retourner à la liste des fanfictions

un autre paradis


  1. > fandom : shingeki no kyojin
  2. > ship : jean kirschtein & marco bodt
  3. > genres : fanfiction, anthologie
  4. > liens : wattpad & pinterest
  5. > statut : en cours, 17 200 mots, 4 one-shots

résumé :

Quelque part, sous un ciel étoilé, Jean contemple ces corps célestes qui rayonnent la lumière du passé et repense à celui qu’il a laissé là-bas. Il ne pleure pas, non ; il ne pleure plus, car les années ont passé sur son corps, sur son cœur et sur son deuil. Le soir, pourtant, Jean rêve souvent de ce jour où il retrouvera Marco ; dans une autre nuit, dans une autre vie, dans un autre paradis.


À celleux que la vie sépare.

« Là où il n'y a pas d'espoir, nous devons l'inventer. »
Albert Camus

01 > LE MONSTRE SOUS MON LIT : Désespéré à l’idée de passer une énième Saint Valentin seul, Jean demande au monstre qui se cache sous son lit s’il ne voudrait pas lui tenir compagnie. Contre toute attente, Marco accepte de revêtir forme humaine pour l’accompagner à la soirée du quatorze février à laquelle Jean meurt d’envie de se rendre depuis des années – bien qu’il ne l’avouerait jamais. Après tout, avec un monstre à son bras, que pourrait-il mal se passer ? 02 > SUR LES TRACES DU KLUDDE : Depuis l’accident, plus personne ne faisait confiance à Jean qu’on accusait de tous les maux. Il avait pourtant essayé de leur expliquer, de les prévenir qu’il y avait un horrible kludde dans la forêt, mais nul ne voulut l’écouter. Alors quand arrive au village un mystérieux conteur qui s’intéresse d’un peu trop près aux créatures magiques, Jean se demande s’il est vraiment ce qu’il prétend être. 03 > AU-DELÀ DES IDÉES REÇUES : À la mort de sa mère, Marco s’en va vivre avec son père dans le manoir où celui-ci travaille comme majordome. Dès son arrivée, les domestiques lui conseillent de se tenir à distance du jeune maître des lieux qui, s’il a son âge, n’est pas des plus aimables. Loin de s’arrêter à de telles rumeurs, Marco décide de se faire son propre avis sur Jean. Il découvre alors un garçon espiègle et curieux, quoi qu’un peu sur ses gardes. 04 > VOULEZ-VOUS ÊTRE MON ROI ? : À son grand désespoir, Jean dégote la fève de la galette au beau milieu du self. Si ses ami·e·s le pressent pour choisir sa Reine, le Roi s’y refuse ; son cœur, alas, est déjà pris par un autre. Mais son secret doit-il véritablement rester caché plus longtemps ? D’autant plus que pendant ce temps, à l’autre bout du self, une Reine plus enhardie que lui pourrait bien réussir à lui ravir son tendre et cher…


Jean monta d’un pas lourd les marches de l’escalier qui menait jusqu’à sa chambre. Il en referma machinalement la porte derrière lui, fit glisser son sac à dos qu’il abandonna quelque part sur le sol et se laissa tomber en travers de son lit. Le visage enfoui contre un coin de couette, Jean resta parfaitement immobile. Il aurait voulu s’endormir sur le champ pour ne se réveiller que dans deux ou trois semaines, lorsque cette maudite journée serait loin derrière lui. Aujourd’hui était un quatorze février ; le jour de la Saint-Valentin, la fête des amoureux. Difficile de passer à côté. Toute la journée Jean avait vu des couples se tenir la main, s’offrir des fleurs et s’embrasser fiévreusement aux quatre coins du lycée. Mais d’où sortaient tous ces gens qui s’aimaient ? On aurait dit qu’une frénésie collective avait soudainement touché l’humanité. Jean avait l’impression qu’un filtre rose s’était abattu sur le monde. C’était vraiment dégoûtant. Comme chaque année, Jean avait été d’une humeur massacrante tout au long de la journée. Ses ami·e·s lui répétaient qu’il était aigri parce qu’il était jaloux. Évidemment qu’il était jaloux ! Jean n’avait jamais été en couple. Et ce n’était pas faute de le vouloir ou d’avoir essayé. Si son célibat lui pesait déjà le reste de l’année, sa détresse n’en était que plus forte en ce jour fatidique. Elle était d’autant plus exacerbée cette année qu’il était le seul célibataire de la bande. Depuis qu’Eren et Mikasa avaient officialisé – lui froissant le cœur au passage, car il en pinçait un peu pour la jeune femme – et qu’Armin avait tenté le tout pour le tout avec Annie, Jean se sentait bien seul. Tou·te·s ses ami·e·s étaient en couple, alors pourquoi pas lui ? Il était pourtant un mec génial (en toute objectivité), mais personne ne s’intéressait suffisamment à lui pour le voir. Et cette année, il serait vraiment le seul de la bande à être absent de la soirée de la Saint-Valentin organisée ce soir même par la maison des lycéens de leur établissement. Comme si sa journée n’avait pas déjà été assez éprouvante, l’existence de cette soirée, exclusivement ouverte aux couples, en rajoutait encore une couche. Jean n’y avait jamais été et n’en avait jamais fait un drame. Après tout, l’endroit grouillant de couples et transpirant l’amour, il préférait autant s’en passer. Mais cette année, qui était sa dernière année, la perspective d’être le seul à ne pas y aller lui laissait un arrière-goût désagréable. Il préférait encore être là-bas avec ses ami·e·s, à ingurgiter son poids en chocolat avec Sasha et Connie, plutôt que de se morfondre tout seul dans sa chambre. Mais bien évidemment, il n’avait personne pour se faire passer pour sa copine… ni même pour son copain… En tout cas, personne d’humain. — Dis, Marco… Tu ne voudrais pas être mon Valentin ? Ses mots ne rencontrèrent rien d’autre que le silence, ou presque. Un froissement, si léger qu’à peine perceptible à l’oreille nue, s’était produit quelque part entre le parquet de la chambre et le sommier du lit. Jean ne l’avait pas entendu car, déjà, il reprit en soupirant : — Désolé, c’était une question bête. Évidement que tu ne peux pas. Cette fois-ci, il y eut très distinctement du mouvement sous son lit. Une voix masculine s’en éleva : — J’aimerais beaucoup, pourtant. Si tu veux bien de moi. Jean releva la tête, un peu étonné. Par habitude, il se rapprocha du bord de son matelas avant de répondre à son ami. — Mais tu sais bien que c’est impossible. Tu n’es jamais sorti de sous le lit, Marco. — C’est vrai, reconnut le dénommé Marco. Mais je n’ai jamais essayé. Et je crois… Je crois que je pourrais y arriver. J’ai vraiment très envie d’y arriver. Jean n’en croyait pas ses oreilles. Combien de fois avait-il rêvé, surtout lorsqu’il était plus jeune, que son ami puisse quitter l’ombre de son lit pour l’accompagner partout où il irait ? Pour un peu, il se serait pincé. En songeant à ce que pourrait être cette soirée, un sourire commença à se former sur ses lèvres avant de retomber. — Admettons que tu arrives à sortir de sous le lit, Marco. J’en serais très heureux, bien sûr, mais il resterait un… un problème, tu ne crois pas ? bafouilla-t-il. Il y aura des gens, beaucoup de gens, et tu… Enfin, tu vois ce que je veux dire ? Il faisait évidemment référence à son apparence. Jean lui-même ignorait à quoi ressemblait exactement Marco, car il ne l’avait jamais vu autrement qu’à travers l’obscurité qui régnait sous son lit et dans laquelle il semblait se fondre. Toujours était-il qu’il avait rapidement compris que le corps de son ami différait grandement du sien, même s’il n’aurait su expliquer en quoi. Jean n’avait pas eu besoin de s’y habituer ; il avait toujours connu Marco sous cette forme insaisissable et avait depuis longtemps cessé de s’interroger à ce sujet. Et s’il ne niait pas sentir sa curiosité revenir au galop à l’idée de pouvoir l’observer pour la première fois à la lumière du jour, il ne pouvait s’empêcher de se demander quelle esclandre il causerait en s’aventurant ainsi dehors, à la vue de toutes et de tous. Or il n’était visiblement pas le seul à y avoir songé. — Je pense pouvoir faire quelque chose à ce sujet, déclara Marco. Jean s’apprêtait à lui demander ce qu’il attendait par là, avant de se cramponner machinalement aux draps. Son lit venait de bouger – ou, plus précisément, Marco venait de faire bouger son lit. — Je vais sortir, annonça celui-ci. Est-ce que tu pourrais fermer les yeux ? C’est juste le temps de… d’arranger quelques détails. Je te dirai quand tu pourras les rouvrir. Quoi que dévoré par la curiosité, Jean respecta le souhait de son ami et fit ce que celui-ci lui demandait. Son lit bougea encore tandis que Marco s’en extirpait. Puisqu’il ne pouvait pas le voir, Jean l’imagina ramper, puis se redresser – c’était, songea-t-il, le procédé adéquat pour sortir de sa cachette. Il entendit des bruits de pas lourds, très lourds qui se posèrent sur le plancher. Marco s’était arrêté à quelques mètres de lui. Il y eut du mouvement, des froissements, des craquements que Jean ne parvint pas à identifier. Puis le silence. — Je suis prêt, dit enfin Marco. Tu peux regarder maintenant. Jean n’eut pas besoin de se l’entendre dire deux fois. Le cœur battant, il ouvrit grand les yeux, impatient qu’il était de découvrir son ami sous un tout nouveau jour. Et il ne fut pas déçu. Il s’attendait bien à une surprise, au vu de la remarque faite plus tôt par Marco, mais il ne s’attendait certainement pas à ça. Il le détailla de haut en bas avec un air ébahi. — Alors ? fit Marco. T’en penses quoi ? Incroyable, fut le premier mot qui vint à l’esprit de Jean. Le Marco qui se tenait devant lui était tout bonnement méconnaissable du Marco qu’il avait pu apercevoir sous son lit, pour la simple et bonne raison qu’il avait l’air humain. Il avait naturellement deux jambes et deux bras reliés par un tronc sur lequel reposait une tête, ce qui était déjà un bon début, car Jean n’était pas certain que son apparence originelle soit aussi clairement définie. Pour le reste, il était grand, sans doute un peu plus que lui, et il avait des cheveux bruns, assez longs pour lui dissimuler le haut du visage… Sans le lâcher des yeux, Jean posa prudemment pied à terre et s’avança. Du bout des doigts, il écarta quelques mèches brunes pour découvrir deux billes sombres qui l’observaient en retour. Son pouce s’attarda juste en dessous, sur une joue tachetée par ce qui ressemblait à des taches de rousseur. Jean ne chercha pas à cacher le sourire qui grandissait sur son propre visage. — C’est dingue ! Mais depuis quand tu sais faire ça ? — Pas longtemps, lui assura Marco. Je voulais te faire la surprise. — Ah ça ! Je suis très surpris, confirma Jean. Et très heureux aussi. — Ça veut dire que je peux être ton Valentin pour ce soir ? Jean, qui allait s’empresser d’accepter, s’efforça de tempérer son enthousiasme. Tâchant d’adopter le regard le plus objectif possible, il inspecta une dernière fois Marco, de la tête aux pieds. Au premier coup d’œil, il ressemblait, à n’en pas douter, à un humain. Toutefois, il y avait bien quelques détails qui pourraient interroger : son teint blême et ses importantes cernes, pour commencer, mais aussi et surtout ses ongles qui ressemblaient à des griffes… ses grands yeux ouverts qui ne semblaient jamais cligner… et ses taches de rousseurs qui bougeaient discrètement sur sa peau… par exemple. Autant d’indices pour qui savait bien regarder – or qui le ferait vraiment, à une soirée bondée de monde ? Jean se mordilla l’intérieur de la joue. Il avait envie d’accepter, bon sang. Il hésita encore un peu, fit plusieurs fois le tour de Marco, pesant le pour et le contre. Et puis, il finit par céder. — Je pense… Je pense que ça peut marcher. À ses mots, Marco lui adressa un grand sourire… qui dévoila une rangée de dents très blanches et très pointues. Jean écarquilla les yeux. Il laissa échapper un bref rire nerveux. — On va quand même poser quelques règles, d’accord ? Pour commencer, ce serait mieux que tu n’ouvres pas trop grand la bouche… Jean essaya aussi de lui apprendre à cligner des yeux, et même si le résultat n’était pas parfait, c’était mieux que rien. Il fallut ensuite trouver de quoi habiller Marco, qui portait présentement un ensemble noir à la texture étrange dont Jean ne chercha pas à comprendre la provenance. Il fouilla dans sa penderie, dont il tira plusieurs vêtements. Marco se contentant d’acquiescer à chacune de ses propositions, Jean mit de longues minutes à se décider. Lorsqu’ils furent fin prêts, ils étaient déjà en retard. Jean se dépêcha de rassembler ses affaires et ouvrit la porte de sa chambre. Il se retourna alors vers Marco, l’air légèrement inquiet. Sortir de sous le lit était une chose, mais il lui fallait encore sortir de cette chambre, puis de cette maison. Dans quelle mesure était-il exactement libre de ses mouvements ? Comme s’il avait deviné ce qui le tourmentait, Marco lui sourit et franchit sans aucun mal l’encadrement de la porte. Cela rassura Jean, qui l’attrapa par la main pour le guider vers l’entrée. Quelques secondes plus tard, ils étaient dehors. Tandis qu’ils avançaient d’un bon pas, Jean envoya un bref message à sa mère pour l’informer qu’il sortait, même s’il rentrerait avant elle, celle-ci travaillant jusqu’au petit matin. Il rangea son téléphone et jeta un coup d’œil à Marco, qui marchait le plus naturellement du monde à ses côtés. Il avait du mal à se défaire de son sourire tant la situation était lunaire. En raison du monde qu’elle attirait chaque année, la soirée de la Saint-Valentin avait lieu dans une salle des fêtes du centre-ville. Il fallut à Jean et Marco une vingtaine de minutes pour s’y rendre à pieds. Une fois arrivés, ce fut le cœur tremblant d’excitation que Jean en poussa la porte. Ils furent accueillis par une membre de la maison des lycéens que Jean connaissait de loin. Elle les dévisagea un instant, les sourcils relevés. — Tiens, tiens. Je ne te savais pas en couple, Jean. — C’est tout récent, se justifia-t-il avec un grand sourire. La jeune femme n’eut pas l’air très convaincue. Alors que cette éventualité ne l’avait même pas effleuré jusqu’à présent, tout content qu’il était de pouvoir sortir avec Marco, Jean craignit soudain de se voir refuser l’entrée à cause de sa réputation d’éternel célibataire. À son grand soulagement, le cerbère qui gardait l’entrée finit par hausser les épaules. — Allez, c’est bon, rentrez tous les deux. Je ne suis pas payée pour faire la police. À vrai dire, je ne suis même pas payée du tout… Jean retrouva son sourire, sortit deux billets pour payer l’entrée et remercia la jeune femme qui leur souhaita une bonne soirée. Il ne leur restait plus qu’à retrouver ses ami·e·s, ce qui n’allait pas être une mince affaire parmi tout ce monde. Heureusement, Jean avait déjà une petite idée de l’endroit où débuter ses recherches. Il attrapa Marco par la main pour le guider à travers la foule, tout en lui indiquant à l’oreille : — On va d’abord trouver Sasha et Connie. Iels ne doivent pas être loin du buffet. Ce fut effectivement aux abords des chocolats en forme de cœur qu’ils surprirent les deux compères, lesquels manquèrent de s’étouffer en voyant débarquer leur ami. — Jean ! s’exclama Sasha. Mais qu’est-ce que tu fabriques ici ? — Me dit pas que t’es rentré par effraction ! renchérit Connie. — Mais pas du tout ! se défendit le principal intéressé. Je suis passé par la porte d’entrée ! Et puis, vous voyez bien que je suis accompagné ! Jean s’éclaircit la gorge avant de désigner le jeune homme à ses côtés. — Je vous présente Marco ! Celui-ci leur sourit – en gardant la bouche fermée. Sasha et Connie ouvrirent de grands yeux étonnés. — Attend, c’est lui Marco ? Ton meilleur pote dont tu nous rabâches tout le temps les oreilles mais que personne n’a jamais vu ? — Vous abusez ! Non mais je passe pour quoi, moi ? Une Jeanne d’Arc des temps modernes qui entend des voix ? — Eren pensait que c’était ton ami imaginaire, révéla Sasha. Il faut absolument que j’aille le chercher – et les autres aussi ! Aussitôt dit, aussitôt fait ; la jeune femme partit braver la foule en quête de leurs ami·e·s, qui furent bientôt toutes et tous agglutiné·e·s autour de Jean, et surtout de Marco. — Je n’en crois pas mes yeux, avoua Eren. Il est donc réel ? Jean savourait cette petite victoire. Il se chargea de faire les présentations, quand bien même Marco connaissait déjà indirectement ses ami·e·s grâce aux nombreuses conversations qu’ils avaient pu partager, sous le lit, au fil des ans. On lui posa de nombreuses questions, et Marco se contenta de réponses courtes, ce qui ne manqua pas d’amplifier le mystère qui planait autour de lui et d’attiser encore plus la curiosité de ses interlocuteurices. Voyant la chose s’éterniser, Jean songea qu’il ferait mieux d’aller se chercher un verre avant que les réserves ne tombent à sec. — Je vais faire un tour au bar. Je te ramène quelque chose ? demanda-t-il à Marco. Sans surprise, celui-ci secoua négativement la tête. Il n’avait jamais eu besoin de manger, ni de boire, et s’il ressemblait ce soir à un humain, Jean n’était pas certain qu’il en ait véritablement reproduit le système interne. Il valait mieux éviter de s’y risquer. Pour autant, Marco aurait préféré pouvoir accompagner Jean… mais il fut retenu par les ami·e·s de celui-ci, qui avaient encore beaucoup de questions pour lui. Jean lui fit donc signe qu’il reviendrait très vite, et partit promptement en direction du mini-bar. Des terminales de la maison des lycéens faisaient le service. Comme c’était le thème de la soirée, il n’y avait que des boissons aux couleurs de la Saint-Valentin. Jean se pencha au-dessus du comptoir et commanda un mocktail aux fruits rouges. Il patienta un peu avant d’être servi. Il n’était pas le seul à attendre ; juste à côté de lui, une jeune femme lui adressa un sourire. — Très bon choix, commenta-t-elle. Je viens pour m’en reprendre un ; il est vraiment à tomber. — À ce prix-là, j’espère bien ! plaisanta Jean, qui venait quand même d’y laisser cinq euros. La jeune femme rit de bon cœur avant de poursuivre la conversation sur un autre sujet. Jean ne la reconnaissait pas ; sans doute était-elle la copine de quelqu’un·e de son lycée. Une ou deux minutes plus tard, on posa leurs mocktails sur le comptoir. Jean s’empressa de goûter le sien, qu’il trouva en effet vraiment bon. Il regrettait déjà un peu moins ses cinq euros. La jeune femme parut ravie de ce constat. Ils s’écartèrent un peu du bar afin de laisser de la place aux autres. Puisqu’ils avaient récupéré leurs boissons, Jean s’attendait à ce que leurs chemins se séparent ici. Toutefois, la jeune femme ne montrait aucun signe de vouloir couper court à la conversation ou de retrouver sa moitié, qui devait pourtant bien se trouver quelque part dans la salle. Jean commença à trouver le temps long. En d’autres circonstances, il aurait été très heureux de faire connaissance avec une fille qu’il venait de rencontrer, d’autant plus que celle-ci était de bonne compagnie. Ce soir, pourtant, il se surprenait à vouloir retourner auprès de ses ami·e·s, et auprès de Marco. Il n’était pas venu ici pour faire des rencontres, d’autant plus que son interlocutrice – en dépit des signaux qu’elle paraissait lui envoyer – était forcément déjà en couple. Décidé, Jean prit un peu brusquement congé de la jeune femme qui fit la moue en le voyant s’éloigner. Il se dépêcha de rejoindre ses ami·e·s qu’il avait quitté depuis bien trop longtemps. S’il retrouva bien celleux-ci à l’endroit même où il les avait laissé·e·s, il réalisa très vite que quelqu’un manquait à l’appel. — Marco n’est pas avec vous ? s’étonna-t-il. Iels secouèrent la tête, ignorant visiblement où le jeune homme était passé. Jean n’aimait pas trop ça. Il s’apprêtait à partir à sa recherche lorsque Sasha et Connie l’interrogèrent : — Dis, ce Marco, c’est vraiment ton meilleur ami ? — Juste ton meilleur ami ? Ce serait pas ton copain plutôt ? — Hein ? fit Jean. Pourquoi vous me demandez ça ? Il vit ses ami·e·s s’échanger des regards en coin ; certain·e·s étaient simplement surpris·e·s, comme Connie, d’autres semblaient carrément mal à l’aise. — C’est juste que… avança prudemment Armin. Son attitude était un peu bizarre. Jean sentit sa gorge s’assécher. Marco avait-il dit ou fait quelque chose de travers pendant son absence ? Il s’efforça de ne pas laisser transparaître l’inquiétude dans sa voix. — Quoi, il s’est passé quelque chose ? — Non, non, assura Armin. Pas particulièrement. Mais, hum, lorsqu’il était avec toi, il avait comme une expression de… d’adoration sur son visage, et- — Ses pupilles étaient complètement dilatées quand il te regardait, le coupa Annie. Et il ne faisait que te regarder. — Exactement, confirma Sasha. C’est pour ça qu’on pensait que vous étiez peut-être plus que des amis. Jean tombait un peu des nues. Puis il lâcha un rire embarrassé. Il ne s’attendait certainement pas à s’entendre dire une chose pareille. Pourtant, d’une certaine façon, cela le rassura ; ses ami·e·s avaient vraisemblablement mal interprété l’attitude et les expressions de Marco qui n’en demeurait pas moins un monstre et qui peinait à imiter le comportement normal d’un être humain. Son soulagement fut cependant de courte durée. — Ce n’est pas tout, poursuivit Armin. Je ne voudrais pas que tu le prennes mal, parce qu’il a l’air de beaucoup compter pour toi, mais quand tu es parti, il est devenu drôlement… froid ? Il ne s’est pas montré très loquace, et peut-être qu’on l’a tout simplement embêté avec nos questions, mais c’est vrai qu’il était un peu- — Il souriait mais ses yeux ne souriaient pas, le coupa cette fois-ci Mikasa. C’était assez… déstabilisant. — Tu parles d’un euphémisme, marmonna Eren. Je vais être très honnête avec toi, Jean : ce gars m’a foutu la trouille, voilà. Avant de partir, il avait l’expression la plus terrifiante que j’ai vu de toute ma courte vie. Jean ouvrit la bouche, puis la referma. Il baissa le menton, hochant machinalement de la tête. Sa mâchoire s’était crispée. Il n’eut pas besoin de réfléchir très longtemps. De manière assez soudaine, il porta son verre – qu’il avait quand même payé cinq euros, merde – à ses lèvres et le vida d’une traite. Il le posa sur un coin du buffet, entre les chocolats en forme de cœur et ceux en forme de ruban. — Ne m’attendez pas, leur dit-il simplement. Jean entendit plusieurs voix prononcer son nom, mais il ne se retourna pas. Il perdit plusieurs minutes à chercher Marco dans la foule avant de se rendre à l’évidence qu’il ne s’y trouvait pas. Pour autant, Jean l’imaginait mal partir sans même le prévenir. À moins qu’il n’ait rencontré un problème avec sa transformation ? Jean décida de vérifier des endroits plus discrets, à commencer par les toilettes. Un jeune homme était occupé à se sécher les mains lorsqu’il y entra. Jean fit mine de s’approcher d’un lavabo et attendit que l’autre soit sorti pour vérifier les cabines. Celle du fond était occupée. Aucun bruit n’en sortait. — Marco ? chuchota-t-il. Le bruit du verrou résonna contre les murs carrelés de la pièce. La porte de la cabine s’ouvrit, et Jean fut tiré à l’intérieur. Dans son dos, la porte s’était refermée et le verrou avait été de nouveau tiré. Jean prit quelques secondes à comprendre la situation. La bonne nouvelle, c’était qu’il avait retrouvé Marco. La mauvaise, c’était que celui-ci n’avait pas l’air d’aller bien du tout ; il était, sans aucun doute possible, en proie avec sa transformation. Pour commencer, son corps s’était agrandi au point qu’il peinait à rentrer à l’intérieur de la cabine, même en étant recroquevillé sur la lunette rabattue des toilettes. Les extrémités de ce corps imparfait avaient d’ailleurs sensiblement noircies, se rapprochant très certainement de leur forme originelle. Les taches de rousseur de Marco étaient elles aussi plus foncées, plus grosses et, surtout, elles bougeaient franchement sur sa peau. Jean prit son visage en coupe afin de le relever vers lui. Il le trouva livide, cerné et moite de sueur – ou, à tout le moins, d’une substance qui semblait s’en rapprocher. — Bordel, Marco, souffla Jean, qui était complètement paniqué. Est-ce que ça va ? Marco ne répondit pas immédiatement. Au lieu de quoi, ses mains s’ancrèrent à la taille de Jean qu’il attira contre lui. Il enroula son corps de ses longs bras et posa son front contre son épaule. — Ça ira, souffla-t-il avec difficulté, si je reste avec toi. Jean n’avait de toute manière aucune envie de partir. Même si Marco le lui avait demandé, il n’aurait pas pu le laisser ; pas alors qu’il était dans cet état. Pour ne pas perdre l’équilibre, et parce que le corps de Marco occupait déjà la majeure partie de l’espace, Jean se décida à s’asseoir à califourchon sur ce qui ressemblaient à ses cuisses. — Je ne te fais pas mal ? s’inquiéta-t-il. — Non, le rassura Marco. C’est mieux comme ça. Il raffermit sa prise sur lui. Jean remarqua qu’il semblait déjà aller un peu mieux ; les taches sur sa peau commençaient à se dédoubler, redevenant de plus en plus petites, et son corps tout entier se rapetissait à vue d’œil. Supposant que sa présence l’aidait à accélérer le processus, Jean entoura ses épaules de ses bras, lui frottant doucement le dos d’une main, la nuque de l’autre. Ce fut lent, mais après une dizaine de minutes passées en silence, Marco avait enfin retrouvé sa forme humaine. Il ne relâcha pas Jean pour autant, lequel ne s’en plaignit pas non plus. Il attendait que Marco le libère en premier, lorsqu’il s’estimerait vraiment prêt. Et puis, Jean était loin de trouver la situation désagréable – au contraire. Marco finit par bouger. Jean sentit son souffle remonter le long de son cou, puis son nez appuyer contre sa mâchoire. Il baissa machinalement la tête, juste assez pour croiser son regard. Il ne put s’empêcher de remarquer que ses pupilles étaient vraiment très dilatées. Il eut soudain un peu chaud. Il déglutit bruyamment, le son rebondissant contre les parois de la cabine. Marco s’approcha, lentement, et Jean ne recula pas. Ses yeux se fermèrent d’eux-même. Puis Marco pressa ses lèvres contre les siennes. Ce n’était même pas un baiser à proprement parler, juste deux bouches qui se frôlaient, presque un accident. — Qu’est-ce que tu fais ? souffla Jean, un peu confus. — J’ai vu des gens faire ça tout à l’heure. Je voulais essayer avec toi. T’aimes pas ? — Non, hum, c’est pas ça, bafouilla Jean. C’est juste que… C’est quelque chose que font les gens qui s’aiment, tu sais ? Marco eut l’air de réfléchir, puis il lui sourit. — Mais je t’aime, moi. Jean, qui ne s’attendait certainement pas à une telle déclaration, en resta coi. Sa réaction, ainsi que le rouge qui continuait de lui grignotait les joues, encouragea Marco à se rapprocher de ses lèvres et à lui demander : — Je peux ? Jean était dans tous ses états. Qu’était-il en train de faire, bon sang ? On n’embrassait pas ses amis, c’était pourtant évident. Seulement, Marco était un ami très particulier, puisque c’était son meilleur ami, sans compter qu’il n’était même pas humain ! Les monstres s’embrassaient-ils, eux aussi ? Tombaient-ils amoureux ? Jean n’était pas certain de ce que Marco cherchait à lui transmettre derrière ses je t’aime. N’était-ce pas tout simplement là le résultat d’une grande confusion ? Son silence se prolongea et Marco s’en montra attristé. — Tu veux pas ? Il le regardait avec des yeux suppliants et Jean sentit ses barrières céder. Il aurait fait n’importe quoi pour faire plaisir à Marco. Et puis, l’embrasser… c’était plutôt agréable – c’était peut-être d’ailleurs ça, le problème. — Non ! Enfin, ce n’est pas que je ne veux pas, bafouilla Jean, mais, hum… Disons que ça- ça ne me dérange pas… je crois… Le visage de Marco s’illumina. L’instant d’après, ses lèvres avaient déjà retrouvé celles de Jean pour un vrai baiser digne de ce nom. Jean avait la tête qui tournait. C’était la première fois qu’il embrassait quelqu’un, alors il n’avait aucune idée de ce qu’il était censé faire. Il se contentait de suivre le rythme de Marco, qui était heureusement lent et doux, et qui contrastait ainsi grandement avec celui qu’imposait son cœur dans sa poitrine. De temps en temps, Marco s’éloignait un peu, mais constatant que Jean gardait les yeux clos, il s’empressait de retrouver sa bouche. Jusqu’à ce que Jean déclare d’une voix un peu rauque : — On- On devrait rentrer, non ? — Déjà ? Tu ne veux pas rester ici ? Et tes ami·e·s ? Jean secoua légèrement la tête. Les propos de ses ami·e·s, même s’ils n’étaient probablement pas infondés, lui restaient encore en travers de la gorge. Puisqu’il ne voulait pas faire culpabiliser Marco, il resta évasif : — Je préfère rentrer avec toi. Marco lui sourit. Jean se releva le premier, les joues encore rouges de s’être trouvé dans pareille position… et, plus généralement, de tout ce qu’il s’était passé dans cette cabine. Il s’assura que la pièce était toujours vide avant d’ouvrir en grand la porte. Pile en face de lui, le reflet que lui renvoya le miroir manqua de le faire sursauter. Il s’empressa de se rafraîchir le visage à l’eau froide avant de sortir. La salle principale était aussi bruyante et remplie qu’ils l’avaient laissée. Jean attrapa la main de Marco et ils avancèrent vers la sortie. À mi-chemin, cependant, Jean croisa le regard de la jeune femme avec qui il avait parlé plus tôt au bar. — Hey ! Comme on se retrouve, lui dit-elle en souriant. Dis-moi, ça te dirait d’aller danser ? — Non, désolé, lui répondit poliment mais fermement Jean. On partait. Ce refus déçu la jeune femme qui ouvrit néanmoins la bouche, sans doute pour lui demander son prénom, son numéro ou les deux. Jean vit son regard se porter par dessus son épaule et son joli visage se crisper. Elle bafouilla des excuses, leur souhaita une bonne soirée et s’éclipsa dans la foule. Jean lança un coup d’œil étonné à Marco, lequel haussa simplement les épaules. Jean ne se posa pas plus de questions, et ils sortirent. Vingt minutes plus tard, ils étaient de retour chez eux. Jean fila droit vers sa chambre, et Marco le suivit. Machinalement, Jean retira ses vêtements un à un pour se mettre en pyjama. Il avait l’air perdu dans ses pensées ; en tout cas assez pour ne pas remarquer le regard insistant de Marco qui n’en loupait pas une miette. Ce dernier réfléchit, puis déclara tout de même : — Je suis désolé. C’est à cause de moi qu’on est parti, pas vrai ? — Quoi ? Non, le rassura Jean. Enfin, pas vraiment… Il soupira, se frotta nerveusement la nuque et reprit plus sincèrement : — Ça ne s’est pas exactement passé que je l’aurais voulu, c’est vrai. Les autres ont dit des choses sur toi qui m’ont un peu blessé, avoua-t-il. Mais après tout, c’était ta première sortie et, je ne sais pas, peut-être qu’on a vu un peu trop grand. — Est-ce que tu regrettes d’y être allé avec moi ? osa demander Marco. — Bien sûr que non ! J’étais tellement content que tu m’accompagnes, tellement content de pouvoir te présenter aux autres. Et je veux recommencer. On fera mieux la prochaine fois. Enfin, se reprit-il, si tu es d’accord, bien sûr. Ça n’a pas dû être facile pour toi et je comprendrais que… que tu préfères rester sous le lit, tout compte fait. D’une main, Marco releva le menton de Jean, et l’embrassa. — Ça me ferait très plaisir. Et rassure-toi : ce qu’il s’est passé aujourd’hui ne se reproduira pas, du moment que je reste avec toi. Jean en fut heureux et soulagé. Les oreilles rendues un peu rouges par cet autre baiser inattendu, il se racla la gorge et partit se mettre au lit. Marco s’approcha et, dès qu’il fit mine de s’accroupir, Jean l’interrompit : — Tu ne voudrais pas… venir sur le lit ? Avec moi ? Marco suspendit son geste, et sembla réfléchir. — Je vais éteindre la lumière, ajouta Jean, alors tu pourras reprendre ton apparence. Ça ne me dérange pas. Marco finit par acquiescer en souriant. — D’accord. Mais je risque de prendre toute la place, le prévint-il, donc il faudra te coller à moi. — Ça ne me dérange pas, répéta Jean en riant. Viens-là. Il l’invita à prendre place à côté de lui, ce que Marco fit. Jean tendit le bras et appuya sur l’interrupteur, les plongeant aussitôt dans le noir. Jean n’attendit pas longtemps avant de sentir le corps de Marco s’allonger à côté, et plus généralement tout autour de lui. Il avait le cœur qui battait fort de le savoir ici, avec lui, où il pouvait le toucher et le sentir, plutôt qu’en dessous de lui comme cela avait toujours été le cas jusqu’à présent. Les secondes passèrent en silence. Soudain, Jean murmura : — Dis, Marco… Tu voudras bien être mon Valentin l’année prochaine ? Dans l’obscurité, Marco ouvrit grand la bouche et dévoila toutes ses dents dans un sourire des plus monstrueux.

bonus : une dizaine d'années plus tôt

La porte d’entrée claqua. Jean retira son manteau et défit ses chaussures en silence. Évitant soigneusement le regard de sa mère, qui venait de le récupérer à l’école primaire, il fit un pas vers sa chambre, tentant une sortie discrète… qui lui fut promptement refusée. — Pas si vite, bonhomme. Viens par là avec moi. Sa mère partit s’asseoir sur le canapé. Elle tapota la place à ses côtés pour encourager son fils à l’y rejoindre. Jean obtempéra, mais non sans traîner des pieds. Une fois installé, il garda les yeux baissés sur ses petites mains potelées qu’il triturait. Il ne voulait pas se faire gronder ; il avait clairement eu sa dose pour aujourd’hui. Mais sa mère avait d’autres plans en tête pour lui. — Tu veux bien me raconter ce qu’il s’est passé ? Jean se contenta d’hausser les épaules. Il avait passé l’après-midi à s’expliquer auprès des adultes, il avait vraiment essayé de leur faire entendre sa version des faits, seulement personne n’avait daigné l’écouter. Jean avait fait une grosse bêtise ; il le savait bien, pourtant c’était facile de tout lui mettre sur le dos. Mais tant pis, c’était comme ça, et il ne voulait plus en parler. — Jean, insista doucement sa mère. Je ne suis pas en colère, d’accord ? Moi je te connais très bien et je sais que tu n’es pas un garçon méchant. Ce que les autres ont pu dire tout à l’heure, ça ne m’intéresse pas autant que ce que toi tu as à dire. Alors je voudrais juste qu’on discute un peu, rien que toi et moi, pour bien comprendre ce qu’il s’est passé aujourd’hui. Qu’est-ce que tu en penses ? Après quelques secondes de réflexion, Jean acquiesça lentement. Ça lui semblait être une bonne idée, oui. Et puis, s’il y avait bien une personne dans ce monde susceptible de le croire, c’était évidemment sa maman. — J’aurais pas dû le pousser, reconnut-il aussitôt. Mais j’étais très énervé parce qu’ils arrêtaient pas de me dire des choses méchantes, et des choses qui sont même pas vraies. — Quel genre de choses, mon chéri ? — Ils disaient que… Ils disaient que j’étais gros et que c’était pour ça que j’avais pas d’amis. Sa mère hocha doucement la tête, le temps pour elle de digérer l’information. — Ce sont effectivement des mots très méchants. Ces garçons, ils t’embêtent souvent comme ça ? Tu en as déjà parlé à ta maîtresse ou à un autre adulte à l’école ? — Pas souvent, non, mais de temps en temps. Je m’en fous parce que je sais qu’ils sont bêtes et qu’ils disent n’importe quoi. Aujourd’hui, ils étaient juste encore plus bêtes que d’habitude alors j’ai été bête aussi et je me suis énervé. Jean sentit une main se poser sur sa joue, puis lui ébouriffer les cheveux. Il osa enfin relever le menton et regarder sa mère dans les yeux. Celle-ci lui souriait. — Tu n’aurais pas dû pousser ce garçon, c’est vrai ; mais tu as compris que ce n’était pas bien et je sais que tu ne le referas pas. En revanche, dès demain, j’irai parler à ta maîtresse. Ce n’est pas normal que ces garçons te disent des choses pareilles. S’ils recommencent, je veux que tu me le dises tout de suite, d’accord ? Comme tu l’as fait aujourd’hui. On insistera s’il le faut, mais on fera en sorte que ça s’arrête. Jean hocha la tête. Cette discussion s’était beaucoup mieux passée qu’il ne l’avait craint, alors il était drôlement soulagé. Il fit un câlin à sa maman pour lui montrer combien il l’aimait. — Et à part ces garçons, ça se passe bien à l’école ? — Ça va, fit Jean. Même si j’aime pas les maths. — Pourtant c’est amusant, les maths… Jean redressa la tête pour adresser un regard très perplexe à sa mère, qui éclata de rire. — D’accord, d’accord. Et dans ta classe, hum, tu as des copains ? — Bien sûr ! se défendit Jean. Ces garçons, ils disent ça parce qu’à la récré j’aime bien rester dans mon coin pour dessiner. Mais je m’entends bien avec tout plein de gens ; même des grands ! Ils complimentent souvent mes dessins. Et puis, il y a Marco. C’est mon meilleur ami. — Vraiment ? C’est génial d’avoir un meilleur ami ! Tu pourrais l’inviter à la maison, un jour, pour me le présenter. Jean paru embêté. Il hésita un peu avant de révéler : — C’est-à-dire que… Marco vit déjà ici. C’est juste qu’il reste caché sous mon lit. À ses mots, sa mère fronça les sourcils. Elle était un peu surprise par cette confession soudaine. Même lorsqu’il était plus petit, Jean n’avait jamais eu particulièrement peur du noir, encore moins de ce qui pouvait s’y cacher. L’avait-il développée depuis ? — Jean, répondit-elle prudemment, tu sais qu’il n’y a pas de monstre sous ton lit ? Les monstres, ça n’existe pas, alors il ne faut pas en avoir peur. — Si, la détrompa Jean, puisqu’il y a Marco. Mais t’inquiètes pas, maman ; lui c’est un gentil monstre, il ne me fait pas peur du tout. Est-ce que je peux aller jouer dans ma chambre maintenant ? Face à l’air très sérieux de son fils, sa mère était de plus en plus perdue. Jean ne serait-il pas en train de lui parler d’un ami imaginaire ? Devait-elle s’en inquiéter ? Il n’était certes pas bien grand, mais il venait quand même d’entrer à l’école primaire… Elle nota dans un coin de sa tête qu’elle essayerait de se renseigner sur le sujet avant de l’aborder avec lui. Après tout, la journée avait déjà été longue et c’était une autre conversation qui pouvait attendre. — Bien sûr mon chéri, lui dit-elle en souriant. Je t’appellerai pour dîner. Jean acquiesça avant de s’éclipser dans sa chambre, dont il referma soigneusement la porte. Il s’avança jusqu’à son lit, s’accroupit par terre et, sans hésiter, rampa sous le meuble. Il s’allongea sur le dos ; le parquet de sa chambre était un peu dur, mais il avait l’habitude maintenant. — J’ai parlé de toi à maman, avoua-il. Mais je crois qu’elle n’a pas trop compris, elle faisait une drôle de tête. Dans l’obscurité, quelque chose – enfin, quelqu’un – remua. Une voix basse, masculine, mais un peu enfantine elle aussi, s’éleva : — Le contraire m’aurait étonné. Les adultes ont du mal à croire à ces choses-là. C’est pour ça qu’on s’était dit que ce serait notre secret. Alors pourquoi tu lui as parlé de moi ? Il s’est passé quelque chose ? Jean ne répondit pas tout de suite. Il appréhendait un petit peu la réaction de son ami. Mais quand il ouvrit la bouche, ce fut pour tout lui raconter dans les moindres détails. Il ne cachait jamais rien à Marco ; c’était bien pour cela qu’il était son meilleur ami. Celui-ci l’écouta attentivement. Lorsque Jean eut terminé, Marco eut un claquement de langue réprobateur. — Si j’avais été là, ils ne s’en seraient pas si bien tirés. Jean se montra plus mesuré. — Non, je n’aurais pas dû faire ça. Mais bon, après tout ce qu’il s’est passé aujourd’hui, les choses seront différentes. Maman m’a promis qu’elle arrangerait ça. C’est bien, parce qu’ils commençaient à être très fatigants. — C’est bien, oui… songea son ami. J’espère que ça marchera comme ça. Mais s’ils continuent d’être méchants avec toi, je veux que tu me le dises. — Évidement, lui répondit aussitôt Jean. Tu sais bien que je te dis tout. — C’est très important, insista Marco. Parce que je peux t’aider. — Je sais. Ça me fait toujours beaucoup de bien de pouvoir te parler. Non, songea Marco. Tu n’y es pas. Ce n’était pas exactement ce qu’il avait voulu dire. — Tu es mon seul ami, murmura-t-il d’une voix étrangement douce. Et je ne laisserai personne – personne – te faire du mal. Jean se sentit rassuré par ses mots. Il ne voyait pas vraiment Marco, mais il espérait que celui-ci puisse voir le sourire qu’il lui adressait. Ce qu’il ne savait pas, c’était que Marco lui souriait aussi en retour, et que ce sourire n’avait vraiment rien de rassurant.


En cette fin de journée, bon nombre de villageois·es se retrouvaient à la taverne pour converser allégrement autour d'une chope. Le visage rendu écarlate par l'alcool ou par la chaleur, on s'entêtait à parler plus fort que ses voisin·e·s pour se faire entendre à travers tout ce tumulte. À l'intérieur de cette salle mal éclairée, l'air était si étouffant qu'on peinait même à respirer correctement. Dans un coin sombre de la pièce, Jean s'était installé à une petite table bancale réservée aux solitaires dans son genre. Ces derniers temps, il avait certainement plus d'ennemi·e·s que d'ami·e·s dans ce village, ainsi préférait-il garder profit bas. Les yeux plissés en raison de l'obscurité, le jeune homme examina une dernière fois le croquis qu'il venait de réaliser sur une feuille légèrement jaunie. Il en traça un autre à côté, identique, mais sous un angle différent afin de saisir toutes les subtilités du modèle représenté. Plongé dans son œuvre, il ne remarqua pas de suite la silhouette qui s'approchait de lui. — C'est vous, Jean ? Le susnommé leva un regard surpris pour détailler l'inconnu qui venait de l'aborder. Il ne parvenait pas très bien à distinguer ses traits, mais il semblait s'agir d'un jeune homme de son âge enveloppé dans une cape ridiculement grande. — Ça s'pourrait bien, répondit-il vaguement, un peu méfiant. Pourquoi ? — J'ai entendu les rumeurs vous concernant. Votre histoire m'intéresse. Jean fronça les sourcils face à cette drôle d'excuse. Il n'ignorait pas qu'on parlait de lui dans tout le village depuis quelque temps, le traitant systématiquement de menteur, quand ce n'était pas pire. Il avait tant raconté ses mésaventures qu'elles y resteraient à jamais gravées dans son esprit, mais personne ne l'avait cru. Pourquoi cela changerait-il aujourd'hui ? — Je m'appelle Marco, poursuivit l'autre en le voyant si silencieux. Je suis un conteur itinérant, en quelque sorte. — Dis-moi, le troubadour, lui rétorqua Jean sans douceur, t'es là pour t'moquer de ma tronche dans l'une de tes fables ? Contrairement à ce qu'il eut espéré, l'étranger ne se dégonfla pas et lui offrit même un sourire. — Je suis là parce que je te crois. J'écris un livre sur les créatures qui sévissent dans ce pays, vois-tu, et il se trouve que tu as de nouveaux éléments à m'apporter. Après l'avoir jaugé du regard une dernière fois, Jean lui désigna la chaise voisine d'un geste las. Marco s'y installa de bonne grâce. Il déposa au sol le gros sac en toile qui portait jusqu'alors en bandoulière et retira le capuchon de sa cape, dévoilant ses cheveux bruns. Ses yeux se posèrent sur les dessins que Jean venait de réaliser. — Je peux ? fit-il. Leur auteur acquiesça d'un hochement de la tête. Marco tira soigneusement le feuillet vers lui pour observer avec une grande attention les croquis finement tracés à la mine de charbon. Ils esquissaient tous deux les contours d'une bête affreuse qui se présentait sous la forme d'un gros chien affublé d'une mâchoire d'ours et de larges ailes ressemblant à celles des chauve-souris. La créature se tenait sur ses pattes arrières, crocs et griffes sortis. Les dessins n'étaient pas colorés, mais le jeune homme savait que les pupilles du monstre brillaient d'une couleur écarlate : celle du sang. Il remarqua également l'ombre subtile d'une chaîne enroulée autour de l'une de ses chevilles. — Ils sont vraiment incroyables, déclara-t-il avec une réelle admiration. Je n'avais jamais vu de représentations aussi détaillées. C'est déjà rare de trouver des témoins ayant vu un kludde sans que celui-ci ne les ait tué·e·s dans la minute. Et quand bien même iels parviennent à s'échapper, la peur influence tant leur histoire qu'iels prêtent à la bête des caractéristiques aussi diverses qu'incohérentes. — Ouais, ben c'est probablement pour ça qu'personne veut m'croire, grommela Jean. — Que s'est-il passé ? Le jeune homme soupira en ébouriffant ses cheveux châtains. Pour la énième fois, il raconta la déconvenue à laquelle il s'était trouvé confronté. — C'était y'a trois semaines. J'ai vu des mômes partir vers la forêt en pleine nuit. Tout le monde sait qu’c’est dangereux d'faire des conneries pareilles. J’leur ai crié d'faire demi-tour, mais ces abrutis m'ont pas écouté. J'étais bien emmerdé, moi, parce qu’j'ai cru voir la gamine du chef parmi eux. Finalement, je m'suis décidé à les suivre dans les bois dans l'idée d'les ramener par la peau des fesses. Sauf qu’ça s'est pas vraiment passé comme prévu, grinça-t-il. Comme par hasard, les gosses sont tombé·e·s sur un kludde. C'est qu'elles sont rapides, ces bêtes-là. J'ai rien pu faire. Iels s'sont faits déchiqueter en un instant. Le démon s'est approché et j'pensais qu'mon tour était venu, mais il s'est arrêté net. Il m'a regardé, puis il est parti. Et maintenant, tout le village croit qu’j'ai inventé cette histoire. Y’en a qui disent que j'ai probablement tué les gamins. Franchement, ces imbéciles ont creusé leur propre tombe, conclu-t-il laconiquement. Jean glissa un regard en coin vers Marco qui l'avait écouté sans broncher, se demandant ce qu'il avait pensé d'un tel récit. À son grand soulagement, le jeune homme ne riait pas et arborait au contraire un air très sérieux. — Un kludde qui épargne un humain... C'est étonnant, mais pas impossible. Après tout, on connaît mal ces créatures. Comment pourrait-on savoir de quoi elles sont réellement capables ? Enfin, je peux comprendre la réaction des villageois, bien qu'iels aient manifestement tort. Le châtain resta interdit quelques secondes. Après tout, il avait, jusqu'alors, perdu espoir de faire entendre raison à quiconque. — C'est pas si grave, soupira-t-il finalement. L'air est dev’nu pourri depuis l'autre incident, d'toute manière. — Quel incident ? demanda aussitôt Marco avec intérêt. Jean se passa une main dans les cheveux, visiblement mal à l'aise. — Y'a eu un meurtre, y'a deux mois de c'la. Un type a été retrouvé mort, le corps à moitié calciné et la langue coupée. Ça semblait personnel. Disons qu'il... parlait beaucoup. C'était pas au goût de tout l'monde. Il était pas méchant, mais ça pouvait être un sacré con. On se prenait souvent la tête. Enfin, on n'a jamais attrapé le responsable. Personne se souciait vraiment d'le trouver. Honnêtement, ça pourrait être n'importe qui. — Tu connaissais bien la victime ? — Eren ? Ben c'était mon frère de lait, quoi. On a grandi ensemble. Il était c'qui ressemblait le plus à une famille pour moi. — Oh, laissa échapper Marco. Toutes mes condoléances. Jean haussa les épaules, mais le brun l'entendit camoufler un reniflement. — Tu penses que ç'aurait un lien avec l'apparition du kludde ? enchaîna le châtain. — Peut-être... Je ne voudrais pas paraître insensible, mais ça t'embêterait de me montrer l'endroit où on a retrouvé son corps ? Les deux jeunes gens se levèrent et quittèrent discrètement l'établissement. Jean les conduisit vers l'entrée du village et désigna un fossé où s'accumulait l'eau de la dernière pluie. Marco observa un instant les alentours, mais il ne ressentit rien en particulier. Il demanda donc à son nouveau compagnon s'il avait pu enterrer le corps quelque part. — C’fut pas une mince affaire. Faut dire qu'il était à moitié cramé, mais j'allais quand même pas le laisser là. J’l'ai enterré derrière chez nous. L'ombre de la bicoque cachait en effet une modeste tombe recouverte de pierres. — J'avais empilé ces cailloux pour qu’ça ressemble à quelque chose, indiqua Jean. C'est l'vent qu'a dû les faire tomber. Seulement, Marco ne fut pas de cet avis. Tâchant de rester respectueux des lieux, il s'accroupit au sol pour examiner de plus près la sépulture. — C'est probablement de là que vient le kludde, déclara-t-il enfin. On raconte qu'ils émanent du corps calciné d'un sorcier ou d'une sorcière. Jean fronça les sourcils, un air perplexe au visage. — Euh... Mais ça voudrait dire qu'Eren était… — Ça m'en a tout l'air. — Il me l'a jamais dit. Marco remarqua que le châtain ne semblait pas apeuré ou dégoûté à l'idée que son frère ait pu être capable de magie, mais simplement déçu qu'il ne se soit jamais confié à lui. Le jeune homme se redressa en époussetant ses genoux. — Il l'ignorait peut-être lui-même. La sorcellerie n'est pas un don que l'on cherche à cultiver, par les temps qui courent. Jean accusait encore le coup. — T'as l'air sacrément renseigné sur ces histoires d’créatures et d’sorciers, lui fit-il remarquer. — C'est là le fruit de tous mes voyages passés à glaner des informations. Il commence à se faire tard, prétexta-il pour changer de sujet. Y aurait-il une auberge abordable, dans ce village ? — Y'a que deux chambres à la taverne et elles sont hors de prix. Tu peux v’nir chez moi, s'tu préfères, proposa Jean. J'ai une couche de libre, depuis... Ouais. J'ai pas besoin d'argent. Ça t’coûtera rien de rester dormir. Par contre, faudra s'arranger pour les repas. Marco accepta volontiers l'offre. Le châtain ne lui avoua pas, mais cela le rendait un peu heureux de pouvoir parler normalement avec quelqu'un comme lui après tout ce temps passé à encaisser les regards noirs de ses pairs à longueur de journée. Jean se retourna une énième fois sur sa couche, sans grand succès. Le temps s'écoulait, indifférent à sa peine, mais ses insomnies ne disparaissaient pas pour autant. Trois mois avaient pourtant passé depuis la mort d'Eren. Combien de plus lui en faudrait-il pour s'endormir avant que ne résonne le chant des oiseaux ? Abandonnant une entreprise qui s'avérait déjà vaine, le jeune homme laissa son regard traîner sur les murs froids de la chambre dont l'obscurité n'était que partielle. En effet, de fins filets de lumière retraçaient les contours de la porte en bois séparant les deux uniques pièces de son logis, signe que son invité avait probablement allumé une bougie. Jean ne pouvait s'empêcher de se demander ce que Marco pouvait bien faire chaque nuit lorsqu'il le pensait assoupi. Écrivait-il son fameux livre ? Après tout, le châtain ne l'avait jamais vu prendre une seule note depuis son arrivée. Il avait évidemment déjà songé à lui poser directement la question, mais sitôt qu'il esquissait le moindre mouvement hors de son lit, la lueur s'éteignait mystérieusement. Intrigué, il avait donc essayé de tendre l'oreille plus d'une fois, sans jamais entendre autre chose que le bruit des branches que faisait danser le vent au-dehors. Quand bien même il ne s'agissait pas de ses affaires, Jean ne pouvait dénier une certaine forme de curiosité. Enfin ; il espérait simplement que Marco ne lui cachait pas de passe-temps trop bizarre, du genre de celui qui impliquerait de découper des cadavres au beau milieu de la nuit. Au petit matin, le brun lui demanda s'il pouvait le guider à l'endroit où le kludde avait mortellement agressé les enfants du village. Jean ne sauta pas de joie à l'idée de se rendre sur les lieux du massacre auquel il avait miraculeusement échappé, mais il accepta tout de même. Si cela pouvait les aider à en découvrir plus sur ce monstre, il était prêt à mettre ses peurs de côté. Lorsqu'ils sortirent du logis, les deux jeunes gens remarquèrent immédiatement qu'une certaine agitation semblait s'être emparée du village. On voyait l'inquiétude transparaître sur les visages des villageoises ; certaines se tenaient seules sur le seuil de leur habitat, d'autres se regroupaient déjà entre elles pour parler à voix basse. Les ragots allaient toujours bon train dans ce petit coin perdu, mais Jean sentait qu'un mauvais présage flottait dans l'air. Il croisa le regard de Marco qui se posait la même question que lui : Où étaient donc passés tous les hommes ? Le châtain s'éloigna quelques secondes pour se renseigner auprès d'un groupe de garçons qui jouaient par terre avec de petits cailloux. Il revint informer son ami, la mine grave. — Un autre gamin vient d’être retrouvé mort. Les villageois ont monté une expédition punitive en réponse. Ils veulent vérifier si y’a vraiment un kludde dans la forêt. Et s’ils le trouvent, ils veulent l’tuer. — Quoi !? s'étrangla Marco. Mais quels imbéciles ! Comme si leurs pauvres fourches étaient de taille contre ce démon ! Et quand bien même... Bon sang ! Dans le meilleur des cas, ils seront tous massacrés jusqu'au dernier… — Qu'est-ce que t'entends par là ? — Si un kludde est tué, on raconte que sept autres monstres sortiront de son corps, lui confia-t-il dans un murmure. Ce n'est qu'une légende ; personne n'a réussi à la prouver jusqu'alors, mais si cela venait à s'avérer vrai... Le visage de Jean pâlit. Il avait suffit d'un seul kludde pour emporter la vie de cinq enfants en un instant. Si de telles créatures venaient à se multiplier dans les environs, il ne donnait pas cher de l'existence de leur pauvre village. — Quand sont-ils partis ? le pressa Marco. — Y'a moins d'une heure. — Dans ce cas, dépêchons-nous. Le brun l'entraîna en direction de la forêt au pas de course. Il suivit les indications de Jean qui les rapprocha de l'endroit où avait été vue la bête pour la dernière fois, celui-là même où les villageois se rendaient probablement. Le châtain demanda plusieurs fois à son ami ce qu'il comptait faire une fois arrivé là-bas, mais celui-ci resta étrangement silencieux. Jean imagina assez naturellement qu'ils se retrouveraient face à un bain de sang. Il avait été témoin de la sauvagerie du kludde, cette bête puissante et agile, qui ne se laissait pas même regarder tant elle était vive, qui se contentait de tuer tous ceux qu'elle croisait. Non, de simples mortels n'avaient aucune chance contre elle, il ne pouvait en être autrement. À leur arrivée sur les lieux de la confrontation, ils furent accueillis par les cris des villageois. Cependant, ces derniers semblaient étrangement victorieux. En s'approchant discrètement derrière leur dos, Jean pu apercevoir l'imposante créature au sol, le corps transpercé de multiples fourches. Il en resta bouche bée. Le kludde était mort et les survivants se réjouissaient évidemment de leur exploit, quand bien même on pouvait voir de nombreux morts jonchant le sol. À ses côtés, Marco lâcha un juron en découvrant la scène. Le châtain n'eut pas le temps d'en observer davantage ; il l'entendit marmonner quelque chose et, presqu'aussitôt, une épaisse brume se propagea tout autour d'eux. Il y eut un bref instant de confusion avant qu'on entende à nouveau le grondement du kludde que les villageois pensaient avoir achevé. Des cris se firent entendre et, ne voyant rien à travers l'épais brouillard, la plupart des hommes tentèrent de s'enfuir dans la cohue générale. Quelques secondes plus tard, Jean aperçu une vive lueur de couleur écarlate à l'endroit même où devait se trouver la dépouille de la bête. Lorsqu'il cligna des yeux, celle-ci avait déjà disparu. La brume se dissipa peu après, dévoilant à ses yeux un spectacle glaçant. Les villageois ayant survécu s'étaient déjà tous enfuis, mais plusieurs cadavres dans un piteux état se vidaient encore de leur sang devant lui. C'était certainement là le prix à payer pour leur idiotie. Son regard se porta au-delà des corps, en direction de la lueur étrange qu'il avait vu. Marco se tenait là, devant les restes du kludde. Jean s'en approcha prudemment et pu constater lui-même que le corps sombre de la bête se désintégrait lentement. À la fin, il n'en resta plus qu'un petit tas de cendres. — Trois d'entre eux ont pu s'échapper. Je n'ai pas été assez rapide, regretta Marco. — Il est mort ? demanda son ami, les yeux rivés sur le monceau de grains sombres. — Pour de bon, cette fois. Le kludde est une créature de la magie, il ne peut donc être détruit que par elle. Le sort nécessite l'usage des cendres du sorcier qui l'a enfanté. J'espère qu'Eren me pardonnera d'avoir touché à sa tombe. Le châtain remarqua qu'un cercle avait été tracé autour des restes du démon. Il eut un pincement au cœur en réalisant la provenance des cendres dont il était constitué, mais si c'était là un mal nécessaire... Jean se tourna finalement vers Marco, l'air grave. — Mais qui t'es, exactement ? Le brun hésita un instant. Il s'assura qu'aucun autre être vivant ne pouvait les entendre avant de parler. — Je suis un druide envoyé par la confédération afin de m'occuper des incidents irréguliers de la région, révéla-t-il. Pardon de t'avoir caché la vérité. Nous ne sommes pas toujours les bienvenus parmi le commun des humains. Marco se tint sur ses gardes, guettant la réaction de Jean. Il avait le sentiment que le jeune homme ne tenait pas en horreur les gens comme lui, mais il pouvait très bien se tromper. Après tout, ils vivaient dans une époque marquée par les superstitions et la haine, alors il valait mieux rester prudent. À son grand soulagement, Jean ne sembla en effet pas se formaliser de ce détail, balayant même ses excuses d'un signe de tête. — Donc... T'es venu ici pour nous débarrasser de cette chose ? — La confédération estime que les affaires du monde magique ne devraient regarder que ses pratiquants, acquiesça Marco. Les kluddes naissant des corps de nos congénères, il est de notre devoir de les supprimer. Mais jusqu'à présent, je n'avais jamais croisé de mortel assez fou pour réussir à en tuer un. Voilà qui me complique grandement la tâche... Il jeta un regard en arrière, et Jean l'imita. Une odeur de sang flottait dans l'air, leur rappelant l'existence des cadavres aux yeux vitreux qui les entouraient. — Et maintenant ? souffla le châtain. — Il faut tuer les autres avant que ce genre de massacre ne devienne votre quotidien. De ses grands yeux curieux, Jean regardait Marco qui préparait toutes sortes de mélanges à base de plantes étrangères qu'il avait ramené dans son sac de toile. Voilà plusieurs jours qu'ils réfléchissaient à la façon dont ils allaient réussir à vaincre non pas un, mais trois kluddes différents sans se faire étriper d'un coup de dent. Le druide affirmait qu'il valait mieux les tuer simultanément car la mort de l'un d'entre eux alerterait forcément le reste de la fratrie. Le problème résidait donc dans la nécessité de rassembler les trois bêtes en un seul et même lieu. On écarta rapidement l'enquête de terrain qui leur promettait un destin funeste car les kluddes avaient l'incroyable capacité de se métamorphoser en un tas d'êtres vivants, animaux comme végétaux. Et pour couronner le tout, les deux jeunes hommes devaient agir vite s'ils voulaient éviter d'autres morts inutiles. — Il nous faut un appât, décréta finalement Marco. Humain, j’entends. Mes sorts permettront de répandre son odeur dans toute la forêt, ce qui devrait attirer les trois bêtes. L'un des survivants de la dernière attaque serait l'idéal. Les kluddes ont une très bonne mémoire ; ils ne laisseront pas s'échapper l'un des responsables de la mort de leur parent. — Pourquoi pas l'chef du village ? proposa rapidement Jean. Il s'est cassé la jambe en trébuchant sur une racine alors qu'il s’enfuyait. C'est une cible facile, il d’vrait pas nous poser trop d'problèmes. Ils décidèrent sans grand état d'âme que l'homme blessé serait la pièce centrale de leur piège. Après tout, même s'il venait malencontreusement à décéder au cours du processus, il ne l'aurait pas volé : en tant qu'organisateur de la chasse au monstre, c'était à cause de lui que le village se retrouvait désormais menacé par trois d'entre eux. — Nous terminerons les préparatifs demain, conclut Marco. D'ailleurs, tu n'as pas sommeil ? — Oh, soupira Jean, plus depuis des mois. — Je peux probablement t'aider à dormir, si tu le souhaites. Le druide regretta aussitôt d'avoir parlé si spontanément. C'était une chose d'être témoin de magie, mais c'en était une autre d'y toucher directement. Il ne voulait pas mettre son hôte mal à l'aise ou, pire, l'effrayer. Heureusement pour lui, il n'en fut rien. Au contraire, Jean sembla très intrigué à l'idée qu'on puisse soigner cette insomnie qui durait depuis trop longtemps. Il regarda très attentivement Marco tandis qu'il confectionnait un autre mélange d'herbes. Il plaça le tout au centre d'un carré de tissu qu'il referma à l'aide d'un lien, confectionnant ainsi une amulette ronde. Le druide souffla quelques mots dans un autre langage et la boule s'illumina légèrement sous les yeux ébahis de Jean. — Mets-là sous ton oreiller, lui indiqua le brun. Repose-toi, je te réveillerai si besoin. Le jeune homme suivit rapidement ses conseils, impatient de voir les effets que pouvait si facilement provoquer la magie. Marco le regarda s'éloigner, un sourire aux lèvres. Non seulement Jean ne semblait pas le moins du monde effrayé, mais il avait même l'air enthousiaste à l'idée de découvrir les vertus de son art. Savoir qu'il lui faisait autant confiance lui mettait un peu de baume au cœur, lui qui avait été si souvent rejeté par les autres en raison de sa nature. Le lendemain, après avoir avalé un bon déjeuner, Marco s'enfonça dans la forêt afin d'installer le piège qui devrait leur permettre de tuer tous les kluddes. Puisque les préparatifs consistaient principalement à formuler des sorts et placer toutes sortes de charmes, il préféra s'en occuper seul. Jean ne le vit rentrer qu'à la nuit tombée, alors qu'il l'attendait derrière le logis du chef du village, dont la capture restait la pièce maîtresse de leur plan. Comme prévu, le châtain pénétra par la fenêtre menant à la chambre où l'homme dormait seul, tâchant de faire le moins de bruit possible. Le quarantenaire ronflait lourdement, mais pour plus de précaution, il appliqua sur son visage un linge imbibé d'un liquide fortement soporifique que Marco avait spécialement préparé pour l'occasion. Une fois qu'on fut certain que le bonhomme ne se réveillerait pas avant plusieurs heures, Jean se débrouilla pour le tirer jusqu'à la fenêtre où Marco le réceptionna. Alors que son complice sortait à son tour, le druide énonça une formule visant à camoufler leur présence. Ils repartirent immédiatement vers la forêt tandis que le corps endormi de leur otage lévitait juste derrière eux, grâce à un sort que le châtain trouva très pratique. Après près d'une heure de marche, ils arrivèrent enfin dans un espace dégagé où deux cercles avaient été tracés au sol. Les deux jeunes hommes placèrent leur appât au centre. — Le cercle intérieur est censé protéger notre bonhomme, expliqua le druide. Quant au cercle extérieur, il devrait nous débarrasser des kluddes une bonne fois pour toutes. Il s'éloigna pour contempler une dernière fois son œuvre et vérifier que tout était bien en place. — Bon, espérons que cela marche... Sinon, les kluddes risquent de se méfier et pourraient même quitter la région. Je n'aimerais pas être celui qui devra les traquer... Grimpons dans cet arbre pour rester discrets, fit-il en désignant un imposant chêne. Lorsqu'ils se furent hissés sur la seconde branche, les deux compères se lancèrent un dernier regard et Marco leva le sort protecteur qu'il avait précédemment appliqué sur le chef du village. Dès lors, ils ne purent que patienter pendant de longues minutes, les sens plus alertes que jamais. Fidèle à leur réputation, le premier kludde ne tarda pas à se manifester. Jean ne le vit pas, mais il pu entendre son cri. — Il appelle sa fratrie, en déduisit Marco. Il a probablement reconnu l'odeur de notre homme. Ces créatures sont vraiment fascinantes, je me demande quelle est l'étendue de leurs capacités intellectuelles... De son côté, Jean n'était pas vraiment très à l'aise. Ses doigts se crispèrent contre le bois du chêne quand les trois kluddes entrèrent finalement dans son champ de vision. Les bêtes étaient, certes, moins imposantes que leur parent originel, mais elles avaient l'avantage du nombre. Elles se contentèrent d'abord de tourner autour de leur proie immobile et, perchés en hauteur, les deux spectateurs retinrent leur souffle, priant silencieusement pour que les créatures ne remarquent pas la supercherie. Heureusement, les kluddes finirent par s'approcher et pénétrèrent dans le piège. Au moment même où ils s'élancèrent vers leur cible, se heurtant automatiquement à la barrière protectrice qui l'entourait, Marco enflamma les cendres composant le cercle extérieur. Prisonnières, les créatures s'agitèrent immédiatement en tous sens, cherchant à sortir de l'endroit qui pourrait devenir leur tombeau. Elles lançaient des coups de griffes dans le vide, poussaient de longs hurlements et tentèrent même de déployer leurs ailes pour s'envoler, d'abord sans succès. De puissantes flammes écarlates leur léchaient les poils, impatientes de les dévorer. Le premier kludde se consuma en quelques minutes, ce qui fit redoubler l'acharnement des autres. Marco se mit alors à marmonner des formules incompréhensibles visant à renforcer les sorts en action. Les bêtes se montraient plus coriaces que prévu, ainsi décida-t-il de poser pied à terre. Jean lui attrapa fermement le bras en le voyant faire une telle chose, un air perplexe au visage. — Je dois me rapprocher pour pouvoir les retenir, se justifia le druide. Ne bouge pas d'ici. Le châtain le regarda finalement descendre, la boule au ventre. Son ami n'était peut-être pas totalement désarmé face aux démons, mais l'entreprise lui sembla néanmoins terriblement risquée. Comme prévu, Marco se tient à la lisière du cercle extérieur, les yeux rivés sur les kluddes qu'ils tentaient de brûler. Lorsque la seconde bête s'effondra, Jean ressenti un certain soulagement, sentiment qui s'estompa bien vite à mesure qu'il réalisa que les flammes commençaient à faiblir. Il jeta aussitôt un coup d'œil à Marco qui n'en menait visiblement pas large face au dernier monstre. Plus enragé que jamais, le kludde essayait de forcer la barrière enflammée, menaçant ainsi de briser le sort à tout moment. — Merde ! P'tain ! grogna Jean. Le jeune homme n'hésita qu'un court instant. Ses souliers heurtèrent le sol à la seconde même où le kludde parvint à s'extirper du sort mortel. La bête s'élança de suite vers le druide qu'elle tenait pour responsable de la mort de ses semblables. Elle réussit à lui infliger un violent coup de griffe qui le fit basculer en arrière, le visage déformé par une grimace de douleur, avant que Jean ne s'interpose entre eux dans un geste désespéré. Contre toutes attentes, le kludde s'arrêta net dans son élan, dévisageant le nouveau venu avec un étrange intérêt. Fort étonné d'être toujours vivant, le châtain constata que la bête semblait en proie à un véritable conflit intérieur. Elle secoua sa grosse tête hirsute et fit même un pas en arrière. Le jeune homme ne comprenait pas comment une telle chose pouvait être possible, mais on aurait vraiment dit que le kludde s'efforçait de ne pas le blesser, lui. Jean se demanda ce qu'il avait fait pour mériter ce traitement de faveur. Il se souvint ensuite qu'il se trouvait face à une créature engendrée par la magie et, plus précisément, par le corps de son frère. Quelles étaient les probabilités qu'Eren se trouve encore là, quelque part, derrière cette enveloppe démoniaque ? Une telle idée paraissait invraisemblable. Pourtant, Jean ne parvenait pas à dénicher une autre explication au phénomène qui se produisait devant lui. Les yeux du kludde accrochèrent les siens et le châtain s'accrocha à la faible lueur d'espoir qu'il entrevoyait. — Fais pas ça, murmura-t-il. S'te plaît… La bête ferma ses paupières et fit un geste en avant. Le jeune homme retient son souffle, mais elle ne fit qu'effleurer sa joue de son museau humide avant de s'éloigner pour de bon. Elle revint finalement sur ses pas, pénétrant à nouveau dans le cercle enflammé où elle se laissa consumer. Jean resta silencieux, interdit devant un spectacle si étrange dont il resterait probablement l'un des seuls témoins. Le craquement d'une feuille morte le sortit de sa torpeur en lui rappelant la présence de Marco. Jean se retourna brusquement pour s'agenouiller à ses côtés, inquiet à l'idée qu'il put être sévèrement blessé. À première vue, les griffes du kludde ne s'étaient pas enfoncés trop profondément dans la chair de son flanc, lui fracturant simplement quelques côtes. — Je survivrais, assura le druide en grimaçant. C'est moins moche que c'en a l'air. Qu'en est-il de notre bonhomme ? Il désigna le chef du village qui dormait toujours paisiblement au milieu de trois tas de cendres. Jean ne lui jeta qu'un bref coup d'œil désintéressé. — Pas une seule égratignure. — Quel veinard ! s'exclama Marco en riant, ce qui lui provoqua une nouvelle vague de douleur. — Gigote pas comme ça. Dis-moi plutôt c'que j'peux faire. Ça m'étonnerait qu'tu puisses marcher jusqu'au village, dans ton état. — Ça m'étonnerait aussi, lui confirma le druide. Si tu grimpes à nouveau dans ce chêne, Il devrait y avoir un sac suspendu à l'une des branches. Jean s'exécuta et lui rapporta la fameuse besace. Marco en sortit tout un tas de flacons au contenu fortement odorant dont il se servit pour traiter grossièrement sa plaie. Il termina en appliquant un gros pansement bourré de plantes écrasées qu'il serra fermement autour de sa taille avec l'aide de son ami. Voilà qui devrait faire l'affaire jusqu'à leur retour. Le druide dut s'appuyer sur Jean pour progresser dans la forêt, mais ils parvinrent tout de même à atteindre le village après une longue marche, le corps de leur appât flottant tranquillement derrière eux. Avec toute la délicatesse dont il était capable, Jean retira lentement le pansement de Marco, dévoilant sa plaie qui commençait tout juste à cicatriser. — Ça risque de prendre un moment, constata le druide. — Ouais. Tu pourras pas r’partir avant deux bonnes semaines. Trois s'tu persistes à gesticuler dans tous les sens dès qu’j'ai l'dos tourné. Le malade en convalescence eut un petit rire coupable. Marco n'en avait pas l'air, mais il était incapable de rester statique durant de longues périodes. Il suffisait que Jean s'absente quelques minutes pour qu'il le retrouve à la lisière de la forêt, en train de cueillir de nouvelles espèces de plantes, ou dans le ruisseau, occupé à collecter de petits cailloux. Deux jours plus tôt, le druide avait même cherché à s'approcher d'un ours. Et il n'était alité que depuis une semaine ! Jean commençait sérieusement à se demander s'il n'allait pas l'attacher à son lit pour l'empêcher de courir partout... Tandis que cette idée plutôt tentante lui traversait l'esprit, le châtain prit conscience d'une chose : qu'il le veuille ou non, Marco finirait bien par repartir un jour. — Tu vas continuer à traquer ce genre de... phénomènes magiques ? s'enquit-il soudain. — Pas dans l'immédiat. La grande prêtresse m'est apparue en rêve pour me faire savoir qu'un autre prendra le relais. Il ne me reste plus qu'à rentrer chez moi et retrouver mon quotidien. Le châtain resta songeur, confectionnant machinalement un nouveau pansement de plantes. — Où vivent les druides, exactement ? — Dans des villages, comme tout le monde. Certains se mélangent aux humains, d'autres préfèrent vivre en communauté. Ce que j'appelle mon chez moi n'est pas si différent d'ici, à ceci près que les gens y sont probablement plus agréables. En parlant de ça... Marco passa une main nerveuse dans ses cheveux. — Ça te dirait de venir avec moi ? Jean fut si étonné par cette proposition qu'il se trouva d'abord dans l'incapacité d'y répondre, ce qui ne manqua pas d'alarmer inutilement le brun. — Mon village est majoritairement composé de druides et de sorciers, mais il y a aussi quelques humains, lui assura-t-il. Bien sûr, je comprendrais que cela pose problème, alors- — Ça me va, le coupa brusquement Jean. Le châtain se demanda ensuite s'il n'avait pas parlé un peu trop vite et de manière un peu trop enthousiaste. — J'avais pas prévu d'rester ici, d’toute manière, chercha-t-il bizarrement à se justifier. C'est plus pareil depuis qu'Eren est plus là. Il se retient d'ajouter qu'il n'avait pas vraiment envie de voir leur chemin se séparer car il considérait désormais Marco comme un véritable ami. On ne rencontrait pas souvent des gens de sa tempe et Jean ne voulait pas du tout le voir partir avec le sentiment qu'il ne serait simplement que de passage dans sa vie. Il souhaitait en découvrir davantage sur lui, sur ses passions et sur son art qu'il admirait tant. — Alors c'est décidé ! Je suppose que la date de notre départ dépendra de ma capacité à rester sagement dans ce lit, plaisanta Marco avec un sourire gêné. Jean lui rendit son sourire, le visage bien plus détendu. Il posa enfin le pansement propre sur la blessure du druide, lui rappelant une énième fois qu'il devait éviter d'y toucher, même s'il savait que son malade n'en faisait qu'à sa tête. Mais après cette conversion, Jean avait vraiment hâte que Marco guérisse.


Lorsque Marco aperçut enfin l'imposant portail noir du domaine, il ne retint pas un soupir de soulagement. C'était la première fois qu'il voyageait à cheval, et si l'expérience lui avait semblé attrayante, il avait bien vite déchanté. Le trajet avait été fort long, les routes sinueuses et le bas de son corps était par conséquent terriblement douloureux. Malgré ses courbatures, le garçon avait regardé avec des yeux curieux les paysages inconnus qu'il découvrait. Il ne s'était jamais aventuré aussi loin de la maison qui constituait jusqu'à peu son chez-lui et, même si les circonstances de ce départ n'étaient pas des plus réjouissantes, il ne voulait pas perdre une miette du voyage. Son père, qui était assis derrière lui et tenait les rênes, avait eu des larmes au coin des yeux et un sourire au bord des lèvres à chaque fois que Marco prenait la parole. Il avait perdu un être cher aujourd'hui, mais il avait décidé qu'il ne voulait plus être absent de la vie de son fils. Bien qu'ayant pénétré dans le domaine, leur cheval dut encore parcourir plusieurs centaines de mètres avant d'apercevoir le manoir qui s'y cachait. La bâtisse était encore plus grande que ce qu'avait pu imaginer le garçon. Ouvrant des yeux chocolat émerveillés, il admira la taille de ce petit château, les escaliers en pierre blanche qui menaient à la porte principale et la dizaine de fenêtres qui couvraient la façade. Au lieu de s'arrêter en face du manoir, son père les conduisit jusqu'à l'écurie qui se trouvait en retrait. Ils y laissèrent leur monture à un palefrenier avant de remonter en direction du quartier des domestiques, situé dans une dépendance du bâtiment principal. Son père lui montra sa nouvelle chambre dans laquelle il déposa les quelques affaires en sa possession. La pièce n'était pas très grande, mais il y avait un lit avec des draps propres, un coffre pour ranger ses vêtements et même une petite lucarne qui donnait sur l'extérieur. Marco se retrouva bientôt dans la cuisine où s'affairaient déjà le personnel. On le présenta à tout le monde et il eut rapidement droit à des sourires bienveillants. Le garçon songea tout d'abord que son paternel, le majordome du manoir, devait être fortement apprécié, ce qui expliquait cet accueil chaleureux. Avant la fin de la journée, il comprit que les domestiques de la maisonnée étaient tout simplement les gens les plus aimables qu'il avait jamais rencontré. Molly, l'une des cuisinières, semblait l'avoir immédiatement pris sous son aile. Elle voulut connaître ses mets favoris et lui donna même des cookies tout chauds en guise de cadeau de bienvenue. — Ils sont pour le jeune maître, lui avoua-t-elle avec un clin d'œil, mais il n'y touche presque jamais. Prends-en donc quelques uns, il ne le remarquera pas. — Le jeune maître ? Sur le chemin, le père de Marco lui avait expliqué qu'il travaillait pour les Kirschtein, une famille issue de la petite noblesse. Le maître du manoir était souvent absent, ce qui faisait du domaine un endroit bien calme. Cependant, il n'avait évoqué aucun jeune maître devant lui. — Monsieur Kirschtein a un fils, Jean. Il doit avoir à peu près ton âge, l'informa-t-elle. Mais je serais toi, j'éviterais de lui parler. C'est un garçon très hautain et capricieux, il ne donne malheureusement pas l’impression de vouloir se faire des amis. Marco aurait bien voulu lui demander ce qui l'avait amenée à de telles conclusions, mais il se retient. La cuisinière affichait un air troublé et son nez s'était froncé dans une moue plutôt triste. En discutant avec les autres membres du manoir, il comprit rapidement que Jean n'était pas du tout apprécié par les domestiques. Le jeune maître s'était vraisemblablement montré odieux avec la plupart d'entre eux, et ce malgré leurs efforts pour le comprendre. Il les regardait constamment de haut, refusait de leur adresser la parole et ne mangeait que par nécessité, non sans un regard méprisant à l'égard de son assiette. À en croire le vieux jardinier du domaine, le garçon lui aurait même lancé une malédiction avec l'aide d'un démon… En écoutant d'une oreille toutes ces accusations, Marco se demanda si les rumeurs n'étaient pas légèrement exagérées. Un soir, il demanda à son père pourquoi ce jeune maître avait si mauvaise réputation au sein de sa propre maison. — Jean n'a pas une vie très facile, souffla-t-il. Sa mère est partie depuis longtemps et son père n'est jamais à ses côtés. C'est un garçon très seul. Et pour une raison ou une autre, il cherche à le rester. Certains ont tenté de l'approcher, mais il nous a toutes et tous repoussé·e·s. — Comme Molly ? Pour toute réponse, le majordome acquiesça avec un sourire triste. Après avoir souhaité bonne nuit à son fils, il referma la porte de sa petite chambre, le laissant seul avec ses pensées. Ce soir-là, Marco remit de l'ordre dans les récits et les probables fables qu'on lui avait rapportés. Au lieu de se laisser influencer de la sorte, il attendrait de se retrouver face à Jean pour savoir si le jeune maître méritait son amitié, sa compassion ou sa rancune. Ce fut le cœur et l'esprit léger qu'il passa ses premiers jours au manoir des Kirschtein. Marco avait tout le loisir de s'ennuyer, mais il préférait de loin gambader un peu partout, demandant aux domestiques s'il pouvait se rendre utile de quelque manière que ce soit. On le retrouvait souvent dans la cuisine, aidant Molly à préparer le repas, ou dehors, explorant le vaste domaine qui entourait la demeure. Deux semaines après son arrivée, il n'avait encore jamais croisé le jeune maître. Celui-ci ne sortait que rarement de sa chambre où on lui apportait même ses repas lorsqu'il l'exigeait. Parfois, Marco montait discrètement les marches qui menaient à l'étage pour observer cette porte qui restait close. Pourtant, un jour, il aperçut enfin une tête aux cheveux châtains qui dépassait de l'encadrement. Le garçon, qui s'apprêtait à rejoindre la bibliothèque, se figea lui aussi, les conduisant tous deux à se dévisager durant un long moment. — T'es qui, toi ? lança finalement Jean. Au lieu d'une quelconque animosité à son égard, Marco eut l'impression que cette question qui lui avait été posée traduisait un véritable intérêt pour sa personne. Plein d'espoir, il s'apprêtait à lui répondre lorsqu'un bruit les fit sursauter de concert. Molly venait d'arriver en haut des escaliers, un plateau de pâtisseries encore chaudes dans les mains. Soudainement, l'expression du jeune maître se fit plus renfermée, son regard devint plus sombre. Avant même que Marco n'ait pu réagir, Jean avait disparu derrière la porte de sa chambre qui fut claquée brusquement. Interdit, le petit garçon brun se tourna vers la cuisinière qui lui adressa un sourire désolé. — C'est de ma faute, s'excusa-t-elle, je crois qu'il ne m'aime plus beaucoup. Afin de couper court à l'atmosphère étouffante qui s'était installée entre eux, Marco vint agripper son bras avec affection. Se redressant sur la pointe des pieds, il lui colla un baiser sur la joue tout en chapardant avec malice une des chouquettes du plateau. Puis il redescendit l'escalier d'un air joyeux en croquant avec gourmandise dans la pâte à choux sucrée. Cette première rencontre avec Jean fut légèrement étrange, mais il était désormais convaincu que ce garçon n'était pas animé par des intentions malveillantes ou possédé par un démon. Ses yeux ambrés qui l'avaient détaillé de la tête aux pieds laissaient plutôt supposer une curiosité enfantine qui ne demandait qu'à être assouvie – une curiosité d'ailleurs partagée. Pour son plus grand plaisir, Marco put confirmer son hypothèse quelques jours plus tard. Le soleil brillait haut dans le ciel en ce début d'après-midi et l'air était doux. Puisqu'il n'avait rien de mieux à faire dans l'immédiat, le garçon se rendit à l'extrémité nord du domaine où se trouvaient une roseraie et une fontaine. Malgré sa grande beauté et sa tranquillité, l'endroit demeurait étonnamment désert en tout temps. Tandis qu’il rejoignait ce petit coin oublié, Marco se demanda si une quelconque malédiction planait dans l'air, comme la promesse silencieuse de grands malheurs. À l'image de la roseraie, il y avait certaines choses dans ce manoir dont on préférait ne pas parler. Alors qu'il reposait son corps contre les brins d'herbe qui lui chatouillaient la peau, Marco entendit quelqu'un s'approcher à petits pas. Connaissant déjà l'identité de cet intrus, il ne prit pas la peine de tourner la tête et continua de fixer les nuages cotonneux. Bientôt, une touffe de cheveux châtains apparut à contre jour dans son champ de vision. Le garçon l'observait avec ces mêmes yeux brillants qui l'avaient déjà détaillé, ne cherchant visiblement pas à dissimuler sa curiosité. Marco lui adressa un sourire sincèrement ravi qui sembla troubler son destinataire. Après un instant d'hésitation, Jean vint finalement s'allonger sur la pelouse, à côté d'un petit brun très heureux de la tournure que prenaient les événements. — Je m'appelle Marco, lança-t-il. — Moi, Jean. — Je sais. Ils passèrent des heures dans cette position, silencieux souvent, discutant parfois de tout et de rien. La plupart du temps, ils se contentèrent de regarder le ciel et de jeter des coup d'œil intrigués à l'autre. Ce moment passé ensemble fut le tout premier d'une liste si longue qu'on n'en vit jamais le bout. Quand il faisait beau dehors, Jean emmenait son nouvel ami dans la roseraie qui constituait son petit jardin secret. Sinon, Marco n'avait qu'à toquer quelques coups à sa porte pour que des pas précipités se fassent entendre de l'autre côté et qu'elle s'ouvre à la volée. Loin de l'enfant méprisant que craignaient les domestiques, le jeune maître avait révélé au brun sa personnalité enjouée. Il se passionnait pour un millier de sujets dont il pouvait parler pendant des heures durant avec un enthousiasme communicatif. Lorsqu'il emmena Marco découvrir la bibliothèque du manoir, le garçon n'en crut pas ses yeux. Il ne possédait que très peu de livres, ces ouvrages étant généralement réservés aux classes supérieures. En voir autant réunis en un seul endroit lui provoqua des vertiges. Jean voulait tant lui montrer ses histoires favorites qu'il eut peine à lui avouer qu'il ne savait pas lire. Mais au lieu de se moquer de lui, son ami lui affirma avec un air plus sérieux que jamais qu'il lui apprendrait lui-même. — D'ailleurs, lui avait-il fait remarquer un jour, je ne t'ai jamais demandé pourquoi tu es venu vivre ici. — Oh. Ma mère est morte, répondit Marco avec un léger sourire triste. De son côté, le visage de Jean se décomposa immédiatement. Il craignait probablement d'avoir involontairement touché un sujet sensible. Marco le rassura aussitôt. — Elle était très malade, expliqua-t-il. Ce sont des choses qui arrivent. Le brun faisait preuve d'une maturité qui surprit grandement son ami. Il n'y fit que peu attention, mais le jeune maître ne sembla pas se satisfaire de ses propos qui se voulaient rationnels. Prenant cependant conscience du lourd silence qui les menaçait de sa présence étouffante, Marco orienta la conversation vers un autre sujet. Jean parut toujours un peu perdu dans des pensées, mais ce fut avec entrain qu'il se lança dans la récitation de l'alphabet. Les deux garçons passaient presque toutes leurs journées ensemble, ce n'était plus un secret pour personne. Et même si cette amitié en surprenait certains, aucune réflexion ne leur fit faite. Marco sentait parfois des regards se poser sur lui, mais pas un seul domestique n'était venu lui demander quoi que ce soit. Cela étonnait un peu le garçon qui s'attendait à se faire gronder pour avoir fait ami-ami avec l'ennemi du manoir. Encore une fois, il pressentait que quelque chose lui échappait concernant cette famille et ses serviteurs. Un après-midi où Jean refusa encore les chouquettes que lui proposait Molly, Marco ne put s'empêcher de lui poser lui-même la question qui lui brûlait les lèvres. — Jean, pourquoi tu es méchant avec les domestiques ? Il vit le principal intéressé se renfrogner soudainement, sa mâchoire se contracta et son regard se fit fuyant. — C'est comme ça, c'est tout, finit-il par marmonner avec hargne. — Je ne pense pas qu'ils aient mérité ton mépris, tenta Marco d'une voix à la fois calme et ferme. — Mais que sais-tu exactement ? explosa son ami. Rien ! Absolument rien ! Alors ne viens surtout pas me dire ce que je dois faire ou ne pas faire ! C'était la première fois que Jean élevait ainsi la voix en sa présence. Le comportement qu'il réservait habituellement aux serviteurs du manoir avait refait surface. Ses paroles étaient teintées de colère, pourtant Marco ressentait aussi beaucoup de peine et une étrange peur. Cette hargne ne constituait qu'une façade dissimulant les vrais sentiments du jeune maître qui se ne montrait jamais honnête face aux autres et face à lui-même. En regardant d'un peu plus près son cœur, Marco arriverait certainement à déchiffrer les secrets qu'il lui cachait. — Tu as probablement raison. Mais je ne peux pas comprendre si tu ne m'expliques pas, murmura-t-il avec regret. Tu n'as pas l'air de vouloir en parler avec moi aujourd'hui, alors je m'en vais. Jean se mordit la lèvre inférieure, réalisant qu'il n'aurait pas dû s'emporter ainsi contre son seul ami. Sitôt que la porte se fut refermée derrière lui, il maudit son orgueil qui l'avait empêché de revenir sur ses mots. De son côté, Marco sortit prendre l'air au dehors, afin de s'aérer l'esprit. Il ressentait bien évidemment une certaine déception à l'égard de Jean qui ne lui faisait pas assez confiance pour lui avouer ce qu'il avait sur le cœur. Mais il s'en voulait aussi d'avoir peut-être précipité les choses en lui posant soudainement cette question. Avec un peu de chance, la colère de son ami ne serait que passagère et tout redeviendrait comme avant très rapidement. Ses pas le portèrent au hasard dans l'immense jardin de la propriété. Il fit inconsciemment trois fois le tour du manoir avant de se rendre du côté de la roseraie. Il songeait à rentrer pour s'excuser auprès de Jean quand un drôle de bruit attira son attention. On aurait dit une sorte de grognement mêlé à un halètement saccadé. En relevant les yeux droit devant lui, Marco tomba face à un gros chien sombre qu'il n'avait jamais vu. Le molosse en question montrait férocement ses dents pointues dans une posture très agressive. Le garçon déglutit difficilement, réalisant que ce chien-là ne voulait probablement pas juste jouer avec lui. Très lentement, il entreprit de faire un pas en arrière. Immédiatement, l'animal aboya dans sa direction et Marco se figea. Le pauvre garçon était si paralysé qu'il n'osa pas détourner le regard de celui de la bête, craignant qu'elle ne l'attaque soudainement. Il n'était pas assez confiant en ses capacités physiques pour clamer qu'il courait plus vite qu'elle, mais peut-être parviendra-t-il à esquiver quelques-uns de ses coups de mâchoire s'il se concentrait suffisamment. Lorsque l'animal fonça sur lui, il bondit de l'autre côté, évitant de justesse ses crocs acérés. Seulement, il n'eut pas le temps de se relever que le chien se tourna de nouveau vers lui. Dans une ultime tentative de se protéger, Marco couvrit son visage de ses bras et ferma les yeux très fort. Il s'attendait à ressentir une douleur foudroyante, mais au lieu de cela, quelque chose heurta son corps et le fit rouler sur quelques mètres. Des cris se firent entendre et les aboiements reprirent de plus belle. Le son d'un coup de feu retentit dans l'air, puis tout redevint silencieux. Un peu sonné, Marco ouvrit ses paupières pour comprendre ce qu'il venait de se passer. Ce qu'il remarqua en premier, c'était que le quelque chose qui l'avait projeté hors d'atteinte du chien était en fait quelqu’un. Celui-ci se trouvait d'ailleurs toujours fermement accroché à lui et tremblait beaucoup. Marco mit plusieurs secondes avant de comprendre que Jean venait probablement de lui sauver la vie et qu'il pleurait contre lui. Des pas précipités se dirigèrent vers lui et il aperçut Molly, l'air plus inquiète que jamais, qui s'était laissée tomber à leurs côtés. Juste derrière elle, le majordome du manoir n'avait jamais été aussi pâle de toute sa vie. Aussitôt, des larmes dévalent les joues de Marco qui subissait le contrecoup de la frayeur qu'il avait eu. La cuisinière poussa un soupir de soulagement en réalisant que les garçons allaient bien et les prit tous les deux dans ses bras chaleureux. Tous trois pleurèrent beaucoup avant que l'on ne remarque la manche déchirée de Jean qui s'était teintée de rouge. On les emmena sur le champ à l'intérieur pour désinfecter leurs égratignures. En se relevant, Marco lança un regard désolé à la carcasse inanimée du chien que son père avait abattu d'un coup de fusil. Heureusement pour eux, les deux garçons n'avaient que quelques blessures superficielles. Molly les nettoya avec soin et appliqua un pansement sur l'avant-bras de Jean que les griffes du chien avait légèrement entaillé. En sortant de l'étreinte dans laquelle la cuisinière les avait fait prisonniers, le jeune maître avait saisi la main de Marco dans la sienne et la tenait toujours fermement depuis. Une fois leurs plaies propres, Molly s'en alla ranger la trousse médicale en promettant de revenir très vite. Le brun ne pleurait plus, mais Jean laissait encore échapper des sanglots de temps à autre. À la surprise de Marco, ce fut lui qui parla en premier. — Je venais m'excuser, renifla-t-il. Je n'aurais pas dû te crier dessus. Tu es mon ami, alors tu as le droit de savoir. Il y eut un léger silence au cours duquel les deux garçons serrèrent un peu plus fort leurs doigts emmêlés. — Ma maman est morte, il y a longtemps. Sa femme de chambre l'a poussée du haut des escaliers, avoua enfin Jean. Maman la considérait comme son amie. Papa dit qu'elle est morte parce qu'elle était faible, qu'elle faisait confiance à ceux qui ne le méritaient pas. Je pensais que... qu'en étant méchant avec eux, ils resteraient à distance. Ainsi, ce n'était pas vraiment par plaisir qu'il agissait de cette manière. Il ressentait bien évidement de la colère et du ressentiment à l'égard de cette femme, mais c'était avant tout pour se protéger qu'il se montrait méprisant envers le reste des domestiques. À ces yeux, aucun ne devait être digne de confiance car ils n'hésiteraient pas à lui planter un couteau dans le dos dès qu'une occasion se présenterait. Jean n'était pas un enfant profondément méchant, il avait simplement peur de réitérer les mêmes erreurs que sa mère et de connaître la même fin tragique qu'elle. Marco eut énormément de peine pour ce garçon qui avait côtoyé le malheur et n'avait jamais vraiment fait son deuil. Au lieu de le soutenir, son père lui avait mis dans la tête qu'il ne pouvait plus compter que sur lui-même et Jean s'était retrouvé tout seul dans un territoire rempli de potentiels ennemis. — Je suis désolé pour ta maman, murmura Marco. Mais cette femme n'est plus là aujourd'hui. Tu dois laisser le passé derrière toi, le ranger dans un coin de ta tête. Tous ceux qui habitent aujourd'hui ce manoir s'inquiètent pour toi. — Ça ne servirait à rien de regretter maintenant. Ils me détestent tous déjà, marmonna son vis-à-vis. C'est mieux comme ça. — Alors, pourquoi tu pleures ? Un peu surpris, Jean vint rageusement essuyer ses yeux mouillés. Quoi qu'il pouvait en dire, cette solitude dans laquelle il s'était enfermé le faisait souffrir lui aussi. Remarquant que de nouvelles larmes venaient glisser sur les sillons salés des anciennes, Marco attira son ami dans ses bras. — Tu sais, même si tu n'y touches jamais, Molly vient t'apporter ton goûter tous les jours. Tout le monde ne te déteste pas. Mais tu en a blessé beaucoup, alors il faudra que tu ailles t'excuser. D'accord ? Jean tremblait un peu contre lui, mais il sentit son hochement de tête. Quelques instants plus tard, Molly revint en compagnie du père de Marco. Le châtain se détacha de son ami et hésita un peu avant d'ancrer son regard dans celui des adultes. Ce fut là le début d'une longue série d'excuses qui mirent un peu de baume au cœur à chacun.


En ce jour de fête, le self tout entier était frappé par une joie certaine en raison de la part de galette se trouvant dans l'assiette de chacun·e. Déjà, certain·e·s l'avaient engloutie alors que d'autres s'étaient contenté·e·s de soulever la pâte feuilletée, espérant trouver dans la frangipane une petite figurine nacrée. Lorsqu'une table devenait plus bruyante que les autres, on pouvait aisément deviner quelle en était la cause. L'heureux ou l’heureuse gagnant de la fève se levait alors de manière théâtrale pour aller récupérer son bien le plus précieux : une couronne de papier dorée. Nul doute que celles-ci finiraient écrabouillées au fond de leur sac d'ici la fin de la journée. Tout en mâchouillant distraitement sa propre part de galette, Jean se fit la réflexion qu'elle n'était vraiment pas fameuse. Il hésita à la reposer dans son assiette, puis se dit que ce serait du gaspillage. À sa droite, Sasha ne rencontrait visiblement aucun problème avec les trois parts qu'elle avait avalées depuis le début du repas. Le jeune homme la regarda, d'un air atterré, revenir avec deux assiettes de plus. — Est-ce que tu sais au moins pourquoi on mange une galette des rois les six janvier ? — Parce que la frangipane est la meilleure invention qu'est connue l'humanité ? répondit-elle, la bouche encore pleine. — Pour célébrer la bénédiction rendue par les trois rois mages au petit Jésus, râla son ami. Il s'apprêtait à partir dans un long monologue sur l'aspect purement commercial des fêtes originellement religieuses quant sa dent rencontra quelque chose de dur. Se rappelant qu'il ne mangeait pas une patte de poulet mais une galette des rois, il soupira dramatiquement. L'air plus ennuyé qu'heureux, il songea d'abord à l'avaler tout rond avant que l'idée ne lui paraisse un peu dangereuse. Résigné, il croqua de nouveau sa part afin de débarrasser cette fève de toute la frangipane qui l'entourait. Quand il la pris entre ses doigts, Jean remarqua avec étonnement que la petite femme représentée n'était autre que Christiane Taubira. Malheureusement pour lui, Sasha réalisa rapidement quel était ce petit objet et s'empressa de pousser un grand cri qui lui brisa les tympans. — Jean a eu la fève ! — Tais-toi, malheureuse ! répliqua l'intéressé. Il tenta de faire taire la jeune fille par tous les moyens, mais celle-ci gesticulait dans tous les sens. Dieu seul savait combien de calories ce corps pouvait emmagasiner : Sasha était une véritable pile électrique ! — Mais va chercher ta couronne ! insistait-elle. — J'en veux pas ! gémit le garçon. — Tu délires ? Ils se chamaillèrent durant plusieurs minutes à propos de cette fichue couronne en papier sous les yeux médusés de leurs ami·e·s. Au bout du compte, Sasha le menaça de monter debout sur la table pour faire quelque chose de très embarrassant, ce qui acheva de convaincre son ami. La mort dans l'âme, il se dirigea vers un membre du personnel pour récupérer son royal couvre-chef. De retour à sa place, il se rendit compte que le bonhomme lui avait donné non pas une, mais bien deux couronnes. — Qu'est-ce que je fais de ça ? demanda-t-il. — Une pour le Roi, une pour la Reine, lui lança Eren comme s'il s'agissait d'une évidence. Le visage Jean se décomposa encore plus, pour peu que cela fut possible. Avant qu'il ne puisse l'empêcher, Sasha s'empara d'une des couronnes pour la déposer sur ses cheveux châtains. Déjà, ses amis le pressait de désigner sa future Reine et d'accessoirement lui rouler un patin. Le Roi se retrouvait terriblement gêné. D'autant plus qu'iels attiraient les regards à force de faire tant de bruit, et certaines filles semblaient très intéressées par la couronne que tenait le pauvre garçon dans sa main. — Allez Jean, tu vois bien que tu as l'embarras du choix, grommela Ymir. — Mais puisque je vous dis que j'emmerde cette fichue tradition ! — Si vous voulez mon avis, notre petit Jean est amoureux, lança tout d'un coup Eren. — D'où tu sors cette information frauduleuse ? s’offusqua le Roi. — À d'autres mon cher, je sais reconnaître un homme transi par l'amour ! C'est le moment ou jamais d'aller avouer ta flamme à celle que tu aimes. Jean avait beau protester, ses traîtres d'ami·e·s ne voulaient rien entendre. À sa droite, Sasha avait observé tout ce remue-ménage avec un sourire espiègle en coin. Voyant que le garçon n'était pas prêt d'avouer la vérité aux énergumènes qui leur faisaient face, elle décida de prendre les choses en mains. D'un geste brusque, Jean se retrouva tiré sous la table par la jeune fille. Celle-ci lui fit les gros yeux, et il comprit immédiatement ce qu'elle avait en tête. — C'est hors de question, trancha-t-il. — Toi et moi on sait très bien à qui tu voudrais offrir cette couronne, insista-t-elle. — À la poubelle ? fit-il mine de suggérer. Sasha leva les yeux au ciel avant de lui pincer fortement le nez, ce qui lui fit pousser un couinement. Devant le sérieux de son amie, il ne pu qu'afficher une moue un peu triste. — C'était vraiment une grosse bêtise de te raconter ça, marmonna-t-il pour lui-même. — C'était aussi une bêtise de lui claquer les fesses dans le couloir, lui rappela Sasha. J'ai rien demandé moi ! Et voilà que le Roi devenait tout rouge au souvenir de cette situation terriblement embarrassante dans laquelle il s'était retrouvé bien malgré lui. Heureusement, la jeune fille n'était pas toujours inconsciente et avait pu garder le secret jusqu'ici. Mais elle ne se gênait pas pour lui dispenser des conseils qu'il faisait bien souvent semblant de ne pas entendre. — Pourquoi tu n'y vas pas ? demanda-t-elle avec sérieux. — C'est encore trop tôt ! — Il n'attend que ça ! — Je sais ! — Tu as simplement peur. — Bien sûr que j'ai peur ! répliqua le garçon. Je suis mort de trouille actuellement ! Après avoir poussé un grand soupir, Sasha se redressa, suivi d'un Roi tout penaud. Autour d'eux, l'attention s'était portée sur quelqu'un d'autre et Jean pu enfin respirer. Pourtant, il commençait à se sentir coupable de son comportement. Au fond de lui, il aurait aimé pouvoir se lever pour déposer cette couronne dorée sur la tête brune qu'il aimait tant. Il aurait voulu montrer à tout le monde ici qu'il était fou amoureux et qu'il emmerdait le reste. Mais certaines choses étaient plus faciles à dire qu'à faire. L'esprit ailleurs, le garçon ne sentit pas immédiatement les coups de coudre que lui donnait son amie. — Mon Roi, déclama-t-elle d'un ton dramatique sous couvert de sarcasme, je ne crains que votre royal partenaire ne soit en train de vous être dérobé sous vos yeux. Aussitôt, son regard ambré se posa sur celui qu'il avait longtemps contemplé aujourd'hui encore. À l'autre bout de la pièce, il remarqua qu'une fille affublée d'une couronne bancale était effectivement en pleine tentative de lui ravir son tendre et cher. Derrière son dos, on devinait une autre couronne dans ses mains qu'elle aurait visiblement bien aimé pouvoir poser sur la tête brune qui lui faisait face. Depuis sa chaise, Jean était complètement paniqué et extrêmement jaloux. — Tu es sûr que tu ne veux pas y aller ? lui demanda Sasha d'un air faussement innocent. Dans la tête du Roi, c'était un beau méli-mélo de pensées incohérentes qui se battaient entre elles. Une seule chose était sûre : il n'aimait pas du tout ce qu'il voyait. Cette fille était beaucoup trop proche de son chéri, et elle semblait beaucoup trop insister au vu de l'air désespéré du brun qui secouait frénétiquement la tête de droite à gauche. Allait-elle seulement le laisser tranquille ? Jean était en proie à un important dilemme, et aucune issue ne lui convenait pleinement. Et puis, il y eut ce regard que lui lança Marco. — Et merde. À la surprise générale, il attrapa la deuxième couronne et se leva en raclant bruyamment sa chaise. Avec une détermination dont il n'aurait jamais supposé pouvoir faire preuve, il traversa la pièce sous les regards de quelques curieuses et curieux. Ce fut lorsqu'il posa sans douceur sa main sur la table, s'interposant par la même occasion entre les deux jeunes gens, qu'il commença à attirer l'attention. — Désolé Madame, formula-t-il poliment avec un sourire, mais il me semble que Monsieur n'est guère intéressé par vos avances. Surprise par cette intrusion soudaine, la jeune fille ne sut que répondre dans un premier temps. Comprenant que ce Roi était très sérieux dans ses paroles, elle ne se laissa pas marcher sur les pieds et lui tient tête. — Je peux savoir en quoi cela vous regarde ? lui fit-elle remarquer, se prenant malgré elle au jeu. Quelques secondes de plus, et voilà que le self entier se retrouvait captivé par cette altercation théâtrale. Certain·e·s se demandaient s'il s'agissait là d'une représentation surprise de la classe de théâtre, mais on souligna rapidement que Jean n'était pas réputé pour en faire partie. Depuis la table qu'il avait quitté, le décoloré pouvait voir Sasha afficher un grand sourire tout en levant ses deux pouces en l'air. La jeune fille lui donna une bouffée de confiance en lui qu'il s'empressa de mettre à profit. — C'est-à-dire que Monsieur est déjà pris, affirma-t-il sans détour. — Voyez-vous cela ! s'étonna cette Reine entêtante. Et par qui ? L'occasion était trop belle, et le regard rempli d'espoir que lui adressa Marco le poussa à continuer en ce sens. Laissant un sourire malicieux prendre place sur ses lèvres, il ne pu s'empêcher d'être légèrement provoquant. — Devinez donc. Le visage de la jeune fille se tordit d'une bien drôle de façon, à la manière de quelqu'un ayant avalé de travers. Il n'était pas établit qu'elle avait saisi le sous-entendu de cette phrase lancée avec tant d'aplomb, mais le fait est qu'elle comprit n'avoir aucune chance. Ne souhaitant pas se ridiculiser d'avantage, la Reine tourna les talons pour rejoindre sa place d'un air qui se voulait digne. Ce ne fut qu'après l'avoir suivie des yeux que Jean prit conscience de tous ces regards qui l'observaient avec curiosité. D'un coup, le Roi se sentit beaucoup moins confiant et se demanda ce qu'il allait bien pouvoir faire à présent. Cette couronne qu'il portait n'était faite que de papier, mais il avait envie de lui faire honneur et d'agir avec courage pour une fois dans sa vie. Car après tout, Marco était celui qu'il avait désiré plus que tout autre en ce monde. Déterminé bien que terrifié, il s'agenouilla tout en se raclant la gorge. Le Roi avait à cœur de faire les choses de la façon adéquate, en bonne et due forme, et ainsi il pris la main tachetée dans la sienne. Tout en levant les yeux vers Marco, il réalisa qu'il pouvait traverser toutes les épreuves tant qu'il se trouvait avec lui. — Voulez-vous être mon roi ? lui demanda-t-il à voix basse. Sous ses taches de rousseurs, le brun rosit de plaisir avant d'acquiescer avec force. En cet instant, il avait l'impression de vivre un rêve éveillé. — J'ai bien cru que tu ne me le demanderais jamais, avoua-t-il. Légèrement soulagé, Jean révéla la couronne dorée qu'il avait gardé dans son autre main. Alors que le futur Roi baissait la tête, il la déposa sur ses cheveux bruns dans un geste solennel. Lorsque Marco plongea ses yeux dans les siens, Jean se fit la réflexion qu'il était magnifique avec ce bout de papier et qu'il avait vraiment envie de lui rouler un patin. Cependant, cela n'aurait pas été très raisonnable au vu de la situation dans laquelle ils se trouvaient. Ainsi, il se contenta de saisir son visage entre ses paumes avant de s'élever un peu pour presser furtivement ses lèvres contre les siennes. Autour de lui, Jean cru distinguer quelques sifflements et autres exclamations, mais il était bien trop occupé à admirer son nouveau Roi pour s'en soucier. Sur un coup de tête, il se leva et entraîna Marco à sa suite. — Que fais-tu ? s'étonna le brun. — Je ramène mon Roi dans mon royaume, pouffa son amoureux. Les deux garçons se retrouvèrent bien vite à sourire comme des idiots, mais des idiots très heureux. Avant de partir, Marco se tourna vers sa table pour s'excuser de son départ. — Que celleux qui m'aiment me suivent ! lança-t-il en riant. C'était là une invitation que ses ami·e·s prirent très au sérieux puisqu'iels ne tardèrent pas à se lever pour les rejoindre eux aussi. De toute manière, les deux groupes se connaissaient depuis belle lurette. Jean reprit sa place sous les acclamations de Sasha qui avait tiré une chaise pour son royal invité. S'en suivit alors un million de questions auxquelles les deux têtes couronnées durent faire face, leurs ami·e·s étant visiblement très curieux quant à leur relation. Le repas se termina finalement dans la bonne humeur et les deux garçons quittèrent le self main dans la main, plus heureux que jamais. Arrivé au premier étage du bâtiment scolaire, Sasha les abandonna pour rejoindre son cours de biologie. Avant de les quitter, elle attira Jean à elle pour lui murmurer une phrase à l'oreille. — Je serais toi, je lui donnerais un bisous digne de ce nom à ton Roi. Tout gêné, le garçon ne répondit pas et la regarda s'en aller en riant. Lorsqu'il posa ses yeux sur Marco, celui-ci affichait une petite moue interrogative qui le fit complètement craquer. Jean comprit qu'il avait réellement envie de l'embrasser, alors il l'entraîna vers le premier coin sombre qu'il trouva pour le plaquer contre un mur et céder à cette charmante pulsion. Contrairement à leur précédent baiser, celui-ci se fit pressant et fiévreux. Leur amour explosait à mesure que leurs lèvres se séparaient pour mieux se rejoindre et que leurs corps se pressaient l'un contre l'autre. Les sens accaparés par son beau Roi, Jean sourit en reconnaissant un goût de frangipane. Cela lui fit réaliser qu'avec toute cette histoire, il n'avait même pas pu finir sa part de galette des rois.


galerie :



© evilyalie
tous droits réservés