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the stitches under your skin

> alt : les points de suture sous ta peau

  1. > fandom : shingeki no kyojin
  2. > ship : jean kirschtein & marco bodt alias le soleil et son étoile
  3. > feat : marie kirschtein, gabriel bodt, mikasa ackerman, bertholdt hoover, gaitō burasuto, arashi burasuto
  4. > genres : fanfiction, young adult
  5. > liens : wattpad, pinterest, deezer & spotify
  6. > statut : terminée, 123 000 mots, 21/21 chapitres
  7. > dates : 06/07/2017 - 22/09/2022

résumé :

Enfant, Marco avait le corps parsemé de bleus, ces marques aux drôles de formes qui changeaient de couleur et ressemblaient à d'étranges galaxies. C'était là l'une des nombreuses traces que laissait sur lui le harcèlement scolaire dont il était victime. Jusqu'au jour où le héros qu'il n'attendait plus fit irruption dans sa vie, avec la ferme intention de ne plus jamais le quitter.

Des années plus tard, Marco avait petit à petit reconstruit son univers avec en son centre Jean, autour duquel il gravitait. Ce garçon qui l'avait sauvé, ce héros qu'il ne tarda pas à aimer plus qu'il n'oserait jamais l'avouer. Cependant, cet équilibre durement acquis est compromis lorsque le passé s'invite dans le présent, bousculant tout ce qu'il pensait savoir de lui-même.

Car derrière un sourire peut se cacher de nombreux secrets : les blessures indélébiles provoquées par les coups et les injures, les non-dits qui planent au-dessus d'une famille trop peu aimante…


Pour celles et ceux qui pensent n'être rien.

« Je te connais aussi bien que je me connais moi-même. Nous sommes deux morceaux d'une étoile qui s'est brisée en tombant un jour sur la terre. »
— Jean-Christophe Ruffin

« Un courage indompté, dans le cœur des mortels, fait ou les grands héros ou les grands criminels. »
— Voltaire

> date : début octobre

La douce clarté de la lune s'était engouffrée par la fenêtre ouverte de la chambre, éclairant légèrement les silhouettes de deux êtres. Subjugué par la lumière blanche qui l'enveloppait, l'un des deux garçons tendit une main en direction de l'astre qu'il aurait tant aimé prendre au creux de sa paume. Ses doigts se pliaient et dépliaient dans une fascination qui n'échappa guère à son ami présent. Loin d'être étranger à un tel spectacle, il sourit, ne se lassant jamais des rêveries de Marco. — Dis-moi, Jean, murmura le garçon, songeur. Tu te souviens de ce jour ? Tandis que l'intéressé leva la tête à l'entente de son nom, celui qui l'avait formulé se laissa retomber en arrière, son dos atterrissant sur le matelas du lit où ils étaient tous les deux assis. Marco n'avait pas besoin de préciser à quel jour il faisait allusion, son ami savait pertinemment de quoi il parlait. Sans attendre une confirmation qui n'arriva pas, il enchaîna. — Tu sais, il m'arrive encore d'en rêver. De revivre cette journée à l'infini, d'imaginer d'autres scénarios qui ne se sont pas réalisés. Et le matin, je me réveille en craignant que cette réalité ne soit qu'un des nombreux rêves que j'ai imaginés. Suite à cet aveu qu'il avait gardé pour lui durant des années, il attendait la réaction de son ami. Lequel s'approcha de lui, avant de pincer les joues parsemées de taches de rousseurs de Marco. — Tu ne dois pas penser à ça, tu le sais bien, le réprimanda Jean sur un ton sérieux. Ils s'observèrent alors un long moment. Les mains encadrant toujours son visage, Marco sourit doucement à cette remarque. Il était évident qu'il ne pourrait pas se débarrasser de ses angoisses si facilement. Ce jour était trop important pour lui, il avait marqué un tournant dans sa vie. Jean, ce jour-là, lui était apparu comme un sauveur, une lumière dans la pénombre. Un héros qu'il n'espérait plus depuis bien des années.

> date : cinq ans plus tôt

Ce jour, c'était lors de leur première année au collège, à peine quelques heures après la rentrée, au moment de la sortie. Marco s'était retrouvé encerclé dans une petite ruelle à l'arrière du collège par une bande de garçons, le genre avec plus de caries que de neurones. À bien y penser, il doutait qu'un seul d'entre eux eu jamais possédé un neurone. Peut-être même qu'ils ignoraient ce que c'était. C'était il y a longtemps déjà, mais la mémoire de Marco n'avait jamais pu oublier. Il se souvenait encore du calme dont il s'efforçait de faire preuve, refusant de céder à la panique et de leur donner ce plaisir. Alors même qu'à l'intérieur de son être, il tremblait de peur et les larmes menaçaient de couler le long de ses joues. Il avait sursauté lorsque l'un des garnements l'avait brusquement attrapé par le col, puis plaqué au mur. Son visage était à quelques centimètres seulement du sien, et cette vision était probablement la plus terrifiante de sa vie. Il pouvait encore parfois sentir sa poigne autour de lui, et son haleine qui s'écrasait sur son visage apeuré. Il pouvait se remémorer chaque mot qu'on lui avait lancé. — Où tu vas comme ça ? Tu croyais qu'on en avait fini avec toi ? Pour un fayot, t'es pas très malin ! Il s'était mis à rire d'un air mauvais, et les trois ou quatre autres gamins qui étaient présents firent de même. Marco ravala ses larmes. Il s'était douté que ces intimidations ne s'arrêteraient pas là. Pourtant, quelque part, il avait espéré le contraire. Au collège, il aurait aimé tout reprendre à zéro afin de ne plus avoir de regrets. Et peut-être d'oser enfin se regarder dans un miroir sans détourner le regard. Le bleu ne lui allait pas au teint. C'était ce qu'il s'était dit le matin même, se répétant inlassablement que tout irait bien désormais. Mais il se retrouvait encore et toujours dans cette même situation, depuis plus de quatre ans. Il avait toujours été un bon élève, sachant lire, écrire et compter à cinq ans, obtenant les meilleures notes à chaque évaluation, et cela, depuis toujours. On pouvait parler de prédisposition : il avait évolué dans un cadre favorisant l'apprentissage et surtout, l'autonomie. Il n'avait jamais eut le sentiment de travailler beaucoup, pour la bonne raison qu'il avait toujours considéré l'apprentissage comme une passion, et non une contrainte. Grâce à cet état d'esprit, il avait développé des facilités que les autres n'avaient pas, et acquis des connaissances qui le faisait parfois paraître plus mature que les enfants de son âge. Néanmoins, ces mêmes enfants l'avaient pris pour cible, utilisant sa différence pour prétexte. Il était de nombreuses fois rentré en classe, trouvant ses affaires étalées par terre et son cartable avec. D'autres fois, on lui volait ses crayons de couleurs, ses billes ou ses stylos. Des chewing-gums se retrouvaient étrangement sur sa chaise, son sac à dos avait atterrit dans la poubelle avec de multiples mots écrits au feutre. Il ne s'était jamais plaint, il n'avait jamais rien dit, et les enseignants étaient loin de se douter de tout ce qui se tramait dans leur salle de classe. Il mentait à ses parents, les rares fois où ceux-ci lui posaient des questions. Enchaînant les mensonges, afin de justifier les tâches, les vols, ou simplement pour dire que tout allait bien à l'école. S'il avait au début pu penser que l'étiquette du vilain petit canard de la classe qu'on lui avait collée allait disparaître en quelques semaines, il comprit rapidement qu'il ne pourrait échapper à ce quotidien. En grandissant, les choses ne s'arrangèrent guère, et bientôt les actes physiques s'ajoutèrent aux rabaissements et farces de mauvais goûts. On le bousculait dans les escaliers, manquant de le faire tomber. On lui rentrait dedans alors que le couloir était vide, ou on lui faisait un croche-pied à son entrée dans la classe. Mais encore une fois, il ne disait rien, se contentant d'encaisser en silence. Jusqu'à sa dernière année de primaire, les choses avaient continuées dans ce sens. Au fil des années et des coups bas, Marco avait beaucoup changé. Si autrefois il avait eu envie de pleurer pour ce qu'on lui faisait subir, il ne ressentait désormais plus rien d'autre à leur égard qu'un profond mépris. Le garçon s'était donc tout bonnement mis à les ignorer, ne leur offrant plus aucune des réactions qu'ils se délectaient de voir sur son visage. On ne l'avait pas laissé tranquille pour autant, et on avait même redoublé d'effort pour le faire craquer. Mais plus rien ne semblait le toucher, ce qui finit par profondément agacer les auteurs de tous ces actes. Refusant d'être ignorés plus longtemps, ils franchirent alors une limite dans leur harcèlement. Un groupe de garçons l'encercla à la sortie, dans une ruelle qu'il empruntait pour rentrer chez lui, et usèrent d'une réelle violence pour la première fois. Malheureusement, ce fut loin d'être la dernière. Cela arrivait à intervalles réguliers, parfois trois fois par semaines. C'était toujours trop souvent d'après Marco. Ils le tabassaient, de leurs poings d'enfants. Ils se retenaient de le frapper aux endroits visibles, privilégiant le ventre et les jambes. Ce fut bien la seule preuve d'intelligence qu'ils eurent jamais montrée. Il n'échappa cependant pas à quelques claques, et quelques doigts cassés. Pour la première fois depuis trop longtemps, Marco versa des larmes. De tristesse, d'impuissance mais aussi de colère. Il en avait marre, il était à bout. Pourquoi lui ? Qu'avait-il fait pour mériter cela ? Le monde était injuste de lui infliger tant de douleur. Tremblant de colère, il attrapa les doigts qui lui serraient le col. — Arrête ! Cria-t-il. — Oh ! Mais c'est que ça parle ce truc ! s'émerveilla faussement son agresseur. — Je t'ai dis de me lâcher, sale enflure ! Le coup qu'il reçut l'envoya au sol. Une vive douleur se répandit dans son ventre, là où le poing s'était enfoncé. Sa respiration était saccadée, il n'arrivait plus à respirer correctement. — Je t'ai lâché, content ? Mais je te préviens, répètes ce que tu viens de dire encore une fois et ça pourrait très mal finir pour toi. J'ai toujours rêvé de tester quelque chose... murmura-t-il, songeur, tout en touchant la boucle de sa ceinture du bout des doigts. Au sol, Marco serra les poings. Impuissant, voilà ce qu'il était. Pour la première fois depuis des années, il montrait de la résistance. Et que pensait-il ? Les gamins qu'il avait en face de lui n'étaient pas des enfants de cœur, il le savait depuis longtemps. Aucun n'était ouvert à la discussion, ils ne seraient pas là sinon. Et ce n'était pas avec sa force pitoyable qu'il allait mettre au tapis ces vauriens qui n'étaient doués qu'en une chose : rabaisser les autres. Il percevait que l'un d'eux se rapprochait, sans pour autant le voir. Dans quelques secondes, tout redeviendrait comme avant. Quelles raisons le pousseraient à lutter plus longtemps encore ? Sa joue lui faisait mal. Sa respiration n'était toujours pas stable, et il avait l'horrible envie de recracher le contenu de son estomac. Marco ferma les yeux, et se prépara mentalement à un autre coup. C'est quand il perdait tout espoir, que l'impossible se produisit. — Eh, espèce de paltoquet ! Qu'est-ce que tu crois faire là ? Tous se retournèrent vers cette voix qui venait de les insulter sans qu'ils ne s'en rendent compte. Le gamin qui s'était approché de Marco fronça les sourcils, et le toisa d'un œil mauvais. Si l'expression utilisée était certes dépassée et presque mignonne, il ne doutait pas qu'elle était peu flatteuse. — T'es qui toi ? Tu veux mourir ? — Il va se calmer le chihuahua en colère ? lança le nouveau venu d'un air arrogant. — Pardon ? s'étrangla l'insulté. Je crois que tu ne sais pas à qui tu t'adresses. — Le terme paltoquet est utilisé dans le but de qualifier un individu grossier dans ses manières. Autrement dit, tu es un petit con. — Je comprend absolument rien de ce que tu me chantes, grogna l'autre. Mais si tu insistes tant pour que je donne quelques coups, je ne vais pas te priver de ton plaisir masochiste ! — Viens-là espèce de triple merde, je t'attends ! S'il avait pu entendre les mots échangés entre les deux garçons, il avait été incapable de se redresser afin d'apercevoir la suite. Il devina les coups, des corps glissant au sol, des exclamations de colère, des insultes et des pas qui s'éloignaient en courant. Tout ceci ne dura au plus que quelques minutes, et ce délais passé, le calme revenu autour de lui. Ce fut à ce moment qu'il le vit, ce garçon qui était apparu tel un ange et qui lui tendait la main. — Dis, ça va ? Marco esquissa un sourire. Mais il n'eût pas le temps de lui répondre qu'il se sentait partir. Le garçon dont il ignorait encore le prénom essayait de lui parler, mais il n'entendait qu'un bruit sourd. Sa vision se troublait, et il sentit qu'on le relevait tout en passant son bras autour des épaules de quelqu'un pour l'aider à marcher. Quelques secondes plus tard, ses pieds avancèrent comme par automatisme et il se fit transporter pendant quelques minutes. Trois marches, le claquement d'une porte et un cri proche de son oreille se succédèrent. — MAMAN ! Après ça, ce fut le trou noir. Il rêva longtemps, errant dans l'obscurité, se cognant à des murs invisibles. Il avait beau chercher encore et encore, il ne trouvait pas la sortie de ce labyrinthe plongé dans le noir. Enfin, il aperçu une lumière. Si petite, mais elle était bien là. Celle-ci le guida, lui montra la sortie, et il put distinguer une silhouette se découper dans le halo de lumière. Un garçon lui tendait la main, souriant. Observant cette main, il la prit doucement, et la serra de toutes ses forces, craignant qu'elle ne disparaisse.


Marco se réveilla en sursaut. En à peine quelques secondes, il analysa l'environnement dans lequel il se trouvait et son cerveau fut assailli d'un millier de questions. Où était-il ? Quelle heure était-il ? Que faisait-il là ? Ce trop-plein d'informations relança sa migraine, et il retomba en grimaçant sur l'oreiller, une main sur le front. Réalisant qu'il ne pouvait bouger la seconde, il baissa le regard et découvrit un garçon semi-allongé au bord du lit. Il pouvait aisément deviner que sa main avait été prise en otage par celle de cet inconnu. Son rêve lui revint alors en mémoire, et il se dit que cette coïncidence était pour le moins étonnante. Profitant du sommeil de celui-ci, Marco ne se gêna pas pour l'observer. Il semblait de son âge avec des cheveux châtains qui étaient d'ailleurs plus foncés en dessous. Il se souvenait vaguement de ce garçon, il devait probablement être dans une classe différente de la sienne. Il ignorait pourtant son prénom ou quoi que ce soit à propos de lui. Sinon qu'il avait été le seul à intervenir en sa faveur, ne craignant nullement quelconques représailles. Au fur et à mesure que les souvenirs flous se clarifiaient dans l'esprit du jeune garçon, il ne put s'empêcher de remarquer à quel point la situation était dangereuse au moment de son entrée dans cette ruelle. Si tout cela s'était mal terminé, son sauveur aurait pu devenir la nouvelle victime de ceux qu'il avait osé défier. Se refusant de penser à de tels scénarios pour le moment, il se concentra sur le garçon encore profondément endormi. Lentement, il approcha sa main valide de sa tête et enfonça son index dans sa joue gauche. N'obtenant aucune réaction, il passa sa main dans les cheveux du propriétaire endormi et fut surpris de constater qu'ils étaient particulièrement doux. Se plaisant à les caresser, il ne remarqua qu'après quelques minutes les deux grands yeux ambrés qui ne se gênaient pas pour l'observer en retour. — Bonsoir, toi, lui lança-t-il en souriant. Marco eut un instant d'incompréhension. Son supposé hôte le remarqua bien vite, et pointa du doigt une horloge murale en forme d'étoile. Les aiguilles indiquaient dix-neuf heures et trois minutes. Il avait visiblement passé plusieurs heures à dormir. Son regard resta fixé sur le cadran doré plusieurs secondes, avant d'être interrompu par son nouvel ami très curieux. — C'est rigolo, toutes tes taches, nota ce dernier en examinant sa main et ses taches de rousseurs sous tous les angles possibles. Le propriétaire de celle-ci baissa les yeux, et remarqua que leurs mains étaient encore enlacées. Un peu gêné d'être ainsi observé, il détourna le regard. — Dis, pourquoi tu- — Non ! le coupa-t-il. Tu dois avoir plein de questions, mais maman m'a dit de la prévenir quand tu te réveillerais. Sur ces mots, il se releva pour se diriger vers ce qui ressemblait à un couloir, et fit la promesse de revenir très vite. La perspective de rester seul dans cet endroit inconnu ne rassurait nullement Marco, mais il se contenta de hocher la tête. — C'est quoi ton nom ? lui lança-t-il tout de même, avant qu'il ne passe la porte. — Moi, c'est Jean ! — Le mien, c'est Marco. — Je sais, lui répondit-il avec un sourire. Il n'eut pas le temps de lui demander comment il avait appris son prénom que le garçon était déjà parti. Celui-ci revint à peine trente secondes plus tard, accompagné d'une petite dame brune au regard doux. Ses yeux était de la même teinte que ceux de Jean, ce qui le rassura. — Comment se sent ce petit bonhomme ? — Bien. Merci. — Tu n'as pas mal quelque part ? insista-t-elle tout en passant une main sur le front tacheté du garçon. — J'ai un peu mal au ventre, admit-il. Son corps ne s'était apparemment pas totalement remis du coup qu'il avait reçu en plein dans l'estomac. Il se sentait encore patraque. Remarquant du coin de l'œil que Jean gigotait dans le dos de sa mère, il l'observa mimer un vomissement. Marco ne put empêcher un rire s'échapper de sa bouche. Sa réaction poussa la mère du garçon à se retourner pour comprendre que son fils faisait des bêtises. Elle lui donna un petit coup affectif sur la tête en guise de punition. — Charmant, Jean Kirschtein. — Mais tu sais, il était tout blanc ! — J'ai bien remarqué. Mais on dirait qu'il va mieux maintenant. Est-ce que tu as faim mon grand ? J'ai des lasagnes dans le four. Marco acquiesça timidement, et se laissa emmener vers la salle à manger où les lasagnes furent dégustées par les deux enfants avec un appétit non dissimulé. Soulagée de le voir manger correctement, Madame Kirschtein lui donna également quelques gélules pour calmer son mal d'estomac. Ses deux hôtes lui apprirent qu'il s'était beaucoup débattu dans son sommeil, et même réveillé quelques fois avant de se rendormir immédiatement. — Je me suis permise de regarder dans ton sac, mais je n'ai trouvé aucun moyen pour joindre tes parents. Tu n'aurais pas leur numéro de téléphone ? Le garçon baissa les yeux. — Ce n'est pas la peine. — Ils doivent pourtant être très inquiets de ne pas te voir rentrer. — Ce serait plutôt à moi de dire ça, murmura-t-il si bas que seul Jean fut assez près pour l'entendre. Ils ne sont pas à la maison en ce moment. — Dans ce cas, qui s'occupe de toi lorsqu'ils sont absents ? — Personne, répondit-il avec spontanéité. Après réflexion, il se demanda s'il n'aurait pas mieux fait de mentir afin de ne pas avoir à dévoiler toute la vérité. Il ne connaissait pas ses gens, et même s'ils avaient l'air bienveillants, sa vie ne concernait que lui. S'inventer un grand-père ou une grand-mère imaginaire aurait été plus simple qu'être obligé de se justifier devant le regard perplexe de l'adulte en face de lui. — Mes parents voyagent beaucoup pour leur travail, se justifia-t-il. J'ai dû apprendre à me débrouiller tout seul en leur absence. — Mais tu es encore bien jeune pour cela ! Dans combien de temps reviendront-ils ? — Pas avant deux jours. — Tu es sûr qu'ils ne peuvent pas rentrer plus tôt, exceptionnellement ? — Je ne sais pas où ils sont, avoua-t-il avec nervosité. Probablement en Turquie. Il se sentit obligé de préciser certaines informations devant les deux paires d'yeux perplexes qui le dévisageaient. — Ils travaillent ensembles. Ils sont journalistes. Les reportages qu'ils font peuvent être dangereux, certaines informations sont assez confidentielles. Même pour moi. Au fur et à mesure que le garçon se dévoilait, ses deux hôtes allaient de surprise en surprise. Madame Kirschtein était étonnée de voir cet enfant qui avait l'âge de son fils dire qu'il devait être parfaitement autonome. Comment pouvait-on négliger ainsi son propre enfant ? Son fils était tout pour elle, l'amour qu'elle lui portait était sans limites. Alors voir ce garçon qui n'en recevait pas était quelque chose d'inconcevable à ses yeux. Il avait des milliers de secrets enfouis en lui, elle en était certaine. Une bonne mère savait remarquer les manifestations du trouble chez un enfant. De plus, elle n'avait pas été dupe au mensonge de son fils. On ne sortait pas dans cet état d'une simple chute dans les escaliers. Certes, Marco avait des bleus un peu partout sur le corps, mais certains ne dataient pas d'aujourd'hui. La première raison logique qu'elle avait pu trouver était une maltraitance de la part de ses parents. Néanmoins, elle n'avait pas décelé la moindre once de mensonges lorsqu'il avait déclarer être généralement seul chez lui. Dans ce cas, le responsable pouvait être un membre de la famille ou un voisin, à moins que le problème ne se situe à l'école ou que Marco soit tellement maladroit qu'il tombe régulièrement dans les escaliers. Marie Kirschtein ne comptait pas demander la vérité à son petit invité. Malgré sa grande maturité, ce n'était qu'un enfant, et elle n'était qu'une étrangère. S'il gardait en lui des secrets tel qu'elle le soupçonnait, elle doutait qu'il allait se confier en un claquement de doigts. Silencieusement, elle préféra confier à Jean la tâche de protéger ce garçon. Et si personne ne daignait s'occuper de lui, alors elle était prête à le faire. — Si tu es d'accord, j'aimerais que tu restes avec nous jusqu'à ce que tes parents rentrent. Tu comprends, je ne me sens pas à l'aise de te savoir tout seul après cela. Marco hésita un instant. Il n'aimait pas l'idée de se lier ainsi à des inconnus, il avait lu bien des histoires sur les enfants qui disparaissaient du jour au lendemain. Mais les deux individus ne semblaient pas méchants, ils avaient été tellement gentils avec lui. Pour une fois dans sa vie, il eut envie de faire quelque chose d'insensé. Il se tourna vers Jean qui le regardait avec insistance, attendant sa réponse. Et il avait terriblement envie d'accepter, rien que pour rester auprès de ce héros qu'il s'était trouvé. — Pourquoi pas, murmura-t-il avec gêne. Ces deux petits mots provoquèrent un grand sourire chez ses deux hôtes. — Parfait ! s'exclama Marie, ravie. Bien sûr, je préférerai que tu me donnes le numéro de tes parents. La moindre des choses est de les prévenir que tu passeras quelques jours chez nous. Marco acquiesça et se leva afin d'écrire sur un papier le numéro demandé. Celui de son père, Gabriel Bodt. Elle s'empressa de le composer, congédiant les deux garçons. Jean décida donc de faire visiter la maison à son nouvel ami, rajoutant bon nombre de commentaires au passage. La maison était assez grande pour deux personnes. Le rez de chaussée était entièrement ouvert, ainsi le salon, la salle à manger et la cuisine se trouvait dans la même pièce. Les murs étaient majoritairement couleur taupe, avec quelques touches de rouge. Il y avait également deux chambres pourvues de larges penderies, une salle de bain spacieuse et une autre, plus petite. Sans compter un joli jardin qui s'étendait à l'arrière du logement. En plus d'une entrée par le salon, une porte reliait la chambre du garçon au jardin par un petit escalier en colimaçon. Il y avait plusieurs arbres fruitiers, un pommier, un cerisier ainsi que des ronces qui leur donnaient des mûres d'après son guide attitré. La visite achevée, Jean l'emmena dans sa chambre et tous deux se posèrent sur le lit. Ils s'observèrent dans un drôle de silence pendant quelques minutes, laissant la gêne s'installer. — Je ne lui ai pas dit, commença Jean. Enfin, pas tout.


Sitôt qu'elle lui avait parlé, Marco s'était douté que Madame Kirschtein ne connaissait pas la vérité concernant l'incident qui l'avait mené chez elle. Si elle avait eu connaissance du harcèlement, elle aurait certainement insisté sur la gravité de la situation auprès de ses géniteurs et exigé que ceux-ci rentrent au plus vite dans le but de porter plainte. Peut-être même l'aurait-elle emmené directement au commissariat sans attendre leur retour, qui n'aurait pu se faire dans la minute. Il n'avait rien contre l'attitude protectrice de cette mère, néanmoins c'était quelque chose qui lui était totalement étranger, et il ne se serait pas du tout senti à l'aise si un tel discours lui avait était tenu. Il remercia donc Jean, d'avoir caché une partie la vérité sans qu'il n'ait eu besoin de lui dire. — Depuis combien de temps ça dure ? demanda justement le garçon. Tu sais, ce n'est pas la première fois que je les vois s'agiter autour de toi. Dans la cour ou dans les couloirs. Mais j'étais loin de me douter que c'était... aussi grave. Marco balaya ses regrets d'un geste de la main. Comment pouvait-il blâmer un enfant de n'avoir rien vu, alors que des adultes compétents n'avaient même pas été capables de voir ce qui se déroulait une fois qu'ils tournaient le dos ? Son ami n'avait rien à se reprocher, et il tenait à ce qu'il sache qu'il ne le portait pas le moins du monde pour responsable indirect. — Je ne saurais pas vraiment te dire quand ces choses ont commencées, soupira-t-il. Tout est arrivé progressivement. Ça n'a pas toujours été aussi violent. Pas au départ. — Tu le situes quand, ce départ ? — À mon entrée en primaire. Je pense que quelque part, ils avaient déjà commencés à cette époque-là. Son regard glissa vers la fenêtre, d'où on apercevait le jardin en contrebas. En levant les yeux, il remarqua que le ciel était parsemé de nuages gris et noir. Il allait pleuvoir cette nuit. — Et tes parents ? — Ils n'ont jamais rien su. — Parce qu'ils n'ont jamais cherché à savoir ou parce que tu n'as jamais voulu leur dire ? — Un peu des deux, avoua Marco. J'ai bien essayé quelques sous-entendus, au départ. J'étais petit, ils ont probablement pensé que je m'adaptais difficilement au système scolaire, qu'il me fallait juste un peu de temps. Je n'en ai plus jamais reparlé. De toute façon, ils sont bien trop absents pour remarquer quoique ce soit. Même lorsqu'ils étaient à la maison, c'était comme s'ils étaient constamment dans un univers opposé au sien. Les discussions étaient limitées, jamais froides mais juste désintéressées. Ses parents ne cherchaient pas à discuter avec lui, leur propre fils ne les intéressait pas. Ils lui préféraient de loin leurs voyages, comme le prouvaient leurs incessantes discussions sur tel ou tel pays et sa politique, son économie ou sa culture. Marco ne faisait malheureusement pas partie de tous ces paysages. — Ils te laissent vraiment tout seul ? reprit son ami, coupant le fil de ses pensées. — Au départ, un cousin de mon père venait me garder. Il venait juste la nuit, il travaillait en journée. Mais il a déménagé l'année dernière. À partir de là, mes parents ont jugé que j'étais assez grand pour rester seul lorsqu'ils partaient en voyage. — Ils n'ont pas peur ? — Jamais. — Et toi, t'as pas peur ? Il fut surpris par cette remarque. On ne lui avait jamais posé cette question. Même ses géniteurs ne lui avaient pas demandé son avis lorsqu'il avait été décidé qu'il passerait des journées entières seul chez lui. Alors lui demander s'il aurait peur, n'en parlons pas. Il se remémora les nuits d'orages, où il se cachait sous la couette, sursautant à chaque coup de tonnerre. Il ne parvenait jamais à dormir, se contentant de serrer les dents à chaque éclair. Il avait également fait quelques malaises, dont un qu'il ne pourrait jamais oublier. C'était en pleine nuit qu'une douleur à l'estomac l'avait réveillé, il avait tellement mal qu'il en avait pleuré. Tremblant, il avait voulu rejoindre la chambre de ses parents avant de s'effondrer au pied du lit, vide. Il était resté dans les vapes à peine quelques secondes, mais la peur qu'il avait ressenti à la vue des draps parfaitement pliés restera à jamais dans sa mémoire. Sans s'en rendre compte, Marco avait ramené ses genoux vers lui et les entoura de ses bras. Les souvenirs qu'il revivait n'étaient pas les plus joyeux. — Si, murmura-t-il. Tout le temps. Jean eut la présence d'esprit de ne pas faire de réflexion, et lui sourit doucement. Il se laissa ensuite tomber sur le ventre à ses côtés et regarda avec une grande curiosité le bras de son ami. Marco frissonna lorsqu'il sentit un doigt tracer des liaisons entre ses taches de rousseurs. — C'est dingue, tous ces points. Tu sais, Monsieur Kruger m'a dit que nous étions les descendants des singes. Mais je crois qu'il perd un peu la boule, il est vieux le pauvre, enchaîna Jean d'un air compatissant en parlant de son maître d'école. Toi, je suis sûr que tu descends du léopard avec toutes tes taches ! — Et toi alors, de quoi tu descendrais ? demanda le prétendu descendant des léopards en riant. — D'un ours ! Parce que j'adore manger et dormir, se justifia-t-il. Son ami éclata de rire. Il n'osa pas lui dire que ce Monsieur Kruger avait effectivement raison, et qu'ils ne risquaient pas de descendre du léopard ou de l'ours. La naïveté de Jean lui plaisait, une naïveté d'enfant qu'il n'avait pas la chance d'avoir. Ce fut ce moment que choisit sa mère pour entrer dans la chambre après avoir toqué. Elle tenait dans sa main son téléphone, donc elle couvrait le micro. — Marco ? Ton papa aimerait te parler pour s'assurer que tout va bien. Elle lui tendit le portable et il la remercia d'un sourire. Puis elle retourna à l'étage inférieur, les laissant seuls. Le petit brun rapprocha son oreille de l'appareil, d'où émanait la voix grave de son père. — Marco ? — Oui. — Que s'est-il passé mon grand ? — Je suis tombé. Rien de grave, mentit-il avec naturel. — Bien. Tant mieux. Le reportage sur lequel nous travaillons a prit un peu de retard, il aurait été compliqué d'annuler pour rentrer. Le garçon se mordit l'intérieur de la joue. Tout était toujours trop compliqué pour eux dès que cela le concernait. — J'ai parlé avec la maman de ton ami, continua son père. Elle m'a dit que tu allais rester avec eux jusqu'à notre retour. Appelle-moi si tu as un problème. Nous serons de retour dans quelques jours tout au plus. — D'accord. — Je dois te laisser. À très vite. — Oui. Et il raccrocha. Marco resta songeur quelques instants, comme après chacune de ses maigres discussions avec l'un de ses parents. Il était descendu afin de rendre le téléphone à sa propriétaire, et elle en profita pour lui demander si cela le gênait de dormir dans le même lit que celui de son fils. La maison ne comptait en effet que deux chambres, et le lit étant double, il y avait largement la place pour deux enfants. Il lui affirma donc que cela ne le dérangeait pas du tout. Elle monta dans leur chambre aux alentours de vingt-deux heures pour leur dire de se coucher. Malgré les protestations de son garçon, elle ne céda pas. Le lendemain était un samedi, et ils n'avaient pas d'école, mais elle jugeait qu'ils avaient eu une grosse journée et qu'il était temps de se reposer. — Marco, je dois te prévenir, Jean est une vraie pipelette. Tu as le droit de lui mettre du ruban adhésif sur la bouche si l'envie t'en prend. — Maman ! s'indigna faussement son fils. — Bonne nuit les enfants ! Sur ce, elle referma la porte. Marco n'avait que son sac de cours avec lui, alors Jean lui prêta un tee-shirt un peu grand. Il avait prévu de passer prendre des affaires chez lui le lendemain afin de récupérer ce dont il pourrait avoir besoin. Il enleva son propre tee-shirt et sentit un regard posé sur lui. — Je crois que tu deviens bleu, nota son ami. — Où ça ? — Partout ? se risqua-t-il à répondre. L'intéressé baissa le regard afin d'inspecter son corps et remarqua qu'il avait effectivement quelques bleus parsemés ici et là. Marco appuya tout doucement sur l'un d'eux, laissant apparaître une grimace de douleur. — J'ai ce qu'il faut pour ça chez moi, je m'en occuperais demain. Il termina d'enfiler son haut, et Jean sauta sur le lit. Il prit l'oreiller à sa droite et le lança sur Marco, en pleine tête. Il grogna pour la forme avant de se laisser tomber sur le lit. Les deux garçons s'allongèrent sous la couette, bien au chaud. Au bout de quelques minutes, Marco ne put s'empêcher de demander une chose à son nouvel ami. — Pourquoi m'as-tu aidé ? — Pourquoi ne l'aurais-je pas fait ? répondit Jean avec un grand sérieux. Tous deux se regardèrent dans le blanc des yeux pendant quelques secondes, avant que le brun ne soit touché par sa spontanéité. Jean n'avait probablement pas réfléchi au moment d'entrer dans cette ruelle. Il l'avait fait par instinct. Il l'avait aidé car c'était normal à ses yeux. Et Marco était réellement émerveillé par ce garçon impulsif, mais juste. Suite à cela, aucun ne parla pendant de longues minutes. Et au bout d'une demi-heure, la pluie se fit entendre, battant les volets. Ce que le garçon redoutait arriva : un coup de tonnerre retentit, lui arrachant un tremblement. Il serra les dents, attendant que le suivant arrive. Mais au lieu de ça, il sentit quelqu'un prendre sa main et la serrer très fort. Il fixa son regard dans les yeux couleurs ambres qui ne le lâchaient pas, et ne sursauta même pas quand vint le bruit sourd. Ce fut ainsi pour tous les autres, et il entendit Jean murmurer dans le noir. — Et maintenant, tu as peur ? Il n'y eut aucune hésitation dans sa voix lorsqu'il lui répondit au moment même où un éclair illumina leurs deux visages d'enfants. — Non. Depuis, ils avaient toujours tout fait ensemble. Marco avait eu la surprise d'être transféré dans la classe de Jean, sa mère ayant apparemment demandé à ce qu'ils aient les mêmes horaires par soucis de facilité. En les reconnaissant dans les couloirs, Jean avait lancé un regard des plus mauvais aux gamins qu'il avait reconnu, et ces derniers étaient restés le plus loin possible de lui. Pour finir, ses parents étaient rentrés quatre jours plus tard. Ils n'avaient fait aucune remarque spécifique sur lui, ne parlant comme à l'habitude que de leur nouveau reportage. Chaque fois que ces derniers partaient plus d'une journée entière, Marco allait chez Jean. La mère de celui-ci avait insisté sur le fait qu'elle n'aimait pas le savoir seul, livré à lui-même. Elle faisait tout pour devenir un pilier important de la vie de ce garçon, afin de lui garantir un équilibre permanent. En à peine quelques mois, les deux enfants étaient devenus les meilleurs amis du monde. Ils s'étaient bien évidement fait d'autres amis, les années passant, et constituaient tous ensemble une joyeuse bande qui ne s'était pas quittée. Cinq ans plus tard, voilà où ils en étaient. Le temps avait passé, et ils avaient tous les deux grandis tant physiquement que mentalement. Mais une chose n'avait pas changé, c'était ce lien qui les reliait. Et ce lien, Marco ne l'aurait changé pour rien au monde.


« L'amour a des dents et ses morsures ne guérissent jamais. »
— Stephen King

Plongé dans un profond sommeil, Jean rêvait. Les sourcils froncés, il tentait de comprendre le sens de ce que son esprit avait inventé. On pouvait l'entendre marmonner divers mots qui n'avaient aucun sens, et gesticuler inlassablement. Complètement absorbé par son rêve, il se retourna brutalement et tomba lamentablement du lit dans lequel il se trouvait. La couette recouvrant encore son corps désormais au sol, il se redressa et tenta vainement d'analyser la situation. Renonçant au bout de quelques secondes à trouver une quelconque logique dans ce qui venait de se passer, il s'allongea et se rendormi à même le sol. Alerté par le bruit, quelqu'un monta les escaliers avant d'entrer sur la scène d'un drôle de spectacle. Marco eut envie d'éclater de rire et de se lamenter à la fois lorsqu'il vit Jean se relever pour se rendormir immédiatement. Son ami était un bien trop gros dormeur qui parlait et gesticulait dans tous les sens lorsqu'il était perdu dans un rêve. Il était pour ainsi dire extrêmement comique sans qu'il ne s'en rende compte. Néanmoins les deux garçons n'avaient pas de temps à perdre, ils étaient déjà bien trop en retard. — Jean, réveille-toi ! — C'est la guerre ? entendit-il marmonner. — Bien sûr que non ! — Tant mieux. Et il sombra à nouveau dans le sommeil. Marco soupira, avant d'examiner pendant quelques secondes le contenu de la penderie et d'y piocher de quoi s'habiller. Il lança les vêtements choisis à la hâte sur la masse qui se trouvait encore au lit — ou plutôt, au pied du lit. Il eut droit à un grognement en retour, et jeta un œil à la pendule. Pressant une dernière fois son ami, il descendit les marches rapidement. Saluant au passage la maîtresse de maison qui sortait à l'instant pour se rendre au travail, il prit la salle de bain du bas. Au bout de quelques minutes, il sortit et entendit Jean descendre les escaliers, parfaitement réveillé pour le coup. Pendant que ce dernier pestait contre ses lacets, il attrapa son sac et prit au passage deux clémentines. Quelques secondes plus tard, ils étaient en train de marcher d'un pas vif en direction de leur lycée, qui n'était heureusement pas très loin. Jean avait la fâcheuse habitude de rester au lit jusqu'à la toute dernière seconde et c'était un grand contre-la-montre qui se jouait chaque jour. Une fois arrivés, ils soufflèrent en comprenant qu'ils avaient un cours d'histoire au sixième étage. Les deux garçons se lancèrent un regard lourd de sens avant que Jean n'entame un décompte. Celui-ci atteignant zéro, ils s'élancèrent dans les escaliers alors même que la dernière sonnerie retentissait. Ils atteignirent le dernier étage, la respiration saccadée et le visage complètement rouge. Marco se précipita vers leur classe, dont l'enseignant s'apprêtait à refermer la porte. — Monsieur Shadis ! Comment vous portez-vous par cette belle journée ? — Bodt. Pourquoi cela ne m'étonne-t-il pas ? Et où se trouve donc votre ami Kirschtein ? demanda le professeur, les sourcils éternellement froncés. — Oh, il est légèrement occupé à mourir contre le mur d'en face. Jean avait effectivement du mal à reprendre son souffle après cette course effrénée qu'il avait d'ailleurs perdue. Acceptés en cours in extremis par leur professeur le plus strict, ils s'autorisèrent à souffler bruyamment. Pour la sixième année consécutive, les deux meilleurs amis étaient encore dans la même classe, à leur plus grande joie. Ils en étaient à leur deuxième année de lycée, en première. Le bac de français pesait sur leurs fragiles épaules, et les devoirs pleuvaient depuis le début de l'année. Tandis que Marco écoutait le cours, comme à son habitude, Jean regardait régulièrement d'un air distrait par la fenêtre. Peu de cours le passionnaient, et sa tendance à la distraction ne l'aidait guère. La matinée se déroula malgré tout rapidement, et ils passèrent l'heure du repas en la compagnie d'une bonne partie de la bande. Ils n'était pas tous dans la même classe, certains du groupe étaient déjà en dernière année, et la pause du midi était le moment où ils passaient ce temps tous ensemble quand leur emploi du temps le permettait. Il manquait aujourd'hui Sasha et Connie, les éternels affamés, ainsi qu'un groupe de terminales avec qui Eren s'entendait bien. À sa droite se trouvait Mikasa, qui écoutait sans trop y croire le discours d'Historia sur la mode végan. Comme pour illustrer ses pensées sans avoir à parler, elle planta sa fourchette dans sa cuisse de poulet. Marco suivit le regard de Jean qui, comme bien souvent, était fixé sur la belle japonaise qui ne lâchait pas Eren d'un cheveu. Au plus profond de lui, il soupira longuement, mais n'en laissa rien paraître. Une fois les cours de l'après-midi terminés, ils se dépêchèrent de sortir, encore plus pressés que les petits secondes. Courant littéralement dans les escaliers, ils s'attirèrent les regards de quelques centaines de camarades en riant. Les deux garçons prirent ensuite la direction de la maison de Jean. Une fois entrés, Marco prépara deux tasses de chocolat chaud ainsi qu'une boîte de gâteaux trouvée dans le placard, et ils se mirent sur la table du salon pour faire leurs devoirs. Tandis que l'un les termina rapidement, l'autre fronçait les sourcils devant un problème. — Je crois que je comprend plus le chinois que les sciences, déclara ce dernier, perplexe. Après avoir expliqué rapidement et simplement à son ami la formule qu'il n'arrivait pas à assimiler, Marco se laissa tomber sur le canapé et ouvrit l'application Netflix sur la télévision. Défilant rapidement les nombreux programmes disponibles, il s'arrêta sur l'un des résumés avant de lancer. Se mettant à l'aise, il sentit un poids s'appuyer sur le dossier du canapé. — C'est de l'animation japonaise ? Les dessins m'ont l'air particuliers, remarqua Jean. — Devilman Crybaby ou le plus gros succès de deux mille dix-huit. Crois-moi, c'est très particulier. — Dans quel sens ? — Tu verras par toi-même, lui répondit-il avec un sourire sadique. L'envie de traumatiser son ami avec cette œuvre étonnante et psychologique le prenait soudain. Curieux, celui-ci se laissa tomber à ses côtés sur le canapé. Ils regardèrent l'écran en silence, captivés par les premiers instants du récit, quand une masse se fit sentir sur son épaule. Un sourire naquît sur ses lèvres lorsqu'il devina les cheveux châtains qui lui chatouillaient le creux du cou. S'abstenant de réflexions, il préféra garder le silence afin de rester dans cette position un peu plus longtemps encore. Au fur et à mesure que les épisodes défilaient, Jean était passé de l'étonnement à la stupeur, en passant par le dégoût et une remise en question de la société et des médias. Ils s'arrêtent néanmoins au bout de deux bonnes heures de visionnage, prévoyant l'arrivée de la mère du garçon. Peu après vingt heures, Madame Kirschtein rentra effectivement de son travail. Elle était infirmière à l'hôpital et travaillait aujourd'hui de jour, mais il lui arrivait de faire des horaires un peu farfelus, bien qu'elle s'arrangeait toujours afin de pouvoir voir son fils quelques heures dans la journée. Alors qu'elle tourna le regard vers eux, Marco mit un doigt sur sa bouche, désignant Jean qui dormait sur son épaule depuis une petite quinzaine de minutes. Souriant à la vue de son fils endormi, elle s'affaira à la préparation du dîner, les laissant dans le salon. De son côté, le jeune garçon n'osait pas bouger de peur de réveiller son ami qui avait prit appui sur lui. Posant un regard doux sur celui-ci, il se mordit la lèvre inférieure, et ne put s'empêcher de tendre sa main afin de caresser ses cheveux. Il soupira longuement. Depuis qu'il avait réussit à accepter ses propres sentiments, la situation n'en était pas forcément plus facile. Car Marco savait parfaitement que l'affection qu'il éprouvait pour Jean n'était pas purement amicale. Cette attirance qu'il ressentait pour lui était le plus fort des sentiments qu'il n'avait jamais connu, c'était quelque chose de puissant et de profond, quelque chose qu'il pouvait sentir vivre en lui. Il n'avait pas choisi de tomber amoureux, mais il était tombé pour lui depuis bien trop longtemps pour pouvoir nier qu'il l'aimait.


Le jour où Marco avait fini par tout raconter à Jean, à propos du harcèlement qu'il avait subit, il l'avait compris. Le garçon n'avait jamais eu le courage de le faire plus tôt, il lui aura fallu des années pour parvenir à apposer des mots sur cette expérience qui constituait un véritable traumatisme malgré le temps qui passait. À vrai dire, il avait longtemps craint les regards de pitié qu'on risquait de lui lancer s'il venait à se dévoiler. Mais il savait que Jean n'aurait jamais ce genre de regard. Alors qu'il parlait, il avait tout fait pour garder contenance et ne pas pleurer devant lui. Il ne voulait pas avoir l'air faible devant celui qui avait été son héros. Il avait serré les poings de toutes ses forces, la douleur l'aidant à refouler les larmes qui menaçaient de rouler le long de ses joues parsemées de taches de rousseurs. Quand il termina, le silence s'était installé pendant quelques secondes. Aucun ne savait réellement comment ils étaient supposés réagir après ces déclarations. Marco s'était presque fait à l'idée d'un rejet, il ne s'attendait pas à être réconforté ou quoi que ce soit d'autre. On lui avait longtemps répété qu'il n'était rien, et ce mot s'était peu à peu encré dans son esprit, tel un parasite. Mais il avait senti deux bras l'attirer contre lui, et il s'était laissé enlacer dans l'étreinte réconfortante de son ami. Le bruit de ses sanglots avait brisé le silence par à-coups, alors qu'il mettait enfin ses sentiments à découvert. À ce moment précis, il avait ressenti quelque chose de différent, de nouveau, de plus fort. Il s'était senti terriblement bien, et à sa place dans le creux de ses bras qu'il n'aurait jamais voulu quitter. Il se fit la remarque qu'il appréciait chaque instant passé avec Jean, qu'il aimait chacun de ses sourires. Une fois, il était passé devant une glace, et il l'avait vu : il rougissait. Il avait d'abord tenté d'ignorer ce qui se passait dans sa tête et son cœur, tenté d'ignorer ses rougeurs et son attirance, mais il avait fini se faire une raison assez rapidement. Marco savait parfaitement quel effet lui faisait le garçon, se mentir à lui-même aurait été vain. Il n'aurait pas pu déterminer depuis combien de temps il ressentait toutes ces choses. Elles étaient certainement là depuis un long moment, enfouies au fond de lui, à peine cachées. Il n'avait pas su remarquer les signes avant-coureurs, il s'était laissé entraîner les yeux fermés et avait repris conscience dans une bulle en forme de cœur. Un cocon doux et chaleureux, qui lui garantissait la tendresse qu'il avait toujours quémandé, enfant, sans jamais la recevoir. Jean lui apportait de la stabilité, il était la personne dont il avait besoin à ses côtés pour que son monde tourne. Sans lui, tout s'écroulerait, et lui avec. Marco se fit la réflexion qu'il devait être extrêmement rouge et doté d'un sourire étrangement niais. Rougissant d'autant plus à s'imaginer son visage actuel, il remonta lentement la couverture qui avait glissé jusqu'aux épaules de Jean, puis reposa sa main sur ses cheveux en continuant de les caresser machinalement. Sa respiration régulière accompagnait son corps qui se soulevait à son rythme, il pouvait la sentir s'échouer dans son cou comme une légère caresse. Il aurait apprécié rester ainsi encore longtemps, mais il dû se résoudre à réveiller son ami. N'arrêtant pas pour autant de caresser ses cheveux, il l'appela doucement. Il vit ses yeux se plisser, et ses paupières se soulever dans une moue adorable. — Et maintenant, c'est la guerre ? bougonna le dormeur. — Pas encore. — À table ! les appela Marie au même moment. Encore à moitié endormi, Jean se redressa et s'étira, enlevant sa tête de l'épaule qui l'avait accueilli, au grand regret de son propriétaire. Une fois leur dîner avalé — une délicieuse salade de chèvre-chauds — et s'être préparés, ils se mirent sous les couvertures. Même après toutes ses années, ils dormaient toujours tous les deux dans le grand lit de Jean. Marco avait en effet pour habitude de faire de mauvais cauchemars, la nuit, et la présence de quelqu'un juste à côté de lui aidait beaucoup à les calmer. D'un commun accord, les deux garçons décidèrent de terminer la série qu'ils avaient commencée un peu plus tôt. Jean alluma sa tablette, et mit l'épisode suivant, notant qu'il n'en restait que quatre, soit une bonne heure de visionnage. Contre toutes attentes, celui-ci regarda l'anime avec une réelle attention et sembla l'apprécier, malgré son côté déroutant. Il ne remarqua pas que le regard de son ami était bien souvent fixé sur lui au lieu d'observer l'écran. Dans sa tête, Marco imaginait encore une fois les scénarios qui s'offraient à lui, si jamais il décidait d'avouer ce qu'il ressentait à celui qu'il aimait. La probabilité que ses sentiments soient réciproques était une donnée inconnue sur laquelle il n'osait pas spéculer. Marco ne lui avait connu qu'un seul amour, celui-ci étant à sens unique depuis des années. Dès le collège, il avait repéré Mikasa Ackerman, jeune fille brune aux origines asiatiques. Depuis ce coup de foudre, il avait multiplié les demandes afin qu'elle sorte avec lui, mais il s'était toujours pris de beaux et magnifiques râteaux. Au début de cette drôle d'obsession, la jeune fille avait été amusée de le voir se plier en quatre, mais à force, c'était devenu lassant et elle le rembarrait avant même qu'il n'ouvre la bouche. Malgré sa position délicate vis-à-vis de la jeune fille, Marco n'avait jamais été jaloux de Mikasa. Ce n'était en rien de sa faute, après tout. Elle était jolie, intelligente et doté d'un fort caractère qui faisait d'elle une personne tout à fait respectable et agréable lorsqu'elle le voulait. Face à Jean, il était néanmoins envieux. Le garçon n'avait aucune gêne à faire des choses comme se déclarer, et persévérer malgré les échecs. Il avait toujours été ainsi, dès qu'il voulait obtenir quelque chose, il essayait d'atteindre son objectif par tous les moyens possibles, ne fléchissant jamais. Sa détermination et sa persévérance étaient toutes deux incroyables. Cet aspect de sa personnalité pouvait se révéler inquiétant, mais pour Marco n'avait jamais possédé l'une ou l'autre, c'était quelque chose d'incroyable. Son enfance n'avait évidement pas aidé dans cette voie, le rendant plutôt vulnérable aux remarques et fort sensible. Il avait toujours eu pour habitude de garder ses problèmes et ses secrets au fond de lui, sans jamais les laisser sortir. Malgré tout, auprès de Jean, il arrivait à trouver de la force, une force qu'il ne possédait pas il y a plusieurs années. Il savait qu'il n'était plus le même, et qu'il le lui devait. S'il arrivait encore à garder la tête haute aujourd'hui, c'était grâce à lui. Jean ne devait pas disparaître de sa vie, auquel cas il en disparaîtrait lui-même. Il refusait de tirer un trait sur le passé qu'ils avaient partagé, même si cela signifiait qu'il allait devoir tracer une croix sur l'avenir qu'il aurait souhaité. Ses sentiments allaient donc devoir attendre bien sagement, enfuis au plus profond de son cœur impénétrable.


Le lendemain, à la sortie des cours, Marco partit seul, et chez lui. Ses géniteurs rentraient le soir même, dans une heure ou deux selon le possible retard de leur avion en provenance d'un pays dont il avait délibérément oublié le nom. Les revoir ne l'enchantait pas plus que cela l'ennuyait, il avait appris à les considérer de la même façon que ceux-ci le faisait : sans leur témoigner le moindre intérêt. Ce n'était donc pas pour cette raison qu'il était légèrement irrité, mais pour une cause tout autre. Il avait en effet aperçu, avant de partir, Jean se diriger vers Mikasa avec l'air qu'il lui connaissait bien. Celui qu'il avait quand il lui déclarait pour la énième fois qu'il l'aimait. Autrement dit, Marco était très tendu en cette fin d'après-midi qu'il pressentait très mauvaise. Demain, il allait devoir faire face à un Jean relativement dépité, déçu de la réponse de celle qu'il convoitait. Encore une fois, il serait là pour ramasser les quelques morceaux de lui qui se briseraient, avant de le voir s'élancer à nouveau dans cette obsession insensée. Le voir se heurter en permanence au même mur le rendait naturellement triste, mais que pouvait-il bien y faire ? Son ami pourrait encore se faire rejeter un bon nombre de fois à l'avenir, mais rien ne semblait le faire reculer. Marco soupira bruyamment, trouvant cette situation extrêmement désagréable. Arrivant enfin chez lui, il s'engouffra dans l'habitacle et monta directement s'enfermer dans sa chambre. Ses géniteurs étaient supposés rentrer ce jour, et il n'avait aucune envie de les voir plus que nécessaire. S'il aurait eu à qualifier sa relation avec ceux-ci, il aurait parlé de relation à distance. Des milliers de kilomètres pouvaient le séparer de leurs corps comme leurs esprits, il n'avait jamais eu le sentiment qu'ils aient été présents à ses côtés. Les relations à distance sont compliquées, et nécessitent une implication pleine des deux parties, parfois même des sacrifices. Gabriel et Amélie Bodt n'avaient jamais rien fait de tel. Et une forte rupture entre eux s'était rapidement opérée dans son enfance. Il ne lui restait aucun souvenir d'une réelle vie de famille, ainsi Marco supposait qu'ils n'en avait pas connue. Même lorsqu'il n'était qu'un bébé, c'était une nourrisse qui s'était occupé de lui, et non ses géniteurs. Ceux-ci ne l'avaient même pas élevé, comment aurait-il pu les considérer comme son père ou sa mère ? Cela faisait plus de dix ans qu'il ne les avait pas appelé papa ou maman. Ces termes lui paraissaient complètement hors de contexte. Pour Marco, ses parents biologiques n'étaient rien d'autre que ses géniteurs, ils n'avaient fait que lui donner la vie, rien de plus. Enfant, il n'avait pas compris la situation. Supposant à tort qu'il avait déplu à ses parents, il avait tout fait pour devenir un fils exemplaire. Plus que tout au monde, il désirait être aimé par ceux qui lui avaient donné la vie. Le garçon avait redoublé d'efforts dans son apprentissage. C'était le sourire aux lèvres qu'il tendait son bulletin à ses géniteurs, mais ceux-ci ne lui avaient jamais dit qu'ils étaient fiers de ses efforts. Cette folie de leur plaire lui passa ainsi bien peu de temps après, quand il réalisa que ceux-ci ne l'aimaient tout simplement pas et qu'il ne pourrait probablement pas changer ce fait. Il n'était qu'un enfant, mais il savait déjà que l'humain était un étrange spécimen et que ses parents l'étaient encore plus que les autres. Malgré tout, cette révélation n'avait pas changé sa curiosité. Sachant déjà lire et écrire avant ses six ans, il s'était immédiatement plongé dans la lecture. Les romans historiques avaient été ses préférés, suivit de près par le genre policier. Quelques années plus tard, il avait également découvert les plateformes qui proposaient du contenu vidéo, sur lesquelles il avait passé un nombre exorbitant d'heures. Tous les sujets y passèrent : actualités, comique, musique, débats, leçons, et bien d'autres. Il avait ainsi acquit une culture générale bien plus riche que celle de ses camarades, et surtout, une opinion propre du monde qui l'entourait. Malheureusement, même avec toute la connaissance du monde, il était bien difficile pour un enfant de comprendre pourquoi ses propres parents ne l'aimaient pas. Le claquement bruyant de la porte d'entrée le fit lever les yeux du livre dans lequel il s'était plongé, et il se prépara mentalement à la vue prochaine et inévitable de ses géniteurs. Il soupira longuement, et quand quatre coups furent toqués à sa porte, c'est avec lassitude qu'il autorisa l'intrus à entrer. La silhouette de son paternel se dessina dans l'encadrement, et il se força à le regarder dans les yeux. Il avait prit pour habitude de les regarder en face, de façon relativement insolente, espérant malgré tout un jour leur faire réaliser son existence. Le léger sourire que lui adressa Gabriel le décrispa. — Salut, fiston. On va passer à table. — D'accord. Et la conversation s'arrêta là, alors que le garçon se levait pour le suivre dans la salle à manger. Leurs échanges n'étaient jamais bien longs ou même simplement intéressants, mais étrangement ils étaient présents. Marco n'était pas proche de ses géniteurs, mais il ne pouvait dénier que son paternel montrait plus d'attention à son égard. C'était lui qui lui parlait le plus, bien que cela ne représentait que quelques phrases à la fois. Lorsqu'ils rentraient chez eux, il venait toujours dans sa chambre, comme pour vérifier qu'il était encore bien là, qu'il n'était pas parti. Attablé en face de sa génitrice, il se fit l'amère réflexion que ce n'était pas du tout son cas. Amélie Chevalier-Bodt agissait constamment comme s'il ne vivait réellement pas avec eux. D'une certaine manière, Marco avait le sentiment que celle-ci évitait tout contact avec lui : ses yeux glissaient sur l'espace qu'il occupait sans jamais croiser son regard. Même après toutes ces années passées à étudier le comportement de ses géniteurs, il n'avait toujours pas compris les raisons de leurs agissements. Pourquoi sa mère l'ignorait-elle ? Pourquoi son père avait-il tant de retenues ? Il n'aurait su dire pourquoi, mais il sentait parfois le poids d'un regard sur lui. Il avait tenté à plusieurs reprises de comprendre d'où venait cette impression de puissant malaise qui rodait dans cette maison, mais il n'avait jamais réussi à prendre quelqu'un en faute. Cette famille avait des secrets, il le sentait bien. Et visiblement, il était le seul à ne pas être au courant. À bien y penser, peut-être fallait-il mieux ne pas savoir ce dont on l'accusait, ou ce dont on le protégeait. Il avait plusieurs fois spéculé sur le sujet. Lorsqu'il n'était qu'un enfant, il s'imaginait qu'il avait été abandonné sur terre par ses véritables parents qui étaient les souverains d'une lointaine galaxie. L'imagination est sans limite quand les questions qui justifient notre existence viennent à manquer. Même en grandissant, il devait bien avouer qu'il avait encore le très mince espoir que ce rêve d'enfant se révèle vrai. Ainsi, il s'empêchait de penser à d'autres hypothèses, bien souvent plus déplaisantes. Il était plus de vingt-et-une heure lorsque Marco se redressa brusquement. Il frotta son visage encore endormi, réalisant qu'il s'était une nouvelle fois assoupi en plein travail. Cela lui arrivait régulièrement depuis quelques semaines, il avait bien du mal à gérer les multiples exposés et biographies qu'on lui demandait de faire, tout en dormant suffisamment. Un bruit sourd se fit entendre contre la fenêtre, et il fronça les sourcils en comprenant que c'était ce qui l'avait probablement réveillé. Se levant difficilement, il se dirigea vers la fenêtre qu'il ouvrit et observa au dehors qui pouvait bien faire une chose aussi bête. Ce fut une très mauvaise idée, puisqu'il se prit un petit cailloux en plein sur le front. Lâchant un juron, il entendit quelqu'un pouffer en tentant vainement de retenir un rire. L'intrus s'avança finalement de sorte à pouvoir être vu, et Marco souffla, reconnaissant son attaquant. — Lancer des cailloux aux fenêtres, franchement. M'appeler n'aurait-il pas été plus simple ? — J'ai pourtant essayé une bonne douzaine de fois, sans résultat. Marco se rappela qu'il éteignait toujours son téléphone lorsqu'il faisait des recherches sur son ordinateur. Il leva les yeux au ciel, relativement soulagé que le carreau de sa fenêtre ne soit pas cassé ou rayé. Il aurait eu bien du mal à justifier cela auprès de ses géniteurs. Jean eut à attendre quelques minutes, le temps pour que son complice parte chercher la corde à nœuds qu'ils utilisaient pour passer par le balcon. Après l'avoir solidement attachée aux barreaux, l'invité surprise se mit à l'escalader avec une aisance à peine simulée. Ils utilisaient cette technique depuis des années maintenant, Jean n'aimant pas se retrouver en face des parents de son ami. Ces derniers n'étaient probablement pas sans ignorer qu'ils leur arrivait fréquemment de se retrouver en cachette de cette manière. Son paternel les avait en effet surpris à quelques reprises, mais il n'avait jamais prononcée aucune remarque. Marco eut à peine le temps de se tourner vers son ami que celui-ci le saisit par les épaules et planta son regard dans le sien. Le garçon resta cloué sur place, ne comprenant décidément rien à la situation. La proximité qu'ils partageait n'aidait par ailleurs en rien à une analyse claire et nette des événements. Jean le fixait avec une étrange puissance, et il commença à bégayer des mots incohérents très rapidement, son cerveau était en pleine overdose. Il n'eut pas le temps de raconter plus de bêtises qu'il se fit couper la parole par son ami étonnamment heureux. — Elle a dit oui. Son interlocuteur resta comme paralysé pendant les secondes qui suivirent. De quoi pouvait-il bien parler ? Marco avait l'impression qu'il lui manquait plusieurs éléments pour comprendre ce qu'on essayait de lui dire. Un énorme point d'interrogation devait s'être matérialisé au-dessus de sa tête marquée par l'incompréhension, si bien que voyant qu'il ne réagissait pas de la manière estompée, Jean précisa avec un grand sourire sa pensée. — Mikasa. Mikasa a dit oui. On sort ensemble ! s'exclama-t-il, complètement excité. Marco se demandait si Jean l'avait lui aussi entendu, le bruit qu'avait fait son cœur en se brisant.


« J'étais si près de toi que j'ai froid près des autres. »
— Paul Éluard

> date : mi-octobre

Marco se réveilla difficilement. Sa chambre était plongée dans le noir, et pourtant son insupportable réveil venait bel et bien de sonner. Cherchant à tâtons le maudit objet afin de l'éteindre et de s'informer de l'heure, il grogna en remarquant qu'il était déjà temps de se lever. À cette période de l'année, le soleil se faisait bien long à se montrer. Le garçon soupira, tout en se massant les tempes. Tout au long de la nuit, il n'avait fait que rêver et se réveiller, avant de recommencer. S'il appréciait l'imagination débordante dont il était doté, il venait à la détester par moment. Tout en se dirigeant vers la salle de bain, il attrapa des vêtements qui traînaient là sans réellement prêter attention à ce qu'il avait pris. Il réalisa après sa douche que la pile était constituée d'une chaussette probablement sale, d'un pantalon rouge et de trois tee-shirts dont il ignorait l'existence. Après avoir dégoté un caleçon dans un tiroir et un sweat-shirt noir sur sa chaise de bureau, il pût enfin s'habiller. Alors qu'il quittait la salle de bain, le miroir lui renvoya son reflet, et il remarqua en baillant qu'il avait l'air exténué — chose qui était vraie. Il se passa rageusement de l'eau froide sur le visage, avant de claquer ses mains sur ses joues. — Allez Marco, ordonna-t-il à son pâle reflet, reprends-toi bon sang. Dire qu'il vivait mal la situation était un euphémisme. Il n'en dormait pas la nuit, rêvant encore et encore du moment où Jean lui avait dit ces quelques mots. Chaque seconde passée depuis avait été marquée au fer rouge sur son cœur fragile. Il ne supportait pas les mots qui se répétaient dans son esprit, il ne supportait pas cette révélation qui hantait ses nuits. Le matin même, Jean s'était rendu au lycée étonnamment tôt et avec un enthousiasme non dissimulé. Celui-ci avait fait un signe à Marco, levant les deux pouces en l'air, avant d'aller à la rencontre de sa désormais petite-amie. S'il n'arrivait pas tant à y croire depuis que son ami le lui avait annoncé, il fut frappé de plein fouet par cette réalité improbable. Depuis deux semaines, les deux jeunes gens s'affichaient ensemble. Tout le monde avait été surpris de cette proximité soudainement acceptée par Mikasa. Les déclarations vaines mais nombreuses de Jean n'étaient un secret pour personne, elles constituaient même un drôle de spectacle que certains se plaisaient à observer. Mais la vue des deux adolescents et de leurs doigts entremêlés constituait désormais un tout nouveau sujet de rumeurs. Jean et Mikasa sortaient ensemble, pouvait-on entendre murmurer à leur passage. Marco savait qu'il n'avait aucun droit de propriété quelconque sur son ami. Il en était terriblement amoureux, mais avait bien trop peur de le lui avouer. Il avait toujours su que Jean aurait des amours autre que celui dont il rêvait, il n'était pas fou. L'attirance que celui-ci éprouvait pour Mikasa était certes douloureuse, mais savoir qu'il n'était pas réciproque était presque un soulagement pour le garçon : ainsi, l'objet de son désir restait seul. Marco n'était pas sans ignorer que le voir en la compagnie d'un autre lui ferait énormément de peine, l'obsession de son ami pour la jeune japonaise lui profitait donc, dans un sens. Mais jamais, au grand jamais, il n'aurait pu penser que cette dernière accepterait un jour ses avances. Mikasa avait toujours rejeté Jean, alors pourquoi aurait-elle changé d'avis si subitement ? Marco avait beau se démener, retourner cette question dans tous les sens, il ne comprenait décidément pas. C'était tout simplement impossible et insensé, il n'y avait aucune logique dans cette relation. Toutes ces contradictions lui donnaient mal à la tête, mais cette douleur n'était rien face à celle qu'il ressentait au niveau de son cœur. C'était comme si quelque chose était tombé dans son être. Quelque chose d'important, qui s'était brutalement brisé dans un sanglot déchirant. Le soir, il rentrait seul. Ne prenant pas la peine de saluer ses géniteurs, il montait directement dans sa chambre et claquait systématiquement la porte sans même s'en rendre compte. Il se laissait tomber sur le lit, et restait parfois sans bouger, à contempler son plafond blanc. Il loupait certains repas, oubliant simplement de les prendre ou n'ayant pas faim la plupart du temps. Ses yeux étaient fixés sur un point inaccessible, mais son esprit tournait en rond, comme un lion en cage, cherchant désespérément la clé qui le libérerait. Il avait toujours eu besoin de trouver une justification à toute chose, mais maintenant plus que jamais, il avait besoin d'une réponse. Habituellement, les deux amis se retrouvaient toujours le week-end. Pour faire toutes sortes de choses, parfois même rien en particulier. Le simple fait d'être ensemble était suffisant, c'était devenu à la longue une parfaite normalité de leur quotidien. Ils ne passaient jamais plus de quelques heures éloignés, et ne s'étaient pour autant jamais lassé l'un de l'autre. Ils étaient ainsi, depuis des années. Mais le samedi qui avait suivit le début de sa relation, Jean était sorti avec Mikasa. Le brun s'en était douté, c'était un comportement parfaitement logique, néanmoins il avait tout de même ressenti un pincement au cœur. Le dimanche, il était venu chez Marco, et n'avait fait que parler de cette fameuse journée. À partir de ce moment-là, il réalisa de plus en plus de choses. Il découvrait qu'il était encore loin de se douter de l'importance qu'avait Jean dans sa vie. Le week-end qui avait suivi, il avait décliné poliment les invitations de son ami, prétextant des devoirs à finir, des livres à acheter, et un tas d'autres choses qu'il n'avait de toute manière pas prévu de faire. La lâcheté dont il avait fait preuve le dégouttait au plus haut point, mais il n'aurait pas pu supporter de rester avec le garçon qu'il aimait, tout en l'entendant parler d'une autre. Rien que le fait de ne pas le voir pendant deux jours arrivait à lui mettre le moral à néant. C'était avec un rire jaune qu'il se traitait de pathétique garçon amoureux devant son miroir. Ses deux géniteurs ne s'inquiétèrent pas tellement de l'état de leur fils. Ils n'étaient pas du genre à poser des questions indiscrètes, c'était l'une de leur qualité comme leur pire défaut. Ceux-ci lui firent même part de leur prochain voyage qu'ils étaient déjà en train de planifier, et qui se déroulerait dans quelques semaines. Ils ne prêtèrent pas attention à l'inintérêt du plus jeune, qui sortit de table, son assiette à peine entamée. Aucun d'eux ne fit de remarque, et c'était tant mieux, car il n'avait pas le courage de se prendre la tête avec ces personnes-là en particulier. Au moins, avec de tels parents, il n'avait pas à se justifier de ses actes, étant donné qu'ils s'en fichaient éperdument. C'est pourquoi Marco fut extrêmement surprit lorsque son paternel entra dans sa chambre, un soir, avec une drôle d'expression sur le visage. Il demanda la permission de s'asseoir, et son fils acquiesça, curieux malgré lui de comprendre les raisons de sa présence ici. La situation devint rapidement très gênante, et fort étrange, marquée par un silence de plomb. Le garçon nota que Gabriel était quelque peu mal à l'aise : il jouait inconsciemment avec ses doigts qu'il observait avec une drôle de fascination soudaine. Au bout de plusieurs secondes qui parurent semblables à une éternité, l'adulte prit enfin la parole. — Tu vas bien ? Marco crut s'étouffer avec l'air qu'il respirait tant la question était hors de contexte. C'était une phrase que certains entendaient probablement de façon quotidienne, surtout venant de leurs parents, mais ses parents à lui étaient loin de se préoccuper de ce genre de détails. Il se demanda ce qui pouvait bien pousser son père à venir discuter avec lui, et plus étrange encore, à lui demander comment se portait-il. Le garçon fut tellement occupé à analyser ce qui se déroulait sous ses yeux qu'il n'était pas sûr d'avoir répondu à la question posée. Il se contenta juste de rester là, les bras ballants, ses sourcils froncés trahissant son incompréhension. Lorsque son paternel releva la tête et croisa le regard de son garçon, il eut un étrange sourire. Lentement, il approcha son bras et le posa sur l'épaule de son vis-à-vis, la tapotant maladroitement. Il se leva enfin du lit, et quitta la pièce sans un mot. Et même si cela n'avait aucun sens pour lui, Marco avait l'impression d'avoir eu en face de lui un homme profondément triste.


En ce triste lundi, le ciel était terriblement gris. C'était à peine si quelques rayons parvenaient à traverser l'imposante couche nuageuse, tant celle-ci était dense. Le temps avait quelque chose de maussade, et les nuages commençaient lentement à pleurer. De la fenêtre de son cours de philosophie, Marco observait avec un air las les gouttes qui venaient s'échouer puis rouler contre la vitre. Il ferma les yeux un instant, et savoura le bruit de la pluie qu'il aimait tant. En restant ainsi, à écouter ce son qui se mêlait aux divagations de son professeur sur les pouvoirs de la parole, il aurait pu tout oublier, et s'abandonner à une autre vie. Ce fut sans compter sur la présence de la personne à ses côtés qui lui murmura à l'oreille une phrase qui le fit frissonner. — Ne regarde pas en bas. Sortant de ses songes, il tourna la tête vers Bertholdt, assis à côté de lui. Le sourire gêné qu'il afficha ne laissa aucun doute pour Marco : il y avait là quelque chose, ou quelqu'un, qu'il lui valait mieux ne pas voir. Il poussa un long soupir, et rougit légèrement en réalisant qu'il ne l'avait pas dissimulé à son ami. Au bout de quelques secondes de silence, il osa enfin tourner la tête dans sa direction, un sourire triste sur le visage. — Tu l'as remarqué, n'est-ce pas ? Son interlocuteur ne répondit pas, mais Marco savait pertinemment qu'il avait réussi à lire en lui depuis un long moment déjà. Bertholdt était quelqu'un de très discret, et de très gentil. Mais surtout, il était extrêmement observateur. Marco se doutait bien que ses cernes étaient de plus en plus marquées depuis quelques semaines, et qu'il n'y avait pas besoin d'être un devin pour en comprendre la raison. Il se passa une main dans les cheveux, avant de se masser légèrement les tempes. Son esprit était en effusion, et ce chamboulement intérieur lui donnait de fortes migraines. — Qu'est-ce que tu comptes faire ? lui demanda néanmoins Bertholdt. — Rien, souffla-t-il. — Tu ne risques pas de le regretter ? Il rouvrit les yeux en soupirant. Il n'avait pas l'intention de faire quoi que ce soit, quand bien même aurait-il pu faire quelque chose. Il avait toujours été un être passif, observant les choses se dérouler sans jamais y participer réellement. Il avait toujours été un membre du décor de sa propre vie, comment aurait-il pu, en quelques semaines, en devenir l'acteur principal ? Le devant de la scène n'était pas fait pour lui, il s'était jusque-là contenté d'observer depuis les coulisses. Affirmer qu'il aimait que les choses soient ainsi serait un indiscutable mensonge, mais c'était toujours bien plus simple pour lui de prétendre aller bien que de s'exprimer et de faire pleinement confiance à quelqu'un. Le cours se terminait, et Marco s'empressa de ranger ses affaires afin de quitter la salle au plus vite. Il détestait la tournure que prenaient ses pensées, et vers où son ami tentait de les orienter. S'il restait ici une seconde de plus, il avait le sentiment qu'il ne tarderait pas à craquer. Bertholdt comprit rapidement les intentions de celui-ci, mais ne paru pas pour autant décidé à le laisser s'enfuir de la sorte. À peine la porte passée, il le vit descendre les escaliers à toute allure. Prenant lui aussi cette direction, il s'élança à sa suite, bien décidé à lui faire ouvrir les yeux une bonne fois pour toute. Arrivé dehors, il put observer que la pluie continuait toujours de tomber à torrents. Cela ne l'arrêta pas le moins du monde, même s'il manqua de tomber dans les escaliers trempés. Lorsqu'il parvint enfin à rattraper Marco, il lui saisit brusquement le bras, forçant la confrontation. — Ose me dire que cette situation te convient ! — ÉVIDEMENT QUE NON ! Il avait crié avec rage cette dernière phrase, et éclata immédiatement en sanglots. Son ami fut surpris, et hésita sur l'attitude à adopter, avant de tout simplement le prendre dans ses bras. Il sentit le corps de Marco se crisper, avant que celui-ci ne se calme lorsqu'il lui caressa doucement les cheveux. Ils restèrent dans cette position pendant quelques minutes, alors que les gouttes d'eau s'écrasaient par milliers sur leurs têtes. Une fois les soubresauts du garçon atténués, Bertholdt jugea qu'un endroit sec s'imposait. — Viens, lui dit-il doucement, on va discuter un peu à l'abri. Marco se laissa emmener par le plus grand jusqu'au CDI de leur lycée, où il n'y avait heureusement que très peu d'élèves à cette heure-ci. Après s'être débarrassé de leurs manteaux trempés sur une chaise, ils s'installèrent dans les sièges usés, à l'abri de la pluie comme des regards. Bertholdt sembla hésiter, mais choisit finalement de ne rien dire. Son ami n'avait pas besoin qu'on lui dicte sa conduite, il risquait de le prendre comme un reproche plutôt qu'un conseil. Ce dont il avait besoin, c'était d'une personne à qui parler, d'une oreille qui l'écouterait. À côté de lui, Marco était visiblement mal à l'aise. Ses cheveux mouillés ondulaient devant ses yeux, et il jouait avec les phalanges de ses doigts. Ce fut au bout d'un long moment passé dans le silence qu'il commença maladroitement à parler, d'une voix presque inaudible. — Je suis vraiment un imbécile, n'est-pas ? — Ce n'est pas vrai, lui répondit-il d'un ton doux, et tu le sais. Marco se mordit l'intérieur de la joue. En ce moment, il n'était plus sûr de rien. Et ce n'était certainement pas maintenant qu'il allait dévoiler à son ami le manque de confiance dont il était doté, et les principales raisons qui l'avaient entraîné. Non, Bertholdt n'avait pas besoin de savoir cela. En revanche, lui avait besoin de se confier à quelqu'un sur Jean. Et la personne idéale pour ce fait se trouvait juste à côté de lui. Le garçon se passa une main dans ses cheveux trempés, cherchant avec difficulté ses mots. — Au début, j'ai eu peur. Peur qu'elle accepte, qu'ils polluent le monde de leur amour, qu'ils aient des dizaines de bébés et tout le reste. Peur qu'il m'oublie, et la choisisse elle. Et puis, au fil du temps, cette peur s'est atténuée, jusqu'à devenir presque invisible. Jean avait beau se déclarer encore et encore, elle ne montrait aucun attachement particulier pour lui. Même s'il l'aimait, ce n'était pas le cas de Mikasa, alors les choses pouvaient rester comme elles étaient. Je m'étais fait à l'idée que Jean ne se lasserait pas de l'aimer, ce n'était pas quelque chose contre quoi je pouvait lutter. Mais imaginer qu'elle l'aime en retour... C'était devenu impensable. Le silence se fit l'instant qui suivit sa déclaration. À demi-mots, il venait pour la première fois d'avouer qu'il aimait Jean à quelqu'un. C'était une drôle d'impression, qui le gênait énormément tout en le libérant d'un poids important. — Tu as déjà pensé à tout lui avouer ? lui demanda subitement Bertholdt. — Pas vraiment. J'ai mis des années à m'en rendre compte. Et quand j'ai finalement pu l'accepter, son obsession pour Mikasa s'était déjà manifestée. Marco eut un geste las de la main. Il n'était pas du genre téméraire, à foncer sans réfléchir, ou même simplement à foncer tout court. Certaines mauvaises habitudes avaient du mal à s'estomper, mais encore une fois, il était difficile d'avouer ce genre de choses à ses amis. Celui avec qui il se trouvait semblait par ailleurs perdu dans ses pensées, alors que son regard était profondément fixé sur lui. Un peu gêné et intrigué, Marco l'interrogea silencieusement d'un haussement de sourcils. — Je trouve que l'utilisation du terme est intéressante, remarqua-t-il enfin. Bertholdt eut un drôle d'air. La pente sur laquelle il s'était engagé était fortement dangereuse. Il ne souhaitait pas donner d'espoir vain à son ami, mais depuis quelques années, il avait un avis différent sur le sujet qu'il était tenté de partager. — Tu sais, soupira-t-il, j'ai toujours trouvé que l'amour que Jean lui portait était plus que particulier. Peut-être l'aimait-il réellement au départ, mais dernièrement je doute que ce soit encore le cas. Disons qu'il n'agit pas comme un amoureux ordinaire. Il ne sourit ou ne rougit pas toujours à sa vue, il tente certes d'attirer son attention, mais je doute que son cœur batte plus fort, ou toutes ces bêtises que provoque l'amour à notre corps. Comme s'il devait sortir avec elle, comme s'il essayait de se prouver quelque chose en réussissant enfin ce qu'il a entreprit il y a longtemps. Le garçon se tut, et attendit la réaction de Marco avec nervosité, après la bombe qu'il venait de lui lancer en plein dans le cœur. Celui-ci semblait analyser le point de vue qui lui avait été exposé, cherchant dans sa propre mémoire à créer des liens logiques. Il avait depuis longtemps considéré que l'amour de Jean était obsessionnel. Sa persévérance en faisait pâlir certaines qui s'émerveillaient devant l'ampleur de l'amour qu'il portait à Mikasa, tandis qu'elle en dégoûtait d'autres. Pour sa part, cette persévérance avait cessée d'être passionnelle depuis un long moment. La théorie de Bertholdt était donc fortement cohérente avec l'idée qu'il commençait à se faire depuis quelques années. Celle d'un amour en déclin, duquel on n'arrive guère à se détacher. Mais il restait encore un élément majeur qui demeurait sans réponse logique à ses yeux. — Bertholdt, le questionna subitement Marco, pourquoi Mikasa aurait-elle acceptée de sortir avec lui ? Son ami ne sut dans un premier temps pas quoi répondre, avant que la réponse ne s'impose d'elle-même. Mikasa était après tout la victime de l'obsession dont ils discutaient, nul doute qu'elle n'appréciait guère sa position. Mais en quoi sortir avec Jean allait-il pouvoir lui permettre de se défaire de son emprise ? — Et si elle avait fait le même lien que moi ? — Alors, elle va probablement lui faire du mal.


> date : deux semaines plus tôt

À cette heure-ci, le parc était peu fréquenté. Surtout en cette période automnale, où le froid et la pluie en décourageaient plus d'un à sortir au dehors. Les arbres se paraient lentement de leurs couleurs aux teintes orangées, tandis que certaines feuilles, déjà, commençaient à tomber. Il avait récemment plu, mais les bancs étaient miraculeusement secs. Assise sur le seul d'entre eux exposé aux faibles rayons du soleil, avec pour seul manteau un pull en laine ainsi qu'une écharpe rouge, Mikasa frissonnait légèrement. Son téléphone portable était encore dans ses mains, affichant le dernier message qu'elle avait envoyé à ses deux amis, quelques minutes plus tôt. Celui-ci leur donnait simplement rendez-vous à cet endroit, sans pour autant en préciser la raison. La jeune fille était quelque peu nerveuse : elle ignorait les réactions que provoqueraient ses mots chez Eren et Armin. D'une certaine façon, elle avait besoin qu'on confirme sa pensée, et qu'on approuve la démarche qu'elle s'apprêtait à suivre. Il était, de toutes manières, trop tard pour réfléchir à tout cela, car les deux garçons qu'elle attendait arrivaient déjà. — Mikasa ! Bras dessus, bras dessous, ses deux amis de toujours lui faisaient des signes depuis l'autre bout du parc. Le temps pour eux de la rejoindre suffit à la replonger dans le doute, si bien qu'elle ne sut dans un premier temps pas par où commencer. — J'ai besoin que vous m'écoutez, tous les deux, commença-t-elle finalement. Il y a quelque chose que je dois vous dire. Alors qu'elle cherchait ses mots, Eren, qui n'arrêtait étrangement pas de gesticuler depuis son arrivée, eut un comportement des plus suspects. En effet, il se prit soudainement la tête entre les mains et se laissa tomber sur les genoux, dans une position suppliante. Mikasa fronça les sourcils, ne comprenant absolument pas le manège qui se déroulait à ses pieds. — Mikasa, pardonne-moi ! déclara-t-il. Je sais à quel point tu aimais Kenny, mais c'était un malencontreux accident ! Le silence qui accompagna cette étonnante révélation, visiblement hors-sujet, mit Eren très mal à l'aise. Réalisant qu'il n'avait jamais été question du crime qu'il venait d'avouer, il ria nerveusement. On pouvait presque voir son âme sortir de son corps, tant il savait quelle imbécilité il venait de sortir, et ses rares chances de survie suite à celle-ci. — Eren, qu'as-tu fait à mon gentil petit poisson rouge qui est subitement mort il y a peu ? Son décès m'a toujours paru suspect, mais ton témoignage m'intrigue au plus haut point. La peur, le désarrois et la culpabilité se lisaient sur son visage. Il ne chercha même pas à nier les accusations qui pesaient sur lui : il s'était, après tout, trahi tout seul. Armin fut submergé d'une imposante vague de pitié pour son ami, bien qu'il devait admettre être également très curieux concernant le fin mot de cette affaire plus que louche. Mikasa se promit de questionner son ami plus tard, une fois ce sujet-ci réglé. Pour le moment, elle devait se concentrer sur la raison principale de leur réunion. — Écoutez, reprit-elle avec sérieux, j'aurais vraiment besoin de votre avis. Mais tout d'abord, je vous demande de ne pas hurler. Elle connaissait suffisamment bien les deux zouaves qui lui servaient de compagnons de fortune pour prévoir leurs réactions bien trop exagérées. Ces deux-là ne savait pas se retenir, et ce dont elle s'apprêtait à leur faire part allait, à coups sûrs, les faire sauter au ciel. Déjà, ils la bombardaient de questions plus loufoques les unes que les autres afin de découvrir par eux-mêmes l'important sujet dont elle voulait leur parler. — Ne me dit pas que tu as décidé de te décolorer les cheveux ? — Tu prévois d'acheter une mygale afin de renforcer ton aspect gothique ? — Historia est parvenue à te convertir au véganisme ? Et cela n'en finissait pas. La jeune fille soupira bruyamment, un air fort agacé sur le visage. Elle n'attendit pas la fin de leurs interminables hypothèses pour les couper, tout en s'efforçant de couvrir le son de leurs voix. — Je sors avec Jean. Il se passa alors quelque chose d'incroyable, puisqu'Eren comme Armin furent paralysés sur place, incapable de prononcer le moindre mot. L'information avait visiblement était si importante que leurs cerveaux n'arrivaient pas à l'analyser correctement. Mikasa se délecta de ce moment de calme, et se prépara à la future tempête qui ravagerait ce parc. Eren ouvrit la bouche et la referma plusieurs fois de suite, ressemblant à un drôle de poisson humain. Ce fut néanmoins lui qui réagit le premier, après de longues secondes de réflexion intensives. — Parfaitement bien, renchérit-elle. — C'est une blague ? — Négatif. — Oh mon dieu. Il se tourna ensuite vers son ami blond, toujours immobile, et lui saisit brusquement les épaules. Jetant des regards furtifs vers la japonaise, il s'exprima d'un air paniqué. — Armin, je crois que la mort de Kenny a grillé quelque chose dans son cerveau. Le traumatisme de sa perte était trop fort : la voilà qui délire ! Comme réveillé en sursaut, Armin cligna des yeux plusieurs fois, avant d'observer son amie avec insistance. Les connexions commençaient à se rétablir dans son cortex cérébral, et enfin, il fut capable d'user de parole à nouveau. — Mikasa, pourquoi ? Plus que gênée, je pensais que la présence de Jean te rendait mal à l'aise depuis quelques temps. — Et c'est toujours le cas. Son ami fronça les sourcils, ne comprenant décidément pas la logique de ces déclarations. Mikasa ne les laissa pas tergiverser plus longtemps, préférant aller droit au but. — Je vous arrête tout de suite, déclara-t-elle en levant les mains en l'air. Quoi que vous imaginez, arrêtez tout. Je vais être claire et directe : je ne sors pas avec lui par amour. En réalité, je cherche simplement un moyen de mettre un terme à tout cela, et c'est le seul que j'ai pu trouver. — Tu prévois donc de sortir avec lui, récapitula Armin, et d'arrêter cette fausse relation le plus tôt possible. — C'est ça, acquiesça Mikasa. La jeune fille soupira longuement. Cette solution était un compromis qui ne lui plaisait guère, mais si cela pouvait mettre un terme aux déclarations de Jean, elle pourrait bien endurer les mensonges quelques temps. Cette décision était justifiée, voilà ce qu'elle ne cessait de se répéter, dans le vain espoir que la culpabilité qu'elle ressentait déjà puisse s'évaporer. — Je vous ai déjà dit à quel point cette situation était délicate et désagréable pour moi. Je reste persuadée que Jean ne réalise pas lui-même qu'il ne m'aime plus depuis longtemps, et que son acharnement n'est rien d'autre que la preuve de son obsession. Pour lui, comme pour moi, cette — Mais en quoi la réalisation de son fantasme pourrait le désintéresser de celui-ci ? Cela risque au contraire d'accroître son obsession ! — C'est une possibilité, soupira-t-elle. Mais je suis prête à tenter le coup malgré tout. Mikasa n'était pas sans ignorer cela. Elle avait, près tout, longuement réfléchi à toutes les solutions possibles et imaginables. Et si celle qu'elle avait choisi lui avait paru la mieux adaptée, elle était loin d'être parfaite et comportait des zones d'ombres. — Dites-moi que vous ne trouvez pas cela trop brutal, supplia-t-elle presque. — En réalité, je trouve cette démarche plutôt noble de ta part. Compte tenu du comportement persistant de Jean, tu aurais très bien pu te contenter de lui dire tes quatre vérités sans prendre de gants, au risque de briser quelque chose en lui. Mais au lieu de ça, tu as pris le temps de le comprendre et tu cherches à agir dans ton intérêt comme dans le sien. Jean ne réalise pas que ce qu'il t'inflige est une sorte de harcèlement, les mots ne sont pas toujours suffisants quand l'obsession fait partie de l'équation. Faire l'expérience d'une relation et réaliser que rien de bon n'en ressort pourrait réussir à casser son attirance toxique. Comme si le poids qui pesait sur ses épaules était subitement devenu moins lourd, la jeune fille se sentait bien plus légère. Elle adressa un sourire à son ami, soulagée qu'il approuvait le mensonge qu'elle s'apprêtait à mettre en place. Tout ceci était également pour le bien de Jean, elle ne devait pas l'oublier. — Merci, Eren.

> date : mi-octobre

Seul dans sa chambre où régnait l'obscurité, Marco observait avec nostalgie les étoiles phosphorescentes qui brillaient sur le plafond. Il se souvenait parfaitement du jour où Jean était arrivé sans prévenir, avec dans ses mains un sachet rempli de ces étoiles qu'ils s'étaient empressés de coller un peu partout. Chaque nuit, il avait contemplé ces astres artificiels qui lui rappelaient qu'il n'était plus seul. Son omniprésence dans sa vie était telle que Marco ne pouvait trouver dans sa mémoire un quelconque souvenir heureux qui ne fut pas en rapport avec son ami. Voilà, à quel point Jean était important dans l'équilibre de son existence. Ce dernier lui avait proposé de venir chez lui à quelques reprises, mais il avait préféré décliner la demande, prétextant un quelconque devoir à terminer. Si le garçon détestait la distance qui s'installait entre eux, il ne pouvait s'empêcher d'éviter son ami. En sa présence, il avait tout simplement peur de se trahir. Sa réaction avec Bertholdt lui avait montré qu'il n'était visiblement pas aussi doué qu'il le pensait pour camoufler ses émotions, et encore moins pour les gérer. Il ne pouvait plus ignorer les cernes sous ses yeux, ou les larmes qui perlaient au coin de ceux-ci. Et nul doute que s'il le voyait dans cet état, Jean allait tout faire pour découvrir ce qu'il tentait à tout prix de lui cacher. Des frappements contre la porte d'entrée le firent sursauter, alors qu'il s'apprêtait à sombrer dans le sommeil dont il avait tant besoin. Sa réaction se fit tardive, et alors qu'il se relevait difficilement, les coups se firent plus forts et insistants. Marco souffla quelques jurons contre cet inconnu, visiblement peu patient, qui s'amusait à frapper comme un beau diable. Mais lorsqu'il ouvrit enfin la porte, il tomba sur la dernière personne à qui il pouvait s'attendre. — Jean ? s'étonna-t-il. Le lourd silence qui s'était installé suite à l'énonciation de ce nom fut brisé au bout de plusieurs longues secondes passées à une contemplation assez étrange. — Qu'est-ce qui t'amène ? La question était assez ironique. Ils n'avaient jamais eu besoin d'une quelconque raison pour se voir, c'était simplement ainsi qu'était conçu leur quotidien. Jean ne releva cependant pas la note d'humour d'assez mauvais goût, et déclara sans aucune émotion visible quelques mots qui firent louper un battement au cœur de Marco. — Je crois que je me suis fait larguer.


« Parfois, on se perd entre l'amour qu'on porte à une personne et celui qu'on voudrait qu'elle nous apporte. »

Marco aurait pu le laisser là, fermer la porte sans un mot et prétendre n'avoir rien vu, rien entendu. Fuir à nouveau, loin de celui qui le mettait dans des états qu'il n'arrivait guère à contrôler. Au contraire, il aurait pu craquer, envahi par un trop-plein d'émotions qui se battaient entre elles. Avouer sa peur de l'abandon, pouvoir mettre des mots sur le désespoir qui l'avait traversé deux semaines durant. Mais face à ce regard vide, il avait perdu toute contenance. Face à un Jean si troublé, il n'aurait jamais pu claquer la porte. Ouvrant simplement celle-ci, il l'avait invité à entrer d'un geste las et se retrouvait avec son ami en phase de rupture dans son canapé. De tous les scénarios qui s'offraient à lui, c'était celui-ci qu'il avait choisi. La raison était probablement en rapport étroit avec l'expression qu'affichait le garçon. Une rupture était généralement difficile à vivre, encore plus quand la décision ne nous appartenait pas. Si l'on aime réellement, c'est un choix qui peut nous bouleverser pour une partie de notre vie. Mais quand on a passé des années de celle-ci à courir après l'être aimé et que ce dernier accepte enfin de nous aimer en retour pour mettre un terme à cette relation au bout de deux petites semaines, il y avait de quoi être profondément marqué. Pourtant, le visage de Jean n'exprimait rien. Aucune tristesse, aucun regret, aucun remord. Juste un regard un peu vague. Tout en lui respirait l'indifférence totale, pure et simple. Comment pouvait-il réagir comme cela ? Jean était un passionné, un persévérant, se faire jeter de la sorte aurait dû le blesser davantage que ce qu'il ne laissait paraître. Une telle maîtrise de soi-même ne lui ressemblait guère, mais l'absence d'une quelconque maîtrise était une réaction d'autant plus étrange. Jean était tant perdu dans ses pensées qu'il sursauta lorsque Marco déposa une tasse de chocolat chaud fumante devant lui. Il sembla réaliser par la même occasion la présence de son ami, comme s'il ne se souvenait déjà plus d'être entré chez lui. Papillonnant des yeux, il finit par saisir entre ses doigts glacés l’anse de la tasse encore brûlante. — Eh Jean, ça va ? s'inquiéta son ami. La question pouvait paraître idiote au vu d'un tel contexte, mais l'état dans lequel se trouvait le châtain était vraiment étonnant. Jean était de ceux qui affichaient toujours des dizaines d'expressions à la fois sur leur visage. Il avait des yeux qui pétillaient, un sourire au coin des lèvres et de l'électricité statique dans tout le corps. Cette neutralité, cette froideur, ce n'était pas lui. Se perdre ainsi dans sa propre tête, c'était un comportement propre à Marco, pas à Jean. S'asseyant à ses côtes, le brun fixa son ami avec insistance, attendant que celui-ci ne se décide enfin à parler. — Je suis complètement perdu, finit-il par avouer. J'ai le sentiment que je ne réagis pas comme je le devrais. — C'est-à-dire ? — Je ne ressens absolument rien, lâcha-t-il. Marco fut surpris par cette confidence. Ainsi, son expression neutre n'était pas un masque mais bel et bien le reflet de ses émotions. S'il eut du mal à y croire, il remarqua bien vite que c'était également le cas de Jean. — Tu n'es pas triste ? insista-t-il. En colère ? Il secoua la tête négativement. Le garçon ne comprenait visiblement pas plus que Marco la raison d'une telle neutralité face à une annonce pourtant décisive. Il se massa les tempes. Lui qui s'attendait à devoir récupérer les morceaux de Jean à la petite cuillère après qu'il se soit fait jeté par Mikasa, voilà que celui-ci ne réagissait pas du tout de la façon escomptée. Et le pire dans tout cela, c'était que lui-même était incapable de comprendre pourquoi. Mais qu'avait bien pu lui dire Mikasa pour le mettre dans un état pareil ? — Que s'est-il réellement passé, Jean ? Marco observa alors que son ami s'était crispé suite à sa question. Avant d'y répondre, il prit le temps de tendre le bras pour attraper un coussin qu'il serra contre lui. Longuement, il huma l'odeur familière dont la taie était imprégné, ses yeux clos afin d'en savourer l'essence même. — Elle m'a parlé de tout un tas de choses, lâcha-t-il. Jean pressentait bien que son ami ne se contenterait pas de cette vague explication. Marco n'en avait peut-être pas l'air, mais il était une forte tête qui désirait tout savoir et tout comprendre dans les moindres détails. Cependant, il y avait là des choses qu'il ne pouvait pas lui avouer. Il préféra donc détourner le regard de ses yeux chocolat qui le fixaient avec instance, avant de se défiler. — Désolé, dit-il assez précipitamment, j'aimerais autant ne pas en parler. — Bien sûr, se reprit tout de suite son ami, je comprend. C'était indiscret de ma part. Le ton peu assuré avec lequel s'était exprimé Jean montrait bien qu'il était gêné de révéler les paroles de Mikasa. L'espace d'un instant, Marco aurait même juré avoir vu des rougeurs naître sur les joues de son ami. Cette vision le surprit autant qu'elle l'intrigua. Il pouvait se tromper, mais il pensait sérieusement que la jeune fille ne s'était pas contenté de mettre un terme à leur relation. La curiosité grandissait en lui, sans qu'il ne puisse la réfréner. Il désirait plus que tout que son ami lui face confiance et lui livre ce qu'il pouvait bien avoir sur le cœur. Mais Jean ne semblait pas prêt à lui raconter quoi que ce soit, du moins pas encore. Perdu dans une contemplation muette de la tasse désormais vide qu'il tenait entre ses mains, ce dernier s'était replongé dans le silence depuis quelques minutes. — J'aurais dû m'en douter, pas vrai ? C'était trop beau pour être vrai, fredonna-t-il ironiquement. Certes, la machination avait été relativement flagrante pour qui connaissait bien les deux concernés. Après tout, la déclaration de Mikasa fut une étonnante nouvelle qui en choqua plus d'un. Pourtant, Jean n'avait pas posé de questions ; il n'avait tout simplement pas cherché à comprendre. Ce n'était pas très malin de sa part, mais qui pouvait l'en blâmer ? Il aimait cette fille depuis des années, et obtenait enfin le droit d'être à ses côtés. Quand les événements dont on a rêvé deviennent enfin réalité, il est humain de perdre toute rationalité. Jean n'avait pas réfléchi, il avait simplement profité de la chance que lui offrait le destin. Tout ce qu'il désirait, c'était de goûter au bonheur d'être aimé et d'aimer en retour. De son côté, Marco ne savait pas quoi dire. Les yeux fixés sur les formes qui se dessinaient dans le bois du parquet, il n'osait pas relever la tête pour faire face à son ami. Ce qu'il désirait plus que tout, c'était redonner à ce regard ambré l'étincelle si vive qui l'animait. Malheureusement, la chose n'était pas aisée. Sans savoir ce que Mikasa avait bien pu lui révéler, il ne pouvait guère risquer de briser Jean plus qu'il ne devait déjà l'être. Avait-elle remarqué son comportement obsessionnel ? Lui en avait-elle fait part ? Marco la pensait tout à fait capable d'une telle chose. Cependant, il soupçonnait qu'un autre sujet avait été au cœur de cette discussion. La gêne qui se lisait sur le visage de Jean ne s'expliquait pas par une simple révélation de son amour qui n'en était pas un. Mais là ne devait pas être sa première préoccupation. En cet instant précis, Jean avait plus que jamais besoin de lui. Se ressaisissant enfin, Marco releva les yeux vers le visage troublé de celui qui occupait son salon. Il resta un instant bloqué sur les iris ternes de son vis-à-vis. Ce dernier avait l'air chamboulé, malgré ce qu'il pouvait bien déclarer. Il y avait chez Jean une sorte de détresse silencieuse, comme si son monde venait de s'écrouler. Pas parce qu'il venait de se faire tromper de la sorte, mais plutôt parce qu'il avait réalisé que ce pour quoi il se battait n'avait été rien d'autre qu'une illusion. C'était là une vision que Marco n'appréciait guère voir. Avec une lenteur mesurée, il se releva pour s'approcher un peu de Jean. Sa main se posa avec hésitation sur son épaule, dans un geste de réconfort. Malgré toute la peine que lui avait provoquée cette relation, il n'aurait jamais pu laisser Jean se noyer dans sa propre douleur, en sachant à quel point celle-ci pouvait être dévastatrice. Marco ne tarda pas à passer ses bras autour du corps de son ami, l'amenant doucement contre lui. Son ami se laissa faire sans rien dire, liant simplement ses mains dans le bas du dos de son vis-à-vis pour le serrer un peu plus fort. Dans sa poitrine, Marco pouvait sentir son cœur qui battait bien trop vite. Il se mordit l'intérieur de la joue, se maudissant d'apprécier malgré lui la position dans laquelle ils se trouvaient. — Comment tu te sens ? lui murmura-t-il au creux de l'oreille. — Fatigué, lui répondit Jean, Terriblement fatigué.


Lorsque Jean quitta la maison de son ami, il faisait déjà nuit noire au-dehors. Il était pourtant à peine dix-neuf heures, mais les jours devenaient de plus en plus courts à l'approche de l'hiver. Les températures avaient également chutées, Jean le remarqua facilement lorsque le souffle chaud qu'il expirait se transforma en buée au contact de l'air frais. Comme l'aurait fait un enfant, il resta bloqué pendant plusieurs secondes à la vue de la brume qui sortait de sa bouche. Les yeux levés vers le ciel, il se fit l'amère réflexion que son esprit était désormais plus confus que jamais. Une petite voix dans sa tête n'avait cessé de le questionner depuis qu'il était entré chez son ami. Avait-il fait le bon choix en décidant de se rendre chez Marco ? Jean l'avouait bien volontiers : il n'avait pas pris la peine de réfléchir avant de venir. Pourtant, maintenant qu'il y songeait, il se disait que cela n'avait probablement pas été l'idée du siècle. Plus ou moins consciemment, Jean avait rapidement soupçonné que son ami s'était opposé à la pseudo-relation qu'il avait eut avec Mikasa. Ce n'était pas grand chose, simplement des ombres passées dans ses prunelles ou quelques sourires grimaçants. Mais il l'avait malgré tout remarqué : Marco n'aimait pas quand il lui parlait de la jeune fille. Perdu dans ses pensées, il se dirigeait au hasard dans une ville qu'il ne connaissait tout compte fait pas si bien que ça. Rapidement, ses changements de directions aléatoires et la noirceur bien plus épaisse qui enveloppait les rues s'avèrent ne pas être une très bonne combinaison. Ce fut sous un lampadaire dont la lumière clignotait faiblement que Jean sortit brusquement de sa torpeur, réalisant par la même occasion qu'il ne reconnaissait aucunement la rue dans laquelle il s'était retrouvé. Le garçon jura contre lui-même avant de glisser sa main dans la poche intérieure de son manteau, à la recherche de son téléphone. L'objet ne fût malheureusement d'aucun secours : Jean avait épuisé son forfait internet. Rouspétant une nouvelle fois, il s'arrêta net lorsqu'il aperçu une personne sur le trottoir d'en face. D'abord méfiant, il se fit la réflexion qu'il n'y avait pas de mal à demander son chemin et que toutes les personnes vêtues de noir rôdant tard dans la soirée n'étaient pas forcément des gens malintentionnés. Jean se répéta ensuite que de toute manière, il courrait très vite, et cela le rassura beaucoup plus. — Excusez-moi ! lança-t-il à l'individu une fois arrivé à sa hauteur. Celui-ci se retourna doucement, et Jean prit le temps de fermer ses yeux et de prier silencieusement pour qu'il ne soit pas tombé sur le criminel le plus recherché du pays. — Jean ? L'intéressé ouvrit immédiatement ses yeux, surpris d'être apparemment tombé sur une connaissance. Il expira longuement, relâchant l'air qu'il avait momentanément bloqué dans ses poumons. — Bertholdt ! s'exclama-t-il en reconnaissant son ami. Que fais-tu par ici ? — J'allais te poser la même question. — Oh, eh bien, commença-t-il, légèrement gêné. Il est fort probable que je me sois perdu. Bertholdt ne pu s'empêcher de réprimer un petit rire, admirant une nouvelle fois la maladresse de son ami. Lorsqu'il lui demanda comment il en était venu à se perdre dans sa propre ville, Jean ne su quoi répondre. S'il lui disait la vérité, il serait plus ou moins contraint de tout raconter, or il ne voulait guère embêter qui que ce soit avec ses problèmes personnels. Alors qu'il s'apprêtait à inventer un petit mensonge qui lui permettrait de fuir cette situation au plus vite, il croisa le regard de Bertholdt. Ce dernier le fixait d'une façon qu'il ne saurait pas définir, et pourtant il lui sembla comprendre ce que le grand brun tentait de lui dire. Il était là, devant lui, le corps détendu et un sourire flottant sur son visage. Ce n'était pas grand chose, mais Jean comprit que son ami était prêt à écouter tout ce qu'il voudrait bien lui dire. Alors le garçon aux cheveux châtains prit une longue inspiration, avant de se tourner vers son vis-à-vis. — Tu as un peu de temps devant toi ? — Toujours, lui répondit-il sans se départir de son sourire franc. Suis-moi, il y a un parc à deux rues d'ici. Jean acquiesça silencieusement, emboîtant le pas derrière son ami qui se dirigeait déjà vers un endroit plus agréable où discuter. Pendant le court trajet qu'ils firent, il réalisa que Bertholdt lui offrait sur un plateau ce dont il avait besoin : une personne prête à l'écouter. Habituellement, il n'avait aucune réserve et se plaignait au monde entier des problèmes qu'il pouvait bien rencontrer. Il était râleur et ne se prenait jamais la tête pour quoi que ce soit. Quand bien même le sujet était trop personnel pour qu'il en parle à tout va, Marco avait toujours été là pour lui. Mais cette fois-ci, la situation était bien différente de tout ce qu'il avait pu connaître. Les choses ont tendance à se compliquer lorsque l'amour vient bousculer ce qu'on pensait acquis. Le parc était bien évidement désert à cette heure si tardive, et les deux garçons s'assirent sur le piédestal sur lequel s'élevait la statue d'un homme oublié par tous. Jean était conscient que c'était à lui de lancer le sujet de la discussion, mais il ignorait par quoi commencer. Rapidement, le silence accentua son malaise et il n'attendit plus. — J'ai l'impression de faire n'importe quoi, lâcha-t-il. Mikasa m'a avoué que notre relation n'était rien d'autre qu'un mensonge depuis le début, un moyen comme un autre pour freiner l'obsession que je nourrissais pour elle. Suite à ces charmantes révélations, je suis allé voir Marco. Mais plus j'y pense, et plus je me dis qu'il doit me détester encore plus maintenant. Bertholdt prit quelques secondes pour analyser la situation à travers les dires de son ami. Puisqu'ils en avaient parlé il y a peu de temps avec Marco, il ne fut pas surprit d'apprendre que leur théorie concernant la décision de Mikasa s'avérait véridique. Ainsi, la jeune fille avait tout révélé à Jean. — Qu'as-tu pensé de ce que t'as dis Mikasa ? — Je pense qu'elle a vu juste sur beaucoup de choses, avoua-t-il. Notamment en qualifiant d'obsession mon affection pour elle. Elle m'a fait comprendre qu'elle ne supportait plus cette situation depuis longtemps, et que cette fausse relation était le seul moyen qu'elle avait pu trouver pour me faire ouvrir les yeux. Il n'y a même pas à réfléchir, je ne lui en veux absolument pas de m'avoir menti. Forcément, ça fait mal, mais je comprend maintenant que je le mérite d'une façon ou d'une autre. — Et comment tu le ressens, tout cela ? Jean se mordit la lèvre inférieure, comme si la douleur pouvait l'aider à soulager la culpabilité qui grandissait en lui. Il avait été incapable de réaliser par lui-même que son comportement nuisait à quelqu'un, et il s'en voulait terriblement d'avoir inconsciemment sévit pendant si longtemps. — J'ai l'impression d'être quelqu'un d'horrible, murmura-t-il. Sitôt ces paroles prononcées, une main appuya sur son épaule et Bertholdt le força à lui faire face. Dans ses yeux, il n'y avait aucune colère, aucun dégoût, aucun mépris. Le grand brun n'était pas là pour lui faire la morale, il voulait simplement lui faire comprendre qu'il ne devait jamais se rabaisser. — On fait tous des erreurs, Jean. L'important c'est de les reconnaître pour devenir une meilleure personne. Ses paroles comme son sourire étaient sincères, et le châtain ne pu s'empêcher de le remercier timidement. Il mesurait seulement la chance qu'il avait d'avoir un ami tel que Bertholdt, qui ne le jugeait pas et qui était tout bonnement beaucoup trop gentil pour ce monde. Jean était désormais bien plus à l'aise qu'avant, car il savait qu'il pouvait être honnête avec ses sentiments devant quelqu'un d'aussi compréhensif. — À bien y penser, enchaîna-t-il, j'ai tout de suite remarqué qu'il y avait quelque chose de bizarre dans cette relation. Bien sûr, je suis persuadé que tout le monde se doutait qu'il y avait anguille sous roche, mais ce n'est pas vraiment ce que j'ai relevé de mon côté. — C'est-à-dire ? le questionna Bertholdt, intrigué. — Cette relation ne me plaisait pas non plus. J'ai réalisé que je n'aimais pas Mikasa dès le premier jour, et pourtant j'ai tout fais pour donner le change. Ce comportement est sans aucun doute la preuve de mon obsession. Pour être étonné, Bertholdt l'était beaucoup. En l'espace de deux semaines, Jean avait énormément changé. Tout ceci était sans aucun doute le résultat du mensonge de Mikasa, mais il ne doutait pas qu'il avait également fait un important travail sur lui-même. Le fait qu'il arrive à l'avouer à voix haute était déjà en soit une grande avancée. Et à l'entendre parler, l'obsession qu'il avait nourrit appartenait déjà au passé. — Il est très difficile pour une personne ayant un comportement obsessionnel de s'en rendre compte, affirma-t-il avec sérieux. Généralement, ce sont les proches qui le remarquent, mais même en les mettant devant le fait accompli, certains n'arrivent pas à percevoir le problème. Discerner l'obsession, Jean, est toujours loin d'être facile et tu peux en être fier. — Je devrais surtout remercier Mikasa et m'excuser pour ce qu'elle a dû subir, marmonna l'intéressé malgré un léger sourire. Les deux garçons devinrent silencieux, et aucun ne parla pendant plusieurs minutes. La tête relevée pour permettre à ses yeux d'observer le ciel étoilé, Jean ne put s'empêcher de penser à son meilleur ami qu'il avait quitté une heure auparavant. Les étoiles ne manquaient jamais de lui rappeler celui dont le corps en était couvert. Son esprit formula des dizaines de questions à la fois le concernant. Dormait-il déjà ? Ses parents étaient-ils chez lui ? Pensait-il à lui ? Avait-il laissé sa fenêtre ouverte ? Lui en voulait-il ? Regardait-il lui aussi les constellations ? — Maintenant, dis-moi ; pourquoi Marco te détesterait-il ? Jean savait qu'il n'échapperait pas à cette conversation puisqu'il avait, après tout, lui-même avancé le sujet. De plus, il avait réellement besoin d'en parler à quelqu'un, et Bertholdt était de loin le mieux placé pour cela. Peut-être arriverait-il à éclairer les propos de Mikasa et à mettre un tant soit peu d'ordre dans son esprit. — Avant tout, murmura-t-il alors que ses joues se coloraient, promets-moi que tu n'en parleras à personne.


> date : quelques heures plus tôt

Les sourcils froncés dans une expression plus que perplexe, Jean quitta l'établissement scolaire avec un certain empressement. Sous ses yeux, l'écran lumineux de son cellulaire affichait encore le dernier message que lui avait envoyé Mikasa. Depuis sa réception, le garçon l'avait frénétiquement relu plusieurs fois, sans pour autant comprendre pourquoi il sentait son corps se crisper à sa lecture. La jeune fille lui demandait simplement de la rejoindre dans le parc derrière la bibliothèque municipale, sans préciser la raison de ce rendez-vous. Et Jean ne saurait comment l'expliquer, mais au fond de lui, il avait l'étrange et désagréable sentiment qu'une importante discussion se profilait. C'est avec une appréhension fortement prononcée qu'il prit la direction du bâtiment aux milles ouvrages, l'un des plus anciens de la ville. Connaissant bien les lieux, Jean marcha machinalement vers l'entrée du parc qui y été annexé et chercha des yeux la personne qui l'y avait convié. Il ne lui suffit que de quelques secondes pour repérer Mikasa grâce à l'imposante écharpe rouge qui entourait ses épaules. Après s'être mentalement donné un peu de courage, il s'avança pour arriver à la hauteur de la jeune fille. Quand cette dernière le remarqua, elle lui sourit doucement et, silencieusement, lui initia de s'asseoir à ses côtés. Une fois ceci fait, plusieurs secondes passèrent sans qu'aucun d'entre eux ne prenne la parole. Mais lorsque Mikasa s'adressa enfin à lui, il tomba des nues. — Jean, commença-t-elle d'une voix claire, est-ce que tu m'aimes ? L'interpellé supposa dans un premier temps qu'il avait mal compris l'interrogative qui venait de lui être formulée. Pourtant, le visage de la jeune fille affichait un léger sourire énigmatique qui lui confirma la non-déficience de son système auditif. — Pourquoi cette question ? s'étonna-t-il, ses sourcils de nouveau froncés. — Car elle me paraît légitime. Décidément, Jean allait de surprise en surprise. Se raclant difficilement la gorge afin de cacher du mieux qu'il le pouvait l'inexplicable malaise qui le traversait, il laissa échapper malgré tout un rire nerveux. — Je ne te suis pas, là, bafouilla-t-il. Cela me semble assez évident. Depuis des années, j'ai- — Dans ce cas, le coupa-t-elle, pourquoi es-tu incapable de me répondre ? Durant plusieurs secondes, le garçon resta interdit, ses yeux figés dans les iris sombres de Mikasa. Incapable de supporter son regard plus qu'insistant, il se détourna afin de fixer le sol, et les dizaines de feuilles qui le jonchaient, non sans se départir de son mutisme. Jean ne comprenait pas sa réaction, ou plutôt son manque de réaction. Ne devrait-il pas se lancer dans un long et pompeux discours sur l'amour qu'il ressentait envers la jeune fille ? N'était-ce pas le moment de se confesser à elle une énième fois ? C'était le comportement qu'il aurait dû adopter avec spontanéité, comme il l'avait toujours fait depuis des années. Mais la vérité, c'était que Jean ne pouvait pas répondre avec sincérité à cette question. Mikasa, qui l'avait jusqu'ici observé débattre mentalement avec lui-même sans intervenir, replaça une mèche de cheveux imaginaire derrière son oreille avant de tendre sa main vers l'épaule du garçon. Celle-ci s'y posa et y exerça une légère pression, comme pour le sortir de ses pensées. La jeune fille s'humidifia les lèvres, avant d'enfin oser s'exprimer. — Tu vois, Jean, j'ai le sentiment que tu te mens à toi-même depuis très longtemps, tenta doucement Mikasa. Et le pire dans tout ça, c'est que même toi, tu le sais. N'est-ce pas ? À ses mots, le châtain releva brusquement la tête, faisant légèrement sursauter son interlocutrice qui ne s'attendait pas à une réaction si rapide. Comme si un déclic s'était opéré en lui à l'annonce de ces quelques mots, ses yeux ambrés s'écarquillèrent. Et alors qu'un million de pensées se lisait dans ses pupilles, il ferma ses paupières en souriant tristement. Laissant sa tête retomber en arrière, il ne retient pas un long soupir qui s'échappa de ses lèvres entrouvertes. Quand il ouvrit ses yeux de nouveau, ce fut pour les plonger dans le ciel, étonnement bleu en cette journée d'octobre. Comment avait-il fait pour se voiler ainsi la face, alors même qu'il n'avait plus senti son cœur battre pour elle depuis des années ? Sa propre capacité à s'aveugler lui-même le surprit plus que la vérité, qu'il avait volontairement ignorée. Maintenant qu'il osait enfin la regarder en face, il lui fallait avouer qu'elle était plus qu'évidente. En deux semaines de relation, Jean n'avait tout simplement pas agi comme un garçon amoureux. Certes, il avait apprécié les moments passés en sa compagnie, à discuter de tout et de rien. Il admirait et respectait Mikasa pour sa forte personnalité, son ambition mais aussi sa sensibilité bien cachée. Le temps passé à ses côtés lui avait permis de redécouvrir celle qu'il pensait connaître par cœur, et s'il avait pu parfois être surpris, il n'avait jamais été déçu. Il avait en face de lui une jeune femme extraordinaire, mais il ne ressentait rien de romantique à son égard. Durant leur brève relation, ils s'étaient tout bonnement comportés comme deux amis. Jean ne s'en rendait compte que maintenant, mais ils se s'étaient même pas embrassés, et il n'en ressentait nullement l'envie. — Je suis tellement désolé, Mika. J'ai fais n'importe quoi, souffla-t-il en se prenant la tête dans les mains. Tu as dû te sentir mal par ma faute depuis tout ce temps. Et je ne sais vraiment pas quoi te dire, excepté que je suis terriblement désolé. La jeune fille ne chercha pas à arrêter le flot d'excuses qui sortait de la bouche de Jean, estimant que tous deux avaient besoin que ces mots soient prononcés. En toute honnêteté, Mikasa ne nourrissait aucune rancune à son égard. Cependant, elle avait mentalement souffert de son comportement qui était devenu fort dérangeant au cours de ces dernières années. Ainsi, être parvenue à exposer la vérité aux yeux de Jean était une importante étape dans la reconstruction de son bien-être. Mais elle n'était pas la seule à profiter de ces excuses qui aideraient également leur auteur à aller de l'avant, libéré d'un mensonge dans lequel il s'était lui-même enfermé. — Moi aussi, je suis vraiment désolée, Jean. Ce n'était probablement pas la manière la plus intelligente de te le faire comprendre, s'excusa-t-elle à son tour, mais c'est la seule qui me soit venue à l'esprit. — Tu n'as pas à t'excuser, la rassura-t-il. Je suis un imbécile et tu as fais le meilleur choix possible. Pour être honnête, je t'en remercie. Sincèrement. Mikasa lui offrit un sourire franc, à la fois surprise et heureuse du tournant qu'avait pris cette discussion. Au fond d'elle, la culpabilité qui avait grandi suite à son mensonge se dissipa presque entièrement. Elle restait persuadée qu'une autre solution aurait pu être employée afin de ne pas blesser le garçon, mais celle-ci avait eu le mérite d'être particulièrement efficace. Désormais, chacun allait pouvoir poursuivre sa route sans aucune désillusion, les yeux tournés vers l'avenir. Et Mikasa présentait que Jean n'était pas au bout de ses surprises, cependant c'était quelque chose qu'il lui fallait découvrir par lui-même. — Tu sais, Jean, lui lança-t-elle alors qu'elle se levait du banc sur lequel ils s'étaient assis, il n'y a rien de plus dérangeant qu'un garçon qui nous court après alors que son cœur a déjà été volé par un autre. En partant, elle laissa un garçon aux joues légèrement colorées qui se demandait quel pouvait bien être le sens de cette phrase. Jean adressa un dernier signe de la main à Bertholdt, qui rentrait chez lui en empruntant une direction opposée à la sienne. Un léger sourire aux lèvres, il se détourna afin d'en faire de même. Ce soir, il avait réellement réalisé la gentillesse démesurée du grand brun, et il sentait son cœur se réchauffer à l'idée d'avoir un si bon ami. Ce dernier était resté avec lui pendant plus de deux heures, l'écoutant déblatérer des paroles parfois peu compréhensibles et l'aidant à faire le point sur sa situation actuelle, et tout ceci sans jamais se plaindre ou le juger. Jean lui en était extrêmement reconnaissant, et l'avait sincèrement remercié pour cette discussion. Malheureusement, le garçon était loin d'avoir obtenu toutes les réponses aux nombreuses questions qu'il se posait. Bertholdt lui avait été d'une grande aide en l'écoutant simplement parler et en le rassurant sur son comportement, mais il ne pouvait pas soulager toutes les interrogations qui erraient dans sa tête. Bien qu'il ait suspecté que le brun en savait plus que ce qu'il ne voulait le dire, Jean n'avait pas insisté. Certaines vérités se devaient probablement d'être découvertes ultérieurement, et de son propre fait. Et alors même qu'il arrivait devant sa maison, les dernières paroles de Mikasa lui revinrent à l'esprit, et sa main se figea sur la poignée. Il aurait dû ouvrir la porte, retrouver la chaleur rassurante de son chez-soi, et accessoirement, se préparer un chocolat chaud avant de s'écrouler sur son lit. Pourtant, Jean réalisa qu'il désirait être à un tout autre endroit, ou plutôt, avec une personne en particulier. Sans hésiter une seconde de plus, il se détourna pour rejoindre une maison qui n'était pas la sienne. Bientôt, marcher ne lui suffit plus et il se retrouva à courir dans les rues sombres, suivant un chemin qu'il connaissait par cœur. Une fois arrivé devant l'imposante demeure, il passa par derrière et sauta par-dessus la barrière sans difficulté. Tandis qu'il s'avançait dans le jardin, le garçon se demanda s'il prenait la bonne décision. Mais lorsqu'il aperçu enfin le balcon, il fut certain de son choix. S'il y avait bien une résolution qu'il avait prise aujourd'hui, c'était d'arrêter de se mentir à lui-même. Évidement, l'échelle qu'il utilisait habituellement pour monter n'était pas déployée, alors Jean dû légèrement improviser. Dans le noir, il réfléchit à la solution la plus adaptée pour monter sans faire de bruit. Le mur ne laissait que peu d'appui possibles, ainsi l'escalade était probablement à oublier. En revanche, s'il parvenait à grimper sur le grand marronnier qui avait poussé près de la façade, il pourrait facilement retomber sur le balcon. Cherchant des yeux un objet susceptible de lui servir de marche-pied, il repéra finalement une chaise sur la terrasse qu'il plaça juste en dessous de l'arbre. Identifiant rapidement où se situaient les branches assez épaisses pour supporter son poids, il monta sur la chaise et se hissa sur la première branche du mieux qu'il le pu. De là, l'escaladeur en herbe poursuivit son ascension, non sans difficulté. Prenant tout le temps nécessaire afin d'évoluer sans tomber au sol, il mit plusieurs minutes avant d'arriver à une hauteur suffisante. Prenant une grande inspiration, il s'éloigna avec prudence du tronc pour s'approcher du balcon. La branche sur laquelle il se trouvait supporta heureusement son poids, et après quelques mètres, il se fit violence pour sauter. L'atterrissage était moyennement maîtrisé, mais Jean se félicita d'être en un seul morceau. À ce stade de son périple, il resta figé devant la porte coulissante. Le garçon n'avait pas pensé à la possibilité qu'elle soit fermée et se traita mentalement d'idiot car elle devait forcément l'être. Sans grand espoir, il actionna la poignée et fut surpris quand celle-ci s'ouvrit. Ne cherchant pas à comprendre pourquoi la porte été restée ouverte, il entra en une enjambée et referma lentement derrière lui, tournant cette fois-ci le verrou. En silence, l'intrus s'approcha du lit qu'il distinguait grâce à la faible lumière des étoiles phosphorescentes collées au plafond. Toujours dans la plus grande douceur, il souleva l'épaisse couette et se glissa dans les draps. Son ami lui tournait le dos et n'avait pas bougé d'un pouce, mais Jean pressentait que celui-ci feignait simplement de dormir. Après quelques secondes d'hésitation, il se rapprocha un peu plus de la personne à ses côtés, et son bras droit vint lui entourer la taille pour le coller un peu plus à lui. Jean soupira d'aise, se sentant terriblement bien ainsi, avec une main autour de son corps et sa tête au contact de sa nuque. Après plusieurs minutes, sa respiration se fit régulière et avec la plus grande délicatesse, une main tacheté se joignit à celle qui reposait sur le torse de son propriétaire.


« Elle sortit subitement prendre l'air. Je pense souvent à cette expression, prendre l'air. Cela veut dire que l'on va ailleurs, pour le trouver. Cela veut littéralement dire : où je suis, je m'asphyxie. »
— David Fœenkinos, Nos séparations

> date : début novembre

Un léger souffle d'air s'engouffra par la fenêtre dans la salle de classe et vint chatouiller la nuque parsemée de taches de rousseurs de Marco. Le garçon soupira de contentement alors qu'enfin, son corps entrait en contact avec un peu de fraîcheur. Il était contre le gaspillage d'énergie, mais le bâtiment tout entier était surchauffé, et l'air du sixième étage en devenait étouffant. C'était à se demander comment certains parvenaient à dormir dans ces conditions, se dit-il en laissant glisser ses yeux sur le corps de son ami à ses côtés. Jean était comme bien souvent endormi pendant le cours de géographie, un livre ouvert posé en équilibre sur la table le dissimulant. Les deux garçons suspectaient Monsieur Shadis d'avoir démasqué les siestes récurrentes du châtain depuis le premier jour, mais de prétendre le contraire. Nul ne pouvait dénier que les cours de géographie étaient terriblement ennuyants. Si certains n'appréciaient tout simplement pas la matière, Marco était fatigué d'entendre les mêmes notions être répétées encore et encore. Son cerveau n'était pas assez stimulé, et il finit par se demander s'il n'allait pas lui aussi faire une petite sieste durant les trente prochaines minutes. Installant son propre manuel devant lui, il posa sa tête sur son épaisse écharpe en laine qui s'avérait être très confortable. Son regard glissa alors sur le visage toujours profondément endormi de son vis-à-vis qui arborait une expression de parfaite sérénité. Marco se surprit à sourire à la vue de sa bouche entrouverte, et il ne résista pas à l'envie d'appuyer son index contre sa joue. Sa main se dirigea ensuite vers celle de son ami, négligemment posée entre eux. Du bout des doigts, il effleura l'intérieur de sa paume, se plaisant à retracer les lignes qu'on pouvait y lire. Bientôt, il laissa ses doigts s'entremêler aux siens et n'osa plus esquisser le moindre geste. Quelque chose avait changé, depuis cette nuit-là. Les deux garçons semblaient s'être rapprochés, et pourtant de nombreux secrets flottaient entre eux, comme de doux nuages roses remplis d'amour et de larmes. Marco était conscient qu'il ne comprenait pas tout, qu'il n'était pas en possession de toutes les pièces du puzzle. Mais cela n'était pas nécessaire pour apprécier ces quelques instants de proximité silencieuse. C'était la raison pour laquelle il n'avait pas posé la moindre question à Jean, une fois le matin venu. Que ce soit à propos de sa rupture, de ce qu'il avait bien pu faire après être parti de chez lui, et surtout, de son intrusion dans son lit après minuit passé. Les deux garçons ne s'étaient pas parlés, car ils n'en ressentaient pas le besoin, n'en percevaient pas la nécessité. L'étrange souvenir de cette nuit s'était fait une petite place au fond d'eux, et bien qu'aucun mot ne soit venu l'expliquer, il était précieusement chéri par l'un comme par l'autre. L'horloge bancale au dessus du tableau vert afficha bientôt dix heures. Tandis que leurs camarades sortaient avec hâte de la salle de classe afin de profiter des quelques minutes de pause, les deux garçons n'avaient pas bougé. Si l'un était toujours plongé dans un profond sommeil malgré le tumulte qui se faisait entendre dans les couloirs, l'autre n'avait pas quitté des yeux l'objet de sa contemplation. Monsieur Shadis ne fût qu'à demi-surpris de les trouver à leurs places respectives, mais ne prononça pour autant aucune consigne à leur encontre. Sans un mot, il quitta sa salle de classe avec un sourire en coin afin d'aller chercher un paquet de copies dans son casier, et naturellement, un café. Tout en descendant les escaliers, il se fit la réflexion qu'il avait de drôles d'élèves. Leur curiosité et leurs capacités étaient indéniables, mais lorsqu'ils n'étaient pas assez intéressés, ils préféraient gribouiller des petits graffitis ou observer les formes que formaient les nuages dans le ciel. En laissant traîner ses oreilles en salle des professeurs, il avait également cru comprendre que Jean faisait plusieurs siestes improvisées au cours de sa journée. La plupart de ses collègues devaient s'imaginer qu'ils étaient simplement distraits et peu désireux de comprendre, mais Monsieur Shadis savait pertinemment que c'était tout le contraire. Ces élèves avaient besoin d'être suffisamment motivés afin de s'investir totalement. Et quand bien même ils donnaient l'impression de ne pas être mentalement présents, leurs notes suffisantes aux contrôles montraient qu'ils n'avaient aucunes lacunes. Parvenir à éveiller un profond intérêt en eux, grâce à des méthodes de travail originales, était sa plus grande fierté en tant qu'enseignant. Le professeur ne leur avouerait jamais, mais les deux énergumènes qu'il avait abandonné au sixième étage étaient ses petits préférés de l'année. Plusieurs dizaines de mètres plus haut, Marco profitait des quelques instants qu'il pouvait encore passer ainsi. L'aiguille de l'horloge avançait bien trop vite à son goût, et la fin de la pause se profilant, il dû se résoudre à réveiller son ami. L'opération était loin d'être aisée et ce ne fût qu'après avoir prononcé son nom plusieurs fois et chatouillé sa nuque que Jean daigna enfin ouvrir ses paupières. — Bien dormi ? lança le victorieux responsable de son réveil, un sourire collé aux lèvres. Il ne reçut qu'un grognement en guise de réponse alors que le garçon émergeait difficilement de sa première sieste de la journée. Tandis que Marco s'affairait déjà à attraper leurs quelques affaires pour les fourrer pêle-mêle dans leurs sacs respectifs, Jean étira ses membres engourdis. Les deux lycéens quittèrent la salle d'histoire-géographie, prenant soin de claquer la porte derrière eux afin qu'aucun élève ne soit tenté d'y entrer. Ils descendirent tranquillement les escaliers pour arriver au quatrième étage et repérèrent immédiatement leurs camarades de classes, attroupés au milieu du couloir dans des positions des plus étonnantes. Voici plusieurs années que les deux garçons n'étaient plus surpris du comportement légèrement excessif que les drôles d'individus leur servant occasionnellement d'amis pouvaient adopter, mais il fallait bien avouer que les voir pratiquer des pyramides humaines au beau milieu d'un couloir était relativement rare. Tandis qu'Eren et Mikasa se tenaient bien droits, les pieds solidement encrés dans le sol, Armin semblait être au contraire beaucoup moins à l'aise. Ses propres pieds sur les épaules de ses amis, son corps tremblotant s'élevait de façon peu gracieuse pour venir effleurer le plafond. Apparemment, les trois acrobates en herbe passaient leur évaluation d'acrosport en fin de journée, et en jugeant la structure bancale et peu esthétique, Jean se fit la réflexion qu'ils avaient du souci à se faire. Leur professeur de chinois lui-même, lorsqu'il rejoignit sa salle de classe, ne fut guère surpris par l'attitude de ces drôles d'élèves français qui l'amusaient décidément toujours plus. Alors que celui-ci déverrouillait la porte, plusieurs paires de bras s'affairaient à faire descendre Armin qui n'était décidément pas un adepte des hauteurs. Une fois la situation maîtrisée, chacun se dirigea vers sa place attitrée et le cours de langue pu commencer. Peu d'élèves étaient réellement attentifs, mais ils avaient rapidement compris que leur enseignant fermait les yeux du moment qu'ils n'étaient pas bruyants. Certains somnolaient ainsi dans un coin tandis que d'autres étaient plongés dans une bataille navale silencieuse. Au second rang, Marco et Jean créaient de petites étoiles en origami tout en écoutant d'une oreille les explications grammaticales de Monsieur Li. Les deux garçons appréciaient le chinois et les langues en général, mais ils n'étaient pas convaincus par la méthode Quelques dizaines d'étoiles de papier plus tard, l'heure se termina et les élèves sortirent de la classe avec plus ou moins d'empressement selon leur prochain cours de la journée. Marco et Jean se dirigèrent quant à eux vers la cours du bâtiment afin de se réunir devant le hall où leur professeur de sport viendrait les chercher. Fidèle à lui-même, Monsieur Pixis arriva avec cinq bonnes minutes de retard et les conduit sans plus attendre au gymnase se trouvant l'autre côté de la rue. Filles et garçons se séparèrent afin de se changer dans leurs vestiaires attitrés, puis la classe se regroupa progressivement sur les gradins. Tandis que Marco partait remplir sa gourde à l'étage supérieur, où l'eau des lavabos était étonnamment meilleure, Jean se laissa tomber aux côtés de Bertholdt à qui il adressa un sourire timide. En contrebas, les élèves pouvaient observer que leur professeur était en train de s'adresser à un jeune garçon que personne ne semblait connaître. Supposant qu'il s'agissait d'un nouvel étudiant en période de stage, Jean tenta en vain d'avoir un visuel sur son visage, mais celui-ci leur faisant dos, il ne pu que distinguer de longs cheveux châtains clairs regroupés en une queue de cheval. La plupart des élèves étant présents, Monsieur Pixis se plaça devant les gradins et répondit aux interrogations silencieuses de ses élèves. — Jeunes gens, les interpella-t-il, votre attention s'il vous plaît. J'ai une information à vous transmettre. Comme vous le savez tous, j'étais absent la semaine dernière et personne n'a visiblement jugé utile de vous le dire. Il se trouve qu'à partir d'aujourd'hui un nouvel élève va intégrer votre classe. Quelques murmures s'élevèrent, tandis que chacun cherchait du regard le jeune homme qui avait pourtant disparu. — Il devrait revenir dans un instant, les devança leur enseignant avec un sourire, je l'ai envoyé se changer après avoir discuté avec lui. Je sais que son transfert est assez soudain, mais je compte sur vous pour bien l'intégrer et l'aider à prendre ses marques. Et effectivement, il ne leur fallut attendre que quelques secondes pour que leur nouveau camarade ne les rejoigne. Au moment même où il montait les marches pour se placer aux côtés de Monsieur Pixis, un air terriblement gêné sur le visage, une porte latérale s'ouvrit dans un couinement sur Marco. Celui-ci s'avança légèrement, et ouvrit la bouche dans l'objectif de s'excuser pour son retard. Mais à la vue du garçon qui se tenait en face de lui, il sentit son corps entier se figer. Aucun mot ne pu franchir ses lèvres, alors qu'il se laissait engloutir par les yeux bleus foncé qui le fixaient avec curiosité. Un frisson terriblement désagréable le traversa de la tête aux pieds, et bientôt, il fut incapable de respirer.


C'était une sensation plus qu'étrange, de sentir son corps résister aux ordres que le cerveau pouvait lui formuler. Marco avait beau s'évertuer à bouger ne serait-ce que son petit doigt, celui-ci restait obstinément figé. Son être entier était subitement devenu lourd, comme enclavé par de lourdes chaînes qu'il ne pouvait pas voir. Furtivement, il passa sa langue sur ses lèvres : sa bouche était pâteuse et terriblement sèche. Il voulut parler, mais il eut du mal à former des phrases correctes. Ce ne fût qu'après avoir cligné des yeux qu'il parvint à se détacher de l'emprise qu'exerçait, sans le vouloir, le jeune homme aux cheveux châtains. — Je... Hum, bredouilla-t-il, je crois que j'ai oublié... Je reviens. Sans aucune autre explication, il fit volte-face et poussa la lourde porte qu'il venait pourtant de franchir quelques instants plus tôt, en sens inverse. Il cru entendre quelqu'un prononcer son prénom, mais le son lui sembla si lointain que son esprit aurait très bien pu l'avoir inventé. Le besoin de s'éloigner à tous prix de cette salle était plus fort que sa raison, ainsi il s'en écarta le plus possible avec un certain empressement. Se dirigeant à l'aveuglette dans le gymnase, il gravit les escaliers menant à l'étage et après s'être aventuré dans plusieurs couloirs qui se succédaient, il n'était plus sûr de savoir où il se trouvait exactement. La possibilité qu'il se soit bêtement perdu l'amusait moyennement, et il laissa échapper un rire nerveux. Mais il n'eut pas le temps de se morfondre d'avantage, puisqu'on lui attrapa brusquement le bras, le forçant à se retourner vivement. Marco se détendu en reconnaissant un visage amical, mais Jean paraissait bien plus inquiet. — Marco, lui demanda le nouveau venu avec douceur, qu'est-ce qui ce passe ? — Rien, tenta-t-il de répondre. Malheureusement pour lui, sa voix se brisa et ne laissa aucun doute sur son état. Il baissa les yeux, craignant que Jean ne voit les larmes qui s'y accumulaient. Mais celui-ci ne l'entendit pas de cette manière et sa main remonta jusqu'à sa nuque avant de se figer. Son ami respirait beaucoup trop vite. — Tu trembles, observa-t-il. Des bruits se firent entendre à l'autre extrémité du couloir, et avant que Marco n'ait pu prononcer le moindre mot, le châtain les tira tous les deux dans la pièce la plus proche, fermant le verrou derrière eux pour ne pas être dérangé. Il se retourna à temps pour voir le brun se laisser glisser contre le mur, ses jambes ne supportant plus son poids. Son corps entier tremblait, et Jean ne chercha pas à cacher son inquiétude grandissante. Il se laissa tomber à genoux devant lui, et tenta de relever le visage de Marco qui s'obstinait à éviter son regard. Celui-ci avait entouré ses jambes de ses bras, et serrait les poings si fort qu'il eut peur que le garçon ne se blesse. — Marco, regarde-moi, le supplia-t-il presque. Regarde-moi, s'il te plaît. Mais le brun ne l'entendait pas, prisonnier d'une bulle étanche qui le coupait du reste du monde. C'était à peine s'il pouvait sentir son ami lui saisir les poignets, et tenter de desserrer ses doigts enfoncés dans sa paume. La seule chose dont il était conscient, c'était qu'il avait beau happer l'air aussi vite qu'il le pouvait, ce n'était jamais assez suffisant. — Respirer, tenta de lui faire comprendre Marco d'une voix hachée. J'y arrive pas. Ce n'était pas la première fois qu'il entrait dans une crise d'angoisse comme celle-ci, mais cela n'était pas arrivé depuis très longtemps. Autrefois, alors qu'il se retrouvait prisonnier de cauchemars, son ami lui serrait très fort la main et la plaçait contre son propre cœur, afin qu'il puisse se calmer et caler sa respiration sur les battements qui pulsaient sous sa peau. Ne sachant quelle attitude adopter, Jean se força à inspirer lui-même une bouffée d'air avant d'expirer lentement. Ce n'était pas le moment de se laisser dépasser par les événements, il lui fallait à tous prix garder son stoïcisme pour pouvoir être en mesure d'aider celui qui en avait besoin. Le garçon tenta de se remémorer ce que sa mère, en tant que professionnelle de santé, avait pu lui dire sur la manière de gérer une crise d'angoisse chez autrui. Ainsi, il n'était pas sans ignorer qu'il serrait inutile et dangereux de le secouer dans tous les sens : Marco avait avant tout besoin d'air. Et pour cela, il était préférable qu'il soit dans une position lui donnant plus d'espace. Après avoir pris une autre inspiration, Jean posa doucement sa main sur la cheville tachée de son ami, qu'il massa doucement. — Marco, prononça-t-il d'une voix claire mais douce, soucieux de ne pas le brusquer. Je suis là. Je ne bouge pas. Si quelqu'un était bien placé pour savoir que le brun avait une peur terrible d'être abandonné, c'était bien lui. Il était juste impensable de le laisser croire qu'il était seul, sans personne sur qui compter, alors qu'il traversait cette terrifiante épreuve. Se débarrassant des baskets et chaussettes de son ami, Jean prit quelques instants pour simplement exercer de petit mouvements circulaires à l'aide de son pouce au centre de son pied. Il savait que ce point énergétique était capable de détendre le système nerveux et d'ainsi calmer les angoisses. Quand il prononça à nouveau son prénom, il fut certain que son ami l'avait cette fois-ci entendu. — Peux-tu relâcher tes bras ? Tes jambes aussi, allonge-les. Ce sera plus facile pour respirer, expliqua-t-il avec calme. Tout va bien se passer. Promis. Quelques minutes furent nécessaires, durant lesquelles Jean l'encourageait à respirer d'une voix douce sans cesser de tracer de petits cercles contre sa peau. Mais petit à petit, Marco parvenait à desserrer ses membres, laissant plus d'air rentrer dans ses poumons. Cependant, les tremblements incessant de son corps lui criaient que ce n'était toujours pas assez. Jean lui demanda de se tourner légèrement et se déplaça dans son dos, désormais accessible. Ses mains se posèrent délicatement sur les épaules voûtées du brun qui sursauta à leur contact, mais sentit ses muscles se détendre lorsqu'elles entreprirent de masser sa nuque. S'il y avait bien une chose que Madame Kirschtein avait apprise à son fils et dont il reconnaissait l'utilité en ce moment, c'était celle-ci. — Là, tout va bien. Respire doucement, lui répétait-il à voix basse. Il ne su pas immédiatement si cette technique assez improvisée serait ou non efficace, mais il s'efforçait de faire de son mieux. Sous ses doigts, il sentit finalement le corps de Marco devenir plus mou, moins crispé, et sa respiration ralentir progressivement. Probablement sous l'effet de la fatigue, il s'était petit à petit laissé aller en arrière, et sa tête reposait désormais sur la clavicule de Jean qui les berçait doucement tous les deux. — Ça va mieux ? chuchota-t-il au creux de son oreille. Son ami acquiesça en silence, trop las pour répondre de vive voix. Le voir enfin paisible provoqua un long soupir chez le châtain. La pression et la peur qui s'étaient accumulée en lui s'estompèrent en un battement de cils et son propre corps lui parut plus léger. Trop fatigué pour protester ou même pour se sentir embarrassé, Marco ne fit rien pour empêcher les bras de Jean d'entourer ses côtes et se laissa enlacer. Le contre-coup se faisait parfaitement ressentir : il lui semblait que son corps avait été dépossédé de toute sa force, le laissant plus mou qu'une poupée de chiffon. Jamais dans sa vie il n'avait plus désiré de faire une sieste qu'en ce moment, ses paupières tombant littéralement d'épuisement. Plusieurs minutes passèrent, mais la notion du temps leur avait depuis longtemps échappée et une heure aurait pu s'être déjà écoulée. Le bruit familier d'une serrure que l'on déverrouille les sorti de leur torpeur, et avant qu'ils n'aient eu le temps de se crisper, Bertholdt apparaissait dans l'encadrement. Ses yeux glissèrent sur les deux garçons aux membres entremêlés, mais il ne fit aucune remarque à ce propos. — J'ai dit à Monsieur Pixis que tu te sentais nauséeux, les rassura-t-il. Du coup, il m'envoie vérifier que tout va bien. — Mieux, en tout cas, lui répondit le garçon d'une voix un peu rauque. Merci beaucoup, Bertholdt. — C'est tout ce que je voulais savoir, fit-il, visiblement rassuré. Ne vous pressez pas, je vous couvre. Rien ne vous oblige à y retourner bientôt. Jean sentit son ami remuer légèrement, sous contre lui, et il se doutait bien qu'il ne voulait pas alerter leur professeur trop longtemps en restant dans cette pièce. Mais il ne lui laissa pas l'opportunité de s'exprimer, désireux avant tout de le laisser se reposer pendant quelques minutes supplémentaires. — On prendra le temps qu'il faudra, trancha-t-il d'un ton sans appel. Bertholdt sembla approuver cette décision et ne tarda pas à repartir en sens inverse, sans oublier de refermer soigneusement la porte derrière lui. Les deux garçons se retrouvèrent une nouvelle fois seuls, surpris par le silence qui régnait dans la pièce. Loin d'être étouffant, celui-ci permit à Marco de sombrer dans un sommeil léger seulement quelques instants après, alors que Jean berçait toujours leurs deux corps enlacés.


Ce ne fût qu'après trois bon quarts d'heures d'absence que les deux garçons rejoignirent la salle de sport où s'entraînaient leurs camarades. Craignant de se faire réprimander pour être plus tôt parti de la sorte, Marco s'avança vers Monsieur Pixis avec l'intention de s'excuser. Mais leur professeur se montra extrêmement compréhensif, s'inquiétant davantage de son état de santé. Le principal concerné lui assura avec gêne qu'il allait beaucoup mieux à présent et qu'il tenait à participer au reste de la séance. — Dans ce cas, vous pouvez prendre une balle et rejoindre les autres. Mais si jamais tu ne te sens pas bien à nouveau, ajouta-t-il à l'égard du brun, n'hésite pas à venir me le signaler. Celui-ci acquiesça, alors que Jean, qui s'était jusqu'ici tenu à l'écart, posa une main sur son épaule. — Ne vous inquiétez pas pour cela, affirma-t-il, j'y veillerais personnellement. — Je n'en doute pas, lui répondit le vieil homme avec un sourire en coin. Suite à ce rapide échange, les deux amis dénichèrent une balle de basket au fond d'un énorme sac. D'un signe de la main, Bertholdt les invita à rejoindre son groupe de quelques élèves qui s'exerçait aux passes dans le cadre d'un mini-jeu. Le but étant évidement d'en faire le plus possible entre membres d'une même équipe sans faire tomber la balle ou se la faire voler par l'équipe adverse, tout ceci dans un espace réduit. Marco constata avec soulagement qu'aucun des adolescents du groupe ne ressemblait au garçon qu'il avait aperçu plus tôt. Un frisson désagréable le parcourut pourtant, et un coup d'œil par-dessus son épaule lui permit de confirmer la présence de longs cheveux châtains aux côtés qu'Ymir, à l'autre extrémité de la salle. Bien qu'il aurait juré avoir senti son regard sur lui, cette distance entre eux le soulagea immédiatement et il prit une grande inspiration avant de se concentrer sur la séance. Afin de motiver chacun, ils se mirent tous d'accord sur un gage qui s'appliquerait aux perdants : l'obligation de passer sous le jet d'eau glacé des douches des vestiaires. Rapidement, filles comme garçons se prirent au jeu et redoublèrent d'ingéniosité pour feinter leurs adversaires. Les différents mini-jeux se succédèrent ainsi que les gages attribués aux perdants, et après une demi-heure passée pour certains à courir derrière les balles, Monsieur Pixis siffla la fin de la séance. Tandis que la plupart de leurs camarades se dirigeaient vers les vestiaires après avoir rangé les balles empruntés, Bertholdt se proposa de rester derrière pour surveiller Milius et quelques autres qui avaient écopés de dix tours de salle à l'issue d'un match perdu. Du coin de l'œil, il invita Marco et Jean à le suivre dans un angle de la salle désormais presque déserte. — Je ne cherche aucunement à savoir précisément ce qu'il s'est passé plus tôt, annonça-t-il de but en blanc, mais j'ai eu l'impression que ce nouveau n'y est pas pour rien. Je me trompe ? Ses deux amis lui confirmèrent d'un signe de tête que, d'une manière ou d'une autre, ce n'était pas une coïncidence si le brun s'était trouvé dans un état pareil à la seconde où il avait croisé le regard de ce garçon. — Je suppose que vous êtes plutôt curieux concernant cette nouvelle tête qui vient s'ajouter au palmarès catastrophique de cette classe, ajouta-t-il avec humour, alors voici tout ce que je peux vous dire. Il s'appelle Gaitō Burasuto, et comme vous pouvez aisément le deviner, il nous arrive tout droit du Japon. À première vue, il a l'air aussi agressif qu'un papillon : j'ai échangé à peine trois phrases avec lui et j'aurais juré que ses yeux fuyaient les miens. Pensif suite aux paroles de son ami, Marco se pencha pour ramasser machinalement un ballon de basket oublié qui roulait vers lui. En silence, il entreprit de lancer quelques paniers afin de forcer son esprit à se concentrer sur la balle plutôt que sur les dizaines de questions qui germaient dans sa tête. Du coin de l'œil, Bertholdt remarqua que leurs camarades arrivaient au bout de leurs tours de terrain. — Je préfère vous prévenir que Monsieur Pixis nous a chargé Ymir et moi, en tant que délégués, de l'aider à prendre ses marques, dit-il en s'avançant vers la porte des vestiaires attribués à son genre. Elle a l'air de s'être étonnamment bien entendue avec lui, ce qui est vraiment rare la connaissant. Vous devriez donc peut-être vous préparer à l'éventualité qu'il rejoigne la bande, termina-il avec une légère appréhension. Les deux garçons se lancèrent un regard en biais, se disant qu'ils ne pourraient de toutes façons pas intervenir frontalement dans les rapports entre ce Gaitō et le reste de la bande. Récupérant simplement leurs affaires éparpillées sur un banc, ils décidèrent d'un accord commun de fausser compagnie à leurs amis pour les deux heures de trou du midi. Rentrer chez eux leur permettrait de prendre une bonne douche après une séance passée à transpirer, voilà ce qu'ils avaient déclaré à Bertholdt. Seulement, lui comme eux savaient pertinemment que le repos qu'ils recherchaient n'était pas physique, mais mental. Marco avait beau déclarer qu'il allait bien maintenant, les crises d'angoisse étaient toujours des épreuves déplaisantes qui pouvaient parfois durer des heures selon leur gravité. Et s'en remettre n'était jamais aisé : la peur qu'elles suscitaient ne quittaient jamais vraiment ceux qui en étaient victimes. Jean désirait simplement le conduire dans cette maison calme qu'était la sienne et où son ami se sentait en sécurité, y ayant lui-même vécu une certaine partie de sa vie. Aucun mot ne fut échangé durant le trajet, alors qu'ils observaient de gros nuages gris se profiler dangereusement au loin. Un craquement sonore se fit même entendre au moment où ils passèrent la porte d'entrée de la petite maison en briques blanche. Après un rapide passage à la salle d'eau pour l'un comme pour l'autre, Jean leur dégota deux portions de nouilles façon thaï dans un placard littéralement rempli de nourriture instantanée. Bien que peu diététiques, ces repas étaient très simple à préparer lorsqu'ils passaient en coup de vent. Il ne fallut que quelques minutes à la bouilloire pour chauffer l'eau nécessaire à la réhydratation de leur pâtes sombres et ondulées préalablement déposées dans deux larges bols. Ne manquait alors plus qu'à ajouter les petits sachets carrés contenant une poudre épicée, et leur repas fut prêt en un rien de temps. Ils firent un peu de place sur la table basse du salon envahie par divers courriels en cours d'ouverture pour pouvoir poser leurs bols. Après quoi, ils s’essayèrent en tailleur sur des coussins, le dos appuyé contre le bord du canapé. Tout en s'installant, Marco attrapa la télécommande et bien qu'hésitant un instant entre commencer une nouvelle série ou regarder une troisième fois Forever, son adoration eut raison de lui et bientôt, les premières minutes de la série policière américaine s'affichèrent à l'écran. Pourtant, il avait beau tenter de se concentrer sur les intrigues ou même sur les nouilles qu'ils dégustaient, il avait comme un arrière-goût désagréable. Le visage de ce garçon, et plus particulièrement ses yeux bleus si pâles le perturbaient au plus haut point. Il soupira bruyamment : la situation lui échappait complètement, et il détestait ce manque de contrôle. Quelques secondes après, Jean mit sur le pause le téléviseur, ce qui stoppa net l'image du Docteur Morgan qui s'apprêtait à ouvrir un autre cadavre. Comme il s'y attendait, son ami ne broncha pas, visiblement aussi peu concentré que lui sur la série policière. Il y eut un long moment de silence, où les deux garçons pressentaient qu'une conversation était nécessaire, mais ni l'un ni l'autre ne savait comment l'entamer. Le châtain se racla finalement la gorge, décidant qu'il fallait bien que l'un d'eux se jette à l'eau. — Marco, on devrait en parler. — Je sais, s'empressa-t-il d'affirmer. C'est juste que... Je n'ai aucune réponse, Jean. Le brun semblait un peu perdu, et un peu en colère aussi, probablement contre lui-même. S'il y avait bien une chose qui le terrifiait, c'était de perdre le contrôle sur sa propre vie. Et sa précédente crise avait dû allumer tous les capteurs rouges dans sa tête, rajoutant à son anxiété qui était déjà de trop. Jean appuya une main sur son épaule, se penchant dans le même mouvement pour que leurs visages soient face à face. — C'est pas grave, d'accord ? On va les trouver ensemble ces réponses, le rassura-t-il. Gaitō Burasuto, poursuit-il en murmurant. Son nom ne me dit rien. Et toi ? — Je n'en suis pas sûr… — Tu penses qu'il pourrait être lié à... Hum, hésita-t-il, ne sachant visiblement pas comment évoquer cette période encore douloureuse pour son ami. — Mon passé ? termina l'intéressé. Peut-être. Mais c'était il y a longtemps : les visages se troublent et les noms se confondent. S'il avait un jour connu les identités de ses harceleurs, bien qu'il n'ait jamais attenté de poursuites judiciaires contre eux, ce n'était plus le cas maintenant. Au fil des années, les souvenirs s'étaient emmêlés et sans avoir pu oublier les actes et les mots dont il avait été victime, il n'avait pas cherché à se rappeler d'eux en détails. De plus, ils avaient certainement tous grandis depuis ce temps, et Marco seraient probablement incapable de les reconnaître s'il les croisait dans la rue. La simple idée de rencontrer l'un de ses anciens bourreaux lui glaçait le sang, il n'avait aucune envie de se retrouver à nouveau mêlé de quelque manière que ce soit avec eux. S'il avait laissé leur souvenir s'estomper, c'était aussi car il se sentait enchaîné malgré lui à cette période de sa vie qu'il détestait tant et qui l'empêchait d'aller de l'avant. Marco ne voulait pas être hanté indéfiniment par son passé, mais il ne pourrait jamais se résoudre à l'oublier : renier ce qu'il avait traversé, c'était renier le garçon qu'il était aujourd'hui devenu. Malgré lui, il se mit à trembler légèrement, du moins assez pour que son ami le remarque. Il se sentait petit, tout petit face au monde qui l'entourait et était subitement frappé par la peur, un sentiment qu'il ne connaissait que trop bien. L'idée que des fantômes de son enfance resurgissent après plusieurs années le terrifiait : c'était là l'un de ses pires cauchemars. Pourtant, la pression sur son épaule lui prouvait que Jean était toujours là, et qu'il avait bien l'air de vouloir s'accrocher à lui pour un moment. Ses bras se glissèrent d'eux-mêmes dans le dos du garçon qu'il attira à lui, alors que son visage partit se réfugier au creux de son cou. — On va le tenir à l'œil, d'accord ? Marco ne répondit pas, mais raffermit la prise de ses bras sur le corps de son ami qui ne cessait de répéter que tout irait bien. Et comme beaucoup d'autres fois, Jean fut la seule raison qui empêcha Marco de perdre pieds.


« Je me demande ce que le passé nous réserve. »
— Françoise Sagan

Une seule et unique semaine fut suffisante pour que Gaitō soit adopté par la petite bande, et ce à l'unanimité. Si le jeune homme avait semblé presque effrayé lors de ses premiers pas dans son nouvel établissement, il avait peu à peu pris ses marques et se sentait bien plus à l'aise parmi eux. Certes discret, il n'empêchait qu'il avait peut-être la personnalité la plus colorée et farfelue qu'ils aient jamais connue. Avec ses chouchous à cheveux et ses nœuds papillon, il égayait les journées de sa bonne humeur. Ce Gaitō donnait l'impression d'être un chouette personnage, Jean ne pouvait pas le nier. Mais il savait à quel point les apparences pouvaient être trompeuses et s'efforçait ainsi de garder la tête froide en sa compagnie, à l'affût du moment où il baisserait sa garde. Il ne savait précisément ce qu'il espérait trouver derrière ce masque, sinon la raison pour laquelle ses yeux de glace avaient éveillé un tel souvenir chez Marco. Aujourd'hui encore, Gaitō s'était fait une petite place près de Mikasa à leur table attitrée au self, celle à l'étage avec vue sur le petit kiosque en construction derrière le bâtiment. Il s'agissait d'un endroit purement stratégique qu'ils défendaient farouchement : juste en dessous d'eux se trouvaient les petits pains et autres desserts. Grâce à une canne à pêche de fabrication très artisanale, à savoir une ficelle au bout de laquelle on pouvait attacher un crochet ou un aiment, Connie et Sasha s'employaient régulièrement à voler quelques victuailles de plus. Cela relevait du miracle qu'ils ne se soient jamais fait prendre en deux ans de scolarité. La première fois que Gaitō les avait vu à l'œuvre, il lui avait bien fallu avouer qu'il n'avait jamais vu ses deux amis faire preuve d'autant de sérieux. Mais pour une fois, Jean ne riait pas aux idioties de ces deux énergumènes lui servant d'amis. Dès qu'il le pouvait, son regard se posait sur ce garçon aux yeux bleus dont il analysait les moindres faits et gestes. Si jusqu'ici il n'avait rien remarqué de particulier, Jean ne pouvait simplement pas l'accepter à bras ouverts comme le faisaient ses amis. Un rapide coup d'œil vers Marco qui était assit à sa gauche renforça d'autant plus sa volonté de tirer la situation au clair, et ce quelle qu'elle soit. Depuis une semaine, le brun prenait beaucoup sur lui afin de ne pas laisser paraître aux autres son trouble concernant l'arrivée de ce nouvel ami. Mais pour être honnête, il n'y arrivait que partiellement, se contentant d'éviter au maximum le regard de Gaitō et d'ignorer sa présence quand il le pouvait. Car il l'avait bien vite compris, c'étaient ses yeux bleutés qui lui faisaient perdre le contrôle de lui-même. En évitant de se perdre dans ces billes d'océan, il parvenait à garder un semblant de contenance qui l'empêchait de défaillir une nouvelle fois. Cependant, certaines manifestations physiques échappaient encore à sa vigilance : les soubresauts irréguliers de sa jambe gauche en témoignaient. Tout en s'assurant du coin de l'œil que personne ne prêtait une attention trop prononcée sur eux, Jean laissa sa main se poser sur la cuisse de son voisin qui dû réprimer un sursaut. Ses yeux chocolat s'écarquillèrent alors que Marco réalisait à qui appartenait cette main dont le pouce débutait de légers mouvements circulaires à travers le tissu de son pantalon. Perdu entre l'envie de rompre ce contact et celui d'en profiter encore un peu, il ne remarqua pas que sa jambe s'était presque instantanément immobilisée. Pour autant, Jean n'envisagea pas une seule seconde de retirer sa main qui resta à cet exact endroit jusqu'à la fin du repas. Une fois sorti à l'air libre, Marco poussa un long soupir. Mais son repos ne fut que de courte durée, car quelques secondes plus tard, Ymir se dirigeait vers eux avec un regard qui n'annonçait rien de bon. Sa main attrapa si fort le bras de Jean que ce dernier fronça les sourcils sous la fermeté de son geste. — J'ai à te parler, lui lança-t-elle d'un ton sans appel. Le garçon se contenta de hocher la tête, sans réellement saisir le sujet de cette conversation. Comprenant qu'il était de trop, Marco préféra d'éclipser au CDI où il espérait trouver un peu de calme pour se remettre de ce déjeuner sous pression. Tout en avançant vers un coin plus tranquille derrière le bâtiment, Ymir ne se pria pas pour aller droit au but. — Jean, c'est quoi ton problème avec Gaitō ? Bien que le susnommé fût surprit de la rapidité avec laquelle la jeune fille l'avait percé à jour, il n'en laissa rien paraître sur son visage et se contenta de hausser un sourcil. — Que veux-tu dire par là ? Jouer les ignorants ne lui ferait gagner que peu de temps, il en était parfaitement conscient. Ymir était dotée d'une perspicacité à toute épreuve qui pouvait faire des ravages lorsqu'elle daignait accorder un peu d'attention à autrui. Ainsi, il lui fallait réfléchir vite et bien pour parvenir à convaincre la jeune fille par une explication inventée de toutes pièces. Face au regard noir qu'elle lui adressa, Jean compris qu'il n'avait pas beaucoup de temps devant lui et opta pour un mensonge profondément simple. — D'accord, d'accord, fit-il mine de se rendre. Je n'ai rien contre lui. Juste un peu de mal à le cerner, c'est tout. Vous l'avez intégré à toute vitesse alors qu'au fond, personne ne le connaît vraiment. Désolé de ne pas être aussi spontané, j'aime autant savoir à qui j'ai affaire avant de lui conter fleurette, termina-t-il avec ironie. — Gaitō ne parle pas beaucoup de lui, je te l'accorde volontiers. Je comprend ta méfiance mais rien de tout cela n'explique les regards noirs que tu lui lances en permanence, ajouta-t-elle avec un air suspicieux. Toi et Marco, vous nous cachez quelque chose et je t'avoue que cela ne me plaît pas trop. Cette fois-ci, Jean ne pu retenir un tressaillement qui n'échappa guère à son interlocutrice. Il était bien conscient que leurs amis se seraient pas dupes très longtemps, mais il avait espéré pouvoir gagner un peu plus de temps qu'une pauvre semaine. Il se fichait bien ce que ce Gaitō pouvait penser de lui, rien n'était plus important que le bien-être de Marco. Mais ce dernier ne souhaitait pas que le reste de leurs amis soient mis au courant des épreuves qu'il avait dû traverser, alors n'en déplaise à Ymir, Jean resterait muet comme une tombe à ce sujet. — Crois-moi quand je te dit que ça se voit comme le nez au milieu de la figure, enchaîna Ymir. Je fais suffisamment confiance à Marco pour supposer que vous avez une bonne explication à tout ce cirque. C'est pourquoi je laisse couler pour le moment, mais peu importe ce dont il retourne, lui intima-t-elle, je vous conseille de régler ça rapidement pour éviter de plus amples malentendus. Après lui avoir donné une grande claque dans le dos, la brune le laissa en plan derrière le bâtiment. Appuyé contre le mur blanc, Jean se laissa quelques secondes pour ravaler la boule qui s'était coincée au travers de  sa gorge. Face à une tortionnaire telle qu'Ymir, il supposait s'en être relativement bien sorti malgré les circonstances. Certes, la jeune fille semblait décidée à lui tirer les vers du nez dans un futur proche, mais il espérait être capable de démêler cette situation tendue avant cela. S'en retournant vers la façade principale du bâtiment, il aperçu le petit kiosque dans son champ de vision. Remarquant l'individu qui s'y trouvait, il ne pu s'empêcher de lâcher une remarque sur la lenteur à laquelle avançait ce projet de construction. En trois ans, seules quelques barres de fer soutenues par des poutres s'élevaient dangereusement à plusieurs mètres de hauteur. Pourtant, en fronçant les sourcils, il se rendit compte qu'il ne s'agissait pas d'un ouvrier de chantier mais plutôt d'un lycéen. En voilà un qui ne devait pas tenir beaucoup à la vie : le futur kiosque était terriblement bancal par mauvais temps et par conséquent interdit d'accès jusqu'à la fin des travaux. Tout en s'approchant un peu, Jean observa ce garçon aux cheveux sombres s'accroupir puis se relever quelques instants plus tard pour décamper au pas de course. D'abord surpris, Jean se demanda s'il ne venait pas d'assister à la dissimulation d'un cadavre. Assumant qu'il avait eut son mot de soucis pour la journée, il préféra se détourner de cet endroit qui ne lui inspirait nullement confiance pour retrouver la chaleur du CDI. Une fois à l'intérieur, ses pieds le dirigèrent machinalement vers le canapé usé coincé entre deux étagères contenant les manuels d'histoire et les revues périodiques. Bien loin des ordinateurs et des bandes dessinées, ce canapé restait le plus souvent inutilisé. Pourtant, Marco le trouvait bien plus confortable que tous les autres, et c'est après les avoir tous essayés qu'il avait décidé de s'approprier celui-ci. Jean ne fût pas tant surpris de le retrouver à cet endroit précis, les yeux fermés et des écouteurs enfoncés dans ses oreilles. La musique avait pour effet de le couper du reste du monde, et il n'était pas rare que le brun s'adonne à cette technique pour évacuer la tension qui grandissait continuellement en lui. Alors que son ami se laissait tomber à ses côtés, Marco lui proposa silencieusement un écouteur qu'il accepta volontiers. Se laissant tous deux porter par la douceur de Billie Eilish, ils attendirent les dernières paroles avant d'aborder un sujet moins plaisant. — Ymir m'a dans le collimateur, grogna Jean. J'ai plus ou moins réussi à esquiver ses questions mais je n'ai pas nié pour autant, avoua-t-il tout penaud. — Elle reviendra bientôt à la charge. On ne peut pas continuer ainsi, souffla le brun. Jean n'était pas sans ignorer que cette situation n'enchantait guère son ami, et ce sous tous les aspects du terme. Car en plus d'éprouver un profond inconfort en sa compagnie, il ne supportait pas l'idée de se montrer désagréable envers quelqu'un. Marco était fondamentalement gentil, c'était l'une de ses plus belles qualités comme l'un de ses pires défauts. — Gaitō n'a franchement pas l'air méchant. Je me suis probablement trompé sur son compte. Peut-être que c'est moi le problème, murmura-t-il. — Ne dis pas ça, le reprit aussitôt Jean. Ton inconscient l'a reconnu, ce ne peut pas être une coïncidence. Quelque chose nous échappe, mais nous allons trouver ce qui cloche chez lui. Ne souhaitant pas prolonger cette conversation qui ne leur plaisait guère à l'un comme à l'autre, le brun préféra poser sa tête sur l'épaule de son vis-à-vis tout en relançant sa playlist en cours d'écoute. Celui-ci ne s'en offusqua pas et vint effleurer du bout des doigts la naissance de ses cheveux légèrement bouclés sur sa nuque. — Je te le promets, osa-t-il lui souffler. Dans leurs oreilles, Billie continuait de chanter inlassablement ilomilo et Jean réalisa que Marco avait écouté cette même chanson en boucle.


Un peu plus tard dans la journée, Marco se retrouva à déambuler dans les couloirs de l'établissement scolaire. Des suites d'une curieuse succession d'événements, il avait été chargé par sa professeur d'anglais de se rendre en salle des professeurs pour photocopier une fiche récapitulative, chose qu'elle avait bien évidement oublié de faire. C'était là le genre de mission que l'on confiait habituellement aux délégués, mais Bertholdt étant déjà occupé et Ymir se montrant tout simplement de mauvaise humeur, c'était lui qu'on avait désigné. Marco rechignait rarement à aider les autres, mais il devait avouer que le voyage jusqu'à l'autre bout de la cité scolaire ne l'enchantait guère. D'un autre côté, cela signifiait s'éloigner pendant une quinzaine de minutes de Gaitō, dont la présence lui coûtait beaucoup d'énergie, alors il n'avait pas osé se défiler. Une fois arrivé à destination, il frappa à la porte puis, comme personne ne venait lui ouvrir, se donna lui-même la permission d'entrer. Une fois à l'intérieur, une professeure d'un certain âge l'observa de haut en bas d'un œil mauvais. Marco était venu suffisamment de fois pour savoir que peut importait la raison, les élèves n'étaient jamais les bienvenus en salle des professeurs. À croire qu'il s'agissait du siège de leur drôle de secte et qu'y pénétrer était sacrilège... Ne s'offusquant donc pas de son regard noir, il se dépêcha de faire ses trente-cinq photocopies avant de repartir aussi sec. Son paquet sous le bras, il ronchonna en pensant aux économies de papier qu'auraient pu faire sa professeure si elle avait agencé sa mise en page autrement. Perdu dans ses réflexions sur la déforestation, il n'aperçu que trop tard l'ombre qui le suivait depuis un petit moment déjà. Ce ne fût que lorsqu'il bifurqua pour descendre les escaliers qu'il remarqua du coin de l'œil ce garçon qui le regardait avec tant d'intensité. Aussitôt, le temps sembla se figer autour d'eux. Marco sentit l'air se bloquer dans ses poumons alors qu'ils se dévisageaient mutuellement. Au sourire moqueur qu'affichait celui qui se trouvait en face de lui, il ne doutait pas une seule seconde qu'il l'avait également reconnu. Tous deux avaient pourtant bien grandis, mais la ressemblance était si frappante qu'elle ne laissait aucune place au doute. Le brun se souvenait parfaitement de cette unique fossette sur sa joue gauche et de ces yeux froids comme la glace. Pendant des années, ces derniers l'avaient observé sans relâche alors qu'il subissait les pires injustices qu'un enfant pouvait connaître. En l'espace d'un instant, il eût l'impression d'avoir à nouveau huit ans et d'être redevenu ce petit garçon effrayé, marqué, brisé. Son corps lui-même semblait en avoir gardé le souvenir et refusait d'obéir à son cerveau qui lui criait pourtant de s'enfuir à toutes jambes. Au lieu de cela, il resta parfaitement immobile alors que le responsable de cette paralysie prenait enfin la parole. — Bonjour, Marco. Dans sa bouche, même son prénom en devenait désagréable à l'écoute. Tout ce qui en sortait n'était rien d'autre que du venin craché par le plus acerbe des serpents. Et le brun savait quels dégâts les mots qu'il prononçait pouvaient entraîner. Ne pas se laisser manipuler, c'était parvenir à lui résister. Mais cela demandait une force d'esprit que Marco n'était pas convaincu de posséder en cet instant précis. Le simple fait de se retrouver face à l'un de ses anciens bourreaux constituait une épreuve qu'il n'avait jamais imaginé devoir traverser ailleurs que dans ses cauchemars. Mais à son plus grand désespoir, ce garçon en particulier n'était pas n'importe qui. Des quelques enfants qui avaient pu prendre part à son harcèlement, c'était le plus dérangé d'entre eux. Il était celui qui avait tout orchestré alors que les autres se contentaient simplement de le suivre dans son jeu purement malsain. — J'ai d'abord pensé que ce n'était qu'une simple impression, continuait le principal intéressé, mais il semblerait que mes yeux ne se soient pas trompés. Qui aurait cru que l'on se rencontrerait à nouveau, quelques mois seulement après mon retour ? Sans bouger d'un millimètre, Marco le regardait se donner en spectacle. Tout en lui respirait la mise en scène, que ce soit sa façon de parler ou ses mimiques. Le brun avait toujours trouvé que les muscles de son visage se tordaient d'une bien étrange manière lorsque ses émotions le dominaient. Il avait devant lui un individu impulsif, dépourvu de toute rationalité et faisant une fixette sur lui. Restait à savoir comment il allait faire pour se sortir de cette situation catastrophique dans laquelle il n'était avantagé d'aucune façon. — Même pas un petit bonjour ? s'étonna faussement l'autre. Je t'avoue que ton impolitesse me surprend et me blesse. — Je n'ai rien à te dire, eut-il la force de lancer d'une voix plus posée qu'il ne l'aurait cru. — Vraiment ? Je suppose que ce n'est pas très grave, je peux très bien faire la conversation pour nous deux. Le sourire qui était déjà présent sur ses lèvres s'étira encore plus, et cela n'annonçait rien de bon. Marco le connaissait suffisamment bien pour assumer qu'il était en train de savourer ce moment à sa manière. Ce garçon avait toujours eut un don hors du commun : il parlait de la même façon qu'on lançait des poignards, en visant les endroits les plus fragiles de l'esprit. Converser avec une telle personne représentait un véritable combat mental dont l'issue lui avait toujours semblé être jouée d'avance. — Alors dis-moi, reprit son vis-à-vis, comment ta vie se passe-t-elle ? Marco ferma les yeux, se préparant à une attaque qui ne tarda guère à venir. Déjà, le garçon aux cheveux de jais s'approchait dangereusement de lui avec l'allure d'un prédateur sournois qui prenait plaisir à torturer sa proie. — Qu'est-ce que cela fait de devoir te supporter chaque jour ? lança-t-il, l'air de rien. Je n'ose imaginer le dégoût qui te traverse lorsque tes yeux accrochent ton reflet dans le miroir. Ces remarques acerbes étaient parfaitement infondées, le brun le savait très bien. Aucun de ces mots ne décrivaient la réalité, le seul but de son bourreau avait toujours été de l'atteindre en plein cœur. Il ne cherchait qu'à le briser comme autrefois, assumant qu'il pouvait encore exercer une forme quelconque de contrôle sur celui qu'il avait jadis maltraité. Mais cela ne saurait marcher à nouveau, pas après avoir compris durant ces dernières années qu'il était légitime, au même titre que tous les autres. Pourtant, son vis-à-vis ne semblait pas se défiler, persuadé qu'il parviendrait tôt ou tard à pénétrer dans son esprit. — Allons Marco, nous savons tous deux à quel point ton existence même est une erreur. N'est-ce pas ? — Non, rétorqua le susnommé d'une voix tremblante, c'est faux. — L'aurais-tu oublié ? Je peux te rafraîchir la mémoire. Chacun de ses pas le rapprochait du brun, et ce dernier n'en menait pas large en l'observant évoluer peu à peu vers lui. Il se sentait pris au piège, et c'était là sa pire crainte qui se réalisait. Perdre le contrôle, c'était perdre les repères qu'il avait durement acquis et il ignorait dans quel état il serait susceptible de se retrouver après cela. Mais ce dont il était sûr, c'était qu'il ne devait sous aucun prétexte laisser transparaître l'angoisse et la peur qui grandissaient en lui, ou l'autre saurait saisir sa chance pour les exploiter à son avantage. — Je suis même surpris que tu sois encore en vie ! J'avais assumé que tu t'étais probablement donné la mort il y a des années, susurra le garçon aux yeux de glace. La lueur de démence qui s'était allumée dans ceux-ci aurait même pu faire trembler Ymir tant elle alertait sur la folie qui habitait cet être, Marco en était certain. Figé par la force des paroles qu'il recevait, il ne réussi qu'à déglutir avec difficulté. Il fut un temps où il aurait été lui-même surpris de faire encore partie de ce monde, mais c'était il y a bien longtemps et ces pensées n'avaient plus de raison d'exister. Seulement, les raviver faisaient visiblement partie intégrante du plan d'attaque de son vis-à-vis qui se trouvait désormais au plus proche de lui, à savoir beaucoup trop proche pour qu'il puisse ignorer les battements effréné du cœur du brun. Ce dernier le vit se pencher dangereusement vers lui, et il s'attendait presque à recevoir un coup. Pourtant, c'était encore son psychisme que l'autre désirait briser, en prononçant des paroles terrifiantes pour celui qui les écoutait. — Il n'est pas trop tard, tu sais. Son souffle s'écrasait sur sa nuque et Marco sentit chacun de ses poils se hérisser à ce contact plus que désagréable. Ses yeux devenaient dangereusement de plus en plus mouillés et il se demanda dans combien de temps exactement il allait craquer. Cependant, le garçon aux cheveux de jais éloigna rapidement son corps du sien, comme s'il s'était brûlé. Un voile passa dans ses yeux avant qu'il ne se cache de nouveau derrière un sourire de plus en plus factice. Trop préoccupé par ses propres réactions, le brun ne chercha pas à comprendre ce qui se déroulait chez l'autre. À sa grande surprise, ce dernier ne s'attarda pas et descendit tranquillement les escaliers, laissant sa victime médusée par ce changement soudain d'attitude. Sitôt qu'il fût hors de son champ de vision, Marco s'écroula. Ses jambes le lâchèrent subitement alors qu'il glissait brusquement contre le mur rêche du hall. Autour de lui, les feuilles qu'il avait sûrement un peu trop serrées dans ses bras s'éparpillèrent au sol dans un froissement. Avec beaucoup de difficultés, il entreprit de calmer sa respiration qui menaçait de s'emballer à tout moment après avoir été bloquée de la sorte. Tout en ravalant rageusement les larmes qui parlaient aux coins de ses yeux, il ramena ses genoux vers lui et se balança maladroitement d'avant en arrière. Entre deux hoquets, on pouvait l'entendre se murmurer à lui-même des paroles réconfortantes, celles qu'il avait maintes fois entendues mais qu'il avait toujours eu du mal à accepter pleinement. Après plusieurs minutes passées dans cette position, il ressentit le besoin urgent de sortir de cet endroit. Le simple fait de se relever lui demanda un effort considérable, mais Marco entreprit la descente des escaliers d'un pas décidé. Tout en traversant la cour, il ne pu s'empêcher de jeter frénétiquement des coups d'œil par-dessus son épaule. Ce garçon aurait très bien pu être là, tapis dans l'ombre et près à l'accueillir à nouveau. Pourtant, il eut l'impression étrange qu'il ne le reverrait pas aujourd'hui. Le brun secoua rapidement la tête pour chasser les pensées absurdes qui venait polluer son esprit et qui lui donnaient par la même occasion d'affreuses migraines. Déjà, il arrivait devant le grand portail qui était par chance ouvert. Sans même penser aux possibles conséquences de son acte, Marco sortit de l'enceinte scolaire sous le regard distrait d'un surveillant trop occupé à fumer, et s'éloigna comme s'il avait le diable à ses trousses.


L'heure était sur le point de se terminer, et si leur professeure semblait avoir oublié l'absence évidente d'un élève, certains de ses camarades commençaient à s'étonner de ne pas le voir réapparaître. Les yeux alternant inlassablement entre l'imposante horloge accrochée au dessus du bureau et la porte toujours close, Jean s'inquiétait un peu plus à chaque seconde qui passait. Voilà plus de trente minutes que Marco avait été envoyé faire ces fichues photocopies et pour une raison ou une autre, il n'était toujours pas revenu. N'étant pas du genre à traîner des pieds pour espérer perdre quelques minutes de cours supplémentaires, il aurait dû être revenu depuis bien longtemps. Son ami avait beau réfléchir encore et encore, les rares raisons qu'il pouvait trouver ne suffisaient pas à calmer l'ébullition qui agitait son esprit. Dès que leur professeure les libéra, Jean se leva brusquement et après avoir attrapé au vol son sac et celui de Marco, il s'engouffra dans le couloir. En temps normal, il lui aurait probablement suffit d'un coup de fil passé au brun pour s'assurer qu'il allait bien. Mais en parfait idiot qu'il était, Jean avait une fois de plus oublié son smartphone chez lui, celui-ci étant certainement négligemment branché sous son lit. Bien qu'il lui arrivait fréquemment d'oublier ses affaires, il maudit pour la première fois sa propre bêtise. Décidant en toute logique de refaire le trajet supposé de Marco jusqu'à la salle des professeurs, il sortit au pas de course du bâtiment central pour s'engouffrer à la hâte dans le second. L'ascension des escaliers lui parut terriblement longue et il craignit presque de ne jamais en voir le bout. Pour une raison ou une autre, Jean prenait plus que jamais conscience de la gravité qu'exerçait avec force l'atmosphère sur lui. Arrivé au dernier étage, il n'eut pas le temps de reprendre correctement son souffle qu'il tomba sur Bertholdt et Gaitō. Ces deux-là semblaient discuter d'un sujet important au vu de l'air grave qui planait sur leurs deux visages, mais l'urgence se trouvait ailleurs. Sans prendre la peine de s'embêter avec une politesse qui lui ferait perdre son temps et n'était de toute manière pas dans ses habitudes, Jean aborda immédiatement son ami brun. — Bertholdt ! Est-ce que tu as vu Marco récemment ? — Pas depuis ce midi, répondit l'intéressé, pris de court. Il y a un problème ? — Peut-être. J'en sais rien, souffla le avec peine. Alors qu'il passait une main tremblante dans ses cheveux dans un vain espoir de paraître plus détendu qu'il ne l'était, son regard fût attiré vers le sol. Aussitôt, il se stoppa dans son geste à la vue des dizaines de feuilles éparpillées au sol qui n'avaient absolument rien à faire à cet endroit. Heureusement pour lui, il n'eut pas à s'exprimer davantage car Bertholdt comprit rapidement qu'une seule personne pouvait le mettre dans un tel état et s'empressa de le sortir de sa léthargie. — Marco ? — Je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où il peut bien être maintenant, déblatéra-t-il en tirant nerveusement sur ses cheveux. J'ai comme une grosse boule qui me tort le ventre et, ajouta-t-il en désignant d'un geste vague les feuilles qui jonchaient le sol, il y a tout ça. Se penchant pour en attraper une qui se trouvait à sa portée, il constata sans surprise qu'il s'agissait bien de la fiche que Marco devait photocopier. Visiblement, leur ami s'était trouvé en ce même endroit il y a peu de temps et avait pu réaliser ce pour quoi il était venu avant de disparaître pour une raison encore floue. — Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ici ? murmura Jean, complètement décontenancé par la tournure que prenaient les événements. Bertholdt, tu pourrais l'appeler pour moi, s'il te plaît ? Son ami acquiesça immédiatement et sortit son smartphone au moment même où celui-ci se mit à sonner. Son propriétaire haussa un sourcil en découvrant l'auteur de cet appel, avant de s'adresser à celui qui le regardait avec ses yeux ambre grands ouverts. — C'est lui, lui fit-il savoir. Tu devrais répondre. Jean saisit le téléphone qui lui était tendu et s'humidifia les lèvres avant d'approcher l'objet de son oreille. Les deux garçons s'éloignèrent un peu pour reprendre leur discussion, mais surtout pour lui laisser un peu d'espace. Le châtain ne s'en rendait pas compte, mais il était plus pâle que le fantôme d'un aristocrate qu'on aurait poudré. — Marco ? demanda-t-il prudemment. — Jean ? Au son de sa voix, il sentit le poids qui écrasait jusque là avec force sa poitrine s'apaiser un tant soit peu. Néanmoins, c'était loin d'être suffisant pour soulager l'inquiétude qui dévorait son être tout entier. — C'est moi. — Tu ne répondais pas, l'entendit-il affirmer d'une voix tremblante. — Oh non. Je suis terriblement désolé. J'ai oublié mon portable en partant ce matin, je suis trop bête. Est-ce que tu vas bien ? Où es-tu ? Plusieurs secondes passèrent sans que Marco ne se manifeste, et son ami assuma qu'il était probablement en plein conflit intérieur. Peu importait ce que le brun attendait de lui, Jean savait déjà qu'il accepterait toutes ses demandes sans poser la moindre question, sans se soucier des conséquences. — Est-ce que tu pourrais, hum, reprit sa voix hésitante au bout du fil, venir chez moi ? — J'arrive tout de suite. Et c'est exactement ce qu'il fit. Restituant rapidement son bien à Bertholdt, il ne manqua pas de lui assurer qu'il le tiendrait rapidement au courant avant de s'élancer dans les escaliers qu'il dévala en quatrième vitesse. Profitant comme son ami plus tôt de l'inattention du surveillant qui entamait probablement son troisième paquet de cigarettes de la journée, il sortit en trombe de l'enceinte du lycée puis se dirigea vers l'adresse du brun qu'il connaissait par cœur. En chemin, il bouscula quelques passants indignés, manqua de se prendre un vélo lancé à vive allure et maltraita les boutons actionnant les feux de signalisations. Ce fut très essoufflé, mais en un seul morceau, qu'il arriva enfin devant l'imposante maison de son ami. Les parents de ce dernier travaillant dans des bureaux proches du centre-ville en journée, il ne risquait pas de tomber sur eux et préféra passer par devant, utilisant son double des clés pour entrer. — Marco ? Tout en appelant celui-ci, il monta les escaliers pour se rendre dans sa chambre, où il pensait avoir le plus de chances de le trouver. Ce fut cependant depuis la salle de bain annexée à celle-ci que Marco répondit d'une voix faible. Jean comprit tout de suite que quelque chose n'allait pas en le voyant s'appuyer contre le mur pour avancer vers lui. — Ça n'a pas l'air d'a- commença-t-il. Mais sa phrase resta en suspens alors qu'il réalisait à quel point le visage de son vis-à-vis était pâle. Il vit ses jambes chanceler et s'approcha à la hâte pour le rattraper, comprenant que son corps le lâchait soudainement. À peine deux secondes plus tard, le brun lui tombait dans les bras telle une poupée de chiffon. Jean se félicita d'avoir réagit aussi rapidement, ayant ainsi évité à son ami de se cogner la tête contre le paquet. L'installant machinalement sur le flanc, il prit soin de déposer une couverture sur son corps afin qu'il ne prenne pas froid, allongé sur le sol. Marco ne resta pas inconscient très longtemps, ses yeux papillonnant après quelques secondes passées dans les vapes. Il eut le réflexe de s'agiter, son esprit encore embrouillé se demandant probablement ce qui avait bien pu se passer durant ces dernières minutes. — C'est rien, le rassura Jean, tu m'as juste fait un petit malaise. Tout va bien. Reste un peu comme ça. Visiblement soulagé de le savoir à ses côtés, le brun se plia de bonne grâce à ses recommandations et prit le temps nécessaire pour reposer son corps terriblement fatigué. Alors qu'il se reconnectait un peu plus à la réalité, il pouvait sentir les doigts de son ami se faufiler entre ses mèches sombres et caresser ses cheveux avec douceur. Lorsqu'il eut repris quelques couleurs, Jean lui proposa de s'allonger sur son lit où il serait beaucoup plus à l'aise que sur le parquet dur de sa chambre. Sous ses yeux attentifs au moindre fléchissement visible, Marco se hissa sur celui-ci avant de se glisser dans les épaisses couvertures qui lui donnait l'impression de se trouver dans un cocon de chaleur. À côté de lui, le matelas s'affaissa quand son ami s'y assis avec un air contrarié qui n'annonçait rien de bon. Un silence pesant s'installa dans la pièce alors que l'un cherchait un moyen d'aborder le sujet, et l'autre de l'éviter. Ce fut finalement le téléphone de Marco qui, lorsqu'il sonna, coupa court à leurs réflexions mutuelles. Se trouvant trop loin pour l'attraper, et étant bien trop à l'aise pour bouger, il laissa à son ami le soin de répondre à cet appel. Ce dernier grimaça lorsqu'il remarqua qu'il s'agissait de sa propre mère, et s'empressa de décrocher. — Oui, Maman ? — Bonjour mon grand, je viens de rentrer et je ne vous trouve nul part. Où vous êtes-vous encore cachés ? — Je suis avec Marco, l'informa-t-il. Désolé, j'ai complètement oublié de te prévenir. Mon téléphone est resté à la maison. Si ça ne te dérange pas, on peut rester dormir chez lui ce soir ? — D'accord, acquiesça Marie avec ce ton joyeux qui la caractérisait. Profitez bien de votre week-end mes chéris ! Son fils leva les yeux au ciel, mais ne pu s'empêcher de sourire à l'entente du qualificatif affectueux qu'elle employait à tout va. Il avait beau ronchonner pour la forme, il n'en était pas moins reconnaissant d'avoir une mère qui l'aimait autant. Après avoir raccroché, il se tourna à nouveau vers Marco qui ne l'avait pas quitté des yeux. — Je reste, lui dit-il. Ce n'était pas vraiment une annonce, mais plutôt une confirmation que le brun approuva d'un signe de tête. Redoutant un nouveau silence, celui-ci se dépêcha d'enchaîner : — Tu veux bien dormir avec moi ? Il n'était que dix-huit heures, mais Marco souleva la couette pour l'inviter à s'y faufiler, ce qu'il fit sans discuter. La fenêtre était à demi-fermée, permettant ainsi une certaine obscurité dans la chambre. Les yeux plongés dans ceux de son vis-à-vis, Jean pressentait que ce dernier cherchait à éviter la conversation qui s'imposerait pourtant à un moment où à un autre. Il avait l'urgent besoin de comprendre ce qu'il s'était passé, de comprendre ce qui avait pu mettre son ami dans un tel état. Le voir ainsi lui retournait l'esprit et lui broyait le cœur, lui qui n'avait que rarement peur s'était presque sentit fondre en larmes aujourd'hui. Sa propre incapacité à le protéger lui faisait serrer les poings : quoiqu'il soit arrivé plus tôt, il aurait dû être là. Marco, qui pouvait lire dans son regard les tourments qui l'animaient, se saisit de sa main pour faire évacuer la tension qui l'habitait. — Dors. — Tu ne fais que repousser cette conversation... souffla le châtain avec lassitude. — S'il te plaît, Jean. Comment aurait-il pu résister à cette paire d'yeux larmoyants ? Il était faible face à lui, devenant incapable de le pousser à quoi que ce soit. Il se contenta donc de soupirer doucement, tout en posant son front contre celui de Marco. — Demain, d'accord ? Demain je te raconterais tout, lui promit-il. Mais avant ça, je veux juste dormir. — D'accord, d'accord, concéda son ami. Tout ce que tu veux. Jean le laissa ensuite se blottir contre son corps, passant lui-même un bras au-dessus du torse du brun tandis que sa main alla se perdre dans ses cheveux bouclés. Ces derniers lui chatouillaient le menton, et il ne résista pas longtemps à l'envie d'y enfouir son visage pour en humer l'odeur vanillée. Jean avait toujours été prêt à tout pour lui, alors il se dit qu'il pouvait bien attendre une nuit tout en sachant qu'au creux de ses bras, Marco ne risquait rien.


« Je ne sais où va mon chemin mais je marche mieux quand ma main sert la tienne. »
— Alfred de Musset

La nuit noire était tombée depuis bien longtemps lorsque Jean émergea doucement du sommeil dans lequel il était plongé. Alors qu'il avait l'habitude de bouger dans tous les sens quand il dormait seul, il remarqua avec étonnement qu'il se trouvait presque dans la même position que quelques heures plus tôt, comme si son corps s'était refusé de déranger celui qui reposait contre lui. Dans cet état semi-conscient qui précédait l'éveil du corps et de l'esprit, Jean posa ses yeux sur Marco qui, allongé à ses côtés, s'était légèrement éloigné de lui. Observant son visage parsemé de taches de rousseur, le châtain ne pu résister à l'envie de toucher du bout des doigts l'une d'entre elles. Au moment même où il songeait à refermer ses paupières, il remarqua les deux iris chocolat qui le fixait depuis quelques secondes. Marco était réveillé, et le petit sourire qui éclairait son visage traduisait le sentiment de plénitude qu'il ressentait en trouvant son ami près de lui au petit matin — ou plutôt, au milieu de la nuit. Sans un mot, il vint à nouveau nicher sa tête dans le creux de son cou, là où il se sentait si bien. Loin d'être dérangé par cet élan d'affection, Jean pouffa légèrement avant de le serrer un peu plus fort dans ses bras. L'obscurité de la nuit aidant, tout comme leurs esprits embrumés par les limbes du sommeil, ils se laissèrent aller contre l'autre sans trop y réfléchir. — Quelle heure est-il ? demanda soudainement le brun d'une voix pâteuse. D'un mouvement habile de l'épaule, son ami se contorsionna pour attraper le téléphone portable posé sur la table de chevet. Il grimaça en découvrant l'heure, mais ne pu être surpris qu'il soit si tôt dans la nuit étant donné qu'ils s'étaient endormis il y a déjà huit heures de cela. — Deux heures du matin. Alors qu'il se replaçait correctement sous la couette, Jean sentit le brun se crisper contre lui. Minuit étant passé, la journée s'était donc officiellement terminée pour en succéder à une autre. Les deux garçons savaient ce que cela signifiait : l'heure de la discussion était arrivée. Et même s'ils auraient pu la repousser au petit matin pour se rendormir à nouveau, ils n'en firent rien. C'était peut-être le genre de conversation que l'on cherchait à éviter, mais les deux garçons étaient bien placés pour savoir qu'il était important de parler à cœur ouvert de ces choses-là. Repousser l'inévitable n'auraient fait qu'aggraver la situation, ils le savaient tous les deux. Cherchant à s'armer de courage, Jean profita un dernier instant de cette odeur vanillée qui s'échappait des cheveux du brun avant de se lancer. — Je vais nous chercher un petit-déjeuner nocturne, et on en discute après ? proposa-t-il à voix basse. Marco lui sourit : il n'eut pas le loisir de le voir de ses yeux, mais il le sentit à sa manière de le serrer un peu plus fort contre lui. Se faisant violence pour sortir de ce cocon de chaleur, il finit par quitter la chambre quelques minutes plus tard pour rejoindre la cuisine. Sans perdre de temps, il fit chauffer du lait afin de préparer du chocolat chaud. Dénichant ensuite un plateau-repas au fond d'un placard, il s'employa à le charger de ce qu'il parvint à trouver, à savoir des marshmallows, des madeleines et des rouleaux de réglisse. Une fois le lait chaud, il y ajouta quatre bonnes cuillères de cacao en poudre avant de transvaser le tout dans un thermos. Satisfait du contenu du plateau, il s'empressa de remonter les escaliers pour retrouver son ami. Alors qu'il s'apprêtait à entrer dans la chambre, il entendit du bruit à l'étage inférieur et fut surpris de tomber nez à nez avec Gabriel Bodt sur le seuil de la porte d'entrée. Celui-ci semblait près à partir, et Jean se demanda où il comptait bien se rendre au beau milieu de la nuit. Il n'eut néanmoins pas le temps de se questionner davantage puisque l'homme quitta la maison après lui avoir offert un sourire étrange. Sans s'attarder plus longtemps, le garçon pénétra dans la chambre de son ami. Il retrouva ce dernier dans la même position qu'il l'avait quitté, enroulé dans ses couvertures. Déposant le plateau sur la table de chevet, il en profita pour brancher une petite lampe qui permit d'éclairer faiblement la pièce sans briser complètement l'obscurité. — J'ai fait du chocolat chaud, lança-t-il à la touffe de cheveux bruns qui dépassait sur l'oreiller. Dans le lit, Marco se redressa difficilement sans pour autant se défaire des épaisseurs de tissus sous lesquelles il disparaissait presque. Ses yeux brillaient à la mention de sa boisson favorite et Jean ne retint pas un sourire. S'appuyant contre le mur, les deux garçons entamèrent leur petit-déjeuner nocturne en silence. Heureusement, celui-ci ne dura que peu de temps car après avoir pris une gorgée de son chocolat chaud, Marco décida qu'il était temps de se lancer. — J'ai croisé quelqu'un que j'aurais préféré ne plus jamais revoir, commença-t-il à voix basse. Quelqu'un de cette époque-là. Je me suis dit qu'il allait peut-être me regarder de travers et passer son chemin, mais il n'en a rien fait. La seconde d'après il était juste en face de moi avec ce rictus insupportable sur le visage. Plus il me parlait, plus j'avais envie de m'enfuir, et pourtant j'étais incapable de bouger. Je n'arrivais même plus à penser correctement. Le simple fait de ressasser les souvenirs de la veille suffisait à lui provoquer des frissons. Il avait senti l'entièreté de son être se figer alors que les yeux glacés du garçon scrutaient les siens. Que pouvaient-ils bien chercher en lui ? Marco n'avait pourtant rien de particulier, il n'était qu'un garçon un peu défaillant comme on en trouvait beaucoup. Tout ce qu'il désirait, c'était vivre une petite existence tranquille sans faire de vagues. Devenir le jouet d'un autre n'avait jamais fait partie de ses plans, mais la vie ne lui avait visiblement pas demandé son avis. — C'était horrible, confia-t-il. J'étais là, mais je n'avais aucun contrôle sur moi-même. Je déteste ça. Jean posa une main sur son genou, un geste qui se voulait rassurant. Son ami avait bien des peurs, mais lui savait que ce qui le terrifiait le plus, c'était de perdre le contrôle. Le brun voulait toujours comprendre et maîtriser tous les aspects de sa vie, l'inconnu le terrifiait et il avait parfois du mal à lâcher prise pour cette raison. C'était un réflexe purement défensif qui pouvait s'avérer gênant au quotidien mais que le jugeait légitime. Marco avait connu bien des choses, nul doute qu'il souhaitait éviter des douleurs inutiles. Il voyait bien que son ami avait été bousculé par le retour d'une personne venant tout droit de son passé, même s'il était resté assez évasif durant ses explications, se contentant d'exposer les grandes lignes de cette rencontre glaçante. Jean pressentait que le brun ne lui dirait pas tout, et il ne pouvait ainsi qu'imaginer ce que ce sale type avait pu lui faire. À cet instant, il était un véritable livre ouvert dont on pouvait lire les inquiétudes dans ses yeux ambrés, et c'est pourquoi Marco devina aisément les questions qu'il cherchait à formuler. — Il ne m'a pas touché, ajouta-t-il. Ce n'était pas vraiment un mensonge : ce garçon ne l'avait pas frappé ou malmené. Cependant, ses intimidations et ses allusions avaient fait leur chemin et n'avaient pas échouées à toucher l'esprit de Marco. Mais cela, il se garda bien de le répéter à son ami, ne mesurant pas encore lui-même l'importance de tels mots. Heureusement, Jean n'était pas sans ignorer les épreuves qu'il avait subies par le passé et auxquelles il avait certainement dû faire face à nouveau. Le harcèlement était aussi psychologique, et l'ordure qui l'avait confronté avait toujours eu la langue plus acerbe encore que celle d'un serpent. Le châtain se fit la promesse silencieuse de veiller sur Marco et ses états d'esprits tant que l'autre se trouvait dans les parages. Le plus dur étant derrière eux, les deux garçons se sentaient tous deux plus légers. Tout en grignotant leur petit-déjeuner anticipé, ils poursuivirent leur conversation qui amena Jean à formuler quelques questions. — Tu te souviens de son nom ? — Je ne crois pas l'avoir déjà connu, avoua son ami. En primaire, il se faisait surnommer Shi par ses amis. Je doute que ce soit son vrai prénom. Dans mes souvenirs, il clamait haut et fort que cela faisait référence à la mort. — Adorable, marmonna Jean. Dans son imagination, ce Shi prenait peu à peu la forme d'un démon disgracieux. Il avait la furieuse envie de lui casser les deux jambes, quelques dents et trois côtes, en espérant que ces dernières perforent ses poumons et qu'il trépasse dans d'atroces souffrances. Alors qu'il établissait une liste mentale des horreurs qu'il aimerait lui faire subir s'ils venaient à se retrouver seuls dans une zone de non-droit, il réalisa qu'il avait complètement oublié un autre personnage important dans toute cette histoire. — Un rapport avec Gaitō ? — Peut-être, hésita le brun. Ils se ressemblent physiquement, une coïncidence me paraît peu probable vu la malchance que je me trimbale. Mais ils ne dégagent pas du tout la même chose. Gaitō est plus coloré qu'un arc-en-ciel. Ce type me faisait tout simplement froid dans le dos. — Je ne crois plus aux coïncidences. Ils ont débarqué dans nos vies au même moment, il y a forcement un lien entre eux. — On ferait mieux d'aller directement voir Gaitō, souffla-t-il. Ce manège a bien assez duré. Jean acquiesça, jugeant lui aussi qu'il était temps d'avoir une confrontation avec leur nouveau camarade. Il avait fini par admettre que celui-ci ne paraissait pas méchant pour un sous et qu'il était par conséquent inutile de mettre le pauvre garçon davantage mal à l'aise, sous peine de s'attirer une fois de plus les foudres d'Ymir. À cela s'ajoutait le fait qu'il était probablement le plus à même de leur donner les réponses dont ils avaient besoin pour comprendre les récents événements. Il était près de quatre heures du matin lorsque les deux garçons se glissèrent à nouveau sous les draps. La nuit était bien entamée et ils avaient déjà quelques heures de sommeil derrière eux, mais tous deux étaient encore profondément fatigués. Allongé sur le dos, Marco observait les étoiles artificielles qui brillaient depuis son plafond. Il n'en avait pas conscience, mais c'était sur lui que les yeux de son ami s'étaient posés depuis plusieurs minutes. Surpris, il frémit lorsque Jean effleura sa joue tachetée du bout des doigts. — Je m'en veux de te faire ressasser tout ça, souffla-t-il. — Ce n'est pas ta faute. — Ce n'est pas la tienne non plus. — Je sais. Mais il le faut bien, sinon j'en resterai au même point sans jamais avancer. Je n'y arriverai pas sans toi, avoua le brun si bas qu'il l'entendit à peine. La seconde d'après, Jean l'attirait dans ses bras pour le serrer contre lui. Il avait sentit ce tremblement dans sa voix et n'ignorait pas ce qu'il signifiait. Encore aujourd'hui, Marco avait peur qu'il l'abandonne. Le châtain avait passé des années à lui promettre qu'il ne partirait jamais, mais certaines craintes restaient fermement encrées en lui. Pourtant, Jean était convaincu qu'il ne pourrait jamais s'éloigner de lui. C'était quelque chose qu'il avait compris à l'instant même où il avait tenu sa main pour la première fois. Un jour, il parviendrait bien à lui faire comprendre qu'il n'était pas prêt de se débarrasser de lui. — Je suis là, murmura-t-il contre son oreille. Alors qu'il sombrait de nouveau dans le sommeil, Jean se rappela son étrange face-à-face avec le père de son ami. Il n'avait vu Gabriel Bodt que peu de fois, étant donné son aversion évidente à son égard, mais il avait toujours eut l'impression de se trouver en face d'un homme profondément mystérieux. Sa petite escapade nocturne qu'il avait surprise plus tôt ne faisait qu'alimenter ses théories les plus farfelues. Le père Bodt semblait avoir des choses à cacher, et Jean aurait donné cher pour découvrir qui était réellement cet homme. Une petite heure plus tard, un rai de lumière vient chatouiller les visages endormis des deux garçons alors que Gabriel venait d'entrouvrir la porte. Les traits tirés, il observa durant quelques secondes son fils et son ami qui dormaient dans un méli-mélo de membres entortillés et de couvertures. La réalité le frappa de nouveau : il ne pouvait plus nier que tous deux avaient bien grandi. Marco n'était plus un enfant, et Gabriel était effrayé de ce que cela signifiait. Les mains tremblantes, il sortit de sa poche un petit écrin qu'il déposa sur le bureau de Marco. Avec un peu de chance, son garçon le remarquerait d'ici quelques temps. Il referma la porte sans un bruit et s'en retourna vers sa chambre où il se laissa tomber sur son lit vide. Cette nuit-là, Gabriel s'endormit avec le sentiment qu'il avait fait le bon choix.


> date : mi-novembre

Lorsque le réveil sonna ce matin-là, les deux garçons protestèrent d'une même plainte contre l'horrible bruit qui agressait leurs oreilles. Éteignant à tâtons cette invention du diable, Marco ouvrit difficilement ses paupières et ne pu retenir un long bâillement. Se tournant vers son ami, il constata sans surprise que Jean dormait toujours à poings fermés. S'il avait bien entendu la sonnerie stridente, celle-ci n'avait visiblement pas suffit à le réveiller. Le brun se retrouva tiraillé entre la nécessité de se lever pour affronter l'avenir et l'envie de se recoucher sans plus se soucier du temps qui passait. Pourtant, la résignation l'emporta sur la paresse et l'appréhension alors qu'il s'affairait déjà à réveiller le garçon qui occupait son propre lit. N'ignorant pas qu'il s'agissait là d'une opération pouvant s'éterniser, il opta pour une méthode un peu radicale mais terriblement efficace. Une fois ses mains passées à l'eau froide, il vint les faufiler avec amusement sous l'ample tee-shirt du qui fut réveillé en un sursaut. Mécontent d'avoir eu droit à un tel traitement, Jean attrapa un coussin à sa portée pour le lancer mollement contre son ami qui riait de sa réaction. — Parfois, je me demande moi-même si tu ne descends pas de l'ours, plaisanta Marco en se remémorant leur première rencontre. Ta capacité à hiberner est vraiment stupéfiante. Il ne reçut en réponse qu'un faible grognement et un nouveau coup de coussin qui l'atteignit cette fois-ci en pleine tête. Étonnement, Jean fut debout en quelques instants, dégageant rapidement les couvertures qui avaient réchauffé leurs corps durant les dernières nuits. Sa rapidité pour le moins inhabituelle lui valu un coup d'œil faussement impressionné en réponse duquel il marmonna une remarque inaudible. S'il était bel et bien sorti du lit, il ne semblait pas encore très réveillé pour autant. La perspective d'affronter cette nouvelle journée ne les enchantait guère l'un comme l'autre, mais ils n'étaient pas sans ignorer qu'il serait inutile de repousser l'inévitable. Se défiler aujourd'hui, c'était prendre le risque de se défiler également le lendemain. Procrastiner de la sorte ne leur serait aucunement bénéfique, les deux garçons en étaient conscients. Ce fut avec une certaine détermination qu'ils se préparèrent ce matin-là avant de prendre la route de leur établissement scolaire, bien décidés à obtenir les réponses aux questions qui affluaient dans leurs esprits. Le regard perdu dans la contemplation des nuages qui passaient au-dessus du bâtiment, Marco réfléchissait à la manière dont ils pourraient engager la conversation avec Gaitō. Avant d'atteindre le jeune japonais, il faudrait déjà l'écarter de leurs amis bien trop curieux. Ces derniers ignoraient tout des traumatismes que le brun portait en lui et il tenait à ce que les choses restent ainsi dans l'immédiat. La confiance qu'il plaçait en eux n'était nullement la cause de son silence : il ne se sentait tout simplement pas prêt à leur dévoiler cette partie de sa vie. Après tout, des années avaient été nécessaires avant qu'il ne se confesse difficilement à Jean sur le sujet. Lorsqu'il parlait de son passé, il avait la désagréable impression d'être mis à nu devant son interlocuteur. C'était une sensation à laquelle il ne pourrait probablement jamais s'habituer. Cette confrontation avec Gaitō allait probablement raviver en lui des souvenirs troublants qu'il aurait préféré oublier pour ne plus avoir à souffrir davantage. Pourtant, cette douleur qu'il s'infligeait était plus que nécessaire s'il désirait enfin comprendre les récents événements qui avait précipité sa vie dans un tel brouillard. Décidément peu attentif au cours d'économie que leur dispensait leur professeure, Marco remarqua du mouvement dans la cour en contre-bas. En plissant les yeux, il reconnu facilement Gaitō qui avait enfilé un large pull jaune pâle flanqué d'un imprimé Pokemon aisément reconnaissable. Celui-ci semblait en pleine conversation avec un autre garçon bien moins rayonnant et bien plus rembruni. Ses yeux chocolat s'écarquillant à mesure qu'il identifiait ce dernier, le brun dû lutter contre la peur qui grandissait furieusement en lui. Attrapant brusquement la manche de Jean qui était assis à ses côtés, il tira dessus pour capter son attention. Dérangé dans la réalisation de petites étoiles gribouillées dans sa marge, son ami lui lança un regard surpris. Inclinant la tête pour pouvoir observer ce que celui-ci lui désignait fébrilement, il fronça les sourcils à son tour. — Ce ne serait pas notre ami Gaitō là-bas ? — Il est avec lui, Jean, lui indiqua le brun d'une voix faible. Marco n'eut pas besoin de se retourner pour sentir que le châtain s'était immédiatement figé suite à ses paroles. Les traits tendus, celui-ci observait avec attention ce garçon aux cheveux profondément noirs qui ne lui était pas étranger. Maintenant qu'il l'avait dans son champ de vision, Jean était dans l'incapacité de rester impassible. Savoir que cet être à l'existence misérable était le principal responsable de tant de malheurs lui donnait envie de vomir. La colère affluait dans chaque parcelle de son corps alors qu'il imaginait à peine ce que son ami avait bien pu ressentir en lui faisant face quelques jours plus tôt. S'il n'y avait pas eu cet épais vitrage les séparant, Jean se serait probablement jeté sur lui pour s'assurer personnellement qu'il ne se présente plus jamais devant eux. L'ouragan qui se manifestait dans ses yeux ambrés n'échappa guère à Marco qui s'empressa de venir glisser discrètement ses doigts dans son poing serré par l'émotion. Le châtain se détendit à l'instant même où leurs peaux se touchèrent, mais les tremblements qui parcouraient son corps entier trahissaient la rage qu'il contenait difficilement en lui. Absorbés par l'étrange tableau des deux garçons qui s'offraient à eux, ils furent incapable de détourner le regard de ce qui s'apparentait de plus en plus à une altercation. Si le dénommé Shi restait étonnamment silencieux face à leur nouveau camarade, ce dernier semblait l'accuser de bien des choses. Son visage était déformé par l'indignation, mais aussi par une certaine peur alors qu'il s'évertuait à faire réagir son vis-à-vis. Il semblait désormais avéré que ces deux-là se connaissaient d'une manière ou d'une autre, ce qui provoqua chez Marco des réactions pour le moins opposés. Ainsi, l'horrible pressentiment qui l'avait frappé en rencontrant Gaitō n'était pas simplement le fruit de son imagination. Pour autant, cette découverte ne le rassurait aucunement quant à la vérité qui se cachait derrière tout ceci. Plusieurs hypothèses s'imposèrent à lui pour expliquer cette sensation étrange qu'il ressentait en observant leurs visages à tour de rôle. Alors qu'il parvenait enfin à établir la conclusion la plus probable, leur professeure décida de les libérer en avance. Réalisant qu'ils avaient une heure de trou, les deux amis se demandèrent quel comportement adopter. En d'autres circonstances, Jean se serait élancé au dehors sans plus réfléchir aux conséquences de ses actes. Pourtant, il ne se laissa pas submerger par ses émotions et réfréna rapidement cette pulsion pour conserver un certain sang-froid. Le bien-être de Marco passait avant tout, c'était donc à lui qu'il devait songer en premier et non à la colère qu'il pouvait sentir bouillir dans ses tempes. Quoiqu'il puisse en dire, le brun ne semblait pas prêt pour une nouvelle confrontation avec celui qui avait brisé son enfance. Le châtain s'apprêtait à rompre le contact visuel pour entraîner son ami dans un endroit plus calme quand les deux garçons en contre-bas s'agitèrent davantage. Sous leurs yeux ébahis, Shi sembla soudainement s'énerver sous les reproches qui lui étaient jusqu'ici formulés. L'air menaçant, il s'approcha de Gaitō et le poussa sans ménagement au point de le faire reculer de quelques pas. Prenant difficilement conscience de la gravité d'un tel geste, les deux amis observèrent avec stupéfaction la main qui s'éleva dans les airs à la manière d'une promesse silencieuse. Refusant de rester impassibles plus longtemps, ils n'hésitèrent guère davantage à s'élancer en vitesse dans les escaliers. Une fois au dehors, ils sondèrent la cour à la recherche de Gaitō qui n'était plus sous les fenêtres. Quelques instants plus tard, Jean repéra enfin l'ample pull jaune et son propriétaire qui s'était laissé choir sur un banc. — Gaitō ! l'interpella-t-il. Un peu surpris, le principal intéressé releva la tête et leur adressa un signe de la main hésitant. Lorsqu'ils furent parvenus à sa hauteur, les deux amis se trouvèrent eux-mêmes quelque peu embarrassés. Depuis l'arrivée du japonais dans l'établissement, leur comportement à son égard n'avait pas toujours été des plus amical. Nul doute que leur nouveau camarade se demandait ce qui pouvait motiver ce soudain changement d'attitude. — Tout va bien ? lui demanda Marco d'une voix incertaine. D'abord perplexe, Gaitō ne tarda pas à comprendre l'allusion qui lui était faite. À leurs mines inquiètes, il était évident que ses deux camarades avaient été malgré eux témoins de la scène qui venait de s'achever. Tout en se massant les tempes, il poussa un long soupir à la manière d'un condamné résigné avouant ses peines et ses regrets. — J'attendais le bon moment pour vous en parler, commença-t-il avec un pauvre sourire. C'est le genre de conversation qu'on ne peut pas vraiment éviter éternellement. Ne sachant que dire, Marco préféra garder le silence pour s'asseoir doucement à ses côtés. Maintenant qu'il prenait le temps de détailler le japonais, il réalisa qu'un furtif mal-être l'enveloppait tout entier. Derrière sa personnalité colorée, Gaitō semblait lui aussi cacher quelques secrets douloureux dont il aurait aimé pouvoir se défaire. Puisqu'il s'apprêtait à leur révéler une partie du fardeau qu'il portait sur ses frêles épaules, les deux amis se contentèrent de l'écouter. — Je ne t'ai pas reconnu immédiatement, poursuivit-t-il en s'adressant à Marco. Ta réaction à mon arrivée était vraiment étrange, ceci dit. Mais c'est entre tes regards fuyants et les regards noirs de Jean que j'ai compris que quelque chose clochait. Je n'ai fait le rapprochement que vendredi dernier, quand tu as soudainement disparu alors que je l'avais croisé dans les escaliers. Les coïncidences sont décidément bien trop rares pour que ce n'en fût une. Alors qu'il paraissait s'affaisser davantage suite à chaque mot prononcé, Gaitō releva vers eux un regard terriblement éreinté. — Il semblerait que nous ayons une connaissance en commun, articula-t-il enfin. Glissant ses doigts dans la poche arrière de son pantalon, il en sortit une photographie assez petite qu'il leur tendit. Sur ce cliché scolaire, Marco reconnu sans difficulté le garçon qui était à l'origine de trop nombreux cauchemars. Bien qu'il soit inexpressif face à l'objectif, le brun pouvait aisément deviner cette fossette gauche qui apparaissait lorsqu'un rictus déformait son visage. En rencontrant à nouveau son regard froid comme la glace, un affreux frisson parcouru son corps crispé. L'espace d'un instant, il fut assailli par les souvenirs qui remontaient soudainement à la surface. N'y tenant plus, Marco ferma les yeux sous l'effroyable effort que cette vision lui sollicitait. Il ne le réalisait pas encore, mais ce fut sa propre réaction qui vint accentuer le tourment dans lequel Jean se consumait petit à petit. Peinant à contenir ses plus sombres émotions, il interrogea le japonais sur l'identité de ce maudit fantôme revenu tout droit du passé. — Il s'agit de mon frère, avoua-t-il avec un mépris évident. Du doigt, il vint pointer l'arrière du cliché sur lequel étaient imprimés quelques mots. Le retournant, Marco plissa les yeux pour déchiffrer les petits caractères japonais suivis de leur écriture en alphabet latin. — Arashi Burasuto, lut-il pour la première fois. — L'orage qui explose.


Le vent frais qui soufflait effleura les trois garçons réunis autour du banc en pierre sans qu'aucun d'entre eux ne tressaille. L'air était chargé des mots que Jean et Marco auraient souhaité poser, mais le silence les étouffait avant même qu'ils n'aient passé la barrière de leurs lèvres. Interdits quant à l'attitude qu'ils devaient adopter, les deux meilleurs amis se contentèrent de rester muets. Ce que leurs voix ne sauraient exprimer, leurs yeux s'en chargeaient pour elles. L'heure de vérité, celle qu'ils avaient tant attendue et tant cherchée, était enfin arrivée. L'impatience et le doute se livraient le plus paradoxal des combats en eux, mais il était déjà trop tard pour reculer. Avec un calme troublant, Gaitō débuta ainsi le récit de l'enfance désastreuse qui avait malheureusement été la sienne. Seize ans auparavant, le nouveau-né qu'il était venait tout juste de pousser son premier cri. À peine était-il sorti du ventre de sa mère que celle-ci regardait avec un profond ressentiment ce garçon qu'elle avait pourtant mis au monde. Nora Grévin n'était pas une jeune femme méprisante, mais elle n'avait que dix-neuf ans et aucune envie de s'embarrasser d'enfants si jeune. Quant à son compagnon, on ne pouvait guère l'imaginer développer une quelconque fibre paternelle. Fréquemment sujets à des éclats de colère, Iromi Burasuto n'était qu'un homme hargneux dont la sottise était sans limites. Son goût pour la liqueur n'était plus un secret pour personne, en témoignait l'odeur de l'alcool qui ne le quittait jamais. L'un comme l'autre n'avaient pas prévu de s'encombrer de plus de responsabilités, ayant déjà du mal à joindre les bouts de leurs propres vies. Seulement, quelques pilules oubliées et les voilà affublés de deux bambins qui ne font que dormir, manger ou geindre à toutes heures. Leur première erreur, ce fut ce premier enfant qu'Iromi et Nora nommèrent Arashi. Né lors d'une nuit d'orage, celui-ci hurla tant que ses parents supplièrent les sages-femmes de le faire taire par tous les moyens. Cette première expérience avec un nourrisson s'annonçait désastreuse, mais cela ne les empêcha pas de réitérer cette erreur qui leur pesait déjà tant. Quelques mois plus tard, Nora avait un nouveau polichinelle dans le tiroir dont elle ignora tant l'existence qu'elle ne pu s'en débarrasser. C'est ainsi qu'un an seulement après son frère aîné, un second garçon vit le jour dans cette famille dysfonctionnelle. Quand vint le moment de lui choisir un prénom, ses parents se trouvèrent bien embarrassés. À court d'idées, et probablement trop ivre pour réfléchir à quelque chose de plus intelligent, Iromi marmonna ce qui s'apparentait à une suggestion. Tout comme la sage-femme présente, Nora ignorait ce que pouvait bien signifier ce terme japonais qu'il avait employé. Haussant les épaules avec désintérêt, elle décréta que ce n'était qu'un fichu prénom et que cela n'avait pas d'importance. Lorsqu'elle découvrit que son compagnon avait nommé leur enfant en référence au vieux réverbère qui se trouvait en bas de leur immeuble et sous lequel il aimait vider sa vessie, Nora ne fut même pas indignée. Levant les yeux au ciel, elle s'allongea sur le canapé marqué par le temps pour y faire une sieste qui durerait probablement toute la journée. Ainsi débuta l'existence de Gaitō qui entra dans ce monde avec un bien drôle de nom : celui du lampadaire qui explose. Alors que les bébés grandissaient pour devenir de jeunes enfants, leurs parents ne témoignaient pas plus d'attention. Iromi s'adonnait toujours à l'alcoolisme qui lui rongeait le foie et le poussait vers la folie tandis que Nora sombrait dans la drogue. S'accrochant à leurs addictions respectives qui les entraînait pourtant vers le fond, les jeunes adultes s'occupaient de moins en moins de leurs garçons. Souvent livrés à eux même, Arashi et Gaitō avaient rapidement compris que leur maman ne leur raconterait jamais d'histoires avant de s'endormir et que leur papa ne les hisserait pas sur ses épaules pour observer les feux d'artifice d'un peu plus prêt. L'amour n'habitait sous leur toit, c'était la triste vérité. Puisque les malheurs s'accumulent souvent chez les plus miséreux, le tableau qu'offrait cette famille déjà bancale ne tarda pas à s'effriter davantage. Après tout, deux adultes agissant toujours comme des adolescents ne pouvaient qu'inévitablement les conduire au drame. Un jour, le piège mortel se referma sur Nora qui trépassa d'une overdose, laissant derrière elle deux enfants apeurés par la vie et les épreuves qu'elle leur imposait. Peu expressif, Iromi ne leur fut d'aucun réconfort et préféra soigner sa propre peine au fond de bouteilles ambrées remplies d'une liqueur bon marché. La cohabitation entre le père et les fils dura quelques temps, jusqu'à ce que les effluves de la bidouille ne deviennent insupportables à vivre. À seulement huit ans, Gaitō avait farfouillé dans le répertoire téléphonique de son paternel pour y dénicher les coordonnées de ses grands-parents. Avec une débrouillardise étonnante pour son âge, il avait contacté ces ressortissants japonais qu'il avait rarement eut l'occasion de rencontrer. Le lendemain même, il avait profité d'une énième sortie d'Iromi au rayon alcool du supermarché pour quitter cet appartement miteux dans lequel il avait grandi. Il n'emporta avec lui qu'un simple sac à dos dans lequel il avait fourré son ours en peluche, quelques vêtements et ses cahiers d'école. Avec ses petites jambes, Gaitō marcha jusqu'à la gare où l'attendaient ses grands-parents paternels. Les premières semaines passées en leur compagnie furent assez étranges pour le garçon comme pour le couple âgé. Ne s'étant pas vu depuis des années en raison d'une discorde avec Iromi, il leur fallait désormais apprendre à se connaître petit à petit. Cette apprivoisement mutuel fut long mais se déroula sans le moindre accroc. Avec une certaine timidité, Gaitō découvrit le bonheur que pouvaient provoquer de simples câlins, des cookies tout chauds ou des soirées autour d'un feu de cheminée. Son quotidien était enfin devenu stable, bercé par la douceur dont il n'aurait jamais dû être privé durant toutes ces années. Les mois passèrent, et ses grands-parents se sentaient de plus en plus coupables de laisser leur deuxième petit-enfant en compagnie de son père si irresponsable. Gaitō avait bien proposé à son frère de l'accompagner ce jour-là, mais Arashi avait catégoriquement refusé. Bien qu'ils aient grandi dans le même environnement, les deux garçons étaient foncièrement différents de bien des manières et ne s'entendaient pas vraiment. Cela expliquait pourquoi le petit châtain n'avait pas insisté, se contentant de partir de son côté. C'était peut-être un peu égoïste, mais il ne voulait pas prendre le risque de gâcher l'occasion de s'épanouir loin de son ivrogne de père. Les parents de ce dernier tentèrent malgré tout de prendre contact avec lui, mais Iromi leur fit clairement comprendre qu'il n'avait pas besoin d'eux. Son imbécile de fils pouvait bien rester là-bas s'il le voulait, il se fichait bien de lui. Mais Arashi était son aîné, celui qui lui ressemblait le plus de par sa brutalité et son impulsivité. Il n'affectionnait pas particulièrement ce garnement qui s'évertuait à prendre exemple sur lui, mais sa fierté le poussait à refuser l'aide qu'on lui proposait. Alors même que le garçon venait d'entrer au collège, père et fils disparurent sans prévenir, délaissant leur appartement décrépit pour s'installer ailleurs. Après cet incident, les grands-parents de Gaitō baissèrent les bras. Arashi était un enfant difficile et ils n'étaient pas certains de pouvoir canaliser cette rage qu'il contenait en lui. S'il ne désirait pas quitter son père, il faudrait faire de longues et laborieuses démarches pour l'y obliger. En tant qu'étrangers de ce pays, le vieux couple s'était découragé de mener une telle entreprise. — Avant d'être transféré dans ce lycée, poursuivit Gaitō, je n'avais pas revu mon frère depuis cinq ans. Nous n'avons jamais été très proches, mais j'ai ressenti l'irrépressible besoin de l'approcher pour savoir ce qu'il était devenu. Les attentes que j'avais nourries sont apparues aussi vite qu'elles se sont brisées. Arashi s'était déjà tourné vers la violence incarnée par cette vulgaire figure paternelle lorsque je l'ai laissé là-bas. Il lui arrivait de me coller quelques claques ou de me pousser contre des meubles quand il était en colère. Il semblerait que grandir auprès de notre père n'est pas été la plus épanouissante des expériences. Quand je le regarde, murmura-t-il avec dégoût et peine, j'ai l'impression de faire face à l'être misérable qu'est Iromi Burasuto. Le bouleversement provoqué par ces révélations fut palpable tout autour d'eux. L'air songeurs, Jean et Marco avaient laissé le japonais s'exprimer sans intervenir une seule fois. Qu'auraient-ils bien pu dire ? Certains moments étaient trop solennels pour qu'on ne les souille de paroles ignorantes et inutiles. En cet instant, seul le silence qui les enveloppait était légitime. Gaitō n'attendait pas d'eux qu'ils le prennent en pitié, il les informait simplement des choses qu'ils étaient en droit de savoir au vu des circonstances. Cette histoire était peut-être tragiquement comique, mais elle lui appartenait entièrement. Ainsi, les trois garçons respectèrent le calme qui régnait, se plongeant dans leurs pensées qui s'agitaient. Ce fut finalement Gaitō qui se releva le premier, coupant court à leurs réflexions. — Je n'éprouve pas forcément de ressentiment à l'égard de ce drôle de prénom dont on m'a affublé, leur déclara-t-il, mais sachez que vous pouvez m'appeler Ito. Entre un lampadaire et un bout de fil, je ne sais pas trop ce qui est le plus élégant ceci dit. Alors qu'il s'apprêtait à s'en aller, Jean l'interpella pour lui poser une question qui lui tournait dans la tête depuis le début de cette conversation — ou plutôt, de ce triste monologue. — Pourquoi gardes-tu une photo de ton frère sur toi ? — Pour pouvoir m'asseoir dessus à longueur de journée, répliqua spontanément le châtain avec un drôle de sourire. Une fois celui-ci parti pour de bon, les deux amis restèrent assis sur ce banc quelques instants. Se rapprochant de Marco jusqu'à ce que leurs épaules se touchent, le garçon aux yeux ambrés tourna sa tête vers lui. — Tu as remarqué ? — Il serrait tant ses poings que ses ongles s'enfonçaient dans ses paumes, constata le brun en réponse. Tous deux se regardèrent en silence, perdus entre les choses qu'ils avaient appris et celles qui leur étaient encore dissimulées. Gaitō semblait être un garçon honnête dont le récit n'avait aucunement été fabulé de quelque manière que ce soit. Seulement, il était loin de leur avoir tout dit, à commencer par la rage discrète, mais féroce, qui brillait dans ses propres iris océan. Mais peut-être que le reste ne les concernait pas, alors Jean et Marco ne pouvaient guère exiger de lui de plus amples explications. Décidant que la suite pouvait bien attendre, les deux amis levèrent les yeux vers le ciel pour y observer les nuages que le vent poussait inlassablement. Tout comme eux, ils devaient parfois se laisser porter par les forces naturels qui œuvraient sans jamais faiblir.


« J'entends ta voix dans tous les bruits du monde. »
— Paul Éluard

> date : début décembre

Les couinements des chaussures mêlés aux claquements des ballons rebondissant sur le sol résonnaient à l'intérieur du vaste gymnase municipal. Répartis sur trois terrains, les lycéens d'une même classe s'affrontaient au basket avec enthousiasme. Les ballons oranges passaient de mains en mains, échappant à l'équipe adverse pour venir s'enfoncer dans les paniers avec un bruit fort plaisant. Il ne s'agissait que de simples matchs d'entraînement, mais la plupart des adolescents les prenaient très au sérieux, désireux d'écraser leurs opposants et amis. Les sports collectifs avaient cette capacité extraordinaire d'accaparer l'esprit tout entier qui se concentrait uniquement sur l'analyse d'une situation et la réaction du corps face à celle-ci. Cette sensation grisante permettait à chacun de libérer toute l'énergie dont il était doté pour atteindre son réel potentiel. En cet instant, Marco se trouvait particulièrement calme, empli d'une quiétude à laquelle il avait de plus en plus de mal à accéder. Dernièrement, ses pensées étaient toujours tournées vers le retour d'Arashi et les conséquences que cela impliquait pour lui. L'effervescence qui animait constamment son cerveau ne lui laissait que peu de répit, ce qui le poussait à profiter pleinement des moments comme celui-ci. Les yeux ancrés sur le ballon que tenait l'un de ses coéquipiers, Marco se déplaça rapidement d'un bout à l'autre du terrain pour être en mesure de recevoir une passe si l'attaquant se retrouvait en difficulté. Profondément concentré sur le jeu auquel il s'adonnait, le brun n'entendit pas l'avertissement qu'on lui formula. À peine quelques secondes plus tard, il reçu un violent choc à l'arrière de la tête qui le propulsa directement au sol. Complètement sonné par cette attaque surprise, Marco resta ainsi allongé, ébloui par les lumières qui brillaient depuis le plafond. Lorsqu'il rouvrit finalement ses yeux chocolat, ce fut pour les plonger dans ceux de Jean qui s'était penché sur lui. — Tout va bien ? s'enquit-il. À ses côtés, Armin se confondait en excuses, visiblement inquiet à l'idée que son très faible niveau en sport l'ait finalement conduit à provoquer la mort d'autrui. Face aux propos toujours plus dramatiques de son ami blond, sa malheureuse victime lui fit comprendre qu'il n'avait rien de cassé. Alors qu'il se relevait en grimaçant, leur vieux professeur d'éducation physique et sportive siffla la fin de son cours en leur rappelant de venir déposer leurs chasubles avant de partir. Se débarrassant rapidement de ces choses fortement odorantes, garçons et filles rejoignirent leurs vestiaires respectifs pour s'y changer. Une fois rentré dans le leur, Jean retira son tee-shirt d'un ample mouvement du bras avant de sortir les affaires propres qu'il avait fourrées dans son sac. Réalisant qu'il avait vraiment trop transpiré pour qu'un simple coup de déodorant soit suffisant, le garçon réfléchit quelques instants. — On mange à la maison ce midi ? finit-il par proposer à son meilleur ami. J'ai vraiment besoin d'une douche. Laissant glisser ses yeux sur le torse dénudé du châtain, Marco regretta immédiatement d'avoir simplement regardé cette peau qui luisait sous les néons de la pièce. Tout en se détournant vivement de cette vision un peu trop plaisante, il acquiesça aux dires de Jean. À bien y penser, la perspective de se sentir poisseux durant le reste de la journée n'était pas vraiment attrayante. Les deux garçons quittèrent ainsi l'infrastructure après avoir salué leurs amis pour se diriger vers le domicile du châtain. Pénétrant dans la petite maison blanche, ce dernier se précipita vers la salle de bain, laissant à Marco le soin de leur dénicher quelque chose à manger. Il passa de longues minutes sous le jet d'eau, appréciant la chaleur dont elle l'enveloppait. Une fois propre, le garçon revêtit un sous-vêtement et un short propres tout en remarquant qu'il avait oublié de prendre un haut. Avisant un sweat-shirt beige parfaitement bien plié qui reposait sur un meuble, il s'en saisit et vint l'enfiler. À l'odeur vanillée qui émanait du tissu et le fit sourire, celui-ci appartenait probablement à Marco. Sortant de la salle d'eau dans un nuage de vapeur, Jean vint justement lui signaler qu'il avait terminé sa toilette. Ayant de son côté achevé la réalisation de leur déjeuner, le brun se retourna pour découvrir que son ami lui avait dérobé son vêtement. Le voir ainsi affublé d'un pull qui lui appartenait fut suffisant pour lui donner des papillons dans le ventre. Conscient des rougeurs qui apparaissaient sur ses joues, Marco disparu rapidement dans la salle de bain pour s'asperger le visage d'eau froide. Une fois qu'il fut propre et qu'il eut remis ses idées en place, il sortit à son tour de la pièce pour venir s'installer dans le salon. Allongé en travers du canapé, Jean avait déjà posé sur la table basse les bols de riz au porc pané qu'ils allaient déguster. À son approche, il se redressa pour lui faire un peu de place tout en lui se demandant à voix haute quelle série ils allaient bien pouvoir regarder. Après quelques minutes passées à parcourir les recommandations, leur choix se porta finalement sur The Queen's Gambit qu'ils auraient tôt fait de dévorer. S'enfonçant plus confortablement parmi les coussins et couvertures, le châtain posa sa tête sur l'épaule de son meilleur ami. Ce n'était peut-être que son imagination, mais le brun avait l'impression que Jean était de plus en plus tactile avec lui dernièrement. Les deux garçons avaient toujours été très proches, mais c'était généralement Marco qui venait se réfugier dans ses bras à la recherche d'un peu de tendresse. Or, il fallait reconnaître que l'inverse était désormais tout aussi fréquent depuis cette fameuse nuit où le châtain avait grimpé à son balcon. Celui-ci n'attendait plus qu'on lui réclame son affection puisqu'il la lui donnait de lui-même. Morphée le premier pouvait témoigner de leurs corps qui s'enlaçaient naturellement dans l'obscurité, à l'abri de tout jugement humain. À chaque fois que cette proximité se manifestait, Marco sentait son cœur se gonfler d'un espoir qu'il peinait à réfréner. Une bonne heure plus tard, les deux garçons furent contraints de retourner au lycée pour assister à leurs cours de l'après-midi. Écoutant d'une oreille les explications de leur professeure d'économie, l'un décida de faire une petite sieste tandis que l'autre fabriquait des étoiles de papier. Le brun ne s'ennuyait pas particulièrement : il cherchait simplement à éviter le regard de Bertholdt qui se trouvait en face de lui. Bien que ce dernier lui tournait le dos, Marco pouvait imaginer le sourire malicieux qui étirait ses lèvres. Pour une raison obscure, Jean avait troqué son short pour un pantalon, mais il ne s'était pas dévêtu de ce pull beige qu'il lui avait emprunté. Et visiblement, en fin observateur qu'il était, son grand ami brun n'avait pas manqué de remarquer ce détail pour le moins intéressant. Tout en confectionnant ses étoiles, Marco priait pour que personne d'autre ne reconnaisse ce vêtement et ne perçoive sa propre fébrilité. Ses camarades de classe n'étaient pas toujours des lumières, mais nul doute qu'ils savaient établir des connections logiques lorsque celles-ci se présentaient directement à eux. Pourtant, quelque part en lui, une petite voix lui murmura que le monde entier devrait savoir que Jean portait son sweat-shirt. S'il n'écoutait que ses instincts les plus primaires, il aurait probablement aimé pouvoir revendiquer ce garçon comme étant sa propriété exclusive. Face aux pensées qui le traversaient, Marco se sentit rougir et enfouit vivement son visage dans ses bras croisés sur la table. Quelques gestes de sa part, et le voilà qui perdait déjà toute contenance devant le flot de désirs qu'il refoulait inlassablement en lui. Relevant légèrement sa tête, il vint se perdre dans la contemplation de celui qu'il aimait tant. Pour les avoir déjà touchés, il n'ignorait pas la douceur de ses cheveux châtains, la chaleur de ses bras et la tendresse qui émanait de chacun de ses gestes. Ce qu'il aurait voulu découvrir, c'était la saveur de ses lèvres et les reliefs de son corps tout entier. Lorsque son esprit s'égarait, il se rendait coupable d'amour, imaginant les étincelles que pourraient créer quelques caresses sur leurs peaux. Marco n'en avait peut-être pas l'air, mais il n'était pas exempt des pêchers originels. Ses yeux n'avait pas quitté l'objet de ses songes les plus secrets lorsque celui-ci s'éveilla avec paresse. Comme souvent, leurs regards s'accrochèrent avec une intensité qui leur était propre. C'était là une emprise mutuelle dont les deux amis n'avait pas encore pleinement conscience, mais dans laquelle ils s'abandonnaient déjà corps et âmes. Il y avait dans cette attraction quelque chose que l'on pouvait qualifier de hors du commun et qui défiait les lois établies par la Nature. Le monde aurait pu s'effondrer tout autour d'eux qu'ils n'auraient pas senti les flammes s'élever pour les consumer peu à peu. L'Enfer pourrait bien prendre place qu'ils seraient les seuls êtres à pouvoir contempler le Paradis dans leurs prunelles respectives. Autrement dit, les deux garçons furent si longtemps déconnectés de la réalité qu'il n'entendirent ni la sonnerie qui brisait pourtant bien des tympans, ni leur professeure qui annonça la fin de son cours. Ce fut ainsi Bertholdt qui les éveilla de cette étonnante transe en agitant ses doigts devant leurs yeux. Souriant devant leurs airs surpris, le grand brun ne s'attarda pas, les laissant doucement reprendre conscience du monde qui les entourait encore. Alors que Jean étirait ses membres endoloris par sa petite sieste inconfortable, Marco rangeait son cahier d'économie qu'il n'avait même pas ouvert. Tous deux ne prononcèrent pas le moindre mot, mais une pensée commune les traversa : ce regard qu'ils avaient échangé leur avait semblé bien plus indécent qu'il n'aurait du l'être. En sortant du bâtiment, Marco pu sentir le poids familier d'un autre regard qui pesait sur lui. Il n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qu'il s'agissait probablement d'Arashi qui le toisait encore. Au cours de ces derniers jours, il était assez fréquent que le brun ressente sa présence non loin de lui. Cependant, le japonais ne l'avait plus directement approché depuis leur précédent échange et restait toujours à bonne distance. Le fait que Jean se trouvait toujours à ses côtés était certainement lié à ce comportement des plus raisonnables. Arashi n'était assurément pas bête : il avait vraisemblablement reconnu le garçon qui lui avait mis une raclée plus jeune et ne tenait pas à réitérer l'expérience de cette vilaine déculottée. Se souciant peu des quelques coups d'œil noirs qu'il pouvait recevoir, Marco estimait que le garçon se tenait plutôt tranquille pour le moment. Cela étant à la fois rassurant et inquiétant, le garçon restait malgré tout sur ses gardes, à l'affût d'un possible écart. En ce qui concernait les regards noirs remplis de mépris, Jean n'était pas en reste. Dès qu'il apercevait l'ombre de cet être malveillant, une colère sourde surgissait en lui. Inconsciemment, il avait pris l'habitude de saisir entre ses doigts la manche de son meilleur ami pour s'assurer qu'il était bien à ses côtés. Marco ne pouvait qu'apprécier ces petites attentions qui lui donnaient l'impression d'être un peu plus fort lorsque Jean était avec lui.


Depuis qu'ils avaient pris la peine de mettre les choses au clair avec Gaitō, Jean et Marco devaient bien avouer qu'ils regrettaient de ne pas l'avoir fait plus tôt. Malgré les quelques questions qu'ils nourrissaient encore à son propos, il aurait été puéril de continuer ces drôles de regards suspicieux qui ne menaient à rien. Les deux amis avait petit à petit appris à connaître un peu mieux leur nouveau camarade qui s'avérait plein de surprises. Toujours de bonne humeur, celui-ci s'était intégré dans leur groupe à la manière d'un étonnant soleil qui veillait à les réchauffer de sa présence. Puisque Jean s'était jusqu'ici contenté de le toiser sévèrement à la recherche d'une faille quelconque, il prenait seulement conscience de cette aura apaisante qui semblait l'entourer. Nul ne pouvait le nier : Ito était un garçon honnête, jovial et profondément gentil en toutes circonstances. Ils n'étaient d'ailleurs pas les seuls à apprécier cette amitié naissante. Sitôt qu'elle avait remarqué ce changement notable d'atmosphère, Ymir s'était empressée d'aller ébouriffer les cheveux de Jean avec une affection non feinte. Grommelant sous la brusquerie habituelle du geste, il fut néanmoins heureux de ne plus avoir à affronter le regard accusateur et fort terrifiant de la brune. Bien qu'elle se soit montrée assez remontée contre lui, le châtain savait qu'elle ne pensait pas à mal. S'il y avait bien une chose qu'Ymir détestait particulièrement, c'étaient les conflits qui s'éternisaient inutilement et les cachotteries qu'on pouvait lui faire. D'une certaine façon, le garçon devait avouer qu'ils se ressemblaient beaucoup de par leur côté protecteur et leurs réactions parfois démesurées. Lorsque Gaitō ne se trouvait pas aux côtés d'Ymir et d'Historia, il pouvait être occupé à discuter avec Bertholdt ou Mikasa. Ce n'était là qu'une furtive impression qui se dégageait d'eux, mais il semblait que les deux jeunes japonais se rapprochaient doucement. Et parfois, Ito était rejoint par Jean et Marco alors qu'il se trouvait tout seul dans un coin. En dépit de son côté bon vivant, il lui arrivait fréquemment de s’asseoir dans l'herbe, à l'ombre d'un arbre ou d'un mur, comme s'il souhaitait disparaître aux yeux des autres. Le garçon avait toujours un sourire collé au visage, mais ceux qui prenaient place sur ses lèvres dans ces moments-là étaient étrangement fades. Si chacun connaissait désormais le son mélodieux de ses éclats de rire, beaucoup ignoraient encore l'origine de cette doucereuse tristesse qu'il portait constamment sur lui. C'était souvent en compagnie de Jean et Marco qu'il s'autorisait à dévoiler la partie la moins colorée de son être. Petit à petit, les masques s'effritaient pour faire apparaître les marques qu'avait laissées la vie sur son cœur. Et puisqu'il occupait une place importante dans son existence, Arashi ne manquait jamais de faire une apparition dans leurs discutions. La mention de son seul nom suffisait à leur faire serrer la mâchoire, et ce à tous les trois. Si Gaitō n'avait jamais cherché à minimiser les actes de son frère, il ne le diabolisait pas pour autant. Tout être misérable qu'il fut, Arashi n'était qu'un être humain fait de chair et de sang dont la socialisation primaire s'était déroulée dans de piteuses circonstances. Ces conversations comptaient au moins une utilité : grâce à elles, Marco parvenait à déconstruire cette impression d'invincibilité qui entourait son ancien bourreau. Le souvenir qui demeurait jusqu'alors dans son esprit était troublé par sa vision enfantine. Puisqu'il croyait aux héros, le petit garçon de cette époque pensait s'être retrouvé face à un véritable vilain qui ne s'arrêterait jamais de lui nuire. Désormais, il réalisait que les choses n'étaient pas aussi simplistes et fatalistes : à leur image, Arashi n'était qu'un garçon pas même adulte. Dans son esprit, la raison bataillait fermement pour l'emporter sur la peur excessive qu'il provoquait encore chez lui. Après tout, il représentait la seule exception à sa qualité d'individu purement rationnel. En parlant avec Gaitō, Jean et Marco en apprirent énormément sur son frère aîné. En dépit d'avoir grandit dans le même environnement désastreux, les deux garçons avaient choisi de suivre des chemins foncièrement différents. Depuis sa petit enfance, Ito observait avec envie le monde extérieur qu'il apercevait depuis sa fenêtre. Quand l'occasion s'était présentée, il n'avait pas hésité une seule seconde à plier ses bagages pour s'en aller sans jamais se retourner. Il fut un temps où il songeait que l'espoir n'était pas perdu, que ses parents retrouveraient la raison un jour ou l'autre et qu'ils deviendraient une vraie famille. Après le décès de sa mère, ses derniers rêves étaient partis en fumée et la réalité lui avait sauté aux yeux. Arashi avait fait le choix de rester car, à ses yeux, son père représentait ce qu'une figure paternelle devait être. Pour un enfant qui n'avait jamais rien connu d'autre, c'était là sa définition de la normalité. Iromi buvait, criait, frappait et buvait encore sans s'arrêter. Pourtant, Arashi admirait toujours son papa et rêvait de devenir fort comme lui plus tard. Lorsque sa mère mourut et que son frère s'enfuit chez ses grands-parents, il se retrouva seul avec cet homme qui ne tolérait pas le moindre signe de faiblesse de sa part. L'enfant demanda pourquoi il ne restait plus qu'eux, ce à quoi Iromi rétorqua que les lâches s'en étaient allés. Arashi comprit bien vite que pour exister aux yeux de son géniteur, il lui faudrait mériter son respect. Or, on ne pouvait pas dire qu'Iromi valorisait les qualités humaines reconnues comme telles par le reste de la société. S'appuyant sur l'unique modèle parental qu'il lui restait, le petit garçon avait imité au mieux son cher papa. L'école primaire dans laquelle il fut scolarisé lui servit de terrain d’entraînement à grande échelle. Jusqu'à présent, il s'était contenté de balancer des insultes à la ronde et de jouer quelques tours aux enfants en retrait. Pour pousser plus lois dans ses ambitions, il s'appliqua à sélectionner les cibles faciles parmi ses proies, celles qui ne parleraient pas et qui resteraient dociles en toutes circonstances. Plusieurs punching-ball humains furent désignés comme tels et lui servirent de cobaye. Arashi s'entoura également d'amis qui le respectaient tous malgré le peu de neurones que le Créateur avait daigné leur accorder dans sa grande bonté. Leur petite bande terrorisait tous les élèves qui se retrouvaient sans défense contre eux, incapables de les dénoncer, par peur ou par manque de preuves. Arashi avait eut l'occasion de frapper tout un tas d'enfants de son âge, pourtant, il y avait bien eut ce garçon qui avait retenu toute son attention. Ce petit brun aux taches de rousseur lui avait toujours semblé un peu trop parfait, c'était pourquoi il l'embêtait déjà régulièrement depuis des années. Quoi qu'il puisse lui faire subir, Marco Bodt ne bronchait jamais, son visage restait le plus impassible possible. Au lieu de s'en désintéresser, le japonais s'était entêté à lui en faire voir de toutes les couleurs dans l'espoir de le voir un jour craquer et exploser en milles morceaux. Il y prenait un tel plaisir que Marco devint rapidement son jouet préféré, celui qu'il se réservait à titre personnel. Quand il souhaitait s'amuser un peu, Arashi partait immédiatement à sa recherche pour l'emmener dans un coin tranquille. Et même si les autres membres de sa bande assistaient au spectacle, ils se gardaient bien de le toucher sous peine de représailles. Marco était la propriété du chef, tout le monde le savait, sauf peut-être le principal intéressé. Lorsqu'il parlait de son frère, le regard de Gaitō évitait soigneusement de croiser celui de quiconque. Au lieu de cela, ses yeux plissés se perdaient quelque part à l'horizon, comme si le garçon espérait y trouver des réponses à ses questions. Ou plutôt, un moyen de consoler le mal-être qui lui dévorait la poitrine. Jean et Marco avait fini par comprendre quelle était la signification de ces points serrés et de ces sourires forcés. Ce qui grondait dans le cœur du japonais était un sentiment amer et fuyant qu'on nommait plus communément la culpabilité. Le temps passait, mais Gaitō n'avait jamais pu se pardonner. Le jour de son départ ne marqua pas seulement un adieu à son père irresponsable, mais aussi l'abandon de son grand frère. Arashi se montrait déjà bien trop belliqueux et hargneux pour un enfant de son âge, il admirait son papa qu'il refusa de quitter. Pourtant, Gaito ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il aurait dû insister avant de claquer la porte. Au lieu d'oublier volontairement cette famille dysfonctionnelle, car c'était plus commode ainsi, il aurait pu pousser ses grands-parents à agir malgré leur statut fragile. Quand il songeait au passé, il se répétait inlassablement qu'il aurait peut-être pu changer les choses. — Si je garde cette photo de lui sur moi, leur avoua-t-il un jour, c'est surtout pour ne jamais oublier. Iromi a façonné Arashi à son image, mais je suis également en partie responsable. S'il n'avait pas été seul, si je n'étais pas parti, j'aurais peut-être pu l'empêcher de devenir ainsi. — Tu n'es aucunement responsable, affirma Marco. Tu n'étais qu'un enfant, qu'aurais-tu bien pu faire ? Là où beaucoup se seraient recroquevillés dans un coin en attendant la fin de l'orage, tu as trouvé la force de te relever et de partir. C'est déjà très bien de se sauver soi-même, conclu-t-il dans un murmure. Gaitō sembla un peu surpris par le ton catégorique employé. Cette pensée lui avait déjà effleuré l'esprit, seulement c'était différent lorsque les mots sortaient de la bouche d'un autre. En réponse à cela, il n'eut finalement qu'un faible sourire trahissant le jugement qu'il porterait toujours sur lui-même. Marco s'était petit à petit habitué à leur nouvel ami au point que sa vue ne lui déclenchait plus aucune sueur froide. Lorsqu'il s'adressait à lui, il pouvait désormais le regarder dans les yeux sans se sentir faiblir comme ce fut le cas à leur première rencontre. Puisqu'il ne constituait plus une potentielle menace pour son ami, Jean se trouvait bien plus détendu ces derniers temps. Lui-même avait fini par apprécier ce garçon parfois joyeux, parfois triste, et il lui arrivait même de laisser Marco seul en sa compagnie sans en être inquiété. Tout du moins, dans la limite du raisonnable. Lorsque cela concernait son meilleur ami, Jean avait bien souvent du mal à ne pas laisser ses émotions déborder... En les quittant tous deux pour aller retrouver Sasha et Connie qui prévoyaient d'infiltrer les cuisines du self, le châtain ne pu s'empêcher de garder Marco dans son champ de vision aussi longtemps que possible. Juste pour s'assurer une dernière fois que tout allait bien ce jour-ci, que la vie leur laissait quelques instants de répit. Puisqu'il avançait d'un pas traînant sans regarder ce qui se trouvait devant lui, Jean heurta immanquablement quelque chose, ou plutôt quelqu'un. Du haut de son bon mètre quatre-vingt, Bertholdt le dévisagea avec un petit sourire en coin. — Trop occupé à regarder ailleurs ? le taquina-t-il en lançant un coup d'œil vers Marco. Jean ne savait pas vraiment comment répondre à cette question probablement rhétorique. Son ami avait le don de lire à travers les autres comme s'il était télépathe, ce qui pouvait parfois être un peu effrayant. Le châtain bredouilla quelques mots qui n'avaient guère de sens avant de refermer la bouche et d'afficher une moue embêtée qui parla d'elle-même. Bertholdt s'amusa des réactions bien trop honnêtes de son ami qui trahissaient des pensées dont il n'avait assurément pas lui-même encore conscience. — Je trouve qu'il va mieux, ces derniers temps, enchaîna-t-il en parlant de Marco. Il paraît plus détendu. Et toi aussi. Et lui aussi, termina-t-il en désignant cette fois Gaitō. Son vis-à-vis garda le silence, ne sachant que rétorquer à celui qui semblait déjà tout savoir en un seul regard. — Je sens bien qu'il y a des choses que vous ne nous dites pas, continua Bertholdt sur un ton amical. Vous avez toujours été ainsi, dans votre petite bulle à l'écart des autres. Je me moque de vos cachotteries, du moment que vous allez bien tout les deux. Je voulais simplement te rappeler que si jamais vous avez besoin de moi, je serais toujours là. Le grand brun lui souri et encore une fois, Jean réalisa la chance qu'il avait de posséder un ami comme lui. — Merci, lui déclara-t-il d'une voix sincèrement reconnaissante. Je m'en souviendrais.


Installé sur sa chaise de bureau depuis près de deux heures, Marco commençait à avoir un mal de dos fort désagréable. La liste des devoirs qu'il devait réaliser sous peu était atrocement longue et à son grand désespoir, elle peinait à se réduire. Ce pauvre lycéen du vingt-et-unième siècle maudit silencieusement Baudelaire et ses poèmes bien trop sibyllins à son goût. On ne pouvait nier la beauté de la poésie, mais son apprentissage à la chaîne revêtait les aspect d'une torture intellectuelle qui n'avait rien d'attrayant. Bloquant à nouveau sur l'analyse d'un vers qui s'avérait décidément trop obscur pour lui, Marco laissa sa tête retomber contre son bloc-note. À tâtons, il tendit son bras dans l'idée d'attraper son thermos de chocolat chaud déjà à moitié vide. Mais au lieu du cylindre bouillant qu'il cherchait, il sentit sous ses doigts une petite boite à la surface lisse. Étonné, le garçon l'attira à lui et se redressa pour voir ce dont il s'agissait. Il y avait sur son bureau un écrin blanc qu'il ne se rappelait pas avoir posé ici ou même déjà vu auparavant. Ces choses-là contenaient généralement des bijoux, mais aucune marque n'était inscrite au-dessus. À la place, on avait tracé d'une belle écriture cursive quelques mots à l'encre dorée que Marco lut dans un murmure. — « À mon Étoile » Les coins de la boite étaient un peu abîmés et les lettres brillantes s'effaçaient par endroits. C'était visiblement un objet vieux de plusieurs années qui avait connu un ou plusieurs propriétaires antérieurs. Avec une certaine précaution qui lui semblait de circonstance, Marco ouvrit finalement l'écrin pour dévoiler se qui s'y cachait. Sans grande surprise, il y trouva un joli collier. Accroché à une fine chaîne, un pendentif rectangulaire reposait sur un petit cousin. Malgré sa couleur dorée un peu ternie, on pouvait aisément deviner qu'il était fait en or. Le brun se demanda comment un bijoux d'une telle valeur avait bien pu se retrouver entre ses doigts. Rares étaient les personnes qui pouvaient pénétrer dans sa chambre à son insu et lui laisser un présent aussi particulier. S'il s'agissait vraiment du collier de quelqu'un d'autre, il ne comprenait pas pourquoi on le lui avait laissé sans le moindre mot, sans la moindre indication. Marco examina avec plus d'attention le pendentif à la forme peu conventionnelle. Modelés dans le précieux métal, plusieurs reliefs venaient créer de minuscules motifs. Sur la partie inférieure, on pouvait deviner les courbes d'un corps féminin et ses longs cheveux qui l'enveloppaient. L'un de ses frêles bras s'élevait vers le ciel et désignait les quelques étoiles qui reposaient au-dessus de sa tête. Le contour du médaillon était également finement relevé pour lui donner plus d'allure. Et tout en bas, sous la femme, une curieuse inscription indiquait en petites lettres capitales « L'Éᴛᴏɪʟᴇ ». Inconsciemment, Marco se sentit attiré par le collier qu'il effleurait de ses doigts, à tel point qu'il ne pouvait en détacher ses yeux. Il dégageait quelque chose qui le fascinait, provoquant en lui un mélange hasardeux de sentiments qui manqua de lui faire lâcher une larme. Sans trop y réfléchir, le garçon sortit le bijou de son écrin, actionna le fermoir et passa la chaîne autour de son cou avant de le refermer. Le pendentif disparu sous le col de son tee-shirt et Marco apprécia le contact de l'or froid sur sa peau. Il venait tout juste de poser la petite boite blanche dans un tiroir lorsqu'il entendit un bruit provenant de l'étage inférieur. Son corps entier se figea alors qu'il identifia le cliquetis de l'ouverture de la boite aux lettres que quelqu'un venait d'utiliser. Brusquement, Marco sortit de sa chambre pour venir dévaler les escaliers qui le menèrent au seuil de la porte. Il examina les lettres au sol et poussa un soupir de soulagement : il ne s'agissait que de quelques factures à destination de ses parents que le facteur avait déposées. Le garçon remonta d'un pas lourd les escaliers pour se laisser tomber à nouveau sur sa chaise de bureau. La boule qui se trouvait en travers de sa gorge disparue aussi vite qu'elle y était montée. — Ce n'était pas lui, marmonna-t-il. Pas encore. Quelques jours auparavant, Marco avait eu la mauvaise surprise de trouver une feuille pliée en quatre parmi le courrier qu'il ramassait. Pensant qu'il s'agissait d'un mot des voisins, il songea d'abord à le laisser sur la table avant que la curiosité ne l'emporte. Mais ce qu'il tenait dans ses mains s'était rapidement révélé bien différent d'un message amical du couple tout juste installé dans la rue ou même d'une réclamation du vieux homme d'à côté . Sur le feuillet blanc, un drôle de dessin avait été griffonné au stylo noir. En le retournant, Marco reconnu la silhouette d'un bonhomme qui pendait dans le vide, le cou enroulé dans une corde. Sa tête était entouré d'une inscription à l'écriture bancale qui disait : « ᴛᴏᴜᴊᴏᴜʀs ᴇɴ ᴠɪᴇ ? ». Le dessin ne présentait pas la moindre signature, mais les mots tracés étaient identiques à ceux qu'Arashi lui avait prononcé quelques semaines plus tôt, en haut de ces escaliers. Le destinataire de ce message macabre resta dans un premier temps immobile, réalisant difficilement ce qui lui arrivait. Il aurait voulu déglutir, mais sa bouche était devenue aussi aride que le désert. Puis, avec une lenteur et un calme dont il ne se serait jamais senti capable, il était remonté dans sa chambre après avoir vérifié le reste des lettres et s'y enferma à double tours. Le feuillet se retrouva dans une boîte à chaussures qui traînait sous son lit et une fois celle-ci cachée, Marco s'allongea sur la couette. Il ne s'énerva ou ne s’apitoya pas, contrairement à ce qu'on attendait de lui en le menaçant de la sorte. Peut-être aurait-il dû crier et pleurer pour se vider des émotions qui lui brûlaient les entrailles, au lieu d'observer de ses yeux grands ouverts les étoiles qui ornaient son plafond. Face à cette vue qui le calmait toujours, il réfléchit. Arashi avait donc décidé de continuer ses manigances en empruntant un autre moyen détourné pour l'atteindre. Le garçon connaissait visiblement son adresse et se sentait assez effronté pour lui glisser des mots dans la boîte aux lettres. Marco se demanda s'il savait que la maison était pratiquement toujours vide ou s'il se fichait juste que ses messages soient interceptés. À supposer qu'il n'en sache rien, ce serait franchement osé de sa part. Mais c'était là le plus probable, car Marco n'avait jamais crié sur tous les toits qu'il était un enfant négligé. Quoi qu'il en soit, il veillait déjà à chaque instant de la journée à ce que toutes les ouvertures soient fermement verrouillées lorsqu'il se trouvait seul. Il était presque certain qu'Arashi ne se risquerait jamais à pénétrer chez lui, de peur de tomber sur une tierce personne qui pourrait compromettre ses plans. Une seule chose demeura claire dans son esprit : le garçon n'allait pas s'arrêter là. Ce message n'était que le premier d'une série qui viendrait inonder de papiers le paillasson. Peu dérangé par le contenu de ceux-ci, il craignait plutôt que ses géniteurs ne tombent malencontreusement sur l'un d'eux. Dernièrement, une étrange atmosphère s'installait dans la maison quand ils rentraient du travail, comme une grosse tempête de neige qui flottait dans l'air. Marco frissonnait à table tant les regards que lançait Amélie à son mari était froids. De toute évidence, les deux époux s'étaient une nouvelle fois disputés à propos d'un sujet qui lui échappait. Sa mère se montrait souvent désagréable car vexée d'une façon ou d'une autre, son comportement ne présentait donc rien de surprenant. En revanche, les sourcils froncés de son père trahissait un énervement qu'on lui voyait rarement. Au milieu de cette ambiance pesante, Marco se voyait mal leur expliquer tranquillement qu'il allait probablement recevoir des lettres de menace dans les jours prochains. Afin d'éviter ce cas de figure, il contrôlait régulièrement le courrier qui tombait sur le seuil. Ses géniteurs ne revenant que tard dans la soirée, il pensait pouvoir s'en sortir sans trop d'embûches de ce côté-ci. En y repensant bien, c'était de Jean dont il devait s'inquiéter le plus. Dans le pire des cas, Marco pourrait faire passer ces mots pour un canular de mauvais goût et l'affaire serait vite oubliée aux yeux des Bodt. Seulement, son meilleur ami ne se laissera jamais berner aussi facilement. Un simple coup d'œil suffirait pour qu'il en déduise l'auteur de ces menaces et qu'il décide d'aller lui décrocher son poing dans la mâchoire. Marco se fichait pas mal de ce qu'Arashi pouvait bien inscrire sur ces bouts de papier, mais Jean ne se contentera pas de rester les bras croisés à attendre devant la boîte aux lettres. Instinctivement, les vieux réflexes de son enfance lui étaient revenus : il devait impérativement cacher ces messages pour ne pas faire de vagues, ne pas causer d'ennuis. Marco voulait garder l'esprit clair, prendre le temps d'analyser cette situation et réfléchir quant aux possibilités qui s'offraient à lui. Victime d'un déséquilibre dans son existence, il ressentait le besoin essentiel de garder un certain contrôle sur tout ce qui se trouvait à portée de sa compréhension. Dans un instant de lucidité, il comprit qu'il devait absolument conserver des preuves de ce qu'il recevait, pour peu que cela lui soit utile à l'avenir. En songeant davantage au futur, il lui paru bientôt évident qu'il ne pourrait pas continuer ainsi indéfiniment. Arashi ne s'arrêterait pas là dans ses intimidations, il cédera sans hésiter à la moindre de ses pulsions, celles-ci devenant de plus en plus abjectes. Aujourd'hui, Marco recevait simplement des mots qu'il pouvait aisément jeter dans sa boîte à chaussures sans les lire. Mais il était incapable d'affirmer que ce ne sera pas pire d'ici demain. Au cours de ces dernières années, Arashi avait certainement évolué dans sa manière d'être et de procéder. S'il désirait vraiment lui faire face, Marco devait lui aussi s'adapter. Il ne pourrait pas rester cet enfant effrayé par le moindre obstacle qui se contentait de fermer les yeux en espérant que quelqu'un vienne le sauver. Un héros lui était déjà apparu une fois, mais il se refusait de se reposer sur lui encore plus longtemps. Ce dont il avait véritablement besoin, c'était de devenir plus fort pour être son propre sauveur. Marco n'aimait pas le changement car il rompait avec une routine bien encrée, bien tracée qu'il contrôlait à la perfection. Prendre un nouveau chemin allait de mise avec le risque de subir des imprévus, des déceptions, des regrets. Cependant, le changement ne s'était fait que trop attendre : il était temps d'avancer en dépit des conséquences qu'il pourrait entraîner. L'avenir courrait droit devant lui, mais Marco se promit de le rattraper bientôt. Au-dehors, les nuages se mirent à cracher les premières goûtes d'une pluie qui s'annonçait diluvienne. L'orage se profilait à l'horizon et promettait d'être rude.


« Le destin nous poursuit comme un dément armé d'un rasoir. »
— Andreï Tarkovski

> date : mi-décembre

Négligemment installés dans le canapé des Kirschtein, Jean et Marco visionnaient avec attention leur troisième film de la journée. Le matin même, ils avaient eu la soudaine envie de se plonger une bonne fois pour toutes dans l'Univers Cinématographique de Marvel. Le premier film de la trilogie des Captain America les avait rapidement séduit et puisqu'ils n'aimaient pas faire les choses à moitié, ils avaient décidé d'entamer un marathon de films et de séries mettant en scène les célèbres super-héros et super-vilains. Selon leurs premières estimations, un mois ou deux ne seraient pas de trop pour en venir à bout. Heureusement pour eux, les deux lycéens ne comptaient dans leurs agendas que quelques contrôles de fin d'année qui ne leur poserait guère de problème. Les professeurs les plus flemmards ou les plus malins s'empressaient toujours de les placer au retour des vacances pour éviter de passer leurs fêtes à corriger des copies. Il avaient donc encore un peu de temps à tuer durant ce mois de décembre. Alors que Tony Stark fabriquait le premier prototype de son armure Iron Man à l'écran, le téléphone de Marco vibra. Le garçon s'en saisit et tapa rapidement une réponse au message qu'il venait de recevoir avant de se reconcentrer sur le film. À ses côtés, Jean ne pu s'empêcher de froncer les sourcils. Depuis quelques temps, il avait comme l'impression de partager son ami avec quelqu'un d'autre. En plus de ces conversations textuelles régulières, le brun avait plusieurs fois décliné ses invitations à venir chez lui en évoquant des empêchements d'un air évasif. — Dis-moi Marco, lui lança-t-il d'un air suspicieux, tu ne te serais pas trouvé une copine ? Bizarrement, cette idée ne lui plaisait pas du tout. Si son meilleur ami s'était vraiment dégoté une petite amie dans son dos, il serait contraint d'aller à des rendez-vous avec elle et les deux garçons passeraient beaucoup moins de temps ensemble. Jean en avait lui-même fait l'expérience avec Mikasa, un peu plus tôt dans l'année, ainsi la perspective de réitérer ces deux semaines qui avaient creusé un manque dans sa poitrine ne lui disait rien de bon. Le châtain se découvrait un drôle de défaut : il n'aimait pas partager ses amis ou, tout du moins, cet ami-là en particulier. C'est pourquoi il accueilli avec soulagement la réaction de Marco qui avala de travers un morceau de madeleine tant sa surprise fut grande. Une fois ses toussotements arrêtés, le pauvre garçon bredouilla que ce n'était pas du tout le cas. — Qu'est-ce qui te fait croire cela ? — Le message que tu viens de recevoir, par exemple. Et puis, la semaine dernière, continua-t-il comme un enfant qui boudait, tu as refusé de venir manger ici. J'en déduis que tu avais quelque chose de prévu, mais je me demande bien quoi. Alors, s'il ne s'agit pas d'une fille, que me caches-tu ? Marco eut envie de lui avouer qu'il lui dissimulait bien des choses, à commencer par cet amour qui faisait battre son cœur, mais il n'en fit rien. Un sourire désolé étira ses lèvres, comme pour montrer à Jean qu'il reconnaissait n'avoir pas été très honnête avec lui. Pour autant, il ne s'expliqua pas immédiatement. Le brun gardait un secret, un secret pas bien grand et pas bien méchant, mais un secret tout de même. Il ne l'avait pas vraiment caché à son ami, il pensait simplement avoir un peu plus de temps devant lui avant que l'occasion d'en parler ne se présente. Face à son mutisme, Jean et sa patience peu renommée ne fut pas capable d'attendre plus longtemps. L'air malicieux, il attrapa les épaules de son vis-à-vis pour faire tomber son dos contre le canapé. En un éclair, ses doigts se faufilèrent sous son pull pour chatouiller sa peau sensible. — Allez quoi, crache le morceau ! Même s'il aurait voulu parler, Marco s'en trouvait incapable : il était trop occupé à rire aux éclats tout en essayant vainement de déloger les mains de son ami. Celles-ci frôlaient les endroits qu'elles savaient chatouilleux, s'attardant particulièrement sur ses flancs qui le faisaient tressaillir. Dans son immense bonté, Jean laissa à son ami un instant de répit pour reprendre son souffle et éventuellement lui avouer son petit secret. S'il refusait de se confesser, les doigts qu'il posa sur son ventre lui rappellerait telle une menace silencieuse la nouvelle vague de chatouilles qu'il devrait endurer. Tandis qu'il observait sa poitrine se soulever régulièrement au rythme d'une respiration de plus en plus régulière, Jean remarqua un détail qui fit se hérisser tous ses poils. — C'est un bleu, là ? Il désigna une zone un peu violacée située au niveau de son bas ventre, où son pull s'était relevé. Marco se crispa un peu, mais il ne se pencha pas pour vérifier, ce qui laissait supposer qu'il avait déjà connaissance de cette marque sur son corps. Confronté à ses propres déductions, Jean sentit une colère sourde monter en lui. Tous ses muscles se tendirent sous la fureur qu'il ne cherchait pas à contenir. Ce fut en voyant ses iris ambrés se ternir que Marco comprit son erreur. Au moment même où son ami se redressa brusquement pour aller il ne savait trop où, le brun lui saisit le bras avec autorité. — Ce n'est pas ce que tu crois, articula-t-il avec calme. — Que cherches-tu à me dire ? C'est un bleu, bordel, un bleu. Jean peinait à respirer, comme si tout l'oxygène de la pièce s'était évaporé en l'espace d'un instant. Jusqu'ici, il avait su brillamment maîtriser ses émotions au vu des récents événements. L'envie ne lui manquait pas d'aller fracasser la tête de cet imbécile fantôme qui revenait tout droit de leur passé pour les hanter. Par peur de faire plus de mal que de bien, il s'était retenu de réaliser pareil projet. Du moment que l'autre resterait sagement dans son coin, il en ferait de même, se gardant bien de lâcher Arashi des yeux pour être témoin de l'exact moment où il franchirait la ligne. Il n'avait jamais failli et pourtant, voilà que Marco se retrouvait devant lui, le corps teinté de bleu. Comment diable une telle chose avait-elle pu se produire à son insu ? En cet instant, il se détestait tant qu'il eut envie de vomir face à sa propre impuissance. Avec une rage qui était en partie dirigée vers lui-même, Jean tenta de se défaire de la poigne de son ami. Or, Marco ne se laissa pas faire et le tira avec force sur le canapé qu'il venait de quitter. — Je sais bien que c'est un bleu, lui rétorqua-t-il gentiment. Maintenant assis-toi et laisse-moi t'expliquer pourquoi il se trouve là. Les lèvres toujours pincées, Jean refoula un peu sa hargne et finit par obéir en silence. Le brun laissa ses doigts remonter sur ses avant-bras pour y prendre appui et se pencher vers lui. Il voulait être certain que leurs regards soient bien encrés l'un à l'autre afin de ne laisser aucune place au doute dans l'esprit de son ami. — Il y a deux semaines, commença-t-il, j'ai entendu Mikasa et Annie qui discutaient d'un match de karaté. Par la même occasion, j'ai appris qu'elles pratiquaient divers arts martiaux japonais ensemble. Je me suis permis de leur demander si elles accepteraient de m'apprendre quelques trucs et elles ont dit oui. Jean fut sacrément étonné par cette nouvelle à laquelle il ne s'attendait pas du tout. Sous l'effet de la surprise et celui du soulagement, son corps se relâcha et ses sourcils se haussèrent de concert. Comprenant bien qu'il lui faudrait quelques secondes pour encaisser ça, Marco attendit sa réaction avec une petite appréhension. — Ce qui veut dire, articula finalement le châtain, que tu prends des leçons de karaté. Avec Mikasa et Annie. Vraiment ? — Plus ou moins, répondit son ami en souriant. Mikasa s’appuie beaucoup sur des exercices de self-défense qu'on retrouve aussi dans l'aikidô par exemple. Ça reste des mouvements basiques se voulant avant tout pratiques, précisa-t-il. Son vis-à-vis ne faisait toujours pas preuve d'une réaction positive, ainsi Marco commença à douter. Et si cette idée lui paraissait complètement loufoque ? Peut-être que ces sports ne collaient pas avec l'image qu'il renvoyait. Soudain gêné par son emballement enfantin, il grimaça. — C'est un peu bizarre, je sais. — Non, lui assura immédiatement Jean, pas du tout. C'est génial, vraiment génial. Je ne m'attendais simplement pas à ce genre de révélation. J'étais totalement à côté de la plaque. Je pensais que... Il ferma les yeux sous l'effet des pensées qui affluaient dans son esprit. Marco glissa une main contre sa nuque et y exerça une faible pression pour que son front vienne reposer contre son épaule gauche. — Je pense que c'est une bonne idée, expliqua-t-il en caressant la naissance de ses cheveux châtains. Beaucoup de choses se bousculent dans ma tête en ce moment. Quand je me concentre là-dessus, j'oublie un peu le reste. Et puis, ce n'est pas de l'énergie gâchée. Bien évidement, Marco souhaitait aussi devenir un peu plus fort en pratiquant ces quelques brides de disciplines. Il n'avait jamais témoigné de qualités physiques supérieures à la moyenne, se contentant comme beaucoup d'autres des cours de sport dispensés au lycée pour garder la forme. C'était pour lui l'occasion de reprendre confiance en ses capacités et d'en acquérir de nouvelles. Mais tout ceci, Jean le comprendrait certainement sans qu'il ait besoin de l'exprimer devant lui. — Tu n'es pas fâché ? osa finalement demander le brun. — Pourquoi le serais-je ? — Je ne sais pas trop. Je voulais te faire la surprise, tu sais. Et puis, c'est de Mikasa dont on parle. J'avais sûrement un peu peur de ta réaction. — C'est quelqu'un de bien. C'est tout, affirma Jean. Je suis content que ce soit elle. Sans se redresser, il tourna légèrement la tête pour observer ce bleu sur son ventre qui lui avait si peur. Pensif, il vint effleurer de ses doigts la peau marqué qui frissonna sous son toucher. — C'est elle qui t'a fait ce bleu ? — Oui, avoua-t-il en grimaçant. Je l'ai senti passé. — Je n'en doute pas. Tu me laisseras venir te voir ? demanda soudain le châtain avec intérêt. — Vraiment ? Contre son épaule, Jean acquiesça en silence. Marco réfléchit un instant à cette proposition qu'il n'avait pas anticipée. — D'accord, lui concéda-t-il. Mais je vais demander à Mikasa d'y aller doucement, prévient-t-il en riant, sinon, je vais perdre toute crédibilité. Il n'eut pas le loisir de le voir, mais un sourire ravi étira les lèvres de son ami. Celui-ci avait hâte de découvrir de plus près ce nouvel aspect de sa vie qui prévoyait d'occasionner quelques changements chez lui. En décidant de s'entraîner avec Mikasa et Annie, Marco se montrait conscient de la menace qui planait autour de lui et désireux de ne pas rester les bras croiser à attendre qu'elle ne se jette sur lui. Face aux choix de son meilleur ami, Jean sentit monter en lui une profonde fierté.


Quelques jours après cette conversation, Jean eut l'occasion d'assister à l'un des cours particuliers que Mikasa dispensait à Marco. La salle d'arts martiaux se trouvait à une demi-douzaine de kilomètres, ainsi les deux garçons s'y rendirent tranquillement à vélo pour échauffer leurs frêles muscles. Un quart d’heure plus tard, ils s'arrêtèrent devant un bâtiment plutôt ordinaire à la façade blanche un peu salie par le temps. Une fois leurs vélos adossés contre une barrière et enroulés d'un épais anti-vol, Marco entraîna son ami vers la porte qu'il poussa. Si l'extérieur n'avait rien de remarquable, l'atmosphère changea du tout au tout lorsqu'ils pénétrèrent directement dans la pièce principale du dojo. Jean s'attendait à rentrer dans l'une de ces petites sales ternes semblables à celle où il avait fait une initiation au judo en primaire. Mais la vérité en était bien éloignée : vu de l'intérieur, la salle d'arts martiaux paraissait immense et presque intimidante. Du mouvement sur sa droite lui fit détourner le regard. Mikasa, le corps bien droit, mais complètement à l’envers, leur fit signe un signe de tête pour les saluer. Avant d’observer les lieux, Jean prit un instant pour admirer la jeune fille qui défiait la gravité en élevant ses pieds vers le ciel. Ses bras tendus ne montraient pas le moindre signe de faiblesse et Jean ne put qu’être impressionné. L’idée que Mikasa entraîne elle-même Marco lui parut soudain un peu terrifiante. Il se demanda s’il n’allait pas discrètement lui toucher un mot ou deux pour s’assurer qu’elle n’abîme pas trop son ami dans son dos. Juste pour être certain qu’il revienne en un seul morceau de ses séances d’entraînement... Laissant de côté ses petites inquiétudes, Jean prit une profonde inspiration avant de détailler avec attention la pièce principale du dojo. L'influence de l'esprit japonais se faisait sentir tout autour d'eux. Un parquet qui avait déjà bien vécu était posé au sol et des poutres verticales venaient séparer l'entrée du cœur de la pièce. Contrairement à la façade, le bois s'invitait ici dans la plupart des murs et s'élevait même jusqu'au plafond. Quelques pas devant les deux garçons, le sol était recouvert de véritables tatamis et non de simples tapis de gymnastique bas de gamme. Au fond de la pièce, une sorte d'autel avait été édifié. Le portrait en noir et blanc d'un homme japonais qui dégageait un certain respect surplombait quelques sabres soigneusement exposés à l'horizontale sur un présentoir. — On appelle ça le kamiza, lui souffla Marco qui avait surprit son regard. C’est en quelque sorte la place d’honneur de la pièce ou l’endroit le plus éloigné de la porte. Dans les dojo, on place généralement le portrait du maître de l’art martial pratiqué. Dis bonjour à Morihei Ueshiba. Avec sa grosse moustache blanche, le fondateur de l’aïkido les dévisageait d’un air légèrement sévère. Se sentant observé en retour, Jean préféra détourner les yeux. Sous leurs pieds se trouvait un grand paillasson qui rappelait silencieusement à chacun de ne pas salir le sol. Avec une certaine timidité, il imita les gestes de Marco qui s'en alla placer ses chaussures sur une étagère en bois incrustée dans le mur. Connaissant visiblement bien les lieux, le brun se dirigea vers une porte latérale qui donnait probablement sur un vestiaire. Mikasa choisit cet instant précis pour se remettre debout grâce à une galipette avant. Et même si ce n’était pas grand-chose, Jean ne se souvient pas d’avoir déjà vu une aussi belle galipette. — Tu es bien sûre d’être humaine ? lui dit-il. Je doute fortement qu’on soit constitué des mêmes gènes. Mikasa lui répondit d’un sourire tout en s’approchant pour venir récupérer une gourde d’eau qu’elle avait posé au bord des tatamis. — Je passe la plupart de mon temps libre dans cette pièce depuis mes trois ans. Voila le résultat, je suppose. — Ce dojo appartient à ta famille ? — À mon grand-père. Mais il s’est cassé la jambe il y a quelques mois, alors l’endroit est un peu à l’abandon, grimaça-t-elle. Mes parents n’ont pas le temps de s’en occuper. La majorité des cours ont été suspendu et à part moi, presque personne ne vient plus ici. — C’est plutôt dommage, remarqua le garçon. — J’ai encore un groupe de bambins le samedi matin. Mon grand-père est un costaud, alors tout redeviendra comme avant lorsqu’il sera rétabli. Prions pour qu’il revienne avant qu’Annie n’est envie d’étrangler le gosse de sept ans qui est tombé raide dingue d’elle, ajouta-t-elle avec une grimace. Le garçons ria en s’imaginant la scène. Puis le silence s’installa et Mikasa lui lança un drôle de regard en coin. La porte des vestiaires s’ouvrit enfin, laissant Marco en sortir, vêtu d’un tshirt noir ample et d’un bas de jogging gris. — Assez discuté, fit la jeune fille en se redressant. Va donc te changer, pendant que j’échauffe celui-là. Jean ne fut pas certain de comprendre. Il afficha une expression incrédule qui fit rire Mikasa et sourire Marco. Le garçon se demanda si son ami n’avait pas oublié de lui préciser qu’on attendait de lui qu’il participe activement à la séance. — Tu croyais pouvoir passer deux heures à te tourner les pouces ? l’embêta la japonaise. — Eh bien, c’est-à-dire que… bafouilla-t-il. — Tes affaires sont dans mon sac, lui lança Marco avec l’air satisfait de celui qui avait réussi une bonne blague. Jean finit par acquiescer bêtement et se tourna à son tour vers les vestiaires. Avant d’en refermer la porte, il pu entendre ses deux camarades pouffer dans son dos. En farfouillant dans le sac noir de sport que son ami avait apporté, le châtain trouva effectivement des vêtements qui lui étaient destinés. Il s’était visiblement fait avoir en beauté. Ce n’était pas tout à fait ce pour quoi il avait initialement signé, mais Jean enfila malgré tout le tee-shirt gris et le jogging noir de bonne foi. Après tout, il avait lui-même quelque peu envie de voir ce que Mikasa lui réservait. L’air résigné, il sortit finalement de la petite pièce à l’instant même où la jeune fille fit chuter Marco au sol dans un bruit sourd qui laissa supposer que ce ne fut pas indolore. Jean ria malicieusement sous cape : voilà qui compensait largement le mauvais tour qu’il venait de lui jouer. Le garçon qui pensait s’être fait suffisamment discret déchanta bien vite lorsqu’il vit Mikasa le regarder droit dans les yeux. D’un geste sans équivoque, elle lui initia de replacer son ami au centre des tatamis. Comprenant trop tard qu’il avait manqué une belle occasion de se faire tout petit, Jean déglutis avec difficulté avant de s’avancer lentement. — À ton tour, Kirschtein. Je pense pouvoir te mettre à terre en une demi-seconde. — Oh, je n’en doute pas, rétorqua-t-il avant de perdre pour de bon sa dignité. En effet, Jean ne fit pas long feu face à l’expérience de la jeune fille. Un peu gauchement, il remonta ses bras à la hauteur de son torse dans une position qu’il supposait adéquate à une quelconque défense. Mikasa ne lui laissa pas l’opportunité d’en faire davantage : aussitôt, elle se saisit de son bras droit qu’elle entraîna du côté opposé. Pris de cours, le garçon perdit immédiatement l’équilibre. L’instant suivant, sa tête se retrouvait plaquée au sol alors que leur entraîneuse sans pitié s’asseyait sur son postérieur. Elle sembla d’ailleurs se complaire en haut de ce trône improvisé car elle attendit que celui-ci commence à gémir pour libérer son pauvre prisonnier. De l’autre côté de la pièce, c’était au tour de Marco de rire devant un tel spectacle. L’air grognon, Jean se releva finalement en massant son derrière endoloris. — Maintenant que le bizutage est terminé, on va passer aux choses sérieuses. Il n’y a pas d’échauffement à proprement parler en aïkido, lui expliqua Mikasa, mais une certaine préparation doit être réalisée avant chaque séance. La jeune instructrice précisa ensuite au nouveau venu de quoi il retournait. La préparation regroupait en réalité toutes sortes d’exercices respiratoires, énergétiques, articulaires et musculaires. C’était également un travail du mental, de l’équilibre et de biens d’autres choses. Mikasa leur proposa une préparation générale dite Jumbi-Undo pour appréhender ce cours. Pendant une dizaines de minutes, ils étirèrent ainsi leurs articulations grâce à tout un tas de techniques différentes. Une fois qu’ils eurent pivoté leurs corps dans tous les angles possibles, ils pratiquèrent le Mitama Shizume, un exercice de respiration. Pour ce faire, Mikasa leur montra la position à tenir : debout, les pieds écartés d’un demi pas chacun, les bras le long du corps droit, la colonne vertébrale droite, le mention droit et rentré. — Ensuite, on expire en se baissant le plus droit possible pour vider peu à peu ses poumons et son tandem. On referme ses mains avec le pouce à l’intérieur, mais sans trop forcer pour ne pas bloquer l’énergie. Le poids repose sur l’avant du pied et on contracte le périnée. Enfin, on remonte sur l’inspiration pour reprendre la position droite initiale. Et on répète ce mouvement quatre fois, conclu la jeune fille. Cet exercice avait pour fonction de réunifier le corps et l'esprit avant la pratique. En expirant, c'étaient tous leurs petits soucis qu'ils laissaient s'échapper pour s'emplir de soit lors de l'inspiration. L'aïkido se révélait être un art partiellement spirituel dont Jean ne comprenait pas encore très bien tous les concepts, mais il fut obligé de constater qu'il se sentait à présent bien plus détendu et serein qu'à son arrivée. Il réalisèrent quelques exercices de plus avant que Mikasa n'estime que la préparation de cette séance était terminée. Il lui fallu cependant initier Jean à quelques principes avant de pouvoir passer à la pratique. — Il existe cinq principes fondamentaux qui sont à l'origine de chaque technique d'aïkido. On les décline selon la posture et l'attaque. Ils sont à la base de l'enseignement traditionnel et reflètent son esprit philosophique. Leur connaissance est donc indispensable pour pratiquer dans le respect de ceux-ci. Ikkyo, littéralement le premier principe, est le contrôle du coude. Le deuxième, Nikyo, est le contrôle du poignet. Le troisième, Sankyo, est le contrôle de l'épaule par action sur le poignet. Le quatrième, Yonkyo, est le contrôle par pression sur un nerf de l'avant-bras. Le cinquième et dernier, Gokyo, est le contrôle du coude par élongation, finit-elle par énumérer. Ces cinq principes se déclinent sous différentes formes. Pour illustrer ses propos, Mikasa entreprit de faire une petite démonstration sur son deuxième cobaye préféré : Marco. Le premier était bien évidement devant son nez, mais elle voulait que le châtain puisse avoir un regard extérieur avant de s'entraîner sur lui. — Ikkyo est une clé de bras. L'objectif est d'amener l'adversaire au sol en contrôlant son poignet et en obligeant son coude à faire un arc de cercle. Très rapidement, la jeune fille exécuta avec adresse le premier des cinq principes fondamentaux. Presque en douceur, Marco se retrouva immobilisé au sol, un bras dans le creux du dos. Jean siffla, impressionné. Les deux jeunes gens se replacèrent et Mikasa recommença plus lentement. — D'abord, on attrape le poignet adverse avec notre main dominante, la droite en l'occurrence. Puis on vient placer franchement son avant-bras gauche à plat dans le creux du coudre. Tout en gardant sa poigne, on retourne sa main droite pour faire tourner le coude en direction de sa tête. On passe devant l'adversaire et on l'entraîne au sol en le tenant fermement. Et le pauvre Marco se retrouva de nouveau au sol. L'équilibre ne tarda guère à se rétablir car aussitôt, ce fut au tour de Jean de jouer le rôle de l'adversaire et de subir le même sort que son ami. Il passèrent ainsi une bonne demi-heure à assimiler ce principe par la pratique répétée du même mouvement. Ensuite, la jeune fille leur montra quelques variantes avec les bras levés ou lorsque les deux opposants se trouvaient à genoux. — Inutile de retenir les noms de toutes les déclinaisons, leur assura-t-elle, ça ne vous avancerait pas à grand chose. L'idée est qu'en toute situation, vous devez avoir le réflexe de vous demander comment vous pouvez vous adapter pour réaliser ce mouvement. La séance se termina enfin après que Mikasa eut envoyé valser au sol Jean une dernière fois, "pour le plaisir" selon ses propres mots. Malgré ses maigres protestations, le garçon se laissa faire de bonne grâce. En y réfléchissant un peu, il le méritait bien. Ce fut donc le corps partiellement endoloris qu'ils rejoignirent les vestiaires. En réalité, ce n'était pas vraiment la jeune fille qui les avait malmenés : ils s'étaient mutuellement causés deux ou trois bleus en s'exerçant ensemble... Visiblement, l'expérience garantissait également aux opposants une plus grande sécurité que deux novices face à face pour la première fois. Mais plus que physique, leur fatigue était également mentale. L'aïkido se révélait être un art dans lequel l'esprit devait à tous prix rester concentré afin d'en comprendre les enseignements. — Je suis complètement mort, souffla Marco en se laissant glisser par terre. Jean l'imita, attrapant au passage une gourde d'eau tirée de son propre sac qu'il lui tendit. Le brun but quelques gorgées, puis il lui laissa le reste. Du coin de l'œil, son ami remarqua qu'il bougeait régulièrement les épaules et le cou en grimaçant. Il avait très certainement une légère tension au niveau de ses omoplates qui le dérangeait. — Tourne-toi un peu, lui fit-il. Marco s'exécuta sans trop comprendre, jusqu'à ce que Jean pose finalement ses mains sur ses épaules. Sous ses doigts, il put sentir le petit nœud musculaire qui l'embêtait. — Croise tes bras et place-les verticalement contre toi. — Comme ça ? — Parfait, lui confirma son ami. Maintenant, respire lentement. Après quelques inspirations et expirations, Marco sentit très nettement la différence. Ses omoplates désormais dégagées, la tension qui s'y été logée ne tarda pas à s'apaiser. En plus de cela, Jean appuyait doucement sur ses muscles pour les aider à se détendre. Pour un peu, le brun se serait presque endormis sur le champ. C'était bien sûr sans compter sur l'arrivée inattendue de deux énergumènes qui ouvrirent brusquement la porte de la pièce. Perdus dans leur petit monde, Jean et Marco n'avaient pas entendu les éclats de voix qui traversaient pourtant l'isolation des lieux. À présent, Eren et Armin se trouvaient devant eux, leur visage figé dans une drôle d'expression silencieuse. Puis, aussi brusquement qu'ils étaient entrés, ils refermèrent la porte après avoir marmonné des excuses incompréhensibles. Jean et Marco se regardèrent avant de hausser les épaules de concert, ignorant bien ce qui avait pu passer dans la tête de ces deux-là. Sans plus s'attarder, ils réunirent rapidement leurs affaires et quittèrent le dojo en remerciant Mikasa, sous les yeux étrangement suspicieux de ses meilleurs amis.


Après avoir pris une grande inspiration, Jean entra dans la pièce aux effluves boisées. Il pouvait déjà entendre le couinement des pieds nus sur les tatamis, signe que la séance se poursuivait encore. Sans faire plus de bruit que la nécessité ne l'y obligeait, le garçon retira ses chaussures et vint discrètement s'asseoir au bord des tapis de natte. Bien qu'il fut plus familiarisé avec les lieux, il ressentait toujours une certaine timidité au moment de franchir la porte. L'air était chargé de discipline, un principe japonais qui n'était pas toujours sa plus grande qualité. Pourtant, Jean respectait ce dojo vide qui permettait à Marco de s'épanouir un peu plus. Alors avant que Mikasa ne décrète la pratique terminée, le châtain se contenta d'observer en silence. Comme à son habitude, son ami restait très concentré, prenant à cœur de réussir les mouvements que lui présentait sa professeure particulière. Il était probablement trop tôt pour en tirer une telle conclusion, mais Jean le trouvait changé depuis le début de ses entraînements. Il semblait plus confiant, plus apaisé, plus radieux. Et si Marco se sentait plus heureux, alors il l'était aussi. L'arrivée d'une autre habituée du dojo, qui n'était autre qu'Annie, marqua la fin de la séance. Les deux jeunes gens devant lui se saluèrent et quittèrent enfin les tatamis. Un peu essoufflé, Marco fit un rapide tour aux vestiaires avant de rejoindre rapidement son ami, content de voir qu'il était venu le chercher. — Qu'est-ce que tu en dis ? lui demanda-t-il une fois arrivé à sa hauteur. Le brun écarta les bras et tourna sur lui-même, laissant Jean admirer la nouvelle tenue que Mikasa lui avait dégotée. — Incroyable, lui assura son ami avec un sifflement. Tu n'as plus qu'à te faire pousser la moustache pour ressembler au papy affiché là-bas. Marco leva les yeux au ciel. Heureusement que Mikasa n'était pas très à cheval sur le règlement. Dans un dojo, n'importe qui pouvait se faire bannir pour moins que cela. La jeune fille pratiquant plusieurs sports, elle avait décidé de ne pas trop s'embêter avec toutes les règles traditionnelles de chacun. Du moment que la pratique se déroulait dans un minimum de respect et d'ordre, elle n'allait pas gronder les enfants qui venaient prendre des cours pour avoir tiré la langue au portrait de Morihei Ueshiba. — Je croyais que c'était un kimono standard, mais apparemment on appelle celui-ci un keikogi ou aikidogi. Cette fois, Jean pris le temps de détailler l'habit en question. Entièrement blanc, il se composait d'un pantalon et d'une veste en coton qui tenait en place à l'aide d'une ceinture. Son ami lui expliqua ensuite qu'il existait un autre genre de pantalon plus large, noir ou bleu foncé, appelé hakama. Mikasa avait promis de lui en trouver un pour la séance prochaine. Tandis qu'il racontait ce qu'elle lui avait enseigné aujourd'hui et combien de fois il s'était retrouvé par terre, Jean l'écoutait religieusement en souriant doucement. Le voir parler avec tant d'enthousiasme d'une de ses passions lui réchauffait le cœur pour une raison qu'il ignorait encore. — Qu'y a-t-il ? lui lança Marco lorsqu'il surprit son regard. — Rien, répondit son ami sans arrêter sa contemplation. Le brun sentit ses joues chauffer par l'insistance qui brillait dans ses prunelles ambre. Il se détourna le premier, glissant sa main contre sa nuque humide pour tenter de dissimuler sa gêne. Or, par ce geste, il fit légèrement glisser sa veste qui dévoila une partie de son torse. Jean fut attiré par un petit objet brillant qu'il ne reconnaissait pas. — Qu'est-ce que c'est ? Marco baissa les yeux pour voir ce dont il parlait avant de tomber sur le pendentif qu'il avait autour du cou. Pour des raisons de sécurité évidentes, il devait l'enlever pour pratiquer l'aïkido. Pourtant, il se dépêchait toujours de le remettre sitôt la séance terminée. Il n'aurait guère su expliquer pourquoi, mais sa présence contre sa peau le rassurait. — Je ne sais pas trop, justement. Je l'ai simplement trouvé sur mon bureau par hasard. Je me demande bien ce qu'il faisait là. Mais il est plutôt joli, alors... Du bout des doigts, Jean vint toucher la chaîne dorée. Il ne remarqua évidement pas le tressaillement que provoqua la caresse sur la peau de son ami. Ce n'était pas chose courante de découvrir un bijoux de cette valeur sans en avoir le moindre souvenir. Voilà un drôle de mystère qui l'intriguait beaucoup. À bien y penser, ce n'était certainement pas le seul secret que cachait cette maison ou cette famille... — On dirait une carte de tarot, lança alors une voix. Les deux garçons se retournèrent vers Annie qui venait de sortir des vestiaires. Marco réalisa qu'en effet, ce drôle de pendentif rectangulaire ressemblait à une carte à jouer. — Je ne m'y connais absolument pas en tarot, avoua-t-il. — Moi non plus, renchérit la jeune fille. Mais Pieck est dingue de ce genre de trucs. Pieck était une jeune fille à l'air toujours fatigué qui avait la fâcheuse manie de s'endormir un peu partout, en cours comme en plein match de basket. Jean et Marco ne la connaissait pas personnellement, mais c'était une amie de longue date d'Annie et Bertholdt. Le châtain crut d'ailleurs se souvenir qu'ils avaient partagé une heure de colle commune pour s'être endormis durant un cours de français particulièrement ennuyant. Haussant les épaules pour montrer qu'elle n'en savait pas davantage, la blonde retourna aux côtés de Mikasa pour une séance de sport qui promettait d'être explosive. Quant aux deux garçons, ils ne tardèrent pas à rentrer chez Marco pour terminer leurs devoirs. Une fois une analyse linéaire fastidieuse et des questions d'économie rapidement résolues, Marco et Jean entreprirent de chercher sur Internet des informations concernant le tarot. L'opération s'avéra vite plutôt compliquée. Initialement, le tarot semblait être un jeu de soixante-dix-huit cartes qui se jouait généralement à quatre. Cinquante-six de ces cartes ressemblaient beaucoup aux cartes ordinaires séparées entre les quatre enseignes traditionnelles : le pique, le trèfle, le cœur et le carreau. Un autre personnage, le cavalier, s'ajoutait cependant entre le valet et la dame. Le jeu comptait également vingt-et-un atouts numérotés, supérieurs aux couleurs, et une équivalence du joker. Seulement, le tarot était aussi utilisé dans une forme de divination pour lire l'avenir d'autrui à partir de cartes tirées. Le plus couramment, on menait à bien cette pratique avec le tarot de Marseille. Celui-ci présentait vingt-trois arcanes majeures portant un nom et un numéro. — La dix-septième s'appelle l'Étoile, remarqua alors le brun. Il cliqua sur le lien qui le renvoya vers une description plus détaillée de cette carte. Celle-ci s'afficha sur l'écran et tous deux purent constater la ressemblance avec le pendentif. On y retrouvait une femme nue aux cheveux bleus agenouillée et versant par terre l'eau contenue dans deux cruches. Au-dessus d'elle, des étoiles scintillaient dans le ciel. Au bas de la carte, une inscription indiquait son nom. La forme du collier doré différait un peu, mais tous les éléments étaient bien présents. Jean et Marco tentèrent de lire les interprétations liées à celle-ci, naviguant même entre plusieurs sites. La plus grosse étoile représentait apparemment l'étoile du Berger, la première et dernière étoile visible dans le ciel. Cependant, ils ne comprirent pas grand chose au reste. Les explications allaient dans un sens et dans l'autre, se contredisant même parfois, et rien de tout cela ne faisait véritablement sens à leurs oreilles novices. — On pourrait peut-être demander à Pieck, proposa finalement Jean. Connie va probablement organiser une autre fête à la fin de l'année, on en profitera à ce moment-là. — Bonne idée. Ils décidèrent donc de laisser de côté leurs recherches pour l'instant, peu convaincus de pouvoir en tirer quelque chose par eux-mêmes. Peu après que Jean ne soit descendu pour leur rapporter de quoi grignoter, le téléphone portable de Marco se mit à vibrer. Sachant pertinemment ce qui l'attendait, le garçon appuya sur la notification qui le renvoya sur un de ses réseaux sociaux. Sans même prendre la peine de lire le message qui lui était destiné, il en prit une capture d'écran et bloqua immédiatement l'expéditeur. Il rangea soigneusement l'image dans un dossier sécurisé, mit son téléphone en mode silencieux et le lança à l'autre bout de son lit. Ces derniers temps, Arashi avait trouvé une nouvelle idée pour l'embêter sans attirer l'attention. Puisque Jean restait continuellement à ses côtés et qu'il pouvait difficilement l'atteindre comme il l'aurait souhaité, il était passé du côté du numérique. Régulièrement, Marco recevait des messages sur la quasi-totalité de ses réseaux sociaux, en plus de ceux qui venaient remplir sa boite à chaussures. S'il avait fait l'erreur de les lire au début, il se contentait désormais de les ignorer. Après tout, Arashi n'ambitionnait pas de lui compter fleurette. La plupart du temps, il lui envoyait des dessins morbides ou l'insultait de tous les noms. Marco veillait à garder une trace de tout ce qu'il pouvait recevoir avant de simplement bloquer en masse chaque nouveau compte qu'il se créait pour l'occasion. La situation devenant vraiment irritante, le brun avait même fait basculer bon nombre de ses comptes en mode privé, afin de ne pas être harcelé de la sorte. Jean le rejoignit rapidement, brandissant triomphalement le paquet de brioche aux pépites de chocolat qu'il avait chapardé au fond d'un placard. Il vint s'installer contre son ami qui lui souri en retour, simplement heureux de pouvoir être à ses côtés. Arashi pouvait bien essayer de le briser, il s'en fichait royalement. Ces quelques messages n'étaient rien comparé à ce qu'il avait connu auparavant, rien face aux coups et à la peur. Il finirait bien par se lasser, alors autant ne pas inquiéter Jean avec toute cette histoire. Celui-ci semblait déjà plus rassuré depuis qu'il lui avait dévoilé ses séances d'aïkido et Marco ne voulait pas risquer de voir son sourire s'envoler à nouveau. Après tout, ce qu'il ignorait ne pouvait certainement pas lui faire de mal.


« Car l'éclat de quelques heures de bonheur suffit parfois à rendre tolérable les désillusions et les saloperies que la vie ne manque pas de nous envoyer. »
— Guillaume Musso

> date : fin décembre

Au plus grand bonheur des petits et des grands, les vacances de fin d'année étaient enfin arrivées, apportant avec elles un épais brouillard glacé. En ce qui concernait Marco, il s'agissait sans aucun doute possible de sa période préférée. Même la douce chaleur du soleil ou les parterres de fleurs colorés ne parvenaient pas à détrôner la tranquillité des matins d'hivers et la douceur des soirées près du feu. Quant aux fêtes de fin d'année, elles lui étaient apparues beaucoup plus amusantes après avoir rencontré Connie et ses soirées givrées. Chaque trente-et-un décembre, il redoublait d'imagination pour leur proposer des thèmes plus farfelus les uns que les autres. On se souviendrait encore longtemps de la fête spéciale « pull moche de Noël » ou du « nouvel an des dinosaures ». Connie avait l'esprit festif et une grande maison fort pratique pour mettre à profit ce talent improbable. Cependant, à la surprise de tous, le garçon avait déclaré qu'il laissait sa place à un autre pour cette année. Ses parents avaient apparemment décidé pour la première fois de faire une fête avec leurs amis chez eux, ce qui compromettait grandement les plans de leur fils. Cette situation qui aurait pu se solder par une tragédie connue fort heureusement un retournement des plus surprenants : Mikasa avait décrété avec un grand sérieux qu'elle organiserait elle-même la soirée de cette année. Eren et Armin leur avait assuré qu'il y aurait suffisamment d'espace, ce qui acheva de convaincre tout le monde. La date du trente-et-un décembre fut maintenue et l'impatience se mêla à une certaine appréhension : que pouvait bien leur réserver la jeune japonaise ? On avait beau l'interroger à ce sujet, elle répétait simplement que chacun devait venir dans une tenue élégante et noire. Non sans instance, elle avait ajouté que les costumes trois pièces était plus que recommandés pour les adeptes. Mikasa cherchait donc à reproduire un espèce de gala chic version gothique. Qu'à cela ne tienne, leurs amis avaient déjà connu des demandes plus loufoques de la part de Connie. Un coup d'œil dans les placards associé à quelques clics en ligne et tout le monde avait trouvé de quoi satisfaire leur hôte. À la veille de la soirée, la bonne humeur était au rendez-vous partout, ou presque. Alors que Jean pensait passer l'un des derniers jours de l'année en compagnie de son meilleur ami, celui-ci reçu justement un message qui déjouait ses plans. — Tu vas au dojo cet après-midi ? — On dirait bien, acquiesça Marco. Je pensais avoir quartier libre, mais notre organisatrice en chef ne doit pas être si débordée que ça. Le châtain eut une petite moue contrariée qui n'échappa guère à son ami. Marco avait déjà prévu de rentrer chez lui dans la matinée pour accueillir un cousin de cinq ans qu'il appréciait un peu plus que le reste de sa famille. Autrement dit, les deux garçons n'allaient pas avoir l'occasion de se revoir aujourd'hui. Avec hésitation, le brun s'approcha de l'amas de couvertures sous lequel se cachait Jean. — Tu voulais faire quelque chose en particulier ? — Pas vraiment, marmonna son ami. Je voulais simplement être avec toi, c'est tout. Marco retient difficilement un sourire. Depuis le début des congés d'hiver, leur quotidien était doucement rythmé par leurs rares sessions de révision, les rendez-vous hebdomadaires au dojo et leurs trop nombreux marathons cinématographiques. Une fois l'univers Marvel exploré de long en large, ils s'étaient lancé dans un revisionnage en bonne et due forme de la série Merlin qui avait considérablement marqué leur enfance. Autrement dit, les deux garçons passaient la plupart de leur temps sur le canapé très confortable des Kirschtein, veillant à ne pas laisser glisser des miettes de madeleine entre les plis du cuir. L'arrivée de Noël n'avait pas spécialement chamboulé leur tranquillité. Comme souvent, Marco l'avait passé en compagnie de Jean et de Marie qui s'entêtait toujours à lui dégoter des cadeaux, bien que le garçon lui ait maintes et maintes fois répété que son véritable cadeau, c'était de pouvoir être avec eux. Il ne partait pourtant que pour la journée, mais l'idée que cela puisse embêter son ami ne lui déplaisait pas. Au contraire, il craignait plutôt que ses récents comportements ne l'attendrissent encore plus. Déjà, il s'asseyait au bord du lit et ne résista pas à l'envie de glisser ses doigts dans les cheveux châtains de son humain favori. Ce dernier apprécia en silence la caresse avant de décider qu'il en voulait davantage. D'un mouvement vif, il se retourna pour attraper malicieusement Marco qui se retrouva de l'autre côté du matelas, prisonnier des bras de Jean. Il ria doucement, rendant d'emblée l'étreinte qui lui était faite. Inévitablement, il réalisa qu'il ne désirait plus s'en aller du tout. — Je peux toujours annuler l'aïkido, tu sais. — Non, surtout pas, lui assura Jean. Pourtant, le garçon resserra sa prise autour du corps de son meilleur ami, rechignant à le voir s'échapper loin de lui. — On passera la journée ensemble demain, lui murmura Marco, promis. Quelques minutes plus tard, il parvient enfin à s'extirper de l'étau dans lequel il se serait volontiers laissé choir un peu plus longtemps, peut-être même une éternité durant. Pressentant qu'il serait bien capable de céder à cette délicieuse envie, le brun s'éclipsa rapidement de la chambre. Son propriétaire se retrouva seul et déprimé pour une raison trouble qui lui embrumait l'esprit. Ces dernières semaines, il n'aimait guère se retrouver en sa propre compagnie ou, plus précisément, délaissé par celui qu'il aurait voulu continuellement garder à ses côtés. Une fois de plus, Jean se perdit dans ces drôles de réflexions tout en attendant impatiemment que le lendemain s'annonce à sa fenêtre. Ce jour arriva enfin, apportant avec lui son lot d'aventure. Il avait pour ainsi très bien commencé : Marco était revenu aux premières lueurs du soleil, puis les deux garçons avaient passé les heures suivantes entortillés dans les coussins et les plaids du canapé. Une petite dizaine d'épisodes plus tard, entrecoupés d'un bon repas, et l'heure de se rendre chez Mikasa était arrivée en un éclair. Ils avaient donc enfilé leur costume, non sans difficulté, tout en emportant un pull chacun par précaution. L'un comme l'autre ne connaissait guère l'emplacement de la maison de l'organisatrice de l'année, mais ils supposaient naïvement que son adresse les conduirait sans encombre à la fête. Puisque Marie travaillait cette nuit-là, ils n'eurent pas d'autre choix que de se débrouiller en métro et à vélo. Seulement, ce qui leur avait semblé n'être qu'une petite excursion se transforma rapidement en une véritable course d'orientation. Tout d'abord, les deux garçons étaient indéniablement en retard, ce qui n'annonçait rien de réjouissant pour eux. Voilà près de deux heures qu'ils déambulaient telles des âmes en peine dans ce quartier inconnu franchement mal agencé. Et comble de malheur, ils avaient tous les deux usé leur forfait jusqu'à la moelle. Après un instant de déni bête et méchant, ils furent bien contraints d'admettre qu'ils étaient compl7tement perdus. Leur fierté fut mise à dure épreuve lorsque Marco contacta Mikasa pour leur indiquer le chemin à suivre ou, le cas échéant, envoyer quelqu'un les chercher. À l'autre bout du fil, ce ne fut cependant pas une voix féminine qui lui répondit. Gaitō expliqua vaguement à ses amis que la japonaise n'était pas dans les parages mais il put tout de même les guider jusqu'à son domicile. Réalisant qu'ils n'étaient en réalité pas bien loin, les deux retardataires se mirent en route dans la bonne direction. À partir du troisième tournant, il parvinrent à se repérer plus aisément grâce à la musique plutôt bruyante dont ils se rapprochaient. Une fois arrivée à destination, il restèrent un instant interdits, vérifiant à deux fois l'adresse que Gaitō leur avait confirmée. La maison de Mikasa était bien plus grande que ce qu'ils avaient pu imaginer. Mais surtout, ce petit manoir étonnait aussi de par quelques particularités plus ou moins intrigantes, à commencer par un choix de couleur assez discutable : la façade était en briques grises, rouges et noires. Le tout faisait un peu patchwork, néanmoins les deux garçons se surprirent à penser que ce n'était pas laid pour autant. La porte d'entrée était, quant à elle, étrangement grande et s'accordait un peu trop bien avec le reste de la devanture. — On se croirait chez la sorcière des cent-un dalmatiens, dit Jean en frissonnant de froid ou de peur. Marco marmonna quelques mots que lui-même n'aurait pu identifier, la logique de ce choix artistique lui échappant totalement. Malgré la peur véritable qu'il avait de se retrouver face à la vieille folle aux cheveux bicolores qui le terrifiait encore aujourd'hui, il s'approcha de la porte et appuya sur la sonnette. Peu convaincu qu'on l'entende avec tout le bruit qui émanait de la demeure, il s'apprêtait à envoyer un message à leur ami japonais quand la porte s'ouvrit brusquement. Sous les yeux ronds des deux garçons qui se pointaient avec un retard de deux bonnes heures, Mikasa afficha une moue moqueuse. — Vous avez enfin fini de tourner en rond, mes loulous ? Jean et Marco échangèrent un regard perplexe avant de remarquer la bouteille d'alcool qui pendouillait dans la main de la jeune fille. Visiblement, la boisson avait eu le mérite de la décoincer encore plus qu'elle ne l'était déjà. En dehors de son air un peu éméché, Mikasa était splendide. Elle avait revêtu une robe façon bustier soutenue par deux fines bretelles qui se croisaient sur son dos nu. Le tissu se faisait plus volumineux à partir de ses hanches, laissant une fente dévoiler une partie de sa jambe gauche à chacun de ses pas. — Bin restez pas plantés là. Essuyez bien vos sales pattes avant de rentrer. Oh, ajouta-t-elle soudainement, ne faites pas gaffe au type qui sert de paillasson, personne ne le connaît. De plus en plus ahuris, les deux garçons se lancèrent un énième regard en coin. Puis ils fixèrent la masse non identifiée avachie dans l'entrée. Si on ne lui avait pas précisé la nature de la chose en question, Marco doutait fort qu'il aurait réussi à la définir comme un être humain potentiellement encore en vie. — Si personne ne le connaît... Et Jean fut le premier à l'enjamber du mieux qu'il le put. Il se tourna alors vers son ami qui examinait toujours le paillasson humain. Le brun releva brusquement la tête, comme victime d'une révélation. — Tu sais quoi ? Cette fête va être géniale, lui affirma-t-il sans hésitation. Devant le sourire rayonnant qui avait pris place sur son visage, Jean ne pu que se laisser porter par sa bonne humeur et rire à son tour.


Guidés par la maîtresse de maison, les deux garçons se dirigèrent vers la pièce principale du rez-de-chaussée où se déroulait le gros de la fête. Le salon, la salle à manger et la cuisine n'étaient séparés d'aucune manière que ce soit, ce qui permettait la présence d'un unique grand espace. Les murs et portes constituant les principaux adversaires des individus alcoolisés, voilà qui était fort pratique pour la bande d'adolescents en quête de liqueur ambrée. On pouvait d'ailleurs différencier deux catégories d'invités : ceux qui se trouvaient déjà dans un autre monde et ceux qui n'en étaient pas bien loin. Mikasa conduisit directement ses deux acolytes au bar de la cuisine, où elle leur dénicha de quoi se déshydrater, sans oublier de remplacer la bouteille qu'elle venait de vider. Alors que le brun s'apprêtait à lui lancer une petite remarque sur sa consommation d'alcool, Mikasa lui mit un doigt sur la bouche avant de sortir ce qui allait devenir une autre de ses phrases cultes de la soirée. — Ne me fais pas ton choqué, Marco. Tu es belge après tout. La bière, c'est un peu ta vierge Marie. Tandis que le concerné dû cligner plusieurs fois des yeux pour encaisser cette remarque inattendue, Jean se tordait littéralement de rire. Cette Mikasa bourrée était vraiment plus incroyable encore que la version sobre. Alors que celle-ci s'apprêtait à ouvrir sa bouteille fraîchement acquise, une main attrapa l'objet et l'éloigna loin de son ancienne propriétaire. La japonaise lança un juron et tenta d'atteindre sa précieuse boisson, en vain. Une moue boudeuse prit place sur son visage tandis qu'elle regardait Gaitō en gonflant les joues. — Désolé Mika, mais ça commence à faire beaucoup. Ce serait bête que tu deviennes un légume, avança-t-il. Je crois qu'on a mis Panic! At The Disco sur les enceintes du salon. Enfin quelqu'un qui a un peu de culture musicale ! — Bon, d'accord. La japonaise dégonfla ses joues, s'avouant vaincue. Elle tourna négligemment la tête et regarda fixement Jean. Pressentant qu'une nouvelle remarque fabuleuse se profilait, il redoubla d'attention. Au dernier moment, elle se tourna pourtant vers Marco. — Marco, lui demanda-t-elle avec un grand sérieux, puis-je t'emprunter ton destrier ? Le garçon qui venait de prendre une gorgée de sa bière manqua de s'étouffer. — Eh bien... Je... Je suppose que oui ? L'air enchanté, la japonaise s'adressa à sa nouvelle acquisition. — Jean, à quatre pattes. — Ah bon ? s'étonna celui-ci. — Oui, affirma Mikasa. Tu es un cheval. Je suis une princesse, je veux un cheval. Et c'est ainsi que Marco et Ito se retrouvèrent ensemble accoudés au bar, observant Mikasa partir en direction du salon sur le dos de Jean, qui n'avançait certes pas à quatre pattes, mais la situation n'en était pas moins étonnante. Et tous deux semblaient passer le moment le plus incroyable de leur vie. Sans même se consulter, les deux garçons laissés derrière prirent simultanément une grosse gorgée de leur bouteille. La soirée ne faisait pourtant que commencer, mais elle s'annonçait plus que mémorable. — Dis-moi, Ito... Bien qu'il n'avait pas spécialement pour habitude de s'immiscer dans la vie d'autrui, Marco ne pouvait nier une certaine curiosité quant à ce sujet. Le moment se prêtant bien à quelques petites confessions, il n'hésita que peu à poser la question qui lui brûlait la langue. — Tu l'aimes, n'est-ce pas ? Les yeux rivés sur le spectacle qui se déroulait devant lui, il ne put directement voir la réaction de son ami. Néanmoins, les quelques secondes de silence qui suivirent lui indiquèrent qu'il avait vu juste. Il imagina un sourire discret naître sur le visage du jeune japonais. — Je suis si transparent ? — Probablement un peu, tout du moins pour qui sait bien regarder. Ito souriait légèrement, le regard toujours fixé sur Mikasa avec une tendresse évidente. Depuis son cheval ambré, celle-ci même clamait à la ronde qu'elle était la princesse de ce château et que, par conséquent, tous ses invités étaient ses sujets. — Pourquoi ne pas lui dire ? se risqua Marco. — Je te retourne la question, répondit son ami en riant. Le brun haussa un sourcil, faisant mine de ne pas comprendre. L'air malicieux, Gaitō désigna Jean du menton, lui signifiant par la même occasion qu'il n'était pas le seul à avoir mené ses petites déductions. — C'est plutôt compliqué, souffla-t-il finalement. Le japonais lui adressa un regard entendu. Le temps n'était certes pas une ressource illimitée, mais heureusement pour eux, ils en avaient encore suffisamment pour ne pas brusquer le destin. Gaitō termina sa boisson et s'apprêtait à partir quand Marco l'apostropha une dernière fois. — Tu as le droit d'être heureux, Ito. Le susnommé eut le petit sourire désolé de celui qui s'était malgré lui fait démasqué. L'instant suivant, il s'éloignait en direction du salon au moment même où Bertholdt entrait dans la partie cuisine. — Mikasa est déchaînée, lança-t-il à Marco en le rejoignant. J'espère qu'elle ne va pas trop t'abîmer Jean. Le brun ria, priant également pour que la jeune fille ne commette pas trop de folies. Il doutait fortement pouvoir l'arrêter le cas échéant, et ce n'étaient certainement pas tous leurs amis alcoolisés qui viendraient l'aider. — On dirait que cette histoire s'est mieux terminée qu'elle n'avait commencé, commenta Bertholdt. — C'est vrai. Je n'aurais jamais pensé dire cela un jour, avoua Marco, mais je suis plutôt content que ce qui est arrivé... soit arrivé, en quelque sorte. Mikasa est enfin tranquille et je n'ai plus à m'inquiéter pour eux. Quant à Jean… — C'est probablement lui qui en en aura tiré le plus de leçons, termina son ami dans un sourire. Marco marqua un silence. Le châtain avait changé depuis cet épisode, c'était évident pour lui, qui passait tout son temps à ses côtés. Mais cela changeait-il vraiment quelque chose à sa propre situation ? La passion qui lui dévorait les entrailles n'avait pas faibli pour autant, continuant même de croître de jour en jour. Devrait-il vivre sous son emprise pour toujours ? En était-il seulement capable ? Le dénouement de cette histoire le satisfaisant entièrement, et pourtant, il n'était pas certain que celui-ci ait entraîné de nouvelles perspectives pour lui. À ses côtés, Bertholdt pouvait aisément deviner ce qui s'agitait dans son esprit. — N'en soit pas si sûr, lui dit-il comme en réponse à ses pensées. Jean n'a pas terminé de nous surprendre. Le grand brun resta énigmatique, à la manière d'un sage qui en savait un peu plus que le reste du monde. Quand bien même Bertholdt n'avait rien d'un devin, Marco ne serait guère surpris si cette affirmation se révélait véridique. Ses oreilles avaient recueillies milles confidences et ses yeux savaient apprécier les détails qui échappait au commun des mortels. Rien ne se dérobait à sa connaissance, pas même les contemplations muettes ou les doigts qui recherchaient discrètement un tissu auquel s'agripper. Marco ne prêtait guère attention à ce genre de choses, ou plutôt, il préférait se persuader de leur insignifiance. L'espoir était à ses yeux trop fragile pour l'accueillir avec une telle désinvolture. — Tu as un drôle de pouvoir sur lui, ajouta alors Bertholdt avec une certaine admiration. Et je pense que vous en êtes tous les deux conscients, aujourd'hui. Laissons le reste à demain. Marco ne trouva rien à y redire, se contentant de rester pensif. L'avenir n'était peut-être pas aussi figé que ce qu'il avait supposé jusqu'alors, mais il se refusa toujours d'y accorder trop d'importance. — Tu n'aurais pas vu Pieck ? demanda-t-il soudain à son ami, désirant à la fois connaître la réponse et changer de sujet. — Probablement dans le jardin. Elle n'aime pas trop l'agitation en début de soirée. Marco le remercia et entreprit de chercher Jean pour mener à bien leur petite mission ensemble. Il le trouva finalement sur le canapé, le visage recouvert d'un masque pour la peau. Juste à côté, Mikasa remarqua sa présence. — Je prend soin de lui, tu vois ? — En effet, pouffa-t-il. Je peux te l'emprunter un instant ? La jeune fille sembla considérer sa demande avec un grand sérieux, posant le pour et le contre. — D'accord, décida-t-elle. Mais seulement si tu me laisses te mettre de l'eyeliner. Le garçon céda, trop effrayé par cette version de Mikasa pour pouvoir décemment lui tenir tête. Soulevant une rondelle de concombre qui recouvrait ses yeux, Jean observa la japonaise appliquer un trait noir au-dessus des yeux de son ami qui s'efforçait de ne pas froncer le nez. Une fois sa maquilleuse satisfaite, il put repartir en récupérant le châtain, non sans avoir promis de le lui ramener au plus tôt. — Pieck est dehors, lui fit-il savoir. Un peu perdu dans ses pensées, Jean acquiesça vaguement. Ils trouvèrent bien la jeune fille dehors, seulement un léger problème s'imposait : elle dormait. Habitué à réveiller les gros dormeurs en douceur, Marco l'appela jusqu'à ce qu'elle ouvre des yeux fatigués. — Merde, grommela-t-elle, j'ai loupé la nouvelle année ? — Pas du tout, la rassura le brun. Annie nous a rapporté que tu t'intéressait au tarot, alors on se demandait si tu pouvait nous éclairer sur cette carte. Il sortit son collier qui se cachait sous sa chemise sombre et lui tendit pour qu'elle puisse y jeter un coup d’œil. — Oh, l'Étoile. Très bon choix. Pieck bailla, se redressa en tailleurs et entreprit finalement de leur donner l'explication qu'ils attendaient. — Déjà, il vous faut comprendre que le tarot s'entend généralement comme une forme de divination qui consiste à tirer les cartes. Celles-ci peuvent être interprétées en fonction de la nature ou de l'ordre du tirage. Dans ce cas présent, il n'y a pas du tout eu de tirage, donc les significations peuvent s'avérer contradictoires. Ceci dit, on parle d'un bijou, alors je pense qu'on peut s'en tenir à une interprétation simple à l'endroit. Les deux garçons se lancèrent un regard, soulagé de voir que la jeune fille était capable de leur donner une interprétation claire. Leurs recherches sur Internet avait pu leur donner un avant goût de cette pratique décidément plus complexe qu'elle n'y paraît. — L'Étoile est une carte très positive, les rassura Pieck. Elle incarne l'inspiration, la joie, l'espoir et la tranquillité. Dans le tarot de Marseille, l'Étoile arrive derrière la Tour, aussi appelée la Maison de Dieu. Je vous passe les détails, mais celle-ci est beaucoup moins chouette : chaos et destruction au rendez-vous. L'Étoile apparaît comme une lueur dans le ciel qui nous encourage à ne jamais perdre espoir. Dans un tirage, elle indique le retour de l'optimisme et de la stabilité après une période trouble. C'est le moment de croire en de nouvelles possibilités. Marco écouta religieusement. A priori, tout ceci paraissait très bon signe. Il ne savait toujours pas d'où provenait ce bijou, mais au moins, il ne portait pas à son coup un synonyme d'horreur ou de désespoir. — Si cela ne t'embête pas, l'interrogea Pieck, je peux te demander en quelles circonstances tu as reçu ce pendentif ? — C'est un peu compliqué. Je l'ai récupéré par hasard, indiqua-t-il. Mais je pense qu'il a été offert en cadeau, il y a longtemps. La jeune fille réfléchit un instant. — Dans un tirage amoureux, l'Étoile représente une union heureuse et harmonique. C'est le signe d'un nouveau départ après une période difficile. Elle invite à s'accepter soi-même et à communiquer avec franchise et bienveillance pour aller de l'avant. Si c'était un cadeau, je pense qu'on peut aussi en tirer ces conclusions. Marco avait bien évidement pensé à cette possibilité qui s'avérait la plus probable, mais quelque chose l'empêchait d'affirmer avec certitude que cette interprétation devait être retenue. Il avait trouvé l'écrin dans sa chambre, où peu de personnes pouvait pénétrer. Naturellement, au vu de l'usure du bijou, il avait songé en premier lieu à ses parents et plus particulièrement à son père. Seulement, si c'était bien lui, pourquoi le lui aurait-il déposé sans une seule explication ? Il n'avait jamais vu sa mère porter un collier de ce genre autour du coup et supposait même que ce n'était certainement pas un objet qu'elle apprécierait. Dans ce cas, d'où provenait-il vraiment ? Voilà un mystère qui perdurait malgré ses tentatives de le résoudre. — Je n'aime pas trop vous dire ça, ajouta alors Pieck, mais il ne faut pas non plus négliger que beaucoup achètent des objets sans pour autant toujours connaître leur symbolique ou même s'en soucier. Après tout, les cartes de tarot sont jolies, alors je ne peux pas vraiment en vouloir à la société de consommation. Après l'avoir remercié, les deux garçons prirent finalement congé de la jeune fille qui retourna se coucher à la belle étoile. — Tu en penses quoi ? demanda Jean alors qu'il rentraient à l'intérieur. — Que j'ai besoin d'un verre, souffla Marco en réponse. Son ami adhéra rapidement à cette idée. Un voile obscur reposait encore sur l'énigme du pendentif et Marco se demanda comment il allait bien pouvoir le lever. Une discussion avec son paternel devenait de plus en plus inévitable, mais il n'avait guère envie de songer à cela en ce nouvel an. Remettant sa réflexion à plus tard, il entraîna Jean à sa suite dans le salon avec la ferme intention de s'amuser. Le reste pourrait bien attendre l'année prochaine.


Une fois de retour à l'intérieur de la maison, les deux garçons furent attirés par un élément très important qu'ils n'avaient absolument pas remarqué jusqu'alors : le buffet. Sur celui-ci, divers aliments très peu sains faisaient gargouiller leurs estomacs vides. Non sans saluer Sasha et Connie qui se trouvaient bien évidement à proximité, Jean et Marco attrapèrent chacun une part de pizza et d'autres cochonneries qui disparurent rapidement dans leur gosier. Quelques minutes plus tard seulement, Mikasa surgit derrière eux et déroba à nouveau son équidé préféré. Marco se contenta d'adresser un signe de la main à un Jean contrit qui se faisait entraîner d'une poigne de fer par la jeune fille. Elle lui indiqua de s'asseoir sur le canapé, ce qu'il fit sans attendre, bien qu'un peu surpris. Allait-il avoir le droit à un nouveau soin du visage ? Face à lui, Mikasa le regardait d'une manière un peu trop prononcée, comme si elle cherchait à scruter directement son âme. Jean se sentit tout d'un coup très mal à l'aise, pressentant que la situation n'allait guère tourner à son avantage. Il en eut rapidement la confirmation lorsque la jeune asiatique pris la parole, un demi-sourire sur les lèvres. — Dis-moi, Jean... As-tu bien réfléchis à ce que je t'ai dit la dernière fois ? L'effet fut immédiat : en l'espace d'un instant, les joues du châtain se colorèrent de rouge. Son silence en lui-même constituait déjà un aveux, mais sa réaction était un peu la cerise sur le gâteau. Il avait tenté d'ignorer ces paroles qui semblaient bien trop pesantes pour ses épaules seules, il avait tout fait pour les abandonner dans un coin poussiéreux de son esprit, à défaut de pouvoir les en chasser. Pourtant, il ne pouvait s'empêcher d'y songer à chaque instant qui passait. — Bien sûr que j'y pense, souffla-t-il avec peine. Je ne peux pas vraiment faire autrement que d'y penser. Mikasa afficha un air satisfait, visiblement heureuse de voir sa tête se livrer bataille à elle-même par sa faute. — Et qu'est-ce que tu en retires, de tout ce gros tourbillon que je vois s'agiter en toi ? — J'en sais rien, bafoua-t-il. Jean était incontestablement troublé, ce qui ne manqua pas de réjouir Mikasa. Elle ne l'avait jamais vu dans un tel état, même lorsqu'il s'entêtait à lui déclarer sa flamme dans un passé pas si lointain. Le garçon d'ordinaire impulsif devenait si perdu à la simple mention de ce sujet qu'elle fut certaine d'avoir vu clair en lui. L'air sournoise, elle s'amusa à le fixer durant quelques minutes de plus avant de le laisser tranquille. — Vous avez ajouté une chanson dans le bocal ? changea-t-elle brusquement de sujet. — Une chanson ? La jeune fille se leva et l'entraîna à sa suite. Tout d'abord, elle partit trouver Marco, celui-ci arbitrant un dangereux débat sur le véganisme entre Historia et Sasha. Plus que ravit d'être tiré d'une situation si délicate, il la suivit docilement jusqu'à la console de la télévision sur laquelle se trouvait effectivement un bocal rempli de bouts de papier. — Prenez un stylo et écrivez le titre d'une chanson, expliqua-t-elle aux garçons. On en fera une playlist qu'on passera après minuit. Apparemment, c'est important de prendre en considération les goûts de tout le monde, fit-elle avec une grimace. Sachez cependant que je pose un veto pour Patrick Sébastien. Il y a une limite à ce que mes oreilles peuvent supporter. Marco lança un regard en direction de Jean qui se concentra très fort pour ne pas le lui rendre. S'il se plongeait dans ses yeux chocolats, il doutait fortement quant à sa capacité de lui cacher les tourments qui l'agitaient avec une virulence particulièrement prononcée suite aux propos de Mikasa. Après une très courte réflexion, le brun inscrivit sur un papier blanc le titre qu'il avait choisi et le laissa tomber dans le bocal. Jean n'eut pas besoin de le lire pour en deviner le contenu et son cœur se serra par avance. Le châtain fut plus long à se décider, ne sachant décidément pas ce qu'on attendait de lui. Il n'avait même pas le loisir d'hésiter : seul le néant lui venait à l'esprit, alors même qu'il avait tant de choses à confesser. Pour la première fois de sa vie, il regretta une époque pas si ancienne où tout lui semblait plus simple, moins incertain. Une idée venue d'un autre temps s'imposa finalement à lui comme le meilleur choix possible. Avant de changer d'avis, il gribouilla rapidement des mots qu'il espérait lisibles et ajouta son papier au reste. On entama trop vite la dernière heure de l'année. L'euphorie collective s'intensifiait à mesure que l'on se rapprochait de l'instant fatidique, de ce basculement vers un nouveau futur. Mikasa distribuait à la volée ce qu'elle appelait les dernières bières de l'année et puisqu'il fallait bien trouver une raison pour les boire, une drôle de tradition héritée d'on ne savait plus trop où se répandit. Des voix anonymes crièrent dans la foule les aveux qu'iels n'avaient jamais osé formuler, par peur ou par manque d'occasions. Chaque déclaration était suivie d'une vague d'acclamations encourageant les partisans d'une idée à prendre une gorgée. Il y eut beaucoup d'imbécilités que Jean ne releva pas, celui-ci se désintéressant complètement de ceux qui révélaient avoir flirté avec un professeur ou volé un poisson dans une animalerie. Les minutes défilaient et les bouteilles se vidaient de concert. Ce fut lorsque les premiers perdants s'en allèrent trouver de quoi poursuivre le jeu dans la cuisine que certaines confidences se firent plus intimes, plus courageuses aussi. Dans le bruit ambiant, Mikasa lâcha qu'elle avait été accro à la nicotine pendant deux ans. Eren pleurait encore sa mère, emportée par un cancer. Sasha était terrifiée par un avenir qui ne garantissait guère la survie du genre humain. Ymir n'avait jamais fait son coming out à ses parents. Entre toute cette agitation et l'alcool qui coulait dans ses veines, Jean se sentit un peu chancelant. Il prit soudainement conscience que c'était bel et bien la fin d'un temps. Il avait des mots en travers de la gorge, des vérités qu'il refusait d'admettre et qu'il aurait probablement dû lancer aux lions dans l'arène. Pourtant, sa bouche restait sèche et les syllabes refusaient de passer la barrière de ses lèvres. Quand bien même il aurait voulu prendre part à ce débordement, cette éruption d'un trop plein d'émotions, il restait un simple spectateur hébété, maladroit, terrifié. Il ne retient finalement qu'une seule chose de ces témoignages qui surgissaient les uns après les autres. Lorsqu'Annie annonça sa bisexualité, haut et fort, il constata avec une certaine surprise que beaucoup prirent une gorgée : Historia, Bertholdt, Mikasa. Tout un tas d'inconnus les imitèrent, ils étaient trop nombreux pour tous les compter. Mais comme toujours, un seul lui importait réellement. De l'autre côté de la pièce, Marco venait de terminer sa bouteille qu'il posa sur une table basse. Il releva la tête et au moment même où leurs regards allaient s'accrocher, un décompte géant s'afficha sur l'écran plat. À l'instar de tous les invités, le brun se tourna vers celui-ci pour énumérer à voix haute les chiffres qui défilaient. Ces dix dernières secondes, Jean les passa à contempler Marco comme il le faisait beaucoup dernièrement. Il réalisa qu'il n'avait même pas pris le temps de le détailler proprement depuis le début de la soirée, craignant probablement de ne plus pouvoir en détacher ses yeux émerveillés. Avec son costume trois pièces entièrement noir, le garçon attirait pourtant bien des regards. Il dégageait de lui une sorte d'élégance naturelle qui trahissait sa connaissance d'un milieu plus distingué, acquise bien malgré lui au cours des quelques dîners mondains où ses parents le traînaient encore lorsqu'il était enfant. Et dans un éclair de lucidité troublante, alors que l'année s'achevait, Jean pris conscience que Marco était beau. Cette unique aveu qui germa dans son cœur s'étendit dans tout son être jusqu'à y prendre toute la place. Lassé de combattre le sentiment inconnu qui le dévorait, Jean se laissa consumer sans réserves. Ses hésitations remises à demain, il s'approcha à grands pas de son ami pour le prendre vivement dans ses bras. Quoi qu'un poil surpris, Marco accueilli avec un ravissement non feint ce corps contre le sien qu'il serra en retour. Les effusions allaient bon train dans le salon, chacun se souhaitant mutuellement la bonne année. Dans cette cohue festive, nul ne prêta une attention prononcée aux deux garçons enlacés qui n'avaient guère besoin de mots pour communiquer. Ils restèrent dans cette même position certainement plus longtemps que la nécessité ne l'exigeait, mais tous deux trouvèrent ces minutes encore exagérément courtes. Jean ne gardait que des souvenirs flous du reste de la soirée. Puisqu'il ne pouvait décemment pas s'accrocher au cou de Marco indéfiniment, il se contentait de se tenir sagement à ses côtés. Cependant, l'alcool ne rendait pas les choses très faciles. Ses propres prérogatives se brouillaient à mesure que le pic se rapprochait et, inconsciemment, il recherchait de plus en plus l'attention de son ami qui la lui accordait toujours sans hésiter. Et même lorsqu'il réalisait dans un éclair de lucidité soudaine l'audace de ses gestes, il ne parvenait plus à se défaire de l'emprise qu'il avait lui-même instiguée. Ses doigts qui ne s'autorisaient qu'à saisir le tissu de sa chemise sombre se retrouvèrent progressivement dans sa main tachetée qu'il n'osa plus lâcher. Jean ne comprenait pas bien ce que tout ceci signifiait, sinon qu'il était complètement et définitivement dépendant de Marco. Assez rapidement, les invités qu'ils ne connaissaient que peu rejoignirent le centre-ville pour fêter l'évènement une seconde fois. Naturellement, seuls les amis proches de Mikasa étaient autorisés à passer la nuit sur place. La diminution des effectifs rendit l'atmosphère moins bruyante, plus respirable. La fête ne s'arrêta pas pour autant, en témoigna la musique qui se fit entendre jusqu'au petit matin. Parmi quelques choix discutables, Jean reconnu sans difficulté ilomilo. En revanche, il fut relativement certain que Marco n'avait pas deviné son propre choix, quand bien même celui-ci lui était destiné. Aux alentours de six heures du matin, alors que la nuit se terminait, le brun jugea qu'une petite sieste s'imposait. Jean somnolait déjà sur son épaule depuis un certain temps, mais il semblait s'être finalement bel et bien endormi. Aidé par Bertholdt, il s'employa à supporter le corps léthargique de son meilleur ami jusqu'à la chambre que Mikasa leur désigna. L'opération fut légèrement périlleuse, Jean ne leur étant d'aucune utilité, mais ils parvinrent tout de même à le laisser tomber sur un lit douillet au prix de durs efforts. — Bonne chance pour déshabiller celui-là, lança Mikasa avant de partir. Bertholdt l'imita après lui avoir lancé un regard entendu et Marco se retrouva seul dans la pièce, un air bien embêté sur le visage. Seulement, il ne pouvait pas laisser son ami dormir dans des vêtements aussi peu confortables. Après un soupir résigné, il s'assit au bord du lit et entreprit de retirer au minimum son pantalon. Encore une fois, le châtain ne lui facilita pas la tâche. À force de se faire secouer dans tous les sens, Jean finit par ouvrir des petits yeux contrariés. — J'ai froid, se plaignit-t-il. Marco trouva lui-même que la température de la pièce était un peu basse pour une nuit d'hiver. En farfouillant dans le sac qu'ils avaient emporté avec eux, le garçon en sortit deux pulls qu'ils avaient eu la bonne idée de prévoir. Sans grande surprise, il réalisa qu'officiellement, les deux vêtements lui appartenaient. Jean avait décidément pris la vilaine habitude de lui dérober ses affaires, tant et si bien que les placards du brun se vidaient. Pour se faire pardonner, son ami lui avait d'ailleurs offert deux nouveaux pulls à Noël. L'un d'entre eux se trouvait justement en ses mains. Tout en levant gentiment les yeux aux ciel, il lança à Jean l'autre vêtement bleu qui avait mystérieusement disparu du sèche linge quelques semaines plus tôt. Pendant ce temps, le châtain essayait vainement de déboutonner sa chemise, fronçant les sourcils tant il se concentrait pour faire passer les petits boutons dans les trous. Le prenant en pitié, Marco vint à sa rescousse en riant de sa maladresse. Il s'efforça de venir à bout de cette satanée chemise sans laisser fleurir la moindre arrière-pensée, ce qui s'avéra plutôt compromis. Une fois qu'il eut fait enfiler à Jean son pull, il s'autorisa enfin à souffler. Bien plus rapidement que son ami, il retira à son tour ses vêtements superflus et revêtit un tissu plus chaud. Remarquant que la porte était légèrement entrouverte, il contourna le lit dans l'objectif de la fermer. Cependant, Jean ne fut pas de cet avis. En voyant son ami lui tourner le dos, il se redressa brusquement et entoura sa taille de ses bras pour le faire tomber à la renverse sur le matelas. — La porte- — M'en fou, grogna-t-il comme un enfant. Marco tenta de s'échapper, mais il constata rapidement que Jean avait bien plus d'énergie à disposition que ce qu'il n'en laissait paraître. Le châtain le retourna habilement pour que sa tête se retrouve sur son épaule et rabattit la couette sur eux, le mettant au défi de s'extirper du piège qu'il avait conçu. Marco s'avoua immédiatement vaincu : il était si confortablement installé qu'il n'avait plus la moindre envie de glisser un seul orteil en dehors des couvertures. Épuisé par cette soirée animée, il ferma ses paupières et s'endormit en appréciant la caresse inconsciente des doigts sur sa nuque. Un quart d'heure plus tard, Bertholdt et Mikasa marchaient silencieusement dans le couloir. Exceptés Eren et Armin qui terminaient une partie de Mario Kart, tous leurs amis dormaient dans un endroit convenable. Ils venaient effectivement de retrouver Pieck, à qui ils avaient dû expliquer qu'un bosquet de lavandes n'était pas exactement le lieux où les êtres humains dormaient le mieux. Lorsqu'elle passa devant la chambre occupée par Jean et Marco, Mikasa remarqua elle aussi que la porte n'était pas bien close. Elle ne résista pas à l'envie de glisser un coup d'œil curieux à travers l'embrasure. — Non mais ces deux-là, pouffa-t-elle, je te jure. C'était bien la peine de leur donner un grand lit. Bertholdt regarda à son tour pour la forme, mais la vue des deux amis littéralement endormis l'un sur l'autre ne le surprit guère. Sans un bruit, ils refermèrent correctement la porte. — Tiens, regarde un peu ce que j'ai trouvé. Mikasa lui tendit un bout de papier froissé dont il se saisit. — La vie est belle, lut-il avec un sourire. J'aurais dû m'en douter. Et dans un dernier regard complice, Mikasa et Bertholdt reprirent leur destination initiale, laissant derrière eux deux garçons profondément endormis.


« Prends garde à ne pas te perdre toi-même en étreignant des ombres. »
— Ésope

> date : mi-janvier

Leur dernier cours de la journée achevé, Jean et Marco poussèrent un soupir de délivrance. Les premiers examens blancs de français arrivaient à grands pas, tout comme leurs épreuves de contrôle continu, ce qui affolait à la fois les élèves et leurs professeurs. L'atmosphère de ce début d'année se révélait oppressante, si bien qu'elle touchait même ceux qui n'étaient pas en retard dans leurs révisions. Marco n'appréciait guère ce climat qui avait le don de l'angoisser progressivement à mesure que la date fatidique se rapprochait. Fidèle à lui-même, Jean n'y prêtait qu'une attention moindre et encourageait son ami à l'imiter. Puisqu'il ne pouvait évidement pas confisquer les cours de Marco pour l'empêcher de les relire tous les soirs, le châtain s'arrangeait pour qu'ils révisent ensemble. Étant donné qu'ils passaient la plupart de leur temps fourrés à deux, ce ne fut pas très compliqué à réaliser et cela permis à Jean de distraire son ami quand le besoin s'en faisait pressentir. — On va chez moi ? proposa justement Marco. J'y ait laissé mes chapitres d'histoire. — Tu connais déjà le programme par cœur, rétorqua son ami en haussant un sourcil. — J'ai un peu de mal avec la Deuxième République. C'était le plus gros mensonge que Jean avait entendu de la semaine. Il leva gentiment les yeux au ciel avant de venir ébouriffer les cheveux bruns de Marco. — D'accord, concéda-t-il, mais pas longtemps. Tu vas tout déchirer, tu sais ? Ce serait bête de sacrifier ainsi ton temps libre. Le brun acquiesça, sachant pertinemment que son appréhension n'avait pas lieu d'être, même s'il ne pouvait pas lutter contre sa nature. À défaut de faire disparaître ses craintes trop nombreuses, les doigts qui chatouillaient encore sa nuque avaient le pouvoir de les apaiser. Tandis qu'ils quittaient l'enceinte du bâtiment scolaire pour prendre le chemin de la maison des Bodt, tous deux sentirent le poids d'un regard posé sur eux. Un peu méfiants, ils se retournèrent pour finalement faire face à Eren et Armin qui paraissaient être plongés dans une intense réflexion. Jean leur adressa un signe du menton, les encourageant à leur indiquer ce qui les travaillait, mais les deux amis secouèrent négativement la tête. Ils leur adressèrent un dernier signe de la main avant de filer à toute vitesse. Jean se tourna vers Marco, qui haussa les épaules en signe d'incompréhension. Sans trop se poser de questions inutiles quant au comportement étranges de leurs camarades, ils reprirent leur marche. Une fois arrivés à destination, Marco sortit ses clés pour ouvrir la porte. À peine eut-il posé les pieds sur le paillasson qu'il se figea au son des éclats de voix qui parvenaient jusqu'à lui. Derrière lui, Jean fronça les sourcils et lui lança un regard interrogateur. Son ami lui avait pourtant affirmé que ses parents devaient prendre un avion le matin même en direction d'un autre pays au nom trop farfelu pour qu'il le retienne. Au vu de la réaction de Marco, celui-ci était tout aussi surpris de constater qu'ils se trouvaient encore ici. Bien qu'ennuyés, ils entrèrent tout de même dans l'habitat en s'efforçant de ne pas faire de bruit. Cependant, Marco pressenti rapidement que la situation n'avait absolument rien d'ordinaire. Plus qu'une simple conversation un peu animée, ses parents étaient vraisemblablement en pleine dispute. De là où ils se trouvaient, les deux garçons ne percevaient que des brides de phrases peu claires, le reste se noyant sous le chahut qui régnait. D'un accord silencieux, Marco et Jean s'approchèrent lentement pour tenter de comprendre quel était le sujet de cette discorde soudaine. — Mais qu'est-ce qui te prends ? s'époumonait Amélie. Comment oses-tu me faire ça, après toutes ces années ? — Épargne-moi ton numéro de martyr, railla Gabriel en réponse. Tu savais pertinemment que ce jour allait arriver. — Et c'est quinze ans après que tu te réveilles enfin ? Ouvre un peu les yeux, pauvre imbécile. Si tu vas au bout de ce projet, tu perdras absolument tout. J'y veillerai personnellement. — Je te fais confiance pour cela. Et tu sais quoi ? Je m'en moque, Amélie. J'ai pris ma décision. Même s'il est probablement trop tard pour réparer mes erreurs, je refuse de vivre cette vie plus longtemps. Bien qu'il fut désormais suffisamment proche pour les entendre distinctement, Marco ne comprenait pas pour autant de quoi il retournait précisément. Bien qu'ignorant ce qu'il convenait de faire dans une telle situation, il craignait que celle-ci ne dérape d'une façon ou d'une autre. Prudemment, il entra dans la cuisine où ses parents semblaient se livrer bataille. La tension était si prononcée qu'ils ne remarquèrent pas tout de suite le garçon qui dû se racler la gorge pour leur signaler sa présence. Aussitôt, ils se tournèrent vers lui dans un sursaut. Le visage de Gabriel blanchit légèrement, mais Marco n'eut pas vraiment l'occasion de s'attarder sur ce détail. La réaction d'Amélie fut en effet beaucoup plus explosive et retient davantage son attention. À l'instant même où elle posa ses yeux sur lui, sa colère redoubla de plus belle pour une raison obscure. Elle se retourna de nouveau vers son mari et déclara d'un ton acerbe, tout en pointant un doigt accusateur vers Marco : — C'est à cause de lui, pas vrai ? Gabriel n'esquissa pas la moindre réponse, mais sa femme n'en attendait aucune. Déjà, elle lui lançait une nouvelle vague de reproches. — Tu es responsable de ce gamin, Gabriel. Tout est entièrement de sa faute. Je n'aurais jamais dû accepter ce contrat ridicule. — Ça suffit, Amélie, gronda l'accusé. — Quoi ? Aurais-tu peur de ce que je pourrais dire devant lui ? Elle fit un geste en direction de Marco qui restait figé, incapable de comprendre ce dont on semblait l'inculper. Jean, qui se trouvait en retrait, s'apprêtait à s'interposer devant son ami si cette femme colérique venait à s'aventurer trop près de lui. Cela ne s'avéra pas nécessaire car, à la surprise de tout le monde, Gabriel venait lui-même de saisir le poignet d'Amélie pour l'empêcher d'aller plus loin. — Marco, ne reste pas là s'il-te-plaît. Après un dernier regard suspicieux, Jean entraîna son ami interdit loin de toute cette agitation. Les deux garçons montèrent rapidement les marches de l'escalier pour rejoindre la chambre de Marco. Il fallut plusieurs minutes à ce dernier pour qu'il puisse reprendre ses esprits après la scène dont il avait été témoin. — C'était quoi, tout ça ? murmura Jean. — J'en sais rien, bredouilla Marco. Ils n'ont jamais été très affectueux l'un envers l'autre, mais c'est la première fois que je les vois se disputer ainsi. Depuis le rez-de-chaussée, des voix leur parvenaient de plus belle. Le tumulte dura encore de longue minutes durant lesquelles on entendait surtout Amélie s'égosiller contre son mari qui n'avait pas l'air de vouloir changer d'avis, quel que fut celui-ci. Les bruits se rapprochèrent et Marco devina qu'ils s'étaient déplacés jusqu'à l'entrée. Avant de claquer la porte, Amélie Bodt lança une dernière remarque qu'il put clairement entendre. — Il est trop tard pour te racheter une conscience, Gabriel. Le silence se fit enfin dans la maison, permettant à chacun de respirer un peu. — Je devrais peut-être m'en aller, fit Jean. Bien que l'idée ne lui plaisait guère, il supposait que son ami allait vouloir parler à son paternel pour éclairer cette situation. Pourtant, Marco secoua négativement la tête. — Non, reste. Je ne suis pas certain d'avoir envie de savoir ce qui se trame. L'air résigné, il sortit d'un des tiroirs de son bureau un gros classeurs blanc duquel il tira quelques pochettes plastifiées remplies de feuilles. Visiblement, il avait la ferme intention de faire ce pour quoi ils étaient initialement venus, sans se soucier davantage du reste. Jean décida d'abord d'aller dans son sens, mais il comprit rapidement que ce n'était pas une bonne idée. Marco avait beau faire comme si tout cela ne le dérangeait pas, son visage crispé le trahissait malgré lui. Au bout d'un quart d'heure, le châtain se débarrassa des feuillets qu'il tenait entre ses doigts en les lançant quelque part sur le bureau. — Allez, viens là. Jean écarta ses bras et Marco vint immédiatement s'y blottir. Ses doigts se resserrèrent sur le pull de son ami alors qu'il laissait échapper un soupir troublé. Finalement, ils passèrent le reste de cette fin d'après-midi bien au chaud sous les couvertures, mettant de côté leurs révisions pour enchaîner plusieurs épisodes de Merlin. Assez tardivement dans la soirée, Gabriel vint toquer à leur porte. En le voyant dans l'embrasure, Jean réalisa soudain l'heure et se leva dans l'objectif de rentrer chez lui. — Tu peux rester pour le dîner, si tu veux, proposa soudainement Gabriel. Je pensais commander à emporter. Marco et Jean se lancèrent un regard surpris. — On peut prendre coréen ? se risqua le brun. — Vous avez une adresse ? renchérit son père avec un léger sourire. En effet, les deux garçons connaissaient bien un petit restaurant pas très loin auquel ils passèrent un coup de fil rapide. Jean en profita également pour prévenir sa mère qu'il ne rentrerait probablement pas ce soir. Gabriel insista pour aller chercher leur commande et une demi-heure plus tard, ils se retrouvèrent tous trois attablés devant un repas pour la première fois. Marco craignait que l'atmosphère soit pesante, mais il n'en fut rien. Le silence qui s'installa d'abord se révéla plutôt reposant après tout le remue-ménage qui avait agité la maison. Progressivement, Gabriel entama un dialogue avec les deux adolescents, leur posant quelques questions au sujet du lycée ou de leurs amis. En le détaillant bien, Marco remarqua que plusieurs choses semblaient différentes chez lui, outre son attitude décalée. Il avait troqué le costume strict qu'il portait toujours pour une tenue plus décontractée composée d'un simple pull et d'un pantalon qui ressemblait beaucoup à un bas de pyjama. Ses cheveux ébouriffés et ses yeux cernés lui donnaient l'impression d'être tombé du lit, ce qui n'arrangeait rien à son air fatigué. Cette apparence changeait beaucoup de la prestance et du sérieux qu'il imposait généralement avec ses chemises sans plis et ses cheveux proprement coiffés. Marco constata qu'il faisait bien plus jeune sans tous ces impeccables apparats. Il avait tendance à l'oublier, mais cela lui fit réaliser que son père était encore dans sa trentaine. Fort heureusement, le repas se poursuivit sans encombres. Ils terminèrent leurs assiettes et chacun débarrassa en silence. Tandis que Gabriel lavait la vaisselle, Marco l'essuyait dernière lui et la donnait à Jean qui la rangeait dans les différents placards de la cuisine. Du coin de l'œil, Gabriel observa avec intérêt ce garçon qui connaissait probablement mieux les lieux que lui. Il coupa l'eau quelques minutes plus tard à l'instant même où son téléphone portable sonna. Une grimace pris place sur son visage lorsqu'il lut le nom de son futur interlocuteur. — Tout va bien ? demanda Marco. Le fils comme le père ne savaient guère s'il était simplement question de ce coup de fil en particulier ou des récents évènements. Quoiqu'il en soit, Gabriel évita soigneusement de répondre et se contenta de le rassurer. — Ne t'en fais pas, je m'en occupe. L'air résigné, il s'éloigna en direction de son bureau pour être plus tranquille. Une certaine irritation émanait de lui, mais aussi contradictoire que cela puisse paraître, Marco lui avait trouvé ce soir une sérénité qu'il ne lui connaissait guère.


Les jours qui suivirent furent quelque peu étranges aux yeux de Marco qui n'était nullement habitué à voir son paternel déambuler dans sa propre maison. Pourtant, il s'accommodait plutôt bien de cette présence qui, certes étonnante, ne se révélait pas désagréable du tout. Il y avait quelque chose de rassurant dans la simple pensée de se dire qu'il n'était plus constamment seul chez lui, que quelqu'un se trouvait là en cas de besoin. Puisqu'il ne savait guère combien de temps cette atypique situation allait durer, il tâchait de profiter un peu de ce sentiment de sécurité et de stabilité. Un après-midi, alors que Jean et Marco rentraient du lycée, le brun eut la bonne surprise de trouver un petit paquet posé sur la table basse du salon. Un sourire illumina son visage lorsqu'il lut l'étiquette. Se saisissant du colis, il fit signe à Jean de le suivre dans les escaliers. Curieux, celui-ci se laissa entraîner jusqu'à la chambre de son ami. Seulement, sitôt la porte refermée, Marco ne semblait plus si sûr de lui et montra même des signes de nervosité. — J'ai enfin reçu ton cadeau de Noël. Mais finalement, je me dis que ce n'était peut-être pas une bonne idée, grimaça-t-il. Quelques jours avant la date fatidique, le garçon n'avait toujours pas trouvé de cadeau approprié pour son meilleur ami. En fin de compte, son choix s'était fait par hasard, après avoir découvert le site d'une petite créatrice de bijoux indépendante. Celle-ci se trouvant naturellement débordée par les commandes de fin d'année, son précieux colis avait pris plusieurs semaines avant d'arriver. Cependant, maintenant qu'il le tenait dans ses mains, il se demandait si ce présent qu'il avait choisi sur un coup de tête n'était pas juste complètement idiot. — Tu n'as que des bonnes idées, le rassura Jean. Rappelles-toi que ma mère sautait de joie lorsque tu lui a offerts ce service à thé en forme d'éléphants ! Il n'y avait que toi pour lui dégotter un truc pareil. Marco souri en se remémorant la réaction de Marie qui s'était effectivement montrée particulièrement ravie. Après quelques secondes d'hésitation, il se décida enfin à tendre le petit paquet à un Jean très curieux et très impatient. S'asseyant à ces côtés sur le bord du lit, il le regarda déchirer le carton avec une certaine appréhension. Lorsque son ami découvrit enfin la petite boîte qui se trouvait à l'intérieur, son ami retient sa respiration. Jean laissa encore passer quelques secondes avant de soulever le couvercle avec une extrême attention. Quand ses yeux aperçurent le bijou doré qui reposait à l'intérieur, il suspendit son geste, le visage figé dans une expression que Marco ne parvint pas à déchiffrer. Celui-ci ouvrit la bouche, prêt à bredouiller qu'il pouvait probablement encore se faire rembourser, mais Jean ne lui en laissa pas l'opportunité. — Je l'adore, souffla-t-il. — C'est vrai ? — Bien sûr ! Marco se détendit aussitôt, soulagé de constater qu'il semblait sincèrement l'apprécier. Le châtain n'était certes pas du genre à refuser un cadeau, mais sa réaction muette traduisait un réel émerveillement qui ravissait son ami. Au fond de l'écrin, un collier d'or reposait sur un petit coussin embourré. Du bout des doigts, Jean effleura timidement le pendentif dont la forme rectangulaire ne lui était pas si étrangère. Sur cette carte de tarot, un grand soleil affublé d'un visage occupait tout l'espace supérieur. Ses rayons chaleureux formaient un cercle voluptueux autour de lui tandis qu'il laissait échapper des gouttes d'eau autour de deux enfants. Leur frêle silhouette se tenait côte à côte, l'un ayant posé sa man sur l'épaule de l'autre qui touchait son torse. En bas du pendentif, un nom était en relief : Lᴇ Sᴏʟᴇɪʟ. Jean contempla en silence le bijou brillant, ne sachant guère que dire. — Pourquoi ? fit-il enfin. Je veux dire, pourquoi celle-là en particulier ? — J'ai pensé qu'elle t'irait bien. Marco se saisit avec délicatesse de l'écrin pour en sortir le collier dont il actionna minutieusement le fermoir. S'approchant de Jean, il passa la fine chaînette d'or à son cou avant de refermer le mécanisme sur sa nuque. Il s'éloigna légèrement pour admirer le résultat. — Le Soleil représente une vision enthousiaste et positive de la vie, expliqua le brun. C'est l'astre de la joie et de la réussite. Il rayonne sur le monde. Pensif, Jean touchait le pendentif dont il voulait graver les reliefs dans sa mémoire. Marco le regardait avec un sourire qu'il s'efforçait de réprimer un tant soit peu. — Comme toi, laissa-t-il échapper. Le châtain releva les yeux vers lui, les sourcils relevés en un air étonné. — Je suis un Soleil ? — Tu es mon Soleil, admit Marco en rougissant doucement. Jean resta un instant interdit devant l'honnêteté de ces mots, puis il rosit à son tour. Troublé, mais béat comme un bienheureux, il approcha sa tête de la sienne. — Merci, chuchota-t-il à son oreille. Marco tressailli légèrement, mais il fut bien plus sensible au contact du baiser furtif que Jean lui déposa sur la joue. Leur visage tout entier rougit de plus belle sous la surprise et sous la témérité du geste qui ne s'était pas révélé désagréable. Heureusement, le châtain posa rapidement sa tête sur l'épaule de son vis-à-vis, les empêchant mutuellement de constater cette gêne soudaine. Un sourire niais toujours accroché à ses lèvres, Marco fit remonter sa main le long de son dos pour chatouiller sa nuque de ses doigts tandis que Jean glissait les siens dans son col pour y dénicher son Étoile. Savoir qu'ils portaient à leur cou un bijou similaire le contentait plus qu'il n'oserait l'avouer. Les deux garçons étaient encore perdus dans cet univers qui leur appartenait quand un cliquetis vint briser le silence. Marco réalisa soudainement ce que ce bruit pouvait signifier et prit ensuite conscience que son père se trouvait justement au rez-de-chaussée et qu'il pouvait à tout moment se lever du canapé pour aller récupérer le courrier. Bafouillant quelques excuses profondément incompréhensibles à Jean, il se leva brusquement et descendit les marches à la volée. Sa prudence excessive se trouva justifiée lorsqu'il repéra une feuille de papier pliée en quatre au milieu du paillasson. Il s'en saisit rapidement pour la fourrer dans la poche arrière de son pantalon, sans même prendre la peine de la lire. Il remonta les escaliers d'un pas lourd en se demandant comment il allait bien faire pour se sortir d'une telle situation. En le voyant revenir, Jean se releva, l'air soucieux. — Il y a un problème ? — Non, affirma Marco, ce n'est rien. Seulement, ses yeux fuyaient les siens, ce que le châtain remarqua aussitôt. Son ami était incapable de mentir effrontément à qui que ce soit, ce qui le poussait à détourner le regard chaque fois qu'il s'y voyait contraint. Pressentant que quelque chose se tramait, Jean fronça les sourcils. Il voulu insister, mais Marco lui répéta en souriant faussement que tout allait très bien et se détourna pour aller trifouiller dans son bureau, espérant trouver de quoi distraire son ami. Ce dernier remarqua alors qu'un coin de papier dépassait de sa poche arrière et s'en saisi aussitôt. — Qu'est-ce que c'est ? Marco fit immédiatement volte-face, son visage palissant à la vue du mot. Comprenant qu'il venait de mettre le doigt sur un point sensible, Jean attendit des précisions qui tardèrent à venir. Son ami dégluti difficilement, incapable de soutenir l'intensité du regard qu'il sentait posé sur sa personne. — D'accord, balbutia-t-il. Je vais tout t'expliquer. Juste... Ne t'énerve pas, s'il-te-plaît. Jean secoua la tête, les lèvres pincées. — Je ne peux pas te le promettre, lâcha-t-il en toute honnêteté. La boule de peur et de rage qu'il sentait naître dans sa poitrine le dissuada de prononcer des promesses qu'il ne saurait guère tenir. Il fit tourner le papier dans ses doigts quelques instants avant de le déplier avec soin, redoutant déjà ce qu'il allait découvrir. Marco ferma les yeux, ne désirant pas voir son visage qu'il pouvait imaginer se décomposer au fil de sa lecture. Il continua de rester immobile, patientant avec calme pendant des secondes qui lui semblèrent interminables. Face à lui, Jean prenait difficilement l'entière mesure de la situation et se mit à tourner en rond. Plusieurs fois, il ouvrit la bouche pour parler, sans pour autant savoir par où commencer. — Combien ? Marco se tordit nerveusement les doigts, les yeux fixés sur le parquet qui n'avait jamais été aussi hypnotisant. Comprenant qu'il était trop tard pour démentir quoi que ce soit plus longtemps, il s'accroupit au bord du lit pour tirer la boîte à chaussures qui se cachait en-dessous. Il la posa lentement sur le matelas, puis tapota de ses doigts le couvercle. D'une main tremblante, il le souleva légèrement afin de dévoiler les mots qui s'y étaient entassés au fil des semaines. Après un dernier soupir, il sortit de sa poche son téléphone portable qu'il lâcha au milieu des feuillets en un geste symbolique. Du coin de l'œil, Jean constata l'ampleur des dégâts. Son visage se tordit en une expression horrifiée tandis qu'il se passait les mains dans les cheveux, en proie à un profond dilemme. Lorsqu'enfin, il craqua et se tourna vers lui, Marco eut envie de pleurer. — Pourquoi tu ne m'as rien dit ? — Ce n'est pas grand chose... tenta d'arguer le brun. À ces mots lancés avec une désinvolture qui n'était guère de circonstance, Jean sentit son sang ne faire qu'un tour. Malgré lui, il haussa franchement le ton dans l'espoir de provoquer une prise de conscience quelconque chez son ami. — Si ce n'était pas grand chose, tu ne me l'aurais pas caché ! Le brun se tassa sur lui-même au son de l'exclamation et aussitôt, Jean regretta son geste. Réalisant qu'il n'aiderait personne de cette manière, il s'efforça de rester calme en prenant de grandes inspirations. Une fois son angoisse un peu apaisé en apparence, il s'assit sur le lit en invitant Marco à en faire de même. — Tu n'y crois pas toi-même. Qui cherches-tu à convaincre ? — Je pensais qu'ils finiraient par disparaître si je n'y prêtais pas attention, avoua le brun dans un murmure. C'est bête, je sais. Jean secoua la tête en signe de désapprobation. Encadrant doucement de ses mains le visage de Marco, il l'obligea à lui faire face et déposa son front contre le sien. — Je comprend. Vraiment. Mais tout ça, fit-il en désignant le contenu déplaisant de la boîte, ce n'est pas rien. C'est même très grave, Marco, et il va falloir faire quelque chose. Au fur et à mesure que le brun reconnaissait difficilement cette vérité, son corps se mit à trembler. Jean avait entièrement raison : il ne pouvait échapper à cette perspective, même si elle l'avait toujours terrifié. En se bornant à ignorer le retour de cet harcèlement qu'il peinait à qualifier comme tel, Marco ne faisait que retarder l'inévitable. Sa gorge se serrait à l'idée de ce qui pouvait l'attendre, mais il refusait de tomber une fois de plus dans l'horreur de son enfance. Après tout, à l'inverse du passé, l'avenir n'était pas figé dans le marbre. Si Jean acceptait encore de marcher à ses côtés, l'inconnu lui ferait un peu moins peur. — D'accord, lâcha-t-il enfin. Jean sentit la caresse d'une larme sur sa joue et son cœur se serra. De ses pouces, il essuya délicatement les sillons salés avant de faire glisser une main derrière la nuque de Marco pour l'attirer contre lui. Le garçon chercha à retenir ses sanglots, mais il abandonna bien vite, laissant son corps être parcouru de soubresauts irréguliers qui déchirèrent son ami. Jean aurait donné n'importe quoi pour avoir la possibilité de lui affirmer que tout irait mieux très bientôt, qu'il se chargerait lui-même de ce problème et qu'il n'aurait plus à s'inquiéter de rien. Seulement, le châtain ne disposait pas d'un tel pouvoir et devinait que la situation dépassait ses pauvres capacités. C'était une aide extérieure, compétente et qualifiée qu'ils devaient vraiment dénicher. Mais pour l'heure, Jean et ses bras réconfortants étaient l'unique chose dont Marco avait besoin.


Dans le silence de la maisonnée, on entendit parfois quelques sanglots étouffés qui peinaient à s'arrêter. Jean n'éprouvait que du chagrin en voyant son ami pleurer ainsi, mais il l'encourageait pourtant à laisser aller ses larmes. Lui qui avait tant de mal à exprimer ses émotions ne devait en aucun cas les réprimer en sa présence. En sa présence, Marco pouvait bien hurler tant qu'il le voudrait, Jean ne pourrait jamais se résoudre à le lâcher. Plus tard dans la soirée, il décida plus ou moins à contre-cœur qu'il était temps pour lui de prendre congé de son ami. Gabriel semblait désormais faire partie du paysage et, même s'il ne l'énonçait pas encore à voix haute, Jean sentait bien que Marco souhaitait passer un peu de temps avec son paternel. Malgré leur relation étrange, il y avait toujours eu cette drôle de connexion entre eux, cette attraction mutuelle que personne ne saurait s'expliquer et que les principaux intéressés n'avaient jamais clarifiée. Sur le pas de la porte, Jean se tourna à nouveau vers Marco. Une fois de plus, son cœur se serra à la vue de ses yeux rouges, souvenir des perles d'eau qui s'en été échappées par centaines. Sa main glissa inconsciemment vers celle de son ami qui laissa leurs doigts s'agripper en toute innocence. — Ça va aller ? — Oui, acquiesça Marco avec un léger sourire. Rentre, Marie va s'inquiéter. Jean demeura quelques secondes immobile, fixant ses iris chocolat à l'affût du moindre signe susceptible de lui prouver le contraire. En dépit de ses traits tirés par la fatigue, le brun paraissait détendu, comme soulagé d'un poids qui l'avait trop longtemps encombré. Comprenant qu'il n'avait aucune raison de s'attarder plus longtemps, Jean se résolut enfin à partir. Avant de disparaître derrière la porte, il releva leurs mains jointes au niveau de son menton et posa furtivement la caresse de ses lèvres sur le bout de ses doigts tachetés. Il laissa dans l'entrée un Marco perplexe et muet, trop étourdit par ce contact pour entendre son père qui l'appelait depuis plusieurs secondes. Lorsque celui-ci passa sa tête dans l'encadrement du salon, entrant dans son champ de vision, le fils sursauta légèrement. — Tu viens manger ? — Ou-oui, bredouilla-t-il, j'arrive. S'efforçant de reprendre ses esprits, Marco le suivit jusque dans la cuisine. Sur la table, un risotto aux légumes dont le fond était un peu cramé les attendait. Le garçon avait rapidement compris que Gabriel n'excellait pas vraiment dans le domaine de la gastronomie. Pourtant, il fallait lui reconnaître une certaine persévérance qui inspirait la sympathie. Petit à petit, Gabriel tâchait de faire des efforts pour une raison qu'il était encore le seul à connaître. Quels que fussent les secrets qu'on lui cachait, Marco préférait réfréner une curiosité qu'il savait parfois plus ennuyante que bénéfique. Il espérait qu'à terme, son père lui livrerait lui-même des fragments de la vérité qu'il pourrait reconstituer. Fort heureusement, celui-ci ne tarda pas à défaire les premières mailles de l'immense carapace qu'il avait tissé autour de cette maison. — Amélie est partie en Roumanie, commença-t-il d'une voix peu assurée, pour honorer l'un de nos contrats de travail. Elle ne devrait pas revenir avant quelques semaines. Marco hocha la tête et pris une autre bouchée de riz pour ne pas avoir à répondre. Depuis qu'Amélie s'en était allée telle une furibonde, claquant la porte au passage, l'air semblait plus respirable et la tension habituelle pesait moins sur ses épaules. S'il pouvait profiter de ce calme ambiant un peu plus longtemps, il n'allait certainement pas s'en plaindre. — Je n'ai pas été honnête avec toi, la dernière fois, continua Gabriel. Plutôt que d'esquiver le problème, j'aurais tout simplement dû t'expliquer la situation. Les vieilles habitudes ont la peau dure. Je te demande pardon. — Oh, ce n'est rien. Tu devais avoir tes raisons… — Tu as le droit de savoir ce qui se passe sous ce toit, trancha son père. Il prit quelques instants de réflexion, songeant sans doute à la manière dont il allait formuler le fond de sa pensée. — Je demande le divorce, lâcha-t-il enfin. Marco resta interloqué devant cette annonce qu'il avait pourtant envisagé. Après tout, ses parents n'avaient jamais été très affectueux l'un pour l'autre, mais il supposait que c'était peut-être là leur façon de s'aimer. Leur récente dispute sortait du lot, seulement elle ne pouvait pas justifier à elle seule une telle décision. Ils avaient certainement eut d'autres désaccords menant à des altercations houleuses dont il ignorait l'existence. — Je peux te demander pourquoi ? Les épaules de Gabriel se crispèrent alors qu'il étudiait la question. Lorsqu'il ouvrit enfin la bouche pour répondre, chaque mot qu'il laissa échapper paru lui coûter. — C'est compliqué. Il y a des choses que tu ne sais pas, des choses que j'aurais dû te dire il y a longtemps. Il va falloir qu'on ait une petit discussion, toi et moi. Mais pas aujourd'hui, pas ce soir. Je dois remettre des affaires en ordre et trouver un avocat pour m'aider dans cette histoire de divorce, souffla-t-il d'un ton fatigué. Quand la situation se sera un peu calmée, je te promets de tout t'expliquer. — D'accord, acquiesça faiblement Marco. — Mais s'il y a quelque chose dont tu voudrais me parler, n'importe quoi... Je suis là, tu sais ? Le garçon dégluti difficilement, comprenant bien où son paternel voulait en venir. Après avoir sangloté une bonne heure durant, il devinait aisément que ses yeux rouges et son air amorphe ne trompaient personne. Il se contenta de rester évasif et hocha simplement la tête, lui signifiant ainsi qu'il ne souhaitait pas encore lui faire part de cet incident. L'un comme l'autre partageaient et respectaient leur volonté commune de ne pas aller trop vite alors qu'ils avaient pour la première fois l'occasion d'apprendre à se connaître. Le repas se termina dans un silence un peu embarrassé, mais rassurant. Entre ses parents qui se déchiraient et la reprise de son harcèlement qui s'ajoutaient à ses soucis quotidiens, Marco avait l'esprit plutôt troublé. Les réflexions qui s'en suivirent nourrirent la désagréable nébuleuse qui s'installait là-haut, lui causant une migraine douloureuse. Le week-end suivant, il accepta avec empressement de rejoindre Mikasa au dojo pour une séance d'aïkido qui lui permettrait de se vider la tête, ne serait-ce que pour quelques heures. La jeune fille choisit de se pencher sur le troisième principe fondamental : Sankyo. Celui-ci reposait sur une torsion du poignet permettant de contrôler l'épaule de son adversaire et de l'immobiliser. Malgré ses efforts, le garçon ne parvenait pas à se concentrer et son entraîneuse le lui signifia plusieurs fois. Après une énième remarque de sa part, Marco déclara définitivement forfait et se laissa glisser au sol. Quelques instants plus tard, Mikasa s'assit prêt de lui. — Bon, qu'est-ce qu'il se passe ? Tu es plus crispé que mon grand père le jour où il a vu Annie me pincer les fesses pour rigoler. L'anecdote eut pour mérite de faire éclore un sourire sur le visage du garçon. Seulement, celui-ci s'effaça bien vite. — Ma vie part dans tous les sens. — À cause de Jean ? — Oh, souffla-t-il. S'il n'y avait que lui... Il se mordit la lèvre inférieure, signe que ce sujet l'incommodait. — Tu n'as pas à m'en parler, lui assura Mikasa. Si tu veux, on peut faire quelques exercices de relaxation à la place. Je ne suis pas une experte en massage comme Jean, mais moi aussi je peux t'aider à te détendre. Marco se sentit rougir suite à ses paroles. Se redressant vivement, il lança un regard surpris à la jeune fille qui pris un malin plaisir à éclairer sa lanterne. — Le jour où il est venu, Armin et Eren sont ressortis tout émoustillés des vestiaires. Il m'a suffit de leur tirer les vers du nez. Votre relation ambiguë rend ces pauvres garçons très confus. Conscient qu'il ne pouvait rien rétorquer, le brun se passa nerveusement une main dans les cheveux. Si leurs deux amis réagissait ainsi par leur simple conduite en public, nul doute qu'ils auraient un arrêt cardiaque s'ils découvraient la partie cachée de l'iceberg. Se délectant de ses réactions plutôt rigolotes, Mikasa lui lança un clin d'œil complice. — Ça te tenterait, un peu de sophrologie ? proposa-t-elle finalement. J'ai accompagné le père d'Eren lors d'une formation. Le pauvre homme s'est endormi en moins de vingt minutes, j'ai dû me charger de prendre des notes à sa place. Intrigué, Marco accepta. Après tout, la pratique avait bonne réputation et ne pourrait que difficilement aggraver son état. Ravie de pouvoir mettre à profit de nouvelles connaissances, la jeune fille lui initia de s'installer confortablement. Il s'exécuta docilement, préférant s'allonger à nouveau sur le dos. — Maintenant, ferme les yeux. Je veux que tu te concentres sur ton corps, énonça Mikasa d'une voix calme. Penses à ses différentes parties : ton visage, ton torse, tes jambes, tes bras. Inspecte-le de fond en comble, du bout de ton nez à tes doigts, de ton nombril à tes orteils. Soucies-toi de l'espace que tu occupes, du sol que tu ressens sous son dos. Prends conscience de ton cœur qui bat, de tes poumons qui se remplissent d'air et se vident. Ton ventre se soulève lentement, sans hâte. On inspire, et on expire. La jeune fille guida sa respiration en lui imposant un rythme tranquille qui se découpait en périodes de quatre secondes. Marco suivait ses consignes à la lettre, mais elle sentait une certaine résistance de sa part. Elle en déduit aisément que sa simple présence l'empêchait probablement de se détendre : le garçon ne lui faisait pas suffisamment confiance pour baisser toutes les défenses qu'il maintenait érigées autour de lui. Loin de s'en offusquer, Mikasa songea à un moyen se faire un tant soit peu oublier. — Penses à un souvenir heureux, n'importe lequel. Il n'y a pas de petits bonheurs, il n'y a que la joie. Cela peut-être un geste, un mot ou même un symbole. Marco réfléchit quelques instants, se demandant quelle relique de sa mémoire pourrait satisfaire une telle exigence. Une image s'imposa spontanément à son esprit : un Soleil. S'il devait décrire le bonheur, ce serait certainement cet astre brillant, chaleureux et peut-être un peu trop brûlant pour le commun des mortels. — Souviens-toi de la sensation qui t'animait alors. En inspirant, tu laisses ce sentiment grandir en toi. En expirant, il se répand dans tout ton corps. La boule de feu naquit dans son cœur qui propulsa sa tiédeur dans ses artères à chaque battement. Elle se fit un chemin dans son corps, serpentant dans les plus petits vaisseaux sanguins qu'elle put dénicher. Marco imaginait son corps étinceler, entouré par des sillons de lumières qui éclairaient l'obscurité dans laquelle il se trouvait. Cette pensée réconfortante parvient à le faire sourire car, derrière le Soleil, il y avait Jean. Il se sentait un peu plus apaisé et, même si l'effet était minime, il s'en trouvait contenté. Mikasa lui rappela qu'à l'image de tous les autres sports, une répétition régulière de ces exercices entraînait des résultats plus frappants. Elle lui promis d'en intégrer davantage dans ses futures séances d'aïkido et l'encouragea à les pratiquer lui-même chez lui de temps en temps. Avant de regagner les vestiaires pour se changer, Marco la remercia sincèrement pour son aide. En sortant, il la trouva accoudée à l'encadrement de la porte d'entrée. — Il fait nuit noire et il pleut à torrents dehors, l'informa-t-elle à sa sortie. Je te déconseille vraiment de rentrer à vélo. En s'approchant, le garçon constata en grimaçant que le ciel n'était pas clément ce soir. Il n'avait pas pris de parapluie avec lui et son manteau ne l'empêchera pas de finir trempé s'il restait trop longtemps sous ce déluge. — Il y a un arrêt de bus pas très loin. Le trajet est plus rapide en vélo, mais je ne vais pas avoir le choix. Je dois bien avoir quelques pièces. Mikasa lui recommanda de rester prudent sur la route. Rassemblant son courage, il rabattit sa capuche sur ses cheveux et se décida enfin à quitter le dojo. Sans perdre de temps, il retira l'anti-vol de son vélo qu'il comptait bien ramener chez lui, peu rassuré à l'idée de le laisser dehors jusqu'au lendemain. Sitôt ceci fait, il marcha d'un bon pas en direction de l'arrêt le plus proche qui se trouvait à plusieurs centaines de mètres. Le prochain bus y passait à dix-huit heures précises, soit dans une quinzaines de minutes, et il n'avait aucune envie d'attendre le suivant dans le froid. Il traversa des rues désertes faiblement éclairées par des lampadaires à la lumière jaunie. Le bruit de la pluie martelant le bitume et s'écoulant dans les rues était agréable aux oreilles de Marco qui appréciait cette douce mélodie. En dépit de ses vêtements tout mouillés et de ses chaussures qui couinaient à chacun de ses pas, il se sentait plutôt bien. — Salut, Marco. Le garçon sursauta violemment. Il voulu se retourner pour voir d'où provenait la voix qui l'avait interpellé, mais on l'attrapa brusquement par le col. Sous la surprise, il lâcha son vélo qui retomba lourdement sur le trottoir humide. Marco grimaça lorsque sa colonne vertébrale heurta le mur contre lequel on l'avait poussé. La première chose qu'il vit en ouvrant ses yeux fut le sourire dérangé de son agresseur qui n'annonçait rien de bon. En laissant glisser son regard, il remarqua une fossette sur sa joue gauche qu'il ne connaissait que trop bien. Une fois de plus, son corps entier se figea. L'obscurité pris place tout autour de lui, dévorant les derniers rayons du Soleil qui brillaient encore un peu dans son cœur.


« La chose la plus apaisante en ce monde, c'est quand quelqu'un embrasse vos blessures en ne les voyant pas comme des catastrophes dans votre âme mais simplement comme des fissures dans lesquelles mettre son amour. »
— Emery Allen

> date : mi-janvier

Sous ses genoux, Marco pouvait sentir la dure surface du bitume sur lequel il se trouvait prostré. Les minuscules cailloux qui lui griffaient la peau à travers son pantalon avaient également laissé leur empreinte sur les paumes de ses mains meurtries. Son corps entier le faisait souffrir et il avait un horrible goût de fer dans sa bouche. À peine eut-il redressé la tête pour tenter d'apercevoir son agresseur que celui-ci lui asséna un nouveau coup de pied dans l'estomac. La respiration coupée, le garçon gémit de douleur et toussota avec peine. Un rire mauvais s'éleva au-dessus de lui et résonna dans la nuit tel un écho perpétuel. Il provoqua chez Marco un violent frisson qui se répandit jusqu'au bout de ses orteils recroquevillés. D'une poigne ferme, on lui agrippa ses cheveux qui furent tirés en l'air. Le brun ferma les yeux sous l'inconfort du geste qu'il ne pouvait qu'endurer, ses forces l'ayant depuis longtemps abandonné. Les traits d'Arashi se dessinèrent devant lui, sa fossette gauche bien visible en raison du rictus malsain qui déformait sa mâchoire. Marco cligna des yeux et quand il les ouvrit de nouveau, le japonais avait inexplicablement disparu. À la place, c'était son propre visage qui lui faisait face. Marco se réveilla brusquement dans un sursaut de terreur, les yeux grands écarquillés et la respiration saccadée. Il ne distingua rien d'autre que l'obscurité autour de lui, ce qui ne l'aida pas à oublier le cauchemar qu'il venait d'imaginer. Conscient que son cœur battait bien trop fort dans sa cage thoracique, il essaya de réguler ses inspirations. Le souvenir était parfaitement net dans son esprit et la peur pulsait encore dans ses veines. Dépliant son bras hors des couvertures, il attrapa son téléphone et découvrit qu'il avait encore quelques heures de sommeil devant lui. Il passa une main tremblante dans les mèches de cheveux humides qui collaient sur son front, ses tempes et sa nuque. Ses membres se cachèrent soigneusement sous les draps alors qu'il enfouissait son visage dans son oreiller. Marco ferma les yeux, espérant qu'il parviendrait à ignorer ce mauvais rêve pour se rendormir au plus vite. Malheureusement, il ne retomba pas dans les bras de Morphée qui lui refusa l’accès dans son jardin secret. Il se tourna et retourna dans son lit qu'il quitta au petit matin, les traits tirés par une nuit déplorable. Sitôt debout, il se rendit dans la salle de bain annexe pour s'asperger le visage d'eau froide. À défaut de pouvoir remédier à sa mine affreuse, le liquide glacé aida ses paupières à s'ouvrir. Son corps ne désirait rien d'autre qu'un peu de repos, mais son égoïste de cerveau ne daignait guère le lui accorder. Il s'essuya vigoureusement à l'aide d'une serviette, sachant pertinemment que cela ne suffirait pas à cacher sa fatigue au reste du monde. Il soupira bruyamment en songeant à la longue journée de cours qui l'attendait en ce début de semaine. Puisqu'il se trouvait contraint par la nécessité d'y faire face, Marco descendit dans la cuisine pour prendre un petit déjeuner qu'il eut du mal à avaler. Son père le rejoignit plus tard, alors qu'il s'employait à mastiquer une tranche de pain beurrée sans ressentir la moindre saveur. À l'instar de son fils, Gabriel donnait l'impression d'avoir vécu plusieurs vies en l'espace de quelques jours seulement. — T'as une sale tête, lança Marco sans réfléchir. — Merci, ironisa son paternel en souriant, toi aussi. Mauvaise nuit ? Le garçon haussa mollement les épaules dans un geste qui ressemblait à une sorte d'acquiescement, mais qui n'en était pas vraiment un. Il termina prestement sa tartine et quitta la table sous le regard navré de Gabriel qui ne pu que l'observer s'éloigner avec regret. Quand bien même il devinait aisément qu'un incident s'était récemment produit, il ne s'estimait pas suffisamment légitime pour exiger de Marco une explication quelconque. Le revirement de bord qu'il avait enclenché prendrait un certain temps avant de produire les effets qu'il attendait, il s'en trouvait bien conscient. Dans l'immédiat, il ne pouvait que s'en prendre à lui-même, à ses décisions passées et à leurs conséquences qu'il avait amplement méritées. Une vingtaine de minutes plus tard, Marco descendit d'un pas lourd les escaliers. Il enfila son épais manteau, laça ses chaussures et pris une grande inspiration avant d'ouvrir la porte derrière laquelle il disparu, affrontant sans ciller le vent glacial de janvier. À bien y penser, le froid qui piquait son nez fragile constituait certainement la moins désagréable des épreuves qu'il aurait à traverser aujourd'hui. Une fois arrivé face au portail sombre qui le séparait encore de l'enceinte de son lycée, Marco se demanda s'il n'allait pas faire machine arrière et rentrer chez lui en prétextant un rhume, une migraine ou n'importe quelle autre raison susceptible de justifier son absence. Sa bonne volonté mise à l'épreuve, il ne remarqua pas le garçon qui s'approchait furtivement et qui lui sauta dessus en guise de salutation matinale. Marco laissa échapper un juron étranglé quand Jean s'accrocha à son cou, manquant de les faire tomber tous les deux sur le sol humide. — Bonjour ! ria justement celui-ci dans son oreille. Malgré lui, Marco sentit ses lèvres s'étirer devant la bonne humeur de son ami. Déjà, le châtain l'entraînait à sa suite en direction de l'établissement scolaire, ce qui mit fin au dilemme qui lui rongeait pourtant l'esprit quelques secondes auparavant. Il le suivit sans broncher dans les escaliers qu'ils montèrent difficilement jusqu'au sixième étage où se déroulaient les cours d'histoire de ce cher Monsieur Shadis. Durant les premières minutes, Marco tenta de ce concentrer sur les explications de l'enseignant qui incarnait sa matière favorite. Seulement, la tension qu'il ressentait dans son front se transforma en un vilain mal de tête dont il ne parvint pas à se débarrasser. Ce fut frustré contre lui-même de n'avoir pas compris, ni même véritablement écouté, qu'il sortit de la salle une fois l'heure écoulée en lâchant un énième bâillement. — Eh, l'interpella Jean dans le couloir. Tout va bien ? — Je suis claqué, lui répondit son ami avec mollesse. J'ai mal dormi. Sans se presser, ils rejoignirent la salle de leur prochain cours au quatrième étage. Comme à leur habitude, ils s'installèrent dans les derniers rangs pour pouvoir assister passivement à la leçon. À peine fut-il assit que Marco bailla de nouveau, ses yeux chocolat se plissant sous l'effet de la fatigue. — Fait une sieste, lui proposa Jean. Ce n'est pas comme si ce cours de chinois allait soudainement devenir plus intéressant que celui de la semaine dernière. — Tu as raison. Le châtain fut un peu surprit de le voir céder aussi facilement, mais il n'allait certainement pas s'en plaindre. Marco posa son écharpe sur la table qu'il modela grossièrement pour former un coussin plus ou moins confortable sur lequel il posa sa tête brune. Ses paupières s'affaissèrent légèrement sans se fermer, comme s'il résistait encore au sommeil. Le remarquant, Jean baissa son visage à sa hauteur tout en glissant sa main gauche dans la sienne. — Dors. Je vais tout noter, promis. Marco lui sourit et ferma enfin les yeux, resserrant sa prise sur les doigts de son ami. Quelques minutes plus tard, sa poigne se relâcha petit à petit, signe qu'il s'était enfin endormi. Rassuré, Jean se concentra pour ne pas l'imiter en se laissant lui aussi sombrer dans une petite sieste régénératrice. De sa main droite, il griffonna les mots et morceaux de phrases que leur professeur inscrivait au tableau. Sous la table, la gauche ne quitta pas un seul instant sa partenaire qu'elle caressait parfois inconsciemment. Ce fut finalement la sonnerie stridente qui tira Marco de son demi-sommeil. Il étira ses membres engourdis sous le regard inquisiteur de Jean. — Tu devrais rentrer chez toi. Le brun grimaça, peu convaincu par cette idée qu'il jugeait excessive dans le cas présent. Cependant, son ami ne semblait pas être du même avis. Attrapant sa chaise, il la tourna pour que son détenteur se retrouve face à lui. — Je dirai à Monsieur Pixis que tu ne te sentais pas bien, il comprendra. Et Madame Bretzenska ne fait jamais l'appel, insista-t-il. Il vit Marco hésiter un instant, avant de pousser un soupir résigné. — Bon, d'accord. — Je peux venir ce soir, si tu veux, suggéra Jean. Mais le brun secoua négativement la tête en se relevant. — Inutile, je vais simplement dormir. En son for intérieur, le châtain songea que ce ne serait pourtant pas la première fois qu'ils dormiraient ensemble. Bien qu'un peu déçu, il ne s'entêta pas, conscient que son ami avait peut-être envie de se retrouver seul pour se reposer. Il le raccompagna jusqu'au portail sombre de leur lycée et l'observa s'éloigner, puis disparaître au coin de la rue. Tandis qu'il faisait volte-face, Jean s'efforça de chasser le mauvais pressentiment qui grandissait dans sa poitrine. Malheureusement, le lendemain matin, l'inquiétude de Jean ne fit que redoubler. En plus de paraître encore plus fatigué que la veille, Marco avait perdu des couleurs et il toussotait régulièrement. Il lui arrivait de fixer le vide pendant des moments d'absence dont il sortait en sursautant, ce qui eut le mérite de préoccuper ses amis. Tout au long de la journée, il eut droit à des coups d'œil perplexes qu'il ne remarqua même pas, trop soucieux de la migraine qui lui rongeait le crâne. Au détour d'un couloir, il manqua de bousculer Mikasa lors d'un énième instant d'inattention. — Eh bin, siffla-t-elle, te voilà plus blanc que le fantôme de ma grand-mère. J'en connais un qui a attrapé froid samedi dernier. À ses mots, Jean fronça les sourcils. Il posa immédiatement une main sur le front de Marco afin de constater la chaleur qui en émanait. — Merde, tu as de la fièvre. — Rien d'étonnant, grimaça Mikasa, il pleuvait à torrents. Même en prenant le bus, on ne pouvait que finir trempé. Soigne-toi correctement, enjoignit-elle à Marco, il ne faudrait pas que ton état s'aggrave bêtement. La jeune fille reprit le chemin de son prochain cours et disparut dans la masse des élèves. Tout en tirant son ami vers un coin plus tranquille, Jean réfléchit à ce qu'il convenait de faire. — Il ne nous reste qu'une heure de cours. Ensuite, poursuivit-il en pointant son front du doigt, on rentre pour soigner ceci. D'accord ? Comprenant l'inquiétude qui se lisait sur les traits de son ami, Marco acquiesça sans discuter. Il s'en voulait de lui causer quelque souci que ce fut, mais il avait bien du mal à se débarrasser de cette vilaine habitude. Grimaçant sous l'inconfort que lui procurait son corps malade, il laissa reposer sa tête contre l'épaule de Jean pour un court instant. Une fois de plus, le châtain dénicha ses doigts tachetés qu'il attrapa entre les siens, craignant un peu de le voir s'effondrer à tout moment. Il dut lutter contre l'envie furieuse de partir immédiatement pour mettre au lit son humain favori et s'assurer personnellement de son bon rétablissement. Au lieu de cela, il descendit tranquillement les escaliers à sa suite pour assister à un cours dont il se contrefichait au vu des circonstances. Ignorant royalement leur professeur, ses iris ambrés restèrent figés sur Marco qui somnolait à ses côtés. Sitôt qu'il leur fut donné la permission de quitter les lieux, Jean s'empressa de ranger ses affaires et d'ébouriffer les cheveux de son ami pour le réveiller. Celui-ci baillait encore lorsqu'il se fit entraîner dans les couloirs par le châtain qui lui tenait encore la main. Arrivé au dehors, il s'arrêta cependant dans son élan pour réajuster sa capuche qu'il enfonça sur sa tête brune. En dépit de la situation, Marco s'amusa de son comportement si protecteur et si sérieux, ce qui lui valut de se faire gentiment pincer le nez. Il laissa son ami le conduire chez lui, puis dans sa chambre où il se retrouva mis au lit en un claquement de doigts, ses draps soigneusement bordés. Jean allait et venait dans la pièce, rangeant ses affaires dans les tiroirs de son bureau et sortant tous les plaids qu'il pouvait trouver. Il s'agitait tellement autour de lui que Marco en eut presque le tournis et ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, le châtain avait disparu en coup de vent à l'étage inférieure duquel il revint rapidement, un verre remplit d'un liquide très douteux à la main. — Bois ça d'un coup. Et surtout, ne pose pas de questions. Marco analysa d'un œil suspicieux le contenu étrangement orangé qu'on voulait lui faire avaler. Priant pour que Jean ne soit pas en train de l'empoisonner, il obtempéra finalement et ingurgita le mélange sans prendre le risque de le respirer. Son visage se tordit aussitôt en une grimace de dégoût alors qu'il attrapa précipitamment le verre d'eau que son ami lui tendait. — Qu'est-ce que c'est ? — Du citron, de l'ail et du piment, révéla-t-il avec un sourire en coin. Tu risques de transpirer, ce qui va aider ton corps à rejeter plus vite les toxines. — Génial, marmonna le malade, peu ravi à la perspective de ressembler prochainement à une limace gluante et puante. Prisonnier des draps dans lesquels Jean l'avait soigneusement enroulé tel un rôti, il dut se contorsionner pour en sortir un bras. Non sans difficulté, il attrapa son ordinateur portable qui chargeait au sol sous le regard désapprobateur du châtain. — Il est dix-sept heures. Si je m'endors maintenant, prépare-toi à être réveillé aux aurores demain matin. Étudiant la question, son ami réalisa qu'il s'emportait peut être un peu trop vite. Marco tapota le matelas du plat de la main, l'invitant à venir s'asseoir à ses côtés. Jean s'exécuta de bonne grâce et glissa son bras derrière la nuque du brun pour qu'il puisse s'installer contre lui. Ils regardèrent quelques épisodes de leur série, une activité plutôt reposante à laquelle Jean ne pouvait guère s'opposer. Plus tard dans la soirée, ils descendirent manger seuls, Gabriel s'étant rendu à une réunion de dernière minute. Marco, qui découvrait les effets déplaisants de la drôle de potion qu'il avait avalé, insista pour prendre une bonne douche avant de se coucher. Une fois propre, il éteignit les lumières et il se faufila à tâtons sous la couette, rejoignant Jean qu'il s'y trouvait déjà. Celui-ci pris soin de réajuster les couvertures après son passage, remontant celles-ci jusqu'à son menton. Il posa ensuite une main sur son front pour en vérifier la chaleur qui restait relativement stable à son sens. — Et maintenant, décréta-t-il, on dort. Marco rit devant son air sérieux mais il ferma néanmoins les yeux, faisant ainsi preuve de sa bonne volonté. Fidèle à lui-même, Jean s'endormit en une petite quinzaine de minutes seulement. Malheureusement, le brun rencontra plus de difficultés dans sa quête de sommeil. Les paupières grandes ouvertes, il s'amusa à retracer les traits de son ami de ses doigts, ne craignant que peu de voir s'éveiller le gros dormeur qu'il était. Dans l'obscurité, alors qu'il ne discernait rien, il retraça les lignes de sa mâchoire, puis remonta jusqu'à sa joue, il effleura le bout de son nez, chatouilla ses sourcils et enroula ses mèches claires autour de son index. Marco avait le sentiment de se livrer à un acte interdit dont l'impudence le fit rougir. Les heures passèrent en silence et il finit par s'endormir, une main posée sur le cœur de Jean qui battait paisiblement.


L'aube était encore bien loin lorsque Marco s'éveilla de nouveau dans un sursaut, le corps tremblant et moite de sueur. Ses yeux grands ouverts contemplèrent l'obscurité opaque de sa chambre tandis qu'il efforçait de respirer calmement. Tâchant de rester le plus discret possible, il attrapa son téléphone et sortit maladroitement du lit pour se rendre dans la salle de bain grâce à la faible lueur de son écran. Il ferma soigneusement la porte avant d'y allumer l'ampoule suspendue au plafond qui lui agressa brusquement la rétine, mais qui eut au moins de mérite d'écarter la noirceur autour de lui. Ouvrant le robinet, il récolta dans ses mains en coupe de l'eau glacée dont il s'aspergea le visage afin de se défaire de cette sensation poisseuse qu'il ne supportait pas. Marco passa ses doigts mouillés dans les mèches brunes qui lui collaient au front pour les rabattre en arrière et s'accouda aux rebords du lavabo, analysant d'un œil las le reflet épuisé que lui renvoyait le miroir au mur. D'un pas lourd, il retourna se coucher sous les couvertures qu'il souleva doucement. Il s'immobilisa en sentant Jean bouger à ses côtés, puis une main se posa sur son front. — Pardon, je t'ai réveillé. Le châtain ne répondit pas, plus préoccupé par l'état de son ami que par son sommeil pourtant si précieux. — Ta fièvre a baissé. Il ébouriffa ses cheveux bruns et attira son visage au creux de son cou, posant son menton sur le haut de son crâne. — Rendors-toi, lui souffla-t-il d'une voix pâteuse. Cette fois-ci, Jean caressa sa tête jusqu'à ce qu'il sente le corps de Marco respirer régulièrement contre lui. Ensuite seulement, il s'autorisa à fermer les yeux pour poursuivre sa nuit. Au petit matin, il conseilla à son ami de prendre une journée de repos pour ne pas aggraver son état encore fragile. Évidement, têtu comme il était, celui-ci ne voulu rien entendre, affirmant qu'il avait surtout besoin de prendre l'air. Puisqu'il ne pouvait pas lui interdire de sortir en l'attachant à son lit, Jean n'eut pas vraiment son mot à dire. Il avait le sentiment que quelque chose lui échappait, bien que cette impression différait de celle qui l'habitait avant de découvrir les messages que son ami lui cachait quelques semaines plus tôt. En réalité, Marco souhaitait surtout se changer les idées et se rendre en cours s'avérait plus approprié à la poursuite de cet objectif que rester seul chez lui en proie à ses idées noires. À contre-cœur, le châtain ouvrit la porte d'entrée et lui emboîta le pas alors qu'il prenait d'un air faussement résigné le chemin de leur lycée. Tandis que les deux garçons déambulaient dans les couloirs de l'établissement scolaire, Jean se demandait comment il pourrait aborder le sujet qui lui préoccupait l'esprit. Pensif, il ne prêta pas attention à ce qui se passait devant lui et, par conséquent, il heurta le dos de Marco qui s'était soudainement arrêté. Constatant avec étonnement que le brun restait immobile, il s'écarta d'un pas pour regarder ce qui se passait par-dessus son épaule. Ses yeux se posèrent sur le responsable de son comportement et tous ses muscles se contractèrent sous l'effet de la fureur qui le traversait à chaque fois qu'il se trouvait face à lui. Un sourire hideux sur le visage, Arashi les observait avec arrogance depuis l'autre extrémité du couloir. Se refusant de passer un instant de plus en sa présence, Jean attrapa immédiatement la main de son ami qu'il entraîna loin de ce maniaque. Une fois tranquilles, il se tourna vers Marco, bien décidé à mettre au clair l'obscur doute qui se transformait en une grosse boule d'angoisse dans sa poitrine. — Il s'est passé quelque chose, pas vrai ? Jean comprit qu'il avait vu juste lorsque le brun détourna le regard sans lui répondre, les lèvres pincées par l'embarras. — Tu ne peux pas tout garder pour toi, insista-t-il d'un ton presque suppliant. Je croyais qu'on s'était entendu là-dessus. Il chercha à croiser les iris de Marco, mais celui-ci refusa de tomber dans les siens. — Il ne s'est rien passé, lâcha-t-il abruptement. — C'est ce que tu dis toujours. Sa remarque eut le don de contrarier son ami qui voulu s'éclipser de cet interrogatoire fortement déplaisant. Jean ne l'entendit pas de cette oreille et raffermit sa prise sur sa main pour l'empêcher de partir au milieu de cette discussion plus qu'importante. A sa grande surprise, Marco eut un mouvement de recul et se mis subitement en colère. — J'ai pas envie d'en parler, d'accord !? Le châtain se figea, interdit face au ton employé. Contrairement à lui, il était assez rare que Marco hausse ainsi la voix pour quelque raison que ce soit. Ce rejet le toucha plus qu'il ne voulu le laisser paraître, mais son ami pu apercevoir la peine mêlée à une forme de déception dans ses yeux ambre. Incapable de supporter plus longtemps les dégâts qu'il avait involontairement causé, il tourna les talons, laissant Jean seul avec sa douleur sourde. Alors qu'il le regardait s'en aller, le garçon éprouva un vif pincement au cœur dont les battements s'affolaient. Son dos trouva appui contre le mur qui l'aida à supporter le poids de son corps devenu soudainement si lourd. Jean demeura ainsi de longues minutes durant lesquelles il contempla le vide de ses yeux brillants tout en se demandant ce qu'il aurait dû dire ou ne pas dire pour éviter d'en arriver là. Quand il se résolut enfin à rejoindre la salle où son premier cours ne tarderait pas à commencer, le garçon craignit presque de ne pas y revoir son ami, ce dernier ayant la fâcheuse manie de se soustraire aux conflits, aussi futiles fussent-ils. Avec un certain soulagement, il constata que Marco se trouvait assoupi à sa place habituelle, la tête enfouie entre ses bras croisés. Monsieur Shadis entra à ce moment précis et le cours d'histoire ne tarda pas à commencer, Jean n'écoutant celui-ci que d'une oreille distraite. Il lança des coups d'œil vers le brun dont la jambe qui sursautait régulièrement en raison d'un tic nerveux lui signifia qu'il n'était aucunement endormi, mais le garçon ne se redressa pas d'un poil pour lui permettre d'établir un quelconque contact. Lors de la petite pause concédée par leur enseignant entre les deux heures de leçon, le châtain remarqua Bertholdt qui fronça les sourcils en désignant Marco du menton dans un geste interrogateur. Ne sachant que lui répondre, Jean eut une grimace bancale qui traduisit sa propre inquiétude. Le cours reprit de plus belle sans grand changement, si bien qu'il en vint à redouter que Marco soit véritablement fâché contre lui. Dix heures approchaient lorsque Monsieur Shadis clôtura la séance. Les élèves se levèrent progressivement dans un brouhaha ambiant afin d'aller profiter des quelques minutes qui les séparaient de leur prochain cours. Jean termina de ranger ses affaires tandis que son ami n'avait toujours pas esquissé le moindre geste. Il tendit sa main pour lui tapoter l'épaule, puis se ravisa au dernier moment au souvenir de ce qu'il s'était passé un peu plus tôt. — Marco ? Le cours est terminé. Le garçon redressa finalement la tête pour constater que la salle se trouvait presque vide. Avec une lenteur alarmante, il attrapa son sac qu'il n'avait même pas ouvert et entreprit de se mettre debout. Mais à la grande surprise de son ami, ses jambes flageolèrent et Jean se saisit aussitôt de son bras pour l'empêcher de tomber, quand bien même Marco parvint à se rattraper maladroitement au bord de la table. Le brun se laissa glisser en position accroupie, entraînant avec lui son ami qui affichait un air terriblement soucieux. Il venait de se rendre compte que Marco tremblait de tout son corps, ce qui expliquait son manque d'équilibre, puis il réalisa surtout que sa respiration s'emballait de plus en plus vite. Comme à chacune de ses crises, le garçon ne parvenait plus à contrôler ses propres réactions, ce qui le terrifiait au plus haut point. Il attrapa gauchement la manche de son ami qu'il serra à s'en faire blanchir les jointures, le sommant silencieusement de ne pas s'en aller. — Eh, l'interpella le châtain d'une voix douce, c'est rien. Je ne vais nulle part. Joignant le geste à la parole, il posa sa main sur celle qui froissait le tissu épais de son pull. De son côté, Marco s'efforçait de se calmer grâce à la force de sa seule volonté, mais l'opération s'avérait compromise. Jetant rapidement un coup circulaire autour de lui, Jean pris conscience que l'endroit n'était effectivement pas le mieux choisit pour gérer son angoisse : des élèves s'éternisaient encore dans la salle de classe et de nombreux éclats de voix leur parvenaient du couloir. Par conséquent, il écarta un peu les chaises près d'eux avant d'enjoindre le brun à s'asseoir franchement pour évacuer la tension dans ses jambes. En dépit des conseils qu'il lui formulait d'une voix aussi détachée que possible, l'état de son ami ne montrait pas le moindre signe d'amélioration. Au contraire, Marco s'agitait de plus en plus, son corps se balançant d'avant en arrière tandis qu'il avait également agrippé son pull de sa seconde main. Généralement, Jean préférait donner un peu d'espace à son ami pour que celui-ci se sente plus à même de respirer correctement. Mais dans ce cas de figure en particulier, le garçon se montrait réticent à le voir s'écarter et cherchait au contraire à multiplier ses points d'encrage. Après une rapide réflexion, le châtain décida de se décaler légèrement pour se retrouver à genoux et perpendiculairement à lui, sous le regard inquiet du brun. — Viens là, l'invita-t-il. Jean craignait encore un peu que Marco ne le repousse, ainsi fut-il soulagé quand il se laissa tomber contre son torse. Le châtain l'entoura de ses bras puis caressa ses flancs, son dos et sa nuque dans l'espoir d'arrêter les tressaillements incessants de son corps. Seulement, cela ne suffit pas à détendre son ami qui regardait fébrilement autour de lui, incapable de se dissocier de l'endroit dans lequel ils se trouvaient. Pour lui faire oublier que le monde s'agitait au méprit de leurs humeurs, Jean fit glisser sa main sur ses yeux, obligeant le brun à les fermer. — C'est juste toi et moi, lui murmura-t-il. Il n'y a personne d'autre. En y repensant à deux fois, il se demanda si c'était vraiment une bonne idée de le plonger ainsi dans l'obscurité la plus totale au risque de l'oppresser davantage. Il attendit la réaction de Marco qui ne prononça toujours pas le moindre mot, mais il remarqua avec étonnement que son corps tremblait moins contre le sien. Jean l'observa quelques instants et finit par comprendre que le brun avait habilement placé sa tête contre sa poitrine, de manière à ce que son oreille soit au plus près de son cœur. Les battements réguliers de ce dernier lui permettaient de reprendre le contrôle sur sa propre respiration, c'était là une habitude qu'il avait déjà prise des années auparavant. A son tour, le châtain ferma les yeux pour se concentrer sur son rythme cardiaque qu'il temporisa autant que possible, espérant aider Marco à en faire de même. Lorsqu'il rouvrit ses paupières, son regard croisa celui de Bertholdt à qui il fit silencieusement signe de s'approcher. Le grand brun, qui était en train de discuter avec Monsieur Shadis, s'exécuta de bonne grâce et se saisi du téléphone déverrouillé que Jean lui tendit. — Tu pourrais appeler ma mère ? lui demanda-t-il en chuchotant. Elle ne travaille pas aujourd’hui. Dis-lui de venir nous chercher. Le garçon acquiesça avec un sourire puis s'éloigna en tapotant sur le premier contact favori de sa liste. Il revint vers eux une seconde plus tard pour les informer à voix basse que Marie serait là d'une minute à l'autre. En effet, celle-ci arriva sur place à une vitesse effrayante et franchit le pas de la porte de son allure confiante d’ancienne élève. Elle s’arrêta un instant dans son élan afin de glisser quelques mots à Monsieur Shadis en faisant de grands gestes qui le firent rire. Jean n’entendit pas tout ce qu’elle racontait, mais il cru comprendre que sa mère avait légèrement froissé la secrétaire à l’accueil en forçant le passage, la bonne dame n’étant pas suffisamment réactive à son goût. Une fois qu’elle en eut finit avec leur professeur, Marie s’approcha des deux garçons pour analyser la situation de ses propres yeux. Selon les dires de leur ami qu’elle avait eu au téléphone, Marco n’allait pas très bien depuis le début de cette semaine. Elle s’accroupit pour se trouver à leur niveau et ébouriffa les cheveux de son fils avant de s’adresser au brun. — Coucou Marco, c’est moi. Jean retira la main posée sur ses yeux, ce qui permis au brun d’ouvrir ses paupières pour regarder le visage de Marie qui lui souriait. Cette dernière posa une main experte sur son front qui brûlait de nouveau. — C’est une sacrée fièvre que tu as là, commenta-t-elle en caressant affectueusement ses cheveux. Venez, je vous ramène à la maison. Jean poussa un soupir de soulagement. Il aida Marco à se relever sur ses jambes engourdies et, sans perdre de temps, ils sortirent de cette salle de classe dont l’air n’avait jamais été aussi lourd. En traversant le couloir, le châtain remarqua que Monsieur Shadis se trouvait encore là. L’enseignant les accompagna jusqu’à l’entrée des professeurs, la grille n’étant ouverte qu’aux interclasses. Il leur évita ainsi bien des soucis avec la secrétaire visiblement remontée qui leur ouvrit néanmoins la porte, non sans afficher un mépris plus qu’évident dont ils se désintéressèrent complètement. Jean pris soin de remercier leur professeur favori et nota dans un coin de sa tête qu’il enverrai un message à Bertholdt plus tard pour en faire de même à son égard. La dette qu’il avait l’impression de contracter auprès de lui serait bien difficile à rembourser au vu de tout ce qu’il avait déjà fait pour eux. Après un rapide trajet en voiture, Marie et ces deux garçons furent de retour chez les Kirschtein. Cette fois-ci, on installa soigneusement le malade sur le canapé du salon en lui interdisant formellement d'en sortir de sitôt. Pour lutter contre la fièvre, Marie lui conseilla avant tout de se reposer pendant quelques jours, de s'hydrater régulièrement et de manger des plats chauds. Elle ne lui préconisa de prendre des médicaments qu'au cas où sa température ne viendrait pas à baisser d'ici le lendemain, donnant ainsi une chance à son corps de se soigner de lui-même. La journée n'étant qu'à peine entamée, tous les trois décidèrent de se serrer sur le petit canapé et de regarder un film avant de manger. Toute contente, Marie pris place au milieu, accueillant la tête de Marco sur ses cuisses et celle de Jean sur son épaule. Au bout d'une heure passée devant Zodiac, les paupières du brun se fermèrent et il s'endormit. Quand vint le générique de fin, il dormait encore paisiblement et personne n'osa bouger, de peur de le réveiller. Le châtain, qui caressait machinalement ses cheveux, tourna alors un visage sérieux vers sa mère. — Un jour, on aura vraiment besoin de toi. Ses mots sonnaient comme une promesse qui intrigua Marie autant qu'elle l'inquiéta. Jean se repositionna sur son épaule et elle embrassa sa tempe avant de couver du regard les deux garçons qu'elle aimait tant.


Un rayon de soleil perça à travers les lattes du volet, venant chatouiller le visage de Jean qui grogna de mécontentement. Encore à moitié endormi, il tendit le bras à la recherche du corps chaud contre lequel il s'était douillettement installé cette nuit, mais ses doigts n'agrippèrent que des draps froids. Un peu déçu de se retrouver tout seul, le garçon se redressa en position assise et étira ses membres amorphes. Il avait eu un sommeil plutôt agité, se réveillant plusieurs fois pour s'assurer que Marco dormait paisiblement à ses côtés avant se refermer les yeux, soulagé de constater que c'était bien le cas. Jean attrapa un bas de jogging qui traînait quelque part au fond de son lit et sortit de sa chambre pour partir à la recherche de son meilleur ami. En descendant les escaliers, le bruit de l'eau qu'on laissait couler lui parvint depuis la salle de bain. Il s'approcha en traînant des pieds et, l'air de rien, ouvrit la porte. Marco fit volte-face en le voyant entrer, ses bras immobilisés au-dessus de sa tête alors qu'il se séchait les cheveux avec une serviette. Pas le moins du monde embêté, Jean s'adossa à l'encadrement, plissant les yeux sous la vive lumière mêlée au nuage de vapeur qui planait dans la pièce. Les joues rouges, le brun attendit qu'il prenne la parole pour expliquer la raison de cette intrusion incongrue. Puisque rien ne venait, il se racla la gorge avec embarras. — Si tu cherches ta mère, elle est partie faire des courses. — C'est toi que je cherchais. Marco eut un sourire perplexe, l'encourageant à développer un peu plus sa pensée. — Il faut qu'on parle, précisa Jean d'un air entendu. Le sourire du garçon se crispa tandis qu'il laissait retomber ses bras le long de son corps. Il ferma les yeux un instant et soupira, puis il acquiesça néanmoins de la tête. Du coin de l'œil, il observa Jean qui ne bougeait pas d'un poil. — Hum, hésita Marco, maintenant ? Je peux m'habiller, avant ? Le châtain fronça les sourcils, comme en proie à une intense réflexion. Il frotta ses yeux encore endormis et, se forçant à les garder grands ouverts, il les fit glisser sur le corps de son ami. Un éclair de lucidité le frappa alors qu'il réalisait soudainement que Marco se trouvait en sous-vêtements devant lui. Il sentit son visage chauffer et se gifla mentalement de ne pas avoir ne serait-ce que songé à toquer avant d'entrer éhontément comme il l'avait fait. Balbutiant des excuses confuses, il sortit finalement de la salle de bain après s'être cogné à la porte au cours du processus. Tandis qu'il attendait son ami sur le canapé, Jean se maudit d'être si troublé par la vision de sa peau nue qu'il avait pourtant eu l'occasion de contempler à de nombreuses reprises. Malgré ses efforts, il ne parvint pas à chasser de son esprit les sillons tracées par les gouttes d'eau sur sa peau tachetée. Lorsque Marco le rejoignit, ils avaient tous les deux les joues encore roses. La curieuse tension qui s'était installée entre eux retomba bien vite alors que le sujet de leur conversation leur revenait en tête. Avec un manque évident d'assurance, le brun s'assit en face de son ami et attrapa un coussin qu'il serra au creux de ses bras. Après avoir pris une grande inspiration, il expliqua enfin à Jean ce qu'il n'avait pas osé lui avouer plus tôt. — Je suis allé au dojo samedi soir. Il pleuvait, alors je comptais prendre le prochain bus. À mi-chemin, je suis tombé sur Arashi. Enfin, rectifia-t-il, c'est plutôt lui qui m'est tombé dessus. Il était là, planqué dans le noir, comme s'il m'attendait. C'était probablement le cas. Marco chercha ses mots, hésitant quant à la manière de formuler ces souvenirs qui le terrifiaient tant. Il ferma les yeux et se remémora le bruit du déluge, l'odeur du bitume mouillé et l'obscurité qui l'étouffait. Les traits d'Arashi se dessinèrent dans son esprit, son rire résonnant contre les parois de son crâne.

> date : cinq jours plus tôt

Quand bien même Marco aurait voulu ignorer celui qui se présentait face à lui, il n'en eut pas l'opportunité. Son dos rencontra violemment le mur contre lequel il avait aussitôt été jeté, mais il eut le réflexe de baisser la tête pour s'éviter une vilaine commotion cérébrale dont il se passerait volontiers. — Je t'ai manqué ? susurra Arashi. Les yeux à demi-ouverts, Marco tenta de déchiffrer son visage à travers les gouttes d'eau qui tombaient par milliards sur leurs épaules. L'autre était si proche qu'il pouvait presque sentir son souffle s'échouer sur sa peau et cette simple sensation lui donna des hauts-de-cœur. — Ça devient de plus en plus difficile de t'approcher, maugréa le japonais. Ton chien de garde est fidèle au poste, je dois lui reconnaître cette qualité. Tu l'as bien dressé celui-là, on peut voir sa queue s'agiter dès qu'il te voit. Ça me donne envie de gerber. Le brun eut envie de répliquer qu'il n'était pas le seul. Qu'Arashi mentionne ainsi Jean prouvait bien qu'il l'observait constamment, à l'affût du moment où le châtain s'éclipserait. Marco se sentit frissonner à cette idée, profondément dégoûté de se sentir pisté comme une proie, un butin qu'on cherche à revendiquer. L'entendre parler de son ami ainsi n'arrangeait rien à la colère sourde qu'il sentait monter en lui et qui menaçait d'exploser. — Ne me regarde pas comme ça, ricana Arashi face à ses yeux sombres, tu vas me faire rougir. — Lâche-moi, articula-t-il comme unique réponse. Cela ne plut pas à son agresseur qui resserra sa prise sur son col, faisait grimacer Marco. — Je te trouve beaucoup moins discipliné qu'avant. C'est ce chien qui t'as appris à montrer les crocs ? — Il t'as vraiment laissé une sacrée impression, railla le brun avec un sourire satisfait, pas vrai ? On se souviendra longtemps de la sale raclée que tu t'es pris ce jour-là. Cette fois-ci, Arashi le plaqua à nouveau contre le mur qui laisserait à coups sûrs des marques violacées sur son corps, celles-là même dont il s'était trop souvent retrouvé couvert. Le garçon lui lança un regard noir, la mâchoire serré face à son insolence. — Fais attention à ce que tu dis. Je n'ai pas peur de ton copain. Je devrais peut-être lui casser les jambes pour qu'il arrête de tourner autour de ce qui m'appartient, chuchota-t-il avec sérieux. Un intense frisson parcourra le corps de Marco suite à cette menace explicite. Comme si ce n'était pas suffisant, il sentit une main se poser sur sa cuisse, illustrant les propos terrifiants qu'il déclarait avec tant de légèreté. Le brun prit brusquement conscience de cette proximité écœurante qui le dérangeait fortement à chaque fois qu'Arashi parvenait à mettre la main sur lui. Son sang ne fit qu'un tour. Comptant avant tout sur l'effet de surprise, il lui lança son pied dans un genou pour le déséquilibrer. Il attrapa aussitôt l'un de ses bras et le repoussa vivement de lui, peu mécontent de pouvoir enfin respirer à pleins poumons l'air qui l'entourait. D'un mouvement plutôt habile du poignet, il l'entraîna en avant puis agrippa son épaule pour le faire basculer au sol, un bras coincé dans son dos. C'était là une clé de bras pas trop mal exécutée qui lui aurait valu un hochement de tête satisfait de la part de Mikasa. — Ah, voyez-vous ça ! s'amusa Arashi. On dirait que tu as appris quelques trucs en mon absence. C'est à cause de moi ? J'en suis très flatté. Quand bien même il se trouvait dans une telle posture, allongé contre le bitume trempé, le japonais ne se laissait pas démonter. Son sourire semblait plus grand que jamais, dévoilant cette fossette que Marco haïssait tant. Le garçon se demanda un instant ce qu'il allait pouvoir faire, maintenant que son agresseur se trouvait prisonnier de sa prise. — Tu peux serrer plus fort, tu sais. J'aime quand ça fait mal. Le brun eut un mouvement de recul dont il rit allègrement, provoquant un écho horriblement désagréable dans le silence de la nuit. À cet instant, Marco réalisa véritablement qu'Arashi était complètement fou et affreusement dangereux. Il ne s'agissait plus d'une simple querelle derrière l'école primaire, ce garçon n'hésiterait pas à le détruire pour de bon, quelles que soient ses abstruses intentions. Pour la première fois de sa vie, Marco eut tellement peur qu'il sentit son angoisse se transformer en une immense fureur. Il jaugea le japonais du regard et, l'espace d'un instant, il voulu lui rendre chaque coup qu'il avait pu lui donner. Son bourreau était à sa merci et il ressentait l'envie fulgurante d'effacer son existence misérable de la surface de la Terre car c'était là ce qu'il méritait. Il tordit davantage le bras qu'il maintenait, songeant aux milles et une façons dont il pourrait le briser en quelques secondes seulement. Quand il prit conscience des pensées qui traversaient son esprit, Marco se figea. Il relâcha tout à coup Arashi et s'éloigna de lui, les jambes flageolantes, une main plaquée sur sa bouche. Il récupéra son vélo sur le sol mouillé et, en dépit de la pluie qui n'en finissait plus de tomber, il l'enfourcha pour mettre le plus de distance possible entre cette rue et lui. Dans son dos, le fou rire d'un dément s'éleva dans la nuit. — J'ai pédalé au hasard dans la ville, sans regarder où j'allais. Le temps de me calmer, j'étais déjà trempé jusqu'aux os, alors je suis rentré à pieds. Entre cette balade sous un ciel pluvieux et l'angoisse qu'avait provoquée sa rencontre avec Arashi, l'origine de sa fièvre ne laissait plus de doute possible. De nouveau silencieux, Marco se triturait nerveusement les doigts, inquiet de la réaction qu'aurait son ami. Jean s'approcha de lui et se saisi de ses mains qu'il caressa doucement. — Ce que je ne comprend pas, expliqua-t-il, c'est pourquoi tu ne m'en as pas parlé tout de suite. Un mot de ta part et je serais venu, tu le sais. — J'avais honte, avoua Marco d'une voix brisée. J'ai eu envie de lui faire du mal, beaucoup de mal. Pendant un instant, je me suis demandé si ça me plairait de lui briser les côtes. Je voulais qu'il souffre. Ce n'est pas normal de penser ce genre de choses. Je suis un monstre. Le châtain ne le laissa pas prononcer de telles bêtises plus longtemps. Il leva une main qu'il posa sur sa joue et se dépêcha de rétablir la vérité. — Tu n'as rien à te reprocher, lui affirma-t-il. Marco, regarde-moi. Le monstre, c'est lui. Quoi que tu aies pu penser, je t'assure qu'il le méritait entièrement. N'importe qui en aurait fait autant, cela ne fait pas de toi quelqu'un de mauvais. À ta place, je n'aurais probablement pas réussi à me retenir comme tu l'as fait, avoua-t-il. Rassuré par ses paroles, le brun lui offrit un sourire qui disparu bien vite. En l'observant bien, Jean se demanda d'où lui venait cette expression étrange, presque dégoûtée, qu'il arborait depuis le début de leur conversation. — Il y a autre chose dont tu voudrais me parler ? — C'est juste que... Je suis presque sûr qu'il... Enfin, bégaya-t-il, tu vois. Je crois qu'il aimait ça. Le visage de son ami se crispa alors qu'il imaginait très bien Arashi être capable d'une telle hérésie. Cette simple idée le répugna au plus haut point. La haine qu'il nourrissait à l'égard du japonais ne faisait que grandir de jour en jour et il se demandait si elle n'allait pas tarder à lui exploser à la figure. Car une chose était sûre : il ne lui pardonnerait jamais la peine, la terreur et l'angoisse dont il se présentait comme le seul responsable. En dépit des sombres envies qui alimentaient ses désirs de vengeance les plus extrêmes, Jean se força à rester de marbre. Se débarrassant du coussin que Marco tenait jusqu'alors enfermé dans ses bras, il attira le garçon dans les siens. Le brun se retrouva assit sur ses cuisses, les roues un peu rosies par cette position et par les mains de Jean qui se glissaient sous son pull. L'habit lui fut finalement retiré avec délicatesse, dévoilant sa peau tachetée qui frissonna d'être ainsi mise à nue. Du bout des doigts, Jean parcouru toute la longueur de son dos et Marco grimaçait lorsqu'il effleurait des bleus un peu violets qui ne tarderaient pas à s'estomper. Le châtain regrettait de ne pas avoir remarqué ces taches colorées plus tôt comme il s'en voulait de ne pas avoir aveuglement suivit son instinct qui lui dictait que quelque chose se tramait. Parfois, il haïssait le monde qui ne lui permettait pas de protéger Marco en permanence. Ce dernier devina à sa mine contrite qu'il s'en voulait encore pour des choses qu'il ne pouvait pas contrôler. — Je suis désolé de t'avoir crié dessus, hier, s'excusa-t-il, espérant lui faire comprendre qu'il avait lui aussi ses torts. Ce n'était pas contre toi. J'avais peur de t'en parler. — C'est rien. Je ne suis pas très habitué à te voir t'énerver, lança-t-il sur le ton de la plaisanterie. Le brun, qui se sentait encore coupable de la douleur qu'il avait pu lire dans son regard, eut un sourire embarrassé. S'il n'avait rien osé dire à Jean, s'était surtout parce qu'il craignait son jugement, quand bien même celui-ci ne l'avait jamais jugé. Plus que tout au monde, il redoutait le jour où son ami viendrait à s'éloigner de lui et il ne supporterait pas d'en être la cause. Le châtain, qui connaissait un peu trop bien Marco, surprit sans difficulté les maudites pensées qui le tourmentaient trop. Il fit remonter ses doigts le long de ses flancs et toucha le bijou doré qui reposait sur sa poitrine, à peine conscient de l'emprise qu'exerçait cette vision sur lui. — Arrête. Je ne pourrais jamais te laisser, lui assura-t-il dans un murmure. Je t'aime beaucoup trop pour cela. Il attira le brun d'une main sur sa nuque et effleura la chaîne du collier de ses lèvres, le faisant frissonner par ce geste si doux. Ses mains retournèrent caresser son dos et Marco se refusa d’accorder trop d’importance aux mots qu’il venait de prononcer. Il ferma simplement les yeux, priant pour que ce moment dure toujours.


« Que vais-je faire de ce qu'on a faire de moi ? »
— Jean Paul Sartre

> date : fin janvier

Tous deux assis sur le lit du châtain, Marco et Jean regardaient avec une grande attention l'ordinateur portable posé sur les genoux de ce dernier. Le site officiel de l'administration française s'affichait sur l'écran. Celui-ci permettait à tous les individus de connaître leurs obligations, d'exercer leurs droits et de mener à bien leurs démarches administratives. Les garçons avaient très vite trouvé la page consacrée au harcèlement et aux violences scolaires qui les intéressait plus particulièrement. Jean faisait défiler les onglets au fur et à mesure de leur lecture, prenant garde à bien comprendre chaque explication à leur disposition. De son côté, Marco jouait nerveusement avec les phalanges de ses doigts. La simple mention de la notion de harcèlement scolaire le mettait terriblement mal à l'aise : il n'avait jamais apprécié ce terme impopulaire, presque tabou, dont la consonance ne semblait guère rendre compte de sa propre réalité. — Si je comprend bien, résuma Jean, on peut prévenir le proviseur, mais il ne pourra prendre que des sanctions éducatives. — Tu penses qu'il faut franchement aller porter plainte ? — Je pense surtout que cela dépasse les compétences de ce vieux Fritz, marmonna le garçon. Ce n'est certainement pas lui qui va miraculeusement remettre Arashi dans le droit chemin. Il paraissait plus qu'évident que Marco ne pourrait pas remédier à la situation seul, par la simple force de sa volonté. Il avait suffisamment ignoré Arashi, espérant qu'il se lasserait de ce jeu malsain, mais le japonais ne semblait pas prêt à lâcher prise. S'il voulait véritablement agir, Marco devrait au moins signaler sa situation au chef d'établissement qui prendrait les mesures qu'il estimerait nécessaires. Pour Marco, cela représentait déjà un gros effort que de quémander un rendez-vous pour exposer son problème à un homme qu'il connaissait à peine. Jusqu'alors, il n'avait pu se dévoiler entièrement qu'à une seule personne, des mois après qu'elle l'ait surprit en présence de ses agresseurs. Celle-ci se trouvait justement à ses côtés et le brun se fit l'amère réflexion qu'il lui avait caché bien des choses au cours de ces dernières semaines. Serait-il seulement capable de mener à bien quelle que démarche que ce soit ? — Je ne sais pas trop, soupira Marco. Une plainte, ça signifie une enquête, un procès... Dans le pire des cas, elle pourrait même être classée sans suite. — Peut-être, peut-être pas. Si tout se passe bien, Arashi serait exposé à de vraies sanctions pénales. On ne peut que spéculer sur le futur. Décidant de s'arrêter là pour aujourd'hui, Jean referma l'ordinateur portable qu'il déposa au sol. Il se replaça contre les coussins et laissa tomber sa tête qui s'appuya contre l'épaule de son ami. — Ce que je vais te dire ne va pas te plaire, mais tu ne voudrais pas mettre quelqu'un au courant ? Un adulte, j’entends. — Que je le veuille ou non n'a plus tant d'importance, réalisa difficilement Marco. Je crois que j'y serais bientôt obligé. — Je ne sais pas vraiment où vous en êtes avec ton père, mais ce ne serait pas une mauvaise idée d'en parler à ma mère. Le brun se mordit l'intérieur de la joue, indécis. S'il devait nécessairement informer un tiers de sa situation, Marie était indéniablement la première personne qui lui viendrait à l'esprit. — Tu penses qu'elle se doute de quelque chose ? — Je pense qu'elle n'a jamais cru à cette histoire d'escaliers, le jour où je t'ai ramené à la maison, avoua Jean. C'était un peu tiré par les cheveux. Si elle n'en a pas tiré des conclusions, elle a certainement quelques hypothèses. Son ami resta silencieux, frottant inconsciemment l'une de ses paumes contre son pouce. Remarquant cette mauvaise habitude du coin de l'œil, le châtain se saisit de ses mains pour l'empêcher de se faire mal. — Dis, Marco, se risqua-t-il enfin. Tu les as lu, les messages d'Arashi ? Le garçon grimaça en songeant à ces mots qu'il recevait toujours de temps à autre et qui venaient remplir sa boite à chaussures. — Au début, oui. Puis j'ai compris que ce n'était pas une bonne idée. Jean joua un instant avec ses doigts qu'il caressait doucement et Marco le sentit hésiter. Avant même qu'il n'ouvre la bouche, le brun lui coupa l'herbe sous le pied. — Non. — Je n'ai rien dit, s'étonna le châtain. — Tu penses trop fort. Son ami soupira, mais Marco était certain de faire le bon choix. Il comprenait assez facilement que Jean aurait voulu découvrir le contenu de ces messages qui l'inquiétaient beaucoup, ne serait-ce que pour en constater la gravité. Néanmoins, alimenter ainsi la haine qu'il ressentait à l'égard d'Arashi ne pourrait lui être bénéfique d'aucune manière. De plus, Marco ne pouvait qu'imaginer les atrocités qui s'y trouvaient écrites ou dessinées, lui-même n'ayant finalement pris connaissance que d'une petite part du butin qu'il avait récolté. Parfois, il était préférable que certaines choses demeurent un peu obscures, comme cette boite qui prenait la poussière sous son lit. — Je n'ai pas envie que tu me voies à travers ses yeux, souffla-t-il. À ces mots, Jean releva légèrement la tête pour poser son front contre la tempe de son ami. Même s'il s'en rongeait les doigts, il respecterait la décision qu'il avait plus que raisonnablement formulée. — C'est d'accord pour Marie, déclara soudain Marco. Je lui parlerai bientôt. Surpris, le châtain se redressa pour le regarder de ses yeux grands ouverts. Il n'ignorait pas la difficulté qu'avait dû surmonter son ami pour lui faire une telle promesse et le voir devancer ses propres peurs le remplissait de fierté. Il lui rendit un sourire heureux, très soulagé de voir que les choses avançaient enfin à leur rythme. Le temps se montrait encore un peu clément avec eux et Jean ne voulait surtout pas brusquer Marco qui se sentait plus confiant lorsqu'il contrôlait lui-même le cours des évènements. Le châtain pria silencieusement le monde de rester patient avec eux, mais il ne fut pas certain d'avoir été entendu. Un peu plus tard dans la matinée, les deux garçons prirent le chemin de leur lycée. Ils rejoignirent leur classe de mathématiques où un nouveau cours peu passionnant d'enseignement scientifique les attendait. L'effet fut presque immédiat : en moins de dix minutes, la plupart des élèves baillaient aux corneilles et Jean dormait déjà profondément sur sa table. La voix soporifique de la professeure n'arrangeait rien à la facilité de ses leçons que personne ne prenait au sérieux. En dépit de leurs options littéraires, la plupart de leurs camarades savaient encore comment lire des pourcentages... Quand la sonnerie marqua enfin la fin du cours, quelques uns se réveillèrent difficilement tandis que les autres étiraient leurs corps fatigués. Ce ne fut pas le cas de Jean qui, fidèle à lui-même, sommeillait toujours aussi paisiblement, pas le moins du monde dérangé par le remue-ménage ambiant. Occupé à contempler les traits endormis de son ami, le brun ne retint pas un sourire face à son étonnante imperturbabilité. Ils avaient une courte pause devant eux avant que leur prochain professeur n'arrive, Marco se leva donc afin de se rendre aux toilettes qui se trouvaient au milieu de chaque couloir. L'esprit encore embrumé par l'heure qui venait de s'écouler, il entra dans une cabine, fit son affaire et en ressorti pour se laver les mains. Au moment où il jeta l'essuie-tout dans la corbeille prévue à cet effet, un élève pénétra à son tour dans les toilettes. Mais plutôt que de se rendre lui aussi dans une cabine, il s'immobilisa au milieu de la pièce, ce qui interpella Marco. Ce dernier redressa la tête pour comprendre ce que ce curieux personnage venait faire dans cet endroit s'il ne comptait pas en utiliser les sanitaires. Le brun perdit bien vite des couleurs lorsqu'il réalisa l'identité de celui qui se trouvait à ses côtés et qui l'observait avec son éternel rictus au lèvres. Aussi vain que cela pusse être, Marco insulta mentalement le Ciel, la Terre, les Dieux et le Monde entier de s'acharner ainsi sur lui en plaçant sans arrêt Arashi sur son chemin. Leurs rencontres fortuites commençaient sérieusement à lui taper sur les nerfs. Était-il seulement possible que le hasard soit si peu clément à son égard ? Marco en venait à se demander si l'autre n'avait pas appris par cœur son emploi du temps et ses moindres habitudes pour qu'il ait la malchance de le croiser si souvent. — Bonjour, Marco ! lança Arashi avec un grand sourire. Ça me fait plaisir de te revoir. Le brun l'ignora royalement, se demandant comment il allait se sortir de ce pétrin. Du coin de l'œil, il zieuta la porte restée entrouverte qui menait au couloir. Dehors, des élèves traînaient probablement pendant l'interclasse, ce qui lui garantissait au moins d'être vu par quelqu'un. S'il parvenait à sortir, il y avait donc fort à parier que le japonais ne le suivrait pas, trop contrarié par l'idée que son divertissement favori ne soit interrompu par un tiers. Tentant le tout pour le tout, Marco marcha vers la porte d'un pas qu'il espérait assuré en contournant Arashi qui se trouvait justement planté devant lui. Malheureusement, le scénario le plus prévisible s'enclencha : l'autre garçon, qui n'appréciait guère qu'on se désintéresse de lui, fit également un pas en arrière de manière à lui bloquer pour de bon la sortie. Le brun le vit s'approcher et appuyer fortement sa main contre sa poitrine, le faisait ainsi reculer contre une paroi située entre deux cabines. — Où tu vas comme ça ? En réponse à cette question terriblement bête, il ne reçu qu'un regard noir de ressentiment. Loin d'être contrarié par cette réaction, Arashi sembla apprécier au plus haut point l'aversion qu'il inspirait chez sa victime préférée. Son sourire s'étira tandis qu'il se penchait pour lui murmurer quelques mots à l'oreille. — T'as envie de me frapper, pas vrai ? Vas-y, fais-toi plaisir. Interloqué, Marco le regarda sans vraiment comprendre ce qu'il entendait par là. Lors de leur dernière rencontre, il avait déjà été surpris par le comportement effronté du japonais qui était définitivement devenu encore plus bizarre qu'avant. Arashi cherchait toujours à le pousser dans ses derniers retranchements pour le faire craquer comme il y parvenait déjà si bien, des années plus tôt. Seulement, ses objectifs paraissaient avoir quelque peu dévié avec le temps. Marco avait d'abord songé à une simple impression de sa part, mais il était évident que l'autre s'évertuait à alimenter la flamme de la colère qui grondait en lui tout en sachant qu'à terme, elle viendrait le dévorer corps et âme. Lassé par son opposition passive, Arashi lui asséna sèchement une claque. Bien que peu puissante, celle-ci fit légèrement rougir la joue de Marco qui savait pertinemment que ce n'était là que le début de la tempête qui allait certainement s'abattre sur lui. — Eh bien. Où est passée ton ardeur de la dernière fois ? s'amusa le japonais. L'expression que tu avais était vraiment trop drôle. Et j'ai très envie de la revoir. Tu ne vas quand même pas me refuser ce plaisir, si ? Face à son silence, Arashi commença à s'énerver franchement. Il agrippa fermement son épaule, s'assurant de le garder bien droit contre le mur, et ne tarda pas à lui envoyer son poing en plein dans l'estomac. Le brun grimaça en encaissant le coup, un haut-le-cœur au bord des lèvres. Son bourreau n'était visiblement pas le moins du monde rouillé et il se fit la réflexion qu'il avait dû s'entraîner sur bien d'autres victimes au fil des années. Le premier bleu qui ne tarderait pas à se dessiner sur son ventre ne resta pas orphelin très longtemps. Arashi le saisit une nouvelle fois par le col afin de le tirer vers le haut à la force de sa poigne, forçant Marco à adopter une position fort inconfortable. En dépit de ces intimidations, le brun ne réagit toujours pas comme escompté, se contentant de le regarder avec ses sourcils froncés. Le japonais s'écarta brusquement du mur, l'entraînant naturellement avec lui pour ensuite le relâcher de l'autre côté de la pièce. Marco chancela un instant sur ses jambes, mais il réussit à rester debout pour lui faire face et récolta en prime une nouvelle claque. Arashi s'immobilisa, attendant une réaction quelconque de sa part qui ne vint jamais. — Pourquoi lutter ? s'exclama-t-il. Je suis sûr que tu te sentiras mieux après. Si la situation n'était pas aussi dramatique, le brun aurait pu qualifier la présente scène de parfaitement ridicule. Plus rien n'avait de sens à ses yeux, à commencer par ce zigoto qui s'agitait dans l'espoir tordu et malsain d'être frappé à son tour. Que recherchait vraiment Arashi en le provoquant de la sorte ? Marco n'en savait foutrement rien et il n'était pas certain de vouloir découvrir les sombres désirs qui se noyaient dans l'océan âpre de son esprit dérangé. L'envie de lui refaire le faciès le démangeait toujours autant, mais l'idée même de ravir l'autre en cédant à cette pulsion le dégoûtait suffisamment pour qu'il se refuse d'agir en ce sens. Il contint donc la colère qui l'agitait, celle-là même qu'Arashi brûlait de connaître. Fatigué de faire le pied de grue, ce dernier laissa échapper un rire sans joie. — Tu sais quoi ? Ce n'est pas grave. On peut s'amuser autrement, toi et moi. Le garçon s'approcha de Marco avec un air qui ne présageait rien de bon. Ses mains s'élevèrent à la hauteur de son corps et le brun se prépara déjà aux prochains coups qu'il pensait recevoir. Or, au lieu de s'abattre sur lui, les mains se posèrent sur ses épaules tandis qu'Arashi semblait sérieusement le jauger du regard, un demi-sourire aux lèvres. Le brun n'aurait guère su expliquer pourquoi, mais il se sentit soudainement très mal à l'aise. Inconsciemment, son corps entier se tendit alors qu'il guettait avec beaucoup d'appréhension les prochains faits et gestes du japonais qui ne tardèrent pas à lui donner raison. L'une de ses mains glissa le long de ses flancs et s'arrêta au niveau de sa taille en un mouvement lent qui contrastait grandement avec l'impatience habituelle d'Arashi. Tandis qu'il scrutait son visage, Marco réalisa trop tard qu'il était probablement en train d'apprécier ce moment. L'instant suivant, il sentit des doigts froids contre sa peau après que ceux-ci se soient faufilés sous son pull. Aussitôt, le brun fut parcouru d'un violent frisson de dégoût et n'attendit pas une seule seconde de plus. Il repoussa furieusement Arashi qui ne s'attendait visiblement pas à une telle réaction et alla directement se cogner à l'un des éviers de la pièce. — Bordel, mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi !? s'écria Marco. Passé son léger étonnement, le japonais partit dans un fou rire à peine contenu qui aurait donné la chair de poule à n'importe qui. Marco ne pu qu'observer son corps se plier en deux tant son hilarité était forte. Il songea bien à profiter de son délire pour s'éclipser, mais il avait trop peur d'attirer son attention en bougeant d'un seul centimètre. Sans se défaire de son sourire, Arashi finit par se calmer et posa de nouveau son regard sur l'objet de tous ses désirs. En le voyant effectuer un pas en avant, Marco se demanda pour la première fois de sa vie s'il verrait encore le soleil se lever demain.


Lorsque Jean s'éveilla enfin dans la salle de classe, il constata avec soulagement que le cours s'était terminé en son absence. Il n'en gardait pas beaucoup de souvenirs, mais il y avait fort à parier que l'heure qui venait de s'écouler fut fortement ennuyante. À défaut de lui être d'une quelconque utilité intellectuelle, leur professeure lui donnait toujours l'occasion de faire une bonne petite sieste pour appréhender sereinement le reste de la journée. Tandis qu'il s'étirait les bras, il remarqua que la chaise à sa droite se trouvait vide et regarda autour de lui à la recherche de son ami. Puisqu'il ne le trouva pas, il partit jeter un coup d'œil dans le couloir d'un pas nonchalant, sans succès. Il tomba par contre sur Bertholdt qui revenait des escaliers et qui s'amusa de le voir bailler après le sacré somme qu'il venait de faire. — Tu as vu Marco ? lui demanda-t-il à tout hasard. — Il est parti aux toilettes, je crois. J'y allais justement. — Bon, bin je viens aussi. Ils remontèrent le couloir en direction des toilettes et croisèrent Gaitō qui se rendait lui aussi au petit coin. Décidément, les grands esprits se rencontraient dans les lieux les plus étranges. — Euh... fit Jean. C'est pas un peu bizarre, d'y aller à trois ? J'ai l'impression d'être en primaire. — Je ne regarderai pas ton paquet, si c'est ce à quoi tu penses, lança Gaitō en riant. — Me voilà rassuré. Les trois compères s'avancèrent donc dans la bonne humeur jusqu'au renfoncement où se trouvaient les latrines à la propreté douteuse de leur lycée. S'approchant de la porte entrouverte, Jean tendit la main pour en attraper la poignée, mais celle-ci s'ouvrit brusquement devant lui. Il fit un pas en arrière et fut très surpris de voir Arashi sortir de la pièce en lui lançant un regard moqueur au passage. Le châtain se figea quelques secondes, le temps d'observer le garçon qui s'éloignait d'un pas un peu pressé, puis il se tourna soudainement vers la porte qu'il ouvrit d'un coup sec. Les sourcils froncés en une expression préoccupée, il franchit le seuil et aperçu aussitôt Marco qui n'en menait pas large contre le mur d'en face. Il avait pris appui sur l'une des vasques pour ne pas tomber tant ses jambes tremblantes menaçaient de flancher. Jean resta interdit alors qu'il peinait à analyser l'affreuse situation qui se présentait à lui. Quand il croisa enfin les yeux brillants de son ami, il songea à ce que celui-ci lui avait confié au sujet d'Arashi et de ses probables penchants abjects. Marco n'eut pas besoin de lui dire quoi que ce soit, Jean comprit de lui-même que ce détraqué avait franchit une nouvelle limite. Ce fut le coup de grâce : sa colère explosa comme le bouquet final d'un feu d'artifice. Sous les yeux médusés des deux garçons qui se trouvaient encore derrière lui, inconscients de ce qui se préparait, Jean fit volte-face et s'élança à la poursuite d'Arashi. Il le repéra aux abords des escaliers, celui-ci se retournant à ce moment précis pour l'observer avec ce même sourire narquois qui le faisait complètement vriller. Le châtain marcha jusqu'à lui d'un pas vif, peu soucieux des épaules qu'il bouscula au passage. Perdu dans les limbes de sa propre fureur, il ne remarqua même pas Mikasa qui tenta de l'interpeller en le voyant si bizarre. Une fois arrivé à la hauteur de sa cible désignée, Jean lui fit rapidement regretter de ne pas s'être enfuit plus tôt. — Oh, voilà notre preux chevalier ! s'exclama Arashi d'une voix pas si confiante que cela. Il n'avait pas même finit sa phrase grotesque que le châtain le poussa violemment de ses mains, le forçant à reculer. D'un coup de pied astucieux, il malmena la porte coupe-feu qui se referma derrière lui dans un claquement sec, empêchant les élèves présents dans le couloir de discerner ce qui se tramait là. Rapidement acculé contre le mur, Arashi voulait paraître plus confiant qu'il ne l'était vraiment. Certes, le souvenir de sa dernière déculottée lui restait encore en travers de la gorge, mais la haine qu'il pouvait lire dans le regard de Jean suffit à lui donner quelques sueurs froides tant il craignit d'être submergé par elle. Son sourire se crispa davantage lorsque le châtain attrapa un pan de sa veste pour franchement l'envoyer voler au sol. Bien qu'il se retrouva en mauvaise posture, Arashi ne résista pas à l'envie maladive de surenchérir. — Marco aussi m'a lancé ce genre de regard. Tu aurais dû voir comment il était énervé ce soir-là, c'était vraiment trop drôle ! Jean lui envoya immédiatement son poing dans la figure. — Tu n'es rien d'autre qu'une sombre merde, grogna-t-il au passage. Lorsque l'autre tenta de se relever, il le fit retomber sur son derrière en posant un pied ferme sur sa poitrine. Appréciant peu se faire marcher dessus, Arashi chercha à se défaire de son emprise, mais Jean ne fléchit pas. Il lui asséna plusieurs coups dans les francs, se souciant peu des endroits qu'il touchait du moment qu'il le frappait lui. De temps à autre, il enfonçait son pied dans son estomac pour l'inciter à rester sur le sol crasseux, là où était sa place. Contrairement à d'autres, le garçon n'avait jamais aimer malmener qui que ce soit. On lui avait appris que la violence n'était pas la meilleure des solutions, mais il avait aussi comprit qu'elle s'imposait parfois comme la dernière des possibilités. Il ne prenait aucun plaisir à cogner Arashi de la sorte, c'était simplement sa colère qu'il laissait s'exprimer. L'autre méritait amplement une correction digne de ce nom et Jean avait à cœur de rendre chaque coup qu'il avait pu infliger à d'autres. — Je pourrais te briser les côtes, t'arracher tes dents, te couper les doigts ; ce ne serait même pas suffisant. Ta douleur ne pourra jamais compenser le mal que tu as fait, lâcha-t-il d'une voix rauque. Trop occupé à tousser, Arashi ne rétorqua pas. Le châtain en profita pour lui lancer quelques coups de pied en plus lorsqu'il ne grimaçait plus assez à son goût. Le japonais comprit qu'il se relâchait et poussé par un besoin malsain, il rajouta de l'huile sur le feu encore bouillant. — T'es en rogne parce que je l'ai touché, c'est ça ? Franchement, t’abuses un peu. Je l’ai à peine effleuré, ton copain. Cette fois-ci, Jean s'accroupit et se saisit de sa mâchoire pour encrer son regard dans le sien. — Un mot de plus et je t'arrache la langue. Il articula chaque syllabe très distinctement, veillant à ce que le message soit bien clair. Le corps d'Arashi fut parcouru d'un tremblement tandis que son visage perdit des couleurs. Satisfait de l'effet qu'il avait provoqué, Jean se dit qu'il ferait mieux d'en rester là s'il voulait minimiser les conséquences de ses actes peu orthodoxes. C'était sans compter sur l'esprit tordu d'Arashi qui ne savait décidément pas se contenir... — Marco finira par m'appartenir, d'une façon ou d'une autre, siffla-t-il. Peu importe la manière dont on le traite, un chien rentre toujours à sa niche. Ce fut probablement la phrase de trop, celle qui irrita suffisamment Jean pour lui faire abandonner toutes les limites qu'il s'imposait de lui-même. Le japonais n'eut même pas le temps de regretter ses mots qu'il en subissait déjà le douloureux contre-coup qu'il avait sans doute mérité. De l'autre côté du couloir, les deux garçons étaient restés un court instant pantois face à la réaction étrange de leur ami. Tout s'était passé très vite et, s'ils l'avaient bien vu partir comme une flèche, ils ne comprenaient pas vraiment ce qu'il projetait de faire. Gaitō jeta le premier un coup d'œil dans les toilettes. — Marco ? l'appela-t-il d'un air inquiet. Réalisant que son frère et le brun s'était retrouvé dans la même pièce, il sut immédiatement qu'Arashi avait de nouveau fait des siennes. Il lança un regard à Bertholdt qui restait confus puisqu'il ignorait encore une bonne partie du problème présent. Cela ne l'empêcha pas de pressentir que Jean allait probablement faire une énorme bêtise qui pourrait lui coûter très cher. Laissant à Gaitō le soin de s'occuper de Marco, il s'en alla rattraper le châtain avant que tout ceci ne dérape. Lorsque le japonais entra dans les toilettes, son ami n'était plus en face de lui. Depuis une cabine ouverte, il entendit des bruits de régurgitation qui l'alarmèrent grandement. Gaitō s'approcha vivement du brun qui, accroupi devant la cuvette, rendait tripes et boyaux. En plus d'avoir reçu des coups désagréables à l'estomac, Marco se sentait terrifié et terriblement dégoûté au point d'en vomir. Derrière lui, Ito lui frottait maladroitement le dos, ne sachant pas ce qu'il pouvait faire de plus dans une telle situation. Quand il se retrouva complètement vidé, le pauvre garçon s'assit contre le mur. Gaitō songea assez naturellement qu'il se sentait sûrement mieux après avoir recraché tout ce qu'il y avait à recracher, mais ses espoirs s'envolèrent très vite. Il comprit que Marco n'allait pas bien du tout en le voyant trembler de tout son corps. Il essaya de le calmer comme il pouvait, mais il eut l'impression que ses piètres tentatives ne firent qu'aggraver son état. Dès qu'il s'approchait un peu trop près, le brun se braquait encore plus, fuyant tant son regard que son toucher. Gaitō réalisa rapidement qu'il n'était pas celui dont Marco avait besoin dans une telle situation, que Jean aurait su quoi faire pour l'apaiser, qu'il aurait trouvé les mots justes pour le rassurer. Il hésita un court instant et finit par se redresser. — Je vais voir ce qui se passe, je reviens tout de suite. Puisqu'il ne voulait pas laisser Marco seul trop longtemps, il sortit rapidement des toilettes et s'avança dans le couloir pour tenter d'apercevoir quelque chose. Depuis les escaliers, on percevait de violents éclats de voix, signe qu'une altercation impliquant plusieurs personnes s'y déroulait. Il y eut des pas précipités accompagnés d'autres cris, puis le bruit se fit plus lointain. Gaitō vit alors Mikasa qui revenait justement des escaliers, la mine contrariée, et en profita pour lui demander ce qu'il en était. — On a dû faire le tour avec Bertholdt parce qu'on n'arrivait pas à ouvrir la porte de l'extérieur. Je ne sais pas ce que ce type a fait pour l'énerver ainsi, mais je n'ai jamais vu Jean aussi hors de lui, dit-elle sans prêter attention à la grimace qu'eut Gaitō. Les pions ont rapidement débarqué. Il a fallu s'y mettre à trois pour le retenir. L'autre n'arrêtait pas de rigoler au sol, tu parles d'un barge, il n'arrangeait pas la situation. Ils emmènent Jean au bureau de la CPE. Bertholdt les a suivit. — Merde. Combien de temps ça va durer, tu penses ? — Vu le bordel qu'ils ont fait, au moins une heure. Pourquoi tu as l'air si dépité ? ajouta-t-elle. C'était prévisible. — Écoute, Mika, je ne peux pas tout t'expliquer, bredouilla le garçon, mais Marco est vraiment dans le mal et je ne suis absolument pas qualifié pour gérer ce genre de situation. Si Jean est coincé là-bas, je suis à cours d'idée. Heureusement, la jeune fille savait mieux garder la tête froide que lui. Il la guida jusqu'aux toilettes où il retrouva Marco dans le même état qu'il l'y avait laissé : tremblant et angoissé. En entendant quelqu'un entrer, il sembla avoir un bref instant d'espoir qui s'éteignit lorsqu'il reconnu ses deux amis. Il avait certainement compris les intentions du japonais, alors le voir revenir sans la personne qui savait calmer ses crises lui fit l'effet d'une désillusion. Mikasa et Ito eurent le temps de voir ses yeux se remplir de larmes avant qu'il n'enfouisse sa tête dans ses genoux pour y éclater en sanglots. Ils se lancèrent un regard attristé, conscients qu'ils ne détenaient pas de solution miracle pour aider leur ami. Gaitō préféra rester un peu en retrait tandis que Mikasa s'accroupissait contre l'encadrement de la cabine. Elle lui parla d'une voix douce, tenta de le rassurer et l'encouragea à prendre de grandes inspirations. Elle veillait à adopter le même timbre que celui qu'elle utilisait avec lui lors de ses séances de relaxation, songeant que cela lui rappellerait des instants plus calmes, plus paisibles. La jeune fille n'osa pas le toucher de peur de le brusquer car elle avait déjà remarqué que seul Jean pouvait l'apaiser d'une telle manière. En fermant les yeux, Marco essayait de se concentrer sur les paroles de Mikasa qui ressemblaient à celles qu'un autre avait l'habitude de lui souffler. Il lui fallu du temps, beaucoup de temps, avant que ses tremblotements s'affaiblissent et que ses larmes se tarissent. Dans son esprit, il imagina un petit soleil qui s'efforçait de chasser les nuages gris de l'orage passé.


Assis sur une chaise plutôt confortable, Jean ne prêtait pas grande attention au bureau dans lequel il se trouvait convoqué avec Arashi. La tête légèrement inclinée, il préférait de loin regarder la fenêtre au fond de la pièce qui lui donnait une belle vue sur l'immense châtaignier qui poussait devant la façade de l'établissement. Il n'y avait pas à dire, cette vision lui était plus agréable que la sale tête du garçon qu'il avait d'ailleurs amoché un peu plus tôt. Jean se fit la réflexion que ce n'était pas très malin de les réunir dans la même pièce au vu des récents évènements, mais l'éducation nationale n'était pas réputée pour sa logique transcendantale. Dans leur dos, la présence silencieuse du surveillant de service leur rappelait néanmoins qu'ils ne devaient pas se jeter l'un sur l'autre. Les deux garçons l'avaient vaguement jaugé du regard au passage pour en conclure que ce n'était certainement pas cet hurluberlu trop fainéant qui réussirait à les séparer s'ils décidaient effectivement de reprendre leur combat de coqs. Ils patientèrent encore pendant de longues minutes avant que leur CPE ne les rejoigne, un air profondément irrité sur le visage. C'était une femme dans la quarantaine que Jean avait eu l'occasion d'apercevoir à plusieurs reprises, sans lui avoir déjà adressé la parole. Fidèle à son rôle, elle s'habillait toujours d'un long manteau brun assorti de chaussures à talons qui faisaient résonner chacun de ses pas lorsqu'elle arpentait les couloirs de long en large. Madame Bernhard referma la porte et vint s'asseoir derrière son bureau, croisant les bras en signe évident de mécontentement. — Bon, j'ai entendu dire que vous vous étiez battu dans les couloirs. C'est drôle, ironisa-t-elle, j'ai l'impression de superviser des collégiens. Mais qu'est-ce qui vous a pris ? — C'est très simple, avança Arashi, je n'ai rien fait. — C'était une question purement rhétorique, jeune homme, rétorqua la CPE. Je me fiche de savoir qui a donné la première gifle. Sachez que j'ai lu votre dossier sur le chemin, Monsieur Burasuto, une bien longue lecture si vous voulez mon avis. On dirait que vous avez quelques problèmes avec vos professeurs, vos camarades et plus simplement la majeure partie de ce bâtiment. Vous n'êtes parmi nous que depuis quelques mois, mais on peut dire que vous avez fait une entrée fracassante. Le japonais se renfrogna et s'enfonça un peu plus dans son siège, contrarié qu'on lui ferme ainsi son clapet. De son côté, Jean observait en silence deux petits oiseaux qui s'étaient posés sur une branche de l'arbre. Madame Bernhard débuta alors un long monologue sur l'usage de la violence, prohibée par le règlement intérieur au sein de l'enceinte scolaire, leur rappelant que leur comportement était puérile et irréfléchi. Cette leçon de morale, aucun des deux garçons ne sembla vraiment l'écouter sérieusement. Devant leur air buté, elle finit par pousser un profond soupir. — Ce que vous avez fait est très grave, affirma-t-elle, cela ne restera pas sans conséquences. Je vais réfléchir à la question, mais gardez à l'esprit que vous risquez une exclusion temporaire des locaux. Vos parents seront naturellement prévenus de la situation. Jean pâlit un peu à cette idée. La CPE chargea ensuite le surveillant présent de raccompagner Arashi jusqu'à sa classe, ce qu'il fit avec un air vraiment ennuyé. Le châtain se retrouva ainsi seul avec la propriétaire du bureau qui l'intimidait un peu en le scrutant de la sorte. — J'ai également lu votre dossier, Monsieur Kirschtein, lui dit-elle enfin. Ce fut rapide. Vous ne semblez pas être du genre à créer des problèmes, alors j'aimerais bien comprendre ce qu'il s'est passé aujourd'hui. Le garçon baissa les yeux, gêné par l'intensité de son regard. Il n'avait aucune intention de lui expliquer en détails les raisons qui l'avaient poussé à agir imprudemment, alors il demeura muet. Probablement déçue, Madame Bernhard se détourna de lui au moment où l'on frappa à sa porte. Elle invita le nouveau venu à entrer et la tête de Monsieur Shadis apparue dans l'entrebâillement. — Désolé de vous déranger. Puis-je parler à Jean un instant ? requit-il. — Je vous en prie. De toute manière, je dois aller prévenir le proviseur de cette histoire, souffla la CPE. Elle rassembla rapidement quelques dossiers qu'elle prit sous son bras et s'éclipsa. Le professeur referma la porte derrière elle, puis il se saisit de la chaise précédemment occupée par Arashi qu'il avança un peu avant de s'y asseoir. — Sans vouloir me vanter, je pense bien vous connaître, Jean. Certains collègues vous trouvent un poil insolent, mais je sais que vous faites partie de ceux qui sont profondément bons. C'est pour cela qu'à mon avis, vous n'auriez pas fait ce que vous avez fait sans une bonne raison. Le châtain fut touché de voir que son enseignant avait une telle estime de lui, au point qu'il en vienne à prendre sa défense alors qu'il avait fait quelque chose de vraiment répréhensible. Il imaginait aisément que d'autres ne devaient pas se gêner pour parler dans son dos en salle des professeurs, là où sa réputation laissait à désirer. Il aurait sincèrement aimé pouvoir se confier à Monsieur Shadis, mais ses lèvres étaient scellées. — Je suis vraiment désolé, répondit-il en toute honnêteté, mais ce n'est pas à moi de vous le dire. — D'accord, je comprend. Si jamais vous décidez d'en parler à quelqu'un, je suis là. Monsieur Shadis avait l'habitude de vouvoyer ses élèves, mais la manière dont il insista sur le pronom au pluriel interpella Jean qui se demandait si son professeur se doutait de quelque chose. Finalement, on l'invita lui aussi à retourner en cours, ce qu'il fit avec une certaine appréhension. Lorsqu'il était parti faire sa fête à Arashi, il ne pensait pas que les choses iraient aussi loin. Bien sûr, il voulait lui asséner deux ou trois droites pour lui faire ravaler son sourire, croyant bêtement qu'il s'en irait rejoindre Marco le plus rapidement possible. Si les remontrances des pions ou de la CPE ne lui avaient fait ni chaud, ni froid, cette simple pensée lui fit réaliser qu'il avait vraiment fait n'importe quoi. Il était très inquiet pour son ami qu'il avait abandonné au pire moment possible, sans un mot à son égard, et craignait que les choses se soient mal passées en son absence. Jean rejoignit sa classe la boule au ventre, se forçant à reprendre contenance avant d'ouvrir la porte. Il avait préalablement toqué, mais leur professeur de philosophie était si sénile qu'il ne se rendit absolument pas compte de sa présence. En revanche, les élèves présents se tournèrent tous vers lui et commencèrent à chuchoter entre eux. Le châtain comprit aux coups d'œil frénétiques qu'il recevait que la nouvelle n'avait pas tardé à faire le tour du lycée. Il s'imaginait déjà les rumeurs complètement déformées qui circulaient à son sujet et auxquelles il ne portait que peu d'intérêt. En le voyant dans l'encadrement, Bertholdt se leva discrètement pour le rejoindre et l'attirer dans le couloir. Encore une fois, leur vieux professeur se sourcilla pas, déclamant d'une voix chevrotante les plus belles répliques de Socrate qu'il gardait précieusement dans sa mémoire, étonnamment préservée par son grand âge.  — J'aurais bien voulu rester tout à l'heure, mais on m'a gentiment fait comprendre de retourner en cours. Désolé pour l'accueil un peu glacial, soupira le brun. Tu te doutes qu'on a essayé de calmer le jeu avec Gaitō, mais ce n'était pas évident. — Ce n'est pas le plus important, lui assura Jean. Où est Marco ? En parcourant des yeux la classe, il n'avait pas repéré son ami parmi les élèves assis. Bertholdt eut une grimace, ce qui ne le rassura pas du tout. — Mikasa l'a emmené à l'infirmerie, lui apprit-il. Il a vomi. Le visage du châtain blanchit sur-le-champ. Bertholdt n'eut pas besoin de lui conseiller d'aller le retrouver qu'il était déjà parti au pas de course, dévalant les marches des escaliers quatre à quatre. Dehors, le froid de janvier lui picota la peau tandis qu'il traversait la cour pour aller s'engouffrer dans le bâtiment d'en face. Il prit le premier couloir sur sa gauche et se hâta jusqu'à l'infirmerie dont il ouvrit vivement la porte menant à sa salle d'attente. Depuis le banc où il était assis, Marco leva aussitôt vers lui des yeux rouges et gonflés, mais brillants d'espoir. À ses côtés, Mikasa poussa un soupir rassuré. Comme trop souvent, l'infirmière était aux abonnés absents. Elle se redressa en silence, puis, jugeant qu'il valait mieux les laisser seuls, elle passa derrière Jean pour s'éclipser. Avant qu'elle ne sorte, celui-ci la remercia dans un murmure pour tout ce qu'elle avait fait aujourd'hui. Ensuite, il s'approcha rapidement de Marco et s'agenouilla face à lui, observant avec inquiétude les traits tirés de son visage. — Eh, je suis là. — Où tu étais passé ? lui répondit le brun d'une voix brisée. Le cœur de Jean se serra alors qu'il vit ses beaux yeux se remplir de larmes. Il posa ses mains sur ses joues tachetés, terrifié à l'idée d'y voir se former des sillons d'eau salée. — Pardon. Pardon, répéta-t-il à la manière d'un mantra. Ne pleure pas. Les lèvres encore tremblantes, Marco entoura de ses bras le cou de son ami pour venir se blottir contre lui. La vérité frappa de nouveau Jean : il avait merdé en beauté. Peu importait Arashi, peu importait sa colère, il aurait dû faire passer Marco en premier comme il l'avait toujours fait jusqu'à présent. Si Mikasa et son remarquable sang-froid n'étaient pas intervenus, la situation aurait très vite pu déraper, pour l'un comme l'autre des garçons. À cette idée, le châtain serra un peu trop fort le corps qui battait contre le sien, mais son propriétaire ne s'en plaignit guère. Maintenant qu'il se trouvait en sécurité dans ses bras, quelques larmes de soulagement furent étouffées au creux de son épaule. Sans se défaire de cette étreinte dont ils avaient tous deux grandement besoin, Jean releva la tête afin de chatouiller la tempe de Marco de son nez. — Tu vas bien ? murmura-t-il. — Mieux, affirma le brun. Il a essayé de... Bref. Vous avez fait du bruit en arrivant, alors il est parti. Sinon... Le garçon laissa sa phrase en suspens, trop dégoûté pour exprimer de vive voix ce qui aurait pu arriver dans ces toilettes. Le châtain le sentit frissonner et, à son tour, les choses qu'il imagina sans le vouloir lui donnèrent envie de vomir. Il ferma vivement les yeux, tachant de se rappeler qu'ils venaient probablement d'éviter le pire. Mais pour combien de temps encore ? Ses poings se serrèrent à l'idée que des tels évènements puissent se reproduire à l'avenir. Se souvenant qu'il ferait mieux de se soucier de ce qui ne tarderait pas à lui tomber dessus, il sortit son téléphone et se résolu à envoyer un rapide message à sa mère. Il préférait lui apprendre de lui-même le beau pétrin dans lequel il s'était fourré. Marco se mordit la lèvre en songeant à la déception qu'aurait Marie en découvrant toute cette histoire. — Tu n'aurais pas dû faire ça, lui fit-il remarquer. Je comprends pourquoi tu l'as fait, mais c'est vraiment moche. — Je sais, grimaça Jean. C'était bête. Le brun hésita avant de déposer un baiser furtif sur ses cheveux clairs. — Merci quand même, lui souffla-t-il à l'oreille. J'espère que tu lui as foutu les pétoches. Rien qu'un peu. Jean laissa échapper un petit rire, assez convaincu qu'Arashi se souviendrait longtemps de cette seconde déculottée. Passé ce court instant de légèreté, Marco soupira d'un air las. — Et maintenant ? Au même moment, le châtain vit l'écran de son téléphone s'illuminer, le prévenant qu'il avait reçu un nouveau message. Bertholdt l'informait que leurs affaires se trouvaient au fond de la salle, à côté de la porte qu'il avait déverrouillée pour leur permettre de s'éclipser discrètement. Décidément, leur ami excellait dans l'art de leur montrer le chemin à suivre. Jean se releva, puis il tendit sa paume ouverte au garçon qui le regardait en souriant. — Viens, on rentre. Marco attrapa sa main sans attendre et le suivit hors de l'infirmerie. Ils firent un détour pour récupérer leurs sacs et manteaux avant de patienter quelques minutes de plus dans la cour, le temps qu'une nouvelle heure se soit écoulée et que le portail leur permettant de sortir ne s'ouvre. Ils venaient de passer l'une des pires journées de leur vie et le froid leur gelait le bout du nez, mais leurs mains emmêlées leur rappelèrent à l'un comme à l'autre qu'ils n'étaient plus seuls.


« Un long discours ne parvient pas toujours à recoller ce qu'un seul mot a été capable de briser. »
— John Joos

Jean referma la porte derrière lui en soupirant longuement. Le petit kilomètre qu'ils venaient de parcourir dans le froid avait eu le mérite de lui avoir refroidi les idées. Il était désormais bien calme, au point de se sentir vide de toute émotion et terriblement désemparé face à ce qui l'attendait au tournant de cette journée cauchemardesque. De retour chez lui, il appréhendait la réaction de sa mère, bien que celle-ci se soit toujours montrée très compréhensive à son égard. Marie s'énervait peu et on la voyait encore plus rarement élever la voix car elle ne laissait jamais ses émotions la prendre au dépourvu. Mais en dépit de cela, Jean savait déjà qu'il l'avait aujourd'hui déçu par son comportement impulsif et déraisonnable. Il osa jeter un coup d'œil timide dans le salon étrangement silencieux, tout comme le reste de la maison. Marie ne travaillant pas cet après-midi, il pensait pourtant la trouver assise dans l'un des canapés, patientant avec un air pincé pour qu'il lui explique en détails ce que signifiaient le message et le coup de fil qu'elle avait reçus. Le châtain voulu s'avancer afin de regarder en direction de la cuisine, même s'il doutait qu'elle s'y soit cachée pour les surprendre. — Attend, entendit-il. Il se retourna vers Marco qui se saisit à nouveau des doigts qu'il tenait encore dans sa main quelques secondes plus tôt. Jean l'observa inspecter sa main avec attention jusqu'à ce qu'il remarque lui aussi les égratignures qui abîmaient par endroit ses phalanges. — Il faut nettoyer ça. — C'est trois fois rien, protesta mollement son ami. Marco fit mine de ne pas l'écouter. Il retira manteaux et chaussures avant de se diriger vers la salle de bain où il chercha la trousse de soin. Jean se déchaussa à son tour en soupirant, puis il finit par le rejoindre dans la cuisine. Il se hissa sur le plan de travail tandis que Marco sortait une solution antiseptique dont il imbiba une première compresse. Sans un mot, il désinfecta les petites plaies en tapotant gentiment ses doigts, prenant soin à ne pas arracher les croûtes qui s'étaient déjà formées. L'alcool picotait légèrement, mais Jean ne bougea pas d'un poil. D'une façon ou d'une autre, il lui semblait que Marco cherchait simplement à se rendre utile ou peut-être à s'excuser de la présente situation dont il s'estimait en partie responsable. Quoi qu'il en fut, le châtain préféra le laisser faire en silence, priant lui aussi pour que cela puisse l'aider à aller un peu mieux. Lorsque ses plaies furent propres, Marco jeta la compresse et rangea la trousse à sa place attitrée. Ensuite, il s'approcha de Jean d'un pas lent, comme s'il ignorait ce qu'il convenait de faire désormais. Depuis le plan de travail où il se trouvait toujours assis, son ami l'attira à lui jusqu'à ce que leur front soient suffisamment proches pour se coller l'un à l'autre. Les yeux mi-clos, ils contemplèrent leurs doigts qui se rejoignirent naturellement sur les cuisses de Jean. Ce dernier traçait de petits cercles dans les paumes de ses mains. Marco prit une grande inspiration, puis il expira lentement à mesure que la confusion dans son esprit s'apaisait pour y laisser le calme s'installer. Ils auraient pu rester dans cette position durant de longues minutes, appréciant en silence la simple présence de l'autre. Le bruit d'une clé qu'on tournait dans une serrure les fit sursauter. La porte d'entrée s'ouvrit en dehors de leur champ de vision et la voix de Marie leur parvint, suivie de près par une autre plus grave. L'homme marmonna quelque chose avant de se faire gentiment gronder par son interlocutrice qui s'avançait déjà dans le salon. Elle se figea lorsqu'elle aperçu enfin les deux garçons qui la dévisageaient avec de grands yeux. — Oh, bonjour mes chéris. Je ne m'attendais pas à vous trouver ici si tôt, expliqua-t-elle avec un certain malaise. Marco porta son regard au-dessus de son épaule, intrigué par cet invité surprise dont il lui semblait avoir reconnu la voix. Ce fut bien son père qui apparu derrière Marie, visiblement embarrassé de se trouver là. Observant un instant sa posture plutôt gauche, son fils remarqua également son manteau mal boutonné et ses cheveux en désordre. Tandis que tout le monde se scrutait sans que personne ne réagisse, Marie rangeait tranquillement son sac à main et ses courses. Peu friand des situations terriblement gênantes de ce genre, Jean se racla la gorge avant de se lancer. — Tu as reçu mon message ? — Oui, soupira sa mère. Et j'ai eu Madame Bernhard au téléphone. De son côté, Gabriel ne lâcha pas un mot en dépit de l'insistance avec laquelle son fils le fixait. Il avait beau y réfléchir, Marco ne comprenait pas ce que son père venait faire ici, dans cette maison, dans cette famille. Ses doigts serrèrent inconsciemment ceux de Jean. Cette journée devenait de plus en plus bizarre et il n'était pas certain d'avoir suffisamment d'énergie pour découvrir ce qu'elle lui réservait encore. Marie soupira en les voyant si tendus. — Regardez-vous, on dirait des suricates. Venez donc vous asseoir. Marco se tourna vers son ami qui haussa les épaules. Ce dernier lâcha ses mains pour descendre du plan de travail et suivit sa mère qui les conduisait au salon. Les garçons s'installèrent dans le plus grand canapé, Marie dans le plus petit et Gabriel préféra un fauteuil. Refusant de laisser le silence les prendre de court une nouvelle fois, la maîtresse de maison fit les gros yeux à son invité pour l'inciter à débuter cette étrange réunion de famille. — J'ai... Hum, Monsieur Shadis m'a appelé. Il a vaguement mentionné qu'il y avait eu du grabuge aujourd'hui et m'a demandé si tu avais des problèmes, expliqua Gabriel à Marco. Je t'ai trouvé un peu distant dernièrement, mais j'ai mis ça sur le compte du divorce et... et de tout ce qui en découle. Shadis m'a quand même mis le doute, alors j'ai préféré appeler Marie pour vérifier. Votre CPE venait de lui exposer la situation et donc... me voilà. — Précisons que j'étais en train de faire les courses, ajouta Marie en soupirant. Ton père s'est affolé, m'a raccroché au nez et m'a rejoint alors que je passais à la caisse. D'ailleurs, il en a même mis son polo à l'envers. Gabriel avait en effet connu des jours meilleurs. Il tira sur son col et fronça les sourcils en constatant que l'étiquette devant lui aurait dû se trouver dans son dos. Il eut un petit sourire gêné tandis qu'il se rhabillait correctement. Marie leva les yeux au ciel puis se retourna plus sérieusement vers son fils. — Madame Bernhard m'a déjà rapporté l'incident. Ceci dit, elle ne sait que ce qu'on a bien voulu lui dire. Jean, tu sais que je n'aime pas porter de jugement hâtif. Je veux que tu m'expliques ce qu'il s'est vraiment passé pour que je sache à quoi m'en tenir. Le châtain attendait cette conversation depuis qu'il était sorti du bureau de la CPE, un peu plus tôt dans la journée. Seulement, il ne pensait pas devoir y être contraint dans ces circonstances, devant les Bodt. La présence de Gabriel ne l'indisposait pas vraiment, mais il ne saisissait toujours pas la raison de sa venue. A ces côtés, Marco se posait visiblement la même question. Du coin de l'œil, Jean vit sa jambe qui tremblait, ses mains qui s'agitaient et sa mâchoire crispée. S'il leur fallait improviser, il voulait d'abord le consulter pour qu'ils décident ensemble de ce qu'il convenait de faire. — D'accord. Mais d'abord, est-ce que... vous pouvez nous laisser un instant ? Juste quelques minutes, quémanda-t-il, s'il-vous-plaît. Les deux adultes se regardèrent avec surprise, mais Marie finit par se lever. Elle lança à Gabriel qu'elle avait justement besoin de son avis sur un noisetier qu'elle venait de planter et l'entraîna dans le jardin. Sitôt qu'elle eut fermé la porte de derrière, Jean quitta le canapé pour se laisser glisser à terre, assis sur ses genoux face à son ami. Ce dernier n'allait pas très bien, en témoignait sa respiration qui s'emballait, ainsi le châtain fut soulagé d'avoir pu éloigner leur parent si facilement. Ils n'avaient probablement pas beaucoup de temps devant eux, alors Jean ne s'embêta pas à tourner autour du pot. — Marco, il va falloir leur dire. Le brun secoua fébrilement la tête de gauche à droite. Son ami s'attendait évidement à cette réaction, mais il sentit tout de même son cœur se serrer. Il prit une profonde inspiration, cherchant à s'armer de courage avant d'essayer de lui faire rapidement changer d'avis. Ses mains se posèrent sur ses joues et relevèrent son visage, lui priant silencieusement de ne pas le lâcher des yeux. — Je sais que tout ne se passe pas comme tu l'avais espéré. Je sais que tu voulais prendre ton temps et, crois-moi, j'étais prêt à t'accorder toutes les secondes dont tu aurais eu besoin. L'idée même de s'élever contre les injustices qu'il subissait était encore fraîche dans l'esprit de Marco. Depuis cette récente prise de conscience, ils n'avaient malheureusement pas pu pousser leur réflexion ou leurs recherches bien loin. Or déjà, la vie les rattrapait et les sommait d'accélérer, sans se soucier de savoir s'ils y étaient suffisamment préparés. Jean essuya avec son pouce une larme orpheline qui roulait sur la peau tachetée de son ami. — Les choses nous dépassent. Ça devient trop grave, tu comprends ? Sa voix craqua au souvenir de ce qui aurait pu se produire aujourd'hui. Même s'il ne voulait pas le laisser paraître, même s'il voulait garder son sang-froid, il se sentait lui aussi au bord des larmes. — Je sais que ça fait beaucoup à encaisser pour aujourd'hui. Le moment n'est peut-être pas idéal, admit-il, mais je pense qu'il vaut mieux se lancer maintenant. Le plus dur, c'est d'en parler. Ensuite, la situation va rapidement évoluer car tu ne seras plus tout seul pour y faire face. Je sais que tu n'aimes pas sentir ta vie s'échapper, mais je te promets qu'on ne te forcera jamais à faire quoi que ce soit, déclara-t-il avec sincérité. On leur demandera de nous expliquer toutes les solutions possibles avant de s'engager dans l'une d'entre elles. On ne leur laissera pas nous imposer leur rythme, quitte à les envoyer balader si ça nous chante. Et peu importe ce qu'ils diront, ce sera toujours ta décision qui l'emportera. Je ne les laisserai jamais choisir pour toi, termina-t-il dans un murmure, je t'en donne ma parole. Marco sentit son cœur se réchauffer à ces mots débordant d'honnêteté et esquissa le début d'un sourire. Jean promettait de veiller sur lui, prouvant une fois de plus qu'il portait à merveille le médaillon du Soleil. Le brun renifla en contemplant ses yeux ambrés qui n'avaient pas pu retenir toutes les larmes qui s'y cachaient. Jean ne le savait pas encore, mais il pleurait aussi. Marco essuya doucement ses joues mouillées à l'aide de sa manche, s'attarda sur ses cils humides, puis noua ses bras derrière sa nuque. — Tu resteras avec moi ? — Où voudrais-tu que j'aille ? rit son ami. Ma place est avec toi. Jean avait beau lui répéter qu'il ne le quitterait pas, il ressentait toujours le besoin de l'entendre de ses propres oreilles de temps à autre pour se rassurer. Sans s'éloigner de lui, le châtain se releva en frottant ses yeux rougis. Ses doigts se perdirent dans les cheveux de Marco qui suivait ses moindres faits et gestes. Jean écarta les mèches qui retombaient sur son front pour y déposer un baiser affectueux. Son regard dévia ensuite vers la porte derrière laquelle les attendaient leurs parents. — Si tu ne veux pas que ton père soit au courant, je me chargerai moi-même de le mettre à la porte. — Non, souffla Marco, je m'en moque un peu... À bien y penser, c'était peut-être l'occasion de tester Gabriel et ses nouvelles résolutions. Son paternel semblait voulait réaffirmer son rôle de père pour une raison qu'il lui dissimulait encore. Marco allait pouvoir vérifier s'il était vraiment honnête ou simplement très bon comédien. Jean contempla son ami quelques secondes de plus, l'embrassa une nouvelle fois sur le front et prit une grande inspiration. Lorsqu'il recula enfin et se détourna de lui pour aller ouvrir la porte, Marco fut parcouru par un frisson.


Un nouveau silence s'était abattu sur le salon des Kirschtein. Depuis que Marie et Gabriel avaient repris leur place respective, ils attendaient avec une certaine impatience que les garçons leur partagent ce qui les troublait tant. Certains signes ne trompaient pas : les yeux rougis, les cils humides, les reniflements irréguliers. On comprit aussitôt que l'un comme l'autre des fils avait pleuré, ce qui ne rassura guère leur parent. Ils leur paru évident qu'il ne s'agissait pas d'une simple querelle entre deux lycéens, que cet accrochage cachait quelque chose de plus sérieux. Alors qu'ils pensaient que c'était surtout à Jean de leur expliquer la présente situation, celui-ci restait muet, guettant du coin de l'œil le moment précis où Marco se lancerait. Le garçon n'en menait pas bien large, mais ses yeux étaient au moins secs d'avoir trop pleuré. — J'ai... J'ai quelque chose à vous dire, commença-t-il. Je sais que c'est un peu, hum, un peu soudain, mais c'est important. On pense que c'est mieux de vous en parler maintenant, alors, hum... Il n'avait prononcé que quelques phrases, mais il sentait déjà l'inévitable angoisse se répandre dans tout son corps. Comment devait-on annoncer ce genre de chose ? Il n'en savait strictement rien. Personne ne l'avait préparé à mettre des mots sur ce qu'il vivait et personne n'avait préparé Marie ou Gabriel à les entendre. Marco ignorait ce qu'il était précisément censé dire, mais il gardait à l'esprit qu'il voulait absolument rester le plus bref possible pour en finir au plus vite. Dissimulée par un plaid soigneusement plié, la main de Jean se faufila jusqu'à la sienne et la serra très fort. — J'ai été harcelé, lâcha-t-il d'entrée de jeu. Pendant toute ma primaire. Il y avait surtout ce garçon qui me faisait la misère, mentalement et physiquement. C'était... C'était pas chouette tous les jours, avoua-t-il avec peine. Le problème, c'est que j'ai recroisé ce... cette personne, récemment. Et, hum, disons que... que ça recommence, au point qu'on ne peut plus simplement l'ignorer. Marco termina ainsi, espérant qu'il en avait dit suffisamment pour se faire comprendre et priant pour qu'on ne lui demande pas de plus amples détails. Il ne se sentait pas capable d'en faire davantage aujourd'hui, ni même demain : l'énergie lui faisait gravement défaut. Il ne parvenait déjà pas à regarder Marie et son père dans les yeux, préférant garder le visage obstinément baissé. De cette manière, il retardait comme il pouvait le moment où il serait contraint d'affronter leur réaction, celle-là même qu'il redoutait par dessus tout. Marie fut la première à prendre la parole. — Si je comprend bien, dit-elle à son fils, c'est ce garçon que tu as frappé ? Jean acquiesça sans détour. — Je sais que c'était bête, reconnu-t-il en toute honnêteté, mais je suis toujours d'avis qu'il le méritait. Si c'était à refaire... disons que je me contenterais de lui donner une bonne claque. Sa mère ne pu retenir un léger sourire face à sa franchise. Elle avait élevé son fils en tentant de lui inculper les principaux codes moraux de la société, mais elle l'avait surtout encouragé à vivre en accord avec sa propre vision des choses. Sur ce point là, Jean ne la décevait jamais. Elle pouvait lire dans son regard les remords, la détermination et la sincérité qui l'animaient : cela lui suffit amplement. Quand Marco redressa enfin la tête pour observer son doux sourire, il se sentit coupable. — Désolé, lâcha-t-il précipitamment. C'est ma faute. — Oh mon chéri, ne dis pas ça. Tu n'y es pour rien, rien du tout. Marie se leva et vint s'asseoir à côté du garçon qu'elle prit dans ses bras. Rassuré de voir qu'elle ne lui en voulait pas, le brun accueilli son étreinte avec un réel soulagement. — Merci de nous l'avoir dit, je sais que ce n'était pas facile. Je suis très fière de toi. De l'autre côté de la pièce, Gabriel se leva à son tour pour faire les cent pas. Puis il se tourna soudainement vers son fils, ses sourcils se fronçant davantage à mesure que les pièces du puzzle s’emboîtaient dans son esprit. — C'était ça, les messages dans la boite aux lettres ? À ces mots, Marco pâlit. — Tu les as vu ? — Je croyais que c'était un canular, bredouilla-t-il. Le brun sentit son corps entier se crisper. Il pensait pourtant avoir réussi à intercepter toutes les lettres d'Arashi, mais il devait se rendre à l'évidence que c'était une mission perdue d'avance. Certaines lui avaient donc bien échappé et Marco ne pu qu'imaginer les horreurs découvertes par son père. Accoudé au fauteuil sur lequel il se trouvait assis plus tôt, la tête baissée et les yeux fermés, ce dernier réalisait silencieusement la gravité de la situation. Quand Gabriel se redressa pour aller s'asseoir en face d'eux sur la table basse, Marco remarqua tout de suite sa maladresse incontestable. En revanche, lorsqu'il croisa ses yeux marrons comme les siens, il fut surpris de constater qu'ils brillaient. — Je ne te demanderais pas pourquoi tu ne m'as rien dit, c'est assez évident. Tu dois avoir un million de raisons de ne pas me faire confiance, regretta Gabriel. Et j'en suis vraiment, vraiment désolé. Pour ça et pour tant de choses. Je m'en voudrais toute ma vie de ne pas avoir été le père parfait que tu méritais d'avoir. Marco essuya du revers de la main une larme qui roulait sur sa joue. — Je n'ai rien vu, poursuivit l'adulte avec honte. Ou plutôt, je n'ai rien voulu voir. Tu sais, j'allais régulièrement consulter tes enseignants quand je ne te trouvais pas en forme. Il m'arrive encore de le faire aujourd'hui. On m'a toujours affirmé que tu t'en sortais très bien et je les ai cru aveuglement. J'aurais dû te le demander directement, mais j'avais peur de ta réponse. Je ne me sentais pas capable d'affronter la vérité et pas suffisamment légitime pour remettre en cause tes possibles mensonges. Il soupira. — Je sais que tu as beaucoup de questions, surtout avec ce qui se passe dernièrement, et je ne suis pas sûr d'avoir les bonnes réponses. C'est certainement égoïste de ma part, mais il me faut encore un peu de temps pour appréhender tout ça. Je te promets qu'on en reparlera quand on sera tous les deux prêts. Quoi qu'il en soit, lui assura-t-il, je veux que tu saches que peu importe les circonstances, je reste ton père et tu passeras toujours en priorité à mes yeux. Marco renifla. Il ne savait pas trop quelle réaction il avait espérée, mais il ne s'attendait pas à ce que son père se sente si impliqué. Celui-ci semblait plus honnête que jamais et son fils aurait tant aimé pouvoir le croire sur parole. — On ne va pas te laisser dans cette situation, d'accord ? Je ne sais pas plus que toi ce qu'il convient de faire, poursuivit Gabriel, mais on va chercher et on va trouver. Je connais une avocate. Je comptais déjà lui passer un coup de fil pour qu'elle me recommande un confrère qualifié en matière de divorce. Si tu es d'accord, on pourrait aussi lui demander de nous conseiller. Il releva le visage vers Marie, cherchant à recueillir son avis du regard. — Je pense que c'est une bonne idée. Le brun comprit qu'ils requéraient son approbation. Il ignorait s'il pouvait vraiment faire confiance à Gabriel sur ce coup-là, mais il avait envie de lui donner une chance, juste une. Il tourna la tête vers Jean, serrant ses doigts un peu plus fort. Son ami serra les siens en retour. Marco lui adressa un sourire, puis il finit par acquiescer. Gabriel contemplait sa tasse de thé vert sans vraiment la voir. Il la fixait si gravement qu'on pouvait se demander s'il n'espérait pas y trouver au fond la solution à tous ses problèmes. Les garçons étaient montés se reposer après que Marco ait manqué de s'endormir dans les bras de Marie. Assise à ses côtés, cette dernière sirotait doucement son propre breuvage. — Vous le saviez ? demanda brusquement Gabriel. — J'avais quelques doutes, reconnut-elle. L'attention du trentenaire se porta sur elle, comme s'il attendait qu'elle en dévoile davantage. Marie hésita un instant. — Marco a des réflexes d'enfant battu, confia-t-elle. Il m'a menti sur ses bleus sans ciller, il se crispait quand on le touchait sans prévenir, il s'excusait beaucoup... J'ai donc naturellement pensé qu'il en était peut-être un, le jour où il est arrivé ici. Après vous avoir rencontré, j'ai compris que ce n'était pas le cas. Le reste, je l'ai plus ou moins deviné. — J'aurais dû le savoir, marmonna Gabriel. J'aurais dû le voir. J'aurais dû insister. J'aurais dû- — Vous devriez arrêtez de ressasser le passé, le coupa-t-elle. Ce qui est fait, est fait. Concentrons-nous plutôt sur l'avenir. Vous réalisez ce qui vous attend ? — Eh bien... On risque de se retrouver avec un double procès sur les bras. Marie secoua la tête de gauche à droite. — Je ne parlais pas de ça. Vous voulez reprendre votre vie en main, pas vrai ? Votre fils s'est ouvert à vous aujourd'hui, il vous a fait suffisamment confiance pour cela. Seulement, gardez à l'esprit que c'était surtout grâce à un concours de circonstances. Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, lui fit-elle savoir, mais Marco vous beaucoup observé tout à l'heure. Il a considéré vos réaction et vous a en partie accordé sa confiance en conséquence. Gabriel écouta en silence, songeant qu'elle avait très certainement vu juste. D'ailleurs, son propre fils n'était pas le seul à l'avoir jaugé du regard aujourd'hui. Les Kirschtein gardaient un œil sur lui. Derrière son regard doux, il savait que Marie n'hésiterait pas à le reprendre s'il retombait dans ses vielles habitudes. C'était à la fois plutôt rassurant et un peu effrayant. — Vous voulez changer ? renchérit-elle. C'est le moment de prouver que vous êtes à la hauteur. Elle repris une gorgée de son thé et Gabriel l'imita. L'eau lui brûla la langue et il sourit tristement. Il ne se souvenait pas de la dernière fois qu'il en avait bu.


Confortablement installés dans le canapé, Jean et Marco regardaient un film sur l'écran plat lorsqu'on sonna à la porte des Bodt. Tandis qu'ils mettaient en pause leur séance cinéma, Gabriel sortit promptement de son bureau et fit entrer celle dont ils attendaient la visite. Une femme blonde âgée d'une trentaine d'années apparue dans l'encadrement et souhaita le bonjour à tout le monde. Son regard s'arrêta longuement sur les deux garçons qui la dévisageaient en retour. — Je croyais que tu n'avais qu'un fils, s'étonna-t-elle. — C'est le cas. Je te présente Marco et Jean. Celui-ci n'est pas à moi, précisa Gabriel en désignant le châtain. Il la débarrassa de son manteau, puis l'invita à s'asseoir dans l'un des canapés du salon avant de lui proposer quelque chose à boire. Puisqu'il n'y avait que du café dans les placards de la cuisine, il s'en alla préparer deux tasses du breuvage sombre. La jeune femme profita de cet interlude pour se présenter aux adolescents. — Je m'appelle Laure Beaumont. Je suis avocate avec une spécialisation en droit des enfants et une autre en droit pénal, expliqua-t-elle. Cela signifie que j'ai l'habitude de représenter des mineurs comme toi. De retour de la cuisine, Gabriel déposa sur la table basse deux tasses fumantes et prit place à côté de Laure. Cette dernière ne chercha pas à tourner autour du pot. — Ton père m'a déjà fait part de ta situation. J'ai cru comprendre que tu ne t'étais confié à lui que très récemment, alors je me doute que tu n'es pas rentré dans les détails. Elle prit une gorgée de son café avant de relever ses lunettes sur ses cheveux, ce qui lui donna un air plus décontracté. — J'ai conscience qu'on vient tout juste de se rencontrer et qu'on ne se connaît donc pas, poursuivit-elle. Je devine que tu ne te sens pas trop à l'aise actuellement, alors voici ce que je te propose. Je vais commencer par vous exposer très généralement la procédure à suivre en cas de harcèlement scolaire. Vous pouvez m'interrompre à tout moment pour me poser des questions si vous n'avez pas compris quelque chose ou si vous désirez des précisions. La mission principale des avocats est d'assister, de conseiller les particuliers qui le souhaitent. Je suis là pour vous éclairer, pour vous aider, leur affirma-t-elle. Je n'irais pas plus loin aujourd'hui, ce qui vous laissera le temps de réfléchir à ce dont nous aurons discuté. Est-ce que ce programme te convient ? Marco réfléchit un instant, puis il acquiesça. Sur ces mots, Laure débuta ses explications. — Tout d'abord, il est préférable d'alerter les services de l'éducation nationale. Vous pouvez prendre un rendez-vous avec le chef d'établissement ou lui adresser un courrier. Il aura ensuite l'obligation d'avertir le procureur de la République en lui transmettant tous les éléments dont il dispose. Au sein même du lycée, des mesures pourront être mises en place, mais ce seront uniquement des sanctions éducatives. Les choses peuvent s'arrêter là, souligna-t-elle. C'est souvent le cas dans les écoles primaires, lorsque le harcèlement se limite à quelques chamailleries. Pour le moment, les garçons parvenaient à suivre le débit de l'avocate qui leur répétait ce qu'ils avaient déjà pu lire sur le net. — Bien sûr, poursuivit Laure, ce n'est pas suffisant pour régler les situations les plus graves. C'est pourquoi vous pouvez aussi porter plainte contre les auteurs du harcèlement au commissariat, à la gendarmerie ou par courrier. Sachez qu'on ne peut pas vous refuser la réception de votre plainte. Il vous est également possible de l'envoyer directement au procureur de la République. De toute manière, la police devra se charger de la lui transmettre. Suite à cela, une enquête judiciaire se déclenche automatiquement. La police judiciaire va chercher à recueillir des témoignages, des preuves... Elle dure en général huit jours. Laure bu une gorgée de son café brûlant. — L'intérêt de ce recours est qu'il permet une véritable poursuite en justice, précisa-t-elle pour terminer. L'auteur étant dans le cas présent mineur, le dossier sera instruit devant un juge pour enfant ou le tribunal pour enfant. Du moment qu'il est âgé de plus de treize ans, celui qui se rend responsable de harcèlement scolaire risque des sanctions pénales, c'est-à-dire des peines de prison et des amendes. Marco prit quelques instants pour assimiler toutes ces informations juridiques. Se retrouver face à une professionnelle du droit qui le renseignait lui fit difficilement réaliser à quel point tout ceci était réel. — Combien de temps ça peut durer, une affaire de ce genre ? lui demanda-t-il. — La justice a un sérieux problème en matière de délais, regretta l'avocate, ce n'est plus un secret. On essaie de ne pas trop faire traîner la procédure quand des enfants sont impliqués, mais ce n'est pas toujours une réussite. Heureusement pour nous, la justice des mineurs a récemment été réformée. Le jugement doit désormais être rendu en trois mois seulement. Il y a encore quelques temps, il fallait compter dix-huit mois en moyenne. Le garçon hocha la tête, un peu rassuré par cette réponse. Son objectif premier étant de s'éloigner d'Arashi au plus vite, il redoutait que l'affaire ne s'éternise et finisse par l'indisposer plus que nécessaire. — Et comment ça se passe, au niveau des indemnisations ? s'intéressa Gabriel. — Lors du procès, vous pouvez vous faire prévaloir de dommages et intérêts de la part des parents de l'auteur. Dans ces situations, il arrive de réclamer un euro symbolique dans l'unique but de pouvoir se constituer partie civile. Si vous estimez que le personnel éducatif est en faute, vous êtes également en droit de demander une indemnisation. S'il s'agit d'un établissement public, c'est l'État qui devra vous dédommager. Gabriel resta songeur. Il n'envisageait pas de poursuivre le lycée de son fils, mais il gardait une certaine rancune envers les enseignants de son ancienne école primaire qui lui avaient maintes fois répété de ne pas s'en faire autant. Aujourd'hui, il se sentait stupide de les avoir écouté. Il soupira tout en se demandant s'il serait vraiment bénéfique de les accuser dans l'hypothèse d'un éventuel procès. — Je sais combien les procédures judiciaires peuvent sembler complexes à ceux qui les découvrent, lança alors Laure. Je vous enverrais un récapitulatif de la procédure dans les jours à venir. Si vous le souhaitez, on peut également faire un schéma ensemble. C'est parfois plus clair sous ce format-là. Le père s'éclipsa pour aller chercher du papier et de quoi noter dans son bureau. L'avocate leur expliqua à nouveau les grandes lignes de son exposé, espaçant ses notes et utilisant plusieurs couleurs pour en rendre la lecture plus simple. Avant qu'elle ne les quitte, Jean en profita pour lui poser une question qui le travaillait. — Je me suis battu dans les couloirs avec le type en question. Qu'est-ce qu'on risque, exactement ? — Vous écoperez sûrement de quelques jours d'exclusion chacun. — C'est tout ? s'étonna le châtain. — Même si vous avancez des raisons à cette altercation, la sanction restera probablement la même pour vous deux. Il existe bien des circonstances aggravantes qui peuvent peser dans la balance comme la détention d'alcool, d'armes ou de drogues au sein de l'enceinte scolaire. En revanche, dès lors que le proviseur sera prévenu du harcèlement, cet élève pourrait passer en conseil de discipline suivant la gravité de ses actes. Sitôt la porte close, les deux amis se réinstallèrent devant le film qu'ils avaient commencé plus tôt. Marco laissa sa tête reposer sur les cuisses de son ami qui caressa ses cheveux bruns. — Fatigué ? — Un peu étourdi, admit-il. Cette entrevue riche en informations se rejouait encore dans son esprit embrumé. Le garçon glissa deux doigts dans la poche arrière de son pantalon pour en sortir son téléphone portable. Jean le vit envoyer un message à Mikasa, demandant à la jeune fille si elle se trouvait au dojo aujourd'hui. Marco aurait bien besoin d'une petite séance avec elle pour se détendre. Il reçu une réponse affirmative et la prévint qu'il passerait en fin d'après-midi avant de se concentrer à nouveau sur l'écran. Une bonne heure plus tard, le film se termina et Jean rentra chez lui. Marco attrapa rapidement ses affaires avant de rejoindre la petite salle d'arts martiaux à vélo. En pénétrant dans le bâtiment, il tomba nez à nez avec Gaitō qui portait un carton bien rempli. Mikasa apparue derrière lui, les bras encombrés d'une pile de vêtements. — Oh, salut. Je ne vous dérange pas, j'espère ? — Non, du tout, le rassura la jeune fille. Ito m'aide à ranger la réserve. Tu verrais toutes les bêtises que mon grand-père y a accumulé ! On a presque fini. Tu peux aller te changer, en attendant. — Je préfère autant vous aider, affirma Marco. J'ai besoin de me changer les idées. Les trois adolescents terminèrent de vider la réserve, déplaçant son contenu jusqu'à un coin de la salle principale. On peinait à croire que tout ce bric-à-brac fut entreposé dans un si petit espace. La pièce sentait le renfermé et la poussière. Gaitō se chargea de faire un peu de ménage tandis que Mikasa analysait les divers objets qui s'y trouvaient précédemment entassés. Il y avait là plusieurs kimono plus ou moins défraîchis, des bâtons en bois, des serviettes de toilette, des fournitures de bureau, des manuels ou brochures sur les arts martiaux. La japonaise y dénicha même une enceinte connectée, quelques médailles de championnats locaux, des albums et des cadres photos retraçant plusieurs décennies. Marco jeta dans un sac poubelle de nombreux prospectus sans intérêt, trois cartons de vieux journaux sportifs illisibles et des paquets de gâteau périmés. Mikasa supervisa le rangement méthodique du reste dans la réserve. Elle garda de côté les vêtements qui méritaient un petit nettoyage et quelques points ou deux pour cacher leurs trous. — Ça va aller, pour Jean ? lança-t-elle soudain à Marco. — Il sera peut-être exclu quelques jours, répondit-il. Je crois qu'il s'en moque un peu. Sa mère ne lui en veut pas, c'est le principal à ses yeux. Gaitō lui lança alors un regard surpris. — Vous lui avez tout expliqué ? — À elle et à mon père, acquiesça-t-il. On n'avait pas vraiment le choix. Cette fois-ci, ce fut Mikasa qui leur adressa un regard curieux. — De quoi vous parlez, exactement ? Les deux garçons se tournèrent l'un vers l'autre. Marco adressa à son ami un signe de tête, l'encourageant à parler le premier. Il faisait suffisamment confiance à la jeune fille pour s'ouvrir à elle. — Le type avec qui Jean s'est accroché... C'est mon frère. — Sérieux ? Un charmant personnage, commenta-t-elle. — On était dans la même école primaire, renchérit Marco d'un air gêné. Il m'a harcelé pendant cinq ans. Et visiblement, il n'a pas beaucoup changé. Les yeux de Mikasa s'écarquillèrent légèrement suite à cet aveu. — Merde, laissa-t-elle échapper. Je comprend mieux pourquoi Jean a réagi ainsi. Tu aurais dû me le dire plus tôt, j'en aurais profité pour lui coller mon poing dans la figure moi aussi. Marco s'esclaffa, songeant que la jeune fille en aurait probablement été capable. — Qu'est-ce que vous allez faire, maintenant ? — Je ne sais pas trop encore, souffla-t-il. J'ai l'impression d'assister à la collision entre deux mondes. C'est bizarre. La japonaise lui ébouriffa affectueusement les cheveux, un sourire au coin des lèvres. — Je suis sûre que ça ira, affirma-t-elle. Tu n'es pas tout seul, après tout. Comme trop souvent, Mikasa avait probablement raison. Le garçon lui sourit en retour, le cœur un peu plus léger.


« Le monde ne te fera pas de cadeau, crois-moi. Si tu veux avoir une vie, vole-la. »
— Lou Andreas-Salomé

> date : début février

Les murs de la salle de classe firent résonner en son sein le bruit des chaises que tous les élèves repoussèrent en même temps. Le dernier cours de la journée venait de toucher à sa fin et chacun se hâtait pour rentrer au plus vite chez soi. Une fois ses affaires jetées pêle-mêle au fond de son sac, Jean se tourna vers Marco, l'air soucieux. — Tu es sûr de toi ? Le brun sourit et acquiesça, lui affirmant en silence qu'il se sentait prêt à affronter ce qui les attendait. Les deux garçons quittèrent à leur tour la salle de classe presque vide, rejoignant le tumulte ambiant des couloirs. Mais contrairement à leurs camarades qui descendaient les escaliers pour sortir au-dehors, ils prirent le chemin inverse, montant plusieurs dizaines de marches jusqu'à parvenir au septième étage du bâtiment. Plutôt que de pénétrer tout de suite dans le couloir, ils s'assirent en face de l'ascenseur et patientèrent, ce qui n'était pas vraiment l'activité préférée de Jean. Ce dernier décida donc de poser sa tête sur l'épaule de Marco et de fermer les yeux, estimant qu'il avait bien le temps de faire une micro-sieste. Pendant de longues minutes, le brun apprécia les chatouilles que lui causaient ses cheveux contre son cou. Ses propres paupières avaient fini par s'abaisser lorsque des bruits attirèrent son attention. — Attendez, je vais faire une petite pause. — Une pause ? s'étonna la voix de Gabriel. On est bientôt arrivé. — Que voulez-vous, on n'a pas tous trente-cinq ans ! Et puis, pourquoi y a-t-il autant de marches ? J'ai l'impression d'escalader la Tour Eiffel ! Alors que leurs parents arrivaient enfin à bout des interminables étages de leur lycée, Marco appela doucement Jean pour le réveiller. Celui-ci ouvrit les yeux dans un bâillement sonore et se décolla à regret de son ami, lui permettant de se relever. Suite à l'effort physique qu'elle venait de produire, Marie poussa un long soupir avant de les saluer affectueusement. Tous les quatre avancèrent ensuite dans le couloir jusqu'au bureau du proviseur, lequel avait été prévenu de leur visite. Marco prit une profonde inspiration tandis que Gabriel toquait trois coups secs à la porte. Avant de s'engager dans la pièce, le brun lança un dernier regard à Jean qui l'encouragea d'un sourire. Les Kirschtein restèrent dehors : ils se trouvaient là plus par volonté que par réelle nécessité  Assis derrière son bureau, le proviseur Fritz les accueilli avec un petit air gêné. C'était un homme grand et sec à l'allure intimidante qu'on croisait cependant très peu dans les couloirs. Selon plusieurs rumeurs, on le surprenait régulièrement en train de piquer un somme dans son large fauteuil gris. Tandis qu'il prenait place dans un des sièges présents, Marco observa nonchalamment les lieux. Le bureau qui les séparait du proviseur semblait soigneusement rangé, mais il repéra rapidement un amas de dossiers qui s'entassaient dans un coin de la pièce. Derrière son apparence sévère, Monsieur Fritz n'était qu'un énorme fainéant qui déléguait l'entièreté de son travail à ses secrétaires. — Que puis-je faire pour vous ? s'enquit-il. L'homme leur sourit de sa petite bouche et le brun comprit immédiatement qu'il n'avait aucune envie de les recevoir. En dépit de ce constat, Marco se contenta de le dévisager d'un regard noir. Après tout, ce rendez-vous n'était qu'une simple formalité : ils n'attendaient absolument rien de l'équipe éducative. — Nous venons vous faire part d'une situation de harcèlement au sein de votre établissement, déclara Gabriel. Le proviseur fut pris de cours. Visiblement, il n'était pas habitué à s'occuper de choses si concrètes. — Oh. Je-Je vois. — Il y a un problème ? — C'est-à-dire que...  Je ne sais pas- Non, bafouilla-t-il, enfin... Je ne suis pas qualifié... Gabriel haussa un sourcil, peu convaincu par les explications confuses de Monsieur Fritz et légèrement irrité par son comportement peu professionnel. Le pauvre homme chercha ses mots, ou plutôt, il chercha une excuse pour se défiler. Fort heureusement pour lui, une personne pénétra à ce moment précis dans le bureau, une liste de papiers sous le bras. — Madame Bernhard ! s'exclama le proviseur avec un peu trop d'entrain. Vous tombez bien. Vous êtes la personne ressource en cas de harcèlement scolaire, pas vrai ? La CPE suspendit son geste et lui lança un regard étonné. — Vraiment ? — Mais oui, affirma-t-il, j'en suis certain. Vous pouvez vous occupez d'eux ? Je vous laisse la place, fit-il en se levant. Je dois... aller faire... des photocopies ! Oui, c'est cela, des photocopies. C'est très important, bien sûr. Au revoir ! Une seconde plus tard, il disparut en empruntant une porte annexe sous les yeux déconcertés des Bodt. Au vu du sourire pincé qu'arborait Madame Bernhard, ce n'était pas la première fois qu'un incident de ce genre se produisait. Elle poussa un soupir résigné et s'installa finalement derrière le bureau, dénichant au passage une feuille vierge et un stylo pour prendre quelques notes. Elle s'enquit tout d'abord de l'identité et de la classe de l'élève en face d'elle avant de demander à ces messieurs la raison de leur venue. — C'est à propos de ce cher Monsieur Burasuto, pas vrai ? Je l'ai deviné en voyant Monsieur Kirschtein dehors, clarifia-t-elle. Marco confirma d'un signe de tête et la CPE l'encouragea à lui confier la situation en détails. Le garçon débuta son récit, guidé par les questions qu'elle lui formulait au fur et à mesure. Madame Bernhard se renseigna tout d'abord sur les dates, les lieux et la fréquence des incidents. Du moment que la discussion portait sur ces données assez abstraites, le brun lui répondait sans trop de difficulté. Quand elle finit par s'intéresser à la nature des actes dont il avait été victime ou l'état d'esprit dans lequel il se trouvait, Marco eut bien plus de mal à livrer ses secrets. Il mentionna bien sûr les coups, les moqueries, les intimidations et les messages qu'il recevait encore aujourd'hui. — Vous avez croisé Monsieur Burasuto, avant que Monsieur Kirschtein ne lui mette son poing dans la figure ? s'enquit la CPE. — Oui. Jean ne pensait pas à mal, souligna l'adolescent. Il voulait simplement me défendre. En revanche, il fut incapable de lui avouer les récentes dérives d'Arashi qu'il peinait lui-même à réaliser. De toute façon, Madame Bernhard avait déjà suffisamment de matière pour se faire une idée relativement claire de la situation. Lorsqu'elle vint à bout de ses questions, elle rangea soigneusement ses notes dans une enveloppe de papier kraft. Marco regarda le papier disparaître, emportant avec lui une grande partie de son récit. Cette vision provoqua des émotions contraires en lui : il avait l'impression que son histoire lui échappait, mais il se sentait aussi un petit peu plus léger. — Il y aura une enquête au sein de l'école, les informa la CPE. Je vais monter une équipe pédagogique pour gérer la situation. Votre professeur principal et quelques autres personnes seront mises au courant. Je vais ensuite mener des entretiens individuels avec Monsieur Burasuto, ses parents ainsi que les témoins que vous m'avez cités. Sachez que nous prenons très au sérieux ce genre de situation, déclara-t-elle avec un regard appuyé, comme si elle tentait d'effacer de leur esprit la précédente maladresse du proviseur. Nous allons tâcher de recueillir autant d'informations que nous le pouvons avant d'envisager une potentielle sanction. Je reviendrai évidement vers vous pour vous faire part de notre avancée. Gabriel la remercia simplement pour son attention et se redressa, signe qu'il était prêt à partir. Un peu surprise, Madame Bernhard l'interpella avant qu'il ne se retourne vers la porte. — La plupart des parents nous demandent quelles mesures pourraient être appliquées. Si vous voulez, nous avons une fiche conseil- — Ce ne sera pas la peine, la coupa Gabriel. Notre avocate nous a déjà informé de tout cela. Je suis conscient que vous ne pourrez proposer que des mesures éducatives. Nous estimons que c'est insuffisant, alors nous avons prévu de porter plainte. La justice tranchera le reste. La CPE fut un peu prise de court par sa réponse somme toute inattendue, mais elle finit par acquiescer doucement. — Bien, je comprend. Je reste à votre disposition si besoin. Et... je vous souhaite bon courage. Une bonne heure après y être entrés, les Bodt sortirent du bureau, soulagés que cette première étape soit enfin terminée. Quand bien même ils n'espéraient guère obtenir grand chose de la part de la direction, Laure avait jugé préférable de les tenir informés malgré tout. Marco se sentait un peu patraque, mais il était généralement satisfait du déroulement de l'entretien. Il adressa un sourire timide à Jean et Marie qui les avaient patiemment attendu, leur faisant savoir que tout s'était bien passé. Cette dernière lui ébouriffa gentiment les cheveux et plaqua par la même occasion un baiser sonore sur le haut de son crâne. Pressés de rentrer chez eux après cette journée atypique, ils se dirigèrent tous les quatre vers les escaliers qu'il leur fallait cette fois-ci descendre. Marco n'avait pas encore posé le pied sur la première marche qu'il sentit la main de Jean se glisser discrètement dans la sienne. Les deux garçons se regardèrent et, comme souvent, ils n'eurent pas besoin d'échanger un seul mot pour se comprendre. Dehors, le ciel commençait déjà à s'assombrir alors que s'approchait la nuit. Le nez en l'air, Marco scrutait les cieux qui se coloraient par endroit de rose et de violet. Il fut retenu dans sa contemplation par la main de Jean, son propriétaire s'étant soudainement arrêté derrière lui. Celui-ci regardait le petit kiosque situé à une trentaine de mètres d'eux, ou tout du moins, son emplacement. Sa construction traînait depuis quelques années et on ne pouvait pas vraiment qualifier l'édifice composé de poutres et de barres de fer bancales qui leur faisait face. Tandis que ses sourcils se fronçaient, Jean prit un instant pour réfléchir. Un souvenir un peu obscur lui revint en mémoire et fit germer de drôles de questionnements dans son esprit. — Une seconde, lâcha-t-il brusquement, je dois vérifier quelque chose. Sans plus d'explication, il s'éloigna d'un bon pas en direction du kiosque sous le regard curieux de son ami qui se demandait quelle mouche avait bien pu le piquer. De loin, il l'observa se positionner au centre de la zone circulaire servant de base à la future construction puis s'accroupir, comme s'il cherchait quelque chose au sol. Marco entendit la porte s'ouvrir dans son dos et il vit Madame Bernhard sortir de l'établissement, visiblement étonnée de les avoir rattrapé. — Vous êtes encore là ? Marco s'apprêtait à lui répondre que Jean s'était lancé dans une chasse au trésor mystérieuse quand celui-ci leur fit justement de grands signes de la main. — Vous devriez venir voir ça ! s'exclama-t-il. La CPE haussa un sourcil, surprise de constater qu'il s'adressait principalement à sa personne. Elle s'approcha à son tour de la construction inachevée pour découvrir ce que l'adolescent voulait tant lui montrer. Une fois parvenue à sa hauteur, il lui désigna un trou qu'il avait habilement dégagé en soulevant une dalle bancale. Au fond de celui-ci, on devinait les contours de plusieurs bouteilles dissimulées dans la pénombre. — De l'alcool, identifia-t-elle. Et une sacrée réserve, qui plus est. Mais qu'est-ce que ça fait là ? — Tout ce dont je suis certain, révéla Jean, c'est que j'ai vu Arashi se tenir à cet endroit précis il y a de cela quelques semaines. Je n'ai pas relevé sur le moment, mais plus j'y pensais, plus je trouvais ça bizarre. Madame Bernhard sortit son téléphone de l'une des poche de son long manteau marron pour prendre une photo de cette cachette improvisée. — Mes félicitations, Monsieur Kirschtein. Vous venez de me donner une raison supplémentaire pour requérir une réunion du conseil de discipline.


Marco était assis sur l'une des chaises de la salle à manger, les coudes posés sur la table et les mains un peu tremblantes. En face de lui, Laure avait sorti son ordinateur portable et un bloc note pour consigner ce qu'il s'apprêtait à lui dévoiler. Après plusieurs jours de réflexion, le garçon se sentait prêt pour passer à l'étape suivante : porter plainte. Gabriel désirant poursuivre son ancienne école primaire pour faute professionnelle, il leur fallait déposer une plainte avec constitution de partie civile. Contrairement à une plainte classique qui ne faisait qu'alerter le procureur de la République, celle-ci leur permettrait de déclencher directement une enquête pénale menée par un juge d'instruction. Une telle plainte devait être déposée sous la forme d'un courrier envoyé au doyen des juges d'instruction du tribunal civil le plus proche. À vrai dire, cette procédure arrangeait plutôt Marco qui ne serait même pas contraint de se rendre au commissariat. La lettre devait contenir l'état civil et l'adresse du plaignant, l'exposé détaillé des faits ainsi que tous les éléments de preuves à disposition. En plus de cela, elle devait tout naturellement indiquer clairement leur volonté de se constituer partie civile et leur demande de dommages et intérêts. L'avocate s'était aujourd'hui déplacée pour aider les Bodt à écrire ce courrier tout en respectant les formes requises. Mais pour cela, Marco devait nécessairement lui exposer en détail les fameux faits qu'il reprochait à leur auteur. Il avait volontairement éloigné son père de cet entretient car il craignait de se sentir plus anxieux en sa présence. Laure était une professionnelle qui se retrouvait régulièrement confrontée à ce genre de situation. Elle savait comment garder son sang-froid, comment réagir et, surtout, comment ne pas réagir. — On va procéder de manière logique pour ne pas s'égarer ou ne pas oublier quelque chose. Si tu veux faire une pause, n'hésite pas à me le dire. On n'est pas obligé de tout faire aujourd'hui, on peut terminer ça une prochaine fois. C'est à toi de décider, lui assura-t-elle. Ça marche ? Marco connaissait suffisamment la jeune femme pour savoir qu'elle respecterait ses engagements. Il acquiesça et Laure ne tarda pas à lui poser la première question d'une longue série. — À quand remonte le premier acte de harcèlement dont tu te rappelles ? — Probablement quelques semaines après mon entrée en primaire, estima l'adolescent. — En quoi consistait-il à ce moment-là ? Le brun ferma les yeux afin de se remémorer cette période si trouble de sa vie. Au fil des années, il avait si souvent tenté de l'oublier que tous ses souvenirs s'étaient entremêlés sans pour autant disparaître. — Arashi n'était pas le seul, à l'époque. Il avait un petit groupe de garçons à sa botte avec lequel il malmenait les autres enfants qui avaient eu le malheur de se trouver sur son chemin. En général, ils se moquaient beaucoup d'eux et leur faisaient des croche-pieds dans les couloirs. De temps en temps, ils pouvaient voler leurs affaires ou les lancer dans une flaque d'eau. Leurs souffre-douleurs préférés étaient cognés derrière l'école. Ça, c'était déjà moins chouette. — Tu te souviens de leurs noms ? Marco secoua la tête en signe de négation. Même s'il les croisait un jour dans la rue, il doutait de pouvoir les reconnaître. Seul les traits d'Arashi restaient parfaitement nets dans son esprit. — À quelle fréquence te frappaient-ils ? reprit Laure, l'air grave. — Une ou deux fois par semaine. Parfois trois quand ils en avaient envie. Ce n'étaient que des gamins, alors on ne peut pas vraiment dire qu'ils frappaient fort, mais c'était suffisant pour donner quelques bleus. Et puis, admit le garçon, je n'étais pas du genre à rendre les coups. — Donc cette situation a duré pendant cinq ans ? — C'est ça. Je suis entré au collège et je pensais que ça suffirait à les calmer, mais Arashi et d'autres n'étaient pas vraiment prêts à grandir. — Dans ce cas, qu'est-ce qui les a fait changer d'avis ? Un léger sourire prit naturellement place sur le visage de Marco alors qu'il lui répondait. — Jean, déclara-t-il simplement. Ils étaient en train de me frapper derrière le bâtiment. Jean passait par là et il s'est... jeté dans le tas. Littéralement. C'est comme ça qu'on est devenu amis. Après cela, Arashi n'a plus osé m'approcher. Il a probablement changé de collège la même année car je ne l'ai plus recroisé au bout de quelques mois. Le stylo de l'avocate glissait vivement sur le papier, retranscrivant les informations nécessaires à la construction de leur plainte. — Ensuite, plus rien pendant cinq ans ? Pas un seul contact ? — Rien du tout, affirma le brun, jusqu'à il y a environ trois mois. Laure traça un long trait horizontal sur sa feuille, séparant ainsi les deux périodes majeures de son récit. Marco devina que la seconde partie serait la plus importante, la plus détaillée, mais surtout, la plus difficile à raconter. — J'ai croisé Arashi au lycée, débuta-t-il. Il a tout de suite cherché à m'intimider. Il disait que j'étais une erreur, qu'il n'était pas trop tard pour aller me tuer ou quelque chose dans ce goût-là. Je pense qu'il voulait vérifier s'il avait toujours une certaine emprise sur moi. C'était le cas, avoua-t-il. J'étais... j'étais complètement tétanisé, j'avais l'impression de m'être réveillé en plein cauchemar. Le souvenir de cette horrible journée se suffisait à lui-même pour lui causer des tremblotements dans la voix. — Un mois plus tard, j'ai commencé à trouver des messages qui m'étaient destinés dans le courrier. Je n'en ai pas lu beaucoup. C'étaient surtout des insultes et quelques dessins morbides. J'ai vite reçu le même genre de traitement sur les réseaux. — Tu en as conservé des traces ? s'intéressa Laure. — J'ai tout gardé. Les lettres sont dans une boîte en haut et j'ai pris des captures d'écran du reste. L'avocate sortit un bloc de post-it de son sac pour y noter cette précieuse information. — C'est un très bon réflexe, lui assura-t-elle. Ce sont des preuves qui vont appuyer ton récit et faciliter le travail des enquêteurs. Est-ce que tu as eu d'autres confrontations directes avec lui ? — Un soir, en sortant d'un cours d'aïkido. Il faisait nuit, il pleuvait et... je crois qu'il m'attendait. Cette fois-ci, il m'a attrapé par le col pour me cogner contre le mur. Il a beaucoup parlé de Jean. C'était... bizarre, lâcha Marco. Il disait que c'était de sa faute s'il n'arrivait pas à s'approcher de moi. Ça m'a énervé, alors je me suis débattu et, hum, je lui ai fait une clé de bras. Laure poussa un sifflement admiratif. Néanmoins, le garçon grimaça alors que la suite des évènements lui revenaient en mémoire. — Mais ensuite, c'est devenu... encore plus bizarre. Je ne sais pas comment l'expliquer, hasarda-t-il, mais... C'était comme s'il... m'encourageait... à le frapper. Comme s'il... s'il aimait ça, conclu-t-il en fonçant les sourcils. La jeune femme releva vers lui un visage à la fois soucieux et songeur. — C'était la première fois qu'il agissait ainsi ? — La première, mais pas la dernière, marmonna le garçon. Il y a une semaine, il m'a coincé dans les toilettes. Il m'a frappé et me demandait ouvertement de rendre les coups. Et puis, il a- Marco s'arrêta net dans son élan. Les mots s'étaient d'eux même bloqués au fond de sa gorge alors qu'il ignorait justement lesquels employer. Devait-il vraiment parler de cet épisode déroutant qui lui avait laissé un arrière-goût douteux ? En était-il seulement capable ? La boule d'angoisse qui grandissait dans sa poitrine lui donna envie de vomir. — Ce n'est peut-être pas important, lâcha-t-il un peu trop brusquement. — Le simple fait d'en douter prouve que c'est important, tu ne crois pas ? lui fit remarquer Laure d'une voix douce. L'adolescent se crispa en reconnaissant la douleur amère de la vérité qui venait de le frapper. Il avait déjà passé sous silence ce détail lors de leur entretient avec Madame Bernhard, mais la situation était différente. Il ignorait probablement une infinité de choses sur Laure et, pourtant, il savait déjà au fond de lui qu'elle était actuellement la plus qualifiée pour lui venir en aide. Marco voulait qu'Arashi soit enfin jugé par la justice des Hommes. Or, pour cela, l'avocate avait besoin de connaître chaque aspect de cette affaire, aussi déplaisants fussent-ils. — Il a essayé de... Il a glissé sa main... hum, bafouilla-t-il. Il l'a glissée sous mon pull. C'était... déplacé... je pense. — Que s'est-il passé ensuite ? demanda-t-elle prudemment. — Je-je l'ai repoussé et il s'est cogné à un lavabo. Il a voulu s'approcher à nouveau, mais il y a eu du bruit dehors, alors il est parti. Jean est arrivé à ce moment-là avec deux amis. C'était la première fois qu'il tombait sur Arashi lorsque... lorsque ça se produisait. Vous connaissez la suite. La jeune femme consigna ses dernières paroles en silence, les lèvres un peu pincées, puis elle numérota les quelques feuilles noircies par l'encre pour s'assurer de ne rien perdre. Elle avait beau travailler régulièrement avec des enfants aux histoires parfois fort déplaisantes, les affaires les concernant étaient toujours les plus délicates : on ne s'habituait jamais à entendre certaines choses. Laure referma son ordinateur portable et se pencha légèrement pour encrer son regard dans celui du garçon. — Je te remercie de m'avoir dit tout ça. Je sais que ce n'était pas facile, mais je te promets que cela n'aura pas été en vain. Marco lui sourit timidement en retour. L'avocate ne s'éternisa pas et commença à ranger ses affaires dans son sac. Sur le pas de la porte, le brun lui posa une dernière question : — Il va être mis au courant, pas vrai ? — Eh bien... La CPE prévoit de mener des entretiens. Même si elle ne citera pas ton nom, il y a de fortes chances qu'il le devine de lui-même en fonction des questions qu'elle lui posera, admit-elle. Tu crains sa réaction ? — Je mentirais si je disais que non, souffla Marco. Mais je suppose qu'on ne peut pas faire grand chose. — Il existe bien des mécanismes de restriction pour ce genre de situation, mais c'est assez compliqué dans le cas présent. Si on lui interdit de s'approcher de toi, on lui interdit par extension l'accès aux locaux scolaires, expliqua Laure. Je n'aime pas te l'avouer, mais la continuité de l'enseignement primera probablement sur notre avis. Dans l'hypothèse où il serait suffisamment bête pour te demander des comptes, n'hésite pas à m'appeler. Le garçon hocha mollement la tête, comprenant que c'était là l'un des points faibles du système judiciaire : du moment qu'Arashi n'agissait pas, ils ne pourraient rien intenter de plus contre lui sur la base de simples suppositions. Sitôt la porte refermée derrière l'avocate, Marco s'adossa contre le mur pour souffler un bon coup. Aussi nécessaire qu'il fut, cet entretient n'avait pas été de tout repos pour lui. Il ne se sentait pas plus mal qu'avant, mais pas vraiment mieux non plus. Un long frisson traversa son corps et, réalisant qu'il avait froid, il abandonna l'entrée pour se laisser choir sur le canapé douillet. Le garçon s'enroula dans un épais plaid et ferma les yeux un court instant avant de comprendre que la température n'était probablement pas la cause de ses tremblements. Sans prendre la peine d'y réfléchir plus longtemps, Marco sortit son téléphone de sa proche et appela le premier contact de sa liste. Moins de cinq secondes plus tard, la voix de Jean résonna contre son oreille. — Je te dérange ? — Du tout, lui assura son ami. Dis-moi. Le brun se mordit l'intérieur de la bouche, mais il était de toute façon trop tard pour faire marche arrière. — Tu... tu pourrais venir ? Il entendit le garçon s'agiter à l'autre bout du fil. — Bien sûr ! Donne-moi dix minutes. Marco raccrocha, les joues un peu rouges et un léger sourire aux lèvres. Lorsqu'on frappa à la porte, il vérifia rapidement l'identité du nouveau venu en jetant un coup d'œil par la fenêtre avant de venir lui ouvrir. Jean avait à peine posé un pied sur le paillasson qu'il le serra brièvement dans ses bras, ce qui lui valut un regard mi-surpris, mi-ravi de la part du châtain. — J'ai juste eu envie de te voir, se justifia-t-il. Tout content, il entraîna son ami dans le salon et lui proposa de faire quelques parties de Mario Kart. Sa vieille console Wii était un peu poussiéreuse, mais elle marchait toujours. Marco s'installa au fond du canapé tandis que Jean s'assit au sol, en face de lui. Il préférait adopter cette position, soi-disant pour avoir un meilleur angle de vue. En vérité, le mauvais joueur qu'il était en profitait pour lui chatouiller les chevilles lorsqu'il se trouvait désavantagé. Le brun ne se laissait pas faire pour autant : dès qu'il sentait l'ombre de ses doigts sur sa peau, il n'hésitait pas à le bloquer entre ses jambes pour l'empêcher de jouer correctement. Avec de telles méthodes, ils eurent bien des difficultés à parvenir à bout de la course arc-en-ciel. Jean râlait après être encore tombé du circuit quand le téléphone de Marco sonna, affichant le nom de son père. — Madame Bernhard vient de m'appeler, expliqua Gabriel sur haut parleur. Apparemment, une autre élève s'est manifestée ce matin. Elle se serait faite harcelée par ce Arashi ces derniers mois. Ta CPE pense qu'elle n'est pas la seule, alors le proviseur a accepté de l'exclure temporairement jusqu'à ce qu'il soit convoqué en conseil de discipline. — Ils ont déjà fixé une date ? — Oui, ce sera en fin de semaine prochaine. C'est plutôt une bonne nouvelle, non ? En effet, savoir qu'il ne risquerait pas de croiser Arashi au détour d'un couloir rassurait beaucoup Marco qui se doutait bien que le japonais n'allait probablement pas très bien réagir aux accusations le visant. Gabriel se renseigna ensuite sur son après-midi, lui demandant si tout s'était bien passé avec Laure. Son fils échangea quelques minutes avec lui avant de raccrocher. — D'ailleurs, se souvient justement Jean, ma mère a aussi reçu un coup de fil hier. Je suis exclu une demi-journée, c'est pas si grave. — Quand ? se renseigna son ami. — Dans deux jours. Je ne louperai qu'un seul cours, j'en suis presque déçu. Marco ne manqua pas de remarquer le regard en que lui adressait le châtain alors qu'il expirait longuement. Jean savait qu'il s'en voulait en partie pour cette histoire de sanction et que cela le soulageait d'apprendre qu'elle n'était pas si dramatique que prévue. — Une demi-journée contre mon poing dans la figure d'Arashi, ricana le châtain, ce n'est pas un si mauvais calcul finalement. — Il vaudrait tout de même mieux éviter de remettre ça, à mon avis… — Je sais, je sais, rit son ami. Disons que c'était une offre spéciale. Bon, on la finit cette course ? Ils reprirent leurs manettes, prêts à en découdre avec ce circuit coloré infernal. Une bonne dizaine de chutes plus tard, Jean, qui se lamentait d'être arrivé bon dernier, voulu prendre sa revanche sur une autre coupe. Marco se plia à sa volonté en souriant, ses mauvais souvenirs relégués dans un coin sombre de son esprit.


De frêles flocons tombaient en désordre des nuages gris qui obstruaient le ciel depuis le petit matin. À travers la fenêtre, Marco contemplait le ballet muet de ces quelques cristaux d'eau qui reprenaient leur forme liquide au contact du sol trop chaud. Malheureusement, le climat s'était tellement dégradé que la neige peinait à s'installer en plein hiver. Le garçon prêta une oreille peu intéressée au cours d'humanités auquel il assistait, mais il avait déjà perdu le fil du raisonnement de leur professeur de philosophie. Face à une assemblée peu réceptive, celui-ci se livrait à une analyse ardue du Lièvre et de la Tortue, sans que personne n'en comprenne précisément le rapport avec le thème de la présente séance. D'habitude, Marco parvenait à saisir les divagations de leur vieil enseignant, mais il n'était pas capable d'une telle concentration aujourd'hui. En livrant son récit à Laure, il avait apposé la dernière pierre en sa possession à l'édifice. Dans l'état actuel des choses, il ne pouvait rien faire de plus, à part attendre que la machine judiciaire ne se mette en marche. Puisqu'Arashi se trouvait exclu pour un petit moment, il aurait pu employer ce temps pour souffler. Cependant, en dépit de ces instants de répit dont il disposait, Marco n'arrivait pas à calmer le tumulte qui s'agitait en lui. Il avait la désagréable impression de se trouver entre deux tempêtes : le fait d'avoir traversé la première sans trop d'encombres ne lui garantissait pas qu'il ressortirait indemne de la suivante. À peine s'était-il remis des derniers évènements qu'il appréhendait déjà ceux qui l'attendaient encore dans un futur à la fois trop proche et trop lointain. Le garçon accueilli la sonnerie mettant fin à ce cours soporifique avec un réel soulagement. En plus de devoir écouter les égarements incessants de son professeur dont l'esprit se perdait trop souvent dans un autre siècle, c'était la seule matière qu'il ne partageait pas avec Jean. Autrement dit, il ne pouvait pas s'amuser à le regarder dormir paisiblement lorsque lui-même s'ennuyait profondément. Il se releva en même temps que Bertholdt, son voisin de table, qui bailla discrètement derrière sa main. Marco étudia son ami du regard et songea soudainement qu'il était peut être temps de le mettre au courant de toute cette histoire. Après tout, le grand brun leur avait rendu service un nombre incalculable de fois sans pour autant toujours comprendre ce qui se tramait. Si quelqu'un méritait de connaître la vérité, c'était certainement lui. — Il y a une chose dont j'aimerais te parler, se lança-t-il. C'est à propos du gars de la dernière fois... Les deux garçons sortirent de la salle de classe animée pour trouver un coin plus tranquille. Une fois à l'abri des oreilles indiscrètes, Marco lui rapporta simplement qu'Arashi l'avait harcelé et qu'il porterait bientôt plainte. Il resta bref et concis, car Bertholdt n'avait pas besoin de connaître tous les détails de sa situation. Fidèle à lui-même, son ami écouta religieusement ce qu'il voulait lui dire avant de prendre la parole. — Je peux faire quelque chose pour t'aider ? — Tu en as déjà fait beaucoup, lui assura Marco en secouant négativement la tête. — C'est de bon cœur, tu le sais. — Quand bien même j'apprécie l'attention, je ne vois pas trop ce qui pourrait être en notre pouvoir... Bertholdt se pencha un instant sur la question. — Une autre élève s'est manifestée, pas vrai ? se rappela-t-il. Il doit probablement en avoir d'autres. — C'est ce que Madame Bernhard pense aussi, acquiesça Marco. — Dans ce cas, on pourrait organiser une série d'interventions dans les classes. Un peu à la manière d'une campagne de lutte contre le harcèlement, tu vois l'idée ? Avec un peu de chance, ça encouragera d'autres témoignages. Et même si ce n'est pas le cas, un peu de sensibilisation ne fera de mal à personne. L'idée était somme toute intéressante, mais Marco émit quelques réserves. — C'est un beau projet, mais tu es certain de vouloir faire ça ? s'enquit-il avec un certain embarras. Ça représente un gros engagement qui risque de te prendre du temps. — Pas forcément, lui répondit Bertholdt en souriant. Cela fait quelques semaines que Monsieur Shadis hésite sur le prochain thème qu'il abordera en cours d'éducation morale et civique. Le harcèlement scolaire fait partie de sa liste, alors on pourrait lui suggérer l'idée et faire d'une pierre deux coups. Ils avaient justement un cours d'histoire dans l'après-midi au terme duquel ils eurent l'occasion de discuter avec leur enseignant favori. Ce dernier valida la proposition avec entrain, toujours ravi de voir ses élèves prendre des initiatives. Il leur promis de se renseigner auprès de Madame Bernhard pour savoir s'il serait possible d'intervenir dans les classes d'ici un mois ou deux, une fois le projet achevé. Bertholdt sortit le premier, mais Marco s'attarda un instant car Jean terminait à la va-vite un exercice de mathématiques qu'il avait oublié de faire. Maintenant qu'il se retrouvait presque seul-à-seul avec son professeur, il réalisa qu'une question le préoccupait. — Monsieur, l'interpella-t-il finalement, je peux vous demander comment vous connaissez mon père ? — Gabriel ? J'étais son professeur, il y a vingt ans de cela. Le garçon fut un peu surpris. D'après lui, Monsieur Shadis venait tout juste de passer la cinquantaine. Il était plutôt rare qu'un enseignant occupe le même poste pendant de si longues années, mais pas impossible. — Et ça vous arrive souvent de... lui parler de moi ? — De temps en temps. Marco sentit une certaine retenue de la part de son professeur dont les yeux s'étaient plissés, ainsi préféra-t-il ne pas insister. Chaque jour qui passait, le brun découvrait une nouvelle facette de son père qu'il n'avait jamais soupçonné. Tandis qu'il se rendait à son prochain cours, il se demanda combien de secrets celui-ci pouvait encore lui cacher. Dans la salle à manger des Bodt, Gabriel déposa sur la table deux tasses de café en veillant à ne pas en reverser sur les divers feuillets qui la recouvraient. Le responsable de toute cette pagaille, Étienne Beaumont, releva un instant les yeux de l'écran de son ordinateur portable pour le remercier. Depuis qu'il était entré, l'hôte semblait paradoxalement bien moins à l'aise que l'invité. Quand Laure lui avait assuré qu'elle connaissait un avocat presque aussi incroyable qu'elle qui pourrait l'aider dans son divorce, Gabriel ne pensait pas qu'elle parlait de son propre frère aîné. Bien qu'il ne l'ait pas vu depuis des années, ce dernier n'avait pas beaucoup changé. À force de revoir tant d'anciens visages, le trentenaire se retrouvait comme propulsé quinze ans en arrière, à une époque où sa vie lui paraissait encore sensée. Il soupira et prit une gorgée de son café, chassant ces souvenirs qui le rendaient nostalgiques. Pour l'heure, il lui fallait avant tout s'occuper de son divorce. En l'absence de contrat de mariage, les époux relevaient automatiquement du régime communauté réduite aux acquêts qui distinguait les biens propres des biens communs : seuls les biens acquis pendant le mariage étaient partagés. La plupart des couples mariés évoluaient dans ce cadre juridique et s'en satisfaisaient. Les parents Chevalier auraient sans doute préféré qu'il en soit de même pour eux, mais l'insistance de Gabriel les avait conduit à dresser un contrat de mariage différent. Grâce au régime de séparation des biens, chaque époux conservait son patrimoine personnel, ce qui n'empêchait pas l'acquisition commune de certaines choses. En dépit de ses nombreuses erreurs, Gabriel se félicita de l'entêtement dont il avait fait preuve plus jeune, alors qu'il désirait simplement préserver son indépendance. Contrairement à la plupart des couples, son divorce ne devrait pas entraîner une guerre juridique quant à la répartition de chaque bien. Gabriel était justement en train de lister les quelques propriétés qu'il possédait au même titre qu'Amélie. — Tu as réfléchi au type de procédure que tu souhaiterais entreprendre ? s'enquit Étienne. — Dans le meilleur des mondes, soupira le trentenaire, j'aimerais autant éviter de passer devant le juge. — Il ne nous reste donc plus que le divorce à l'amiable. Gabriel eut une grimace. S'il voulait se préserver des délais interminables offerts par la justice et d'un double procès, c'était en effet la solution idéale. Seulement, cette procédure supposait que les époux parvenaient à s'entendre eux-mêmes sur les conditions de la séparation, ce qui pourrait s'avérer compliqué à bien des égards. Il lui fallait à tous prix convaincre sa femme de jouer le jeu, tout en priant pour que les parents Chevalier n'aillent pas lui bourrer le crâne d'idioties. — Je vais parler à Amélie, décida-t-il finalement. Cette mascarade a assez duré. S'il resta silencieux, Étienne n'en pensa pas moins. Le cliquetis d'une clé qu'on manipulait dans la serrure leur parvint depuis l'entrée, signe que Marco venait de rentrer. Comme souvent, Jean se trouvait juste derrière lui. Ils saluèrent leur invité, laissant Gabriel se charger des présentations. Avant que les garçons ne montent à l'étage, il interpella son fils sur un sujet qui le travaillait dernièrement. — Concernant la maison... Je n'en suis pas le seul propriétaire, alors le divorce décidera également de son sort. Je voulais savoir ce que tu préférerais, toi. Marco n'avait effectivement pas songé à ce détail plutôt important. Il se remémora les heures passées entre ces murs froids, le silence qui l'assaillait de toutes parts, la peur de voir surgir des fantômes. Cette maison n'avait pas toujours été tendre avec lui, le principal occupant de ces lieux souvent délaissés par la vie. Pourtant, il ressentait un pincement au cœur à l'idée de la céder à un autre. Marco songea aux soirées passées sur le canapé à regarder des films, à leurs expériences culinaires infructueuses, aux étoiles que Jean avait collé sur le plafond de sa chambre. Ces instants de bonheurs n'effaçaient pas les ombres qui couraient encore sous l'escalier, mais son monde s'était peu à peu coloré grâce à eux. Tout compte fait, le garçon réalisa qu'il s'était attaché à cette maison qu'il avait fait sienne au fil des ans. — J'aimerais bien qu'on la garde, si c'est possible. Gabriel acquiesça à ses dires, comme pour lui faire savoir qu'il s'en occuperait. Tandis qu'ils se rendaient dans la chambre du brun, celui-ci resta pensif. — J'y pense, mais... Puisque je suis mineur, mes parents vont obtenir la garde partagée, pas vrai ? — Ça m'étonnerait, affirma Jean en s'allongeant sur son lit. — Vraiment ? Marco était un peu surpris de la rapidité avec laquelle son ami lui avait répondu. — La garde partagée n'est pas automatique, lui assura celui-ci. De manière générale, ta mère ne transpire pas l'amour maternel. Elle n'a même pas cherché à prendre de tes nouvelles depuis son départ. Pire : elle est repartie en Roumanie sans un mot. On ne peut pas dire que c'est l'attitude d'un parent responsable. Et vu la manière dont elle t'as traité la dernière fois, je doute que ton père ait envie de t'envoyer en pension là-bas. Son raisonnement tenait debout. Le brun poussa un soupir de soulagement, heureux de savoir qu'il n'aurait probablement pas à déménager chaque semaine d'un parent à un autre. En plus de cela, il ne ressentait aucun attachement particulier envers celle qui lui avait pourtant donné la vie. Amélie était une femme froide, ainsi supposait-il qu'elle ne se battrait pas pour obtenir la garde d'un fils qu'elle-même n'appréciait pas vraiment en retour. En dépit d'une certaine réserve qui les avait toujours maintenu à distance, Marco se sentait plus proche de son père, ce qui tendait à se confirmer dernièrement. Tant qu'à choisir, il préférait évidemment vivre sous son toit jusqu'à sa majorité. D'ici-là, Gabriel lui révélera peut-être ces étranges secrets qu'il lui avait déjà tant de fois promis.


« Rien n'est plus imminent que l'impossible. »
— Victor Hugo

> date : mi-février

Au sixième étage du bâtiment scolaire, une salle de classe se trouvait plongée dans le noir. À l'intérieur, une trentaine d'élèves regardaient avec attention le tableau blanc sur lequel était projeté un court-métrage de quelques minutes. Dans le cadre de son cours d'éducation civique et morale, Monsieur Shadis avait sélectionné plusieurs documents de différentes natures touchant au thème du harcèlement scolaire afin d'introduire ce nouveau sujet d'étude. Quand le petit film se termina, il ralluma les lumières et encouragea ses élèves à prendre la parole, tout en guidant leur réflexion. Il s'agissait d'abord de définir la notion même de harcèlement. Pour cela, l'enseignant appuya sur son caractère répétitif et lista grâce à leurs réponses les différentes situations dans lequel il s'observait. De fil en aiguille, Monsieur Shadis parvint à les entraîner dans un débat dont il se faisait l'arbitre, donnant la parole à ceux qui désiraient s'exprimer. — J'ai l'impression que le harcèlement a mauvaise réputation, exprima Mikasa. C'est un peu triste à dire, mais un sujet qui ennui les gens. Certains se plaignent d'en entendre parler tout le temps. Pourtant, même si la parole s'est libérée sur le sujet, beaucoup n'osent pas le dénoncer de peur d'être considérés comme des victimes ou des balances. — Il faut dire que la sensibilisation autour du sujet n'est pas toujours fameuse, renchérit Armin. Je trouve que les représentations du harcèlement sont souvent identiques, ce qui nourrit un certain cliché et créé des modèles-types de victimes et agresseurs. — C'est vrai qu'on oppose systématiquement des groupes populaires à des élèves plus solitaires. C'est assez réducteur, car tous les agresseurs ne sont pas des enfants de bourgeois à l'égo surdimensionné et toutes les victimes ne sont pas asociales. Les gens fonctionnent beaucoup par assimilation. Si la situation qui leur est décrite ne correspond pas identiquement à la leur, alors ils ne se sentiront pas concernés. Des élèves acquiescèrent en silence, d'autres levèrent la main pour participer à leur tour à la conversation. — En parlant de représentation, vous ne trouvez pas que certaines campagnes sont franchement peu crédibles ? railla Ymir. À part écrire en gros sur une affiche que le harcèlement scolaire c'est mal, que fais le ministère de l'éducation nationale ? On nous encourage à nous confier à un adulte, mais personne ne nous dit vraiment ce qui nous attend par la suite. Tu parles d'un climat de confiance. — D'ailleurs, on parle très peu du harcèlement par un professeur. Même si c'est moins fréquent, ça reste un problème qui mérite sa visibilité. À qui peut-on s'adresser quand c'est précisément l'adulte qui devrait nous aider qui nous rend la vie impossible ? À la fin de la séance, la majorité d'entre eux estimèrent que le scénario du court-métrage n'était pas vraiment réaliste et que la plupart des affiches ne leur inspiraient malheureusement pas une profonde sympathie. Seuls les documents consacrant des témoignages réels leur apparurent véritablement pertinents grâce à leur authenticité. Satisfait de cette première approche, Monsieur Shadis leur fit finalement part du projet soumis par Bertholdt avant de les libérer. — Je ne m'attendais pas à ce qu'il soit aussi investi, avoua Jean en rangeant ses affaires. En effet, Marco ne pensait pas que leur professeur puisse ainsi faire participer une classe entière d'adolescents de quinze ans à un débat collectif sur le harcèlement scolaire. Monsieur Shadis avait bel et bien tenu parole : il s'était entretenu avec Madame Bernhard qui avait tout naturellement validé leur projet. À son tour, celle-ci en avait soufflé un mot à quelques professeurs qui en avait eux-mêmes fait mention devant leurs élèves. Et par un drôle d'effet papillon, trois nouveaux lycéens étaient montés jusqu'au bureau de la CPE pour lui parler d'un certain Arashi. Tandis que le dossier à son nom grossissait, le japonais avait assisté à son deuxième conseil de discipline, un beau palmarès pour un élève qui n'était arrivé que depuis quatre mois. Une fois de plus, Iromi Burasuto ne s'était pas déplacé. Le déroulement de la séance restait confidentielle, mais elle aurait rencontré plusieurs complications inattendues, à commencer par les insultes proférées par Arashi à l'intention des professeurs présents. Si beaucoup considérait déjà son cas comme désespéré, ce fut le coup de grâce : le chef d'établissement décida de suspendre le conseil. D'après Laure, le garçon risquait de subir une exclusion définitive de l'établissement scolaire. Parallèlement à tout ce remue-ménage, l'avocate avait envoyé leur plainte rédigée au tribunal civil le plus proche. L'affaire fut confiée à un juge de l'instruction qui ouvrit une information judiciaire. Comme c'était souvent le cas, il avait délégué ce travail à la police judiciaire par le biais d'une commission rogatoire. Une enquête suivait donc son cours depuis quelques temps pour permettre aux policiers de rassembler des preuves et d'auditionner des témoins. Deux jours plus tôt, Jean avait justement été appelé au commissariat du coin pour partager sa propre version des faits. Quant aux autres élèves concernés, aucun n'avait déclaré vouloir engager de poursuites puisqu'il ne s'agissait que de racket, de brimades et de légères bousculades qui ne justifiaient pas à leur yeux une réponse aussi extrême. — Arashi a encore été auditionné récemment, souffla Marco à son ami. Selon Laure, c'est le signe qu'ils ont rassemblé la plupart des éléments dont ils avaient besoin. L'enquête ne devrait pas tarder à se clôturer maintenant. — C'est une bonne nouvelle, non ? Si le juge l'a convoqué deux fois, il doit considérer que le dossier est suffisamment sérieux. Le brun hocha la tête. Au vu du déroulement de l'affaire, Arashi serait probablement mis en examen dans les prochains jours. Et à compter de la fin de l'enquête, il sera jugé dans un délais de trois mois. Marco avait encore du mal à réaliser ce qui lui arrivait. Il se sentait à la fois rassuré et intimidé par le poids que pouvait exercer l'autorité judiciaire lorsqu'on lui en donnait les moyens. Les deux garçons prirent place dans leur salle d'économie pour assister à leur prochain cours. Sitôt qu'ils furent assis, Connie s'approcha vivement d'eux, un énorme sourire sur le visage. — Dites, vous faites quelque chose pour la Saint-Valentin ? — Désolé Connie, plaisanta Jean. J'adore ton crâne presque chauve, mais ne compte pas sur moi pour être ta Valentine. Son ami leva les yeux au ciel devant sa bêtise. De son côté, Marco se mordilla l'intérieur de la joue avec gêne. Même si cela ne signifiait pas grand chose aux yeux du châtain, il aurait bien aimé passer la journée avec lui. En tant qu'amis, bien évidement, à défaut d'autre chose... — J'ai envie de faire une fête, samedi, pour rattraper celle du nouvel an qui m'est passée sous le nez, poursuivi Connie. En plus, j'ai eu une super idée pour rendre cette journée incroyable. Tenez-vous bien : on va faire un concours de cuisine ! Jean et Marco se lancèrent un regard inquiet. L'enthousiasme remarquable de leur ami rendait la proposition tentante, mais ils doutaient sérieusement de sa capacité à organiser pareil projet sans que celui-ci ne tourne à la catastrophe. Peu importait l'angle sous lequel on l'analysait, ils imaginaient mal comment rassembler tous leurs amis farfelus dans une cuisine pouvait conclure à un dénouement pacifique. — Mec, je ne suis pas sûr de ton coup, là. Tu as pensé à Sasha ? lui fit remarquer Jean. Elle serait capable de manger la pâte d'un gâteau avant qu'on ait le temps de le cuire ! Gordon Ramsay lui-même en fait des cauchemars. — T'inquiètes pas, ça va le faire. Je gère Sasha, affirma Connie comme s'il ne s'agissait pas d'un problème de taille. Jean avisa Mikasa qui se trouvait à quelques mètres d'eux et prêtait une oreille attentive à leur échange. — Tu le sens bien, toi ? — Pas vraiment. Mais bon, c'est mieux que de manger toute seule un pot de glace devant une comédie romantique pas fameuse, admit-elle. — Exactement ! appuya Connie. Moi, je dis que le célibat ne doit pas nous empêcher de passer une bonne journée. En plus, ce sera l'occasion de manger un maximum de chocolat. Tu ne vas quand même pas refuser un tel festin ? Sans prévenir son propriétaire, l'estomac du châtain estima le moment opportun pour émettre un léger gargouillement. Tandis que Connie se tordait de rire, Jean maudit son organisme qui parlait pour lui en cette dure fin de matinée. Le visage affublé d'une moue boudeuse, il se tourna vers Marco qui souriait doucement. En le voyant ainsi, le garçon réalisa qu'il n'avait pas entendu le son de ses éclats de rire depuis un bon bout de temps. Ces dernières semaines n'avaient pas toujours été faciles pour son ami qui s'en retrouvait profondément fatigué. Cette petite fête serait probablement pour lui l'occasion d'oublier les tourments qui l'agitait, juste pour quelques heures. Mikasa surprit son regard et, devinant l'idée qui l'avait traversé, elle s'approcha pour lui souffler quelques mots à l'oreille. — Même si la moitié de notre groupe est franchement déjanté, l'autre devrait être capable de rattraper le coup. Au pire, on les enferme tous et on mange tout le chocolat sans eux. Jean finit donc par accepter, en partie parce que ça promettait d'être plutôt mémorable, mais, surtout, parce qu'il voulait que Marco passe un bon moment, entouré de tous leurs amis. Loin de chez lui, loin de ses angoisses, loin de l'orage.


En ce samedi quatorze février, jour de la Saint-Valentin, il fut convenu que la petite bande se retrouverait chez Connie en milieu d'après-midi. Le trajet leur étant familier, Jean et Marco arrivèrent tranquillement aux alentours de seize heures. Ils furent accueillis en grandes pompes par leur hôte qui semblait encore plus jovial que d'habitude, si tenté que cela fut possible. De toute évidence, Connie avait fortement hâte de se lancer dans ce concours de cuisine et, surtout, d'ensuite pouvoir manger une montagne de chocolat. Son enthousiasme était tel qu'il rendait l'air électrique. Leur atelier pâtisserie n'avait pas encore débuté qu'il promettait de produire des étincelles : un mauvais présage pesait déjà sensiblement dans l'atmosphère, comme la promesse d'une catastrophe future. Les derniers invités les rejoignirent bientôt et, lorsqu'il furent au complet, Mikasa décida de prendre en main cette assemblée de sous-fifres dont les compétences culinaires laissaient à désirer. — Je n'ai aucune envie de transformer la cuisine de Monsieur et Madame Springer en un champ de bataille, prévint-elle en jetant un regard circulaire, ce que menacent de faire la moitié d'entre vous. Pour cette raison, je pense qu'il est plus sage d'établir ce qui ressemble grandement à un plan de combat. Avec l'autorité d'un général militaire, la jeune fille réparti ses subordonnés d'un jour en cinq groupes bien distincts. Afin de préserver cette organisation de tout débordement, elle s'assura de placer au moins une personne supposément responsable à la tête de ces équipes culinaires. Sur l'îlot central de la cuisine, on avait déjà sorti quelques livres de recettes et divers ingrédients — dont deux pâtes qui reposaient au réfrigérateur depuis la veille — qui leur permettraient de réaliser celles que Connie avait minutieusement sélectionnées. Leur répartition se démocratiquement fit à la volée, en fonction des préférences de chacun. Sous les ordres de Mikasa, les adolescents se mirent rapidement au travail dans une ambiance pseudo-militaire qui les amusa beaucoup. Armé d'une poêle, Eren s'employa à faire sauter les crêpes tandis qu'Armin agitait une assiette pour rattraper in extremis celles qui manquaient de tomber par terre. De l'autre côté de la pièce, Gaitō et Historia s'attaquèrent à la confection d'un brownie. Derrière eux, Ymir boudait car on lui avait interdit de bécoter sa petite-amie à tout va en ce jour saint. Quant à Sasha, il fut spontanément décidé que ce serait Mikasa elle-même qui la garderait à l'œil pour s'assurer qu'elle ne trempe pas ses doigts gourmands partout. Nul doute que, si elle en avait eu l'occasion, cette gloutonne aurait été capable d'avaler tout rond les cookies pas encore cuits que les deux jeunes filles s'apprêtaient à enfourner. De son côté, Connie s'appliquait à briser des carrés de chocolat tout en résistant à la délicieuse tentation de les manger. Lorsque sa main s'égarait un peu trop près de sa bouche, Jean le rappelait à l'ordre d'une tape amicale sur la nuque. Puisqu'un gâteau marbré nécessitait à la fois une pâte parfumée au chocolat et une autre à la vanille, il se retrouvèrent avec deux bols et décidèrent de faire un concours pour savoir lequel d'entre eux mélangeait le plus vite. Désigné arbitre malgré lui, Marco les observa faire avec amusement. Du coin de l'œil, il vit Bertholdt et Annie qui sortaient des moules à madeleines d'un placard. Ce n'était peut-être que son imagination, mais il lui sembla que son grand ami avait les joues plus roses qu'à l'accoutumée. Plusieurs fournées furent nécessaires pour venir à bout de tout ces gâteaux, de même qu'un nettoyage intensif de la cuisine. Une bonne odeur s'installa dans l'air et, comme il était déjà près de dix-neuf heures, on décida de prendre un léger apéro. Sous une acclamation générale, Connie sortit plusieurs bouteilles de cidre et ils trinquèrent tous ensemble au célibat — à l'exception d'Ymir et Historia. Un quart d'heure plus tard, le Springer et la Brauss, son éternelle compère, se défièrent pour découvrir qui parviendrait à mettre le plus grand nombre de chips dans sa bouche. Leur petit concours amusa leurs amis qui pariaient joyeusement sur le nom du vainqueur. Un peu en retrait dans la cuisine, Jean et Marco discutaient avec Annie et Mikasa des cours d'arts martiaux qui ne tarderaient pas à reprendre, la santé du grand-père de l'asiatique s'étant améliorée. En raison du nombre restreint de chaises, le brun s'était hissé sur l'îlot central pour plus de confort. Debout à ses côtés, Jean profitait de ce moment tranquille pour appuyer sa tempe contre l'épaule de son ami, un bras nonchalamment posé à côté de sa cuisse. Il pouvait sentir les doigts de Marco qui lui chatouillaient sa nuque et se surprit à songer qu'il appréciait probablement un peu trop cette proximité entre eux. Le châtain faisait semblant de ne pas voir Ymir qui, depuis le salon, lui lançait des regards vraiment terrifiants. Visiblement, la jeune fille n'appréciait pas de les voir se câliner impudemment alors qu'elle-même s'en trouvait privée le temps d'une soirée. Aux alentours de vingt heures, Eren et Gaitō, qui s'étaient rapidement éclipsés, revinrent en brandissant triomphalement cinq boîtes de pizzas destinées à nourrir tout ce beau monde. Marco dû s'écarter pour leur permettre de déposer les nombreux cartons sur le plan de travail, ce qui ne manqua pas de déranger Jean qui le lâcha malgré tout à contre-cœur. Il aurait probablement fait un croche-pied à Eren pour la peine si celui-ci ne portait pas dans ses bras leur précieux repas. Une fois les pizzas disparues au fin fond de leur estomac, ce fut au tour du dessert d'être dévoré par la bande d'adolescents avides de sucre. Par habitude, Jean prépara machinalement un chocolat chaud qu'il déposa sur la table basse, face à Marco qui le remercia d'un sourire, appréciant l'attention. Depuis la cuisine, Mikasa observa leur petit manège d'un air amusé, tout en coinçant une carotte entre les dents de Sasha pour l'empêcher de se jeter sur les madeleines qu'elle convoitait. Lorsqu'ils furent tous repus, on autorisa la gloutonne à engloutir les derniers cookies, pour son plus grand plaisir. Puisqu'il n'était pas si tard, Connie proposa de regarder un film pendant leur digestion collective. Le choix de celui-ci fut l'objet d'un long débat, opposant les inlassables romantiques aux fans d'horreur, jusqu'à ce qu'Ymir propose une solution qui serait à même de satisfaire les deux camps : Cinquante Nuances de Grey. Ce fut finalement cette idée, initialement lancée pour plaisanter, qui fut retenue. Toute la petite bande s'installa dans le salon dont le sol disparaissait sous les matelas gonflables et les poufs qu'on avait placé là pour y dormir cette nuit. Connie dégota des sachets de pop-corn qu'il distribua au hasard avant de se laisser tomber sur un fauteuil, écrasant délibérément Sasha qui s'y trouvait déjà. On les entendit rouspéter dans leur coin avant qu'Ymir ne leur lance un coussin en pleine figure pour les faire taire. Confortablement assis dans l'un des deux canapés, Marco riait du remue-ménage que provoquaient sans arrêt leurs amis. En effet, ces derniers ne se gênaient pas pour lancer des commentaires à tout va ou faire des imitations pour le moins grotesques de scènes qui leur semblaient profondément risibles. Leur séance cinéma fut notamment interrompue par une tentative de striptease de la part d'Eren qui trébucha sur son propre pantalon et tomba par terre avec un couinement peu glorieux. Il fallut également séparer Sasha et Connie qui voulaient s'assurer de l'exactitude des visuels en reproduisant des positions pour le moins suggestives — à des fins purement scientifiques, bien évidement. Ces quelques incidents ainsi que tous ceux qui suivirent eurent le mérite de provoquer nombre de fous rires au sein du groupe qui passait un bon moment tous ensemble. Pour la première fois depuis de longues semaines, Marco se sentait joyeux et, surtout, très détendu. Au milieu du film, ses paupières commencèrent à se faire lourdes. Il ne lui vint même pas à l'esprit de lutter : le brun laissa ses yeux se fermer sans broncher et s'endormit quelques minutes plus tard, la joue posée sur l'épaule de Jean qui le maintenait contre lui en souriant. Minuit était déjà passé lorsque Marco émergea des limbes d'un sommeil plutôt réparateur. Un peu perdu, il se redressa pour voir qu'il se trouvait toujours sur le canapé du salon, mais cette fois allongé, le corps soigneusement recouvert d'une couverture. Des bruits lui firent tourner la tête en direction du couloir où on semblait s'agiter. Bertholdt en sortit justement et, remarquant ses yeux grands ouverts, il s'approcha. — Jean nous a dit que tu étais fatigué, alors on n'a pas voulu te réveiller. — Merci, je crois que j'en avais besoin. Qu'est-ce qu'il se passe par là-bas ? demanda Marco en désignant le couloir du menton. — Oh, il s'est mis à neiger. Je te laisse imaginer la suite... Un coup de vent froid s'engouffra alors dans la maison, signe qu'on avait ouvert la porte d'entrée. Le brun entendit les éclats de voix de ses amis qui se hâtaient de sortir au beau milieu de la nuit pour faire un concours de bonhomme de neige. Tandis que Bertholdt s'élançait à la poursuite de Sasha qui s'était emparée d'un sachet entier de carottes, Marco enfila son manteau et son écharpe avant de rejoindre le reste de la bande. Il trouva presque aussitôt Jean qui observait avec une drôle de grimace le tas de neige que formait difficilement Connie de ses mains gelées. Dix minutes plus tard, celui-ci se tourna vers eux. — Jean ! Comment tu le trouves ? Le garçon prit une seconde pour analyser la chose aux contours difformes que son ami lui désignait avec tant de fierté. — C'est le bonhomme de neige le plus laid que j'ai jamais vu, décréta-t-il en toute honnêteté. Profondément vexé, Connie modela rapidement une boule de neige entre ses doigts qu'il lui lança en pleine poitrine afin de venger l'honneur de son nouveau bébé. Le châtain s'empressa de lui rendre la faveur, mais le projectile toucha malencontreusement Eren qui se trouvait en travers de son chemin. Les trois garçons furent très vite rejoints par Sasha qui, profitant de la mêlée et de l'obscurité, se faufilait sournoisement derrière eux pour leur glisser de la neige dans la nuque. Pas peureuse pour un sous, la jeune fille en fit de même avec Mikasa qui l'attrapa immédiatement pour lui infliger une punition digne de ce nom. Le jardin se transforma rapidement en un champ de bataille où fusaient les projectiles en tout genre. Au milieu des boules de neige, Marco esquiva même ce qui ressemblait fortement à une carotte. En revanche, le légume orange heurta de plein fouet le front de Jean qui trébucha, emportant avec lui son meilleur ami dans un cri aiguë. Le dos du brun rencontra le sol froid en douceur, la neige ayant heureusement amorti sa chute. — Rien de cassé ? entendit-il Jean marmonner. Sa voix lui apparu étonnamment claire, et pour cause : le châtain était tombé sur son propre corps qu'il recouvrait encore du sien. Le garçon souleva sa tête en prenant appui sur ses mains, s'éloignant ainsi du torse confortable sur lequel elle reposait jusqu'alors. Lorsque Marco rouvrit les yeux, il tomba nez-à-nez avec les prunelles ambre de son ami qui le regardaient. Il fallut plusieurs secondes au garçon pour qu'il se souvienne que la question qui lui avait été posée attendait probablement une réponse. — Non, souffla-il faiblement. Le brun lui-même ne reconnu pas le son émit par ses propres cordes vocales. Le murmure qui s'était échappé de ses lèvres était rauque, presque inaudible, si bien qu'il se demanda si Jean l'avait entendu. Quoi qu'il en fusse, celui-ci ne bougea pas d'un poil. Pourquoi ne se redressait-il pas ? Marco imaginait déjà le rose lui dévorer les joues à mesure que son embarras grandissait. Il pouvait sentir son souffle s'échouer sur son cou, il pouvait sentir la chaleur de son corps contre le sien, il pouvait sentir ses yeux qui l'observaient sans réserve. Son cœur s'emballait tant de le savoir si proche qu'il en oubliait presque de respirer. Les secondes se succédèrent avec une lenteur qui rappelait celle de l'éternité et Jean ne montrait pas la moindre envie de briser ce curieux instant hors du temps. Au contraire, le châtain s'était lui aussi immobilisé, si bien qu'on n'aurait guère su dire lequel des deux avait prit l'autre en otage. Guidé par sa volonté de ne pas se compromettre exagérément, le pauvre Marco ne savait plus où diriger son regard. S'exposer ainsi à ses yeux ambrés, c'était prendre le risque d'en rester le prisonnier résigné. Le brun tenta un coup d'œil ailleurs, n'importe où, et se maudit aussitôt lorsqu'il rencontra ses lèvres qui, en toute logique, se retrouvèrent dans son champ de vision. Réalisant que la situation pourrait devenir très dangereuse, il éloigna rapidement ses pupilles de cette tentation tout en tâchant de dissimuler sa gêne évidente. Le contact soudain et froid des doigts de Jean sur sa joue le firent tressaillir de surprise. Ce n'était qu'une légère caresse, qu'un effleurement qui, s'il ne changeait pas de leurs attentions habituelles, n'avait pourtant rien d'anodin. Marco chercha le regard de son ami, en vain, pour la simple et bonne raison qu'il avait lui aussi dévié un peu plus bas. Il fallut plusieurs secondes au garçon pour comprendre que Jean fixait sa propre bouche. Sitôt que son esprit eut formulé cette vérité grisante, il voulut parler, mais aucun son ne passa la barrière de ses lèvres. Qu'aurait-il bien pu dire, de toute manière ? Marco n'était plus qu'un tourbillon de pensées éhontées, de désirs inavouables, de questions en désordre. Victime de cette confusion profonde, il ne pu que voir Jean s'approcher lentement de lui, probablement inconscient de ce qu'il faisait. C'était comme si la gravité, s'érigeant en alliée, avait soudainement décidé de les attirer l'un à l'autre jusqu'à ce que leurs atomes se rencontrent. Et cela serait certainement arrivé, si Jean n'avait pas reçu une boule de neige en pleine tête. — Bon sang Connie, je vais te faire bouffer cette neige ! Le châtain se redressa brusquement pour partir à la poursuite de son ami qui s'enfuyait à toutes jambes en riant. Sa soudaine absence fit frissonner Marco de froid. Il resta un instant au sol, terriblement troublé par la scène qu'il venait de vivre et toutes celles que son cœur gonflé d'espoir avait impudemment envisagé. Son visage était si rouge qu'il craignait que la neige ne fonde tout autour de lui, trahissant les pensées amoureuses qui l'habitaient. Car pendant un instant, rien qu'un instant, il avait vraiment pensé que Jean allait l'embrasser.


Le soleil s'élevait déjà haut dans le ciel, mais deux garçons s'éternisaient encore dans le salon baigné de lumière. Réveillé depuis quelques minutes, Jean jouait silencieusement avec les doigts de Marco, profitant du sommeil persistant de ce dernier. Heureux de le voir se reposer ainsi, il n'avait pas pu se résoudre à quitter leur matelas douillet et il s'amusait donc à plier et déplier ses phalanges en attendant que leur propriétaire ouvre ses yeux. En réalité, le brun faisait simplement mine de dormir depuis un bon bout de temps, sans vraiment savoir pourquoi. Une petite voix lui murmurait qu'il avait probablement un peu peur de se retrouver face à Jean, après leur étrange... rapprochement de la veille. Son ami réalisait-il seulement ce qui aurait pu se produire ? Le châtain n'était pas toujours très attentif au sens que revêtaient parfois certains gestes ou certaines situations, mais seul un aveugle aurait pu ignorer cette attirance mutuelle qui les avait poussés l'un vers l'autre. Maintenant qu'il simulait le sommeil, Marco se bornait à attendre un prétexte qui lui permettrait de s'éveiller pour de bon. Celui-ci lui fut finalement apporté par Mikasa qui rappela à Jean de venir prendre son petit-déjeuner avant qu'il ne soit trop tard. — On le réveille ? fit-elle en désignant Marco. — Ça vaudrait mieux, plaisanta le châtain. Il est grognon lorsqu'il ne prend pas son chocolat chaud. La jeune fille eut un petit rire alors que le garçon endormi s'efforçait de ne pas l'imiter, quand bien même l'affirmation, certes peu glorieuse, était véridique. Une main se faufila dans ses cheveux bruns pour les ébouriffer gentiment et la voix de Jean lui parvint. — Debout la marmotte, c'est l'heure de manger. Marco ouvrit enfin les yeux un court instant avant de les refermer en fronçant le nez, incommodé par la lumière trop vive de la pièce. À l'aveugle, il se redressa en position assise et sentit que Jean passait un bras autour de ses épaules pour l'attirer contre lui, le décoiffant un peu plus au passage. Le brun grommela pour la forme, mais ses lèvres s'étirèrent en un sourire tandis qu'il le regardait de ses yeux entrouverts. Il était plutôt soulagé de voir que son ami agissait comme il le faisait habituellement, en dépit des évènements de la veille. Marco se leva en baillant et, puisqu'il avait assez chaud, il retira le pull qu'il portait depuis la veille pour rester en t-shirt. Encore dans les vapes, il ne remarqua pas le sourire moqueur de Mikasa qui venait de surprendre le regard de Jean posé à la lisière de son pantalon, là où le tissu s'était relevé. Prit en flagrant délit, le garçon sentit ses joues rosir d'embarras, ce que la jeune fille ne manqua pas de souligner. — Bin alors Jean, on a chaud ? Le châtain détourna les yeux, une moue boudeuse sur le visage. — Non, au contraire : j'ai froid. Pour illustrer ses paroles, il s'empara du pull marron que Marco venait justement de dévêtir pour l'enfiler, humant au passage sa délicieuse odeur vanillée. Lorsqu'il passa près de Mikasa pour rejoindre la salle à manger, il n'eut pas besoin de la regarder pour deviner son petit rictus malicieux. Tous trois s'installèrent face à la grande table sur laquelle on avait laissé traîner une pile de crêpes froides, un demi-paquet de brioche, un autre de pain de mie et de quoi agrémenter tout cela selon les préférences de chacun. Après un petit-déjeuner copieux, Marco profita du fait que la salle de bain se libère pour aller prendre une douche à l'étage. Jean se retrouva donc seul avec Mikasa qui sirotait lentement son thé noir. Le châtain pouvait très clairement sentir ses yeux le dévisager par-dessus sa tasse : il était évident que la jeune fille avait une idée derrière la tête. — Parle, si tu as quelque chose à dire. La brune se pencha vers lui, un petit sourire en coin. — On dirait que ça avance bien, vous deux. Seul le silence lui répondit, Jean étant trop occupé à rougir jusqu'à la pointe de ses oreilles. Le garçon évita soigneusement son regard, dirigeant le sien sur ses genoux et sur la serviette qu'il déchirait entre ses doigts nerveux. Contrairement à d'autres, il n'avait pas l'habitude de réfléchir à un problème pendant des heures et des heures. Au contraire, dès qu'il rencontrait une difficulté quelconque, il préférait largement chercher conseil auprès de sa mère ou de ses amis. Seulement, il se trouvait aujourd'hui dans une situation un peu trop particulière pour la prendre à la légère. Mais s'il restait bien une personne susceptible de l'aider avec ce cœur qui s'emballait à sa guise, c'était probablement Mikasa. Abandonnant sa serviette réduite à l'état de confettis, Jean vint cacher son visage dans ses mains alors qu'il faisait la confession la plus embarrassante de sa vie. — Je crois que- enfin, non, rectifia-t-il en bafouillant. J'en suis sûr. J'ai- j'ai failli l'embrasser, hier. La jeune fille avala de travers sa gorgée de thé. Elle n'était pas tant surprise de l'aveu qu'il lui faisait : Jean prenait conscience de ses sentiments, ce qui le poussait en toute logique à se rapprocher de son soi-disant meilleur ami. En revanche, elle n'imaginait pas qu'il viendrait se confier à elle et se surprit à trouver son comportement plutôt mignon. C'était assez drôle, quand on y pensait, que le garçon qui, autrefois, lui courrait après sans relâche soit assis à ses côtés, profondément troublé par les sentiments qu'il éprouvait depuis plus longtemps encore pour un autre. Mikasa ne l'avait jamais vu dans un tel état, pas même le jour marquant le début de leur relation artificielle. Seul Marco pouvait provoquer une telle réaction chez lui et la jeune fille se demanda si elle n'était pas un peu jalouse. Qui ne rêvait pas d'être autant aimé ? Il suffisait de remarquer la façon dont ils s'observaient pour le comprendre, il suffisait de surprendre les petits gestes doux qu'ils s'échangeaient sans y prêter attention. Le monde entier pouvait voir clair en eux ; Jean et Marco étaient indéniablement les seuls à ignorer l'amour réciproque qui les liait. Ils avançaient à leur rythme, un peu lentement, certes, mais ils étaient si adorables que personne n'avait envie de les brusquer. C'est pourquoi Mikasa demanda simplement et en toute honnêteté : — Tu aurais aimé l'embrasser ? Jean se mordilla l'intérieur de la joue tandis qu'il fit mine de réfléchir. Ses yeux se fermèrent et il laissa affluer les souvenirs de cette scène qu'il avait déjà réimaginée à de trop nombreuses reprises. Dans ses songes, Marco le regardait de ses grands yeux marrons, immobile sous le poids de son propre corps. Quand ses doigts rencontrèrent sa joue, il fut à nouveau traversé par cette bouffée de chaleur qui retenti jusqu'au fond de sa poitrine. Le châtain ne savait pas pourquoi son regard s'était posé sur ses lèvres, mais il ne pouvait nier que cette vision le hantait depuis la veille. Si Connie ne les avait pas interrompu, Jean ne se serait certainement pas arrêté à une simple contemplation muette ; il aurait cédé à la tentation, et ce sans regrets. En réponse à la question précédemment posée, le garçon hocha donc la tête, observant à travers ses doigts le sourire que lui adressa Mikasa. — Eh, Jean, lui chuchota-t-elle sur le ton de la confidence. C'est super. C'est vraiment super, t'entends ? Alors Jean lui sourit aussi, parce qu'il se trouvait plutôt bête, rouge comme une écrevisse, et qu'un peu d'amour ne pouvait pas faire de mal au monde. Tandis que son visage retrouvait lentement sa couleur habituelle, Mikasa continua de déguster son thé d'un air satisfait. Marco ne tarda pas à revenir de la salle de bain dans des vêtements propres. — Dis, fit-il à son meilleur ami, tu me rends mon pull ? Le regard du châtain s'égara un instant sur ses cheveux bruns encore humides. — Non, décida-t-il. Je le garde. — Pourquoi tu me les voles tous ? maugréa gentiment Marco. Tu vas te doucher de toute façon, alors donne-le moi. Jean croisa les bras sur son torse, les sourcils froncés dans une moue boudeuse. Comprenant qu'il ne comptait pas lui rendre son bien, son ami soupira. — Bon, passe-moi le tien alors. J'ai froid. Il ne fallut pas lui répéter deux fois : sitôt l'information parvenue à son cerveau, le garçon se leva joyeusement pour aller chercher son propre pull qu'il avait jeté quelque part dans le salon avant de s'endormir. Mikasa dû se retenir de pouffer en le voyant revenir avec tant d'enthousiasme, son vêtement sous le coude. Elle lui lança un clin d'œil appuyé, ce qui poussa Jean à lui faire les gros yeux. Le garçon empruntait régulièrement les affaires de son ami, mais l'inverse étant moins fréquent, il entendait profiter de cette occasion. Le châtain monta à son tour pour faire un brin de toilette et Mikasa laissa finalement échapper un petit rire en remarquant que les pommettes de Marco avaient pris une jolie couleur rosée, une fois son pull enfilé. Décidément, ces deux-là étaient beaucoup trop transparents. Aux alentours de quatorze heures, les adolescents commencèrent à préparer une fondue au chocolat. Tout le monde s'étant levé tard, on préféra sauter le déjeuner au profit d'un grand goûté. À cet effet, Connie avait trouvé deux appareils à fondue au fond de la cave qu'il dépoussiérait avec un chiffon. Le nombre de bols se multiplia sur la table à mesure qu'on coupait des morceaux de fruits colorés. S'y ajoutèrent des marshmallows, des morceaux de brioche, de madeleines et un paquet de pocky. Lorsque tout fut fin prêt, Mikasa cassa deux plaquettes de chocolat noir que Bertholdt fit fondre avec un fond de lait dans chaque appareil. Une bonne odeur se répandit au rez-de-chaussée, attirant tous ceux qui s'y trouvaient et on se mit bientôt à table pour se remplir à nouveau l'estomac dans une ambiance à la fois joviale et chaotique. Un bol de clémentines disparu rapidement et les soupçons se portèrent immédiatement sur Sasha qui s'entêtait à nier, la bouche pourtant pleine desdits agrumes. Passablement énervée qu'elle ait dévoré son fruit favori, Annie lui pointa un pic à fondue sous le menton d'un air vraiment menaçant pour la forcer à avouer son crime odieux. Cet épisode donna de très mauvaises idées à Connie qui utilisa l'outil pointu pour croiser le fer avec Eren dans un remake improbable des Trois Mousquetaires. En bref, Marco estima que le repas se déroulait aussi bien qu'on aurait pu l'espérer. Alors qu'il tendait le bras à sa droite pour attraper un quartier de pomme, il surprit le regard de Jean posé sur lui. Ce n'était peut-être qu'une impression, mais il lui semblait que le châtain le dévisageait régulièrement depuis ce matin. Ses joues rougirent lorsqu'il réalisa qu'il devait lui-même lui consacrer beaucoup d'attention pour faire ce constat. Marco rentra finalement chez lui vers dix-huit heures, un peu fatigué, mais l'esprit plus léger. La maison étant vide, il mis une série sur la télévision pour patienter jusqu'au soir. Une quarantaine de minutes plus tard, Gabriel rentra tout ruisselant d’eau en raison d'une averse torrentielle. Lorsqu'il apparu dans l'encadrement du salon, son fils remarqua la boîte en carton à moitié détrempée qu'il tenait dans ses bras. Il fut d'autant plus intrigué lorsqu'un son étrange s'en échappa. — C'était quoi, ce bruit ? Gabriel eut un sourire mi-embarrassé, mi-mystérieux. Il s'approcha de la table basse pour y poser son drôle de colis et permettre à Marco d'y jeter un coup d'œil. Tout au fond, le garçon découvrit avec surprise une petite boule marron et poilue qui tremblotait. — Je l'ai trouvé sur le chemin, au beau milieu du trottoir, expliqua son père. J'ai regardé un peu partout autour, mais je n'ai pas trouvé sa mère ou sa fratrie. On dirait bien qu'il était tout seul, alors je n'allais pas le laisser là... Marco regarda ce petit chaton de ses yeux grands ouverts par la curiosité. Il n'osa pas toucher son pelage mouillé, de peur de l'effrayer davantage. — Tu sais comment t'occuper d'un chat ? S'enquit-il. — Plus ou moins. On en avait un, avant... Gabriel s'interrompit, un sourire nostalgique aux lèvres. Il se risqua à approcher doucement sa main de l'intérieur de la boîte, ce qui lui valut un léger coup de griffe bien placé. — Je pense qu'il doit avoir cinq ou six semaines, pas plus. Il est un peu frêle, mais il n'a pas l'air blessé. Je l'emmènerai chez un vétérinaire demain pour vérifier s'il est pucé, même si ça m'étonnerait. Je suppose qu'on va devoir s'en occuper nous-mêmes, conclu-t-il. Pendant ce temps, le chaton reniflait prudemment les doigts qu'il venait pourtant d'attaquer. Gabriel ne tarda pas à s'éclipser de nouveau pour aller chercher quelques bricoles au supermarché du coin, laissant son fils seul avec la petite boule de poil. Marco récolta un peu d'eau dans une écuelle creuse qu'il plaça au fond de la boîte et le chaton approcha sa tête avec méfiance avant d'y tremper le bout de sa langue. Lorsqu'il fut de retour, Gabriel lui donna une poignée de croquettes humidifiées qui eurent un grand succès. En s'y prenant doucement, il parvint à présenter ses doigts à l'animal qui les renifla et accepta de se laisser caresser. En observant son père, Marco fut assez étonné de constater qu'il savait effectivement y faire. À force de patience et de gestes doux, le trentenaire réussi même à lui donner une toilette sommaire grâce à une serviette mouillée sous les yeux songeurs de son fils.


« Il est grand temps de rallumer les étoiles. »
— Guillaume Apollinaire

> date : début mars

Allongé sur son lit, Marco relisait tranquillement un cours de géopolitique tout en caressant distraitement le chaton qui s'était lové contre son flanc. Visiblement mécontent du peu d'attention qu'il lui témoignait, le petit animal étira ses membres et descendit du lit avec une souplesse digne de sa condition féline. L'adolescent le regarda partir avec un petit sourire en coin, sachant pertinemment qu'il n'irait pas bien loin. Un instant plus tard, il l'entendit miauler dans le couloir. Le garçon se leva à son tour pour rejoindre le chaton qui, sans surprise, faisait les cent pas en haut de l'escalier. Marco leva les yeux au ciel lorsqu'il lui adressa un nouveau miaulement impatient. — Tu es assez grand pour les descendre tout seul, tu sais ? Après tout, il arrivait parfaitement à sauter de perchoirs bien plus hauts que ces pauvres marches, à commencer par son propre lit dans lequel il lui plaisait d'élire domicile. Pourtant, leur nouvelle boule de poil animée semblait réticente à l'idée de s'élancer dans un chemin aussi sinueux jusqu'au rez-de-chaussée. Faisant preuve de bonne foie, Marco souleva le petit corps dans ses mains et partit le déposer au pied des escaliers. Le chaton s'éloigna aussitôt pour rejoindre Gabriel de ses petites pattes. Une fois arrivé dans la salle à manger, il s'accrocha à la jambe de son humain préféré pour lui signifier sa présence. Le trentenaire le hissa sur ses genoux où il s'amusa à tirer sur un fil de son pantalon. — Non mais quel ingrat, s'offusqua faussement Marco, traité comme un simple ascenseur. Le garçon s'approcha, saluant au passage Étienne qui terminait de boire un café. — Vous lui avez trouvé un nom ? s'enquit-il justement en désignant le félin. Gabriel l'attrapa entre ses doigts pour l'élever sur la table. — Dis bonjour à Jupiter, lui présenta-t-il. L'avocat approcha son bras pour serrer sa petite patte droite entre son pouce et son index dans une poignée de main très sérieuse. Le chaton lui-même en fut si surpris qu'il oublia de griffer cet inconnu qui osait toucher sa personne si impudemment. Étienne était décidément un drôle de personnage : profondément sérieux, il dégageait pourtant une certaine rêverie qu'on pouvait méprendre pour de la lassitude, de l'étourderie ou une simplicité d'esprit. Les Beaumont étaient très différents l'un de l'autre, mais Marco les appréciait beaucoup tous les deux. Il se demandait parfois comment son père les avait rencontré ou pourquoi il ne les avait jamais croisé auparavant, alors même qu'ils semblaient si bien s'entendre. Les Bodt rencontraient régulièrement du monde, du beau monde, mais Gabriel se contentait toujours de sourires polis, presque forcés, et ne parlait que de choses triviales pour meubler la conversation. Dans ses souvenirs, Amélie ne s'embêtait pas de son mari qu'elle abandonnait volontiers à la première occasion pour quémander l'attention des élites de la société. Les costumes le mettaient peut-être en valeur, mais Gabriel semblait bien plus à l'aise dans son sweat-shirt bleu ciel, des chaussettes roses aux pieds, un chat dans une main et les cheveux décoiffés. Marco avait l'impression de redécouvrir son père, celui qui se cachait derrière le masque, celui qu'Amélie n'avait jamais pu aimer. Le garçon en venait même à s'interroger sur les raisons qui les avaient poussés à rester ensemble si longtemps, étant donné leurs divergences évidentes. Enfin, tout ceci ne serait bientôt plus que de l'histoire ancienne, au plus grand soulagement de chacun. — Ça avance, votre affaire ? demanda-t-il finalement aux deux hommes. — Pas trop mal, lui répondit Gabriel. J'ai réussi à convaincre Amélie d'accepter le divorce à l'amiable. C'est d'autant plus pratique qu'on a très peu de choses à partager. Elle peut être butée, mais elle n'est pas sotte. On est encore jeune, on a largement le temps de refaire nos vies plutôt que de s'embêter avec une histoire qui n'aurait jamais pu fonctionner. Le trentenaire songea aux négociations houleuses qu'il avait menées au téléphone. Faire entendre raison à sa femme fut aussi compliqué qu'il aurait pu l'imaginer, mais il y était malgré tout parvenu. Son dernier argument concerna les parents Chevalier, ces vieux bourgeois qui ne supportaient pas le moindre échec, et certainement pas la rupture d'un mariage qu'ils considéraient sacré selon la tradition chrétienne. Ils ne pouvaient pas permettre une telle disgrâce qui entacherait leur image si durement acquise auprès du monde. Seulement, Gabriel avait bien fait comprendre à Amélie qu'il ne comptait pas baisser les armes si facilement et qu'il userait de toutes les cartes en sa possession si elle venait à lui mettre des bâtons dans les roues, quitte à informer le juge de ses nombreuses infidélités — dont il s'était toujours moqué. Le divorce judiciaire leur promettant une publicité peu glorieuse, s'entendre à l'amiable sur les termes de leur séparation constituait sans conteste leur meilleur option à l'un comme à l'autre. — D'ailleurs, en parlant du divorce, commença Marco. Il s'humecta les lèvres, cherchant ses mots. — Je me demandais si... Enfin, qu'est-ce que ça implique pour moi ? Bien que Jean l'ait rassuré, il s'inquiétait encore d'une possible garde alternée. Un divorce par consentement mutuel supposait que les époux se mettent d'accord sur les conditions de la rupture de leur contrat de mariage, ce qui touchait également à l'autorité parentale. Et l'adolescent trouvait étonnant le fait qu'on ne lui ait pas encore demandé son avis sur ce sujet qui le concernait directement. Dans un premier temps, Gabriel ne sembla pas comprendre sa question. Il se tourna vers Étienne qui s'arrêta de caresser Jupiter pour lui adresser un regard appuyé et étrangement mystérieux. Marco ne se formalisa pas de leur réaction et préféra déballer sans plus attendre le fond de sa pensée. — Je- Je veux rester avec toi. La bouche de son paternel s'ouvrit dans une expression muette alors qu'il venait de réaliser les tourments de son garçon. Il cligna plusieurs fois des yeux, comme s'il n'avait jamais songé à cette problématique, ce que Marco trouva très surprenant. En toute logique, les avocats des époux Bodt avaient nécessairement soulevé ce point lors de l'élaboration de leur convention de divorce. Pourtant, Gabriel paraissait sincèrement pris de cours. Finalement, il se leva en s'éclaircissant la gorge avant de faire un pas vers son fils pour le prendre dans ses bras. S'il en fut légèrement interloqué, ce dernier ne refusa pas pour autant ce contact. — Bien sûr, l'entendit-il lui répondre avec une certaine émotion dans la voix. C'est promis. Son père lui frotta gauchement le dos. Lorsqu'il s'écarta de lui, Marco aurait juré que ses yeux brillaient. Derrière eux, Étienne s'était levé, jugeant qu'il ferait mieux de partir s'il ne voulait pas rentrer trop tard chez lui — au grand mécontentement de Jupiter qui aurait aimé se faire câliner plus longtemps. Il remercia Gabriel pour le café et l'hôte insista pour le raccompagner jusqu'à la porte d'entrée. — Attends-moi là, dit-il à son fils, j'aimerais te montrer quelque chose. Une fois que leur invité eut pris congé, le trentenaire se rendit à l'étage pour y chercher quelque chose. Marco s'installa sur le canapé pour patienter, tout en se demandant quelle mouche avait soudainement piqué son père. Quand ce dernier redescendit, il tenait contre lui un objet de forme carré plutôt imposant. La nervosité se lisait sur son visage, mais il prit tout de même place à côté de son fils, lequel le regardait avec de grands yeux curieux. — Je t'ai promis des réponses, et je pense qu'il est grand temps que tu les obtiennes. J'avais entassé ces choses au grenier, il y a des années. Amélie ne supportait pas de les voir. Et parfois, soupira Gabriel, moi non plus. J'ai dû faire pas mal de rangement pour les retrouver. Il y a énormément de ces... souvenirs que tu mérites de voir. Je ne savais pas vraiment où commencer, mais finalement, j'ai choisi celui-ci. Ses doigts se crispèrent autour du gros livre qu'il serrait. En s'y intéressant de plus près, Marco songea que son épaisseur conséquente lui donnait des airs d'album photo. Son père le déposa finalement sur les genoux du garçon. — J'aimerais que tu le regardes. Pas forcément maintenant ; tu peux le prendre avec toi et l'ouvrir quand tu voudras. Ensuite, promit-il, je serais là pour répondre à tes questions. Étienne et l'avocat de sa future ex-femme venaient tout juste de terminer la rédaction de la convention nécessaire à son divorce. Gabriel priait simplement pour qu'Amélie la signe dans deux semaines, sans créer de plus amples problèmes, afin qu'ils puissent la déposer chez le notaire. Après quoi, les époux seraient enfin divorcés et le trentenaire se trouvera en mesure de se concentrer pleinement sur son fils. Il posa sa main sur la joue de ce dernier, caressant de son pouce ses taches de rousseur qui lui rappelait celles d'une autre. — Je ne sais pas comment tu vas réagir à tout ça et je mentirais en disant que ça ne me terrifie pas, avoua-t-il. Mais quoi qu'il puisse arriver, quoi que tu puisses découvrir, je veux que tu saches que je n'ai jamais cessé de t'aimer. Ce ne fut que lorsque Gabriel s'éloigna vers son bureau que Marco baissa ses yeux un peu brillants vers l'objet volumineux qu'il lui avait confié avec tant de précaution. Sur la couverture en kraft de l'album, quelqu'un avait inscrit son prénom en lettres noires, puis argentés, pour le faire ressortir. L'espace restant était recouvert d'étoiles en tous genres, de minuscules planètes, de quelques astéroïdes, d'une fusée à la dérive et d'un cosmonaute qui tenait une petite fleur. Les dessins avait été faits à la main, grâce à des feutres fins et pailletés. Les mains tremblantes, Marco glissa ses doigts derrière la couverture colorée qu'il souleva lentement afin de dévoiler la première page du livre. Il eu le temps d'entrevoir le coin d'une photographie avant de s'arrêter net pour refermer vivement l'album. Non, il ne pouvait pas faire ça aujourd'hui, pas encore. Il avait longtemps attendu que son père soulève le voile du secret qui entourait sa famille, mais maintenant qu'il était en mesure de le lever, il se sentait à la fois curieux et anxieux. Marco se redressa et, serrant l'album contre lui, il monta les escaliers pour rejoindre sa chambre. Il se promis de le regarder bientôt, quand il se sentirait un peu plus courageux.


Quelques jours plus tard, un soir où il se sentait plutôt apaisé, Marco trouva enfin le courage d'ouvrir l'album photo confié par son père. Ses doigts s'attardèrent d'abord sur la couverture étoilée qu'il ne pu s'empêcher d'admirer une fois de plus, puis il dévoila la première page de l'épais livre. Au milieu du papier crème, l'inscription LA FAMILLE BODT VOUS PRÉSENTE était suivi de son propre prénom, MARCO, et d'une photographie le représentant bébé. À en juger par la date indiquée en-dessous, elle avait été prise quelques heures seulement après sa naissance. Des petits anges descendant du ciel étaient dessinés tout autour, comme s'ils venaient aider cette nouvelle âme à entrer dans le monde. L'adolescent prit une profonde inspiration et, s'estimant prêt à découvrir le reste, il tourna la page. Les clichés suivants le montrait à la maternité, où il avait passé ses trois premiers jours, puis dans un minuscule appartement dont il ne gardait aucun souvenir. L'album photo retraçait ainsi le court de sa propre vie ou, du moins, le début de celle-ci. Sur chacune des feuilles vierges qui le constituaient, on avait bien sûr collé des photographies accompagnées d'annotations visant à en préciser la chronologie et le contexte. On le voyait endormi sur le ventre de son père, serrant contre lui son doudou préféré, ou attrapant les longs cheveux de sa mère pour les porter à sa bouche. Mais en plus de ces captures d'écran du réel, les pages de l'album regorgeaient de dessins en tous genres, allant du gribouillis perdu dans un coin aux plus travaillés, ceux qui pouvaient s'étaler sur une feuille entière. Outre les nombreuses représentations en lien avec l'univers, on trouvait également des portraits de Marco, de son père, de sa mère, de ses grands-parents, de leurs amis ; des croquis de leur chat, de ses peluches, de ses jouets et bien d'autres encore. L'ensemble formait un joyeux méli-mélo coloré qui restait pourtant parfaitement harmonieux. Marco songea que tous ces dessins avaient probablement été réalisés par la femme que l'on voyait souvent sur les clichés. Celle qui le tenait dans ses bras à la maternité, celle qui l'allaitait en bronzant sur un transat, celle qui faisait régulièrement des grimaces à l'objectif. Elle avait des cheveux châtains foncés qui chatouillaient ses côtes, des yeux verts pétillants de malice et des taches de rousseur qui lui dévoraient le visage. Cette femme, ce n'était pas Amélie. Lorsque Marco referma l'album photo, il était près d'une heure du matin. S'il avait découvert plusieurs choses, il en ignorait encore beaucoup d'autres. Les questions qui s'agitaient dans sa tête réclamaient des réponses, mais son corps fatigué avait surtout besoin de dormir. Il posa soigneusement l'objet sur son bureau avant de se glisser sous les couvertures, priant pour que la nuit lui permette de se reposer. Malheureusement, ce ne fut pas vraiment le cas. Aux alentours de quatre heures, le brun fut tiré de son sommeil par un tumulte étouffé en provenance du rez-de-chaussée. Quelques secondes plus tard, des bruits de pas désordonnés se firent entendre dans les escaliers. Marco eut tout juste le temps de sortir de son lit et d'allumer sa lampe de chevet avant de voir la porte s'ouvrir sur une silhouette familière. — Jean ? s'étonna-t-il en reconnaissant son meilleur ami. Le garçon avait une mine affreuse. Le brun s'en rendit parfaitement compte, en dépit du faible champ de vision qui s'offrait à lui, ses lourdes paupières fatiguées menaçant de se refermer à tout moment. Il trouva son visage plus pâle qu'à l'ordinaire, moins rayonnant que ceux qu'il lui connaissait pourtant si bien. Son Soleil était blême. Et, s'il en ignorait encore la raison, il refusait de croire que le froid se trouvait être le seul responsable de ses pommettes rougies, de ses lèvres tremblotantes et de ses yeux écarquillés. Ses cheveux châtains emmêlés étaient partiellement mouillés, comme s'il venait de réaliser un effort physique. Avait-il parcouru le petit kilomètre qui séparait leur domicile en courant ? De toute évidence, il venait lui-même de quitter son propre lit ; en témoignait le bas de jogging faisant office de pyjama qu'il portait. Mais Marco n'eut pas vraiment le loisir de se pencher davantage sur son attitude étrangement décalée car, soudainement, Jean s'effondra en sanglots dans ses bras. Dérouté par ce brusque retournement de situation, le brun le rattrapa de justesse contre lui. Il frotta doucement son dos tout en lui intimant de se calmer d'une voix douce qu'il aurait aimé plus assurée. Marco n'avait pas l'habitude de gérer ce genre d'émotions chez les autres, et encore moins chez son meilleur ami qui séchait si souvent ses propres larmes. Comme n'importe quel humain, Jean pleurait parfois, mais il ne l'avait jamais vu dans un tel état de souffrance. Le châtain s'accrochait à lui avec l'énergie du désespoir et Marco sentit son propre cœur se déchirer de chagrin. Il lui glissa quelques mots inquiets à l'oreille sans cesser de caresser sa nuque, lui demandant quelle était la cause de tous ses tourments. Il tenta de déchiffrer ce que Jean bafouillait à travers ses larmes, mais ses paroles manquaient cruellement de cohérence. Il mentionna bien un rêve qu'il avait fait, seulement Marco n'en tira rien de plus. Il préféra donc lâcher l'affaire un moment afin d'apaiser en priorité son ami dont le corps n'en finissait pas de trembler. Quelques instants plus tard, le brun aperçu son paternel dans l'encadrement de sa porte, visiblement alerté par tout ce remue-ménage. — Tout va bien ? voulut-il s'assurer. — Je- Je ne sais pas trop... répondit son fils avec difficulté. La présence de Jean dans leur maison était somme toute coutumière, mais on avait moins l'habitude de le voir débarquer au milieu de la nuit et en plein crise de nerfs. — Je vais prévenir Marie, pour éviter qu'elle ne s'inquiète à son réveil. En l'état actuel des choses, Gabriel ne voyait pas vraiment ce qu'il pouvait faire de plus. Contrairement à lui, Marco était probablement le mieux placé pour calmer son ami, ainsi préféra-t-il les laisser seuls. Une fois que les soubresauts de Jean se furent un peu calmés, le brun les fit tous deux s'asseoir au bord du lit. — Que s'est-il passé ? lui demanda-t-il à nouveau. — Rien, souffla le châtain. C'est rien. — Tu as vu l'état dans lequel tu es ? Marco posa sa main sur son épaule, cherchant son regard. — Parle-moi, le pria-t-il. S'il-te-plaît. — C'était juste... un rêve. — Quel genre de rêve ? Jean ouvrir la bouche, prêt à parler, mais aucun son n'en sortit. Ses paroles moururent avant d'avoir été prononcées, étouffées par un sanglot qui venait de le prendre à la gorge. En voyant ses beaux yeux ambre se remplirent encore de larmes, son ami l'attira contre lui. Sa tête partit se réfugier au creux de son épaule tandis que ses mains s'agrippaient farouchement à ses flancs. Bon sang, Marco avait envie de pleurer, lui aussi. Il lui frotta doucement le dos en lui murmurant que tout irait bien, qu'il était avec lui et qu'il le restera pour toujours tant que celui-ci voudra encore de lui. Réalisant qu'il était frigorifié, le brun lui retira son pull et le fit s'allonger à ses côtés sur le matelas. Ensuite, il rabattit la couette sur eux sans que Jean n'émette le moindre signe d'opposition. — Il faut dormir un peu, décida-t-il. Il tendit le bras, s'apprêtant à éteindre sa lampe, quand son ami se manifesta. — Non, attends. Laisse-la allumée. Je- Je ne veux pas être dans le noir. Plutôt que de les priver de lumière, Marco diminua simplement la puissance de l'objet et le déplaça à terre pour qu'il continue de les éclairer légèrement sans troubler leur sommeil. Dans la semi-obscurité ambiante, Jean ne le lâcha pas des yeux. Et pour une raison qui échappait à sa compréhension, le brun en fit de même. La revoilà, cette fascinante attraction à laquelle ils ne parvenaient jamais à se soustraire, cette attraction à laquelle leur cœur étaient incapables de résister. Car peu importaient les circonstances, les deux garçons cédaient toujours face à la force de leur volonté, face à la voix qui leur criait de se perdre dans la contemplation de l'autre. Ils réprimaient déjà tant leurs émotions, ils se soustrayaient à tant de désirs qu'ils n'arrivaient à se détourner de ce simple plaisir innocent. Quand bien même à force de jouer avec le frisson, leurs passions finiraient un jour par les rattraper. Jean bougea le premier sa main qu'il dirigea lentement vers la joue de Marco. Elle s'y posa à la manière d'une légère caresse qui fit s'affoler l'organe battant sous sa poitrine. — Marco, est-ce que... Jean hésita. Ses doigts glissèrent sur sa mâchoire pour en effleurer le contour. Inconsciemment, le brun avait momentanément cessé de respirer. Les yeux grands ouverts, il attendait que son ami lui explique ce qu'il était en train de faire, car son propre esprit se trouvait bien trop troublé pour émettre une seule idée raisonnable. Lorsque le pouce de Jean s'arrêta finalement sur ses lèvres entrouvertes, il se sentit perdre pieds. — Je peux t'embrasser ? chuchota le châtain. Marco cligna plusieurs fois des paupières sous l'effet de la surprise. Il eut besoin d'une longue seconde pour analyser les paroles de son ami. Était-il en train de rêver ? La chaleur de sa main sur sa peau semblait pourtant si réelle qu'il ne pu en douter longtemps. Et quand bien même sa raison lui murmurait qu'il ferait mieux d'y réfléchir à deux fois, son corps tout entier mourrait d'envie de consentir à cette folie. — Oui, souffla-t-il si faiblement qu'il craignit de ne pas être entendu. Heureusement, Jean déduisit sa réponse par le simple mouvement de ses lèvres contre son doigt. Son regard se posa tantôt sur sa bouche, tantôt sur ses yeux. Avec une lenteur qui les fit défaillir, le châtain s'approcha de son meilleur ami qui l'observait sans un mot à travers ses cils. Devenu gênant, son pouce glissa sur la joue tachetée et, avec lui, toutes les barrières s'effondrèrent. Marco ferma les yeux au moment où leurs nez se frôlèrent. Jean inclina finalement la tête pour permettre à leurs lèvres de se rejoindre sans embûches. Il pensait pouvoir se contenter d'une caresse, mais ce premier baiser maladroit ne suffit pas à le satisfaire. À peine l'eut-il consommé que Jean regretta sa cruelle éphémérité et en quémanda un second. Il l'embrassa avec toute la douceur dont il était capable, comme s'il craignait que Marco ne se brise entre ses doigts. Et cette fois-ci, le châtain veilla à graver chaque seconde au plus profond de sa mémoire afin de ne jamais l'oublier. Les yeux à demi-ouverts, il ne parvint pas à détacher son regard du visage de celui qu'il aimait tant. Il ne l'avait jamais vu d'aussi près et il songea que c'était vraiment dommage, car Marco était toujours aussi beau sous cet angle. Jean ne s'écarta qu’à regrets de cette bouche qu'il aurait voulu goûter jusqu'au petit matin. Ses doigts caressèrent de nouveau la joue de son vis-à-vis qui gardait les paupières closes dans un vain espoir de prolonger cet instant irréel. En dépit de la pénombre, le châtain aperçu les rougeurs qui fleurissaient sur son visage et se délecta d'avoir pu provoquer pareille réaction. Quand il croisa enfin ses pupilles sombres, Jean se mordit inconsciemment la lèvre inférieure. Sans pouvoir se retenir, il lui déroba un dernier baiser papillon avant de s'éloigner pour de bon de cette tentation. Le garçon s'enfonça un peu plus dans le lit pour pouvoir déposer son front contre la poitrine de Marco d'où son cœur battait si fort. Il sourit en réalisant que le sien en faisait certainement de même. Son bras alla entourer le flanc de son ami et, bientôt, il ferma enfin ses yeux. De son côté, le brun s'employait encore à reprendre une respiration décente. Il porta machinalement les doigts à sa bouche avant de s'empourprer de plus belle en réalisant son geste. Ses mains se glissèrent finalement derrière la nuque de Jean et il enfouit son visage dans ses cheveux pour y dissimuler son embarras. Cette nuit-là, ce fut bien le sourire aux lèvres qu'il s'endormit.


Marco fronça le nez à l'entente du son désagréable que produit son réveil de si bon matin. Il éteignit cette invention infernale à tâtons, sans pour autant se résoudre à sortir de son lit douillet. Son bras s'enroula à nouveau autour des épaules de son ami qui ne l'avait pas lâché dans son sommeil. En sentant la chaleur de son corps contre le sien, le brun fut certain de ne pas avoir rêvé : quelques heures plus tôt, Jean l'avait bel et bien embrassé. Les souvenirs qu'il gardait de la veille demeuraient incroyablement nets et il priait pour qu'il en soit ainsi jusqu'à la fin de son existence. Si seulement le temps pouvait épargner la douceur de ce premier baiser... Marco resserra son emprise sur le garçon qui en fit de même. — T'es réveillé ? s'étonna-t-il. Un grognement étouffé lui répondit. Son meilleur ami n'était décidément pas du matin et, comme toujours, le brun s'en amusa. Il chatouilla sa nuque, puis il en profita pour respirer une dernière fois l'odeur de ses cheveux. — J'aurais vraiment aimé rester là, regretta-t-il, mais on a cours dans deux petites heures. À ces mots, Jean se redressa à contrecœur, ses yeux fatigués à peine entrouverts. En dehors des trois heures précédentes, le garçon n'avait visiblement pas passé une très bonne nuit. — Ça va mieux ? lui demanda Marco. Leur regard se croisèrent, mais Jean détourna hâtivement le sien avant d'acquiescer. Il frotta son visage dans ses mains, espérant ainsi dissimuler les rougeurs qui menaçaient de s'y installer. Sa propre mémoire était intacte et prenait un malin plaisir à le mettre dans tous ses états. Pourtant, en voyant que son ami s'apprêtait à quitter le lit, le châtain glissa ses bras autour de sa taille pour l'enlacer par derrière. Son front se posa sur l'épaule de son vis-à-vis qui frémit au contact des mèches venant lui effleurer la nuque. — Merci pour hier, murmura Jean. Pour tout. Surpris par cette initiative soudaine, Marco accepta néanmoins l'étreinte qu'il apprécia en silence, bien qu'ignorant précisément ce qui l'avait motivée. Il descendit le premier pour préparer leur petit-déjeuner, mais ses pommettes ne se débarrassèrent pas de leur couleur rosée avant un long moment. À ce train là, Jean ne tarderait pas à comprendre les effets grisants qu'il provoquait si facilement chez lui. Au vu de ses réactions, son ami n'avait pas oublié leur baiser, il en était absolument certain. Ce dont il doutait encore, c'était la valeur qu'il voudrait bien lui conférer. Marco craignait qu'il n'ait agi que par instinct, alors qu'il se trouvait au plus bas, et que cette effusion de sentiments ne visait qu'à épancher un simple besoin de réconfort. Le brun avait pourtant cru percevoir un rapprochement entre eux, vérifié par leur baiser avorté, deux semaines plus tôt, mais il préférait garder ses espoirs sagement sous clé. Mieux valait éviter le risque des désillusions que lui ferait subir son propre cœur transi d'amour. Une fois prêts, les deux garçons partirent en avance afin de passer chez les Kirschtein pour récupérer le sac de Jean. Lorsqu'il ressorti de chez lui, ce dernier attrapa la main de son ami qui lui emboîta le pas en direction de leur établissement scolaire. Tandis qu'ils marchaient côte à côte, Marco lui lançait des coups d'œil réguliers en se demandant ce qu'il pouvait bien se passer dans la tête du châtain. Jusqu'à preuve du contraire et à son grand soulagement, il ne semblait pas regretter son geste, ce qui signifiait qu'il ne l'avait pas dégoûté. Il n'appliquait pas non plus la politique de l'autruche, qui consistait à faire comme si de rien n'était, car il s'en trouvait tout bêtement incapable. En plus d'être un partisan farouche de la communication, Jean ne savait pas cacher ses émotions qu'on pouvait aisément lire sur son visage. Marco le voyait bien : son ami était troublé. Et pour le moment, cela lui suffisait amplement. Il avait déjà attendu près de cinq ans, alors il pouvait bien patienter quelques jours de plus, le temps que chacun d'eux mette ses idées au clair. Leur journée de travail se termina de concert avec un cours d'humanités. Peu passionné par celui-ci, Jean en avait profité pour faire sa troisième sieste de la journée, rattrapant ainsi le sommeil nécessaire au bon fonctionnement de son corps. Pour une fois, Marco s'était lui aussi assoupi pendant une petite heure et il devait avouer qu'il se sentait plus en forme qu'avant. Ils venaient tout juste de sortir de l'enceinte scolaire quand Gaitō surgit brusquement devant lui, l'air sombre. Sans un mot, il fit un signe de tête en direction du coin où se regroupaient généralement les fumeurs, tout en désignant plus précisément une personne qu'il s'y trouvait. Le brun reconnu immédiatement cette silhouette menaçante. Derrière lui, Mikasa, qui les suivait, fronça les sourcils. — Qu'est-ce qu'il fout là, lui ? Je croyais qu'il avait été viré du bahut. — C'est pourtant le cas, marmonna Marco. Il se tourna soudainement vers Jean, légèrement inquiet à l'idée que la situation ne dérape une seconde fois. Il comprenait bien sûr sa colère, il la partageait même, mais il refusait que son ami risque aussi gros pour une piètre satisfaction qui n'en valait pas la peine. À ses côtés, le châtain n'avait pas esquivé le moindre geste, comme paralysé, le visage terriblement blême. Marco comprit alors quel fut le sujet du mauvais rêve qui l'avait tant secoué, au point de débarquer chez lui en pleine nuit. Arashi choisit précisément ce moment pour les remarquer. — Eh, Marco ! L'interpellé ne se gêna pas pour l'ignorer royalement. Il attrapa immédiatement le bras de Jean pour les entraîner aussi loin que possible de l'autre détraqué. Au vu des récents évènements, une confrontation entre tout ce joli monde ne semblait pas très appropriée. Malheureusement, Arashi ne lâcha pas l'affaire pour autant. — Fais pas ton timide, cria-t-il, s'attirant ainsi l'attention de quelques curieux. T'aurais pas un truc à me dire, par hasard ? Marco sentit une main se poser sans douceur sur son épaule. Aussitôt, il attrapa ce poignet étranger et fit volte-face tout en contrôlant le mouvement de l'articulation entre ses doigts. L'épaule du garçon fut emportée par cette rotation désagréable, jusqu'à ce que son bras se retrouve plaqué entre ses omoplates. — Décidément, j'adore te voir démarrer au quart de tour, susurra-t-il avec un sourire en coin. Une lueur de fureur s'alluma dans les yeux ambrés de Jean. Il s'apprêtait à intervenir, mais Mikasa fut plus rapide que lui. Si Arashi leva un sourcil moqueur en la voyant s'approcher, il se retrouva bientôt par sol, le souffle coupé par le violent coup de genou que la jeune fille venait de lui enfoncer dans l'estomac. — Putain, mais t'es qui, toi ?! — Ta future belle-sœur, connard. Cette déclaration incongrue ne manqua pas d'abasourdir Gaitō qui se trouvait quelques pas derrière eux. Pendant que Mikasa maintenait impitoyablement le visage de son frère contre le bitume, elle fit signe aux deux garçons de s'éloigner sans tarder. Sachant pertinemment que la japonaise avait les choses en mains, Marco suivit sagement son conseil. Tandis qu'il mettait de la distance entre eux et leur lycée, la voix d'Arashi s'éleva une dernière fois. — Tu crois que je vais te laisser me faire ça ?! La désobéissance a des limites ! crachait-il. Je vais t'apprendre à mordre ton maître, moi ! T'es qu'un chien, Marco, t'entends ?! Un sale clébard ! Jean fit brusquement volte-face, bien décidé à lui faire avaler sa propre langue pour l'empêcher de lancer des horreurs pareilles. Il n'avait pas encore fait un pas qu'on lui attrapa l'épaule avec autorité. — Non, lui intima aussitôt le brun. Il cherche à t'énerver. — Et il y arrive un peu trop bien, grogna son ami en réponse. Marco glissa ses doigts derrière ses oreilles, forçant ainsi leur regard à se rencontrer. Les yeux ambre de son vis-à-vis lui renvoyaient toute la colère qui gonflait son cœur, mais il y décela également l'ombre de ses peurs. Jean souffrait, à sa manière ; il le savait, sans pour autant l'avoir jamais réalisé aussi clairement. Il attira son visage à lui jusqu'à ce que leurs fronts se touchent et que leur souffle se mélangent. — Ne le laisse pas gagner. En proie à ses émotions, le châtain serra très fort ses paupières alors qu'il s'efforçait de rester rationnel. Il finit par se détourner du garçon qui braillait encore quelques injures au loin pour suivre Marco qui reprit son chemin sans un regard en arrière. Trois rues plus loin, il dévia de leur trajet habituel pour entrer dans un petit parc pour enfants et il se laissa tomber sur le premier banc libre en soupirant longuement. — Ça va ? demanda-t-il à Jean. — C'est moi qui devrait te demander ça, lui fit remarquer l'autre. Le brun eut un léger sourire. — J'ai connu mieux, admit-il, mais j'ai surtout connu pire. Il n'aime pas trop s'attirer un public, d'habitude. Je ne pense pas qu'il aurait osé en venir aux mains devant tout ce beau monde, mais on n'est pas trop prudent... Après tout, je suis en train de lui coller un procès sur le dos. — Un procès dont il est le seul responsable, rebondit immédiatement son ami. Ce déchet n'a que ce qu'il mérite. Il s'assit à son tour sur le banc, l'esprit visiblement agité. — Tu devrais appeler Laure, lui conseilla-t-il enfin. Il- Il vient de te menacer ! On doit bien pouvoir faire quelque chose pour l'empêcher de s'approcher de toi. Marco eut bien un instant d'hésitation, mais il savait que la situation présente l'exigeait. Lorsqu'il l'avait interrogé à ce sujet, quelques semaines plus tôt, l'avocate affirmait qu'ils ne pouvaient pas en faire davantage du moment que les réactions d'Arashi restaient purement hypothétiques. Or, le garçon était justement venu l'interpeller à la fin d'une journée de cours, devant un établissement scolaire dont il avait été expressément renvoyé. Le brun sortit donc son téléphone portable afin de chercher le numéro de Laure dans ses contacts. Tandis qu'il portait l'objet à son oreille, Jean fit glisser sa main le long de son bras pour entremêler leurs doigts ensemble. Il écouta son ami raconter à la jeune femme leur rencontre plutôt houleuse avec Arashi, puis il prêta une attention toute particulière à la solution qu'elle leur proposa. — Tu as bien fait de me prévenir aussi vite. On ne va pas le laisser te tourmenter à sa guise ; il existe des moyens pour restreindre ses déplacements. Je vais informer le juge de cet écart et il prendra les mesures nécessaires, affirma-t-elle à l'autre bout du fil. De ton côté, tu pourrais te renseigner sur les élèves qui étaient présents ? Quelqu'un pourrait avoir pris des photos ou des vidéos. Sinon, quelques témoignages écrits devraient suffire à appuyer nos dires. Je vais t'envoyer un modèle par mail. En raccrochant, Marco se sentit un peu plus léger, comme débarrassé d'un poids qu'il avait confié à quelqu'un d'autre. Il se tourna vers Jean qui lui sourit et, bientôt, ils reprirent leur chemin. Lorsqu'ils pénétrèrent chez les Bodt, les deux garçons tombèrent sur Gabriel et Marie qui prenaient le thé dans la salle à manger. — Tiens, plaisanta-t-elle, voilà le fils que j'ai égaré cette nuit. — Désolé, s'excusa celui-ci. Je n'aurais pas dû filer comme ça. J'ai eu une réaction un peu... disproportionnée. — J'aurais tendance à te dire que oui, mais j'aimerais bien comprendre ce qui t'est passé par là tête pour pouvoir véritablement en juger. Jean pesa ses mots, chose qu'il n'avait pourtant pas l'habitude de faire en présence de sa mère. — J'ai fait un cauchemar. C'était trois fois rien, assura-t-il. J'ai juste... légèrement paniqué. Les trois visages qui l'entouraient haussèrent de concert un sourcil peu convaincu. Pressentant que la conversation pourrait prendre un moment, Marco s'assit lui aussi autour de la table. — Tu as rêvé de lui, pas vrai ? Je l'ai vu dans tes yeux, tout à l'heure. — Comment ça ? rebondit son père. — Arashi m'attendait devant le lycée, rapporta le brun en soupirant. Ce n'était pas bien grave, mais j'ai quand même appelé Laure. Elle m'a dit qu'elle s'en occupait. Gabriel se passa nerveusement une main dans les cheveux, le visage soudainement sombre. — D'accord, tu as bien fait. Je lui passerai un coup de fil plus tard. L'affaire n'en était qu'à ses débuts, mais elle ne manquait pas de leur causer son lot de difficultés. Un silence pesant se fit, rapidement rompu par la voix douce de Marie. — Le procès approche, c'est normal que tout le monde soit à cran d'une manière ou d'une autre. Et en parlant de ça, poursuivit-elle, je me disais que vous seriez peut-être intéressés par des séances chez un psychologue. À vrai dire, j'aurais même dû vous le proposer bien plus tôt, mais vaut mieux tard que jamais. Jean lui lança un regard étonné. S'il comprenait aisément pourquoi Marco serait susceptible de recourir à cette solution, il ne voyait pas bien en quoi cela pourrait également le concerner. — Mon chéri, je sais que ce n'était pas ton premier cauchemar. Les psychologues ne s'occupent pas que des grands blessés de la vie ; il suffit d'avoir des choses à dire. Personne ne vous oblige à quoi que ce soit. Mais vous avez beaucoup encaissé, l'un comme l'autre, et en discuter avec un professionnel pourrait vous aider à aborder la suite plus sereinement. Si jamais vous en ressentez le besoin, sachez que je peux vous rediriger vers une connaissance. C'est une simple possibilité qui reste ouverte. Finalement, les deux garçons lui promirent d'y réfléchir sérieusement. S'ils avaient réalisé une chose aujourd'hui, c'était que la volonté seule ne suffirait pas pour éviter les épreuves qui les attendaient au tournant du chemin sinueux sur lequel ils avançaient prudemment. Au-dessus de leur tête, l'orage les menaçait encore de ses nuages sombres, prêt à craquer.


« J'ai le sentiment que, quelque part en toi, il y a quelque chose que tout le monde ignore. »
L'ombre d'un doute

> date : mi-mars

Jean tournait lentement les pages de l'album photo posé sur ses cuisses, les maniant avec autant de respect que s'il tenait dans ses mains un livre sacré. Après tout, ce simple objet renfermait en lui une histoire pleine de secrets qu'il leur livrait au fil de leur lecture, à commencer par l'identité de cette femme qui occupait la majorité des clichés. Le regard du châtain s'appliquait à scruter chaque détail de son visage, de son nez rond à ses yeux verts rieurs, en passant par toutes ses taches de rousseur. — Elle te ressemble, lâcha-t-il. Il se retient de faire une comparaison amère avec Amélie. Grande, blonde et froide, on voyait pourtant au premier coup d'œil que ses traits sévères ne présentaient aucune similitude avec son soi-disant fils. L'imposture n'en était que plus frappante lorsqu'on l'opposait à la mystérieuse inconnue qui souriait sur chacune des photographies. Et pour couronner le tout, celle-ci portait un collier doré autour du cou. Si l'on ne distinguait parfois qu'un simple reflet brillant, le médaillon rectangulaire apparaissait clairement sur la plupart des images figées dans le temps. Jean savait que Marco l'avait lui aussi remarqué, car ce dernier triturait inconsciemment le bijou qui reposait non loin de son cœur. De son autre main, il caressait Jupiter qui s'était niché contre son ventre et ronronnait doucement. Le châtain fronça les sourcils face à un énième cliché. — Dis, tu crois que la blonde, là… — C'est Laure, confirma Marco. On voit même Étienne, derrière. Jean referma finalement l'album qu'il posa au bout du lit, puis il se rapprocha pour s'asseoir plus près de son ami. Cependant, le chaton ne l'entendit pas de cette manière et poussa à son encontre un petit miaulement qui se voulait menaçant. — C'est pas très gentil, ça. — Je crois qu'il est jaloux, s'esclaffa le brun. En effet, l'animal aimait se trouver au centre de son monde et supportait mal de voir Marco accorder de l'attention à un autre. Il semblait donc prendre un malin plaisir à tourmenter Jean qui était souvent la cible de ses griffes, en témoignait les fines cicatrices qui parsemaient ses mains. Mais en dépit de ce tempérament farouche à son égard, le châtain n'hésitait jamais à poser ses doigts sur son pelage marron. — Dis donc le minou, lui fit-il remarquer, j'étais là avant toi, tu sais ? Jupiter attrapa impitoyablement son index et fit mine de le croquer. Pourtant, Marco savait pertinemment que le chat ne cherchait jamais à le blesser volontairement ; leurs échanges mouvementés n'étaient en fait que de gentilles chamailleries. Le félin s'amusait simplement avec son meilleur ami qui jouait lui aussi le jeu. Tandis que Jean s'allongeait à côté du brun, il tira la langue à la boule de poil qui lui adressa un regard noir de courroux. — Qu'est-ce que tu prévois de faire ? demanda-t-il finalement à Marco, reprenant leur sujet de conversation initial. — Confronter mon père, je suppose. Il ne s'agissait plus que d'une question de jours avant qu'Amélie ne signe la convention qui marquerait le divorce entre les époux Chevalier et Bodt. Gabriel lui avait promis des réponses, une fois la situation apaisée, et il comptait bien aller les chercher. Après une bonne semaine passée à songer au poids des révélations qui le guettaient, il s'estimait finalement près à les voir s'abattre sur lui. Son père devait également l'être car, lorsqu'il descendit les marches ce soir-là pour le rejoindre, l'album photo sous le bras, Marco n'eut pas besoin de prononcer le moindre mot ; le trentenaire comprit immédiatement que le moment était venu. Tous deux prirent place sur le canapé dans un silence qui trahissait leur malaise partagé. Pourtant, Gabriel ne le laissa pas gagner et, sans faire attendre plus longtemps la vérité, il débuta son long récit par une phrase emprunte de nostalgie, de chagrin et d'amour. — Elle s'appelait Alix.

> date : dix-huit ans plus tôt

Un jeune homme marchait d'un pas vif dans les couloirs de l'école de journalisme, slalomant entre les étudiants qui allaient et venaient en tous sens. Après un dernier tournant, il aperçu enfin la porte qu'il recherchait hâtivement, celle qui constituait sa planche de salut. Il n'était plus qu'à quelques mètres quand une voix aiguë qu'il connaissait un peu trop bien l'interpella. — Oh ! Coucou Gabriel, quelle surprise de tomber sur toi ici, minauda la jeune femme qui venait soudainement de se téléporter devant lui. Le brun eu envie de lui faire remarquer qu'il ne s'agissait pas du tout d'une surprise car Amélie passait le plus clair de son temps à lui courir après dès qu'elle apercevait le bout de son nez et que cette mauvaise habitude qu'elle avait d'apparaître ainsi devant lui à tout bout de champ commençait sérieusement à le gonfler. Seulement, Gabriel était un jeune homme un peu trop bien élevé, alors il se contenta d'un sourire poli, mais crispé. — Désolé, je suis vraiment très pressé. J'ai un commentaire de deux milles mots à rendre pour demain matin sur les civilisations perses du quatrième siècle avant Jésus-Christ et l'influence de la conquête de leur Empire par Alexandre le Grand, débita-t-il d'une traite. Comme il l'espérait, le visage de la blondinette se tordit en une grimace face à tout ce charabia historique dont elle se contrefichait. Gabriel profita de cette rare opportunité pour l'éclipser derrière la porte de la bibliothèque, là où il savait qu'elle n'irait pas le suivre. Tandis qu'il s'avançait au milieu des rayons, il risqua un dernier coup d'œil en arrière et soupira de soulagement en constatant qu'Amélie s'en allait retrouver ses amies. Le jeune homme s'installa dans son coin habituel, sur une petite table perdue entre deux rangées de encyclopédies qui n'intéressaient personne. Une fois assis, il sentit enfin ses épaules se détendre. — Tu fuis encore la Princesse Noire ? Le brun sursauta violemment, non sans lâcher un juron à l'égard de celle qui venait de lui donner un sacré coup de peur. À sa gauche, un visage moqueur parsemé de taches de rousseur l'observait à travers l'espace qui persistait entre le mur et l'étagère. Sous les yeux mi-indignés, mi-admiratifs de Gabriel, la jeune femme aux cheveux châtains se contorsionna difficilement pour venir le rejoindre par ce passage étroit. — Je ne crois pas qu'elle apprécierait le surnom si elle t'entendait, lui fit-il remarquer. — Je cours très vite, lui assura-t-elle avec un clin d'œil. Et puis, ça lui va quand même drôlement bien. — Parce qu’Édouard de Woodstock, chevalier surnommé le Prince Noir, était réputé pour sa cruauté durant la Guerre de Cent Ans ? — Et parce qu'en tant que fils aîné du Roi Édouard II d'Angleterre, il aurait logiquement dû monter sur le trône, ce qui n'arriva jamais. Amélie Chevalier vient peut-être d'une famille de gros bourgeois, mais je suis prête à parier qu'elle n'obtiendra jamais sa couronne avec une mentalité pareille, conclut-elle sournoisement. La jeune femme tira vers elle l'imposant ouvrage qu'elle cherchait avant de laisser Gabriel à sa solitude. Il soupira en se disant qu'elle était bien la seule à lire ces horribles encyclopédies qui prenaient la poussière au fond de la bibliothèque. Il la trouvait un peu folle pour cette simple raison, mais il ne pouvait nier que leurs rares conversations avaient le don de le faire sourire. Au sein de cette école de journalisme, dans ce monde de faux-semblants et d'hypocrisie intéressée, l'honnêteté se faisait trop rare pour ne pas prendre le temps de l'apprécier. Car la jeune inconnue avait raison : Amélie ne parviendrait à rien en usant et abusant ainsi de l'influence de ses parents sénateurs. Seule l'ambition d'une renommée plus importante encore que la leur la poussait à continuer des études qui ne semblaient guère la passionner. Gabriel ne venait pas d'une famille très aisée, alors il avait bien du mal à comprendre cet attrait démesuré pour le pouvoir. Certes, il travaillait d'arrache-pied pour garder sa bourse étudiante, mais il adorait aussi le milieu du journalisme et rêvait d'en faire son métier. Amélie recevait des éloges parce qu'on respectait ses politiques de parents ; Gabriel s'était hissé au sommet de sa promotion parce qu'il obtenait les meilleurs résultats et que tous ses professeurs l'appréciaient. Il se demandait parfois si c'était sa réussite qui attirait ainsi la jeune Chevalier à lui. Mais s'il avait d'abord pris ses avances à peine camouflées pour un coup de foudre passager, il comprit rapidement qu'Amélie était plus sérieuse qu'elle n’y paraissait lorsqu'elle s'arrangea pour le faire rencontrer ses parents. Gabriel réalisa qu'elle avait dû leur vanter ses mérites, car le couple semblait particulièrement intéressé par lui. Au terme d'une conversation qu'il jugea terriblement gênante, il eut l'impression d'avoir été observé sous toutes ses coutures pour déterminer s'il représentait, ou non, un parti convenable pour la jeune femme. Les Chevalier eurent l’air le trouver à leur goût, et le jeune homme ignorait encore s'il s'agissait vraiment d'une bonne chose. Dans les semaines qui suivirent cette entrevue, Gabriel eut la surprise de recevoir dans ses mails une proposition pour un stage de deux mois au sein du Sénat. Il comprit rapidement qu'Amélie n'était pas étrangère à cette opportunité ; le matin même, la jeune femme se vantait d'avoir dégoté son stage de première année auprès de l'Agence Presse France dont l'un des membres se trouvait toujours présent dans l'hémicycle. Gabriel pesa longuement le pour et le contre de cette offre. Mais l'opportunité était trop belle, alors il finit par l'accepter, tout en songeant que cela ne l'engageait à rien auprès des Chevalier. Il n'appréciait pas beaucoup le fonctionnement du pistonnage, mais il savait qu'il serait idiot de ne pas se plier au grès de la conjoncture lorsque celle-ci se montrait favorable à son égard. Les premières semaines passées au sein de la chambre haute, dans la capitale, se déroulèrent heureusement sans embûches. Amélie cherchait parfois à attirer son attention, mais il était tant occupé à ouvrir ses oreilles et ses yeux qu'il ne lui accorda pas une seule seconde de son temps. Si la jeune fille se montra moins intéressée que lui par les débats en séance publique, elle prit beaucoup de plaisir à se présenter à chaque personne qu'elle pouvait croiser, en insistant particulièrement sur la notoriété de son patronyme. Gabriel s'amusait occasionnellement de son petit jeu que l'inconnue de la bibliothèque aurait certainement qualifié de profondément risible. Mais la plupart du temps, il contemplait religieusement le long processus législatif tout en posant quelques questions à son référent lorsqu'un élément complexe échappait à sa compréhension. Finalement, il ne regretta pas un instant cette expérience exceptionnelle. Jusqu'au fameux coup de fil qu'il reçu, une semaine avant la fin de son stage. Ses affaires ramassées à la va-vite, il sauta le soir même dans un train qui le conduisit dans la ville où il avait grandit. Quatre jours plus tard, Gabriel assistait à l'enterrement de ses parents, tous deux fauchés sur l'autoroute au retour de leurs vacances passées dans les Alpes. Cela faisait des mois qu'ils se réjouissaient de partir en amoureux et voilà comment la vie leur répondait. Brusquement orphelin, le jeune homme ne savait même pas à qui il devait en vouloir. Qui, du camionneur assommé par la fatigue, du brouillard plus opaque que du lait ou de ses propres parents, insouciants de prendre la route par pareil temps, qui devait-t-il prendre pour responsable de cette tragédie ? Gabriel se referma sur lui-même, se jetant corps et âme dans ses études pour oublier le chagrin qui lui rongeait douloureusement le cœur. Lorsque les membres de la famille Chevalier tentèrent de l'approcher, il repoussa abruptement leur compassion qui sonnait terriblement fausse. À vrai dire, le jeune homme rejeta tout bonnement quiconque essayait de l'aider, convaincu que le monde entier se jouait en secret de lui. Car si la vie n'était pas une vaste plaisanterie, qu'avaient bien pu faire ses parents pour la perdre aussi injustement ? Et tandis que Gabriel se noyait dans ses propres larmes, ignorant les mains qui plongeaient autour de lui dans l'espoir de maintenir sa tête hors de l'eau, ce fut au fond de ce même bassin au goût salé qu'il trouva une nouvelle raison de vivre.


> date : un mois plus tard

Gabriel fut forcé de quitter la bibliothèque aux alentours de vingt heures, car l'établissement ne tarderait pas à fermer ses locaux pour la journée. Son sac sous le bras, il se dirigea sans hâte vers la sortie, ignorant l'employée à l'accueil qui lui souhaitait une bonne soirée. Une fois dans le couloir, le jeune homme vit de grosses gouttes rouler sur les portes vitrées. Ce soir, le ciel d'hiver semblait lui aussi d'humeur maussade. L'étudiant rabattit machinalement sa capuche sur ses cheveux bruns avant de pousser le battant pour s'engager sous le déluge. Son appartement se trouvant dans un autre quartier, il devait quotidiennement prendre le métro au bout de la rue et marcher pendant quelques minutes jusqu'à atteindre son complexe d'habitation. Face à une météo aussi peu clémente, le trajet lui paru affreusement long. Les trottoirs étaient vides de passants, à l'exception d'une silhouette immobile, sur une petite place quelques mètres plus loin, que la pluie ne semblait guère déranger. Au contraire ; on aurait dit que l'inconnu offrait volontairement son visage au ciel pour recevoir ses larmes. Gabriel se fit la réflexion que ce drôle de personnage devait être sacrément cinglé pour faire une chose pareille. À mesure qu'il se rapprochait de son arrêt, il en faisait de même avec la mystérieuse personne qui s'était mise à tournoyer, les bras écartés autour d'elle comme si elle tentait d'attraper le plus de gouttes possible. Quand son visage fut face à lui, le brun reconnu soudain la jeune femme de la bibliothèque. — Eh ! Toi, là ! héla-t-il. Qu'est-ce que tu fais ?! L'inconnue s'arrêta un instant pour poser les yeux sur lui. Le reconnaissant à son tour, elle lui sourit avant de reprendre sa curieuse valse. Gabriel en fut complètement sonné. Il aurait très bien pu détourner le regard et s'engouffrer dans la rame de métro qui le protégerait de l'averse ; mais pour une raison ou une autre, il s'en trouvait incapable. Au lieu de cela, ses pas le portèrent au-devant de la jeune femme qui, bien évidement, était trempée de la tête aux pieds. — Tu vas attraper la mort, fut la seule chose qui lui vint à l'esprit. Il regretta aussitôt le choix peu judicieux de ses mots. Pourtant, son amie éclata de rire comme s'il s'agissait d'une très bonne blague. — Oh, c'est pas bien grave, affirma-t-elle sur un ton malicieux. Et Gabriel s'en trouva profondément bouleversé, parce qu'il ne comprenait pas comment on pouvait ainsi rire sans détours du sommeil éternel. Pour la simple et bonne raison qu'il était en vie, il avait toujours craint l'ombre de la faucheuse qui tranchait impitoyablement les pieds des humains. Depuis qu'elle lui avait volé ses parents, le jeune homme la méprisait plus que tout en ce bas-monde. Pourtant, la jeune femme qui lui faisait face lui riait au nez sans la moindre hésitation, sans la moindre aversion. Elle lui saisit doucement les mains et les fit joyeusement tourner tous les deux, l'entraînant ainsi dans sa curieuse danse improvisée. Parce qu'il ne pouvait plus détacher son regard d'elle, Gabriel n'opposa aucune résistance. Il laissa l'inconnue de la bibliothèque mener leur valse maladroite, insensible à l'eau qui tombait sur leur tête ou au froid qui leur brûlait la peau. Sa capuche retomba sur ses épaules, mais il ne frissonna pas lorsque la pluie s'abattit sur ses cheveux bruns. Sa partenaire souriait comme si le déluge n'avait pas frappé, comme si l'orage ne les guettait pas, comme si la mort n'existait pas ; et Gabriel était subjugué face à tant de vie au sein d'un seul esprit. Lorsqu'elle s'éloigna de lui, ce fut à regret qu'il laissa échapper ses doigts. — Tu as déjà fait un ange sous la pluie ? lui demanda-t-elle. Le jeune homme ne comprit pas de quoi elle parlait, jusqu'à la voir s'asseoir sur le sol mouillé, puis se pencher en arrière, les bras écartés, pour s'allonger au beau milieu de la place. Ses longs cheveux châtains encerclaient sa tête et serpentaient le long de son cou. Ils seraient probablement salis et emmêlés, mais elle se moquait complètement du futur nettoyage intensif qui s'imposerait. Gabriel avait l'habitude de se soucier de ce genre de détails qu'il jugeait profondément embêtant, mais qu'elle semblait considérer insignifiants. En fin de compte, le brun n'aurait pas su expliquer pourquoi il se résigna à l'imiter. Le contact de son dos contre le bitume détrempé n'avait rien de confortable. L'eau imbiba les dernières fibres encore sèches de ses vêtements et il dut fermer les yeux pour les protéger des gouttes que leur lançait le ciel, mais il eut cette drôle de sensation ; celle de pouvoir enfin lâcher prise. — J'ai pas envie de rentrer chez moi. Les mots s'échappèrent de sa bouche sans qu'il ne cherche à les réfréner. Derrière ses paupière closes, il sentit les larmes affluer et renifla. Bon sang, pourquoi avait-il envie de pleurer ? Comme s'il n'était pas déjà suffisamment trempé... — Pleure, lui enjoint la voix à ses côtés. Ce n'est rien d'autre qu'un peu d'eau. Gabriel songea qu'il devait être tombé bien bas pour craquer aussi pitoyablement. Mais puisque personne n'était là pour le constater, il laissa libre court à son chagrin dont la pluie aurait tôt fait d'effacer les preuves. Ils restèrent ainsi allongés de longues minutes où l'on n’entendait que le bruit du déluge et quelques reniflement étouffés. Jusqu'à ce que le jeune homme, transi de froid, pousse un éternuement qui provoqua le rire de son amie. — Tu n'es pas obligé de rentrer chez toi, lui dit-elle finalement en se penchant vers lui. — Il faut bien rentrer quelque part, pourtant. — Tu peux venir chez moi, si tu veux. Il écarquilla les yeux, ne s'attendant pas à une invitation pareille de sa part. — Je ne connais même pas ton prénom, réalisa-t-il bêtement. — Alix, se présenta-t-elle en lui tendant la main. Le jeune homme la serra. — Gabriel. — Enchantée, Gaby. Ça te tente, une douche chaude ? Je te proposerai bien un bain, si j'avais une baignoire, mais je n'en ai pas. — Vraiment ? La jeune femme venait de l'inviter chez elle — lui, un garçon — avec une telle désinvolture qu'il s'en trouvait franchement étonné. Pourtant, Alix ne fit que hausser les épaules. — On est amis, non ? Je connais même ton prénom, maintenant. Et puis, moi non plus, je n'aime pas trop être seule, avoua-t-elle. Gabriel se surprit à acquiescer. Et ce fut ainsi que, quelques minutes plus tard, ils se retrouvèrent tous les deux grelottant de froid dans le métro. Après un court trajet, Alix signifia à son ami qu'ils descendraient au prochain arrêt. En quittant le wagon, elle ne manqua pas de tirer la langue à la veille dame qui les dévisageait depuis leur arrivé, visiblement mécontente de les voir imbiber les sièges d'eau. Le temps pour eux de rejoindre le petit appartement de la jeune femme, la pluie s'était déjà chargée de les tremper à nouveau. Le jeune homme insista pour que la propriétaire des lieux aille se doucher en premier. Après tout, elle avait passé plus de temps que lui dehors, et il se sentait déjà terriblement embarrassé de lui imposer sa présence. Alix ressorti de la salle de bain une dizaine de minutes plus tard, une serviette de bain sur la tête. Elle dénicha dans un tiroir un large t-shirt et même un caleçon propre qui firent froncer les sourcils de son invité. Elle lui précisa en riant qu'elle avait l'habitude de recevoir des amis qui laissaient parfois traîner des affaires qu'elle mettaient machinalement dans sa machine à laver. Après une douche qui s'était révélée être la meilleure de toute sa vie, la jeune femme leur prépara des croque-monsieurs à la poêle qu'ils dégustèrent devant le gros téléviseur de la pièce qui diffusait un nouveau dessin animé tendance. Gabriel sursauta en sentant quelque chose lui frôler la cheville. En baissant les yeux, il tomba nez à nez avec un chat au pelage blond qui ne se gênait pas pour le renifler. — Oh ! s'exclama Alix. On dirait qu'elle t'aime bien, c'est rare. Et en effet, l'animal, qu'elle avait baptisé Théia, s'installa finalement contre lui en ronronnant. Quand vint le moment de dormir, la gêne s'empara à nouveau de lui. Insensible à celle-ci, Alix lui lança un coussin à la tête en lui indiquant qu'il dormirait côté mur, le lit pouvant largement supporter la présence de deux personnes de leur corpulence. Gabriel se détendit finalement en voyant qu'elle n'était pas embarrassé pour un sous et en réalisant qu'ils ne commettraient pas un crime envers la pudeur pour avoir partagé un pauvre matelas. Cette nuit-là, pour la première fois depuis des semaines, il ne rêva pas de la faucheuse, mais d'une fille qui dansait sous la pluie.

> date : un an plus tard

Sitôt ses cours terminés, Gabriel se dépêcha de quitter les lieux. Ignorant volontairement l'ombre d'Amélie qu'il devinait derrière lui, il poussa la porte vitrée et sentit les rayons chauds du soleil de septembre lécher son visage. En dépit des années qui passaient, la jeune femme ne manquait pas une occasion de lui courir après, supposant à tort qu'il n'était pas trop tard pour le charmer. Cela ne gênait même plus Gabriel qui, en toute franchise, s'en fichait la plupart du temps, ne ressentant parfois plus qu'une certaine pitié à son égard. Tout sourire, le jeune homme se dirigea vers les trois jeunes gens qui l'attendaient devant l'établissement universitaire. Il passa naturellement un bras autour des épaules d'Alix et lui colla un bisou affectueux sur le haut du crâne. La jeune femme blonde qui se tenait à ses côtés dû retenir un fou rire. — Si un regard pouvait tuer, Amélie vous aurait déjà transformé en deux petits tas de poussière. — Tu devrais me rouler un patin, proposa soudain Alix avec un grand sérieux, je suis sûre qu'elle en deviendrait verte. Tandis que les deux amies échangeaient un regard complice, Gabriel leva gentiment les yeux aux ciel avant de changer habillement de sujet. — Parlez-nous plutôt de votre rentrée à toutes les deux. Ça s'est bien passé ? Alix et Laure suivaient ensemble un cursus universitaire aux Beaux-Arts. En effet, le brun avait découvert avec surprise que la jeune femme qu'il croisait si souvent dans la bibliothèque de son école de journalisme aimait simplement venir y faire un tour pour dénicher des ouvrages historiques ou politiques. Tous trois débutaient leur dernière année de licence. Quand au quatrième membre de leur petit groupe, Étienne, le frère de Laure, il était déjà en cinquième année de droit. Ils venaient d'horizons différentes, mais Gabriel s'était tout de suite senti à sa place au milieu de ces jeunes gens terriblement plus authentiques que ses présomptueux camarades de promotion. Tandis qu'ils s'éloignaient du campus, le jeune homme sentit que la pression exercée sur sa main par celle d'Alix perdait subtilement en intensité. Il glissa son bras autour de sa taille d'un air soucieux, lui permettant ainsi de s'appuyer un instant contre son corps. — Ce n'est rien, assura-t-elle avec un sourire. Je me suis simplement sentie un peu étourdie. Gabriel s'inquiétait justement de constater que de tels moments de faiblesse semblaient devenir de plus en plus fréquents ces derniers temps. Fidèle à elle même, Alix retrouva rapidement son air joyeux. — Dites, j'ai envie d'une glace ! — Hier tu nous as réclamé une gaufre, et aujourd'hui tu veux une glace ? ronchonna Laure. Mais quelle gourmande ! Pourtant, les quatre étudiants s'engouffrèrent dans la rame de métro la plus proche, direction les quartiers ouest de la ville et son grand parc verdoyant. Au milieu des chênes, on pouvait y trouver un petit marchand ambulant qui arpentait discrètement les lieux, vendant des glaces ou des gaufres en fonction de la température ambiante. Alix eut son cornet parfum chocolat et, finalement, les autres se laissèrent aussi tentés. Ils dégustèrent leur friandise à l'ombre d'un arbre imposant qui les protégea du soleil de ses longues branches feuillues. Sans grande surprise, les deux étudiantes en art ne tardèrent pas à sortir leur carnet à croquis, profitant de cette belle journée pour noircir quelques pages de plus. Celui d'Alix regroupait tant de dessins de Gabriel qu'on aurait pu croire qu'il lui était dédié. La jeune femme se demandait justement si elle ne ferait pas mieux de prendre un second calepin juste pour lui, car elle ne pourrait bientôt plus montrer son premier à ses amis ou ses professeurs sans en rougir. La mine de son crayon caressa le papier jusqu'à ce que les traits de son amoureux y apparaissent. Alix soupira en contemplant son modèle préféré qui s'était assoupi. Oui, elle aurait définitivement besoin d'un autre carnet.

> date : un mois plus tard

Gabriel observait Alix qui, assise au bout du lit, un coussin contre sa poitrine, laissait traîner son regard par-delà la fenêtre. Il détailla ses cheveux châtains qui tombaient en cascades sur sa peau parsemée de taches de rousseur. Beaucoup moins pudique que son amoureux, la jeune femme n'hésitait jamais à se mettre à nu devant lui, au sens littéral comme au figuré. — Gaby, je vais mourir un jour. Le jeune homme sentit son ventre se tordre. Bon sang, qu'il détestait ces mots. — Pourquoi diable dis-tu toujours cela ? souffla-t-il. Les chances que cette maladie te soit fatale avant l'heure sont infimes ! La mort n'épargne personne, ne soit pas si impatiente de la rencontrer. Sa petite amie haussa les épaules, comme si ne s'agissait que d'une futilité, d'un détail sans grande importance. Comme si sa vie n'était pas en cause. Comme si elle se savait déjà condamnée. Alix avait parfois cette façon de spéculer sur sa propre existence qui terrifiait profondément Gabriel, lui qui craignait tant le pouvoir immuable de la faucheuse. S'approchant derrière la jeune femme, il vit sa main posée sur son ventre. Ce simple geste lui rappela subtilement l'imprévu qui se posait précisément à eux et leur tiraillait les méninges depuis plusieurs jours. Car leur situation avait désormais ceci d'étrange que si Gabriel redoutait la mort, il ne savait que faire d'une vie. Le doute le faisait chavirer tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Qu'espérait-il pouvoir construire ? Une famille, probablement ; celle-là même qui lui faisait tant défaut. Mais qu'avait-il à offrir à un enfant ? Il remettait en question toutes ses capacités et ne cessait pas de s'interroger : Comment savoir s'il serait un bon parent ? Alix lui avait répondu en riant que personne n'avait un talent inné pour ces choses-là, qu'on ne pouvait qu'apprendre sur le tas et qu'il était humain de faire des erreurs, du moment qu'on s'efforçait de devenir un peu plus meilleur que le jour d'avant. Il n'en fallut pas davantage à Gabriel pour comprendre que la jeune femme était déjà prête pour ce rôle et n'attendait probablement qu'un signe de sa part pour le revendiquer. Quand il posa à son tour sa main sur le ventre d'Alix, cette dernière sursauta. — Tu as envie de le garder. C'était là plus une affirmation qu'une question, mais Alix acquiesça tout de même. Gabriel n'ignorait pas que des préoccupations identiques les animaient certainement : N'étaient-ils pas trop jeunes pour se lancer dans cette aventure ? Combien coûtait réellement l'arrivée d'un nouveau né ? À quel point cela impacterait-il leurs études ? Et tant d'autres qui ne manquaient pas de leur donner le tournis lorsqu'ils faisaient la bêtise d'y songer trop longtemps. Le jeune homme encercla finalement le corps dénudé de son amoureuse dans ses bras et glissa quelques baisers au creux de son cou chatouilleux. Ils restèrent ainsi pendant de longues minutes, les yeux mi-clos, profitant du contact délicieux de leur peau, avant que Gabriel ne se décide à lui souffler un unique mot à l'oreille. — D'accord. Aussitôt, Alix tourna la tête dans sa direction, scrutant son visage de ses yeux verts grands ouverts par la surprise. — Tu- Tu es sûr ? Le brun acquiesça, ses lèvres étirées en un irrésistible sourire. Il se pencha pour embrasser la jeune femme qu'il sentit rire à son tour contre sa bouche. Elle passa ses bras au-dessus de ses épaules, les entraînant dans une étreinte enthousiaste qui les fit retomber parmi les couvertures. Ils serrèrent le corps de l'autre avec tout l'amour dont ils étaient emplis, laissant leurs inquiétudes être balayées par la joie de réaliser qu'ils allaient avoir un bébé.


La grossesse d'Alix se déroula aussi bien qu'on aurait pu l'espérer. En dehors d'une fatigue un peu plus prononcée qu'à l'accoutumée, elle ne ressentie pas de grandes transformations tout au long du premier trimestre. Ce fut en allant réaliser la première échographie de leur bébé, dont les contours se formaient doucement, que les deux jeunes gens réalisèrent vraiment qu'ils seraient bientôt parents. À partir du deuxième trimestre, la future maman dû se rendre à des examen prénataux mensuels pour s'assurer que la grossesse poursuivait son cours sans encombres. On pouvait déjà voir son corps s'adapter peu à peu au fœtus qu'il abritait et qui ne cessait de grandir. Son ventre s’arrondit et causa quelques douleurs à la jeune femme, liées à sa prise de poids, mais elle se sentait globalement plus en forme et un peu excitée à l'idée de constater tous ces nouveaux changements. En raison de sa bonne humeur habituelle, elle ne fut pas trop sujette aux sautes d'humeur que pouvaient causer les variations hormonales. Et quand bien même il lui arrivait parfois de se sentir fatiguée ou irritée, Gabriel s'assurait toujours d'être aux petits soins pour son amoureuse. Ils profitèrent également de cette période plutôt tranquille pour faire quelques achats indispensables : une poussette, des vêtements pour nouveau-né, un bon stock de couches, un petit lit et tout un tas d'autres choses. Il s'efforcèrent de prendre des articles de seconde main dans la mesure du possible, mais on ne pouvait pas nier qu'un bébé représentait un certain budget. Le troisième trimestre fut, sans grande surprise, le plus éprouvant de tous. Alix se fatiguait très rapidement et n'hésitait pas à faire le plus de siestes possible. Elle arrêta de se rendre à ses cours, laissant à Laure le soin de lui ramener ses notes pour qu'elle puisse les recopier. L'arrivée du printemps fut une bénédiction pour la jeune femme qui, pas frileuse pour un sous, continua de porter ses t-shirts habituels, quand bien même ceux-ci ne couvraient pas la totalité de son ventre bien rond. En la voyant ainsi, alors qu'Alix s'était exceptionnellement déplacée pour accueillir Gabriel après son dernier examen, Amélie manqua de faire un malaise. Bien sûr, elle avait entendu les rumeurs, mais alors qu'elle tentait de se convaincre qu'il ne s'agissait que de bruits de couloir, la vérité lui fit un sacré choc dont Alix se délecta malicieusement. Dans la foulée, les futurs parents — et Théia la chatte — décidèrent également d'emménager ensemble dans un nouvel appartement un peu plus grand au loyer raisonnable. Gabriel prit tout de suite goût à cette vie commune, tout content d'avoir quelqu'un qui l'attendait lorsqu'il rentrait chez eux. Afin de gagner un peu d'argent sans s'engager sur une longue durée, étant donné que l'accouchement n'était plus très loin, le jeune homme donnait des cours particuliers à des lycéens en filière littéraire plusieurs fois par semaine. Le reste du temps, il le passait avec Alix et l'enfant qu'elle portait. Il se demandait de quelle couleur seraient ses yeux et s'iel aimerait le gros ours en peluche que lui avait acheté Laure. Il se moquait bien du sexe qu'iel aurait, mais il espérait secrètement qu'iel hériterait des taches de naissance de sa mère qu'il aimait tant. Malgré tout le plaisir qu'elle tirait de sa grossesse, Alix avait de plus en plus hâte que le bébé se décide enfin à sortir de son ventre où il occupait vraiment beaucoup de place. Leur petit garçon naquit finalement à terme, un seize juin. L'accouchement fut aussi horrible que Gabriel se l'était imaginé. Il ne comprenait décidément pas comment un trou si petit pouvait se dilater au point de laisser passer une tête de dix centimètre de diamètre. La nature était étrangement faite, et toutes les mères du monde avait son respect le plus sincère. Il en sortit probablement plus traumatisé qu'Alix qui se remit de cette aventure à une vitesse fulgurante. Dix jours plus tard, contre l'avis des sages-femmes, elle se rendit aux rattrapages des épreuves écrites du second semestre qu'elle n'avait pas pu passer et valida ainsi sa licence. Gabriel en resta absolument bouche-bée. — Si ce bébé hérite de ta force d'esprit titanesque, déclara-t-il avec admiration, je crois qu'il pourra surmonter toutes les épreuves ! — À mon avis, c'est la surprise qui t'attend dans sa couche qui est titanesque ! renchérit Laure en faisant mine de se boucher le nez. Étienne prit Marco dans ses bras et, en effet, le derrière du petit garçon semblait bien trop lourd pour que ses langes ne soient imbibées que d'un petit pipi. Imperturbable, le jeune homme s'en alla le changer dans la salle de bain sans même sourciller face à l'odeur nauséabonde qui se dégageait de sa dernière commission. Une fois le poupon tout propre, celui-ci gazouilla quand il fut de retour dans les bras de sa mère. — Y'a pas de quoi, répondit Étienne. Les minuscules doigts de Marco s'élevèrent dans les airs pour attraper le médaillon doré qu'elle portait autour du cou, cadeau de Gabriel. Ces derniers temps, le jeune homme souriait tant qu'il en avait parfois mal aux joues. Certes, il ne se passait pas un seul jour sans que les jeunes parents ne rencontrent une difficulté, mais le bonheur que lui procuraient des moments comme celui-ci suffisait à lui faire oublier la fatigue accumulée. Chaque fois qu'il posait les yeux sur sa famille, il priait les forces invisibles du monde de les laisser en profiter un peu plus longtemps.

> date : un an et demi plus tard

Lorsque Gabriel ouvrit la porte de leur appartement, ce jour-là, le silence lui réserva un accueil particulièrement froid. Le jeune homme se sentit imperceptiblement frissonner, comme si son corps pressentait qu'un drame se profilait. Il appela Alix, mais personne ne lui répondit. En sortant, ce matin, elle lui avait pourtant affirmé qu'elle comptait rester à l'intérieur avec Marco pendant qu'il faisait sa petite sieste de l'après-midi. Gabriel prononça une nouvelle fois le nom de sa petite-amie, sans que celle-ci ne se manifeste. En revanche, il entendit des gazouillis inintelligibles en provenance de la chambre à coucher. Son fils fut probablement la seule raison qui le poussa finalement à s'avancer dans l'appartement. Face à la porte close, il prit une profonde inspiration avant d'en tourner la poignée. La lumière pénétra avec lui dans la pièce dont on avait tiré les rideaux pour permettre au bébé de s'endormir plus facilement. En le voyant, Marco lui adressa un petit cri joyeux, mais les yeux de Gabriel étaient figés sur le corps qu'il pouvait distinguer, étendu sur le lit double. Il s'en approcha fébrilement alors même que son cœur s'emballait. Il tenta vainement de se convaincre qu'Alix était certainement trop profondément endormi pour pouvoir l'entendre ou qu'elle attendait simplement qu'il se trouve suffisamment près pour lui sauter dessus en riant. Pourtant, quelque part au fond de lui, Gabriel sut à ce moment précis que tout était fini. Ses doigts se glissèrent contre l'un de ses poignets, d'abord trop tremblants pour détecter correctement son pouls. Mais il n'y en avait déjà plus et son cœur se serra. Que pouvait-il faire, en de pareilles circonstances ? Il ignorait combien de temps s'était écoulé depuis qu'elle avait cessé de respirer et si un massage cardiaque pouvait toujours la sauver. Son regard dévia vers le réveille-matin posé sur la table de chevet. Celui-ci avait été programmé pour sonner une heure plus tôt, et Gabriel compris qu'il était déjà trop tard. Ses jambes se dérobèrent sous son poids. A genoux au bord du lit, il pleura de longues minutes sans pouvoir s'arrêter, le front posé contre le matelas, incapable de lever les yeux pour les poser sur le corps inanimée de celle qu'il aimait. Ses doigts s'accrochèrent désespérément aux draps qu'il serra à s'en faire blanchir les phalanges. Dans son esprit endeuillé, une seule question revenait le hanter. Pourquoi la Mort s'acharnait-elle toujours à lui prendre ce qu'il avait de plus cher ? Il fallut un long moment à Gabriel pour réussir à se relever, aller chercher le téléphone fixe dans le salon et composer le numéro des secours. La voix de l'opératrice qui lui répondit lui semblait terriblement loin et il ne se souvenait absolument pas de ce qu'il avait bien pu lui bafouiller entre deux sanglots. Une fois cette épreuve derrière lui, il se rendit à nouveau dans la chambre pour récupérer Marco qui le scrutait de ses grands yeux curieux, inconscient de la tragédie qui s'était jouée dans son sommeil et qui venait de lui ôter sa mère. Gabriel sortit de la pièce en refermant soigneusement la porte derrière lui, s'interdisant de poser le regard sur le corps d'Alix. Il refusait de garder d'elle cette image froide et sans vie qui lui correspondait si mal. Son dos se posa contre l'un des murs du couloir et il s'effondra pour la seconde fois. Son corps glissa jusqu'à ce qu'il se trouve au sol et ne puisse plus tomber plus bas. Gabriel sentit les larmes monter à nouveau et il pleura encore et encore, serrant son fils dans ses bras tremblants. De retour sur le canapé du salon des Bodt, Marco encaissait difficilement le coup. Les yeux brillants, il releva un visage confus vers son père. — Comment... ? — Alix était épileptique. Et pour une raison ou une autre, soupira Gabriel, elle était persuadée qu'elle allait en mourir. L'épilepsie augmente légèrement les chances de ce qu'on appelle une mort subite. Cela reste très rare, mais... Alix a fait une crise dans son sommeil, qui a provoqué un arrêt respiratoire. Le trentenaire renifla discrètement. Quinze ans avaient passé depuis, mais si la douleur s'estompait avec le temps, elle ne l'avait jamais quitté pour autant. — Les mois qui ont suivis furent... difficiles, poursuivit-il. J'ai foiré mon dernier semestre et j'ai dû redoubler ma dernière année de master. Laure est partie suivre une formation à la capitale, Étienne était déjà établi ailleurs. Le temps a achevé de nous séparer. Je me suis retrouvé tout seul, avec toi. On a dû déménager, mais c'est rapidement devenu difficile de vivre à deux sur mes économies et l'héritage de mes parents. J'ai essayé de travailler à côté des cours, mais il fallait trouver quelqu'un pour te garder... Je ne pouvais pas me permettre de payer une véritable nourrice et ça me rendait malade de te laisser au premier venu. J'ai aussi songé à prendre un prêt étudiant, mais je n'avais pas de revenus et donc aucune garantie à fournir à la banque. Bref, je me suis vite retrouvé coincé. Marco ne savait pas vraiment ce que son père lui réservait encore, mais il aurait parié que la réponse n'allait pas lui plaire. — C'est dans ce contexte que j'ai recroisé les Chevaliers. Je ne leur ai rien demandé, mais ils ont appuyé ma demande de prêt, ce qui m'a enfin permis de l'obtenir. Une fois mon master en poche, ils m'ont aidé à m'insérer sur le marché du travail grâce à leurs connexions. Je n'avais pas le luxe de pouvoir refuser la main qu'il me tendait, même si ce fut probablement ma première erreur. Les Chevaliers pouvaient se montrer charmants, quand ils le voulaient bien, et je me suis laissé amadouer, avoua Gabriel. C'était comme s'ils avaient placé une bouée de sauvetage autour de moi dont je ne parvenais pas à me défaire, de peur de couler. Ensuite... Amélie a commencé à agir comme un couple avec moi. C'était vraiment étrange au début, mais encore une fois, je me suis laissé faire. Ça me semblait être ma meilleure option. Je me sentait incapable d'aimer à nouveau, alors je me moquais bien des intentions d'Amélie. On en est venu à sortir ensemble. Le temps est passé... Les Chevaliers ont très vite amené les sujet du mariage sur la table. Les bourgeois semblent se passionner pour ce stupide contrat, alors j'ai bêtement accepté. Je pensais que ce n'était pas si mal, comme compromis, et qu'avec un peu de chance, je pourrais t'offrir une vie de famille. Gabriel eut une grimace. Le père comme le fils savaient tous deux que les choses ne s'étaient pas vraiment passées comme escompté. — Amélie n'a jamais apprécié les enfants. Le fait que tu sois celui d'Alix n'arrangeait rien. Elle voyait son fantôme sur ton visage. Elle a commencé à faire comme si tu n'existais pas. J'ai naïvement pensé que les choses s'arrangeraient. Je me suis accroché à cette illusion parce que je ne voyais pas comment m'en sortir. J'étais encore dépendant des Chevaliers ; je leur devais mon travail et le remboursement de mon prêt. J'ai essayé d'éloigner Amélie de la maison, où elle se montrait exécrable. Seulement, j'ai réalisé que je ne te voyais moi-même plus grandir que de loin. On s'est tous retrouvé malheureux à notre façon. J'ai essayé de faire comprendre à Amélie que ça ne fonctionnait visiblement pas et qu'on ferait peut-être mieux de repartir chacun de notre côté. Elle n'a pas apprécié l'idée déclara sans surprise Gabriel. Elle m'a rétorqué que sa famille n'accepterait pas l'échec d'un divorce et que si jamais je venais à y songer, elle ferait en sorte de détruire nos vies. Je savais qu'elle en était capable, alors je me suis dégonflé. Marco ignorait qu'une telle situation s'était déjà produite entre ses parents alors qu'il était plus jeune. Son père eut un regard embêté. — J'ai utilisé l'arrivée de Jean dans ta vie comme un prétexte à mon inaction. Tu méritais une famille décente et je n'étais visiblement pas capable de t'en offrir une. Je pensais que tu serais heureux avec eux et que je n'avais plus mon mot à dire. Seulement... J'ai réalisé que je ne pouvais pas continuer à fuir éternellement. Un jour, Amélie m'a sous-entendu qu'elle a hâte de se débarrasser de toi. Je ne pouvais plus la supporter alors je me suis renseigné de mon côté sur les effets du divorce. Heureusement pour moi, notre contrat de mariage ne donne pas à Amélie les moyens de me détruire financièrement. En plus de ça, j'ai réussi à décrocher un nouveau poste dans un journal de l'autre côté de la ville. Et donc... je vais enfin mettre un terme à tout ça. Marco fixait le sol de ses yeux, ne sachant guère que dire. C'était pourtant de sa propre vie dont il était question et de tout un pan dont il n'avait jusqu'alors même pas connaissance. — Désolé, s'excusa Gabriel. Je sais que ça fait beaucoup. Le garçon hésita plus d'une fois. Bon sang, il en avait le tournis. — Ou- Oui. Hum, bredouilla-t-il Je vais me coucher et, hum... Un autre jour, d'accord ? Du temps, Marco avait besoin de temps. Gabriel le comprenait et l'acceptait. Il regarda son fils remontrer les escaliers, le cœur lourd, mais l'âme un peu plus en paix. Il se demanda soudain si Alix pouvait le voir, de là où elle se trouvait, et si elle pourrait un jour lui pardonner ses trop nombreuses erreurs.


« Aujourd'hui est le premier jour du reste de ta vie. »

> date : fin mars

Jean leva les yeux vers le ciel, plissant les yeux face à l'éclat du soleil qui y brillait, comme s'il espérait trouver conseil dans la forme des nuages. Marco venait tout juste de lui expliquer ce qu'il avait découvert sur sa famille et son ami ne savait vraiment pas par où commencer. — C'est vraiment une sacrée histoire... Je me doutais bien que quelque chose clochait avec ta famille, mais je ne m'attendais pas à... tout ça. — À qui le dis-tu... Le brun arracha une touffe de brins d'herbe qu'il déchiqueta entre ses doigts, les transformant en de petits confettis verts. Jean le regardait répéter un tel geste depuis de longues minutes, se demandant s'il n'allait pas finir par former un énorme trou dans la pelouse du lycée. — Donc... Tu as pu en parler avec ton père ? supposa le châtain. Tu devais avoir un tas de questions à lui poser. — Pas vraiment. J'étais un peu... étourdi après toutes ces révélations, alors j'ai préféré remettre ça à une autre fois. Marco frotta ses mains contre son pantalon, se débarrassant des minuscules bouts d'herbes qui y restaient collés. Il se tourna vers son ami, un léger sourire au visage. — N'empêche qu'après tout ça, j'ai l'impression de comprendre un peu mieux mon père, lui confia-t-il. Quand on est enfant, on voit souvent nos parents comme des espèces de super-héros capables de faire face à toutes les situations. On oublie qu'ils ne sont pas différents du reste d'entre nous. Eux aussi rencontrent régulièrement des difficultés et font parfois des erreurs en tâchant de les surmonter. Mon père a perdu beaucoup de proches en très peu de temps. Il s'est vite retrouvé seul avec un enfant sur les bras et aucune aide financière. Alors qu'il ait pu faire une série de mauvais choix en pensant agir pour le mieux... Je crois que je peux le comprendre. — Moi aussi, admit Jean. Je n'aurais vraiment pas aimé me retrouver à sa place, alors je suppose que je lui en veux un peu moins qu'avant. Même s'il reste un idiot, ajouta-t-il malgré tout plus bas. Le brun eut un petit rire face à l'honnêteté de son ami. — Je ne lui pardonne pas pour autant, affirma-t-il. Pas encore. Mais je vois maintenant qu'il fait des efforts pour se rattraper. S'il continue, on pourra peut-être redevenir une vraie famille, un jour. Ce serait bien. Et puis, je pense que la culpabilité qu'il garde en lui constitue déjà un fardeau suffisant à porter. Jean songea que Gabriel avait surtout de la chance que son fils soit si peu rancunier. Enfin, il devait bien reconnaître que l'homme se montrait beaucoup plus présent ces derniers temps ; il ne restait plus qu'à espérer qu'il continue d'agir en ce sens. Parce que même si Gabriel ne s'était pas toujours montré à la hauteur durant ces quinze dernières années, Marco méritait encore d'avoir une famille à lui. Le brun se pencha pour attraper une nouvelle poignée d'herbe, mais Jean appuya sur son épaule, ce qui fit basculer son ami. Après une demi-roulade sur la pelouse, Marco se retrouva allongé sur le dos, la tête posée entre les jambes du châtain. Celui-ci glissa ses mains sous ses aisselles pour le tirer sur son ventre. Une fois satisfait, il croisa ses mains sur la poitrine de son ami, l'emprisonnant ainsi dans son étreinte. — Et toi, comment tu te sens ? lui souffla Jean. — Hum, réfléchit le brun, c'est difficile à dire. Voilà des années que j'attends des réponses et maintenant que je les ai, j'ai du mal à réaliser. Ça semble presque irréel, tout en expliquant pourtant un tas de choses. D'un autre côté, je me sens un peu rassuré d'enfin connaître la vérité. Il va juste me falloir un peu de temps pour digérer tout ça, en conclut-il. La main de Marco remonta jusqu'à ce qu'il puisse effleurer celles qui reposaient sur son torse, un sourire aux lèvres et du rose aux joues. Sans perdre une miette de ses moindres gestes, Jean poursuivit : — Ce n'était pas trop choquant, de découvrir qu'Amélie n'était pas ta mère ? — Pas tellement. On n'était pas si proche, après tout. Je dirais même que c'est presque un soulagement. Je pense que c'était plus choquant de comprendre que j'étais l'enfant d'une autre, de savoir que j'ai une mère que je ne pourrais jamais connaître. C'est étrange de regretter quelqu'un dont on ne garde aucun souvenir, murmura le garçon. Inconsciemment, Jean le serra plus fort contre lui en percevant la pointe de tristesse qui transperçait dans sa voix. — Mais tu sais, ajouta Marco à voix basse, c'est aussi réconfortant, d'une certaine façon. Parce que je sais que je suis un enfant de l'amour. À ces mots, le châtain fit glisser l'une de ses mains jusqu'au menton de son ami, l'invitant ainsi à incliner sa tête pour que leurs regards puissent se rencontrer. — Bien sûr que tu l'es, souffla-t-il tendrement. Marco lui sourit et Jean ne connaissait pas de plus beau spectacle que celui-ci. Il caressa sa joue parsemées de taches de rousseur avec une adoration muette qu'un aveugle aurait pu lire dans ses yeux ambrés. Il hésitait encore à se pencher, se demandant s'il serait assez hardi pour oser lui voler un baiser à la lumière du jour, quand il entendit une voix familière les appeler. Les deux garçons se redressèrent dans une position un peu plus convenable pour accueillir Ito qui s'avançait vers eux. — J'espère que je ne vous dérange pas, dit-il en s'asseyant sur l'herbe. Jean faisait la moue. Il lui aurait bien rétorqué que c'était précisément le cas, mais il savait que ce n'aurait pas été très correct. Il resta donc silencieux, attendant que le nouvel arrivé s'exprime. — Il y a quelque chose que je voulais vous dire, expliqua leur ami. J'aurais dû le faire plus tôt, mais je n'en ai pas vraiment eu l'occasion. La sérénité qui s'était installée sur le visage de Jean se troubla rapidement. Car si le japonais venait leur parler d'une chose avec un air aussi peu enthousiaste, il y avait fort à parier que cela concernait son cher frère. Gaitō confirma rapidement son mauvais pressentiment. — J'ai été appelé à témoigner, moi aussi. J'ai raconté un paquet de choses, dont certaines pas très joyeuses. Mais je pense que d'autres pourraient être utilisées par la défense pour négocier la peine d'Arashi. — Je m'en doutais un peu, le rassura Marco. Je comprends que tu voulais me mettre au courant, mais je t'assure que tu n'as pas à t'en vouloir. Il reste ton frère ; vous partagez des souvenirs différents. C'est normal. Et si tu parvient à l'aider un peu en leur partageant ton point de vue de la vérité, ce n'est pas une mauvaise chose. Prenant appui sur ses bras, le brun bascula la tête en arrière pour pouvoir observer le ciel. — Tu sais, je n'ai jamais voulu détruire sa vie, confia-t-il, quand bien même c'est ce qu'il a essayé de faire avec la mienne. Je voudrais juste que ça lui serve de leçon. Aux yeux de la loi, il n'est qu'un délinquant, pas un criminel. Je pense sincèrement qu'Arashi peut encore être aidé, même s'il ne le voit probablement pas de cette façon. Enfin, c'est aussi ce que je me dis pour me rassurer. — Non, tu as entièrement raison, affirma aussitôt Ito. La justice est complaisante avec les mineurs qui n'en sont qu'à leur première condamnation. Son avenir se joue peut-être maintenant, mais c'est à lui de décider ce qu'il veut en faire. D'ailleurs... Il hésita un bref instant avant de poursuivre. — Je ne sais pas trop si je peux en parler, mais les services sociaux ont été contactés. Ses amis se jetèrent un regard en coin, intrigués par cette nouvelle. — Iromi fait l'objet d'une enquête. Inutile pour eux de chercher bien loin : il empeste l'alcool à plein nez et néglige la plupart de ses obligations parentales. J'ai bon espoir que la garde d'Arashi lui soit retirée. Ce sera probablement douloureux pour lui, car il aime notre père à sa manière, mais je pense que ce sera surtout pour le mieux. Marco acquiesça lentement, l'esprit troublé à l'idée que le père et le fils se retrouvent séparer. Gaitō semblait estimer — probablement à juste titre — qu'il s'agissait là d'une bonne nouvelle, mais il ne pu ignorer la petite voix dans sa tête qui le désignait coupable. Il lui arrivait encore de se demander s'il ne se berçait simplement pas d'illusions en espérant que chacun trouve son compte dans cette affaire. Pourtant, ne menaçait-il pas de briser une famille ? Iromi n'était peut-être pas un parent exemplaire ou même convenable, mais il avait entendu bien des choses sur l'incompétence des services sociaux et redoutait qu'Arashi ne se retrouve dans une situation encore pire que celle-ci. Si on venait à l'arracher au seul être qu'il admirait en ce monde, cela ne reviendrait-il pas à le provoquer ? L'angoisse qui lui montait à la gorge lui fit se mordiller l'intérieur de la joue. Ce geste n'échappa pas à Gaitō qui s'empressa de le rassurer sous le regard appuyé de Jean. — C'est ma déposition qui les a alerté, affirma-t-il. Tu n'as rien à voir là-dedans. Les deux affaires seront traités séparément, même si elles auront probablement des conséquences l'une sur l'autre. Je t'assure qu'on peut difficilement faire pire qu'Iromi en terme d'éducation. Et même s'il s'avère qu'Arashi sombre encore plus, ce sera mon fardeau à porter, pas le tien. Jean acquiesça à ses mots. Il était hors de question que Marco se tienne responsable du sort qu'on réservait à cette enflure, cela lui ferait bien trop plaisir. Peu importait ce qu'Arashi pourra récolter, il l'aura bien mérité aux yeux du châtain. Gaitō ne s'attarda pas, peut-être parce qu'il pouvait sentir le regard lourd de sens que semblait lui adresser Jean depuis qu'il était arrivé. Lorsqu'il fut parti, le châtain attira de nouveau Marco contre lui pour reprendre leur câlin écourté qu'il avait très envie de prolonger. Son ami se laissa faire en riant, mettant de côté ses dernières appréhensions. Dans les bras de Jean, tout semblait si simple qu'il souhaita ne jamais les quitter.


Aux alentours de dix-neuf heures, on sonna à la porte des Bodt. Gabriel quitta le bureau qu'il occupait depuis une petite heure pour s'enquérir de l'identité de ces visiteurs imprévus. Il fut assez surpris de trouver les Beaumont sur le seuil, les bras chargés de paquets dont s'échappaient plusieurs effluves alléchantes. Un peu perdu, Gabriel craignit qu'il eut oublié un rendez-vous qu'ils auraient antérieurement prévu. Laure le détrompa de suite. — On vient te féliciter pour ton divorce. Ça mérite bien une petite fête, non ? L'air plus enjoué que jamais, elle se dirigea d'office vers la cuisine où elle déposa les sacs qui l'encombraient. Elle en extirpa trois plateaux remplis de petits fours sacrément appétissants. Gabriel tourna un visage confus vers Étienne qui lui désigna les bouteilles d'alcool qu'il portait. Visiblement, ses vieux amis avaient pris l'initiative d'organiser un dîner surprise pour célébrer la dissolution officielle de son mariage. Voilà une initiative qui n'aurait pas dû tant l'étonner ; c'était bien le genre de Laure de fêter une chose pareille. Enfin, Gabriel décida de se laisser prendre au jeu. Divorcer n'était pas une mince affaire, surtout dans son cas, alors il avait bien droit à un verre de champagne. Il ferma la porte derrière ses invités surprises et héla son fils depuis les premières marches de l'escalier, l'informant qu'ils passaient déjà à table. Le temps pour lui de se déplacer dans la cuisine, on entendit de nouveau la sonnerie résonner contre les murs de la maison. Gabriel se tourna vers Laure, les sourcils froncés, pour lui demander s'ils attendaient quelqu'un d'autre. Elle lui répondit par un petit sourire mystérieux. Au même moment, Marco descendait tranquillement au rez-de-chaussée, curieux de découvrir ce que cachait tout ce remue-ménage qu'il pouvait entendre depuis sa chambre. Il ouvrit au passage la porte d'entrée, tombant nez à nez avec Marie et Jean, eux aussi bien encombrés. — Qu'est-ce que vous faites là ? s'étonna-t-il, bien que ravi de les voir. Ça sent drôlement bon. C'est l'anniversaire de quelqu'un ? — Laure organise une petite fête, répondit la quadragénaire en lui faisant la bise. Je me suis dit que j'allais vous faire le risotto aux légumes que tu aimes tant. — Génial ! D'ailleurs, si tu pouvais glisser quelques conseils culinaires à mon père, ce ne serait pas de refus. Il a encore fait cramer des œufs sur le plat hier, je me demande comment il s'est débrouillé... Marco et les Kirschtein rejoignirent les autres dans la cuisine où tout ce beau monde commença bientôt à prendre l'apéro. Étienne fit sauter le bouchon d'une bouteille de champagne et rempli du breuvage pétillant une demi-douzaine de flûtes retrouvées au fond d'un placard. Ils trinquèrent tous au divorce de Gabriel qui, même s'il leva les yeux au ciel, affichait déjà un large sourire. On dégusta d'abord les feuilletés au fromage et les toasts à la tapenade avant de s'attaquer au risotto qui ravit les papilles gustatives de chacun. Quelques bouteilles furent également rapidement vidées, notamment par Laure et Gabriel, la première prenant un malin plaisir à remplir le verre du second dès qu'il se trouvait à moitié vide. Marco s'amusait de voir comment son père agissait en compagnie de ses vieux amis : sans malaise, sans apathie et sans faux-semblants. L'alcool aidant probablement, il paraissait vraiment détendu et heureux comme son fils ne l'avait jamais vu auparavant. Laure leur raconta de drôles d'anecdotes sur son travail et Marco rit avec les autres lorsqu'elle évoqua une vieille dame qui était venue la voir, persuadée que ses voisins étaient des vampires parce qu'ils ne sortaient qu'une fois le soleil couché, alors qu'il s'agissait en réalité d'un couple d'infirmiers occupant des postes de nuit. — On croirait voir ta mère, déclara alors l'avocate. C'est incroyable ce que tu peux lui ressembler ! Sitôt que ces mots eurent quittés sa bouche, elle se figea et lança un coup d'œil hésitant vers Gabriel, lequel eut un vague geste de la main. — Je lui ai tout dit. — Vraiment ? À la bonne heure ! s'exclama-t-elle, visiblement réjouie. Il était plus que temps. Elle adressa un regard entendu à son frère qui le lui rendit. Marco glissa un coup d'œil vers son père par dessus le verre qu'il était en train de siroter. — C'est à se demander pourquoi il ne m'en a pas parlé plus tôt, lança-t-il l'air de rien. Il n'avait pas résisté à l'envie de lui adresser une petite pique, ce qui fit d'ailleurs sourire Jean, assis à ses côtés. Car même si le brun parvenait à comprendre la plupart des décisions antérieures de son paternel, il avait du mal à digérer ses seize dernières années passées dans un tel brouillard. Gabriel se racla la gorge, quelque peu pris de court. — J'ai peur de n'avoir aucune excuse à te donner. Je n'ai jamais insinué qu'Amélie était ta mère, mais je ne l'ai jamais dénié pour autant. C'était une forme d'omission idiote. Je croyais que ce serait mieux pour toi d'avoir deux parents... vivants, termina-t-il en grimaçant. Je réalise aujourd'hui à quel point c'était ridicule. Alix était incroyable. Même sa mort n'y change rien. On resta un instant silencieux, le temps pour ceux qui l'avaient connu de se remémorer le souvenir que celle qui n'était plus. Marco contempla le fond de son verre, pensif, les traits mélancoliques. — J'aurais aimé me souvenir d'elle, murmura-t-il. À vrai dire, j'ai l'impression de ne pas avoir beaucoup de souvenirs de ma petite enfance. J'en garde quelques uns de toi. Très peu d'Amélie. — La mémoire peut se montrer capricieuse. Amélie n'était pas toujours très agréable avec toi, alors ça ne m'étonne pas vraiment que tu aies inconsciemment plus ou moins oublié nos premières années de vie commune. Tu étais encore petit, après tout. Laure se pencha en avant, entraînant avec elle son frère qu'elle attrapa par les épaules. — Et nous, nos visages ne te disent vraiment rien ? Même avec un peu de recul ? Marco secoua négativement la tête, un sourire désolé aux lèvres. — C'est normal, lui assura son père. On s'est vite perdu de vue, surtout après le mariage. — C'est aussi notre faute, regretta alors Étienne. La simple mention du nom Chevalier nous faisait voir rouge. Je m'en veux de les avoir laissé nous séparer. On aurait dû être plus présents pour toi. Pour vous deux. — C'est du passé, maintenant. Je ne peux pas vous en vouloir. Et puis, vous n'étiez pas les seuls à subir les effets pervers de mon association avec les Chevaliers. On s'est aussi éloigné des parents d'Alix. Marco leva vers lui des yeux intéressés. — Elle avait des parents ? — Des parents adoptifs, oui. C'était un couple assez âgé qui vivait à la campagne. Je ne sais pas trop ce qu'ils sont devenus, mais... je peux essayer de les chercher si tu veux. Son fils acquiesça timidement, intrigué à l'idée de savoir qu'il avait potentiellement des grands-parents dont il ignorait jusqu'alors l'existence. Laure en profita pour rebondir sur une note plus positive et, tout en avalant la dernière bouchée d'une tartelette à l'abricot, elle demanda malicieusement à Marco s'il souhaitait entendre quelques anecdotes sympathiques sur ses parents. — Tu as certainement dû réaliser que ton père était un désastre en cuisine. Mais Alix n'était pas un cordon bleu non plus, lui confia-t-elle en riant. Ils étaient terribles tous les deux ! Il y avait toujours une odeur de brûlé qui traînait dans leur appartement, c'est à se demander comment ils ne sont pas morts de faim ! Gabriel eut beau rétorquer pour sa défense que la blonde exagérait beaucoup les faits, celle-ci n'en démordait pas et Marco fut tenté de croire qu'elle ne devait pas être si éloignée de la vérité. Laure rapporta ainsi à la petite audience plusieurs petites histoires rigolotes qu'elle gardait soigneusement dans sa mémoire depuis plus d'une décennie. Les deux adolescents rirent beaucoup à l'écoute de toutes les mésaventures qu'elle leur contait. Quand tous les desserts disparurent et que les adultes terminèrent leur tasse de thé ou de café, il fut temps de se dire au revoir. Étienne insista pour raccompagner chez elle sa sœur qui avait probablement ingéré plus d'alcool que d'eau au cours des cinq dernières heures. Avant de partir, elle adressa un dernier signe de la main à Marco. — On se revoit à l'audience. Le garçon hocha la tête en silence. Ce fut ensuite au tour des Kirschtein de rentrer chez eux. Profitant du fait que son père soit occupé à débarrasser la table dans la cuisine, Marco posa discrètement une question qui le taraudait à Marie. — Est-ce que tu savais ? — Ton père ne m'a rien dit, si c'est ce qui te tracasse. Mais tu ne ressembles pas du tout à Amélie, c'est indéniable. La quadragénaire ébouriffa affectueusement les cheveux bruns de l'adolescent. — C'est un gros peureux, mais il t'aime. Tu ne le sais probablement pas, mais il est venu me voir peu de temps après ce jour où Jean t'a ramené à la maison. Il voulait me demander ce qu'il s'était passé. Il devait sentir que tu ne lui disais pas tout. Après ça, j'ai souvent reçu des coups de fil de sa part. Il voulait s'assurer que tu étais bien avec nous quand il ne te trouvait pas ici. Il est même venu te voir quelques fois, toujours à des heures tardives. Il glissait un regard dans la chambre et repartait après s'être assuré que tu dormais. J'avais le sentiment qu'il était habitué à te regarder de loin. On est resté en contact pendant tout ce temps. Je sais qu'il échange aussi avec votre professeur, Monsieur Shadis. C'est sa façon de veiller sur toi. Avant de partir, Marie le prit un instant dans ses bras chaleureux. Quand elle eut le dos tourné, Jean glissa un bras par dessus son épaule et en fit de même. Ils se sourirent, puis le châtain emboîta le pas à sa mère. Marco referma la porte en soupirant, un peu fatigué suite aux dernières heures plutôt animées qui venaient de s'écouler. Malgré cela, un sourire se dessina sur son visage, car il avait globalement passé une très bonne soirée.


Au volant de sa voiture, Gabriel roulait lentement dans les rues animées du centre ville, à la recherche d'une place de stationnement disponible. Depuis qu'il avait éteint la radio pour se concentrer, l'intérieur de l'automobile était devenu bien calme, en dépit de la présence de ses trois occupants. C'était déjà le jour de l'audience, celui que Marco redoutait tant, et l'angoisse lui serrait un peu trop la poitrine pour qu'il eut envie d'entamer la conversation. Après quelques minutes passées à sillonner des rues étroites, Gabriel réussit finalement à se garer en réalisant un créneau entre deux autres voitures. Il coupa le moteur, ce qui les plongea dans un silence presque total, et jeta un regard derrière lui, où se trouvaient assis Marco et Jean. — On y va ? La question s'adressait surtout à son fils qui prit le temps de déglutir avant de hocher la tête en signe d'approbation. Tous trois sortirent donc du véhicule et marchèrent sur quelques centaines de mètres pour rejoindre leur destination finale, à savoir le tribunal judiciaire de la ville. Marco aperçu la façade en pierre du vieux bâtiment dès la première intersection. En s'approchant davantage, ils repérèrent rapidement Laure qui discutait sur le parvis avec un homme, probablement l'un de ses confrères. Dès qu'elle les vit, l'avocate s'excusa auprès de son interlocuteur pour venir les accueillir. — Comment te sens-tu ? demanda-t-elle à Marco. — Pas génial, avoua l'adolescent, mais ça ira. C'était une réponse somme toute assez honnête. Bien sûr, Marco aurait préféré se trouver ailleurs que face à un tribunal en ce beau jeudi ensoleillé, mais puisqu'il avait lui-même choisi d'assister à cette audience — où sa présence n'était pas obligatoire, il valait mieux aller au bout des choses. — Veux-tu que je te fasse un petit rappel de ce qui va se passer ? lui proposa alors Laure. — Je veux bien. L'avocate lui avait déjà expliqué le déroulement de cette audience, mais l'entendre se répéter lui donnerait probablement l'impression d'avoir un peu plus de contrôle sur la situation. — L'audience commence dans une demi-heure. Elle se tiendra en chambre du conseil, c'est-à-dire qu'elle aura lieu en privée, sans public. Il s'agit tout bêtement du bureau du juge pour enfants, qui sera bien sûr présent pour mener la séance, assisté d'un greffier dont le rôle est de retranscrire tout ce qui aura été dit. Toi, moi et ton père, nous constituons les demandeurs. Pour ce qui est de la défense, Arashi devrait être accompagné de son avocat. Je ne crois pas que son père ait fait le déplacement. Marco hocha la tête, ne sachant pas trop s'il s'agissait vraiment d'une bonne nouvelle. Certes, il avouerait volontiers qu'il n'avait pas particulièrement envie de rencontrer le fameux Iromi Burasuto au vu des descriptions peu glorieuses que Gaitō en avait fait. D'un autre côté, il se sentit presque désolé pour Arashi dont le père qu'il admirait tant ne prenait même pas la peine de se déplacer pour un évènement aussi marquant. — C'est une audience d'examen de la culpabilité, poursuivit Laure. Autrement dit, le but premier du juge sera de définir si Arashi est coupable ou non. Si c'est le cas, il ouvrira une mise à l'épreuve éducative comme le demande le code de la justice des mineurs. Globalement, le juge va nous interroger sur les pièces du dossier pour retracer la chronologie des évènements. Chaque partie pourra s'exprimer pour tenter de défendre son point de vue. À mon avis, l'audience ne devrait pas durer plus de deux bonnes heures. C'est bon pour toi ? Marco lui assura que oui et la remercia. L'avocate jeta un coup d'œil à sa montre avant de leur désigner la grande porte par laquelle ils pénétrèrent à l'intérieur du tribunal. Après un rapide contrôle de sécurité, Laure les guida à travers le labyrinthe de couloirs, de pièces et d'escaliers qui constituaient le palais de justice. Elle s'arrêta face à une énième porte fermée dont la plaque indiquait qu'il s'agissait du bureau du juge pour enfants. Leur audience ne débutait que dans un quart d'heure — si le juge n'avait pas pris de retard, ainsi Laure en profita pour entraîner Gabriel un peu plus loin afin de lui faire signer quelques papiers. Les deux garçons se retrouvèrent seuls avec deux ou trois autres personnes qui, assises sur des chaises, patientaient pour pénétrer dans l'une des salles environnantes. Jean préféra se poser un peu plus loin, dans l'ombre d'un imposant pilier où personne ne pourrait les voir. — Ça va ? — Moyen... Plus l'heure de l'audience se rapprochait, plus Marco se sentait anxieux. Jean posa alors ses mains sur ses épaules ; il ne pouvait pas accomplir de miracle, mais il espérait réussir à apaiser un peu la tension qui s'y formait. À travers le tissu de sa chemise, ses doigts appuyèrent sur son trapèze, ce muscle en forme de losange qui reliait son dos, ses épaules et sa nuque. Marco se détendit un peu sous son toucher. — Parle-moi, demanda-t-il soudain. — De quoi ? — Quelque chose. N'importe quoi. Comment s'est passée ta séance chez le psy, par exemple ? Les deux garçons avaient fini par accepter la proposition de Marie qui s'était débrouillée pour leur dégoter deux rendez-vous. Celui de Marco s'était tenu quelque jours plus tôt, mais, comme escompté, il restait assez sceptique vis-à-vis de cette expérience. Il comprenait bien que la distance entre le psychologue et son patient était de mise, mais il trouvait ce rapport professionnel beaucoup trop froid. Il en avait conclu que l'idée de laisser un inconnu accéder à sa tête ne l’enchantait pas vraiment. En bref, ce genre de séance ne correspondait simplement pas à ses besoins. — C'était plutôt intéressant, rapporta Jean. Ça aide à mettre des... mots sur les choses, tu vois ce que je veux dire ? Autrement, je suis assez d'accord avec toi : j'ai pas ressenti une affinité incroyable. C'était un bon premier échange, mais je ne pense pas y retourner. Marco hocha la tête. Jean avait bien compris qu'il cherchait à occuper son esprit par le biais de cette discussion, sinon quoi celui-ci ne ferait que paniquer à l'idée de se retrouver bientôt en présence d'Arashi et du juge. Le châtain ne savait pas vraiment de quoi il pourrait parler pour l'apaiser, mais il connaissait bien un moyen de lui changer les idées. — Ferme les yeux, lui murmura-t-il. Marco obtempéra sans se poser davantage de questions. La main droite de Jean quitta son épaule, glissa le long de sa clavicule et s'arrêta en-dessous de son menton. Le brun sentit la caresse d'un souffle s'échouer sur son visage avant que ses lèvres ne rencontrent celles de celui qu'il aimait. Ce fut un baiser doux et chaste qui suffit pourtant à faire naître un millier de petits papillons dans son ventre dont les battements d'ailes eurent tôt fait d'éradiquer la plupart de ses mauvais tracas. Quand Jean l'embrassait, Marco ne pouvait plus penser qu'à lui. Lorsqu'ils se séparèrent, les deux garçons gardèrent leurs yeux clos, comme s'ils préféraient rester sur leur petit nuage que de retourner à la réalité. Leurs fronts se touchèrent et ils s'attardèrent dans cette position tandis que les doigts de Jean reprenaient leur massage sur la nuque de Marco. Ce fut seulement après avoir entendu des pas s'approcher d'eux qu'ils se détachèrent l'un de l'autre et rouvrir leurs paupières. Laure et Gabriel étaient revenus, ce qui signifiait que l'audience était sur le point de débuter. Pressentant que son rythme cardiaque risquait de s'emballer de plus belle, Marco essaya de respirer doucement. Il se tourna une dernière fois vers Jean qui lui souffla quelques paroles se voulant rassurantes. — Tout se passera bien, lui promit-il. Je t'attend juste ici. — D'accord, acquiesça Marco. Jean étant considéré comme un simple tiers à l'affaire, il ne pouvait pas entrer pour assister à l'audience. Son ami lui était malgré tout reconnaissant de les avoir accompagnés aujourd'hui, car le simple fait de savoir qu'il l'attendrait de l'autre côté de la porte lui donna le courage d'entrer dans le bureau du juge. Vu de l'intérieur, la pièce paraissait petite, mais elle serait certainement plus spacieuse sans les deux armoires pleines à craquer de classeurs qui recouvraient l'un des murs. Au centre se tenait le juge qui les salua, assis derrière son bureau. Devant ce dernier, Arashi et l'homme qui devait être son avocat se trouvaient déjà installés dans deux fauteuils. Laure et les Bodt prirent place sur trois autres situés plus à gauche. Marco fut soulagé de constater que les avocats s'étaient positionnés de sorte à faire barrage entre les deux parties ; plus Arashi se tenait loin de lui, mieux il se porterait. Celui-ci n'avait, de toute manière, pas le droit de lui parler directement ; s'il voulait s'exprimer, c'était au juge qu'il devait s'adresser. Fidèle à son caractère explosif, l'adolescent hargneux tenta à plusieurs reprises des prises de parole abruptes qui lui valurent d'être repris à l'ordre par le juge, voire même par son propre avocat. Commis d'office, ce dernier semblait encore jeune et probablement peu expérimenté. Mais même sans avoir des années de carrière derrière lui, il avait très vite compris que son client ne ressortirait pas indemne de ce procès. Finalement, Marco n'eut presque pas besoin de s'exprimer de vive voix, comme Laure le lui avait promis. Cela lui permit de prendre un certain recul sur la situation. Au cours de l'audience, le juge s'appuya bien évidement sur des pièces du dossier qui contenait des éléments plus pénibles que les autres, notamment tous les horribles messages qu'Arashi avait envoyé à Marco au cours des derniers mois. Le brun, qui ne les avait lui-même pas tous consultés, en découvrit d'ailleurs certains lorsque le juge en lu des passages. Les mots trop souvent morbides qui lui avait été expressément adressé lui auraient donné la nausée en temps normal. Pourtant, aujourd'hui, tout ceci ne l'atteignait pas. Marco était bien assis sur ce fauteuil, dans ce bureau, mais il avait la drôle d'impression qu'on parlait de quelqu'un d'autre, que cette affaire ne le concernait pas et que, par conséquent, il n'avait pas de raison de se sentir affecté. À vrai dire, l'adolescent remarqua rapidement que son paternel paraissait bien plus secoué que lui. Gabriel gardait sa mâchoire serrée et sa jambe droite ne cessait de tressauter, animée par un tic nerveux. C'était certainement une triste constatation, mais Marco s'était relativement habitué aux déferlements de haine auxquels se livrait régulièrement Arashi ; pour son père, tout ceci était encore récent. Le brun hésita un instant, puis il finit par tendre son bras pour serrer la main de Gabriel dans la sienne. L'homme fut surpris, mais il accepta ce geste avec reconnaissance. Au bout du compte, Marco fut quand même drôlement soulagé lorsque le juge leur signifia que l'audience s'achevait. Arashi et son avocat sortirent les premiers sans que le garçon ne fasse trop d'histoire, ce qui constituait une conclusion plutôt satisfaisante aux deux dernières heures passées dans ce bureau. Derrière la porte, Marco retrouva un Jean aux traits crispés ; celui-ci avait certainement aperçu Arashi quitter les lieux. Il se détendit immédiatement en voyant son ami qui s'avança droit sur lui pour se blottir dans ses bras. Son visage s'échoua contre son cou où le brun prit une profonde inspiration qui l'aida à reprendre connexion avec la réalité et à réaliser que cette épreuve se trouvait désormais derrière lui. — Alors ? Alors ? demandait Jean, assez impatient de connaître le verdict. — Le juge l'a reconnu coupable, répondit Laure. Jean ne retient pas une exclamation de joie qui fit naître un sourire franc sur les visages qui l'entouraient. — Une mise à l'épreuve éducative de six mois va être ouverte, assortie d'une interdiction d'entrer en contact avec vous deux, poursuivit l'avocate. La seconde audience qui visera à définir sa sanction se tiendra fin octobre. Le juge gardera un œil sur lui pendant ce temps. Tout écart lui coûtera très cher, alors j'espère qu'il se tiendra à carreau. Le châtain hocha la tête à ces mots, trop heureux d'apprendre qu'Arashi venait d'être désigné coupable par la justice. Cela sonnait comme l'aboutissement d'un combat qui avait commencé des années auparavant et qui connaissait enfin une fin légitime. Aujourd'hui serait jour de fête ; Jean se promis d'entourer la date dans son calendrier pour en commémorer les anniversaires lors des années à venir. En espérant que d'ici là, Arashi et ses sales tours ne soient plus qu'un mauvais souvenir à moitié oublié dans l'esprit de Marco.


« Si l'Amour est une prison, je plaide la perpétuité. »
— John Joos

> date : début avril

Il était déjà près de dix-neuf heures lorsque Jean poussa la porte qui menait au dojo. Tout en retirant ses chaussures, il jeta un coup d'œil à l'intérieur de la pièce principale où Marco s'entraînait avec Mikasa. On aurait pu croire que le garçon avait l'avantage sur la jeune fille, mais cette dernière parvint pourtant à le mettre à terre en quelques secondes. — Allez, ça suffira pour aujourd'hui, décida Mikasa. Non sans pousser un soupir de soulagement, le brun se redressa en massant son derrière endolori par la chute. Il adressa à Jean un petit signe de la main avant de se diriger vers les vestiaires pour s'y changer. Au même moment, le châtain remarqua la présence de Gaitō qui revenait probablement des toilettes. — Salut. Qu'est-ce que tu fais ici aussi tard ? s'enquit Jean avec curiosité. — Oh, j'attends Mika pour... Ito sembla un peu gêné par cette question. — On a prévu d'aller voir un film au cinéma ce soir, compléta Mikasa. La jeune fille vint passer un bras autour des épaules de Gaitō qui lui sourit. Comprenant que ses deux-là avaient rendez-vous, Jean leur souhaita très sincèrement de passer une bonne soirée. Voilà des mois qu'il s'était débarrassé de son obsession pour Mikasa et aujourd'hui il ne voulait que son bonheur, car elle le méritait amplement. Se souvenant d'une chose qu'elle voulait lui demander, la jeune fille se tourna vers le châtain. — D'ailleurs, c'est bien demain, ton anniversaire ? Jean acquiesça. Le lendemain marquait la date de son dix-septième anniversaire. Pour fêter cet évènement, il avait prévu d'organiser une petite fête tranquille avec ses amis. — Tu es sûr qu'on ne doit rien amener ? Ça me gêne un peu de venir les mains dans les poches. — C'est pas la peine, ne vous en faites pas, lui assura le garçon. Connie doit juste m'apporter ses enceintes. Autrement, on a un peu de cuisine à faire, mais ma mère sera là pour nous aider. — Je croyais qu'elle travaillait cette nuit-là, lui fit remarquer Mikasa. — Elle a dit qu'elle ferait sa sieste en avance, le matin. Je suis un désastre en cuisine alo- — Voilà qui ne m'étonne pas, le coupa la jeune fille en levant les yeux au ciel. Dis-lui qu'elle peut dormir tranquillement, je viendrais vous aider l'après-midi. — Vraiment ? Mikasa acquiesça d'un bref signe de tête avant de se tourner vers Gaitō. — Tu as quelque chose de prévu demain ? Le garçon l'informa qu'il était lui aussi disponible. — On arrivera vers seize heures, décida alors Mikasa. — Super, bafouilla Jean. Merci à vous, c'est gentil. Ses deux amis eurent un sourire, le genre qui signifiait qu'ils le faisaient de bon cœur. Jean s'apprêtait à poursuivre la conversation lorsque, soudain, l'expression de ses interlocuteurs s'assombrit nettement. Ils semblaient fixer quelque chose par-dessus l'épaule du châtain qui se retourna vivement pour découvrir de quoi il en retournait. À son tour, son visage se renfrogna alors que ses yeux se posaient sur Arashi qui n'avait absolument rien à faire là, ce qu'il s'empressa de lui faire savoir. — Qu'est-ce que tu fiches ici ? Le nouveau venu eut un rictus qui fit ressortir la fossette sur sa joue gauche. — Pourquoi t'es sur les nerfs, comme ça ? Marco est dans les parages ? — Qu'il soit là ou non ne change rien. L'injonction d'éloignement s'applique aussi à moi, crétin. — Je suis pas là pour toi, décréta Arashi. Je viens parler à mon frère, ça te pose un problème peut-être ? Jean s'apprêtait à lui rétorquer que oui, cela posait effectivement problème, car le juge se moquerait bien de savoir avec qui il comptait initialement faire causette lorsqu'il apprendrait tout cela. Peu importaient ses motivations, Arashi était sous le joug d'une mesure qui l'interdisait formellement d'entrer en contact avec Marco comme avec Jean. Ce dernier ouvrit la bouche, prêt à lui cracher qu'il ferait mieux de déguerpir au plus vite s'il ne voulait pas se retrouver avec son poing dans la figure, mais Gaitō posa une main sur sa poitrine. Le châtain le regarda secouer la tête et comprit qu'il voulait essayer de régler les choses calmement car ce n'était ni l'endroit ni le moment de provoquer une échauffourée. Ito fit un pas vers son frère qui ne tarda pas à lui exposer la raison de sa venue inopinée. — Qu'est-ce que t'as été raconté aux services sociaux, toi ? pesta-t-il. Ces connards veulent plus nous lâcher maintenant ! T'étais pas content, alors t'es parti, point final. On était très bien sans toi. Pourquoi faut toujours que tu reviennes fourrer ton nez dans nos affaires, hein ? Ça t'amuse de foutre le bordel dans nos vies ? — Ma foi, tu t'es pourtant pas gêné avec nous, rétorqua Jean à voix basse. Arashi l'entendit néanmoins car il lui lança l'un de ses regards noirs que le châtain soutint sans sourciller. Gaitō s'empressa d'attirer son attention sur sa personne pour éviter que ces deux-là ne s'accrochent. — Je suis tranquille avec ma conscience, Arashi. J'ai fait ce que j'avais à faire. Tu ne devrais pas rester avec Iromi. Il n'est pas un bon parent ; il n'est même pas un humain un tant soit peu décent. Et au fond de toi, je pense que tu le sais très bien. — Tu racontes n'importe quoi, déclara haut et fort Arashi. C'est un bon père. Que tu sois trop bête pour le comprendre, c'est ton problème, pas le mien. — Un bon père n'est pas un alcoolique invétéré, objecta Gaitō. Un bon père ne frappe pas ses enfants. Un bon père ne laisse pas leur mère mourir sur le canapé du salon. Et un bon père t'aurais accompagné à ton audience. En fait, s'il était vraiment un bon père, je ne pense même pas que tu serais venu me voir, renchérit-il. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Arashi resta muet. Jean se demanda s'il commençait à réaliser, ne serait-ce qu'un peu, que les accusations que portait son frère ne faisaient que refléter la vérité. — Il n'est pas ta seule famille, poursuivit Ito. Je suis aussi là, moi, comme tes grands-parents que tu n'as jamais rencontré. Tu peux continuer à nous rejeter si tu veux, on ne te forcera pas du contraire. Mais s'il-te-plaît, aniki, dans ton propre intérêt, n'aggraves pas les choses. Tes actes ont des conséquences, et je ne sais pas si tu seras capable de les assumer cette fois-ci. Les deux frères se dévisagèrent pendant de longues secondes tandis que, de leur côté, Jean et Mikasa demeuraient méfiants, à l'affût du moindre geste d'Arashi. À leur grand déplaisir, ils le connaissaient suffisamment pour savoir qu'avec lui, un dérapage pouvait vite arriver... Pourtant, contrairement aux craintes qu'ils nourrissaient, cette situation pour le moins tendue connue un dénouement des plus pacifiques qui dérouta toutes les personnes présentes, y comprit Arashi lui-même. En effet, ce dernier se contenta de tourner les talons et quitta le dojo aussi brusquement qu'il était entré. Quand bien même il n'allait pas s'en plaindre, Jean en resta complètement médusé. Presque aussitôt, la porte des vestiaires s'ouvrit doucement, dévoilant Marco qui passait prudemment sa tête dans l'entrebâillement. — Il est parti ? Ses amis acquiescèrent de concert. Le brun, qui avait jugé plus avisé de se tenir à l'écart dès l'instant où la voix d'Arashi s'était faite entendre, s'avança donc pour les rejoindre. Son regard accrocha celui de Jean qui, s'il ne disait rien, pensait si fort qu'on pouvait lire sur son visage. — Je sais, soupira Marco, j'appellerai Laure tout à l'heure. Bien qu'Arashi ne se soit pas montré particulièrement agressif à leur égard, sa venue constituait une violation des restrictions qui s'imposaient à lui. Il en parlerait donc à son avocate qui en informerait elle-même le juge, lequel prendra la décision adaptée ; probablement une petite assignation à domicile pendant une semaine ou quelque chose dans ce goût-là. En espérant que cela passera à Arashi l'envie de faire davantage de vagues... — Il avait l'air... secoué ? releva Mikasa. Pour un peu, j'aurais presque eu pitié de ce crétin. — Je pense qu'il réalise que sa vie est sur le point de changer de façon assez drastique, commenta Gaitō. Ce n'est qu'une question de temps avant que les services sociaux ne retirent l'autorité parentale à Iromi. Arashi est peut-être borné, mais il n'est pas entièrement dénué de neurone. Il sait qu'il sera placé ailleurs, loin de son père qui ne se battra certainement pas pour le garder. Avec un peu de chance, il aura droit à une thérapie qui l'aidera à comprendre pourquoi il s'est retrouvé là... C'est tout ce que je lui souhaite, poursuivit-il. J'espère juste que quelqu'un pourra lui enfin expliquer que ce qu'il vivait au quotidien n'était pas acceptable. J'espère que quelqu'un pourra réussir là où j'ai échoué. Non, Gaitō ne s'était visiblement pas encore débarrassé de la culpabilité qui l'habitait depuis qu'il avait quitté le vieil appartement familial, laissant derrière lui son frère aîné. Pour cette raison, il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour l'avenir d'Arashi. Il avait déjà perdu une mère à cause de la drogue et un père à cause de l'alcool, alors il refusait que son frère ne devienne la victime de leur héritage familial. Pourtant, ces derniers temps, Ito doutait constamment, tiraillé entre deux aspects de la vérité. Arashi avait provoqué beaucoup de mal autour de lui, à Marco comme à tant d'autres, et il avait parfois peur de lui trouver des excuses pour justifier l'injustifiable. — Arashi a besoin d'être aidé, c'est évident, répondit honnêtement le brun. Mais je ne peux pas me soucier de ses problèmes quand je dois déjà gérer tous ceux qu'il m'a causé. Alors je suis soulagé de savoir qu'il restera quelqu'un pour veiller sur lui. Comme ça, je peux continuer de le détester sans m'en vouloir. Plus que satisfait par ce compromis, Gaitō hocha la tête, un faible sourire aux lèvres. Jean ne réagit pas à proprement parler, puisqu'il fit simplement remarquer à son meilleur ami qu'il commençait à se faire tard et qu'ils feraient mieux d'y aller. Il avait l'impression que les petites voix dans son esprit se livraient bataille sans parvenir à se mettre d'accord. Sa haine envers Arashi était implantée en lui depuis des années déjà et il ne pourrait probablement jamais passer outre l'horreur qu'il leur avait fait vivre. D'un autre côté, il n'était pas bête et pouvait évidement concevoir que le bonhomme en question n'avait pas vraiment grandi dans le meilleur environnement qui soit, ce qui pouvait expliquer ses déviances. Quand bien même, cela ne changeait pas grand chose à ses yeux. On ne pouvait décemment pas demander aux victimes de pardonner à celui qui leur avait fait du tort. Le fait que Marco soit parvenu à établir ce compromis était déjà la preuve d'une grande bienveillance dont Jean ne pouvait pas faire preuve. S'il ne partageait que difficilement sa vision des choses sur la question, cela ne l'empêchait pas de trouver qu'elle méritait son respect. — T'es prêt ? À ses côtés, Marco, qui terminait tout juste de nouer ses lacets, tourna son visage vers lui. Jean se perdit dans ses yeux chocolat, puis, le plus naturellement au monde, il se pencha pour l'embrasser sur les lèvres. Ce n'était qu'un petit baiser papillon de rien du tout, un contact innocent qui ne dura qu'une demi-seconde. Les joues de Marco s'empourprèrent immédiatement tandis qu'il dévisageait son ami, les yeux grands ouverts par la surprise. Quelques secondes de plus furent nécessaires à Jean avant qu'il ne réalise l'audace son geste dont avaient bien évidement été témoins Mikasa et Gaitō. Le châtain avait simplement songé qu'il voulait l'embrasser et, aussitôt, son corps avait bougé spontanément, comme si c'était dans l'ordre naturel des choses. Un silence légèrement gênant s'installa tandis que les deux garçons se regardaient, le visage cramoisi jusqu'aux oreilles. — On va... On va y aller, bafouilla Jean à l'intention de leurs amis. Bonne soirée. Ils se relevèrent à la hâte, prêts à décamper au plus vite et faire comme si rien ne s'était passé. Derrière eux, Mikasa semblait s'étouffer avec l'air qu'elle respirait. — Bordel les gars, vous êtes sérieux là ? Jean attrapa la main de Marco et tous deux sortirent rapidement du dojo sans prendre le risque de se retourner. Tandis qu'ils s'éloignaient du bâtiment, ils purent entendre la voix de Mikasa s'élever de plus belle. — Eh, vous deux ! On dirait que c'était pas la première fois, bande de cachottiers ! Jean se racla la gorge, terriblement mal à l'aise. Ils avaient échappé aux questions de leurs amis pour aujourd'hui, mais nul doute que ceux-ci reviendraient très vite à la charge. Il glissa un coup d'œil vers Marco, ne sachant pas trop quelle serait sa réaction suite à la bourde qu'il venait de commettre, mais bien que ses joues furent toujours aussi colorées, celui-ci tentait visiblement de réprimer un sourire. Lorsque leurs regards se croisèrent, ils éclatèrent simplement de rire, ce qui les détendit aussitôt. Après ce drôle d'épisode, les deux garçons remontèrent tranquillement les rues en direction de la maison de Jean, un demi-sourire aux lèvres, sans jamais lâcher la main de l'autre.


Sitôt la porte d'entrée des Kirschtein refermée, le fils s'éclipsa en direction des toilettes, laissant Marco seul pendant quelques minutes ; suffisamment pour que son esprit s'égare. Jean l'avait embrassé. Un geste d'affection et d'intimité qui ne leur était désormais plus si étranger. Sauf que cette fois-ci, il l'avait fait en présence d'autres personnes. Jean l'avait embrassé sous l'impulsion du moment, sans réfléchir au contexte dans lequel ils se trouvaient, sans se soucier de ceux qui les entouraient. Et pourtant, s'il avait probablement été tout aussi surpris que Marco par son audacieuse initiative, il ne semblait pas la regretter du tout. Alors évidement, c'était déjà plus que ce que Marco espérait, car il n'aurait certainement pas apprécié que leur baiser l'embarrasse ou, pire, le rende honteux, mais le garçon ne pouvait simplement pas s'empêcher de se sentir angoissée. Il était capable de détourner les yeux du tournant flou que prenait leur relation du moment que les preuves de leur ambiguïté restaient entre eux. Maintenant que Mikasa et Gaitō en avait eux aussi été témoins, ils ne pourraient décemment plus sauver les apparences face à leurs amis et, surtout, face à eux-mêmes. Lorsqu'on leur posera des questions sur la nature de leur baiser, qu'étaient-ils censé répondre ? Marco réalisa qu'il était peut-être temps de laisser tomber l'illusion, de lancer le sujet et d'en parler sérieusement avec Jean afin d'enfin définir ce qu'ils représentaient l'un pour l'autre. Ce dernier revint justement des toilettes, inconscient des tracas qui l'habitaient, et il n'en fallut pas davantage à Marco pour sentir les maigres brides de son courage lui échapper. — Qu'est-ce que tu veux manger ? demanda Jean en jetant un coup d'œil à l'intérieur du frigo. Il reste des lasagnes, du taboulé... Sinon on a de quoi faire des croques-monsieur. Leur choix se porta sur ces derniers qu'ils garnirent de chèvre et de jambon fumé pour un peu plus d'originalité. Tout en dégustant leurs sandwichs grillés, les deux garçons en profitèrent pour se décider sur le film qu'ils regarderaient ce soir ; Hacksaw Bridge et son casting prometteur l'emportèrent. Après avoir débarrassé les restes de leurs repas, ils partirent s'installer dans le canapé du salon ; ou, plus exactement, Jean s'installa sur Marco qui était lui-même allongé sur ledit canapé. Une fois de plus, leur proximité rappela brièvement au brun ses récentes préoccupations, mais il les chassa temporairement de son esprit en se concentrant sur le film qui, heureusement pour lui, s'avéra très captivant. Il avait toujours eu un faible pour les productions en lien avec des évènements historiques, d'autant plus quand ceux-ci s'inspiraient directement de faits réels. Deux heures plus tard, le générique de fin défila sur l'écran. Marco attrapa son téléphone afin de regarder l'heure ; minuit venait tout juste de passer, ce qui signifiait qu'ils étaient déjà le sept avril. Le garçon glissa ses doigts dans les mèches châtains de Jean pour attirer son attention et lui désigna l'écran lumineux de son portable. — Bon anniversaire, lui souffla-t-il. — Oh, fit son ami en réalisant qu'il venait d'avoir dix-sept ans. Merci. Jean lui adressa un sourire, l'un de ceux qui avaient le don de lui donner des milliers de papillons dans le ventre. Ce n'était pas une sensation désagréable, bien au contraire, mais Marco sentit ses doutes revenir à la charge. Le sourire qu'il offrit à Jean en retour devait être un peu bancal, car ce dernier haussa aussitôt un sourcil soucieux. — Qu'est-ce qu'il y a ? — C'est rien, assura d'abord Marco. Il y a juste un... truc que j'aurais voulu te demander, lui concéda-t-il tout de même. — Dis-moi, l'encouragea Jean. Hésitant, Marco se mordilla l'intérieur de la joue avant de se résoudre à poser la fameuse question qui le tourmentait tant. — On est quoi, toi et moi ? Sa voix trembla légèrement, mais il ne douta pas d'avoir été entendu au vu de l'expression de surprise que revêtit Jean. Ses yeux s'agrandirent et sa bouche s'entrouvrit même, comme s'il s'apprêtait à lui répondre. Pourtant, le garçon resta dans un premier temps muet, ce qui refroidit grandement Marco qui craignit d'avoir dit une bêtise ou de s'être précipité. — Laisse tomber, se ravisa-t-il. C'est pas important. — Non ! affirma Jean en secouant la tête à la hâte. Attend. Attend juste une seconde. Il se redressa, invitant son ami à faire de même afin que leurs yeux puissent se croiser tandis qu'ils poursuivaient cette conversation. Assis à califourchon sur ses cuisses, Jean empêchait ainsi Marco de s'enfuir, ne lui laissant aucune autre possibilité que d'écouter ce qu'il avait à lui dire. — Désolé, lui dit-il avec une certaine précipitation dans la voix. Je réalise qu'on a pas fait les choses dans le bon ordre. C'est vrai qu'on n'a jamais clarifié ce... détail. Je comprends que tu puisses ressentir le besoin de nous définir. Ces quelques mots avaient suffit à captiver l'attention de Marco qui le regardait désormais avec de grands yeux gonflés d'espoir. Et ce soir plus que tous les autres, Jean n'avait aucune envie de le décevoir. Il serra donc les mains de Marco entre les siennes et prit une grande inspiration, tentant vainement de mettre un tant soit peu d'ordre dans ses idées. — Toi et moi on se connaît depuis longtemps. Je pense qu'on a déjà bien assez attendu, alors je ne vais pas tourner autour du pot. Jean s'arrêta un instant pour se racler la gorge. Il se sentait beaucoup plus gêné et vulnérable en cet instant que pendant toutes les confessions chimériques qu’il avait adressé à Mikasa au cours des années. Cette fois, il n'avait préparé ses mots à l'avance, il ne s'était pas entraîné à réciter un discours face au miroir. Cette fois, il devrait parler avec son cœur, quand bien même celui-ci menaçait de le lâcher tant il battait fort dans sa poitrine ; car Jean aimait vraiment Marco à s'en faire exploser l'organe qui lui permettait de vivre. — Tu n'es pas juste mon meilleur ami, lui avoua-t-il. Tu es ma personne préférée au monde. Tu es mon tout. Je ne saurais pas te dire depuis quand je considère que tu m'est aussi spécial, c'est juste... arrivé avec le temps. Pour être tout à fait honnête, il ne m'est jamais venu à l'idée de le dire à voix haute. Je crois que j'ai pris notre relation, quelle qu'elle soit, pour acquise. Aujourd'hui, je ne me souviens même plus à quoi ressemblait ma vie avant toi et ça ne m'intéresse pas de l'imaginer, reconnu-t-il franchement. Parce que si ça fait six ans qu'on se connaît, je sais déjà que je veux partager toutes les années qu'il me reste avec toi. Jean tremblait littéralement de peur et il se demandait si Marco pouvait le sentir, ou s'il serrait de toute manière ses mains bien trop fort pour cela. Il se demandait aussi si ce dernier avait bien entendu tout ce qu'il venait de lui dire, parce qu'il le regardait toujours de ses grands yeux chocolat, sans bouger et sans parler. Une absence de réaction qui n'aida pas Jean à calmer son rythme cardiaque endiablé. — Dis quelque chose. S'il-te-plaît. — J'ai l'impression de rêver, murmura Marco. Est-ce que je rêve ? — J'espère que non, lui dit Jean en souriant. Tu veux que je te pince pour vérifier ? — Non, déclina alors Marco. Embrasse-moi plutôt. Jean s'exécuta sur-le-champ, mais il s'écarta un peu trop vite au goût de Marco qui, lâchant ses mains, se hâta de poser ses doigts sur sa taille, pressant davantage son corps contre le sien. — Encore, réclama-t-il. Ils échangèrent un second baiser plus long, plus passionné ; le genre dont ils avaient tous deux grand besoin. Jean se surpris à sourire contre les lèvres de son amant tant il se sentait à sa place dans ses bras. Lorsqu'il fut enfin satisfait, Marco posa son front sur la poitrine du châtain, là où il pouvait entendre son cœur s'affoler. Il s'humecta les lèvres avant de requérir une confirmation, la dernière, pour s'assurer qu'ils étaient bel et bien sur la même longueur d'onde. — Est-ce que ça veut dire... qu'on est ensemble ? — Seulement si tu veux bien de moi, plaisanta à moitié Jean. — Bien sûr que je veux de toi. Les tremblements dans sa voix interpellèrent Jean qui caressa doucement sa nuque. — Tu pleures ? S'étonna-t-il. — De joie. De soulagement, admit Marco. Bordel, est-ce que tu sais depuis combien de temps j'attends ce moment ? — Non, admit l'autre. Mais je ne demande qu'à le savoir... Marco releva enfin son visage, lui dévoilant ses yeux brillants de larmes. Jean s'appliqua à essuyer le sillon d'eau salée qui s'était déjà tracé sur sa joue droite. — Tu ne t'en souviens peut-être plus, commença Marco avec appréhension. Mais il y a eu ce jour, quand on avait douze ans, où je t'ai tout raconté. — Je m'en souviens, affirma Jean. Comment aurait-il pu oublier ? Il se rappelait de chaque instant passé avec Marco, même des plus insignifiants, tant sa présence à ses côtés était un véritable privilège. Alors comment aurait-il pu oublier ce jour si important où Marco lui avait fait suffisamment confiance pour lui parler de son harcèlement ? — C'était la première fois que j'en parlais, continua Marco. C'était la première fois que j'essayais de mettre des mots sur ce qui m'était arrivé. Alors j'étais probablement plus qu'incohérent, mais tu m'as écouté en silence sans m'interrompre ou me brusquer. Ensuite, tu m'as pris dans tes bras et tu m'as dit exactement ce que j'avais besoin d'entendre. Que je n'avais pas mérité ça, répéta-t-il en souriant. Que ce n'était pas ma faute. Que tu veillerais à ce que ça n'arrive plus jamais. C'est à ce moment que j'ai su que je t'aimais, lui avoua-t-il. Et depuis, je continue de tomber amoureux de toi chaque jour qui passe. Jean buvait ses paroles, si heureux que toutes ses émotions menaçaient de déborder en même temps ; il comprit alors pourquoi Marco pleurait, car pour un peu, il en aurait fait de même. Il y avait quelque chose d'exceptionnel dans le simple fait de découvrir que ses sentiments étaient non seulement acceptés, mais aussi vivement partagés. — Et maintenant ? demanda Marco. — Je vais continuer de t'embrasser. Alors continue de tomber amoureux de moi, lui répondit Jean dans un murmure. Parce que je n'arrêterais jamais de t'aimer. Marco sentit ses joues brûler, mais cela l'empêcha pas de tendre le cou pour réceptionner le baiser que Jean posa sur ses lèvres. Après tout, ils devaient rattraper tous ceux qu'ils n'avaient pas pu s'échanger. Jean n'avait pas envie de songer au temps qu'ils ne retrouveraient pas, celui qui s'était déjà écoulé pendant que leurs cœurs se cherchaient, car il ne regrettait pas la langueur avec laquelle leur relation s'était transformée. Cette dernière avait peut-être été marquée par une ambiguïté excessive et évidente à force de jouer les aveugles, mais probablement qu'ils avaient simplement eu besoin de prendre leur temps avant de se trouver. Et maintenant qu'il tenait Marco tout contre lui, Jean ne lâcherait pas prise de sitôt. Il était à peine une heure du matin de son dix-septième anniversaire, et ce jour s'annonçait déjà comme le plus beau de sa vie.


Comme promis, Mikasa et Gaitō débarquèrent chez les Kirschtein à seize heures pétantes pour aider leurs amis à préparer la petite fête qui se tiendrait le soir même. Mais tout d'abord, ils souhaitèrent évidement un bon anniversaire à Jean. — Comment se porte notre star du jour ? — Comme un charme, leur garantit celui-ci. — Mais oui, commenta Mikasa avec un sourire en coin. Je peux voir ça. Soudain gêné par le ton malicieux qu'avait employé la jeune fille, Jean préféra changer plus ou moins habilement de sujet. — Alors, ce ciné ? — Ma foi, très bien. Et vous, votre soirée ? Le châtain leva les yeux aux ciel. Bon sang, Mikasa avait vraiment le don de lire en eux comme dans un livre ouvert ; c'en devenait presque inquiétant. — C'était très bien aussi, se défendit-il prudemment. On a regardé un film. — Vous m'en direz tant. Non sans lui avoir adressé un clin d'œil taquin, la jeune fille se détourna pour se débarrasser de ses vêtements d'extérieur. Mikasa adopta ensuite un air plus sérieux lorsqu'elle demanda à Marco de leur exposer ce dont ils devaient encore s'occuper avant le début de cette fameuse fête d'anniversaire. — Marie nous a aidé à faire les pâtes ce matin. Il nous reste donc les cookies, les mini-pizzas, les feuilletés et quelques courses à faire. — Des courses ? releva Mikasa avec surprise. — On a de quoi faire les apéritifs, le rassura-t-il. Il nous manque juste les boissons, les gâteaux apéritifs... Ce genre de choses. — Pourquoi vous n'avez pas acheté tout ça ce matin ? — C'est-à-dire que- qu'on s'est couché tard hier. À cause du film, précisa-t-il. Donc on s'est levé tard, super tard. Et on s'est dit, euh, qu'on ferait tout aussi bien d'y aller après. Marco s'était mis à bégayer, visiblement embarrassé par cette question, et sa réponse pour le moins bancale laissa Mikasa assez sceptique. — Bon, dans ce cas, autant y aller tout de suite, ce sera fait. Emmène donc Ito avec toi, dit-elle à Marco. Pendant ce temps, Jean va m'aider en cuisine. — Euh, t'es sûre de toi ? demanda le brun. Tu veux garder Jean en cuisine ? — Il s'occupera des cookies et des toasts. Ça devrait être dans tes cordes, pas vrai ? lança-t-elle à celui dont on questionnait les faibles capacités culinaires. Je me charge des feuilletés et des minis pizzas. Aussitôt dit, aussitôt fait ; les garçons suivirent sans broncher les directives de Mikasa qui menait sa barque d'une main de maître. Quelques minutes après le départ de Marco et d'Ito, Jean comprit que la jeune fille n'avait effectivement pas prit de grand risque. Il trouva dans le réfrigérateur les rouleaux de pâte à cookies préparés par sa mère le matin même. Marie n'avait pas lésiné sur les quantités : l'un était tout chocolat, l'autre aux pépites de chocolat et le dernier aux éclats de caramel. Maintenant qu'ils avaient bien durcis, il ne lui restait plus qu'à en découper des rondelles qu'il enfournerait pendant une quinzaine de minutes. Tandis que les cookies cuisaient tranquillement, Jean s'attaqua aux toasts qu'il fallait tartiner de tapenade d'olives, de tomates ou d'aubergines. De son côté, Mikasa venait de terminer la confection d'une trentaine de petits feuilletés au chorizo. Elle sortit les cookies du four et vérifia leur cuisson avant de poser les deux plaques au dessus du gaz pour les laisser refroidir un peu. — Alors dis-moi, lança-t-elle mine de rien, ça t'arrive souvent de rouler des pelles à Marco ? Jean détourna les yeux, une grimace étirant ses lèvres et du rouge lui montant aux joues. — Tu n'aurais pas la décence de faire comme si tu n'avais rien vu, à tout hasard ? — Dans tes rêves, lui rétorqua-t-elle. J'ai l'impression d'enfin voir mes personnages préférés se mettre ensemble après cinq saisons passés à se tourner autour. C'est un moment historique ! Ceci dit, vous aviez l'air aussi surpris que nous, releva-t-elle. Vous en avez discuté ? — Oui, acquiesça Jean. — Eh bien, il y a du progrès ! Alors ? Le châtain tenta de réfréner un sourire béat, en vain. — On sort ensemble. Officiellement, cette fois. — Pour de vrai ? s'exclama Mikasa. C'est génial ! Enthousiasmée par cette nouvelle plus qu'attendue, la jeune fille lui donna une accolade énergique qui le fit chanceler. — Maintenant, poursuivit Mikasa, quel est le rapport avec le fait que vous n'avez pas été faire les courses ? — Oh, s'esclaffa le garçon. C'est juste qu'on a beaucoup, beaucoup parlé. Ils s'étaient aussi beaucoup embrassés, mais Jean préféra garder ce détail pour lui. Suite à tout cela, leurs cœurs battaient si fort qu'ils n'avaient pas réussi à s'endormir avant une paire d'heures supplémentaires. Quand au matin-même, disons qu'ils avaient préféré rester blottis dans leur lit douillé plutôt que d'aller faire des courses. Mais tout ceci, Mikasa pouvait sans doute aisément le deviner ; après tout, elle aussi était amoureuse. Une dizaine de minutes plus tard, Marco et Gaitō rentrèrent du supermarché du coin, chacun encombré d'un grand sac rempli d'achats. Mikasa vit le visage de Jean s'illuminer en voyant son copain passer la porte. Elle espérait sincèrement que ces deux-là ne prévoyaient pas de cacher leur relation au reste du monde, car ils en seraient tout bonnement incapables. Enfin, à en juger par le sourire embarrassé, mais ravi, que Marco lui adressa lorsqu'elle lui murmura un félicitations à l'oreille, il ne fallait pas trop s'inquiéter de ce côté-là. Tandis que les garçons s'attelaient à déballer tout ce qu'ils avaient acheté pour le répartir dans des plats ou des bols, Mikasa retourna à sa cuisine. Une fois que les feuilletés furent dorés, elle enfourna les mini-pizzas et en profita pour donner un coup d'éponge sur le plan de travail. L'horloge murale du salon indiquait à peine dix-huit heures trente et ils avaient déjà fini tout ce qu'ils devaient préparer pour ce soir. Il n'y avait pas à dire, c'était quand même bien plus rapide à quatre. Ils venaient de passer un coup de balais lorsque Marie, qui se réveillait de sa sieste, descendit les escaliers. Elle trouva les adolescents regroupés dans le salon, à l'exception de Marco qui s'était absenté aux toilettes. Si elle n'avait encore jamais vu Gaitō, la quadragénaire se souvenait vaguement de la jeune fille assise à ses côtés. — Mikasa, c'est ça ? — Exact, confirma la jeune fille sur un ton malicieux. Je suis bien la fille que votre fils voulait fréquenter avant de réaliser qu'il aimait déjà quelqu'un d'autre. Jean se sentit devenir aussi rouge qu'un coquelicot. Il se tassa dans le canapé, espérant disparaître sous les coussins. Pourtant, à sa grande surprise, sa mère éclata de rire. — Oh, je vois. Enchantée d'enfin faire ta connaissance. Elle adressa un clin d'œil entendu à Mikasa. De son côté, Jean ne s'était pas remis de l'étrangeté de cette interaction. — C'était quoi cette complicité instantanée ? s'étonna-t-il enfin. — Mon chéri, je ne suis pas née de la dernière pluie, répliqua sa mère en lui ébouriffant les cheveux. Je vous ai vu grandir tout les deux, je te rappelle. Alors si tu crois que j'ignore ce qui se passe dans ta petite tête, tu te trompes grandement. Jean réalisa que sa mère savait probablement qu'il aimait Marco depuis des années, avant que lui-même en prenne conscience. C'était dire à quel point elle le connaissait trop bien. Marie salua ensuite Gaitō qui, heureusement, ne se présenta pas d'une manière aussi littérale ; d'autant qu'au vu de sa situation, cela aurait pu jeter un sacré froid sur le salon. Ito se trouvait déjà suffisamment gêné sans qu'on ait besoin d'en rajouter. Marie n'ignorait pas qui était ce garçon qui se tenait bien droit, assis au bord de son canapé, mais elle savait aussi qu'on ne choisissait pas sa famille. Marco les rejoignit très vite et informa Marie qu'il avait mis de l'eau à chauffer. Elle l'en remercia par un câlin chaleureux qui surpris un peu le brun, bien que celui-ci ne s'en plaignit pas le moins du monde. L'infirmière prit le temps de discuter avec les quatre adolescents tandis qu'elle buvait sa tasse de thé au jasmin. Avant de partir travailler, elle attira Jean et Marco dans ses bras pour les serrer contre son cœur. — Je vous aime très fort, mes chéris, leur murmura-t-elle. La porte se referma derrière elle et Marco se tourna vers Jean, ses sourcils légèrement froncés. — Est-ce qu'elle… — Elle sait, confirma-t-il en souriant. Ne me demande pas comment, c'est juste... Elle sait. La nouvelle ne surprit pas tant Marco, ce qui ne l'empêcha pas de sentir ses joues rosir. Il savait, au fond de lui, que Marie ne se serait jamais opposé à leur relation, mais il était quand même rassuré de constater qu'elle le prenait aussi bien et qu'elle était heureuse pour eux. Mikasa, qui avait assisté à la scène, passa alors un bras par-dessus l'épaule de chacun des deux garçons. — Et vous savez ce qui est le plus beau dans tout ça ? La journée n'est pas encore finie ! La soirée, en tous cas, ne faisait elle que commencer. Moins d'une heure plus tard, tous leurs amis les avaient rejoint pour fêter l'anniversaire de Jean. Sans grande surprise, le buffet qu'ils avaient préparé ne fit pas long feu ; petits-fours comme apéritifs se retrouvèrent engloutis en un tour de main. Le seul bol qui échappa à l'appétit des adolescents était rempli de gâteaux apéritifs au wasabi qu'Ito avait achetés et qu'il était le seul à pouvoir avaler sans grimacer. Bien que réputés pour ne jamais reculer devant un défi culinaire, même Sasha et Connie veillaient à se tenir à distance de ces petites boules vertes dont le goût piquant leur donnait des larmes aux yeux. En revanche, le gâteau au chocolat et aux amandes qu'avait confectionné Marco dans la matinée fit l'unanimité. On y plaça dix-sept bougies que Jean éteignit d'un seul coup après que ses amis lui ait souhaité un joyeux anniversaire en chanson ; un moment qu'il jugeait toujours incroyablement gênant. — Qu'est-ce que tu as souhaité ? lui demanda Sasha avec curiosité. Les années précédentes, Jean n'avait pas fait preuve d'une très grande originalité, se contentant de demander un bon avenir, une bonne santé, ce genre de choses générales et abstraites qu'il partageait volontiers à voix haute. Cette fois-ci, il avait souhaité quelque chose d'un peu différent. — C'est un secret, dit-il en posant un doigt sur sa bouche. Connie ayant comme promis rapporté ses énormes enceintes, les adolescents passèrent la plupart de leur soirée à se trémousser sur la musique et à scander les paroles — parfois hasardeuses — des plus incontournables. Jean reconnu La Vie est Belle dès les premières notes. Il attrapa les mains de Marco dans les siennes et, pendant les cinq bonnes minutes que durait la chanson du groupe Indochine, il les fit tous deux danser au milieu du salon, sans se soucier de leurs amis qui, pour la plupart, les regardaient avec une certaine curiosité. La seule chose dont se préoccupait Jean en cet instant était Marco ; c'était toujours Marco, son sourire et le souhait qu'il ne s'efface jamais. Lorsque leur chanson se termina, les deux garçons se firent une place sur l'un des canapés, à côté de Bertholdt et d'Ymir. Ces derniers auraient probablement fini par leur poser la question qui leur brûlait les lèvres si Eren et Armin n'étaient pas soudainement apparus derrière eux avec le même objectif en tête. — Les gars, il y a un truc qu'on doit vous demander. Bien sûr, on ne voudrait pas être indiscrets. Mais à vrai dire, ça fait longtemps qu'on y pense et plus on y réfléchit, plus on a mal à la tête, alors… — Eren, s'exaspéra Mikasa depuis l'autre bout de la pièce. Pour l'amour du ciel, accouche ! — Vous êtes ensemble ? demanda finalement Armin. Les deux concernés échangèrent un regard. Une fois certains qu'ils étaient bien sur la même longueur d'onde, Marco se tourna vers leurs amis qui attendaient leur réponse avec beaucoup d'impatience. — On est ensemble, confirma-t-il. — Vraiment ensemble ? insista Eren. Marco se demanda si leur ambiguïté avait vraiment rendu leurs amis confus au point que sa précédente déclaration ne se suffise pas à elle-même. Enfin, il connaissait bien un moyen de faire taire tous leurs doutes... En voyant son amoureux se pencher vers lui, Jean ferma automatiquement les yeux. Ils s'embrassèrent ainsi devant Eren, Armin, mais aussi la plupart de leurs amis qui les regardaient, bouché bée. Un sourire satisfait aux lèvres, Marco se tourna une fois de plus vers les deux curieux. — Ça répond à votre question ? — Parce que sinon, ajouta Jean avec malice, on peut recommencer. Et Dieu savait à quel point il en avait envie. Mais leurs deux amis se contentèrent d'acquiescer avant qu'Armin ne tende sa paume grande ouverte vers Eren qui grommela quelque chose dans sa barbe inexistante ; visiblement, ils avaient parié sur la nature de leur relation. Suite à cette nouvelle, on voulu poser tout un tas de questions à Jean et à Marco qui répondirent à certaines, mais restèrent assez vagues dans l'ensemble. En revanche, ils accueillirent les félicitations de leurs amis de bon cœur, et plus particulièrement celles de Bertholdt qui en lâcha une larme. Ymir soutint que cela méritait qu'on ouvre une nouvelle bouteille de champagne, ainsi la fête se poursuivit de plus belle. Il n'y avait pas à dire ; ce fut, sous tous les angles possibles, une très, très bonne soirée d'anniversaire.


« Le bonheur, c'est de continuer à désirer ce qu'on possède. »
— Saint Augustin

> date : fin octobre

Les paysages défilaient derrière les vitres de la voiture qui sillonnait les routes fatiguées des campagnes françaises. Les champs et les villages se succédaient tour à tour depuis qu'ils avaient quitté l'autoroute. La moisson achevée, il ne restait plus que des ballots de paille abandonnés pour agrémenter ces décors bucoliques. L'automne s'était installé, marquant la fin des congés d'été, et Marco avait déjà fait sa rentrée en terminale, près de deux mois plus tôt. Le temps passait si vite que les premières vacances scolaires pointaient déjà le bout de leur nez. La plupart des gens se réjouissaient de pouvoir prendre du repos, de s'envoler vers un coin plus tranquille ou de retrouver de la famille. Et, pour une fois, Marco ne faisait pas exception à la règle. Il ne partait pas bien loin — simplement quelques centaines de kilomètres en direction du sud-ouest, mais il partait pour y retrouver deux personnes importantes qui avaient certainement manqué à sa vie. Marco souhaitait vraiment les rencontrer ; c'était pour cette raison que Gabriel s'était débrouillé pour reprendre contact avec eux, ce qu'il avait finalement réussi après quelques mois de recherches. Bien qu'impatient, Marco n'en demeurait pas moins nerveux. Afin de se concentrer davantage, son père avait baissé le volume de la musique qui l'aidait jusqu'alors à rester calme. Gabriel traversa un énième village et suivit les indications du GPS qui le guida sur une petite départementale étroite, puis sur un autre chemin où les mauvaises herbes perçaient déjà à travers le goudron. Au bout de celui-ci se tenait une petite maison dont les pierres grises constituant la façade étaient partiellement recouvertes par d'imposantes tiges de lierre. Le portail de la propriété se trouvant ouvert, la voiture s'engagea doucement dans la cour avant de s'y arrêter. Marco scruta longuement la bâtisse, songeant à ce qui l'attendait derrière ses murs, et il sentit son anxiété redoubler. Il glissa un regard à sa gauche, où se tenait son père, et comprit immédiatement que celui-ci ne se trouvait pas dans un meilleur état que lui. La vision qu'ils devaient offrir, tous deux silencieusement immobiles sur leur siège, le fit pouffer. — Ne rigole pas, répliqua Gabriel en souriant. Je suis sans doute le plus anxieux de nous deux. Il connaissait bien sûr les parents adoptifs d'Alix, mais leur dernière rencontre en date remontait à sa sortie de l'université. Le vieux couple avait beau s’être montré charmant au téléphone, Gabriel savait qu'il aurait certainement des comptes à rendre sur ces douze dernières années de silence. Mais puisqu'il méritait amplement les reproches qu'il recevrait, le trentenaire prit une grande inspiration avant de sortir en premier du véhicule. Marco suivit son père qui, résigné, s'avança sur le perron pour presser la sonnette. La porte s'ouvrit quelques instants plus tard sur la silhouette d'une femme âgée dont la voix s'éleva pour les saluer. — Vous allez bien ? lui demanda Gabriel. — Plutôt bien, ma foi. Ce n'est pas tout les jours qu'on reçoit une telle visite ! Marco vit son père se pencher pour brièvement prendre dans ses bras la petite dame, ainsi que le vieil homme qui se tenait à ses côtés. L'adolescent resta en arrière, intimidé par le couple de septuagénaires qui le dévisageait, même s'il était parfaitement conscient qu'il les détaillait en retour. Gabriel, qui pouvait imaginer sa gêne, posa une main rassurante sur son épaule. — Marco, je te présente Louise et Amaury. — Bonjour, les salua-t-il timidement. Le garçon fit un pas hésitant vers eux. Il rencontrait enfin le couple qui avait élevé sa mère et qu'il pouvait sans doute considérer comme ses grands-parents. Seulement, ils étaient encore des inconnus à ses yeux et Marco ne savait pas trop comment il devait agir avec eux. Son hésitation ne passa pas inaperçue. Louise écarta ses bras dans une invitation silencieuse qu'il aurait pu décliner s'il ne se sentait pas encore à l'aise avec un tel contact physique, mais qu'il accepta finalement. Comme son père avant lui, il dû se pencher légèrement car la vielle femme était plus petite que lui. Elle le relâcha très vite, et Marco lui fut reconnaissant de la retenue dont elle fit preuve car il lui sembla qu'elle aurait aimé le garder contre elle un peu plus longtemps. Amaury l'imita en lui tapotant gentiment l'épaule. Il était beaucoup plus grand que sa femme, et même encore plus grand que Marco dont le visage se retrouva contre son torse. — Entrez, entrez, les invita Louise. Ne restons pas sur le seuil. Les Bodt entrèrent dans le couloir et suivirent la maîtresse de maison qui les fit traverser le selon, puis la cuisine avant de ressortir par une porte arrière qui menait au jardin. Il y avait là une petite terrasse en bois qui accueillait une table d'extérieur autour de laquelle Marco et Gabriel furent invité à s'asseoir. Amaury farfouilla dans le buffet à la recherche de petites assiettes, de cuillères et de verres tandis que Louise leur apportait les gâteaux qu'elle avait préparé le matin même. — Je ne savais pas trop ce que vous aimiez, alors j'ai fait un peu de tout ! Prend donc ce que tu préfères, mon chéri. — Il ne fallait pas vo- te donner autant de mal, se reprit Marco. — Ça me fait plaisir, lui assura-t-elle. C'est un peu le pêcher mignon des grands-parents de gâter leurs petits-enfants. L'adolescent lui adressa un sourire gauche. Il n'avait jamais eu de grands-parents jusqu'à présent, alors comment aurait-il pu le savoir ? Louise se rendit probablement compte de sa maladresse, car elle eut un regard désolé à l'intention de Gabriel. — Tu sais, Marco, commença Amaury, tu n'étais qu'un bébé quand on t'a vu pour la dernière fois. Alors aujourd'hui, on peut dire que tu es aussi un inconnu pour nous, admit-t-il. On ne demande qu'à te connaître un peu, si tu es d'accord. Pour commencer... Quel gâteau tu préfères ? Il y avait là un moelleux au chocolat, des muffins aux pommes et un cake à la carotte. Marco pointa finalement ce dernier et Louise, tout sourire, s'empressa de lui en couper une part généreuse. Le couple posa d'autres questions à Marco qui s'appliqua à y répondre, d'abord timidement, puis de manière plus spontanée lorsqu'il commença à se détendre. À partir de là, il chercha lui aussi à en apprendre davantage sur ces grands-parents dont il ignorait tout. — L'idée d'être enceinte me terrifiait, lui confia Louise au fil de leur conversation. J'en avais entendu assez sur la douleur de l'accouchement pour savoir que, non, ce n'était définitivement pas pour moi ! Pourtant, je voulais des enfants. Je ne voulais simplement pas les concevoir moi-même. On s'est donc assez naturellement tourné vers l'adoption. Amaury s'éclipsa quelques secondes, le temps pour lui d'aller chercher deux gros albums photos dans la commode du salon. — Nous avons pu adopter notre premier enfant, Noah, l'année de mes trente ans. Louise ouvrit l'un des albums et désigna la photo d'un nourrisson au visage rond qui devait approcher les six mois. En tournant les pages, Marco vit ses grands-parents, plus jeunes et tout sourire, qui posaient avec ce même bébé sur d'autres clichés. — Noah est né sous X, expliqua Louise. Nous l'avons adopté alors qu'il était pupille de l’État, quand il avait tout juste quelques mois. Tout s'est très bien passé et, six ans plus tard, nous avons eu envie d'un deuxième enfant. Il a fallut reprendre à zéro toute la procédure, refaire un dossier... Il est plus difficile d'adopter un enfant quand on en a déjà un, car certains organismes préfèrent se tourner vers des personnes qui n'en ont pas encore. Nous avons du nous montrer beaucoup plus patient avant de pouvoir adopter Alix, qui avait une situation très différente de celle de Noah. Marco reconnu sa mère grâce aux tâches de rousseurs qui ornait son visage enfantin. Contrairement à son frère adoptif, les premiers clichés la montrait alors qu'elle avait déjà cinq ou six ans. — Alix n'a jamais été reconnue par son père qui est partit peu après sa naissance, poursuivit sa grand-mère. C'est sa mère qui l'a élevée pendant les premières années de sa vie. Seulement, c'était une femme qui traversait une grosse dépression et qui avait déjà beaucoup de mal à s'occuper d'elle, alors s'occuper d'une enfant... Elle a essayé d'être une bonne mère pendant cinq ans avant de décider que, dans l'intérêt d'Alix, elle ferait mieux de renoncer à son autorité parentale sur elle. C'est un peu triste, mais les couples qui souhaitent adopter se tournent plutôt vers des enfants qui sont plus jeunes. Cela ne nous gênait pas, alors quand on nous a parlé de son dossier, on a tout de suite décider de l'adopter. Louise laissait à Marco le soin de tourner les pages, lui permettant de s'attarder autant qu'il le souhaitait sur les photos de sa mère. Gabriel lui avait évidement montré celles qu'il gardait d'elle, mais c'était la première fois qu'il voyait à quoi elle ressemblait lorsqu'elle était plus jeune. En revanche, il y eut bien une chose qui le déstabilisa ; Alix souriait très peu sur les clichés et regardait rarement l'objectif. — J'imagine que ton père t'a déjà un peu parlé d'elle. Cela va peut-être te surprendre, lui dit Amaury, mais Alix n'était pas vraiment rayonnante quand elle est était petite. Elle était bien sûr très gentille, mais aussi très discrète. Elle parlait peu, alors on avait parfois du mal à savoir ce qu'elle pensait. En revanche, on a très vite remarqué qu'elle aimait beaucoup créer des choses de ses mains. Il lui arrivait de nous dessiner, de nous donner des formes en origami... C'était sa manière de communiquer, conclu-t-il. — Je crois qu'elle nous aimait bien, mais qu'elle avait du mal à se sentir vraiment intégrée dans notre famille. Noah n'avait que deux ans de plus qu'elle, mais ils ne partageaient pas du tout les mêmes centres d'intérêts. Alix se sentait aussi oppressée par sa maladie, soupira tristement Louise. Les médecins avaient beau lui répéter que l'épilepsie n'était pas si grave, qu'elle devait juste faire attention aux crises, elle ne l'entendait pas de cette oreille. Et Dieu sait qu'elle était têtue ! Quand elle avait une idée en tête, impossible de la faire changer d'avis. La jeunesse d'Alix défila sous les yeux de Marco qui s'attaqua au second album. Arrivé à la fin de son adolescence, il eut l'impression qu'elle était moins présente sur les photos, mais qu'elle souriait davantage. — On dirait qu'elle est plus heureuse ici, commenta-t-il. — C'est vrai, confirma Amaury. À quinze ans, elle a demandé à partir en internat dans un lycée qui se spécialisait dans les matières artistiques. On a tout de suite vu le changement ! Elle s'est mise à sourire, à rire ; elle est devenue plus enjouée, même plus taquine. C'était un plaisir d'enfin la voir aussi épanouie. — Ceci dit, ajouta Louise en souriant, elle n'a jamais été aussi heureuse que lorsqu'elle était avec vous deux. Le garçon constata que l'album contenait également quelques photos de son père, puis de sa mère lorsqu'elle était enceinte de lui. Il s'attarda sur un cliché en particulier qui lui plu beaucoup ; allongée sur le dos, Alix le maintenait contre sa poitrine tandis que ses minuscules doigts de nourrisson caressaient le pelage blond de Théia. Sa mère les regardait tous les deux avec une tendresse dont il aurait aimé pouvoir se souvenir... Quand à la chatte, Gabriel lui avait dit qu'elle était malheureusement morte peu après sa propriétaire ; de chagrin, sans doute. — On a recueilli un chat, en début d'année, dit-il alors. — Vraiment ? Comment s'appelle-t-il ? — Jupiter, répondit Marco qui lui montra une photo de leur boule de poil sur son téléphone. On vous le présentera, la prochaine fois. — Il n'aime pas trop la voiture, expliqua Gabriel. Je l'ai laissé à Étienne pour le week-end. — Étienne Beaumont ? Comment vont-ils, lui et sa sœur ? s'enquit Louise. — Bien, je crois. On se voit régulièrement. Les Bodt restèrent pour le week-end. Louise et Amaury leur proposèrent bien de prolonger leur séjour, mais ils avaient un engagement à tenir en début de semaine, une dernière chose à faire avant de pouvoir laisser cette histoire derrière eux. Alors même si cette tâche n'était pas des plus réjouissantes, ils étaient plutôt pressés de s'en acquitter au plus vite. Marco affirma en revanche qu'il serait heureux de revenir d'ici la fin des vacances, soit une petite semaine plus tard, pour passer à nouveau quelques jours ensemble. Ses grands-parents en furent ravis. — Oh, Gabriel ? l'interpella Louise tandis qu'ils se disaient au revoir. Amène donc les Beaumont avec toi, quand ils seront disponibles. Ça nous ferait plaisir de les revoir. Gabriel promit de leur partager l'invitation à la première occasion. Lorsque Louise prit Marco dans ses bras, il en profita pour lui souffler quelques mots à l'oreille. — Il y a aussi deux personnes que j'aimerais bien vous présenter, si vous êtes d'accord. — Mais bien sûr, mon chéri ! J'ai hâte de les rencontrer, affirma-t-elle aussitôt. Cette fois-ci, ses grands-parents le gardèrent un plus plus longtemps contre leur cœur avant de le laisser s’en aller.


Les yeux rivés au-dessus de lui, Marco songea que la façade du tribunal judiciaire était moins imposante que dans ses souvenirs. Les lieux n'avaient pourtant pas changé depuis sa dernière visite, six mois plus tôt, mais il y revenait avec plus d'assurance et moins d'appréhension. Il monta les quelques marches qui les séparaient de l'entrée d'un pas posé, sans avoir l'impression d'être porté par des jambes en coton ou de manquer d'oxygène. Son rythme cardiaque ne s'emballa pas non plus lorsqu'ils passèrent le portique de sécurité ou lorsqu'ils se dirigèrent vers la salle d'audience devant laquelle ils durent patienter. Gabriel et Laure discutaient à voix basse pour passer le temps. Cette fois-ci, le silence ne dérangea pas Marco qui tenait simplement la main de Jean dans la sienne. Ce n'était pas grand chose, mais ce geste suffisait à lui rappeler qu'il n'était pas tout seul et qu'il ne le serait plus jamais. Il n'avait aujourd'hui aucune raison de s'inquiéter ou de paniquer car, bientôt, tout serait enfin terminé. Pour Marco et ses proches, en tout cas. Arashi devrait encore faire face aux véritables conséquences de ses actions passées, à savoir la sanction que le juge lui imposerait d'ici peu, mais tout ceci ne concernerait plus Marco qui ne pouvait que se réjouir d'un tel soulagement. La porte du bureau s'ouvrit quelques minutes plus tard sur le visage familier du juge qui les invita à entrer. Gabriel et Laure se levèrent, aussitôt imités par Marco qui se sentait prêt à en finir pour de bon. Il se retourna vers Jean avant de faire le moindre pas, car celui-ci tenait encore sa main dans la sienne, l'empêchant ainsi d'aller plus loin. Son amoureux lui fit signe de se pencher et posa un rapide baiser sur ses lèvres. — Je t'aime, chuchota-t-il tout bas. Marco ne se lasserait probablement jamais d'entendre ces mots dans sa bouche. Ce fut le cœur un peu plus léger qu'il rejoignit les autres, déjà installés à l'intérieur du bureau. Arashi et son avocat arrivèrent moins d'une minute plus tard, s'excusant de leur léger retard, et l'audience put commencer. Il suffit d'un bref regard à Marco pour remarquer que le japonais n'avait vraiment pas bonne mine ; une constatation qui ne l'étonna finalement qu'en partie. Après tout, beaucoup de choses étaient arrivées en six mois, date de leur dernière rencontre involontaire au dojo. Les services sociaux avaient notamment terminé leur enquête et conclu qu'Iromi Burasuto n'offrait pas à son fils un environnement suffisamment sain. Son alcoolisme avait été plutôt facile à établir ; il suffisait de regarder ses dépenses hebdomadaires au rayon boissons du supermarché pour se rendre compte que la majorité de son maigre salaire y passait. Seulement, il restait encore à prouver les accusations de coups et blessures, un sujet où Arashi ne leur était d'autre aide car celui-ci continuait de tout nier en bloc. L'enquête avait pourtant conclu sur des violences intrafamiliales et Gaitō avait même soufflé à ses amis que le témoignage de son frère constituait apparemment l'un des éléments de preuve les plus accablants. Bien que borné à le couvrir, Arashi avait-il involontairement dit quelque chose qui pouvait incriminer son père ? Ou avait-il fini par s'ouvrir aux enquêteurs après avoir réalisé que l’homme en question l'abusait plus qu'il ne l'aimait ? Gaitō l'ignorait aussi. Quoi qu'il en fut, Iromi s'était vu retiré la garde de son fils qui vivait désormais dans une maison d'enfants à caractère social ; un placement judiciaire temporaire dont il devrait s'accommoder au moins jusqu'à sa majorité. Ce n'était finalement que justice pour Arashi, même si celui-ci ne devait probablement pas le voir sous cet angle. Avec un peu de temps, peut-être réaliserait-il qu'on lui donnait simplement l'occasion de se reconstruire, loin de son père abusif. Mais ce n'était là pas le sujet du jour. S'ils se trouvaient aujourd'hui à nouveau réunis dans le bureau du juge pour enfants, c'était pour assister à la deuxième audience de la procédure : celle du prononcé de la sanction. En dehors de leur rencontre plus ou moins accidentelle au dojo, Arashi n'avait pas commis d'autres écarts majeurs à sa mesure de mise à l'épreuve éducative. Il était, bien sûr, difficile de faire des pronostiques précis sur la sanction qui lui serait assignée. Même mineurs, les auteurs de harcèlement scolaire âgés de plus de treize ans pouvaient recevoir des peines dont la valeur était simplement diminuée de moitié par rapport à celles définies pour les adultes. Dans son cas, Arashi risquait jusqu'à dix-huit mois de prison et sept mille cinq cents euros d'amende. Pour définir la sanction qui lui serait personnellement attribuée, le juge devait notamment considérer l'existence ou non de circonstances aggravantes. Certaines étaient assurément remplies dans le cas présent : la violence dont s'accompagnaient les moqueries habituelles, les menaces de morts et l'emploi du cyberharcèlement n'iraient pas en la faveur d'Arashi. Au vu du contenu de certains des messages envoyés par ce dernier à Marco, Laure aurait bien voulu ajouter la provocation au suicide à ce palmarès peu glorieux, mais ce chef d'accusation n'était retenu que lorsqu'il entraînait effectivement un passage à l'acte — ce qui était vraiment bête quand on y pensait. Enfin, l'avocate s'estimait déjà heureuse que le juge ait pu connaître de certains actes de harcèlement qui remontaient jusqu'aux années primaires des deux garçons. La durée du délais de prescription des délits s'étirant sur six années, les tous derniers mois n'avaient pas encore été touchés par celui-ci, ce qui leur permettait aujourd'hui de les faire sanctionner par la justice au même titre que le reste. — Monsieur Burasuto, déclara enfin le juge d'une voix formelle, la chambre vous condamne à dix mois de prison, dont huit avec sursit, et à une amende de quatre mille euros. Vous avez le droit de faire appel de cette décision si vous le souhaitez. Il vous faudra, pour cela, en discuter avec votre avocat une fois cette audience terminée. L'annonce de sa décision fit l'effet d'une bouffée d'oxygène chez les Bodt. De son côté, Arashi gardait sa mâchoire serrée. Il ne s'énerva pas, il ne cria pas, il ne sauta pas non plus au cou du juge qui venait de lui retirer une partie de ce que les humains avaient de plus précieux : leur liberté. Le garçon se contenta de baisser la tête ; un geste de résignation dont Marco ne put s'empêcher de ressentir une certaine forme de satisfaction. Arashi l'avait maintes et maintes fois forcé à courber l'échine, alors il pouvait bien lui rendre la pareille, juste aujourd'hui. Le juge les garda dans son bureau pendant une bonne demi-heure, le temps notamment de préciser à la défense les caractéristiques de la sanction d'Arashi. L'audience levée, Marco fut le premier à sortir de la pièce pour retrouver Jean qui se redressa aussitôt. — Dis-moi que ce fumier va être enfermé. Même un seul putain de jour me ravirait. — Il en sortira d'ici quatre mois s'il se tient bien, lui répondit Marco. Un grand sourire prit place sur le visage de Jean qui, visiblement plus que satisfait, vint serrer son amoureux dans ses bras. Gabriel et Laure sortirent à leur tour du bureau, les traits plus apaisés de savoir cette affaire bouclée. — Ils ont toujours possibilité de faire appel, fit remarquer Laure, mais je doute franchement qu'ils s'engagent sur cette voie. Arashi comme son avocat ont l'air de comprendre qu'il vaut mieux pour eux s'arrêter à ce premier jugement, au risque de se voir assigner une peine encore plus lourde en deuxième instance. Ils commencèrent tous les quatre à se diriger vers les escaliers en direction de la sortie du tribunal judiciaire. Une porte claqua derrière eux et Marco se retourna à temps pour apercevoir Arashi qui sortait seulement du bureau du juge. Leur regard se croisèrent pendant un bref instant, le temps pour Marco de détailler une dernière fois ses yeux glacés. S'il avait l'habitude d'y voir de la haine, il reconnu également une forme de désir, d'envie, de jalousie qu’il éprouvait depuis toujours à son égard. Désormais, en plus du mépris qui y restait, Marco eut l'impression que d'autres choses se cachaient dans ces iris clairs. Des émotions qu'il ne reconnu pas et qu'il ne tenait pas à connaître, car lui ne ressentait désormais plus rien à son égard. Il n’était plus intimité, terrifié ou paralysé face à son ancien harceleur ; il était juste soulagé que tout soit enfin finit. Car aujourd'hui marquait le jour où chacun repartirait de son côté en priant pour ne plus jamais se croiser. Marco détourna les yeux, brisant leur dernier contact visuel. Ses doigts cherchèrent ceux de Jean qui attrapa immédiatement les siens pour les serrer doucement. Marco regarda alors droit devant lui, bien décidé à rentrer chez lui pour y retrouver un quotidien plus normal, un avenir plus joyeux. Car ce jour-là, il laissa son passé derrière lui, en haut des escaliers en marbre du tribunal.


La première chose que vit Marco en ouvrant ses paupières, ce matin-là, fut une paire d'iris couleur ambre. Plissant ses yeux encore endormis, le garçon s'éveilla doucement, ronronnant presque sous les douces caresses que son amoureux destinait à ses flancs chatouilleux. La silhouette de Jean se découpa difficilement devant Marco. La lumière du jour pénétrait dans la chambre à travers la fenêtre dont ils avaient oublié de tirer les rideaux. Elle brillait tant derrière le châtain qu'on ne distinguait qu'à grand-peine ses cheveux en bataille ou son léger sourire. Les rayons de lumière l'entouraient ; on aurait dit qu'ils émanaient de lui, et Marco s'en trouva presque ébloui. — Bonjour, mon Soleil, souffla-t-il. Le sourire de Jean s'agrandit. Ses doigts glissèrent instinctivement jusqu'au médaillon doré qui ornait la poitrine de Marco. — Bonjour, mon Étoile, lui dit-il sur le même ton complice. Bien dormi ? — Avec toi, toujours. Tu es réveillé depuis longtemps ? — Dix minutes. Quinze, peut-être. — Sans te rendormir ? s'étonna Marco. Voilà qui relève du miracle. Il était probablement, après Marie, le mieux placé pour savoir que Jean ne résistait jamais à un bon matelas, même après une bonne nuit de sommeil. C'était plus fort que lui : ses paupières se refermaient d'elles-mêmes, si bien qu'on devait généralement le tirer de son lit si l'on voulait avoir le plaisir de sa compagnie. Enfin, Marco avait peut-être tendance à exagérer ce trait de personnalité dont il aimait rire, mais cela n'en restait pas moins intriguant. Jean se contenta de hausser les épaules avec amusement. — Que veux-tu ? J'étais trop occupé à te contempler, lui confia-t-il. Le temps passe vite à tes côtés, alors j'essaie d'en profiter. — Ne me regarde pas trop. Tu pourrais te lasser de la vue… — Impossible, assura Jean sans la moindre hésitation. Je ne m'en lasserai jamais. Marco, qui sentait le rouge lui monter aux joues, chercha à dissimuler son embarras par une pointe d'humour. — Dans ce cas, j'espère que je ne dormais pas la bouche ouverte. Ou que je ronflais. Ou les deux en même temps. Ce serait franchement gênant. — Tu fais un parfait beau au bois dormant, affirma son amoureux. Même si j'avoue te préférer réveillé. Tes yeux sont trop jolis pour rester cacher. Marco eut l'impression de fondre comme une bougie au soleil. — Mais depuis quand es-tu devenu un aussi beau parleur ? lui fit-il remarquer en bafouillant. — Je suis un autodidacte, répondit Jean avec un clin d’œil malicieux. J'ai remarqué que c'était le moyen le plus efficace pour te faire rougir, alors j'y consacre beaucoup d'efforts. Feignant d'être vexé qu'on s'amuse ainsi de ses réactions, Marco fronça son nez tacheté sur lequel Jean déposa un baiser papillon. Pour achever de se racheter, ce dernier attira son amoureux contre lui, glissa ses mains dans son dos et fit courir ses doigts sur la peau nue qui s'offrait à lui. Jean aimait lui donner des papouilles autant que Marco aimait les recevoir, alors ce n'était qu'une question de temps avant que ce dernier ne ferme à nouveau ses yeux pour apprécier les caresses de son amoureux. Le silence ne fut brisé que quelques minutes plus tard par le gargouillement surprise qu'émit l'estomac d'un des garçons. — On dirait que c'est l'heure de ton petit-déjeuner, s'esclaffa Jean en se redressant sur son coude. On devrait descendre maintenant si tu tiens vraiment à le prendre. Le soleil était déjà haut dans le ciel, alors dix heures venait probablement de passer. Marco tenait particulièrement à son premier repas de la journée, car c'était celui qu'il préférait. Pourtant, ce matin-là, le garçon ne fut pas très emballé à l'idée de quitter leur lit, quand bien même son estomac lui disait le contraire. Il avait simplement envie de rester dans cette chambre, allongé sur ce matelas douillet avec Jean à ses côtés qui lui chatouillait le dos tout en lui murmurant des mots doux au creux de l'oreille. — Je ne pensais pas que tu serais le plus raisonnable de nous deux, nota Marco en soupirant. — Oh non, le rassura Jean en se rallongeant à ses côtés, je ne le suis pas. Dix minutes de plus leur furent nécessaires avant que les deux garçons ne se résolvent enfin à sortir des draps. Ils rejoignirent Louise et Marie qui, attablées dans la cuisine, discutaient comme de vieilles copines autour d'une tasse de thé fumante. — Il n'est pas trop tard pour un petit-déjeuner ? — Pas du tout ! Venez donc vous asseoir, les invita Louise. Amaury nous a ramené des croissants de la boulangerie. Elle esquissa un geste, prête à se lever pour leur apporter ce dont ils auraient besoin, mais Jean lui assura qu'il s'en chargeait. Il se rendit dans l'arrière-cuisine où se trouvait notamment le réfrigérateur qu'il ouvrit. Avant toute chose, il en sortit le lait dont il remplit une tasse qu'il mit aussitôt au micro-ondes. Il emporta avec lui deux verres, une bouteille de jus de pomme et le cacao en poudre qu'il plaça sur la table de la cuisine. Puis il fit demi-tour et ressortit cette fois de la pièce avec la tasse de lait fumante — sans oublier une petite cuillère — qu'il posa devant Marco, lequel le remercia d'un sourire. Tout en croquant dans la pâte feuilletée de son croissant, le garçon s'étonna de ne pas voir son père ou les Beaumont dans les environs. Louise lui fit savoir qu'Amaury les avait tous entraîné dans sa petite marche quotidienne et qu'ils rentreraient certainement d'ici une heure ou deux. Une fois leur petit-déjeuner terminé et la table débarrassée, Marie leur proposa de faire un jeu de société pour s'occuper durant le reste de la matinée. Louise leur ressortit du placard un monopoly légèrement poussiéreux qui était assurément plus vieux que Marco, mais dont le plateau restait en très bon état malgré son grand âge. Ils passèrent l'heure suivante à jeter des dés, faire avancer leurs pions, acquérir des propriétés, empocher des billets ou, au contraire, tout perdre. Première à faire faillite, Louise s'inclina de bonne grâce et profita de sa défaite pour commencer les préparations du déjeuner. Marco ne tarda pas à la rejoindre après s'être fait dérober ses dernières économies par Jean dont les billets lui débordaient des mains tant il en avait. Marco voulu d'abord aider Louise, mais sa grand-mère lui assura qu'elle avait déjà presque terminé. Hésitant, le garçon en profita finalement pour lui faire une demande qui avait germée dans son esprit dès l'instant où il était entré dans cette maison. — Est-ce que je pourrais jeter un œil à la chambre de maman ? Louise arrêta immédiatement ce qu'elle était en train de faire pour regarder son petit-fils. — Oh, mon chéri, mais bien sûr ! L'attrapant par le bras, elle l'entraîna à l'étage et le guida à travers le couloir, qui avait une étrange forme de crochet. Lorsqu'ils s'arrêtèrent devant la fameuse porte, elle laissa à Marco le soin d'en actionner la poignée, ce qu'il fit après avoir pris une grande inspiration. Il remarqua aussitôt la teinte de jaune, aujourd'hui un peu passée par le temps, qui ornait deux des murs. Un choix audacieux qui ne manqua pas de le surprendre, mais qui eut le mérite de le faire sourire. Marco s'avança pour observer la pièce, ne s'attardant pas sur le lit défait ou sur le bureau impeccablement rangé dont il ne ressortait malheureusement plus aucune once de vie. Il préféra davantage laisser son regard traîner sur les deux étagères placées de part et d'autre de la fenêtre où cohabitaient littérature française, ouvrages philosophiques et manuels d'art. Quelques cadres pendaient encore aux murs qui étaient parsemés de tâches laissées par de la pâte à fixer. — C'était plus vivant, à l'époque, se remémora Louise. En quinze ans, on a eu le temps de se résoudre à ranger le joyeux bazar qui caractérisait Alix. Elle avait accroché ses dessins un peu partout ; sur les murs, sur la porte et même au plafond ! On a fini par les retirer pour éviter que le soleil ne les décolore. Sa grand-mère fit coulisser la porte d'un placard au fond duquel reposaient quelques cartons remplis de souvenirs. Marco sortit le premier qui lui tomba sous la main et en souleva les rabats, dévoilant un tas de carnets usés. Ses grands-parents avaient visiblement pris soin de conserver tous les objets laissés derrière par leur fille adoptive. — Si tu veux prendre quelque chose, surtout, n'hésites pas, l'encouragea Louise. Elle s’éclipsa en silence, comme si elle avait deviné que Marco ressentait le besoin d'être un peu seul pour se plonger dans les affaires de sa mère. Une demi-heure plus tard, il avait tiré du placard les trois ou quatre cartons dans lesquels il avait tour à tour farfouillé, y découvrant des cahiers, des vêtements, des bijoux, d'autres livres, du matériel de dessin, des pochettes pleines de projets artistiques et, évidemment, tout un tas de carnets à croquis. Marco maniait chaque objet avec précaution, comme s'il craignait qu'ils ne s'effritent entre ses doigts. Il n'avait pas l'habitude de fouiller dans les affaires d'autrui, et quand bien même il s'agissait ici de choses laissées par sa propre mère, il ne parvint pas à se défaire d'une certaine sensation d'inconfort. Trois coups soudains contre le battant de la porte le firent se retourner dans un sursaut. Gabriel eut un sourire désolé. Marco se racla la gorge, mal à l'aise. — J'essaie de... de rattraper le temps, je crois, expliqua-t-il avant de marquer un silence. Comment une seule personne peut avoir autant de carnets à croquis ? Il désigna vaguement les piles de calepins qu'il feuilletait déjà depuis plus de dix minutes. Son père haussa les épaules, visiblement tout aussi impressionné que lui, avant de s'approcher pour s'asseoir aux côtés de son fils. — Elle en avait toujours un ou deux fourrés au fond de son sac, confia-t-il. Elle les usait à une vitesse monstrueuse ! Après tout, il ne passait pas un jour sans qu'on ne la voie gribouiller dans l'un d'eux. Elle a eu l'occasion de toucher à plusieurs techniques dans le cadre de ses cours ; peinture, craie, collage, plâtre... Mais à ses yeux, rien ne valait un bon vieux crayon de bois. Quant à ce qu'elle préférait dessiner… — Les gens ? supposa Marco. La plupart des esquisses d'Alix représentaient des portraits, toujours très expressifs, ce qui l'avait conduit à penser qu'elle avait probablement une certaine passion pour les traits humains. Mais son père secoua doucement la tête, lui signifiant que ce n'était pas vraiment exact. Il attrapa un carnet qu'il ouvrit au hasard, puis désigna le visage d'un inconnu qui riait. — Les sourires, conclu Gabriel. Marco contempla un instant le croquis débordant de joie ; l'expression d'un éclat de bonheur qui lui laissa pourtant une sensation âpre au fond de la gorge. Au lieu d'un sourire, ce fut une larme qui fendit son visage et qu'il essuya avec sa manche, clignant vivement des yeux pour éviter que d'autres ne la rejoignent. Gabriel ne tarda pas à attirer son fils dans ses bras, là où il était libre de pleurer tout son saoul s'il le souhaitait. — Je t'ai dit que Louise et Amaury étaient venus récupérer Alix pour l'enterrer, tu t'en souviens ? commença-t-il doucement. Ce cimetière n'est pas très loin d'ici. On pourrait profiter d'être dans le coin pour aller la voir. À sa grande surprise, Marco refusa sa proposition en secouant négativement la tête. Il n'avait pas hésité, tout simplement car il ne se sentait pas prêt. — J'ai besoin de réaliser qu'elle était vivante, avant d'être définitivement confronté au fait qu'elle ne l'est plus, expliqua-t-il en reniflant. Gabriel avait eu quinze ans pour pleurer Alix, alors que Marco ne connaissait son existence que depuis quelques mois. Pour son fils, le deuil ne venait que de commencer, et il ne ressemblerait en rien à celui qu'il avait lui-même expérimenté. Comment devait-on dire au revoir à une personne dont on ne se souvenait plus ? Gabriel n'en savait rien. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était rester présent pour son fils et suivre le rythme que ce dernier choisirait d'adopter. Un grincement lui fit lever les yeux. À travers l’entrebâillement de la porte, Étienne — qui tenait comme souvent Jupiter dans ses bras — lui mima discrètement qu'ils allaient bientôt passer à table. Gabriel ébouriffa une dernière fois les cheveux de son garçon avant de le lâcher. — Fais-moi signe, alors. C'est quand tu veux, ajouta-t-il pour clore leur précédente conversation. — Merci Papa. Marco quitta la pièce sans remarquer la surprise qui frappa son père à l'entente de ce simple mot qu'il n'avait plus utilisé depuis des années. Mais s'il s'était retourné à temps, il aurait pu voir Étienne entrer dans la chambre pour frotter de dos de son vieil ami qui essuyait une larme en silence. Arrivé au rez-de-chaussée, Marco sortit dehors, sur la terrasse, où le couvert les attendait déjà. Les températures étaient encore clémentes pour un mois d'octobre ; Louise voulait sans doute en profiter avant de ranger leur table d'extérieur pour l'hiver. Le repas ne semblant pas être tout à fait prêt, Marco rejoignit Jean qui se prélassait sur un transat au fond du jardin. S'il avait craint que son amoureux soit mal à l'aise à l'idée de rencontrer ses grands-parents et de passer quelques jours chez eux, au beau milieu de la campagne, il avait été très vite rassuré de voir, une fois de plus, que Jean savait parfaitement s'adapter à toutes les situations possibles. Par exemple, le châtain était présentement allongé sur son transat, les yeux clos, même si Marco pressentait qu'il ne somnolait pas encore. — Après réflexion, déclara d'ailleurs le faux dormeur, je pense que je fais un meilleur beau au bois dormant que toi. Marco leva les yeux au ciel mais, cédant à son caprice de bonne grâce, il se pencha pour déposer un baiser sur ses lèvres tendues. Jean lui adressa un sourire qui retomba lorsqu'il ouvrit ses paupières. — Tu as pleuré ? S'inquiéta-t-il. — J'ai vu la chambre de Maman, expliqua Marco. Et j'ai vu ses carnets. Il poussa un peu son amoureux pour pouvoir s'installer lui aussi sur le transat qui n'avait pas vraiment été conçu pour accueillir deux personnes. Marco finit par se faire une place entre les jambes de Jean, à moitié allongé sur le torse de ce dernier qui ne trouva rien à y redire. — Elle avait l'air formidable, souffla-t-il en toute sincérité. — C'est vrai, acquiesça Marco. C'est une bonne chose, bien sûr. Mais je regrette d'autant plus de ne garder aucun souvenir d'elle. Jean glissa ses bras autour de sa taille, l'air songeur. — Tu sais, on dit que les artistes mettent un peu d'eux dans chacune de leur création. — Alors j'espère que ce sera suffisant pour la connaître… — Tu y arriveras, lui assura Jean. J'en suis certain. Tu as tout le temps du monde pour ça. Et puis, tu oublies qu'elle a laissé une partie d'elle avant de s'en aller, lui fit-il remarquer. Elle t'a laissé, toi. Et j'ai suffisamment laissé traîner mes oreilles dans cette maison pour savoir que tu lui ressembles plus que tu ne le croit. Cette idée plut à Marco qui sentit un baiser être déposé tout en haut de son crâne. Il ferma les yeux, un sourire aux lèvres. Après tout, Jean avait toujours raison. Et du moment qu'il restait à ses côtés, Marco n'avait plus rien à redouter.