y descendre. Mikasa inclina le faisceau de la lampe vers le bas ; impossible d'en voir le fond. Pas peureuse pour un sous, elle cala la lampe entre ses dents et monta sur les premiers barreaux. Derrière elle, les garçons l'imitèrent – quoi qu'avec un peu plus d'appréhension pour certains. La descente fut longue. Rien d'étonnant à cela, puisque leur chambre se situait au dernier étage du bâtiment. Sur leur chemin, iels croisèrent plusieurs artères qui rejoignait sûrement d'autres chambres. Jean ne savait pas où débouchait précisément ce passage, mais compte tenu de la distance parcourue, il miserait sur un souterrain qui – à l'image de celui qui s'étendait sous le laboratoire – se trouverait sous le rez-de-chaussée de la résidence. Un souterrain qu'il espérait, lui aussi, seulement connu de certain·e·s membres du Bataillon qui l'auraient creusé au nez et à la barbe des autres corps d'armée. Mikasa fut naturellement la première à poser pied à terre. Devant elle, une porte en acier qui semblait peser son poids. Elle n'avait pas de poignée. Pendant que le reste du groupe la rejoignait, Mikasa essaya de la pousser. Rien à faire : elle ne bougeait pas. Livaï lui fit signe de s'écarter. Il posa sa main à plat sur la surface et, après un déclic, la porte s'ouvrit sur un tunnel, lequel semblait suffisamment large pour que deux personnes puissent y marcher côte à côte. Jean réalisa qu'il avait dû faire pivoter le faux fond de leur penderie de la même façon, grâce à des capteurs biométriques. La porte refermée derrière elleux, Livaï récupéra la lampe et reprit la tête du groupe. — Ne traînez pas, leur enjoignit-t-il. Il avait cessé de chuchoter. À une distance pareille, on ne risquait pas de les entendre depuis la surface. Jean se mit docilement en marche. Néanmoins, il ne put s'empêcher de poser l'une des questions qui lui brûlait les lèvres : — Vous allez nous dire ce qu'il se passe ? Eren, Mikasa et Armin se lancèrent des regards en coin. S'iels ne pipèrent mot, nul doute qu'iels gardaient leurs oreilles grandes ouvertes. Malheureusement, celui qui pouvait leur apporter les réponses qu'iels attendaient restait pour le moment tout aussi silencieux. Et Jean n'aimait pas ça du tout. — Caporal ? s'obstina-t-il. S'il avait estimé qu'il serait inutile, prématuré, voire même dangereux de leur expliquer la situation actuelle, Livaï les aurait tout bonnement envoyé bouler avec l'une des répliques acerbes dont il avait le secret. Au lieu de quoi, il évitait ostensiblement leur regard et semblait chercher ses mots. Il n'était pourtant pas du genre à prendre des pincettes, encore moins avec ses subordonné·e·s. Jean ignorait ce qu'il avait de si terrible à leur annoncer, mais il n'allait pas le lâcher. — Caporal ? répéta-t-il. Caporal ! En dépit de ses appels répétés, Livaï continuait d'avancer. N'y tenant plus, Jean lui attrapa franchement l'épaule. — Bon sang, Livaï ! Vous allez me répondre à la fin ?! Dans son dos, Jean sentit ses ami·e·s se crisper. Lui-même s'avouait moins confiant qu'il n'en avait l'air. Il contracta tous les muscles de son corps, persuadé que Livaï allait l'envoyer au sol dans les trois prochaines secondes pour avoir haussé le ton avec lui et pour l'avoir agrippé de la sorte alors même qu'iels se trouvaient (vraisemblablement) en pleine opération d'évasion et que chaque minute comptait. Pourtant, à la surprise de tout le monde, Livaï n'en fit rien. Il ferma les yeux, se pinça l'arrête du nez et prit une grande inspiration. Il se tourna vers Jean, le regarda droit dans les yeux et déclara enfin : — Il se passe qu'on doit partir, ou plus exactement s'enfuir. — On avait cru comprendre, ironisa Jean. Mais pourquoi ? — C'est à cause du Commandant Roeg, précisa Livaï. Jean se rappela soudain de cet officier un peu joufflu des Brigades Spéciales, qui les avait accueilli à leur arrivée au sanctuaire. C'était bien sa voix qu'il avait entendu un peu plus tôt. — Pourquoi est-ce qu'il nous cherche ? insista Jean. Il le savait, au fond de lui. Il le savait, mais il n'était pas prêt à l'accepter. Il avait besoin que Livaï le confirme, il avait besoin de l'entendre pour s'en assurer. Car il espérait de tout cœur avoir tort. — Roeg sait pour Marco, lâcha Livaï. Les yeux de Jean s'écarquillèrent sous l'effroi qui le traversa. Inconsciemment, il resserra sa prise sur l'épaule de son supérieur. — Dites-moi que Hanji l'a fait sortir, murmura-t-il. Dites-moi qu'il nous attend au bout de ce foutu tunnel. Livaï marqua un silence. Puis il déclara lentement : — J'aimerais pouvoir te le dire. Mais je ne peux pas. Les mots s'enfoncèrent tel un poignard dans sa chair. Jean n'hésita pas ; il fit brusquement demi-tour. — Il faut que j'y retourne, marmonna-t-il. Cette fois-ci, ce fut Livaï qui lui attrapa le bras. — C'est trop tard, Jean ! Roeg a pris le contrôle du labo, il y a une demi-heure de ça. Il était au courant pour le sous-sol. — Et vous croyez que ça suffira à m'arrêter ?! — Ça devrait ! s'exclama Livaï. L'endroit grouille de soldat·e·s. On parle de l'élite des Brigades Spéciales ! Marco a déjà été fait prisonnier. Que crois-tu pouvoir faire pour lui ?! Rien, présagea Jean. Pourtant cela ne l'empêcherait pas d'essayer. À chaque fois que Marco se trouvait en danger, il cessait de réfléchir. Jusqu'à présent, cela ne leur avait pas trop mal réussi… Mais combien de temps la chance les portera-t-elle encore ? Jean secoua la tête ; il ne voulait pas y penser. — Je ne partirais pas sans lui ! Et vous devriez le savoir ! — Si tu fais marche arrière, le prévint Livaï d'un ton sec, tu n'en ressortiras pas vivant. Tu pourrais même te faire tuer devant lui, Jean ! Roeg ne se refusera pas ce plaisir. C'est vraiment ce que tu veux ?! Évidement que non. Lorsqu'il errait encore dans le monde extérieur, Jean avait tout fait pour fuir la mort qui le guettait dans l'ombre. Depuis son arrivée au sanctuaire, il avait petit à petit baissé sa garde. Il n'aurait pas cru rencontrer sa fin ici, à cause d'un homme qui avait trop soif de pouvoir. Enfin ; ce ne serait pas la première fois que le destin ne lui joue un mauvais tour. Jean ne devrait plus être surprit, à force. Leur monde était tout bonnement cruel et imprévisible. — Quand bien même, avança-t-il d'une voix moins assurée qu'il ne l'aurait voulu, il faut que j'essaie. Je ne vais pas le laisser ici, je refuse de l'abandonner. Qui sait ce que ces taré·e·s vont lui faire ?! Vous l'avez dit vous-même : il ressemble beaucoup à un infecté. Vous croyez vraiment qu'iels vont s'embêter à comprendre son état ? Si ça se trouve, il est déjà… Jean ne termina pas sa phrase. Il ferait mieux d'arrêter de parler, il n'avait plus le temps pour tout ça. Il devait remonter jusque dans leur chambre et descendre au sous-sol grâce à l'ascenseur. Marco se trouvait juste là, à quelques mètres seulement. Et peu importait si ses jambes tremblaient ou si son cœur s'emballait. Il devait tenir bon. Il devait le rejoindre. Il tenta de dégager son bras, mais Livaï ne lâcha pas prise. Au contraire, d'un geste sec, il attira le jeune homme dans sa direction. Ses paumes claquèrent contre ses joues, encadrant fermement son visage. Jean était trop sonné pour opposer la moindre résistance. Il avait beau vouloir jouer les héros, on voyait bien qu'il était juste complètement perdu. La faute, sans doute, aux larmes que retenaient difficilement ses cils. — Regarde-moi, Jean, le somma Livaï. Regarde-moi bien dans les yeux. Marco est vivant, et il va le rester. Il ne va pas mourir, tu m'entends ? Il ne va pas mourir. Jean le fixa un moment, puis une larme roula sur sa joue. — Pourquoi vous mentez ? murmura-t-il. — Je ne mens pas, se vexa presque l'autre. Tu sais que ce n'est pas mon genre. Tu peux choisir de me croire ou non, c'est ton problème, mais il est hors de question que je te laisses y retourner. Figure-toi que je t'apprécie un minimum, et que ça me ferait chier que tu meures bêtement. Alors je vais te faire sortir de ce trou à rats, même si je dois t'assommer pour ça. Je l'ai même promis à Hanji avant qu'iel aille au labo pour se rendre. La nouvelle surprit tout le monde. Eren fut le premier à réagir. — Hanji s'est rendu·e ?! Mais pourquoi ? — Pour veiller sur Marco, entre autres choses. Livaï soupira longuement. — Je vais tout vous expliquer, mais il faut avancer. On a déjà assez perdu de temps comme ça. Jean, poursuivit-il en se tournant vers lui, je peux compter sur toi pour nous suivre ? Si je t'assomme, tu n'entendras rien… en plus de nous retarder. Toujours prisonnier de l'emprise de son supérieur, Jean hésita encore quelques secondes avant d'acquiescer lentement. Alors seulement Livaï retira ses mains de ses joues. Jean lança un dernier regard en arrière, le cœur serré, puis il lui emboîta le pas en s'essuyant rageusement le visage. Seul, il était impuissant. Or Livaï, de son côté, semblait avoir un plan – et il voulait l'entendre. — Roeg a fait simultanément irruption dans le labo et dans nos chambres, à Hanji et à moi, sauf qu'on ne s'y trouvait pas. On venait tout juste de rejoindre Erwin au quartier général. — À une heure pareille ? s'étonna Mikasa. — Hanji voulait lui parler de quelque chose, précisa Livaï. Iel n'a pas eu le temps de nous en dire davantage. J'imagine que c'était en lien avec ses recherches. Ces derniers jours, iel a passé le plus clair de son temps au labo. Jean se demanda si c'était pour analyser les prélèvements que lae scientifique avait réalisés sur lui, en début de semaine, après avoir découvert la nature exacte de sa relation avec Marco. — Quoi qu'il en soit, reprit Livaï, le laboratoire est équipé d'une alarme, reliée à un bipeur que Hanji porte en permanence, qui s'est déclenchée à la seconde où Roeg y a mis les pieds. Erwin a regardé les images des caméras qu'on a installé un peu partout dans nos locaux ; c'est comme ça qu'on a vu qu'il avait aussi forcé l'entrée de nos chambres. — Il comptait vous arrêter en pleine nuit ?! Il devait être drôlement sûr de lui pour se le permettre, fit remarquer Armin. Si Roeg était un haut-gradé des Brigades Spéciales, Livaï et Hanji occupaient des fonctions tout aussi prestigieuses au sein du Bataillon. Il ne pouvait donc pas les traiter comme de simples subordonné·e·s, d'autant plus qu'iels n'appartenaient pas du tout à la même hiérarchie. En principe, il aurait dû être incapable de prendre des mesures d'une telle gravité à leur encontre… sauf s'il avait des preuves accablantes de leur trahison. Roeg avait vraisemblablement supposé qu'il les trouverait au laboratoire. Mais étonnamment, il ne s'était pas assuré de leur matérialité avant de perquisitionner les chambres des deux officier·e·s qu'il estimait responsable. Une seule explication : il savait déjà pertinemment ce (ou plutôt celui) qui l'attendait au laboratoire. Livaï souffla : — Roeg nous méprise. Je ne vous apprends rien ; même si vous ne l'avez vu qu'une ou deux fois, ça crève les yeux. Il a toujours questionné notre loyauté à Erwin, Hanji et moi. Depuis qu'on a créé le Bataillon, il n'arrête pas de mettre son nez dans nos affaires. Il cherchait une bonne raison de nous faire plonger, on le savait très bien. Entre les tentatives d'effraction dans nos locaux, les pot-de-vins proposés aux membres, les sous-entendus adressés en pleine réunion… Il n'est pas très discret, mais il est tenace, alors on restait sur nos gardes. — Visiblement, ça n'a pas suffit, marmonna Eren. — On l'a sous-estimé, reconnu Livaï. On ne sait pas exactement comment il s'y est pris cette fois-ci… Une dizaine de personnes était au courant pour Marco, en tout et pour tout. Roeg avait-il réussi à soudoyer l'un·e des subordonné·e·s de Hanji ? Quelqu'un·e avait-iel involontairement vendu la mèche ? Jean se remémora toutes les fois où Marco avait eu le droit de sortir du laboratoire, à commencer par leur petite excursion de la veille. Ils avaient croisé plusieurs membres de la Garnison sur le mur, ils avaient même discuté avec deux d'entre elleux. Avaient-ils été trop imprudents ? Le garde semblait franchement amorphe, néanmoins la Cheffe Rico aurait très bien pu remarquer ce jeune homme à l'allure étrange qui les accompagnait et faire remonter l'information. — … mais à mon avis, poursuivit Livaï, ce satané vautour a dû nous mettre sous écoute. Ce ne serait pas la première fois qu'on retrouverait des mouchards dans le bureau d'Erwin. — Et c'est autorisé, ce genre de pratiques ? — Pas vraiment. La fin justifie parfois les moyens, cependant on parle du Major du Bataillon. La seule parole de Roeg ne suffira pas à le faire tomber. Il va nécessairement y avoir une enquête menée par la Garnison, en tant que partie tierce. En d'autres termes, la situation était moins urgente qu'elle n'y paraissait. La qualité des personnes impliquées rendant l'affaire délicate, on ne pouvait pas se permettre de la bâcler. — On ne s'attendait pas à ce que l'existence de Marco fuite aussi vite, avoua Livaï. Et pour cela je vous présente mes excuses. Néanmoins, cela ne veut pas dire qu'on ne s'était pas préparé·e·s à cette éventualité. — Donc vous avez un plan ? demanda Jean, plein d'espoir. — Disons qu'on sait ce qu'on doit faire. Cette réponse énigmatique fit lever un sourcil au reste du groupe. Livaï leur dévoila ce qu'il avait en tête : — Roeg sait forcément pourquoi Marco est là. Il sait qu'il a été infecté sans développer la maladie et que Hanji fait des recherches sur son état. Personne ne pourra nier cette évidence. Et même si plus grand monde ne croit encore à l'existence d'un remède, ça suffira à rallumer l'espoir – voire l'intérêt – de certain·e·s. Eldia n'a peut-être pas la noble ambition de sauver le monde, mais un vaccin ça représente beaucoup d'argent et d'influence, explicita-t-il. Dans l'immédiat, il est donc impensable qu'iels se débarrassent de Marco. C'est pour ça que Hanji va rester ici avec le soutien d'Erwin : pour leur vendre du rêve. Ces explications rassurèrent en partie Jean. Quelles qu'en soient les raisons, il était très reconnaissant envers Hanji d'être resté·e derrière. Nul doute que lae scientifique épaulera Marco du mieux qu'iel le pourra au vu des circonstances. Car malheureusement, le jeune homme restait à la merci des haut·e·s gradé·e·s du sanctuaire. Que se passera-t-il si Hanji ne leur apporte pas les résultats escomptés ? Jean ne pouvait pas s'enlever de la tête l'image de leurs camarades supposément immunes qui étaient resté·e·s à l'Association et qui avaient, en réalité, fini sur une table d'opération. N'était-ce pas la le sort qui attendait Marco, au bout du compte ? — Vous dites cela comme s'il s'agissait de gagner du temps, fit observer Armin. — Pourquoi croyez-vous que je nous fasse sortir ? lui rétorqua Livaï avec ironie. Roeg a raison sur un point : je n'ai pas entièrement confiance en Eldia – ou en quelconque organisation, pour ce que ça vaut. Je reste loyal à mes principes, mes valeurs et mes ami·e·s. Ça ne m'enchante pas plus que vous de les laisser dans ce nid de vipères, mais ça n'aurait pas de sens qu'on se retrouve tou·te·s fait·e·s comme des rats à l'intérieur. Eren fut le premier à comprendre où son supérieur voulait en venir. — On reviendra, pas vrai ? On reviendra les sortir de là ? — Évidement. Contrairement à ses trois ami·e·s, qui retrouvèrent aussitôt le sourire, Jean refusait de crier victoire trop vite. — Et comment vous comptez vous y prendre, au juste ? Je vous rappelle que nous sommes quatre, tou·te·s déserteur·se·s, bientôt livré·e·s à nous-mêmes dans le monde extérieur. Il avait conscience que son ton était plus hargneux que nécessaire, mais ses questions étaient légitimes. — Nous sommes moins isolé·e·s que tu ne le penses, lui rétorqua Livaï. Certes, il nous sera difficile d'obtenir le soutient du Bataillon ; Erwin va se retrouver dans une position délicate, ses moindres faits et gestes surveillés. Seulement tu oublies que le Bataillon a des connexions qui s'étendent bien au-delà de Maria. Nous avons largement profité de nos expéditions extra-muros pour développer notre réseau de connaissance sur tout le territoire eldien. Bien sûr, la plupart de ces relations sont loin d'être désintéressées ; il va falloir marchander et s'organiser, ce n'est pas une opération qui se fera du jour au lendemain. Néanmoins, le fait est que nous bénéficions de beaucoup plus de ressources que ne l'imaginent les Brigades Spéciales. — Et vous êtes certain que ça suffira pour orchestrer une évasion dans un sanctuaire hautement sécurisé ? Livaï s'arrêta. Il se retourna vers Jean, les sourcils froncés. Craignant que le ton monte à nouveau entre eux, Eren s'approcha de son ami pour faire redescendre la pression. — Jean, il faut faire confiance à Livaï. À l'instar de la main qu'il avait posée sur son épaule, les mots qu'il prononça dans le but de le calmer eurent l'effet inverse. Jean se dégagea prestement, un rictus aux lèvres. — Lui faire confiance ? siffla-t-il. C'est ce que j'ai fait, lorsque j'ai accepté de vous suivre à Maria. Je vous ai fait confiance, à toutes et à tous. Et regardez le résultat ! Il pointa un doigt accusateur vers Livaï. — Vous aviez promis de garantir sa sécurité. Il se tourna ensuite à nouveau vers Eren, qu'il attrapa par le col d'une main tremblante. Ce geste les fit tous les deux reculer. Le dos d'Eren se heurta au mur le plus proche. — Tu avais promis, toi aussi. Tu m'avais promis que tu le protégerais. Alors pourquoi tu sembles si enclin à l'abandonner – pour la seconde fois ? Qu'est-ce qui cloche avec toi ?! Sa voix s'était faite plus basse. Jean était blessé et, volontairement ou non, il soupçonna qu'il avait blessé Eren en retour. Les yeux émeraude de son ami se voilèrent d'un chagrin dont il ne retraçait pas l'origine. Mais Jean n'avait pas particulièrement envie de comprendre ; pas maintenant, alors qu'il avait toutes les peines du monde à gérer le sien. Il baissa les yeux, porta sa main libre à son visage et chuchota : — Il n'aurait jamais dû se faire prendre. Ses nerfs étaient en train de lâcher. La colère, la tristesse, la honte ; Jean sentait toutes ses émotions affluer en même temps. Son front se posa contre la clavicule d'Eren, dont il avait fini par lâcher le col. Les larmes lui remontaient aux yeux mais il s'entêtait à leur faire rebrousser chemin. Une main se posa à l'arrière de son crâne. Jean crut d'abord qu'elle appartenait à Eren, mais les siennes se trouvaient déjà toutes deux dans son dos. Cette autre main, c'était celle de Livaï. Contrairement à ce son visage fermé pouvait laisser penser, l'homme n'était pas particulièrement en colère contre lui. Il était juste à court de mots, perplexe quant à la manière de gérer les états d'âme de son jeune subordonné. Car derrière ses provocations, il devinait surtout sa peur, sourde, tenace, et impitoyable. — Je ne suis certain que d'une seule chose, lui confia-t-il : dans un monde tel que le nôtre, il vaut mieux ne pas faire de promesse. Quand bien même, ça ne m'empêchera pas de tout faire pour les sortir de là. Et si tu veux nous aider, si tu veux sauver Marco, tu dois te ressaisir. Tu comprends ? Jean acquiesça dans un murmure. Livaï avait raison : ce n'était la faute de personne, juste un énième coup du sort. Au lieu de chercher un·e responsable, il devait se relever, avancer et agir. Faire tout ce qui était en son pouvoir pour bousculer ce monde qui n'avait cure de leur malheur. Il releva la tête. Livaï sembla satisfait de la lueur qu'il vit briller dans ses yeux. — Nous ne devrions plus être très loin, annonça-t-il en reprenant la route. Ce tunnel débouche à environ cinq kilomètres au Sud du mur, dans le sous-sol d'une ancienne ferme. Je sais que vous êtes fatigué·e·s, mais restez sur vos gardes. Même si l'aube ne va pas tarder, il fera encore sombre lorsqu'on sortira. On se mettra tout de suite en marche vers l'Ouest. — Vers l'Ouest ? s'étonna Mikasa. Je croyais qu'il n'y avait que des montagnes par là. — Ce qui nous intéresse se trouve derrière. Des montagnes, songea Jean. Cela lui disait quelque chose, sans qu'il ne parvienne à retrouver le souvenir précis qui leur était attaché. Livaï n'en dit pas plus sur leur destination. Il avait expliqué beaucoup de choses, aujourd'hui, et la journée ne faisait que commencer. Le reste pouvait attendre. Le groupe rencontra bientôt une seconde porte en acier. Si la première leur avait permis d'entrer dans ce tunnel, celle-ci en marquait certainement la sortie. Avant d'en activer les capteurs biométriques, Livaï se tourna vers ses jeunes acolytes, une interrogation silencieuse dans ses yeux gris. Tou·te·s les quatre lui répondirent sans un mot, en hochant simplement la tête. Iels étaient prêt·e·s. Livaï posa sa main sur la surface froide de la porte qui s'ouvrit avec un léger déclic. Il la traversa le premier. Eren le suivit. Mikasa et Armin jetèrent un regard hésitant à Jean. Ce dernier serra la mâchoire, mais il avança. On reviendra, se répéta-t-il. Et il sortit du tunnel.


chapitre 6 :

à venir...


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