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la vie est belle


  1. > fandom : shingeki no kyojin
  2. > ship : jean kirschtein & marco bodt
  3. > genres : fanfiction, anthologie
  4. > liens : wattpad & pinterest
  5. > statut : en cours, 67 000 mots, 15/18 one-shots

résumé :

Huit jours pour se plonger dans les vies de Jean et de Marco, au sein de leur petite Voie Lactée. Le destin ne s'est peut-être pas toujours montré tendre avec eux, mais il ne laissera pas nos deux étoiles partir à la dérive sans jamais se croiser. Car même perdus aux conflits de l'univers, Jean et Marco traverseraient des trous noirs sans ciller pour pouvoir se retrouver.

dates :

  1. > jarcoweek2022 : 09/06/2022 - 16/06/2022, 27 500 mots, 8/8 one-shots
  2. > jarcodays1 : hiver 2022 - 2023, 13 900 mots, 3/3 one-shots
  3. > jarcoweek2023 : 09/06/2023 - 16/06/2023, 25 600 mots, 4/7 one-shots
  4. > jarcodays2 : 01/12/2025 - 25/12/2025, 13/13 one-shots

À celles et ceux qui osent aspirer à un monde meilleur.

« De la douceur, de la douceur, de la douceur ! »
— Paul Verlaine

01 > LIKE A GREEK GOD : Artiste à l'esprit volage, Jean s'était mis à arpenter les rayons des bibliothèques parisiennes, y croquant les visages de dizaines d'étrangers dans l'espoir de comprendre ce qui manquait à son art. Il avait suffit d'un regard, d'un seul, pour que Jean tombe sous le charme de celui qui deviendra son inspiration incarnée. 02 > LE GARDIEN DU CIMETIÈRE : Chaque matin, Marco s'éveille au milieu du cimetière dont il a la garde pour l'été. Il ouvre les grilles, nettoie les sépultures, aiguille les visiteurs, ramasse les déchets et change l'eau des fleurs. C'est au détour d'une allée qu'il avait fait la rencontre d'un mystérieur garçon au teint pâle, aux cheveux châtains et au comportement pour le moins étrange. 03 > IF WE FALL SO BE IT : Dans son petit bar en centre-ville, Bertholdt sert les clients tout en prêtant une attention amicale à leurs malheurs, petits et grands. Ces derniers temps, Jean est probablement son meilleur client, la faute à ses trop nombreuses ruptures amoureuses. Mais ce soir, il n'est pas le seul à vouloir noyer sa morosité au fond d'un verre d'alcool. 04 > LA FAUTE À L'ORAGE : Pourssé à la fois par ses parents et par la curiosité, Marco, amputé depuis des années, accepte d'intéger un programme qui pourrait changer sa vie. Il retourne donc à l'hôpital afin de subir une nouvelle opération qui devrait lui permettre d'expérimenter une prothèse considérée comme révolutionnaire. 05 > WRITTEN IN THE STARS : Jeune soldat au service du gouvernement ultra-royaliste, Jean n'a pas pour habitude de s'apitoyer sur le sort des malheureux enfermés dans les cellules de la prison officieuse à laquelle on l'a assigné. Pourtant, le jour où un prétendu magicien se retrouve derrière les barreaux, destiné à une mort certaine, Jean ne peut tout s'implement pas l'ignorer. 06 > AU FOND DE L'ABÎME : Quelque part au milieu de l'océan, un navire accoste sur une petite île sans histoire. Jean et son équipe de pirates mettent pieds à terre, persuadés que le plus précieux des butins est désormais à portée de main. Ce que le capitaine ignore, c'est que le trésor qu'on lui a promis se présente sous une forme bien différente de ce qu'il aurait pu imaginer. 07 > THE LOVERS HERBARIUM : Tous les jours, Jean vient s'asseoir devant la vitrine d'une librairie où il se contente de regarder les gens passer. À midi, il part s'acheter de quoi manger. À dix-sept heures, il part travailler. À vingt-deux heures, il rentre au foyer qui l'accueille pour la nuit. Tous les jours, Jean répète ce quotidien monotone. Et puis, un type qui sentait bon les fleurs s'est invité dans sa vie. 08 > UNE VÉRITÉ À LA FOIS : Marco fête son dix-neuvième anniversaire, l'occasion pour lui de renouer avec tous ses mais. Il pensait passer une soirée tranquille, jusqu'à l'arrivée d'un dernier invité surprise qu'il n'attendait plus. C'est sous l'influence d'un jeu ridicule que leurs cœurs se retrouvent, que leurs langues se délient et que leurs corps réapprennent à s'aimer.


> prompts : stigmates, sculpture, mythologie > données : 9 juin 2022, 4 900 mots

Jean poussa les portes de la bibliothèque en sifflotant légèrement, ce qui lui valut un regard réprobateur de la part de l'hôtesse d'accueil. Le jeune homme s'excusa d'un sourire tandis qu'il se dirigeait vers les escaliers qu'il monta en silence, son sac sur le dos. Une fois arrivé au premier étage, il se fraya un chemin à travers les différents rayons remplis de livres colorés, à la recherche d'une place qui pourrait lui convenir. L'étudiant aux cheveux châtains opta finalement pour un fauteuil délaissé qui constituerait un poste d'observation plus que satisfaisant. Il s'y installa dans la bonne humeur et farfouilla de suite dans son sac pour y dénicher son précieux carnet à croquis ainsi qu'un simple crayon de bois affublé d'une minuscule gomme. La mine effleurant déjà le papier, Jean laissa glisser son regard autour de lui. Son choix se porta finalement sur une étudiante dont les doigts s'activait vivement sur les touches de son ordinateur portable. Le jeune homme commença aussitôt à tracer grossièrement la silhouette de cette inconnue avant de travailler à en affiner les traits. Il reproduisit ses courts cheveux bruns, le casque audio qui lui couvrait les oreilles et même la ride qui naissait de son froncement de sourcils. Quand son dessin fut achevé, Jean l'observa quelques secondes avant de relever les yeux, à la recherche d'un nouveau modèle qu'il ne tarda guère à trouver. Le châtain aimait croquer en silence ; les bibliothèques constituaient dès lors l'un de ses terrains de chasse favori. Il y trouvait de nombreux visages étrangers, la plupart paisibles, certains soucieux, qui restaient souvent immobiles et se laissaient ainsi gentiment dessiner. En dehors de tous les portraits qui noircissaient les pages de ses carnets, Jean délaissait parfois les visiteurs de la bibliothèque pour se tourner vers la fenêtre et tout ce qui se cachait derrière. L'architecture et la nature avaient également bien des charmes que le jeune homme ne manquait jamais de figer sur le papier. À vrai dire, Jean n'avait pas vraiment de critère précis pour choisir ses modèles, qu'ils fussent humains ou non. Il pouvoir prendre du plaisir dans la réalisation de n'importe quelle esquisse, du moment que l'être ou la chose qu'il désirait représenter avait suffisamment retenu son attention. Il se basait ainsi sur une simple impression, souvent passagère et bien vague, ce qui conduisait bon nombre de ses professeurs à affirmer qu'il devait encore trouver ce pourquoi il dessinait vraiment. C'était peut-être ces remarques qui avaient poussé Jean à multiplier les sorties où il croquait sans relâche, désireux de mettre la main sur ce qui manquait à son art. En une petite heure, le châtain avait déjà représenté une dizaine de visages qu'il jugeait fort singuliers. Pour la seconde fois, il se leva et partit en quête d'une nouvelle place où s'installer, de nouveaux modèles à s'approprier. Il parcouru les rayons d'un pas lent, monta d’autres escaliers, espérant presque se perdre dans les nombreuses salles du bâtiment. Jean atterrit ainsi au milieu d'imposants ouvrages, probablement de la documentation, dont l'épaisseur promettait de longues heures de lecture. Les visiteurs se faisaient plus rares par ici et le jeune homme s'apprêtait à rebrousser chemin lorsque ses yeux se posèrent sur lui. Partiellement dissimulé par une énième étagère, un jeune homme de son âge était assis sur une petite table, une énorme pile de livres à ses côtés. De l'endroit où il se tenait, immobile, le souffle coupé, Jean ne pouvait observer que son profil gauche, mais il en fut complètement subjugué. L'inconnu avait un visage plutôt ovale au teint légèrement hâlé et de courts cheveux dont les mèches brunes retombaient sur son front. De ses yeux ambrés, le châtain retraça éhontément le contour de sa mâchoire, puis il s'attarda sur son beau nez grec et sur la multitude de taches de rousseur qui ornaient ses joues. Ce n'était pas simplement de la curiosité ; Jean sentait la passion faire battre son cœur à mesure qu'il dévisageait ce garçon dont il ne connaissait rien, mais dont les traits l'avaient d'ores et déjà séduit. Sitôt que cette réalisation le frappa, il s'empressa de s'installer sur une chaise moyennement confortable afin de croquer au plus vite ce nouveau modèle. Il enchaîna les coups de crayon, cassant même sa mine par deux fois tant il manquait de douceur. Le châtain craignait que son inspiration ne se lève pour quitter la bibliothèque, ainsi se dépêcha-t-il de griffonner les premiers portraits qu'il fit de lui, tous de cet unique profil qui lui était donné de voir. À mesure que passèrent les minutes, Jean se calma et prit le temps d'apporter de plus en plus de détails à ses esquisses, désireux d'en graver chacun dans sa mémoire. Quand le jeune inconnu se leva, son admirateur secret retient son souffle, terrifié à l'idée qu'il lui échappe. Il fut rassuré de voir que le brun allait simplement farfouiller dans des rayons un peu plus loin, probablement à la recherche d'un autre ouvrage. Jean en profita pour laisser ses yeux apprécier la carrure de son modèle : plutôt grand et large d'épaules, ce garçon avait décidément tout pour plaire. Lorsqu'il se tourna dans sa direction, le châtain se fit tout petit sur sa chaise, inquiet à l'idée de se faire démasquer. Mais alors qu'il rejoignait la place qu'il venait de quitter, le jeune homme garda les yeux rivés sur le livre qu'il tenait dans les mains, inconscient des yeux qui le dévisageaient. Car en se déplaçant ainsi, l'inconnu s'était retrouvé face à Jean, lui donnant accès à son profil droit, et le jeune artiste n'avait pas manqué de remarquer l'étrange marque qui s'étendait sur cette partie de son faciès. D'un ton plus foncé, plus rosé que son teint naturel, cette tache semblait également avoir une texture particulière : la peau était comme plissée, froissée, ridée. Malheureusement, le jeune garçon se rassit, empêchant le châtain d'en observer davantage. Jean ne pouvait tout simplement pas rester là, assis, essayant vainement de reproduire de tête ce qu'il n'avait pu voir que quelques secondes. S'il désirait saisir toutes les subtilités de ce visage si particulier, il n'avait pas le choix ; il devait s'en approcher au plus près. C'est donc ce qu'il fit, sans trop y réfléchir à deux fois, car le châtain n'était pas vraiment de cette tempe là, après avoir fourré son carnet et son crayon au fond de son sac. Il se leva et, affublé de son plus beau sourire, il se planta aux côtés de sa plus belle inspiration qui lui adressa un regard sincèrement surpris. — Bonjour, est-ce que je peux te dessiner ? Jean réalisa qu'il s'était peut-être montré un peu trop direct pour une première approche. Face à lui, son bel inconnu semblait pris de cours, ne sachant guère que répondre à cette demande plus que soudaine. Le jeune artiste en profita néanmoins pour se plonger dans ses yeux couleur chocolat qu'il trouva, eux aussi, incroyablement magnifiques. — Désolé, je ne voulais pas paraître brusque ! se reprit-il enfin. C'est juste que tu as vraiment retenu mon attention et, honnêtement, je n'arrive pas à détacher mon regard de toi. Le brun hocha la tête, l'air un peu perdu, comme s'il ne comprenait pas vraiment ce qu'on attendait de lui. Un sourire crispé prit place sur ses lèvres. — À cause de ceci ? Il désigna la marque sur son visage, cette forme atypique qui, maintenant que Jean pouvait la détailler de plus près, ressemblait beaucoup à une cicatrice laissé par une brûlure. Elle débutait sur sa tempe droite, lui coupant la moitié d'un sourcil, se poursuivait sur son cou et disparaissait sous le col de son pull, si bien que le châtain ne pouvait que formuler des suppositions sur sa véritable étendue. — Je mentirais en disant qu'elle n'influence pas mon jugement. Mais si tu veux tout savoir, je dirais que c'est parce que tu es vraiment beau. Le compliment fit légèrement rosir les joues du brun qui n'y était visiblement pas préparé, ce que Jean ne manqua pas de trouver terriblement mignon. Pourtant, l'inconnu n'avait pas encore accepté de poser pour lui. L'étudiant le vit hésiter, un peu embarrassé par l'idée, bien qu'elle ne semblait pas le repousser. — Tu n'auras pas à te soucier de moi ! lui assura le châtain, plaidant sa cause. Tu peux évidement continuer de faire ce à quoi tu étais occupé avant que je ne pointe le bout de mon nez. Je vais simplement m'asseoir à côté et gribouiller en silence. Je risque de bouger un peu pour avoir différents angles, mais je promets de ne pas te déranger. Le jeune homme lui donna finalement son consentement, au plus grand bonheur de l'artiste qui s'empressa de s'installer. Cette fois-ci, il s'intéressa à ce profil droit si singulier auquel il lui tardait de pouvoir faire honneur. Son modèle se trouva d'abord un peu gêné par sa présence. Il était conscient du regard insistant, passionné, presque inconvenant que Jean posait sur lui afin d'analyser chaque grain de peau qui s'offrait à sa vue. Au fur et à mesure que s'écoulèrent les minutes, le brun parvint néanmoins à se détendre progressivement, l'esprit à nouveau plongé dans la lecture d'un imposant ouvrage sur la mythologie grecque. Le jeune artiste en profita pour décaler sa chaise de quelques centimètres et reprit ses croquis sous un angle neuf. Il réalisa ainsi quelques portraits de trois quarts et de face, variant les perspectives, reproduisant parfois le même dessin en observant son modèle d'un seul centimètre plus haut ou plus bas. Des pages et des pages de son carnet furent remplies par le visage de son inconnu sans qu'il ne parvienne à s'en lasser. L'esprit volage, Jean se montrait rarement aussi absorbé dans la contemplation d'un unique modèle comme c'était aujourd'hui le cas. Une ou deux heures plus tard, lorsque le jeune homme se racla la gorge d'un air embarrassé pour lui faire savoir qu'il devait rentrer chez lui, le châtain réalisa qu'il ferait mieux d'en faire autant. Ils remballèrent leurs affaires, puis descendirent les escaliers dans un silence propre aux étrangers ; c'était bien là le problème. D'habitude, Jean se satisfaisait de modèles éphémères qu'il ne faisait que croiser au détour d'un coin de rue, d'un couloir universitaire, d'une étagère de livres. Tandis qu'il posait le pied sur le sol du premier étage, le jeune artiste surprit la déception qui se frayait un chemin dans son cœur à l'idée de ne plus jamais le revoir, lui, son inspiration incarnée. Arrivé aux dernières marches de l'escalier, il se tourna finalement vers ce beau brun qu'il ne pouvait décidément pas laisser filer comme ça, sans un mot. — Je peux te demander ton prénom ? — C'est Marco, lui répondit-il avec un sourire. Et toi ? — Jean. J'aimerais beaucoup te revoir, si tu es d'accord. — Pour me dessiner ? — Pour te dessiner, pour discuter, pour apprendre à se connaître... Ce genre de choses et plus, si affinités. Jean s'amusa de la jolie teinte rosée qui colora les pommettes du jeune homme, probablement provoquée par l'ambiguïté volontaire de l'expression. Il avait conscience de se montrer franc et direct, habitude qui pouvait constituer une qualité comme un défaut, et priait pour que cela ne fasse pas fuir Marco. Ce ne fut heureusement pas le cas. Ce jour-là, Jean quitta la bibliothèque, un air plus que satisfait au visage et le numéro du beau brun en poche. Le métro filait à vive allure sous la ville de Paris. Assis sur une banquette à la propreté douteuse, des écouteurs enfoncés dans les oreilles, Jean se laissait bercer par la voix de Nicola Sirkis, chanteur du groupe Indochine. Aujourd'hui, il s'en allait rejoindre Marco qu'il avait invité à sortir dans le but de faire plus ample connaissance, un objectif plus qu'honnête. Ils avaient prévu de se rejoindre devant la station Varenne, située au cœur du septième arrondissement de la capitale française. En montant les escaliers qui le conduiraient à la surface, le châtain aperçu immédiatement son nouvel ami qui lui adressa un signe de la main. Tandis qu'il s'approchait de lui, un sourire aux lèvres, Jean prit le temps de détailler son pull marron et ce pantalon couleur crème qui lui allaient à ravir. Marco lui sourit à son tour ; dieu qu'il était beau ! Réfrénant son envie de le dévorer du regard jusqu'à ce que cela en devienne indécent, le châtain se dépêcha de l'entraîner à peine quelques pas plus loin, le long de la rue de Varenne. Il s'arrêta devant les portes grandes ouvertes d'un bâtiment dont la façade était plus que prestigieuse. — Tu m'emmènes dans un musée ? — Je suis un étudiant en art, tu te souviens ? Évidement que je t'emmène dans un musée. Les deux jeunes gens s'engouffrèrent à l'intérieur et se présentèrent directement au contrôle où ils sortirent leurs cartes étudiants qui leur donnaient droit à une visite gratuite. On leur proposa la location d'audioguides que Jean refusa poliment. — Pas besoin de ça. Je me charge de te faire la visite guidée sur notre cher Auguste Rodin. Tout d'abord, l'Hôtel Biron ! On finira par les jardins. En effet, le Musée Rodin se composait du charmant hôtel particulier et de son vaste jardin de sculptures. Connaisseur, le châtain jugeait préférable de commencer par le visite du premier pour véritablement apprécier la promenade qui suivrait. Marco le laissa mener la danse, touché de constater qu'il prenait son rôle tant au sérieux. Le parcours de l'Hôtel Biron comprenait en tout dix-huit salles qui retraçaient la vie de l'un des plus importants sculpteurs français du dix-neuvième siècle. De nombreuses œuvres y étaient exposées de manière chronologique : esquisses en terre, moulages en plâtre, sculptures en bronze ou en marbre. Les premières salles se consacraient aux débuts du jeune artiste. La troisième, considérée comme l'une des plus belles, se trouvait entièrement décorée de boiseries du dix-huitième siècle. Un peu plus loin, Marco pu admirer Le Baiser, cette sculpture en marbre blanc, si célèbre que lui-même en avait déjà une vague idée que Jean s'empressa de préciser. — À l'origine, Le Baiser représentait un couple issu d'un poème de Dante et condamné à errer dans les Enfers. Comme beaucoup d'autres de ses créations, Rodin pensait alors l'intégrer à La Porte de l'Enfer, qui est exposée dehors. Il a finalement décidé d'en faire une œuvre autonome représentant le bonheur et la sensualité. Le châtain contempla un instant le couple nu et enlacé avant de se tourner vers Marco qui crut défaillir devant l'ardeur de son regard. Ils poursuivirent leur visite du rez-de-chaussée, notamment marquée par La Danaïde, une sculpture sur un thème mythologique. Elle représentait les Danaïdes, condamnées à remplir éternellement une jarre sans fond pour avoir tué leurs jeunes époux le soir de leurs noces. Au premier étage, les salles faisaient le portrait d'un sculpteur aguerri, innovateur, considéré comme le premier des modernes. Marco découvrit avec une certaine incompréhension La Robe de Chambre de Balzac, faite de plâtre, qui visait à représenter le célèbre écrivain. Dans la salle suivante, il trouva La Cathédrale, deux mains droites taillées dans la pierre qui s'effleuraient à peine. Plus loin, les œuvres de Camille Claudel rappelaient le lien fort, mais tumultueux, qui unissaient les deux artistes. Les deux amis terminèrent le parcours par L'Homme qui marche, une curieuse sculpture sans tête dont les jambes écartées donnaient l'illusion d'un mouvement. À peine furent-ils sorti de l'Hôtel Biron que les deux jeunes gens se lancèrent à découverte du jardin de sculptures. En son temps, Robin utilisait déjà cet immense espace pour y présenter ses trop nombreuses œuvres. Du côté du flan Est du bâtiment central, Marco tomba sur Le Monument à Balzac qui représentait l'écrivain, mais cette fois-ci, dans sa totalité, robe de chambre incluse. Quelques pas plus loin, la figure du Penseur les surplombait, perchée en haut de son pilier. — Encore une œuvre qui devait orner la partie supérieure de La Porte de l'Enfer, commenta Jean. Robin l'appelait Le Poète car il représentait Dante, le poète ayant inspiré La Porte. Aujourd'hui, on voit Le Penseur comme un homme plongé dans ses réflexions, mais dont le corps puissant suggère une grande capacité d'action. Ils passèrent devant Le Monument aux Bourgeois de Calais, célébrant le sacrifice de six notables partant remettre les clefs de la ville au Roi d'Angleterre durant la Guerre de Cent Ans, avant de s'arrêter devant la fameuse Porte de l'Enfer. — Indéniablement le plus grand chef-d'œuvre de Robin. Ce fou-furieux a créé plus de cent deux figures et groupes pour remplir cette Porte. C'est d'ailleurs de là qu'il a tiré bon nombre de ses œuvres individuelles. Jean s'employa à montrer à son ami les parties les plus importantes. En plus du petit Penseur et d'une version revisitée du Baiser, on pouvait en effet admirer de nombreux personnages soigneusement placés sur La Porte. Au sommet de celle-ci se tenaient Les Trois Ombres, représentant les trois âmes damnés du poème de Dante. Plus bas, à droite, Je Suis Belle, étreinte passionnelle, s'inspirait directement d'un autre poème de Baudelaire. Plus à gauche, la figure de L'Homme Qui Tombe tentait vainement de s'accrocher à la corniche. Cet ensemble de minuscules scénettes était si riche qu'il dégageait de lui une profondeur vertigineuse. — Le pire dans cette histoire, poursuivit Jean tandis qu'ils s'éloignaient, c'est que Rodin ne fut jamais complètement satisfait de sa Porte. Il n'eut même pas l'occasion d'en voir le résultat final puisqu'il mourut avant qu'elle ne soit reconstituée. Ils terminèrent tranquillement leur visite des jardins, admirant bien d'autres sculptures en chemin, avant de se poser sur un banc, non loin du bassin d'eau. L'œuvre qui se dressait au centre de ce dernier montrait Ugolin juste avant le drame : fait prisonnier, rendu fou par la faim, l'homme rampait sur le corps de ses enfants mourants qu'il finira par dévorer, récoltant ainsi la damnation. Marco avait découvert beaucoup de sculptures aujourd'hui, qu'elles dépeignent le bonheur ou la peine, l'amour ou la folie. Il avait prêté une oreille attentive aux explications de Jean et, même si le sens de certaines lui avait échappé, il avait passé un très bon moment en sa compagnie. Le brun fut à peine surprit de voir son ami se tourner vers lui en souriant, un carnet et un crayon ayant mystérieusement apparu dans ses mains. — Je me doutais bien que tu n'avais pas apporté ce sac par hasard. — Que veux-tu ? s'amusa Jean. C'est le quotidien d'un étudiant en art. Quand je vois quelqu'un ou quelque chose qui me plaît, je le dessine. Et le jeune artiste n'était pas prêt de se lasser des rougeurs que revêtait Marco lorsqu'il se trouvait embarrassé par un compliment, oh non. — N'empêche, je me demande bien ce que tu peux lui trouver, à cette drôle de marque qui me mange la moitié du visage. — J'ai peur de ne pas pouvoir te dire ce que j'ignore moi-même, lui avoua le châtain. D'ailleurs, ce n'est même pas cette marque qui m'a attiré vers toi. Ce jour-là, je ne pouvais voir que ton profil gauche de là où je me tenais. Disons que découvrir le droit n'a fait que renforcer mon intérêt pour toi. La mine de son crayon s'affairait à retracer les contours des formes géométriques qui composaient la base de son nouveau croquis. Le dessin se fit peu à peu plus précis, plus détaillé, plus réaliste. Le jeune homme travaillait encore à parfaire la texture si particulière de sa peau, là où s'étendait les traces du stigmate. — D'habitude, je n'aime pas trop me sentir observé, poursuivit Marco. Mais c'est drôle, ça ne me dérange pas autant quand c'est toi. Tu n'as pas le même genre de regard qu'eux. — Ça t'arrive souvent, de te faire dévisager ? — Évidemment. C'est plutôt atypique, comme caractéristique faciale. Les gens ont tendance à glisser des coups d'œil curieux ; certains le font en ce moment même. Tu n'es pas très observateur, pour un artiste. — C'est un peu vrai, en quelque sorte, rit ledit artiste. Je prête attention aux gens, naturellement, mais je ne m'attarde que sur ceux qui piquent immédiatement mon intérêt, et ils sont plutôt rares à y parvenir. Pour une raison qui lui échappait encore, Marco se sentait flatté de faire partie de ce groupe de privilégiés, ceux que Jean avait jugé digne de son intérêt. En cet après-midi ensoleillé, le brun laissa son ami ajouter bon nombre de portraits à sa collection. Les deux jeunes gens repoussèrent ainsi le moment de se quitter, enchaînant les croquis jusqu'à ce que le Musée Rodin ne ferme ses portes au public. Ils prirent ensemble la ligne treize du métro parisien, jusqu'à ce que Marco soit contraint de descendre pour prendre une correspondance. Avant que les portes de la rame ne se referment, il se tourna une dernière fois vers son ami, un sourire aux lèvres. — Eh, Jean ? J'ai vraiment passé un bon moment, tu sais. Le châtain se laissa à nouveau tomber sur son siège en plastique tandis que la machine s'élançait de plus belle dans les entrailles de la capitale. Sur un coup de tête, il sortit trois arrêts plus loin et s'engouffra dans une autre rame qui ne le reconduirait pas chez lui, mais qui filait tout droit vers son université. Une demi-heure plus tard, il arpentait les couloirs du bâtiment d'un air décidé en direction de la salle réservée aux travaux pratiques. Sous les yeux de quelques étudiants curieux qui s'affairaient sur leurs projets, Jean dénicha un sac de plâtre dans la réserve qu'il déposa lourdement sur son espace personnel de travail. — Tu te lances dans une sculpture ? Voilà qui est rare. Ton modèle doit vraiment en valoir la peine. Le châtain vit Eren s'approcher de lui, visiblement intrigué. Il soupira, mais ne démentit pas ; son camarade de promotion avait de toute manière entièrement raison. — Oh, si tu savais. C'est l'être le plus beau que j'ai jamais vu, lâcha-t-il finalement dans un murmure. — Ne me dis pas que tu prépares un autoportrait… — Très drôle, Eren. La jalousie te va mal au teint. — Je serais curieux de rencontrer cet être capable d'hypnotiser le si difficile Jean Kirschtein. Ce matin encore, j'ignorais qu'une telle chose était possible ! Le jeune homme leva les yeux au ciel, rompu aux réparties théâtrales de son compère. — Encore faut-il qu'il accepte de poser pour moi ; pour une sculpture, cette fois. Je l'ai emmené au Musée Rodin ; tu sais, celui avec toutes ces sculptures et cet immense jardin. Il a dit qu'il avait passé un bon moment, et moi, comme un idiot, j'ai senti mon cœur s'emballer. Je crois que je n'ai jamais été aussi fasciné par quelqu'un de toute ma vie. À ce train-là, je ne pourrai bientôt plus me contenter de croquer son visage, tu vois ? Il y a cette voix dans ma tête qui me crie que ce n'est pas assez, que je dois encore découvrir tout le reste. Le voir au milieu de toutes ces sculptures m'a fait réaliser à quel point il mérite la sienne. Eren le regarda d'une bien drôle de manière, et Jean réalisa qu'il n'avait pas l'habitude de parler autant en si peu de temps. — Eh, tu serais pas amoureux ? — Peut-être, Eren, peut-être... Jean rempli deux verres du thé glacé fait maison apporté par sa mère quelques jours plus tôt. Il en glissa un vers Marco qui le remercia d'un sourire avant d'y tremper ses lèvres, un spectacle dont le châtain ne loupa pas une miette. Il avait impulsivement invité le brun chez lui ; ce dernier avait tout aussi impulsivement accepté et, tandis qu'ils se faisaient face dans la minuscule cuisine de son appartement, Jean réfléchissait encore à la manière dont il pourrait bien lui faire part de son projet. Reposant la bouteille en verre qu'il tenait, le jeune homme vint effleurer de ses doigts glacés la joue de son modèle préféré. — Si je te disais que j'avais envie de faire une sculpture à ton effigie, qu'est-ce que tu en penserais ? — J'en penserais que tu es décidément bien étrange, pour t'intéresser autant à un visage tel que le mien. — J'ai croisé beaucoup de gens dans ma vie. Je t'assure qu'aucun n'était aussi beau que toi. J'y ai réfléchi, figure-toi, et j'ai vraiment envie que tu deviennes ma muse. Marco s'humecta les lèvres, cherchant visiblement à cacher son embarras. — Quel genre de sculpture as-tu en tête ? — Le genre grandiose. À la manière des dieux grecs. C'était bien un ouvrage sur la mythologie que tu lisais, ce jour-là à la bibliothèque, pas vrai ? — Il y a un cours qui traite de ce sujet dans mon cursus littéraire. J'ai toujours trouvé ces mythes fascinants, bien que terriblement complexes. — Je pourrais te sculpter sous les traits d'Astréos, songea Jean à haute voix. Il est le dieu des étoiles, du crépuscule, des vents et de l'art de l'astrologie. On a peu de représentations de lui, mais je sais déjà que tu les éclipseras toutes. Il fit glisser son pouce le long de sa mâchoire, traçant des connexions imaginaires entre les taches de rousseur qui s'y trouvaient. — Après tout, tu as déjà l'univers tatoué sur le corps... Ses doigts se posèrent sur son cou, à la lisière de son pull, là où les deux grains de peau se rencontraient. — ... avec ton astéroïde personnel en prime. Marco attrapa sa main dans la sienne et la fit remonter contre sa joue droite, lui donnant tacitement l'autorisation de toucher cette partie de son visage. Leurs regards s'accrochèrent, plus brûlants qu'un feu ardent, et le brun se sentit presque fondre. — Pourquoi j'ai l'impression que tu cherches à me retirer mes vêtements ? — Probablement parce que j'en ai très envie, plaisanta Jean. Mais ses paroles transpiraient d'honnêteté, tous deux ne le savaient que trop bien. De toute manière, Marco s'était déjà décidé. — J'accepte d'être ta muse. Mais je garde mes sous-vêtements, ajouta-t-il en riant. — C'est d'accord pour cette fois, lui répondit le châtain avec un clin d'œil taquin. Rempli d'un enthousiasme neuf, l'artiste ne tarda pas à s'activer dans son petit appartement parisien. Il jeta son carnet à croquis et quelques crayons sur son lit défait, poussa les chaises pour donner plus d'espace à la pièce et sortit un grand drap blanc d'un placard. Ensuite, il revint vers Marco, saisissant malicieusement les revers de son pull. — Besoin de mon aide pour enlever ceci ? — Fais donc, lui souffla le brun sur le même ton. Je sens que tu en meurs d'envie. Jean ne se fit pas prier. Le vêtement s'échoua sur le sol en silence, dévoilant à sa vue le torse du jeune homme. L'artiste examina minutieusement chaque nouveau millimètre de peau qui s'offraient pour la première fois à lui, s'attardant sur les contours de la marque qui se prolongeait sur son côté droit. Elle s'étendait sur la totalité de son épaule, serpentait jusqu'à atteindre son coude et lui recouvrait une partie de ses côtes avant de s'arrêter au niveau de sa taille. — Parfait, murmura Jean. Tu es vraiment parfait. Il laissa à Marco le soin de se débarrasser de son pantalon, car il ne voulait pas lui retirer par mégarde son caleçon avec. L'artiste apporta le drap blanc dont il enroula une partie autour des hanches du jeune homme, laissant traîner l'une des extrémités à terre, puis il fit remonter l'autre par dessus son épaule gauche pour qu'elle s'échoue au creux de son dos. De cette manière, le tissu ne recouvrait pas un seul centimètre de l'imposante cicatrice dont Jean comptait bien graver chaque détail. Il se chargea ensuite de guider son modèle pour lui faire adopter la position à laquelle il avait déjà longuement réfléchi au cours de ces derniers jours : debout, le corps de trois quarts, les pieds légèrement écartés, la main gauche reposant le long du corps, la main droite légèrement relevée, tenant en place le drap contre ses hanches. Pour finir, Jean saisit délicatement son menton entre ses doigts, relevant son visage qu'il dirigea dans sa direction. — Parfait, répéta-t-il une fois de plus. Il s'éloigna, fébrile, réprimant l'envie fulgurante qu'il avait de toucher sa joue, ses lèvres, sa taille, ses hanches, sa peau. Le jeune artiste attrapa son carnet, impatient à l'idée de croquer son modèle sous tous les angles possibles. Rien qu'en traçant les premiers traits, il pouvait sentir la passion déferler en lui ; tout son être se trouvait en ébullition. Il s'imaginait déjà graver des étoiles à la place de chacune de ses taches de rousseur et façonner les reliefs de l'astéroïde qui ne fera qu'un avec son corps. En cet instant précis, Jean se maudissait de ne pas avoir de matériau plus riche qu'un pauvre sac de plâtre, car il avait conscience que Marco méritait mieux, beaucoup mieux. Sa mine s'effritait à vue d'œil et il dut bientôt se lever pour aller chercher de quoi la tailler. Lorsqu'il passa derrière son modèle, il ne parvint pas à lui résister ; s'en approchant silencieusement, il posa ses mains de part et d'autre de sa taille, enfouit son visage au creux de son cou nu et en huma le parfum étourdissant. Il sentit Marco frissonner, mais son corps était bouillant contre le sien. — Un jour, lui murmura-t-il à l'oreille, je te ferais une statue de marbre. Le brun sourit, fermant les yeux au contact du baiser que Jean déposa sur la peau sensible de sa clavicule. Quand l'artiste s'éloigna de sa muse, retournant à son étude corporelle, le jeune homme trembla ; de froid, cette fois-ci. Du marbre, songea-t-il. Cela ressemblait à une promesse.


> prompts : cimetière, cohabitation, ambiguïté > données : 10 juin 2022, 2 700 mots

Comme chaque matin depuis le début de l'été, Marco s'éveilla de bonne heure et, accompagné du gazouillement des oiseaux, il descendit prendre son petit déjeuner, son repas préféré de la journée. Une fois qu'il eut avalé sa dernière gorgée de thé, le jeune homme aux cheveux bruns enfila ses chaussures et sortit au-dehors, s'immobilisant un instant face aux multiples tombes qui peuplaient les lieus. Il lui faudrait probablement quelques jours de plus pour s'habituer à ce drôle de spectacle auquel il fallait pourtant s'attendre, lorsqu'on vivait au beau milieu d'un cimetière. La première tâche de Marco fut d'ouvrir les grilles qui permettaient aux éventuels visiteurs d'entrer pour venir se recueillir sur la sépulture de leurs proches. En général, on ne voyait personne pointer le bout de son nez avant dix heures ; les matinées étaient paisibles, et aujourd'hui ne ferait probablement pas exception à la règle. Avant de partir, Marco avait jeté un coup d'œil au registre des inhumations, mais aucune n'était prévue au cours des trois prochains jours. Il ne lui restait donc plus qu'à faire un peu d’entretien dans le coin. Le grand-père du jeune homme était le véritable gardien de ce cimetière, celui qui se chargeait de sa sécurité, de sa propreté et d'autres choses encore. Marco ne faisait que le remplacer pendant ces vacances d'été afin que le vieil homme prenne un peu de repos, au soleil, dans le sud du pays. C'était avec plaisir que l'étudiant avait accepté de lui rendre ce service. Après tout, ce métier ne demandait pas de qualifications trop spécifiques et cela lui permettait d'utiliser à bon escient ses deux mois de vacances. Un seau dans une main, le jeune homme se dirigea tranquillement au fond du cimetière pour y nettoyer le quart Nord-Est. C'était son grand-père qui avait pris l'habitude de délimiter ainsi le terrain dont il se trouvait être le responsable afin d'en faciliter l'entretient. Toutes les deux semaines, il veillait à ce que chaque sépulture ait reçue, au minimum, un rapide coup de chiffon. Certains gardiens estimaient que c'étaient d'abord aux familles d'assurer la propreté des tombes à leur nom, mais le grand-père de Marco ne voyait pas les choses de cette façon. Respecter les morts, c'était avant tout respecter l'endroit où ils étaient enterrés. Avec une telle philosophie, mêmes les tombes les moins visitées restaient propres en toutes circonstances. Marco plongea une grosse éponge dans l'eau savonneuse dont il avait rempli le seau et entreprit de frotter soigneusement chaque pierre tombale. Il changeait également l'eau des fleurs, passait un coup de chiffon sur les objets déposées par les proches et remettait tout ceci en place après son passage. Bien que la tâche se montrait répétitive, le jeune homme lui trouvait un côté très reposant et assez gratifiant ; il était simplement heureux de pouvoir rendre ce cimetière un peu plus agréable, pour les morts comme pour les vivants. Tandis qu'il nettoyait une autre tombe, Marco eut le sentiment d'être observé. En tournant la tête, il croisa effectivement le regard d'un garçon qui, bien qu'étant découvert, ne se gêna pas pour continuer de le dévisager. Le brun lui rendit donc la pareille, examinant ses cheveux châtains et son teint légèrement pâle. Il en conclu que l'adolescent devait probablement être un peu plus jeune que lui. — Je peux te renseigner ? Il accompagna sa question d'un sourire, mais n'eut aucune réponse. Marco finit dont par détourner le regard, rien qu'un instant, pour terminer d'arranger la tombe dont il s'occupait avant d'être interrompu. Lorsqu'il se tourna à nouveau vers l'endroit d'où l'observait le garçon aux cheveux châtains, celui-ci n'était plus là. Le jeune homme ne s'en formalisa pas et passa aussitôt à une autre sépulture. Le rôle d'un gardien consistait également à accueillir les proches en visites, mais il n'était pas rare que certains se montrent troublés, chose on ne peut plus normale compte tenu du lieu dans lequel ils se trouvaient. Une fois de plus, Marco s'éveilla à l'aube d'une journée qui promettait d'être ensoleillée. Il ouvrit les grilles du cimetière et actionna le robinet du tuyau d'arrosage extérieur afin de remplir un grand arrosoir d'eau dont il se servait pour humidifier les nombreux parterres de fleurs éparpillés sur tout le terrain. Accroupi, le jeune homme commença par arroser celles qui se trouvaient à l'entrée du cimetière et tout autour de la petite maison qu'il occupait temporairement. Il sursauta en découvrant la présence inopinée d'une personne à ses côtés ; le garçon aux cheveux châtain se tenait là. — Bonjour. — T'es qui, toi ? — Je m'appelle Marco. — Et il est où, le vieux ? — Tu dois parler de mon grand-père. À l'heure qu'il est, il doit probablement lire un livre sur une plage du sud. C'est moi qui m'occupe du cimetière cet été. L'étrange adolescent ne sembla pas ravi de cette réponse, comme l'indiquèrent ses sourcils froncés. — Tu connais bien mon grand-père ? — Un peu. Le garçon ne paraissait pas très loquace et même un brin méfiant. — Quand est-ce qu'il revient ? — À la fin de l'été. Une fois de plus, Marco pu voir que ses mots ne satisfirent pas son interlocuteur qui, comme vexé, tourna immédiatement les talons sans prendre la peine de poursuivre leur conversation. Le brun haussa les épaules et se releva, son arrosoir en main, afin de poursuivre sa tâche. Il jeta néanmoins un dernier regard dans la direction où s'en était allé le garçon, mais celui-ci avait déjà disparu. Aujourd'hui, Marco nettoyait et arrangeait les tombes situées dans le quart Nord-Ouest du cimetière. Cet endroit était un peu spécial, car la plupart de ces sépultures dataient de plusieurs dizaines d'années chacune et recevaient rarement de la visite. Le grand-père du jeune homme leur témoignait une attention particulière afin que les défunts ne se sentent pas trop délaissés et puissent continuer de reposer en paix. — Elle aime pas les chrysanthèmes. La voix qui s'était soudainement élevée dans les airs fit sursauter le brun. Sans grande surprise, il tomba nez à nez avec ce garçon qui apparaissait parfois, toujours sans prévenir. — Pardon ? L'adolescent désigna les fleurs qu'il tenait dans ses mains. — Elle préfère les tulipes ou les marguerites. — Oh. Je suis désolé, je ne le savais pas. Marco avait préparé ce bouquet pour remplacer celui dont les pétales fanés tombaient sur la tombe d'une femme. Il retira les fleurs du vase dans lequel il venait de les placer pour les reposer au fond de son panier en osier. — Je vais aller en chercher, dans ce cas. Tu veux m'aider à les choisir ? Il vit le châtain hésiter. Le jeune homme se redressa, épousseta son pantalon et se dirigea tranquillement en direction du muret entourant le cimetière. Derrière lui, le garçon se décida finalement à le suivre. Ils longèrent le périmètre et les parterres de fleurs colorées qui le bordaient jusqu'à trouver des marguerites et quelques tulipes. Marco sectionna la tige des plantes que l'adolescent lui désigna, arrangeant ainsi un nouveau bouquet qui sera davantage au goût de la défunte. Lorsqu'il déposa le vase sur la sépulture, le châtain sembla apaisé. — Tu la connais bien ? Marco faisait référence à la femme dont le nom était gravée en lettres dorées écaillés par le temps. Il avait utilisé le présent car il n'aimait pas parler des gens au passé, comme s'ils appartenaient déjà à une autre époque, qu'ils n'étaient que de l'histoire ancienne. Le garçon marmonna quelque chose qui ressemblait à une affirmation, un air triste au visage. Le jeune gardien n'insista pas et préféra s'éloigner en silence, le laissait se recueillir seul. Il était important de respecter le chagrin des autres. Le soir, Marco fermait la grille et faisait un dernier tour pour ramasser les éventuels déchets abandonnés par des visiteurs peu respectueux ou amenés par le vent qui s'amusait à les faire voyager. Il y avait eu une inhumation, ce matin, à laquelle une cinquantaine de personnes avaient assisté, alors quelques mégots de cigarette se cachaient entre les brins d'herbe. Le brun n'aimait pas vivre dans un environnement sale et pollué, donc il supposait que ce devait aussi être le cas pour les habitants de toutes ces tombes. Au détour d'une allée, Marco tomba à nouveau sur le garçon aux cheveux châtains. — Je ne savais pas que tu étais encore là. Il avait pourtant fait le tour du cimetière avant d'en fermer les grilles, mais l'adolescent avait l'étrange faculté d'échapper à ses yeux. — Pourquoi tu fais tout ça ? lui demanda soudain ce dernier. Garder ce cimetière, j'entends. — Je ne fais que remplacer mon grand-père. — Mais qu'est-ce qui t'a poussé à accepter ? — Mon grand-père est quelqu'un de très passionné. Il aime son métier. J'avais simplement envie de lui donner un coup de main et de découvrir son quotidien. J'aime aider les gens et j'aime le silence, alors ça ne me dérange pas. — Le vieux m'a dit la même chose. Vous êtes vraiment une drôle de famille. Moi, je suis certain que je trouverais ce boulot super ennuyant. Le jeune gardien eut un petit rire face à l'honnêteté de son interlocuteur. — Il est tard, tu devrais rentrer chez toi. Je vais rouvrir les grilles pour que tu puisses sortir. Il désigna l'imposante grille du menton. Seulement, lorsqu'il se retourna, le garçon s'était déjà volatilisé sans un bruit. Les semaines d'été s'écoulaient paisiblement et Marco ne se lassait toujours pas de son rôle de gardien dont il remplissait consciencieusement chaque mission. Aujourd'hui, il s'occupait une nouvelle fois de l'entretien des sépultures orphelines situées dans le quart Nord-Ouest. L'orage qui avait éclaté la veille était heureusement passé au-dessus du cimetière sans faire trop de dégâts. Le jeune homme devrait ratisser toutes les feuilles qui encombraient les allées et remplacer les quelques vases cassés, mais il fallait s'estimer chanceux. — Merci d'avoir encore changé les fleurs. Il sursauta, comme il le faisait à chaque fois que le garçon aux cheveux châtain apparaissait subitement à côté de lui, sans qu'il n'ait pu l'entendre s'approcher. Marco baissa les yeux sur les fleurs fraîches qu'il venait tout juste de placer sur la tombe de la femme que l'adolescent semblait connaître. — Il n'y a pas de quoi. — J'aimerais pouvoir le faire moi-même, mais... Il ne termina pas sa phrase qui resta en suspend, mais le brun ne lui demanda pas de poursuivre son explication. Au cours des dernières semaines, il avait appris que chacun vivait son deuil différemment. Certains proches peinaient à venir se recueillir, quelques uns fondaient même en larmes au moment de passer l'imposante grille du cimetière. D'autres ne parvenaient pas à remplacer les fleurs qui fanaient sur la tombe de leur défunt ; c'était ainsi. Au détour d'une allée, Marco pouvait entendre les murmures ou le silence des proches endeuillés qui se demandaient parfois pourquoi ils s'entêtaient à venir voir un bout de pierre abritant les restes d'un être qui ne vivait déjà plus. Le jeune gardien voyait, mais il se contentait de passer derrière eux sans un mot, tel une ombre, car il n'avait pas à juger la manière dont les gens réagissaient face à la mort du moment que les visiteurs restaient respectueux des lieux. Marco se tenait au bord d'un grand trou rectangulaire que des ouvriers avaient creusé au petit matin. Une inhumation était prévue dans l'après-midi, la dernière qu'il aurait probablement à superviser en tant que gardien. Le jeune homme sentit une présence à ses côtés. Il tourna la tête, mais il n'était plus aussi surpris de découvrir le garçon aux cheveux châtains à ses côtés. Celui-ci lui avait tant tenu compagnie au cours de cet été que de tels moments lui étaient devenus familiers. — J'ai une bonne nouvelle pour toi, lui dit-il. Mon grand-père revient dans quelques jours. Le cimetière va retrouver son véritable gardien. — Oh. Le brun pensait que l'adolescent serait heureux de l'apprendre, lui qui semblait apprécier le vieil homme, mais il en fut plutôt troublé. — Ça veut dire que tu vas partir ? — Oui. Je dois rentrer chez moi pour étudier. — Et c'est loin chez toi ? — Plutôt, oui. Mais j'espère qu'on se reverra, un jour. — C'est possible, si tu reviens. Je ne suis jamais bien loin d'ici. Cette phrase sonna étrangement aux oreilles de Marco qui se demanda si le garçon n'y avait pas ajouté un sens caché, mais il n'eut pas le loisir d'y songer davantage. — C'était pas gagné d'avance, mais... T'es un bon gardien, toi aussi. Merci de t'être aussi bien occupé de ce cimetière. — Tout le plaisir était pour moi. Marco lui adressa un sourire et, pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, le garçon aux cheveux châtains le lui rendit. Marco embrassa affectueusement son grand-père qui rentrait tout bronzé de son voyage dans le sud du pays. — Comment ça va, mon garçon ? — Bien. Et toi, ces vacances ? — Très ensoleillées, ma foi. Je crois que j'ai ramené un peu de sable dans mes chaussures ! Le jeune homme l'aida à décharger ses affaires du coffre de sa voiture. Grand-père et petit-fils s'installèrent ensuite dehors, sur une petite table, pour discuter autour d'un thé. — Dis Papy, il y a quelque chose que je voulais te demander. J'ai souvent croisé un drôle de garçon aux cheveux châtains... — Ah ! Tu as rencontré Jean. — Je ne connaissais pas son prénom. — Ça ne m'étonne pas beaucoup. Il se méfie des inconnus. Que sais-tu exactement de lui ? — Pas grand-chose, en fait. On a un peu discuté, c'est tout. Le vieil homme eut un sourire, mais un sourire un peu triste. — Jean est enterré dans le quart Nord-Ouest, avec sa mère. — Quoi ? Marco le regardait de ses yeux chocolat écarquillés par la surprise. Son grand-père soupira. — Je l'ai vu pour la première fois il y a une trentaine d'années. J'ai cligné des yeux et l'instant d'après, il avait disparu. J'ai tenté de lui parler à plusieurs reprises, mais il a mis une éternité à me répondre ; rien qu'un mot ou deux avant de s'évaporer mystérieusement. On s'est quand même rapproché au fil du temps et de nos micro-conversations. Après deux ou trois ans, j'ai fini par en conclure qu'il n'était plus vraiment vivant, qu'il appartenait à l'autre côté. Le brun baissa la tête, interdit. Jean était mort ? Voilà qui expliquait énormément de choses, mais il avait pourtant du mal à y croire. — Gardien de cimetière, c'est quand même un bien drôle de métier, tu sais. On aide les visiteurs, mais on veille aussi sur les morts ; on est présent lors des inhumations, on s'occupe des sépultures, on essaie de créer un environnement paisible pour tout le monde. C'est une cohabitation presque extraordinaire, si j'ose dire. Alors finalement, ce n'est pas si étonnant de trouver une âme égarée au détour d'une allée. Marco comprit où son grand-père voulait en venir. Les visiteurs ne s'en rendaient pas compte car ils n'étaient que de passage, mais à force de vivre au sein du cimetière, il avait parfois l'impression de ressentir la présence de ses habitants. — Jean est lui aussi le gardien de ce cimetière, à sa façon, lui confia le vieil homme. Il est capable d'écouter les souhaits des morts et ne se gêne pas pour faire savoir qu'une chose ou une autre lui déplaît. Il ne peut rien toucher, donc il n'a jamais fait le moindre dégât, mais il a la fâcheuse manie d'apparaître un peu partout quand bon lui semble. — Oui, je vois ce que tu veux dire... Son grand-père termina sa tasse de thé et se leva, invitant son petit-fils à le suivre dans les allées du cimetière. Ils s'arrêtèrent devant une sépulture que Marco reconnu ; c'était celle de la femme qui préférait les tulipes et les marguerites aux chrysanthèmes. La pierre tombale était au nom d'une certaine Marie Kirschtein et de son fils, Jean. Le jeune gardien se trouva bête de ne pas l'avoir remarqué plus tôt, alors que la vérité se trouvait juste devant son nez. — Tu veux savoir ce qui lui est arrivé ? — Non. Je vais revenir, affirma le brun, et j'attendrais qu'il me le dise lui-même. Marco partit en début d'après-midi, ses affaires rassemblées dans sa lourde valise. Lorsqu'il se retourna, jetant un dernier regard en arrière, il vit son grand-père lui faire signe depuis la grille du cimetière. À ses côtés, un garçon aux cheveux châtain en fit de même.


> prompts : ivresse, miroir, tendresse > données : 11 juin 2022, 2 400 mots

Jean termina son verre d'une gorgée, grimaçant alors que le liquide ambré lui brûlait la gorge. Le reflet que lui renvoya le miroir situé derrière le comptoir du bar où il se trouvait assis était celui d'un jeune homme à l'air morose et aux cernes trop creusées qui buvait, seul, dans l'espoir de noyer ses problèmes au fond d'un verre. Juste à côté de ce dernier, son téléphone portable se mit à vibrer ; une fois de plus, une fois de trop. Jean ne supportait plus d'entendre ce son qui résonnait jusque dans sa boîte crânienne. Il attrapa rageusement l'objet qu'il éteignit et héla son ami barman derrière le comptoir. — Tu m'en ressers un ? Il désigna son verre vide à Bertholdt qui hésita. — Je viens de casser avec ma copine, ajouta Jean pour le convaincre. Le grand brun s'exécuta en soupirant. — Encore ? Celle-ci semblait charmante, pourtant. — Ça collait plus entre nous, lâcha son ami en détournant le regard, mal à l'aise. C'est tout. Jean était venu dans ce bar pour oublier toute cette histoire, alors il n'avait certainement pas envie d'en parler. Il préféra prendre une nouvelle gorgée d'alcool sous les yeux inquiets du barman qui était malheureusement le témoin de ses ruptures régulières. — Pourquoi c'est si difficile de trouver quelqu'un de bien ? murmura finalement Jean. — Le monde est rempli de bonnes personnes. — Elles sont bien difficiles à dénicher. — Je n'en suis pas si sûr. L'une d'entre elles vient juste de passer la porte. Bertholdt lui désigna du menton le nouveau venu qui s'approchait dans son dos. Il prit place au comptoir, veillant à laisser une chaise vide de distance entre lui et Jean qui en profita pour glisser un regard curieux. Il avait déjà aperçu dans les parages ce jeune homme aux cheveux bruns et aux multiples taches de rousseurs qui était toujours tiré à quatre épingles. Il devait probablement travailler dans une boîte avec un code vestimentaire strict. — Qu'est-ce que je te sers ? lui demanda le barman. — Un truc fort, s'il-te-plaît. — Toi aussi ? Mais qu'est-ce que vous avez tous aujourd'hui ? Le jeune homme haussa les épaules, revêtant un léger sourire qui dissimulait mal la fatigue qu'on pouvait lire sur son visage. Jean ne se souvenait plus vraiment de son nom, mais voyant que Bertholdt semblait bien le connaître, il se permit de faire intrusion dans leur conversation. — Tu devrais être content, rétorqua-t-il à son ami barman, on fait marcher ton commerce. — Ah ça, c'est sûr ! Ces derniers temps, tu es mon meilleur client. Ça me donne presque l'impression de profiter de tes ruptures amoureuses chaotiques. — Le malheur des uns fait le bonheur des autres, comme on dit. — Et toi Marco, les amours, ça va ? lança Bertholdt. Ledit Marco grimaça. — Sers-moi en un autre, tu veux ? Enfin, poursuivit-il avec un sourire en coin, vu la manière dont tu reluques le nouveau videur, je ne te retourne pas la question. Bertholdt écarquilla les yeux avant de se racler la gorge, les joues rougies par l'embarras. Quant à Jean, il manqua d'avaler de travers. Sous les protestations de son ami, il se retourna vivement pour parcourir le bar des yeux, à la recherche du fameux agent de sécurité qui se tenait juste à côté de la porte, les bras croisés sur ses pectoraux. — Sérieux ? Cette armoire à glace, là ? — Bordel Jean, se désespérait le pauvre barman, tu peux pas être encore moins discret tant que t'y es !? Le châtain échangea un regard complice avec Marco qu'il remerciait silencieusement du renseignement. — Tout ça me donne encore plus envie de me saouler en ce charmant vendredi soir… — Moi aussi... Tous deux levèrent vers Bertholdt de petits yeux suppliants ; on aurait dit deux collégiens demandant à leurs parents l'autorisation d'avoir un verre de champagne pendant les fêtes de famille. Le barman soupira. — Il se trouve que j'ai justement besoin de tester de nouveaux cocktails... Je peut vous les faire à moitié-prix si vous accepter de jouer les cobayes pour moi. Mais à une condition : vous rentrez tous les deux en métro ce soir. — Vendu ! Prêts à boire tout ce que leur proposerait le grand brun, Jean et Marco déposèrent leurs clefs de voiture respectives dans la paume ouverte que leur tendait Bertholdt. Le barman regarda ses deux clients tremper leurs lèvres dans un énième mélange alcoolisé, attentif à leur réaction et impatient d'entendre leur avis. — Alors ? Comment était celui-ci ? — Euh... Bon ! C'était vraiment- vraiment bon. À vrai dire, Jean n'en savait trop rien. Les derniers cocktails qu'il avait ingurgités commençaient gentiment à lui faire tourner la tête ; le jeune homme aurait été incapable de deviner leur composition qui, de toute manière, ne l'intéressait pas beaucoup à ce stade. Assis sur la chaise haute à ses côtés, Marco laissa échapper un hoquet. Visiblement, il se trouvait dans le même état que lui : trop éméché pour apprécier à leur juste valeur les saveurs que refermait son verre. — Je suppose que ça suffit pour ce soir, soupira finalement Bertholdt. Jean se sentait d'humeur guillerette, mais il avait aussi l'envie pressante d'aller vider sa vessie. En revenant des toilettes, il vit son compagnon de beuverie debout, visiblement prêt à partir. — Ça va aller pour rentrer ? s'inquiétait le barman. Tu habites plutôt loin. — T'en fais pas, je vais me débrouiller. Marco fit un pas en avant, tituba un peu et manqua de percuter sa propre chaise. Ce fut Jean qui le rattrapa par l'avant-bras avant qu'il ne tombe bêtement à terre. Bertholdt avait visiblement de bonnes raisons de ne pas être rassuré à l'idée de le laisser partir seul : c'était à peine s'il pouvait encore marcher droit. — Tu n'as qu'à venir chez moi, proposa alors Jean. Il ne faut compter que dix minutes en métro et j'ai un matelas de plus dans un placard. Le jeune homme brun leva vers lui des yeux surpris. — Tu es sûr ? On se connaît à peine… — Ça me gêne pas de dépanner l'ami d'un ami. Et puis, connaissant Bertholdt, tu ne dois pas être un tueur en série ! Marco lui assura en riant qu'il n'avait pas pour passe-temps de se faire inviter chez des inconnus afin de pouvoir mieux les tuer dans leur sommeil. Il finit par accepter l'offre de son nouvel ami, une décision que Bertholdt approuva d'un signe de tête. Après tout, deux ivrognes en valaient probablement mieux qu'un. Jean et Marco saluèrent donc le barman avant de quitter le bar, hilares au moment de passer devant le fameux vigile qui les regarda sortir sans trop se poser de questions. Les deux jeunes hommes parvinrent à atteindre l'appartement de Jean sans trop d'encombres. Décrétant qu'il avait besoin d'une bonne douche, le propriétaire des lieux disparu rapidement dans la salle de bain, invitant son nouvel ami à faire comme chez lui. Il en ressortit comme à son habitude, vêtu d'un simple pantalon, et se crispa soudainement en réalisant que Marco fixait son torse, là où il gardait les douloureux souvenirs de sa précédente relation. Jean se dépêcha d'attraper un haut qu'il enfila tout en essayant de trouver un nouveau sujet de conversation pour couper court au silence gênant qui s'installait entre eux. — Tu as besoin que je te prête quelques affaires ? — Juste un t-shirt, c'est gentil. Marco emprunta à son tour la salle de bain. À son retour, son hôte avait déjà posé un coussin et une couverture sur un matelas déplié au sol. — Désolé du dérangement. Le brun avait vraiment l'impression d'abuser de la gentillesse d'un presqu'inconnu, mais Jean balaya ses excuses d'un signe de tête. Pour la première fois depuis plusieurs heures, le châtain jeta un coup d'œil à son téléphone portable qu'il dut rallumer. Il découvrit, sans grande surprise, de nombreuses notifications lui signifiant qu'il avait loupé une tonne d'appel et de messages, tous en provenance du même numéro. À peine eut-il le temps d'effacer cet historique pour le moins inquiétant que l'écran afficha qu'il recevait un nouvel appel en ce moment même. Il appuya rageusement sur le bouton rouge pour le décliner, mais la personne à l'autre bout du fil réitéra l'assaut. Jean finit par couper le son de son téléphone qu'il envoya voler au pied de son lit. Marco, qui n'avait rien manqué de la scène, posa sur lui des yeux inquiets. — Tout va bien ? Le jeune homme laissa échapper un son qui ne ressemblait ni à une affirmation, ni à une négation. L'objet continuait de vibrer sur le sol de l'appartement, cherchant désespérément à attirer son attention. Le châtain se leva difficilement, rejoignant la salle de bain où il se passa de l'eau froide sur le visage dans l'espoir de récupérer un peu de sa vitalité habituelle. Mais il avait beau frotter, ses cernes ne partaient pas, ses yeux ne retrouvaient pas leur éclat et son sourire restait bien fade. Le reflet que lui renvoyait le miroir de la pièce n'était pas vraiment plus flatteur que celui du bar. Jean glissa une main sous son t-shirt, soulevant légèrement le tissu pour y dévoiler une bande de peau où l'on devinait les vestiges d'un premier bleu. Il resta pensif pendant plusieurs secondes, peut-être même quelques minutes, jusqu'à ce que la silhouette de Marco se dessine dans l'encadrement de la porte. — Tu as besoin d'un câlin ? Jean fut d'abord un peu surpris par cette proposition inattendue. Il rechercha instinctivement une trace de malice dans les yeux chocolat de son vis-à-vis, mais il n'en décela aucune ; il n'y avait que de la bienveillance. Le châtain fit donc un pas en avant, prudent et plutôt embarrassé. Marco glissa une main sur sa nuque, l'invitant à venir poser sa tête sur son épaule, ce qu'il fit sans discuter. Une fois que sa gêne se fut un tant soit peu dissipée, Jean prit conscience qu'en plus d'être agréable, cette étreinte était exactement ce dont il avait besoin. Il ferma les yeux, s'abandonnant aux mains de Marco qui lui frottaient le dos avec une douceur dont il avait cruellement manqué ces derniers temps. Ses doigts se resserrèrent inconsciemment sur le t-shirt du brun qu'il fut contraint de lâcher lorsqu'ils se séparèrent. — Mon ex-copine n'accepte pas trop la séparation, lui confia-t-il plus tard, allongé sur son lit. — Pourquoi tu ne la bloques pas ? Jean haussa les épaules car il n'en avait pas la moindre idée. Son fichu téléphone continuait de vibrer par intervalles réguliers au pied de son lit, alors qu'il aurait suffit d'appuyer sur une touche pour tout arrêter. — Elle semblait charmante au début, tu sais, souffla-t-il. Plutôt jolie, pleine de rêves et d'ambition. Le problème, c'est qu'elle était complètement paranoïaque ; elle pouvait être soudainement jalouse pour un rien et cherchait à contrôler toutes mes relations. J'ai laissé coulé, la première fois qu'elle m'a frappé, puis la deuxième, et la troisième... J'ai essayé, mais elle n'était pas prête à changer, alors j'ai compris que ça ne pouvait plus marcher entre nous. Je l'aurais quitté plus tôt si je ne l'aimais pas encore. Le jeune homme regretta presque aussitôt ses mots ; il n'avait pas l'habitude de raconter ainsi sa vie à n'importe qui. — Pardon, s'excusa-t-il brusquement. Je sais pas pourquoi je te dis tout ça, tu n'es pas venu pour m'entendre me plaindre. Son téléphone vibra quelque part. Encore. Les yeux fixés sur le plafond, Jean ne vit pas Marco se lever, mais il l'entendit s'éloigner de quelques pas avant de revenir vers lui pour s'asseoir au bord de son lit. — C'était courageux de la quitter. Il ne faut pas s'accrocher à ceux qui nous font du mal, même si on les aime encore. Tu as pris la bonne décision. Le châtain se redressa, attrapant fébrilement l'objet que lui tendait son nouvel ami. Il ouvrit l'application répertoriant ses contacts et bloqua enfin le numéro de son ancienne petite-amie qui l'importunait depuis plus de quarante-huit heures. L'appartement redevint étrangement silencieux ; Jean avait presque oublié à quel point il chérissait ce luxe qu'était la tranquillité. À ses côtés, Marco lui frotta gentiment le dos pour la seconde fois de la soirée. Le châtain sourit tandis qu'il appuya machinalement sa tête contre son épaule. — C'est Bertholdt qui avait raison. Tu es vraiment quelqu'un de bien. — Il t'as dit ça ? s'étonna le brun. Jean eut un petit rire. — Il a l'habitude de m'entendre râler. Je ne suis pas très chanceux en amour, alors ça ne m'étonnerait pas qu'il ait voulu jouer les Cupidon. — Je n'ai pas beaucoup de chance de ce côté-là non plus, je te rassure. — Un gars comme toi ? Pas possible... À moins que tu aies un énorme défaut que tu n'oses pas me confier ! Ce fut au tour de Marco de s'esclaffer. — Je pense que je suis un peu trop romantique, lui avoua-t-il, le genre vieux-jeu. J'aime bien prendre mon temps. La plupart des gens de cette génération ne sont pas dans le même état d'esprit. — C'est vraiment dommage pour eux. Ça me plairait bien, moi. — De ? — De prendre mon temps. Avec toi, pensa-t-il. Ces mots ne dépassèrent pas la barrière de ses lèvres, mais ce fut comme si Marco les avait deviné. L'alcool qui coulait encore dans leurs veines avait-il des propriétés télépathiques ? — C'est une proposition ? — Peut-être bien… — Tu me demandes de sortir avec toi ? — Ah non, c'est beaucoup trop rapide ! s'amusa Jean. Le plan, c'est qu'on se tourne autour au moins pendant six mois, histoire d'apprendre à se connaître, avant que notre relation ne subisse le moindre développement majeur. Avec un peu de chance, on pourra s'embrasser d'ici trois ans. C'est pas merveilleux ? Marco eut un rire franc. — D'accord, ça me parait correct. Il lui tendit sa paume ouverte que Jean serra de bon cœur, officialisant ainsi leur relation à effet différé. — C'est Bertholdt qui va être content. — Il va falloir lui rendre la pareille. — Avec son armoire à glace ? Seigneur... Ils étaient encore occupés à rire au moment de se glisser dans les couvertures de leurs lits respectifs. Pensif, Jean finit par se pencher par dessus son matelas pour capter le regard de Marco. — C'est quand même un peu long, trois ans. — Tu as raison. Disons deux ans, plutôt. — Un an, c'est mieux. — Huit mois ? — Six. — Trois. Jean haussa un sourcil dubitatif. — À ce train là, autant le faire tout de suite ! — On n'a qu'à attendre demain, décida alors Marco. — Bonne idée. Le brun sombra dans le sommeil en premier et Jean en profita pour observer son visage endormi, un léger sourire aux lèvres. Cette relation commençait d'une bien drôle de manière, mais il se promit de tout faire pour qu'elle ne se termine pas comme toutes les autres.


> prompts : amputation, orage, dysfonctionnement > données : 12 juin 2022, 3 400 mots

La première chose que vit Marco en s'éveillant fut le plafond, puis les murs entièrement blancs de l'hôpital où il se trouvait. Le garçon plissa les yeux, incommodé par la forte luminosité des lieux. Il remua sur le matelas inconfortable du lit où il était allongé, attirant ainsi l'attention de son père qui vint aussitôt se pencher au-dessus de lui. — Salut, mon grand. Comment tu te sens ? — Hum... Un peu dans les vapes… — L'anesthésiant doit encore faire effet, supposa-t-il en caressant doucement ses cheveux bruns. Prends ton temps pour te reposer. Nous ne sommes pas pressés. Hochant faiblement la tête, Marco se tarda pas à refermer ses paupières et replongea dans un sommeil léger. À son second réveil, une petite demi-heure plus tard, il estimait être déjà plus en forme, même s'il n'avait pas encore recouvré la plupart de ses forces. Cette fois-ci, il fut également accueilli par le sourire de sa mère qui s'empressa d'aller héler un infirmier qui passait justement dans le couloir, lequel pu informer leur docteur du réveil de son patient. Reconnaissable à sa longue blouse blanche et au dossier médical qu'il tenait dans ses mains, celui-ci les rejoignit très vite en les saluant pour la deuxième fois de la journée. — L'opération s'est très bien passée et les constantes sont bonnes, les informa-t-il avec un sourire. Marco, peux-tu lever ton bras droit pour moi ? L'esprit un peu brouillé par le cocktail d'anesthésiants qu'on lui avait administré, le garçon eut quelques secondes d'incompréhension avant de saisir ce que le médecin attendait de lui. Légèrement angoissé, il dégluti et prit une profonde inspiration avant de s'exécuter doucement, incertain du résultat. Sous son épaule, à l'endroit où la plupart des gens possédaient un coude, un avant-bras, un poignet, une main et des doigts que Marco avait perdu depuis longtemps, le garçon découvrit l'étonnante prothèse qui devait remplacer ses membres manquants. Il avait déjà eut de nombreuses occasions de détailler sa couleur blanche, ses finissions argentées et son allure robotique, mais c'était une toute autre chose de la voir ainsi accrochée à son corps. — Au début, tes mouvements risquent de ne pas être très naturels, voire forcés, le prévint son docteur. Il faut compter un petit temps d'adaptation. Ton cerveau doit se souvenir de la présence des membres qu'il pensait perdus. Marco hocha silencieusement la tête, les yeux fixés sur ce bras artificiel qui tremblotait un peu tandis qu'il essayait de bouger ses doigts. — À moins que tu ne ressentes une gêne quelconque, tu vas pouvoir rentrer chez toi dans la soirée. Le garçon remercia le médecin en bredouillant, surpris, mais ravi qu'on le laisse partir aussi rapidement. Quelques heures plus tard, Marco et ses parents se trouvaient dans la voiture qui les ramenaient chez eux. Au cours du trajet, le regard du garçon fut fréquemment attiré par ce drôle d'objet mécanique et froid qui faisait désormais partie de lui. Amputé depuis plusieurs années à la suite d'un accident de la route, il n'avait jamais utilisé la moindre prothèse qui, de toute manière, n'aurait été qu'esthétique. C'était ses parents qui, des mois auparavant, avaient appris l'existence d'un programme visant à expérimenter une nouvelle technologie qui pourrait révolutionner la vie des personnes à qui il manquait un bras, une jambe ou même un œil. Sans grand espoir, Marco avait accepté de s'inscrire au tirage au sort sélectionnant les participants qui pourraient tester gratuitement ces nouvelles prothèses. La possibilité qu'il fasse partie des heureux chanceux n'avait même pas effleuré le garçon qui se retrouva face à un dilemme ; car il s'était fait à l'idée de vivre sans son bras droit, même si celui-ci lui manquait parfois. Par curiosité, sans doute, il avait finalement accepté de prendre part au programme, ce qui avait donné lieu à de nombreux rendez-vous préparatoires pour qu'on leur explique plus précisément la conception, les composants et les objectifs de la prothèse. Résultat des dernières avancées technologiques, elle n'était pas qu'un objet esthétique mais poursuivait un but véritablement fonctionnel. Elle serait connectée aux nerfs du membre atrophié, et donc au cerveau qui pourrait lui envoyer des commandes comme au reste du corps. À terme, ce genre de prothèse visaient à remplacer un bras ou une jambe perdus dans toutes les utilisations qu'il pourrait en être faite. L'apparence robotique de celle que portait actuellement Marco n'était que temporaire ; le modèle final devrait même se rapprocher d'un véritable grain de peau, si bien qu'on ne serait plus du tout capable de le distinguer d'un membre naturel. — Tu sais quand Jean a prévu de passer ? — Bientôt. D'ici un quart d'heure, je pense. En effet, les Bodt étaient à peine rentrés chez eux qu'on ne tarda pas à sonner à leur porte. Marco s'empressa d'aller ouvrir au garçon qui l'attendait derrière, tout sourire, et qui déposa un rapide baiser sur ses lèvres avant d'entrer. — Alors ? Le brun tendit lentement sa nouvelle prothèse devant lui, permettant ainsi à Jean de l'observer en détails. Ce dernier poussa un sifflement admiratif. — Tu ressembles à un vrai cyborg, avec ça ! Son amoureux salua ensuite ses parents qui se trouvaient dans le salon où ils s'installèrent tous autour de tasses de thé ou de chocolat chaud pour discuter. Gabriel et Alix Bodt ressentirent le besoin de répéter une fois de plus les conseils formulés par le docteur quand à l'utilisation de la prothèse. Afin que la phase d’acclimatation se passe au mieux, il était préférable de commencer par effectuer des tâches simples, quotidiennes, nécessitant peu de force physique : prendre un verre d'eau, tourner les pages d'un cahier, mettre de la confiture sur une tartine... L'objectif était d'augmenter progressivement la difficulté des choses à accomplir à l'aide de ce nouveau bras mécanique. — Je peux toucher ? demanda soudain Jean. Marco acquiesça, lui donnant accès à sa prothèse. Lorsque son petit-ami effleura sa paume, il fut parcouru d'un frisson. Jean fit remontrer ses doigts sur son poignet, puis sur son avant-bras où il traça doucement quelques cercles contre la surface lisse et blanche de l'objet. — Tu le sens ? Le brun bafouilla quelque chose qui ressemblait à une affirmation, car il ne s'attendait pas à ce que la sensation du contact soit aussi prononcée, quelques heures seulement après l'opération. Il se surprit à songer que si cette prothèse lui permettait de prendre Jean dans ses deux bras, il en serait amplement satisfait. Marco était assis sur une chaise face au bureau de son médecin qui rentrait tout un tas de données dans son ordinateur. Sa jambe tremblait, parcourue par un tic nerveux, tandis que ses yeux vagabondaient dans la pièce aux murs blancs ; le garçon n'avait jamais aimé les hôpitaux. Il était aujourd'hui venu à son troisième rendez-vous hebdomadaire suivant l'opération qui lui avait greffé cette étonnante prothèse au bras. Dans le cadre du programme auquel il avait pris part, il devait régulièrement retourner à l'hôpital pour qu'on puisse analyser ses progrès et vérifier que tout se déroulait comme prévu. Pour ce faire, Marco devait simplement réaliser quelques exercices sous les yeux attentifs du docteur qui notait soigneusement ses observations. Ce dernier le questionnait également sur toutes les nouvelles tâches qu'il avait réussies ou simplement essayer d'accomplir à l'aide de sa prothèse. — Même si tu dois avoir l'impression de progresser lentement, c'est aussi le cas pour tous les autres patients du programme, lui assura-t-il en fin de séance. Jusqu'à présent, les résultats recueillis sont très prometteurs. Tout semble en ordre de ton côté, alors je te dis à la semaine prochaine. Le garçon se dépêcha de sortir du bâtiment hospitalier pour retrouver Jean qui l'attendait devant. Le voyant arriver, son amoureux agita un petit sac en papier qu'il tenait et dont se dégageait la bonne odeur des pâtisseries. Le châtain glissa sa main dans la sienne, la gauche, et les entraîna en direction du parc qui s'étendait de l'autre côté de la route. — Il faut profiter du soleil, expliqua-t-il en désignant l'astre qui brillait haut dans le ciel. Ils ont annoncé de la pluie pour cette nuit. Ils marchèrent tranquillement sur le chemin de terre jusqu'à ce que Jean les tirent tous deux vers un coin d'herbe, à l'ombre, où ils posèrent joyeusement leurs derrières. Allongés sur la pelouse verte qui leur chatouillait la peau, ils s'amusèrent à donner un sens aux formes des nuages qui les survolaient. En l'espace de quelques minutes, ils avaient déjà trouvé une tête de chat aux longues moustaches, un hippopotame coiffé d'un chapeau melon et un crocodile qui conduisait un taxi. Marco désigna un autre nuage allongé qui ressemblait beaucoup à un dinosaure. — Tu t'y fais ? lui demanda Jean en désignant la prothèse qu'il pointait vers le ciel. — Plus ou moins. C'est bizarre de retrouver un bras. Je pense que je m'y habitue doucement, mais c'est difficile de la considérer comme autre chose qu'un accessoire. Même si cette technologie est franchement incroyable. — Je vois un peu ce que tu veux dire. Je me demande si l'acclimatation serait plus facile avec l'apparence finale qu'ils veulent lui donner… — C'est possible. Pour certaines personnes, en tout cas. Chacun a un rapport à son corps qui lui est propre. Pour ma part, même si cette prothèse ressemblait trait pour trait à un vrai bras, je ne pourrais probablement jamais la considérer comme tel. Son petit-ami hocha la tête, pensif. Ils restèrent encore allongé pendant plusieurs minutes avant de se relever pour rentrer chez eux. — Tu dors chez moi, ce soir ? Jean acquiesça en souriant et lui pris à nouveau la main pour faire le trajet en marche arrière, direction l'arrêt du bus qui les reconduirait chez les Bodt. Cette nuit-là, une violente pluie s'abattit sur les toits de la ville endormie et Marco fit un cauchemar. Il rêva du soir de l'accident, de l'orage qui grondait au-dessus d'eux, du camion qui s'était renversé sur la chaussée et de leur petite voiture qui n'avait pas pu l'éviter à temps. Il revit la silhouette de son grand-père, immobile pour toujours, et la carcasse du véhicule qui écrasait son bras droit. Une horrible douleur le fit se réveiller en sursaut, le corps tremblant, le cœur qui battait à s'en faire exploser. Marco sentit Jean bouger à ses côtés. — Ça va ? — Ou- Oui, répondit-il d'une voix peu assurée. C'était juste... un cauchemar. Ce n'était pas la première fois qu'il revivait cette journée où il avait perdu bien plus qu'un pauvre bras. Ce mauvais rêve revenait le hantait, de temps en temps, comme pour s'assurer qu'il ne puisse jamais oublier ce souvenir traumatisant. Il gardait en mémoire les images, les odeurs et les sons ; mais il ne ressentait plus la douleur depuis longtemps. Celle-ci s'était estompée au fil des années, jusqu'à se qu'il ne puisse plus que l'imaginer. Pourtant, à peine quelques secondes plus tôt, la brûlure qu'il avait cru sentir traverser son bras droit semblait cruellement réelle. — J'ai eu l'impression que... Il regarda sa prothèse, mais il ne ressentait plus rien de particulier. Le garçon secoua donc la tête pour en chasser la drôle de sensation qui l'avait parcouru. — Peu importe. Marco se rapprocha de Jean, qui entoura son corps de son bras, et entreprit de se rendormir pour oublier ce qui n'était rien d'autre qu'un vilain cauchemar. En s'éveillant au petit matin, Marco nota une sensation d'inconfort à l'endroit où se trouvait sa prothèse. Ne voulant pas tirer de conclusion hâtive, il préféra attendre d'être bien réveillé avant d'en parler à Jean. En ouvrant le volet électrique de sa chambre, il constata que la pluie continuait toujours de tomber et qu'au vu des gros nuages foncés qui s'approchaient, un orage était même à prévoir. Gabriel et Alix étant déjà partis au travail, les deux garçons se préparèrent seuls pour assister aux cours de leur journée lycéenne. Une fois son petit-déjeuner avalé, Marco fut bien embêté de réaliser que l'élancement qu'il ressentait au niveau de sa prothèse n'avait pas disparu du tout. Au moment même où un éclair déchira le ciel, ce simple désagrément se transforma en une vive douleur qui lui fit lâcher un cri. Jean passa sa tête dans l'entrebâillement de la salle de bain, l'air inquiet. — Ce truc vient de m'envoyer une décharge ! — Quoi ?! Le garçon s'approcha aussitôt, les sourcils froncés, et posa une main sur la prothèse que désignait fébrilement Marco. Il la retira aussitôt ; l'objet était brûlant. Ce fut tout de suite la panique : Que faire ? Qui appeler ? Devaient-ils informer Gabriel et Alix ? Non, ils ne feraient que perdre du temps. — Appelle ce fichu médecin ! décida finalement Jean. ll devrait savoir quoi faire, lui. Le docteur décrocha à la seconde sonnerie et, au vu de l'urgence, les deux garçons se passèrent de faire preuve de politesse. — On a un problème. — Merde, vous aussi ?! — Comment ça ? À l'autre bout du fil, la voix du médecin semblait vraiment paniquée. — On reçoit une tonne d'appel de plusieurs patients du programme. Ils évoquent tous une sensation de brûlure, des décharges électriques, ce genre de choses. Tout allait très bien jusqu'à présent, c'est du délire ! — D'accord, et on fait quoi, nous ? s'énerva un tantinet Jean. — Marco, tu es bien chez toi ? Ne bougez surtout pas, je vous envoie immédiatement une ambulance. Le véhicule arriva près de trois quart d'heures plus tard et il lui en fallut autant pour faire le trajet inverse. De son côté, l'état de Marco ne faisait que s'aggraver ; sa prothèse continuait de lui envoyer irrégulièrement des ondes de choc dont l'intensité variait. Les plus fortes pouvaient provoquer des micro-malaises qui laissaient toujours craindre le doute d'un arrêt cardiaque, mais, heureusement, le corps du garçon semblait s'accrocher fermement à la vie. Jean tentait tant bien que mal de rassurer son petit-ami en lui parlant à voix basse et en lui caressant les cheveux, mais il avait, lui aussi, des larmes plein les yeux. Chaque minute qui passait était une minute de douleur pour Marco et une minute de perdue pour le sauver. La boule d'angoisse qui n'avait cessé de croître dans sa poitrine se décupla lorsque l'ambulance atteignit enfin l'hôpital. Le médecin affecté au programme les attendait déjà à l'entrée des urgences, accompagné d'une équipe d'infirmiers qui prit immédiatement en charge le jeune patient alors inconscient. — On l'emmène tout de suite au bloc ! lança le docteur à Jean. Il faut absolument lui retirer cette prothèse avant qu'elle ne fasse plus de dégâts. Le garçon suivit le cortège qui filait dans les couloirs blanc de l'hôpital, mais il n'avait pas le droit d'entrer à l'intérieur du bloc opératoire. Il se retrouva donc seul, le corps tremblant et mort d'inquiétude, bloqué par une porte vitrée derrière laquelle il ne put qu'observer Marco s'éloigner. Marco reprit conscience dans la salle de réveil de l'hôpital, où d'autres patients se remettaient aussi d'une intervention chirurgicale. Son retour dans cette pièce blanche et froide ne lui plaisait pas beaucoup, mais c'était au moins le signe qu'il se trouvait toujours en vie, ce qui constituait déjà un premier soulagement. Le second, c'était que Marco ne ressentait plus aucune douleur dans son bras droit ; il ne lui restait, tout au plus, que de légers picotements, probablement apaisés par un produit anesthésiant quelconque. En revanche, il constata qu'il ne pouvait pas bouger son bras gauche. Il tourna donc la tête jusqu'à pouvoir poser ses yeux sur celle de Jean, qui reposait sur son matelas et qui avait pris sa main en otage. L'infirmier à ses côtés fut finalement le premier à remarquer son réveil et se dépêcha d'aller prévenir le docteur en charge de son dossier. Visiblement, celui-ci avait tenu à prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter que d'autres mauvaises surprises ne viennent les troubler. En le voyant partir, Gabriel et Alix, qui se tenaient près de la fenêtre à faire les cents pas, accoururent au chevet de leur garçon, réveillant ainsi Jean au passage. Marco se retrouva très vite prisonnier de trois paires de bras qui voulaient toutes le serrer en même temps, leurs propriétaires étant vraiment soulagés de le voir enfin émerger du sommeil. — Vous allez m'étouffer ! se plaignit le malade en riant. — Tu nous as fait une de ces trouilles ! tenta de se justifier Jean. Ça fait douze heures d'affilée que tu dors, tu sais ? — Tant que ça ? — Ce n'est pas étonnant, vu le cocktail d'anesthésiants et d'anti-douleurs qu'on a dû t'injecter, expliqua alors son docteur qui venait de les rejoindre. Content de te revoir parmi nous. Marco sourit à l'homme en blouse blanche qui vérifia rapidement les constantes avant de s'asseoir à côté de lui en s'éclaircissant la gorge. D'habitude, il restait debout ; ce changement d'attitude indiqua à son patient qu'il s'apprêtait sûrement à le renseigner sur ce qu'il s'était vraiment passé aujourd'hui. — Selon nos premières constatations, les changements météorologiques seraient vraisemblablement à l'origine de ces dysfonctionnements. On pense que les prothèses ont confondu les signaux envoyés par le cerveau et provoqués par l'orage, ce qui les a rendu complètement instables. Nous avons eu de la chance que l'orage n'ait pas été trop imposant, hier, et que tu n'as pas eu la mauvaise idée de t'aventurer dehors par ce temps. Un autre patient a été frappé par la foudre ; autant te dire qu'il n'est plus de ce monde. La plupart sont hors de danger, mais quelques uns se trouvent encore dans un état critique ou sont plongés dans le coma. Ta prothèse a été retirée à temps, alors tu n'en garderas probablement aucune séquelle. On va quand même te garder en observation un jour ou deux, histoire de s'assurer que tout va bien. Marco déglutit lentement alors qu'il prenait difficilement conscience qu'il avait échappé au pire. Cette histoire paraissait presque irréelle, mais la douleur qu'il avait ressentie lui prouvait qu'il n'hallucinait pas. Ses yeux glissèrent vers son bras droit, ou plutôt, ce qu'il en restait : à savoir, pas grand chose. Sa prothèse retirée, il n'avait plus qu'un gros pansement à l'endroit ou aurait dû se trouver un coude, résultat de ce qu'on pouvait considérer comme une seconde amputation. Le docteur se tourna cette fois-ci vers Gabriel et Alix. — Le programme va fermer. Nous allons procéder au prélèvement de toutes les prothèses et dédommager les patients pour les risques encourus. Une enquête sera certainement ouverte pour analyser le processus de conception de ces appareils ; il faut encore déterminer quelles erreurs ont été commises et qui en sera tenu responsable. Vous serez bien sûr informés de son développement. Les Bodt acquiescèrent, un peu étourdis ; pour le moment, le plus important était que leur fils soit sortit d'affaire. Le médecin s'éclipsa ensuite pour les laisser en famille et Marco laissa échapper un soupir de soulagement. À côté de lui, sa mère reniflait. — Je me sens coupable, souffla-t-elle. Je sais bien qu'on était plus emballés que toi par ce programme. Dire que c'est nous qui t'avons entraîné là-dedans… — C'est vrai, mais je n'aurais jamais accepté d'en faire partie uniquement pour vous faire plaisir, lui assura son fils. Moi aussi, je trouvais que ça ressemblait à une solution miracle. Je pense que ce n'est simplement pas celle qui me convient, mais je ne regrette pas d'avoir essayé. C'est juste que... Je suis habitué à n'avoir qu'un bras, maintenant, et je n'ai pas besoin d'un autre. Je suis très bien comme je suis. Il serra la main de Jean dans la sienne et échangea un sourire complice avec lui, car c'était bel et bien son petit-ami qui lui avait tant de fois répété ces mêmes mots. — Je vais rester ici quelques jours, et ensuite on rentrera à la maison. C'est vraiment tout ce dont j'ai besoin. — Bien sûr, lui répondit Alix avec un sourire. Tu as entièrement raison. Marco attira successivement ses parents à lui pour les enlacer. Il ne voulait surtout pas que Gabriel et Alix s'estiment responsables de toute cette histoire, car lui ne leur en tenait pas du tout rigueur. Il n'était pas sortit trop amoché de cet orage et préférait ne pas songer à ce qui aurait pu arriver si Jean et lui-même n'avaient pas réagi aussi vite. Le passé resterait derrière eux, seul l'avenir comptait à ses yeux. Il y avait encore de nombreuses choses que Marco souhaitait accomplir, et ce n'était pas l'absence d'un membre qui allait l'en empêcher. Aujourd'hui, il n'avait peut-être plus qu'un seul bras pour entourer tous ceux qui lui étaient chers, mais ce n'était pas si grave, du moment que ces mêmes personnes se tenaient encore à ses côtés.


> prompts : prisonnier, prophète, kaléidoscope > données : 13 juin 2022, 4 300 mots

Jean descendit agilement les escaliers et se fraya un chemin dans les couloirs lugubres, ses bottes martelant la pierre qui recouvrait aussi bien le sol que les murs. L'endroit n'avait rien d'accueillant, et pour cause : il abritait plusieurs cellules inconnues du grand public que les autorités utilisaient comme une petite prison officieuse. S'y trouvaient enfermés des conspirationnistes, des opposants trop farouches ou des hérétiques que le pouvoir royal tenait à contenir dans la plus grande discrétion. Les prisonniers étaient souvent torturés dans une pièce prévue à cet effet lorsqu'on voulait leur faire cracher de précieuses informations. Certains étaient transférés vers la capitale, mais la plupart ne ressortaient pas vivants de leur séjour. Jean ne se livrait pas aux atrocités dont ils pouvaient être victimes, mais en tant que membre du personnel militaire supervisant les lieux, il participait indéniablement à leur mauvaise fortune. Il longea un énième couloir, puis s'arrêta devant une unique geôle isolée où l'attendait Eren, l'un de ses collègues, visiblement ravi d'être enfin relevé. Avant de quitter son poste, le jeune soldat lui glissa quelques précisions sur la mission qui était la leur. — On nous demande de porter une attention particulière à ce prisonnier fraîchement arrêté ce matin. Tu sais, c'est celui qu'on cherchait partout depuis l'arrivé de ce navire un peu louche. Jean lui répondit par un grognement, manifestant ainsi son désintérêt évident pour les détails que son collègue pouvait lui donner. En cette époque marquée par le retour de la monarchie au pouvoir et, plus récemment, l'accès des ultra-royalistes au gouvernement, il y avait toujours quelqu'un à arrêter. Eren s'en alla et le jeune garde se positionna à côté de la cellule, dos contre le mur, résigné aux longues heures de surveillance qui l'attendaient. Jean en mourrait déjà d'ennui. Si ce boulot n'était pas aussi bien payé, nul doute qu'il aurait demandé sa mutation depuis belle lurette. Au lieu de quoi, il serra la mâchoire, songeant à la généreuse paye qu'il recevait tous les mois pour ses services et, surtout, son silence. Il passa ainsi quelques heures debout, presque immobile, avant de marcher un peu dans le couloir pour rester éveiller. Ensuite, il retourna s'appuyer contre un mur, cette fois-ci face à la cellule du prisonnier qui, contrairement à ce qu'il avait supposé, ne dormait pas. Au contraire, celui-ci, assis en tailleur sur la pierre froide, l'observait posément en retour ; un comportement plutôt rare qui ne manqua pas de surprendre Jean. La plupart du temps, les malheureux qui terminaient dans ces geôles secrètes subissaient aussitôt un passage à tabac qui leur faisait passer toute envie de protester et les laissait dans un état assez lamentable. Pourtant, ce nouveau prisonnier n'avait pas encore l'air trop amoché, à l'exception de quelques blessures superficielles. Au lieu de se tordre de douleur comme les autres ou de plonger dans un sommeil à moitié comateux, il se contentait de rester sagement assis, au milieu de sa cellule, ses yeux chocolat grands ouverts. Jean ne parvenait pas bien à distinguer ses traits à travers la pénombre, mais il lui sembla que son prisonnier n'était pas beaucoup plus vieux que lui. Le jeune homme avait de courts cheveux bruns à peine emmêlés, des vêtements confectionnés dans un tissus épais ; il gardait le dos bien droit et le menton fièrement levé. En dépit de sa situation pour le moins compromise, il ne paraissait ni inquiet, ni terrifié ; c'était à peine s'il arborait un léger air ennuyé. Peu importait comment on le regardait, cet étrange prisonnier était en décalage avec la cellule qu'il occupait. Était-ce pour cela que Jean eut l'impression de ressentir à son égard une curieuse sympathie ? Les minutes passèrent avec une lenteur horripilante, comme si les secondes s'étiraient dans le temps pour prolonger l'ennui. Aux alentours de vingt heures, un autre soldat passa en coup de vent pour délivrer à Jean un plateau sur lequel trônaient quelques victuailles sans prétention. Un estomac grogna, mais ce n'était pas le sien. Les prisonniers ne recevaient que très rarement de la nourriture, la priorité n'étant pas de les maintenir en vie, alors le jeune homme qui croupissait dans la cellule n'avait probablement rien avalé depuis son arrestation. Le soldat s'accroupit face aux barreaux qui les séparaient et posa son plateau à terre. À l'aide de ses doigts, il se débrouilla pour couper son pain et son fromage en deux parts égales et, vérifiant que plus personne ne se trouvait dans les parages, il tendit la moitié de sa collation au prisonnier qui regardait les aliments de ses grands yeux ronds. Ce dernier hésita, cherchant quelle pouvait bien être la ruse ou le piège qui se cachait derrière cet acte de bonté, mais il n'en trouva aucune trace dans le regard du soldat. Il s'approcha prudemment, leva le bras et attrapa les victuailles sans être victime d'une quelconque mauvaise surprise. Il remercia timidement son geôlier qui hocha les épaules avec nonchalance tout en mastiquant une bouchée de pain. — Je n'aimerai pas être dans ta situation, expliqua-t-il simplement. On arrête n'importe qui, de nos jours. — Je ne compte pas rester ici, rétorqua aussitôt le prisonnier avec une assurance déroutante. On viendra me sauver. Ou je parviendrais à m'échapper. Les astres ont toujours été en ma faveur, alors je ne suis pas inquiet. Jean leva un sourcil étonné face à cet optimisme démesuré. Ils étaient nombreux à clamer leur innocence ou promettre qu'ils trouveraient un moyen de retourner à l'air libre, mais le triste sort qu'on leur réservait finissait toujours par les rattraper. Pourtant, le soldat n'eut aucune envie de rappeler cette terrible réalité à son prisonnier. — Je l'espère pour toi, se contenta-t-il de répondre en toute sincérité. Comme tous les jours, à l'heure de prendre son service, Jean se dirigeait tranquillement en direction du cachot où on l'avait assigné. Il y retrouva Eren qui commença à attirer ses membres atrophiés par sa longue surveillance en le voyant arriver. Le nouveau venu lança un regard à travers les barreaux de la cellule, mais le prisonnier lui tournait le dos, ce qui était plutôt inhabituel de sa part. Jean en profita pour échanger quelques mots avec son collègue. — Ça fait déjà une semaine qu'il est là. Comment de temps comptent-ils le garder ? — Plus très longtemps. Tu n'as pas entendu ? Un supérieur m'a dit que son exécution a été décidée, l'informa-t-il sans grand état d'âme. Elle se tiendra dans trois jours. Jean ne parvint pas à dissimuler aussi bien qu'il l'aurait souhaité le choc que provoqua chez lui cette annonce. — De quoi est-il accusé ? S'enquit-il. — Ce serait un prétendu magicien. Les autorités veulent éradiquer l'hérésie. Sitôt qu'Eren fut parti, le jeune soldat se tourna vers son prisonnier qui, assis au milieu de sa cellule, les genoux repliés contre son torse, se balançait nerveusement d'avant en arrière. Entre l'obscurité et cette position, Jean ne pouvait pas distinguer grand chose, mais il lui sembla que le jeune homme marmonnait d'étranges paroles qu'il répétait à la manière d'un mantra. Il paraissait soudain bien moins sûr de lui et bien plus terrifié en réalisant que la mort l'attendait probablement au tournant. Jean était habitué à un tel spectacle chez tous ceux qui se berçaient d'illusion sur leur captivité, mais c'était la première fois qu'il ressentait un véritable pincement au cœur à sa vue. Au cours de la semaine qui venait de s'écouler, il avait échangé quelques mots avec ce prisonnier atypique ; pas assez pour véritablement le connaître, mais il avait tout de même appris son prénom, Marco, et d'autres banalités. Jean savait pertinemment que c'était idiot de sa part et qu'il n'aurait pas dû s'attacher à un garçon déjà condamné. Maintenant, que pouvait-il bien faire pour espérer contrer la fatalité ? Jean foulait le sol en pierre de ses lourdes bottes, s'efforçant d'adopter l'allure nonchalante qui le caractérisait habituellement. Sa décision était mûrie ; il avait réfléchi toute la nuit pour en peaufiner les moindres détails. Mais le plus dur restait encore à faire : préparer le terrain, mettre son plan à exécution et, surtout, ne pas se faire prendre. À dix-huit heures, il remplaça Eren devant la cellule de son prisonnier qui demeurait silencieux. À vingt heures, on vint lui apporter un plateau repas qu'il avait pris l'habitude de partager avec Marco. Morose, ce dernier n'eut d'abord aucune réaction face à la précieuse nourriture qu'on lui proposait, mais il finit néanmoins par s'approcher pour la saisir. Jean en profita pour attraper son poignet. Le prisonnier n'eut pas le temps de lui demander ce qui lui prenait que le soldat glissait déjà dans sa main un objet métallique et froid. Il s'agissait d'une clef plutôt banale qui devait pouvoir faire office de passe-partout dans cette prison officieuse. Marco releva des yeux surpris. — Le garde dormira cette nuit, chuchota Jean. Remonte le couloir, tourne à droite, prends les escaliers et tourne encore à droite. Une porte sera ouverte. Il adressa au jeune homme un regard appuyé et fut soulagé quand celui-ci hocha enfin la tête, lui signifiant qu'il avait compris. Suite à ce bref échange, Jean se redressa pour avaler le reste de son repas et poursuivit sa soi-disant surveillance, l'air de rien, comme s'il n'était pas en train de préparer une évasion. Plusieurs heures plus tard, Jean, tapi dans la pénombre, priait silencieusement pour que son cœur cesse de battre autant contre sa cage thoracique. L'organe marquait si fort le tempo de ses peurs et de son angoisse qu'il craignait de subir un arrêt cardiaque imminent. Une vie pour une vie ; au fond, n'était-ce pas là ce qu'il méritait ? Jusqu'à présent, le soldat s'était toujours contenté de faire son travail sans rechigner, sans s'impliquer outre-mesure, sans émettre le moindre avis, quand bien même les scènes qu'il avait pu voir et celles qu'il pouvait imaginer lui donnait parfois la nausée. Pourtant, cette fois-ci, il n'avait pas réussi à détourner le regard de ce jeune homme vers qui, d'une façon ou d'une autre, il se sentait irréfragablement attiré. Quoi que fusse la raison de son insubordination, il était déjà trop tard pour faire marche arrière, alors Jean évitait d'y songer trop longtemps. Au lieu de cela, il resta sur ses gardes, même lorsqu'une silhouette se faufila discrètement par la porte qu'il avait spécifiquement laissé entrouverte. À peine eut-elle le temps de faire quelques pas hésitants dans l'obscurité que le jeune garde lui saisit le poignet avec autorité et, plaçant un doigt sur sa bouche, l'incita au silence. Il enroula Marco dans une longue cape dont il rabattit le capuchon sur sa tête pour préserver son anonymat. — Accroche-toi à mon bras et garde la tête baissée, lui glissa-t-il à l'oreille. Le jeune homme obtempéra sans discuter. Ils remontèrent ainsi les rues pavées d'un pas assuré, mais pas pressé afin de ne pas trop attirer l'attention. La cape recouvrait difficilement les pieds de Marco et Jean constata qu'il avait bien fait d'en découdre les coutures pour gagner quelques centimètres de plus. Son acolyte était légèrement plus grand que lui, mais affublé d'un tel accoutrement et s'il gardait la tête baissée, n'importe qui les croisant à cette heure penserait avoir affaire à un jeune couple au milieu d'une petite balade nocturne. En effet, à cette heure si tardive, ils ne rencontrèrent sur leur chemin que quelques ivrognes et autres couches tard qui ne leur prêtèrent pas grande attention. Ce fut avec un immense soulagement que Jean les fit pénétrer dans le petit trois pièces qu'il louait grâce à ses revenus. Ils n'étaient pour autant pas encore sortis d'affaire, ainsi le jeune soldat ne tourna pas autour du pot. — On m'a dit que tu étais à bord d'un navire clandestin. Que viens-tu faire dans le coin ? — J'ai une adresse, en ville, expliqua Marco. Je dois m'y rendre d'ici demain- non, ce soir, pour un genre de... rendez-vous. — C'est trop dangereux. Tu ferais mieux de te planquer jusqu'au retour de ton bateau. — Impossible, répliqua le jeune homme. C'était un aller unique. Il ne reviendra pas. — Dans ce cas, il te faut quitter la ville au plus vite. Marco secoua de nouveau la tête en signe de protestation. — Je ne peux pas faire ça. — Tu réalises que, d'ici quelques heures, tous les militaires du coin seront à tes trousses ? — Peut-être, mais ce rendez-vous doit avoir lieu. C'est d'une urgence capitale. — Plus capitale que ta propre vie ? s'étonna Jean. — En effet. Des catastrophes se profilent. Le jeune soldat fut sincèrement surprit par le ton sans appel qu'il avait employé. Au vue de sa perplexité, Marco comprit qu'il ferait mieux de lui fournir davantage de détails pour espérer lui faire entendre raison. — Je suis un prophète, avoua-t-il. Jean afficha un air encore plus dubitatif. Bien sûr, il se souvenait qu'Eren avait mentionné une forme d'hérésie en rapport avec la magie. Contrairement à certains, ce simple mot ne lui faisait pas se hérisser tous ses poils ou crier à l'apparition du diable ; il n'était simplement pas de ceux qui croyaient en ces choses-là. Marco devait être habitué à ce genre de réaction car il ne s'en formalisa pas et préféra appuyer ses paroles par une preuve que son hôte ne pourra pas contester. Il s'approcha du jeune soldat jusqu'à ce que leur visage ne soient plus séparés que de quelques centimètres et que leur regard s'ancrent l'un à l'autre. Jean ne put que se plonger dans les yeux de Marco qui semblaient attirer tout son être à eux. Il eut bientôt l'impression de plonger dans un gouffre aux parois colorées, composé de minuscules formes géométriques qui tournoyaient si fort qu'elles lui donnèrent mal à la tête. Jean se souvenait vaguement qu'un nouveau jouet, qui faisait récemment fureur dans les grandes villes, offrait une vision identique du monde lorsqu'on regardait à travers. Mais, à moins que Marco ne se soit greffé un kaléidoscope à l'intérieur de sa cavité oculaire, le jeune soldat ne pouvait pas rationnellement expliquer le drôle de voyage qu'il était en train d'expérimenter. Soudain, les formes et les couleurs s'assemblèrent pour créer des images, le plus souvent brèves et floues ; tout allait si vite qu'on ne devinait qu'à grand peine les scènes représentées. Jean crut apercevoir des flammes, de l'eau, du vent, des décombres et des morts, beaucoup de morts. Les images cessèrent, puis il eut l'impression d'être brutalement rejeté en arrière ; Marco l'empêcha de perdre l'équilibre. — Qu'est-ce que c'était ?! — Des brides de prophéties. — Ces- Ces choses vont se produire ? — Elles se produiront un jour, si on ne fait rien pour les empêcher, expliqua calmement Marco. C'est précisément le but de ce rendez-vous. Jean prit le temps de la réflexion. Cela faisait beaucoup d'informations à encaisser d'un coup, d'autant que celles-ci bousculaient tout ce qu'il pensait savoir. — Où dois-tu te rendre ? demanda-t-il enfin. — Chez une certaine Marthe. On m'a dit qu'elle habitait derrière une église. — Alors il est préférable de partir tout de suite. On ne remarquera ta disparition qu'au petit matin, à la relève de la garde. Ils risquent d'augmenter le nombre de patrouilles et les rues ne seront plus sûres pour toi. Marco acquiesça, soulagé que son hôte ait cru à son histoire et qu'il soit toujours partant pour l'aider à se tirer du pétrin dans lequel il s'était fourré. Jean ouvrit à nouveau la porte et s'assura que la voie était libre avant d'inviter son acolyte à le suivre. Ils se retrouvèrent à nouveau dans les rues presque désertes de la ville portuaire, se dirigeant cette fois-ci vers l'église. À l'approche d'un carrefour, ils entendirent le bruit des bottes frappant contre les pavés. La mâchoire de Jean se crispa lorsqu'il aperçu, au loin, les silhouettes des deux gardes qui s'avançaient dans leur direction, et un juron lui échappa lorsqu'il les reconnu le premier. — Quoi ? s'inquiéta Marco. — On se connaît. Ils pourraient être embêtants... Le jeune soldat réfléchit rapidement avant d'attirer son acolyte vers un coin plus sombre. Ses collègues avaient certainement déjà distingué leur présence, mais il n'était pas trop tard pour sauver les apparences. Il se rapprocha encore plus de Marco qui ne semblait pas très rassuré. — Fais-moi confiance, lui glissa-t-il à l'oreille. Qu'aurait-il pu faire d'autre ? Jean appuya le visage du brun contre son épaule, le cachant ainsi à la vue d'autrui, et plaça ses propres mains sur les hanches de son vis-à-vis. Marco comprit rapidement l'effet qu'il cherchait à donner. À quelques pas d'eux, les voix des deux gardes s'élevèrent. — Puisque je te dis que j'ai cru voir Jean par ici ! — Eh bien moi, je ne vois personne. Marco sentit son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine, mais il se contenta de serrer plus fort Jean contre lui, priant pour que les hommes tombent dans le panneau. Lorsque ces derniers jetèrent un œil dans la ruelle où ils se terraient, ils ne virent rien d'autre que ce qui se présentait à eux : un couple enlacé dans l'obscurité. — Oups ! laissa échapper l'un d'eux. Pardon de vous avoir dérangé ! Ils s'éloignèrent tous deux en riant, au plus grand soulagement des deux jeunes clandestins qui s'empressent de poursuivre leur chemin, priant pour ne pas faire d'autres mauvaises rencontres. Ce ne fut heureusement pas le cas et ils parvinrent sans encombres, ou presque, aux abords de l'église. Marco prit le temps d'observer les habitations environnantes et désigna une petite bâtisse à colombages. Jean réalisa qu'il avait probablement déjà vu cette façade dans l'une de ses prophéties. Ils toquèrent à la porte et patientèrent une poignée de secondes, le temps qu'une vieille dame un peu rondouillette vienne leur ouvrir et les invite à entrer. Ils la suivirent jusque dans un petit salon faiblement éclairé à la lueur de quelques chandelles. On devinait les silhouettes de nombreux bibelots en tous genres qui meublaient la pièce. — C'est vous, le prophète ? Mon garçon, on ne vous attendait plus. J'ai cru comprendre qu'ils vous avaient attrapé. — C'était le cas, expliqua Marco. Mais maintenant, je suis là. — Et vous m'en voyez fort heureuse. Cette ville aurait connu de nombreux morts, sinon. Je vais informer les autres que la réunion de ce soir est maintenue. Elle s'intéressa ensuite à Jean qui, silencieux depuis leur arrivé, s'était contenté de l'observer en fronçant les sourcils. — Votre ami me semble bien méfiant, s'amusa leur hôte. — C'est-à-dire que je me suis donné beaucoup de mal pour le faire sortir du trou où l'on voulait l'enterrer, alors je n'ai pas vraiment envie qu'il tombe entre de mauvaises mains, rétorqua le jeune soldat. La dénommée Marthe eut un petit rire face à son honnêteté avant de balayer ses inquiétudes d'un geste de la main. — Vous n'avez pas à vous en faire. Si quelque chose était destiné à lui arriver, ce garçon aurait déjà tout vu. — Je ne suis pas très familier avec son... don, hésita Jean, mais j'imagine qu'il ne peut pas prédire tout ce que nous réserve le futur. — C'est vrai. Mais il en connaît certainement les moments les plus marquants. Je suis convaincue qu'il aurait été informé de sa propre mort. Jean se tourna vers Marco qui confirma en un sourire qu'il pouvait avoir confiance en cette drôle de petite dame. Le jeune soldat sut qu'il était pour lui l'heure de partir, mais pour une raison ou une autre, il avait beaucoup de mal à s'y résigner. — Revenez donc demain soir, lui proposa alors Marthe en riant. Je vous promets qu'il sera encore vivant d'ici là. Ce fut finalement ce qu'il fit, bien qu'à contrecœur. C'était assez étrange d'abandonner ainsi son nouveau protégé chez une parfaite inconnue, même si, à bien y réfléchir, il ne connaissait Marco que depuis deux semaines. Jean secoua la tête pour en chasser les pensées contradictoires qui l'animaient. Pour le moment, il lui fallait rentrer chez lui indemne ; après, peut-être, pourrait-il réfléchir au trouble qui semblait l'agitait dès qu'il songeait à ce drôle de prophète. Les cloches de la citadelle avaient sonné de bon matin, signe qu'on avait bien découvert l'évasion d'un prisonnier. Aux alentours de midi, Jean partit travailler, comme à son habitude. Il rejoignit l'un de ses collègues au coin de la rue, un certain Thomas avec qui il avait l'habitude de patrouiller en début d'après-midi. Aujourd'hui, le nombre de soldats dans les rues semblaient avoir doublé. Jean fit l'ignorant et demanda à son acolyte quelle pouvait être la raison d'une telle agitation. — T'es pas au courant ? Le type que tu gardais s'est enfui cette nuit. Paraît que le gars qui était de service s'est endormi. Je préfère pas imaginer le savon qu'on lui réserve ! Jean s'efforça de prendre un air surpris et de compatir au sort de leur pauvre collègue qu'il avait pourtant lui-même mis dans l'embarras. Une fois leur patrouille terminé, il s'adressa à l'un de ses supérieurs afin de connaître la nature de son emploi du temps qui se voyait troublé par l'absence du prisonnier qu'il était censé gardé. Celui-ci l'informa justement qu'il était attendu dans le bureau du responsable de la prison, probablement pour cette même raison. Jean se présenta donc devant l'homme en question qui l'interrogea sur le comportement de son ancien prisonnier. Agissait-il de façon étrange ? Semblait-il en contact avec quelqu'un ? Le jeune soldat fit mine de réfléchir avant d'affirmer qu'il n'avait rien remarqué de particulier chez lui. Bien sûr, le jeune homme avait déjà mentionné une potentielle évasion ou même une libération, mais ce n'étaient rien d'autre que les propos désespérés d'un prisonnier qui se berçait d'illusion. Jean expliqua qu'il ne prêtait que peu d'attention à ces divagations sans fondement et son supérieur acquiesça mollement, sachant lui-même que la plupart des détenus racontaient tous la même chose. L'entretient se termina ainsi et Jean fut finalement assigné devant une autre geôle où il se tint droit durant plusieurs heures, son air nonchalant toujours collé au visage. À peine eut-il été relevé que Jean se dépêcha de quitter les souterrains lugubres du pénitencier officieux pour ressortir à l'air libre. Dans l'obscurité de la nuit, il progressa rapidement dans les rues et se faufila discrètement jusqu'à la demeure de Marthe. Celle-ci vint lui ouvrit, toujours affublée de son sourire mystérieux. Jean profita de l'absence de Marco pour lui poser une question qui ne cessait de le démangeait depuis la veille. — Pourquoi m'avoir proposé de revenir ? Je doute que ma seule inquiétude justifie cette petite visite. Je suis un soldat au service d'un gouvernement qui veut votre perte. Vous avez probablement autant de raisons de vous méfier de moi que j'en ai de me méfier de vous. — Pourquoi ? À cause du garçon, bien sûr. — Qu'est-ce que Marco vient faire dans cette histoire ? — Il dit que vous êtes capable de déjouer ses prophéties comme personne d'autre. Jean afficha un air perplexe. — Je pense qu'il vous l'expliquera mieux que moi. La veille dame le laissa seul dans le salon et le jeune soldat devina qu'elle partait avertir Marco de sa présence. Quelques instants plus tard, celui-ci pointa effectivement le bout de son nez, visiblement heureux de le revoir. — C'est bien que tu sois là, lui dit-il. Il y a quelque chose dont j'aimerais te parler. Le jeune prophète invita Jean à s'asseoir sur l'un des canapés du salon pour y poursuivre cette conversation. — Je savais que je serais arrêté, lui avoua-t-il. Mais malgré cela, j'ai tenu à venir dans cette ville pour tenter de la sauver. Quand on m'a jeté dans ce cachot, je ne me sentais pas particulièrement inquiété car je n'avais vu aucune vision me destinant à une longue torture ou à une mort prochaine. Marco eut un petit rire gêné. — Il se trouve que j'en ai simplement été informé un peu trop tard. J'ai bel et bien vu ma propre exécution. Mes prophéties se sont toujours révélées correctes, alors j'étais persuadé que mon heure était venue. — Pourtant... commença Jean. — Pourtant, tu m'as fait évader, confirma son ami. Et j'ai eu beau retourner le problème dans ma tête, je ne parviens toujours pas à l'expliquer. J'ai déjà essayé de lire en toi à plusieurs reprises, mais on dirait que je ne peux pas du tout prédire ton avenir. C'est à la fois déroutant... et terriblement intriguant. Marco observait Jean de ses grands yeux chocolats et le jeune soldat frissonna en se demandant s'il essayait encore d'apercevoir des brides de son futur. S'étaient-ils inconsciemment rapprochés ? Il ne se souvenait pas de s'être assis aussi près de lui. — Je ne crois pas au hasard, poursuivit le prophète. Je pense que le destin nous a réuni pour une raison bien précise. Tu sembles être quelqu'un de bien, alors si l'envie t'en prend... j'en dis que tu pourrais aider notre cause comme tu m'as aidé, moi. Qu'en penses-tu ? Jean contempla un instant la main qu'il lui tendit. La saisir, c'était envoyer valser les principes de son métier et le serment qu'il avait prêté : celui de toujours obéir aux ordres en dépit de ce que pouvaient lui commander sa conscience ou ses intérêts personnels. S'affilier avec des hérétiques revenait à risquer sa propre vie, car on ne faisait que peu de distinctions entre ceux qui mettaient en péril l'ordre établit et ceux qui cherchaient à leur faire éviter la potence. Aux yeux de sa hiérarchie, Jean serait déjà considéré comme un traître s'ils apprenaient qu'il était à l'origine de l'évasion du prisonnier dont il devait assurer la garde. Alors, à bien y réfléchir, le jeune soldat comprit qu'il avait déjà fait son choix. Marco s'entendait probablement à une poignée de main classique, mais les doigts de Jean vinrent d'eux-mêmes s'entremêler aux siens avant de les attirer contre sa poitrine, derrière laquelle on pouvait sentir son cœur battre. Marco lui sourit, les joues rougies, tout en se demandant combien de surprises de ce genre Jean pouvait encore lui réserver.


> prompts : piraterie, cécité, abîme > données : 14 juin 2022, 3 000 mots

Debout sur le gaillard d'avant du navire, Jean maintenait fermement son tricorne d'une main pour éviter que le vent ne l'emporte de la même manière qu'il agitait ses mèches châtains. De l'autre, il tenait la longue-vue qui lui permettait d'observer le bout de terre qui se dressait face à lui et sur lequel il comptait bien accoster d'ici peu. La voix d'Eren, son second, s'éleva justement derrière lui avec une familiarité qu'il était le seul à se permettre. — Les chaloupes sont prêtes. — Bien. Eren ne lui donnait jamais du mon capitaine, mais ce dernier s'en formalisait bien moins que le reste de son équipage. Jean replia sa longue-vue et suivit son ami qui lui désigna les deux petites embarcations sur lesquelles ils pourraient parcourir les dernières centaines de mètres qui les séparaient encore du rivage. Les pirates durent ramer pendant une dizaine de minutes avant que la coque des chaloupes ne se heurte au sable humide. Tout l'équipage accosta ainsi sur l'île sans encombres, enthousiasmé à l'idée d'enfin voir le bout d'un long périple. Une fois qu'on eut remonté les embarcations un peu plus haut sur la plage, Jean fit signe à Eren qui s'empressa de rassembler les pirates pour écouter le bref discours que leur réservait leur capitaine. — Mes amis, vous savez aussi bien que moi ce qui nous amène dans ce coin perdu. Voilà des semaines que nous naviguons dans ce but, mais j'ai bon espoir que nos efforts soient aujourd'hui récompensés. Le trésor qu'on nous a promis se cache ici, alors je compte sur vous pour le trouver. Retournez toute l'île s'il le faut ! — Oui, mon capitaine ! répondirent tous les hommes et les femmes d'une même voix. Les pirates s'apprêtaient à se disperser lorsque des murmures commencèrent à s'élever. Connie et Sasha, les deux cuistots en chefs, pointèrent du doigt quelque chose derrière Jean et Eren qui se retournèrent d'un seul mouvement en plissant les yeux. Un peu plus loin sur la plage, on pouvait vaguement distinguer la silhouette d'une personne qui s'avançait dans leur direction. Le capitaine commanda à son équipage de se tenir en retrait et, accompagné d'Eren, ils partirent à la rencontre de ce mystérieux inconnu. Chaque pas les rapprochait, permettant à Jean de scruter avec curiosité la carrure du jeune homme qui marchait toujours droit devant lui, c'est-à-dire droit vers eux. Lorsqu'il s'arrêta, Jean prit le temps de détailler ses vêtements propres, son teint halé, ses courts cheveux bruns, ses taches de rousseur et le cache-œil qui recouvrait l'emplacement de son globe oculaire droit. Un instant plus tard, son second tentait déjà de lui tirer les vers du nez ; une opération qui s'avéra très vite compromise, car l'inconnu resta sourd aux questions qu'il lui posa. — Pourrait-on au moins connaître ton nom ? se risqua alors Jean. — C'est Marco. Le capitaine ne s'attendait pas particulièrement à une réponse, mais il fut heureux de pouvoir entendre le son de sa voix. Eren profita de ce soudain moment d'éloquence pour renchérir. — Très bien, Marco. Et que fais-tu ici, exactement ? Le jeune homme eut un petit sourire énigmatique, mais il se terra de nouveau dans le silence. Sa présence sur cette plage était pourtant très intrigante. Appartenait-il à un autre équipage ayant accosté ici ? Dans ce cas, où étaient donc le reste de ses compagnons ? Jean avait pourtant pris la précaution de faire le tour de l'îlot avant d'y débarquer, et aucun autre navire ne se trouvait dans les environs. L'avait-on abandonné ici, à son triste sort ? Ou alors, était-il un simple pécheur égaré en mer ? Son cache-œil lui donnait des airs de pirates, mais avec sa chemise propre et ses traits innocents, il n'en avait absolument pas l'allure... Eren se posait probablement les mêmes questions que lui, mais il sembla juger que ce n'était finalement pas très important et préféra l'interroger sur le trésor qu'ils convoitaient. Il n'eut, cependant, pas plus de chance ; Marco se contenta de le regarder de ses grands yeux chocolat, un sourire mystérieux aux lèvres. Son mutisme énerva rapidement Eren qui s'éloigna pour glisser quelques mots à Jean. — Que fait-on ? Je ne crois pas qu'il soit armé. Doit-on le torturer pour découvrir ce qu'il nous cache ? Il y a quelque chose de pas très clair chez ce type. Peut-être faudrait-il mieux lui coller directement une balle entre les deux yeux… — Non, rien de tout cela. Il vient avec moi, décréta alors Jean. Eren ouvrit la bouche, prêt à contester cette décision pour le moins farfelue, et Jean releva le menton, une main sur son tricorne, pour lui rappeler silencieusement qu'il n'aurait pas son mot à dire dans cette histoire. Après tout, c'était lui, le capitaine de cet équipage. — Bon, mais attachons-lui au moins les mains ! — Fais donc, si cela te chante. Jean tourna les talons et longea les sillons laissés par l'écume sur le sable, refaisant le chemin en marche arrière. Marcher lui permis de réfléchir à l'étrange rencontre qu'il venait tout juste de vivre. Eren n'avait pas tort : il y avait quelque chose de curieux chez Marco, quelque chose qu'il ne parvenait pas encore à expliquer. Mais le jeune homme s'était de lui-même avancé jusqu'à eux, alors il ne pouvait s'empêcher de se demander si tout ceci avait un lien avec le trésor qu'ils espéraient dénicher. Quoi qu'il en fusse, Marco ne semblait pas très agressif ; un équipage entier de pirates devait, à coup sûr, être capable de garder un œil sur lui. Une fois de retour auprès du reste de leurs compagnons, Jean ne perdit pas davantage de temps. Il héla les pirates qui se regroupèrent autour de lui afin qu'il puisse leur exposer les objectifs de cette journée. — Quelques-uns doivent rester ici pour garder le bateau. Le reste formera deux groupes distincts pour explorer l'île plus rapidement, décida-t-il. L'un sera avec moi, l'autre avec Eren. Oh, et j'emmène notre invité, ajouta-t-il en désignant Marco du menton. Il vit son second soupirer, mais celui-ci n'osa pas remettre en cause son autorité devant les autres. Les pirates se répartirent eux-mêmes les tâches et une petite demi-heure plus tard, l'équipage se sépara. Jean prit la tête de son groupe qui se dirigea tout droit vers la forêt recouvrant une partie de l'îlot. Les pirates s'enfoncèrent dans les bois, marchant un peu à l'aveuglette, à l'affût du moindre indice qui pourraient les mener au trésor. Pour le moment, ils ne savaient pas vraiment ce qu'ils devaient chercher, mais leur capitaine restait optimiste : on leur avait promis un trésor, alors ils finiraient bien par le trouver. La diseuse de bonne aventure qui les avait guidé jusqu'ici s'était montrée formelle : ils sauraient reconnaître le trésor quand celui-ci se présentera à eux. Jean veillait ainsi à garder ses yeux grands ouverts et il conseilla à tous ses compagnons d'en faire de même. À mesure qu'ils avancèrent, les arbres se firent plus grands et la végétation plus luxuriante. Marco trébucha sur une racine et il serait certainement tombé si Jean ne l'avait pas retenu à temps. Son regard se posa sur les liens qui lui serraient les poignets et qui l'empêchaient d'avoir un bon équilibre. Il sortit de sa ceinture un couteau à la lame longue et fine qu'il glissa sous la cordelette qu'Eren avait si solidement nouée. — Tu restes à côté de moi, le prévint-il. Et pas de gestes brusques. Marco acquiesça et Jean sectionna ses liens. Les pirates poursuivirent leur chemin, mais quelque chose semblait avoir changé ; la forêt était devenue silencieuse. On n'entendait plus le piaillement des oiseaux, le bruissement des buissons ou le craquement des branches agitées par le vent. Le petit groupe marcha encore pendant quelques minutes avant de se retrouver face à l'entrée d'une grotte ; ou, plus exactement, de deux grottes aux entrées distinctes. On hésita à continuer. De quel côté valait-il mieux passer ? Les pirates émirent des hypothèses et tentèrent de distinguer quelque chose à l'intérieur des tunnels, mais ils étaient entièrement plongés dans l'obscurité et le silence. Jean se tourna alors vers Marco qui, un léger sourire aux lèvres, lui désigna l'entrée située la plus à droite à l'aide de son doigt. Les pirates scrutèrent un instant celle-ci, mais elle ne leur inspira pas plus confiance que l'autre. Une voix s'éleva aussitôt pour formuler ce que tout le monde pensait tout bas. — C'est peut-être un piège. Jean ne pouvait nier que se reposer sur les indications d'un inconnu franchement étrange constituait un plan plus que bancal. Pourtant, avaient-ils vraiment une autre solution ? Il n'aurait su expliquer pourquoi, mais il avait la conviction que sa rencontre avec Marco n'était pas le fruit du hasard, que quelque chose les avait poussé à se retrouver sur cette plage. Le brun semblait connaître les lieux ; et s'il était un genre de guide, chargé de les conduire jusqu'au trésor ? Une impression, voilà tout ce que ressentait Jean, mais elle était suffisamment puissante qu'il se sente forcé de lui accorder sa confiance. Sous les yeux de ses pirates, le capitaine farfouilla sous les arbres à la recherche de branchages et d'écorces. Il voulait faire du feu, mais Marco l'arrêta en secouant la tête. — Comment va-t-on se repérer, alors ? Sans se départir de son sourire, Marco attrapa simplement sa main dans la sienne. C'en fut trop pour la plupart des pirates qui refusaient de placer littéralement leur vie entre les mains d'un garçon qu'ils ne connaissaient que depuis cinq petites heures. — C'est trop dangereux. Il fait complètement noir à l'intérieur ! — Qui nous dit qu'il ne cherche pas à nous tendre une embuscade là-dedans ? — Vous pouvez rester dehors, si vous le souhaitez, trancha leur capitaine. Moi, j'avance. Jean ne pouvait et ne voulait pas les obliger à le suivre s'ils n'en avaient pas l'envie. Après tout, lui-même reconnaissait que son entreprise semblait bien risquée... Il n'en voudrait pas à ses compagnons s'ils décidaient de rester derrière lui ; et la plupart le firent. Connie proposa alors d'utiliser une corde pour s'attacher les uns aux autres afin de ne pas se perdre dans les tunnels. Jean se tourna vers Marco qui, cette fois, ne secoua pas la tête en signe de désaccord. La stratégie de la corde fut donc adoptée ; les sept pirates désirant poursuivre le chemin aux côté de leur capitaine firent tous un nœud à leur ceinture. Bien que Marco fut également relié à Jean de cette manière, il garda tout de même sa main dans la sienne au moment de les entraîner dans la grotte située à droite. Les pirates marchèrent alors durant de longues minutes, avançant lentement car le passage était plutôt difficile d'accès. Ils se cognèrent aux parois et butèrent contre des cailloux qu'ils ne pouvaient pas distinguer. Pourtant, de son côté, Marco semblait les guider dans ces souterrains sans aucun problème malgré l'obscurité totale qui régnait. Jean se demandait s'il gardait une bonne vision, même dans le noir, ou s'il connaissait simplement le chemin par cœur. Après une bonne demi-heure de heurts et de pas peu assurés, les pirates sentirent un drôle de courant d'air qui, étrangement, semblait les attirer. Ils débouchèrent bientôt dans une cavité creusée où l'obscurité se dissipait un peu pour laisser place à une très faible luminosité. Mais avant qu'ils ne purent y pénétrer davantage, Marco s'arrêta net et plaça un bras contre le torse de Jean pour l'obliger à faire de même. Quand ce dernier lui lança un regard interrogatif, il pointa son doigt vers le bas, l'incitant à jeter un œil sur ce qui se trouvait sous leurs pieds. Jean remarqua alors qu'il se tenait au bord d'un gouffre. Même si la perspective d'y tomber lui faisait un peu froid dans le dos, il se put s'empêcher de se pencher pour avoir une meilleure vue sur l'étonnant phénomène qui s'y déroulait. Une cinquantaine de mètres en dessous d'eux, une sorte de spirale gigantesque et sombre tourbillonnait sans un bruit. Bien qu'il regardait à travers elle, Jean ne distingua rien ; elle ne contenait que de l'obscurité et quelques drôles de points brillants qui les éclairaient faiblement. Il songea que cela ressemblait beaucoup à un minuscule ciel étoilé qui tournait sur lui-même. Ce mouvement circulaire avait quelque chose d'hypnotisant... Les pirates n'avaient jamais rien vu de tel de toute leur existence. — Qu'est-ce que c'est ? demanda enfin Jean. — Ce sont les abîmes, répondit alors Marco. Leur guide les ramena bientôt à la réalité ; Jean confirma qu'ils feraient mieux de faire demi-tour. Laissant derrière eux le gouffre, ils refirent donc le chemin en marche arrière jusqu'à ressortir du tunnel, soulagés d'enfin se retrouver à l'air libre. Leurs compagnons restés en arrière les interrogèrent aussitôt sur leurs potentielles trouvailles, mais les pirates eurent bien du mal à décrire ce sur quoi ils étaient vraiment tombés. — On aurait dit... une force étrange. — Ce serait ça, le trésor ? — Peut-être. Probablement, soupira leur capitaine. Mais si tel est le cas, je doute qu'il puisse nous être d'une quelconque utilité. On est bien loin des richesses que j'avais imaginé... Quoi qu'il en soit, il est impossible de l'approcher sans se mettre en danger, décréta-t-il. Je suppose qu'il ne nous reste plus qu'à repartir. C'était là un constat plutôt amère, mais les pirates étaient malheureusement habitués à ce genre de désillusions. Sur le chemin du retour, ils en profitèrent pour cueillir plusieurs fruits ; de quoi nourrir l'équipage au complet pendant un ou deux jours. Il rejoignirent la plage au crépuscule, peu avant le second groupe mené par Eren, qui rentra lui aussi bredouille. — La nuit sera douce. On va la passer sur la plage et on décidera de la suite demain matin, annonça-t-il à son second. Eren acquiesça. Il glissa ensuite un regard méfiant vers Marco et ses sourcils se froncèrent en remarquant qu'il n'avait plus les mains liées. Pressentant que tout ceci ne lui plaisait pas, Jean se dépêcha de l'entraîner un peu plus loin pour lui narrer les drôles d'évènements qui avaient marqué leur court périple. Il mentionna les souterrains, la manière dont Marco les avait guidé et, surtout, ce qu'il avait appelé les abîmes. Eren fut aussitôt de son avis : trésor ou non, mieux valait ne pas trop s'approcher d'une chose pareille au risque d'y sombrer. — C'était quand même sacrément imprudent de lui accorder ta confiance aussi rapidement, lui reprocha son second à propos de Marco. — Je sais, je sais. Mais on dirait bien que je suis toujours vivant, alors je ne crois pas qu'il soit nécessaire de l'attacher à un arbre pour cette nuit. Eren leva les yeux au ciel, mais il était forcé de reconnaître que si le brun leur voulait du mal, il aurait commencé par se débarrasser du capitaine en le jetant dans le gouffre. Marco fut donc autorisé à dormir sans entraves, une concession qui ne plut pas à tout le monde, mais à laquelle Jean s'accrocha. Ce soir-là, il contempla le ciel étoilé, l'air songeur. Maintenant qu'il le voyait, il ne pouvait s'empêcher de noter les ressemblances avec le tourbillon qui se cachait sous l'île. Du coin de l’œil, Jean remarqua que Marco était également éveillé. — Que sont les abîmes, exactement ? — Ce n'est rien qu'un trou. — Qu'y a-t-il au fond ? — Il n'y a pas de fond. Des réponses concises, mais énigmatiques, qui troublèrent encore plus Jean. Que savait réellement Marco ? Et de quelle manière était-il lié à l'abîme ? Pourquoi tant de mystère ? Le pirate lui avait fait confiance, lui confiant sa propre vie et celle de sept de ses compagnons, alors il aurait apprécié qu'on lui rende la pareille. Mais étonnamment, Marco reprit soudain la parole. Pouvait-il lire dans les pensées ? Encore une question que Jean garderait dans un coin de sa tête... — Personne n'en est revenu, alors on ne peut qu'imaginer ce qui s'y trouve. Mais il ne s'agit probablement que de vide. Un gigantesque trou constitué de vide... Y tomber nous promet à une chute éternelle. C'était la première fois de la journée que Marco parlait autant, alors Jean décida de s'en contenter. Ses yeux se fermèrent, mais il savait déjà qu'il ne dormirait pas beaucoup. En effet, il passa la majeure partie de la nuit à ressasser les évènements de la veille, tentant désespérément de trouver la logique qui lui avait jusqu'alors échappée. Le lendemain matin, tandis que l'équipage s'activait sur le navire pour repartir en mer, Jean se tint à nouveau sur le gaillard d'avant pour observer une dernière fois l'île qu'ils s'apprêtaient à quitter. À ses côtés, Eren soupira. — C'est quand même dommage de repartir les mains vides. — On ne repart pas vraiment les mains vides... Jean désigna Marco qui se tenait de l'autre côté du pont avant, face à eux. En se réveillant sur la plage, le matin même, il avait proposé au jeune homme de les suivre car cela semblait être la chose à faire. Eren s'était bien sûr montré réticent, mais Jean avait insisté. Fidèle à lui-même, son nouveau compagnon avait acquiescé en silence, et le voilà qui faisait désormais partie de l'équipage. Ils échangèrent un regard drôlement intense qui s'étira dans le temps plus que de raison, comme s'ils n'arrivaient pas à détourner les yeux. Marco lui adressa l'un de ses sourires mystérieux, et Jean eut soudain un déclic. Il s'avança, frôlant de ses bottes les planches de bois du pont, jusqu'à se trouver juste en face du jeune homme qui lui souriait toujours. Cette fois-ci, le capitaine le lui rendit. — Eren, mon ami, tu n'as pas à être déçu. Son second, qui s'apprêtait à rejoindre le pont central, se retourna pour lui lancer un regard surpris. De son côté, Jean posa sa main sur la joue droite de Marco, juste en dessous de son cache-œil. Son pouce effleura le tissu qui, s'il avait vu juste, ne visait pas simplement à camoufler une cécité partielle. — Le trésor est déjà entre nos mains. Jean tira finalement sur le cache-œil qui tomba doucement au sol. Derrière celui-ci, à l'intérieur de sa cavité oculaire, il n'y avait aucun œil, mais un minuscule tourbillon noir parsemés de points brillants. L’abîme. Marco portait l'abîme en lui.


> prompts : mendiant, fleur, fantôme > données : 15 juin 2022, 2 900 mots

C'était une belle journée. Le soleil avait attiré de nombreux citadins venus flâner dans les rues du centre-ville. Jean les regardait passer, assis devant la vitrine d'une grande librairie située au cœur du quartier historique. En face de lui, le jeune homme pouvait admirer le beffroi, ces tours célèbres dans le nord du pays. La vue était jolie, alors Jean était heureux qu'on ne lui ait pas encore prié de quitter les lieux. Sa jeunesse lui portait probablement chance ; il ne ressemblait pas aux vieux sans-abris un peu bizarres qu'on préférait éviter et il prenait encore des douches régulières, alors il ne sentait pas encore trop mauvais. De plus, puisqu'il n'aimait pas la cigarette et qu'il ne tenait pas à se ruiner en alcool bon marché, il se contentait souvent de mâcher du chewing-gum pendant une bonne partie de la journée. Son apparence plutôt correcte n'empêchait pas les clients de la librairie de détourner le regard à sa vue. La plupart agissaient comme s'il n'existait pas ; rares étaient ceux qui prenaient la peine de lui adresser un sourire ou un simple bonjour. Il y avait bien quelques personnes : un groupe de collégiennes qui semblaient attirées par son côté faussement voyou, un drôle de type qui sentait les fleurs et une mamie qui lui avait confié son chien le temps de faire ses achats, en échange d'un petit billet. Jean était peut-être un jeune homme propre sur lui, mais les gens n'étaient pas dupes. Quand il venait devant la librairie, il restait simplement assis sans rien faire, sinon détailler les passants, et ce durant plusieurs heures. On devinait qu'il n'était évidement pas là pour décorer les lieux. Lorsque le beffroi sonna douze coups, Jean se leva et partit, comme à son habitude, en direction d'un petit supermarché qui se trouvait à dix minutes de là. Il acheta une barquette de carottes en sauce, du jambon en promotion, une baguette et une bouteille d'eau. Après être passé en caisse, il s'en alla manger son repas sur un banc au bord du canal qui serpentait à travers la ville. Il mâcha lentement ; à force de mener cette vie, il avait appris à ne pas avaler tout rond, à faire durer la nourriture, surtout pour faire passer le temps. Il garda la moitié des carottes et du jambon, dont la date de péremption approchait, pour son repas du soir. Il les glissa dans son sac supposément isotherme, priant pour que les aliments restent un minimum frais d'ici là. Ensuite, il retourna s'asseoir devant la librairie pour se reposer, mais il ne dormait que d'un œil. Il attendit que le beffroi sonne dix-sept heures pour se lever à nouveau, partant cette fois-ci en direction du métro. Il sauta par dessus les portiques avant de s'engouffrer dans la rame qui venait d'arriver. Cette semaine, il avait trouvé du travail. Bien sûr, ce n'était que quatre heures par jour, pour un total hebdomadaire de vingt heures, soit la définition même d'un emploi précaire. Mais c'était déjà une chance de pouvoir gagner un peu d'argent, alors il évitait de se plaindre. Au moins, le boulot n'était pas très fatiguant. Il en sortait à vingt-deux heures, puis il rentrait généralement au foyer pour la nuit. L'établissement fermait ses portes au matin, alors il devait repartir dans les rues, et recommencer la même journée. Aujourd'hui, l'air était un peu plus frais, ce qui ne déplut pas à Jean qui commençait à en avoir marre d'attraper des coups de soleil sur le nez. En revanche, il y avait beaucoup moins de monde en ville, c'est-à-dire moins d'inconnus à détailler, et le jeune homme s'ennuyait encore plus que d'habitude. Un probable client s'approcha à l'extrémité de son champ de vision et Jean fronça son nez rougit. Le type qui sentait bon les fleurs était revenu à la librairie. Pourtant, il n'entendit pas la petite clochette que frôlait la porte de l'enseigne lorsqu'on la poussait pour y entrer. Jean tourna doucement la tête, mais c'était bien à lui que ce jeune homme brun souriait en lui tendant quelque chose. — Tu as refusé mon argent, la dernière fois. Je me suis dit que tu accepterais peut-être ceci. C'était une fleur. Maintenant qu'il le mentionnait, Jean se rappelait qu'il avait décliné en billet en expliquant qu'il ne venait pas ici pour faire la manche, juste pour passer le temps. Il ne voulait pas dépendre de la gentillesse ou, pire, de la pitié des autres. Or, cette fois-ci, il ne trouva aucune excuse à lui fournir pour repousser son cadeau ; ce n'était qu'une fleur, après tout. Il s'en saisi délicatement et bredouilla un remerciement. L'inconnu parut ravi. — C'est une tulipe rose, précisa-t-il. J'espère qu'elle marquera le début de notre amitié. Il disparut dans l'enseigne, laissant Jean seul avec sa tulipe qu'il fit tourner entre ses doigts. C'était la première fois qu'on lui offrait une fleur. Il la porta à son nez pour en humer l'odeur ; elle lui rappela celle de ce type qui sentait les fleurs. Entêtante, mais pas désagréable. Le lendemain, c'est presque tout naturellement que le jeune homme brun tendit à Jean une nouvelle fleur qu'il ne parvint pas à reconnaître. — Qu'est-ce que c'est ? — Un crocus blanc. Il signifie que je suis heureux de te revoir. Jean effleura ses pétales pâles de ses doigts, l'air songeur. — Pourquoi cette drôle de tête ? — C'est ta tulipe, qui a une drôle de tête, rétorqua-t-il. Je crois qu'elle fane déjà. — C'est normal. Les fleurs sont éphémères. Encore plus lorsqu'on les coupe. — C'est quand même un peu dommage. Le brun réfléchit quelques secondes avant de lui proposer une solution à ce problème. — Tu peux toujours la sécher, si tu souhaites la conserver. Tu as un livre sous la main ? Jean secoua négativement la tête. Le jeune homme brun, dont il ne connaissait toujours pas le prénom, lui fit signe de l'attendre et entra à l'intérieur de la librairie. Il en ressortit un peu plus tard, brandissant un livre au format poche et un journal en papier recyclé. Jean lui tendit sa tulipe défraîchit. Il l'observa déchirer deux rectangles dans le papier journal, puis ouvrir le livre de façon aléatoire pour en poser un sur l'une des pages. Ensuite, il plaça délicatement la tulipe dessus avant de la recouvrir d'une deuxième couche de journal. Le brun referma doucement le livre, s'assurant que le papier ne bougeait pas, et appuya très fort dessus pour bien aplatir la fleur. — Et voilà ! Bien sûr, il faudra garder le tout bien aplatit. Le mieux serait de glisser le livre tout au fond de ton sac. La fleur séchera d'ici deux à trois semaines. Il faudra changer le papier journal, surtout les premiers jours, pour éviter qu'elle ne pourrisse. Tu veux essayer avec le crocus ? Jean acquiesça. — Alors, à ton tour… — Jean. Je m'appelle Jean. Et toi ? — Je suis Marco. Enchanté, Jean. Marco revint souvent le voir devant la vitrine de la librairie. Et, chaque fois, il lui ramenait une fleur différente qu'ils glissaient entre les pages du petit livre qui leur servait d'herbier artisanal. Jean avait dû s'habituer à ce nouvel aspect de son quotidien, mais ce dernier était un peu moins morose depuis ces rendez-vous réguliers. Marco semblait être quelqu'un de profondément bienveillant ; il apportait un peu de couleur dans son existence, alors Jean était toujours content de le voir. Chaque jour, alors qu'il regardait les gens passer, plongé dans l'ennui, il espérait secrètement que Marco pointe le bout de son nez. Il aimait bien discuter avec lui. Ils parlaient souvent de fleurs, parfois de livres, quelques fois d'eux. Mais son ami ne se montrait pas envahissant, il n'insistait jamais ; quand il voyait qu'un sujet de conversation le mettait mal à l'aise, il en changeait aussitôt sans poser de question. Au fil du temps, il était devenu plus facile pour Jean de s'ouvrir à lui, même à propos des choses les plus difficiles à dire. — Quel âge as-tu, d'ailleurs ? — Vingt-et-un ans. — Je te pensais plus vieux. Tu as fait des études ? Jean secoua la tête. — Pas vraiment. J'ai raté une année de lettres, puis une autre de droit. Aucune ne m'a plu. Ensuite, j'ai connu des... imprévus, lâcha-t-il en grimaçant. J'ai manqué des cours, des examens. J'ai perdu mon droit à la bourse. À la place, je me suis inscrit à pôle emploi. — Et qu'est-ce que ça a donné ? — Ils m'ont dégoté un mi-temps. Je gagne sept cent euros par mois. C'est pas beaucoup, mais ça me permet de manger. — Mais pas de te loger, en déduisit Marco. Le châtain eut un sourire gêné. C'était embarrassant d'avouer à quelqu'un qu'on n'avait plus de chez-soi, plus aucune maison où rentrer. — Disons que c'est juste. Je préfère continuer de squatter le foyer cet été, ça me permet de faire des économies en attendant l'hiver. J'aimerais bien trouver mieux, expliqua-t-il, mais sans diplôme ou garanties, c'est compliqué. Marco sembla réfléchir. — Tu ne voudrais pas reprendre des études ? — Je ne saurais même pas quoi choisir. — Tu n'as aucune passion ? Rien qui te fasse vibrer ? Le nez de Jean se fronça ; il hésitait. — Ça ne marchera pas. C'est beaucoup trop sélectif. — Montre-moi. Il finit par lui tendre son livre, celui-là même qui leur servait d'herbier, et lui montra les dernières pages, initialement blanches, qu'il avait recouvert de plusieurs dessins : des passants, des monuments, de drôles de monstres et, surtout, les fleurs qu'il lui avait donné. — Ils sont vraiment beaux. — Merci, c'est gentil. — Je suis sérieux ! J'ai quelques connaissances en la matière, figures-toi. Pourquoi tu n'as pas essayé de présenter un portfolio ? Jean haussa les épaules. — Je ne pense pas être assez bon pour réussir. Et puis, même si j'étais pris, je n'ai plus droit à la bourse. Je serais obligé de garder un mi-temps à côté, c'est beaucoup de travail pour pas grand chose. — Il doit exister des recours pour récupérer ta bourse, rétorqua Marco. Des rémunérations sont aussi offertes au mérite. Tu as déjà tenté de te renseigner là-dessus ? — Non, avoua son ami. Je ne sais pas trop comment tout ça fonctionne. Tu sais, je pense que c'est plus facile de lâcher l'éponge que de s'accrocher, surtout quand l'espoir n'est plus là. Marco ne sut que répondre à cela. Il avait le pressentiment que Jean s'était retrouvé confronté à un drame, une catastrophe qui avait brisé quelque chose en lui et que, depuis, il vivait avec un cœur en maintenance. Ses yeux se posèrent à nouveau sur ses dessins si prometteurs. — Dis, si je t'apporte du papier, tu dessinerais pour moi ? lui demanda-t-il. — Bien sûr. Il rendit à Jean son livre qui retrouva sa place tout au fond de son sac, là où il était bien aplati. Tandis qu'il se relevait pour rentrer chez lui, Marco lui adressa quelques mots qu'il espérait sages. — Tu manques peut-être de confiance en toi, mais certainement pas de talent. Parfois, il faut savoir se donner une nouvelle chance. Marco venait désormais troquer ses fleurs contre quelques dessins ; c'était devenu leur nouveau quotidien. Il avait donné à Jean un vrai carnet à croquis et une petite trousse contenant crayons de bois, gomme, règle miniature, taille-crayon et feutre fin noir ; une petite panoplie dont l'artiste amateur prenait grand soin. Marco aimait beaucoup le regarder dessiner en silence ; d'ailleurs, on aurait dit qu'il en avait l'habitude. Aujourd'hui, il avait ramené des exemples de portfolio qu'ils commentaient ensemble, relevant les bonnes et les mauvaises idées. — Mais où as-tu trouvé tout ça ? s'étonna finalement Jean. — Ma mère est professeure dans une université d'art. Ce sont les reproductions d'anciens dossiers d'élèves qu'elle m'a permis d'emprunter. Je lui ai montré quelques uns de tes croquis ; elle les a tous adorés. Jean ne put nier qu'il ressentait une pointe de fierté à l'idée que ses gribouillages aient pu être appréciés par une personne du métier. Marco lui glissa un clin d'œil. — C'est pour ça que, quand je te dis que tu as tes chances, je le pense vraiment. Il se pencha vers lui, comme s'il voulait lui faire une confidence, et Jean remarqua qu'une étrange lueur brillait dans son regard. — Je sais que ce n'est pas une décision facile. Je sais que tu crains que ta peine t'empêche de vivre. Mais la douleur ne définit pas à elle seule qui nous sommes : des êtres complexes, sensibles, contradictoires qui sont, pour la plupart, aussi perdus que toi. Pourtant, nous essayons de trouver notre place, nous courrons après les petits bonheurs et nous tentons de donner un quelconque sens à tout ce spectacle dont les dieux, s'ils existent, doivent bien rire. Parce qu'avant la mort, il y a la vie. Ce matin, Jean ne se trouvait pas assis devant l'enseigne d'une librairie, mais debout face à l'unique fleuriste de la ville, celui où il était certain que Marco travaillait. Il avait longuement réfléchi à tout ce que ce dernier avait pu lui dire au cours des dernières semaines, jusqu'à prendre une décision dont il voulait l'informer au plus vite et de vive voix. Pour le moment, il se trémoussait encore à l'extérieur, à la recherche d'un peu de courage pour pousser les portes de ce jardin vivant. Il avait l'impression de faire tâche parmi toutes ces jolies plantes qui sentaient bien meilleur que lui. Mais cette odeur lui rappelait les effluves que Marco portait toujours sur lui, et cette pensée lui permis de pousser les portes de la boutique. Il s’avança doucement entre les multiples fleurs qui débordaient de chaque table, de chaque étagère, et s’adressa à une jeune employée dont le badge indiquait qu’elle s’appelait Sasha. — Bonjour, est-ce que Marco est là ? — Marco ? Le visage de son interlocutrice sembla se décomposer. Avait-il dit quelque chose de mal ? Sasha dégluti difficilement sans le quitter des yeux. — Tu n'es pas au courant ? lui demanda-t-elle d'une voix soudain très basse. — Au courant de quoi ? L'employée ouvrit la bouche, mais elle ne parvint pas à trouver ses mots. — Tu ferais mieux de t'asseoir, lui conseilla-t-elle. Elle lui désigna une caisse en bois sur laquelle il finit par s'installer, très inquiété par les précautions qu'elle prenait pour lui annoncer une nouvelle visiblement difficile. — Marco n'est plus là, lâcha-t-elle. — Comment ça ? Il est parti ? Jean ne comprenait décidément rien à toute cette étrange situation. — Non, pas vraiment. Marco est... Il a eu un accident, et... Il n'est plus là, répéta la jeune fille en bredouillant. Marco est mort. Je suis désolée. Jean fut parcouru d'un rire nerveux. — C'est ridicule ! Quand aurait-il bien pu mourir ? — Ça va bientôt faire trois mois. — Trois mois !? Mais je l'ai vu il y a deux jours de cela... Et je vous assure qu'il allait très bien ! Sasha secoua la tête, lui confirmant que Marco les avait bien quitté depuis trois mois déjà. Le jeune homme n'en croyait toujours pas ses oreilles. — Tu es Jean, pas vrai ? Il a laissé ça pour toi. Elle lui tendit une enveloppe en papier non scellée. Trop sonné pour dire quoi que ce soit, il l'ouvrit presque machinalement et en extirpa deux choses. La première était une fleur séchée que Jean ne connaissait malheureusement que trop bien ; une chrysanthème, la fleur des défunts. La seconde était un simple bout de papier sur lequel on avait griffonné une suite de nombres. — C'est le numéro de sa mère, précisa Sasha. Il a dit que tu devrais la contacter. Elle appuya une main sur son épaule, et Jean crut se souvenir qu'elle lui proposait de rester pour en parler un peu après son service, mais son esprit était ailleurs et il sortit assez précipitamment du magasin de fleurs. Leur odeur entêtante lui était devenu insupportable ; elle ressemblait trop à la sienne. Derrière la boutique, Jean se laissa glisser contre le mur, les yeux rivés vers le ciel. Si Marco était mort depuis trois mois, à qui avait-il parlé ces dernières semaines ? Il n'arrivait pas à trouver la moindre réponse logique ; tout ceci n'avait pas de sens. La seule chose qu'il savait avec certitude, c'était que Marco ne vivait plus. La douleur fut fulgurante, au moins autant que dans ses souvenirs, mais il ne fit pas l'erreur de la laisser entrer dans son cœur à nouveau. Il ne pouvait pas se laisser écrouler une deuxième fois, comme après la mort de sa mère. Non, Marco n'aurait certainement pas voulu ça. Ce qu'il souhaitait vraiment, c'était que Jean reprenne ses études et retrouve une vie un peu plus normale que celle qui consistait à vivre dans la rue. Marco aurait voulu qu'il contacte sa mère pour lui demander conseil, lui parler de son orientation universitaire, et c'était exactement ce qu'il allait faire. Jean essuya ses larmes, se redressa et refit le tour du magasin de fleurs. Il s'assit contre la façade, entre deux pots remplis de tournesols, et il attendit que Sasha termine son service pour discuter de Marco comme elle le lui avait proposé. Ensuite, il lui demanderait si elle voulait bien le laisser utiliser un téléphone portable ou leur ligne fixe pour appeler sa mère. Aujourd'hui marquerait le premier jour de son nouveau départ. Parce qu'avant la mort, il y avait la vie.


> prompts : anniversaire > données : 16 juin 2022, 3 900 mots > tw : ce chapitre compte une scène érotique explicite et s'adresse donc à un public averti !

Marco fêtait aujourd'hui ses dix-neuf ans, bien qu'avec un peu de retard ; en effet, sa date d'anniversaire était déjà passée depuis près de deux semaines. Il avait simplement attendu que ses parents partent en week-end pour pouvoir disposer de la maison à sa guise et inviter quelques amis. La plupart dataient de ses années lycées, à l'exception d'un grand garçon brun nommé Bertholdt, car il n'avait pas vraiment tissé de liens forts avec les autres étudiants de sa faculté. Cette soirée d'anniversaire n'était en somme qu'une petite fête tranquille qui marquait l'occasion de renouer avec ses amis avant l'été. Tous avaient répondu favorablement à son invitation et Marco se dépêchait toujours d'aller d'ouvrir la porte avec un grand sourire lorsqu'ils s'y présentèrent successivement. Bras-dessus, bras-dessous, Eren et Armin s'étaient déjà lancés dans une partie de Uno avec Bertholdt qu'ils comptaient bien convertir à leur jeu favori et aux règles farfelues qu'ils appliquaient. Historia les avait rejoint tandis qu'Ymir tentait de connecter son téléphone portable à l'enceinte du salon pour ajouter un peu d'ambiance. De leur côté, Mikasa et Annie discutaient fitness tout en gardant un œil sur Connie et Sasha qui louchaient sur les apéritifs. Tout ceci fit remonter à Marco des souvenirs. Il réalisait à cet instant ô combien ses amis lui avait manqué au cours de l'année qui venait de s'écouler et à quel point il était heureux de tous les retrouver aujourd'hui ; enfin, presque tous. C'était assez rassurant de voir qu'ils avaient si peu changé entre-temps, qu'ils constituaient toujours cette petite bande d'idiots, bien qu'ils soient tous devenus un peu plus matures qu'avant. Par exemple, Sasha ne s'était pas encore jetée sur les petits fours, ce qui représentait un sacré miracle ! Elle leur lançait tout de même un regard de temps à autre, mais son attention semblait davantage portée sur le téléphone qu'elle tenait dans sa main, comme si elle attendait un message ou un appel particulier. Lorsque l'écran s'illuminait, elle s'empressait de regarder le contenu de la nouvelle notification avant de reposer l'objet en soupirant quand ce n'était pas celle qu'elle espérait. Marco profita de la présence de Mikasa et Annie pour leur demander conseil ; il aurait aimé s'inscrire dans une salle de sport, mais il ne savait pas trop où se rendre et par quoi commencer. Ils discutèrent pendant quelques minutes jusqu'à ce que Sasha ne les interrompe, un sourire victorieux aux lèvres. Marco supposa qu'elle avait reçu la nouvelle qu'elle attendait. Son amie l'attira un peu à l'écart avant de lui confier ce qui la mettait dans cet état d'impatience. — Je sais que tu ne voulais pas de cadeau, mais on t'a quand même préparé une petite surprise. Elle t'attend derrière la porte. Son air à la fois ravie et malicieux attisa la curiosité de Marco qui se demandait vraiment ce qu'elle pouvait bien mijoter. Sasha était un livre ouvert, alors il trouvait d'autant plus étonnant le fait qu'elle ait réussi à lui préparer une surprise sans vendre la mèche. Il glissa un regard autour de lui et nota que tous ses amis étaient tournés vers lui ; visiblement, tout le monde savait très bien ce qui l'attendait sur le seuil, sauf lui. Il en fut d'autant plus inquiété. S'étaient-ils cotisés pour lui acheter un cadeau si gros qu'il ne passait pas par l'encadrement de la porte ? Il revoyait encore le canoë-kayak qu'Eren avait acheté pour Armin et priait silencieusement pour qu'ils aient choisi quelque chose de moins... encombrant. Une main posée sur la poignée, il déverrouilla la porte d'entrée et prit une dernière inspiration avant de l'ouvrir. Il n'y avait heureusement pas d'embarcation devant chez lui ; il n'y avait d'ailleurs pas le moindre cadeau en vue. En revanche, il y avait quelqu'un que Marco ne s'attendait pas du tout à voir aujourd'hui ou même dans un futur proche. Il fut si surpris de sa présence qu'il en resta pantois pendant de longues secondes, face à Jean qui ne semblait pas beaucoup plus à l'aise. — Salut, souffla-t-il. Sa prise d'initiative eut le mérite de faire sortir Marco de sa torpeur, comme s'il venait de réaliser qu'il ne rêvait pas et que son ami se trouvait bien là. Il ne lui en fallut pas davantage pour se jeter dans les bras de Jean qui le réceptionna contre lui en riant. Marco s'accrocha à son t-shirt, enfouit sa tête dans son cou et soupira de soulagement. Leurs deux corps se détendirent au contact de l'autre ; ils avaient gardé en mémoire la douceur de leurs étreintes familières. Ce câlin n'avait rien de bizarre ou de déplacé, c'était comme avant et, à cette pensée, Marco sentit ses yeux se remplir de larmes. Jean l'entendit probablement renifler, car il se mit à lui frotter doucement le dos. — Tu m'as manqué aussi, lui chuchota-t-il contre son oreille. Ils ne s'éloignèrent qu'à regret, après s'être rappelés qu'ils n'étaient pas vraiment seuls sur le seuil. Marco s'écarta pour laisser son dernier invité entrer et, se détournant pour refermer la porte derrière lui, il en profita pour essuyer les quelques larmes qui perlaient sur ses cils. Il était embarrassé de pleurer pour si peu ; quand bien même la visite de Jean était loin de représenter peu à ses yeux. Depuis l'encadrement du salon, Connie poussa un sifflement. — On a pas eu un accueil comme ça, nous ! — Allons, sois pas jaloux ! Vient donc dans mes bras, mon poussin, plaisanta Jean. Le nouveau venu distribua quelques accolades à ses amis qu'il n'avait pas vu depuis belle lurette. Ces brèves embrassades faisaient pâle figure comparées à celle qu'il avait échangé avec Marco, mais personne ne se risqua à pointer ce léger détail à voix haute. L'heure était aux retrouvailles ; car si la majorité du groupe restait régulièrement en contact, voilà bien longtemps que plus personne n'avait entendu parler de Jean. On échangea les dernières nouvelles de chacun autour d'un grand apéro dînatoire qui s'accompagna de quelques bouteilles de cidre, de champagne et d'un reste de vodka. Marco ne pouvait empêcher son regard de dévier vers le châtain qu'il observait avec si peu de discrétion. Lorsque Jean croisait à son tour ses yeux chocolat, tous deux se détournaient après un raclement de gorge ou une moue embarrassée ; et puis, leur petit jeu reprenait de plus belle. Aujourd'hui, ils ne savaient malheureusement plus comment se comporter en présence de l'autre ; ça n'avait pas toujours été ainsi. Ils gardaient des réflexes de ce temps-là, dont l'envie furieuse de se jeter mutuellement dans les bras, mais le doute s'érigeait telle une barrière entre leurs cœurs. C'est pourquoi Marco se demanda si certains de ses amis n'étaient pas secrètement télépathes, lorsque Sasha et Connie proposèrent de faire un bon vieux action ou vérité. Quoique, à en juger par l'enthousiasme dont ils faisaient preuve à chaque fois que se présentait l'occasion de trouver un gage encore plus grotesque que le précédent, le duo de comique avait sans doute cherché à satisfaire leur propre amusement ; et ils ne furent pas déçus. Eren fut contraint d'introduire des glaçons dans son caleçon et de les laisser y fondre tranquillement pendant qu'il grelottait de froid. On envoya Annie escalader la clôture du jardin afin d'y kidnapper le chat de la voisine qui n'opposa que peu de résistance, visiblement ravi de devenir la proie de tant de caresses. Historia dû manger un citron entier en quelques secondes et Connie partagea un slow ridicule avec un balais poussiéreux. La bouteille de vodka se vidait à mesure qu'on distribuait des shots, idéal pour délier les langues de ceux qui préféraient partager quelques vérités franchement bizarres. — À quelle fréquence tu changes tes draps ? — Euh... Une fois tous les trois mois ? supposa Sasha. Mikasa eut une grimace peu encourageante. — Je devrais le faire plus souvent ? — Toutes les trois semaines, généralement, intervint Eren. Mais personnellement, je le fais après chaque coït. — Génial, Eren, on est heureux pour toi et ta libido, souffla Ymir en levant les yeux au ciel. Action ou vérité ? — Vérité. — Qui t'appellerait pour cacher un cadavre ? — Armin, répondit-il sans hésiter. Ymir se tourna alors vers son meilleur ami blond, réputé pour trouver une solution à chaque problème. — Eh, comment tu cacherais son cadavre ? — Je le donnerai à manger à mes poules. Ces bestioles n'en feront qu'une bouchée ! Marco se dit qu'à l'avenir, il ferait bien de veiller à rester loin du poulailler de son ami et de toutes les... choses qui pourraient potentiellement s'y cacher. Suite à cet échange plutôt étrange, Eren se tourna à son tour vers Jean qui choisit lui aussi une vérité ; voilà qui tombait bien, car l'espiègle garçon gardait en poche une question qu'il avait bien l'intention de lui poser. — Combien de personnes t'as gérées cette année ? Compétitif comme il était, Eren voulait certainement s'assurer qu'il restait le meilleur séducteur d'entre eux. Jean soupira, embarrassé à la fois par ce concours stupide auquel son ami s'accrochait, mais aussi par la réponse qu'il devait lui donner. — Aucune. — Quoi ? s'exclama Eren. T'es pas sérieux ! — Qu'est-ce que tu crois, je suis un étudiant très sérieux ! rétorqua Jean pour sa défense. — Tu dois au moins avoir quelqu'un en tête, non ? Le châtain leva les yeux au ciel, silencieux, avant que son regard ne se pose sur Marco, s'y attardant juste un peu trop pour qu'on croit qu'il ne s'agissait là que d'un hasard. — Peut-être... souffla-t-il alors, mystérieux. Le jeu se poursuivit jusqu'à ce que la fatigue finisse par les rattraper, aux alentours de six heures du matin. Marco indiqua à ses invités l'emplacement de tous les matelas, couvertures et coussins dont il pouvait se souvenir. Ils les regroupèrent dans le salon où chacun se construisit son nid douillet pour y passer le reste de la nuit. Eren, Mikasa et Armin se partagèrent un matelas gonflable ; Ymir et Historia prirent l'un des canapés ; Sasha et Connie s'installèrent sur le second ; Annie préféra se rouler en boule dans un fauteuil et Bertholdt s'endormit à même le tapis. Quand à Jean et Marco, ils furent plus ou moins contraints de s'allonger sur un matelas de cent-vingt centimètres de largeur dont on commençait à sentir les ressorts. — Bonne nuit tout le monde ! lança Sasha avant d'éteindre la lumière. On l'entendit ronfler moins de dix minutes plus tard. S'endormir fut beaucoup plus difficile pour Marco qui ne pouvait s'empêcher de penser à Jean, étendu à seulement quelques centimètres de lui. Ses pensées ne cessaient de dévier en tous sens et son cœur battait bien trop fort pour espérer pouvoir s'assoupir de sitôt. C'était à peine s'il osait bouger d'un seul millimètre, de peur d'accidentellement l'effleurer, ce qui les aurait tous deux mis dans le plus grand embarras qui soit. De son côté, son ami n'en menait pas beaucoup plus large. Les minutes passèrent ; une heure s'écoula, mais les deux garçons ne dormaient toujours pas. Ils restaient tous deux silencieux et immobiles, inconscients qu'ils se trouvaient dans le même état que l'autre. Jean sentit finalement le matelas bouger ; Marco se leva, le laissant seul, et quitta discrètement le salon endormi. Supposant qu'il partait faire un rapide tour aux toilettes, le châtain patienta quelques minutes sans que son ami ne revienne. Jean ressentit le besoin de se lever à son tour pour voir de quoi il en retournait. Il suivit la faible lumière d'un spot qui le guida jusque dans la cuisine, là où il trouva Marco appuyé contre le plan de travail, un verre d'eau dans la main. Ce dernier sursauta en le voyant arriver. — Je t'ai réveillé ? Désolé. — Non, t'en fais pas. Jean s'adossa à ses côtés, sans rien ajouter de plus, car il se trouvait bête. Il avait eut besoin de vérifier que Marco n'était pas parti, alors qu'il était pourtant celui qui s'était enfuit. Nul doute que son ami n'apprécierait pas plus que lui cette réflexion pour le moins déconcertante. Marco s'écarta finalement pour poser son verre vide dans l'évier devant lequel il sembla s'attarder. — Eh, Jean... souffla-t-il enfin. Action ou vérité ? Le susnommé eut un instant d'incompréhension avant de se souvenir du jeu auquel Marco faisait référence et qu'il désirait visiblement poursuivre pour une raison que le châtain ne pouvait que trop bien imaginer. Ce dernier déglutit avant de choisit l'option qui était la plus évidente, celle que Marco attendait probablement. — Vérité. — Tu te souviens de la nuit de mon dernier anniversaire ? — Je m'en souviens, confirma-t-il prudemment. Son ami hocha la tête, mais puisqu'il se trouvait dos à lui, Jean n'eut pas l'occasion de voir sa réaction. À en juger par le silence qui s'installa, le châtain comprit que c'était à son tour de poursuivre le jeu. — Action ou vérité ? — Vérité. — Tu m'en veux ? — Un peu. Jean s'attendait à cette réponse, mais il sentit tout de même son cœur se serrer. Il aurait voulu davantage de détails, il aurait voulu lui demander pourquoi, exactement, car Marco avait tant de raisons de lui en vouloir ; mais il ne le fit pas. Il avait le sentiment que son ami finirait par lui faire lui-même part de tout ceci ; et ce fut le cas. Marco se retourna vers Jean qui leva vers lui un visage troublé. — Action ou vérité ? — Vérité. — Pourquoi tu t'es éloigné de nous ? De moi ? — Parce que j'ai été lâche, avoua le châtain avec honte. Parce que j'ai eu peur de te perdre. Parce que je ne pouvais pas faire comme si rien ne s'était passé. Marco hocha encore une fois la tête, pensif, et Jean réalisa qu'il n'aimait pas du tout le silence qui s'installait après chacune de ses confessions. — Action ou vérité ? — Vérité. — Tu regrettes ? osa-t-il demander. Jean n'avait nullement besoin de préciser ce à quoi il faisait mention ; Marco ne douta pas une seconde qu'il parlait bien de ce baiser qu'ils avaient échangé dans le noir, un an plus tôt. Un élan d'affection dont ils auraient volontiers blâmé l'alcool et ses effets hasardeux s'ils ne savaient pertinemment pas que deux pauvres verres de champagne n'avaient pu leur faire autant tourner la tête. Marco se rapprocha en s'humectant nerveusement les lèvres ; Jean se demanda s'il se souvenait lui aussi du contact grisant de ses lippes sur les siennes, car il y repensait chaque soir avant de s'endormir. — Non, je ne regrette pas notre baiser, déclara finalement le brun. Je regrette seulement la distance qu'il a mis entre nous. Action ou vérité ? Cette fois-ci, Jean hésita. Il avait terriblement besoin de savoir ce qui se tramait dans l'esprit de son ami, alors il prit le temps de le détailler : son visage ovale, ses nombreuses taches de rousseur, son nez grec et, surtout, ses yeux chocolat. Plus Jean s'y plongeait, plus il avait le certitude que Marco le regardait de la même manière que lors de cette fameuse nuit, quelques secondes seulement avant qu'ils ne compromettent leur amitié. Se fiant à cette simple impression, le châtain envoya valser la prudence dont il avait jusqu'ici fait preuve. — Action. Marco posa ses mains contre le rebord du plan de travail, de part et d'autre de son buste, l'emprisonnant ainsi de son propre corps pour l'empêcher de se dérober. Jean retint sa respiration, à la fois impatient et inquiet. — Embrasse-moi. Il ne fallut pas lui répéter par deux fois ; Jean ne se fit pas prier. Tandis que sa main gauche remonta jusqu'à attraper son col, la droite se posa derrière sa nuque sur laquelle elle fit pression pour l'attirer à lui. Leurs bouches se rencontrèrent dans une collision brusque et empressée qui les fit tous deux soupirer de soulagement. Voilà déjà plus d'un an qu'ils s'étaient embrassés pour la première fois ; un an passé à vouloir recommencer, un an passé à ressasser un souvenir qui menaçait de s'effacer, un an passé à douter de ce baiser. Aujourd'hui enfin, le contact de leurs lèvres qui bougeaient de concert électrisait chaque cellule de leur corps qui se souvenaient de cette sensation délicieuse dont ils avaient été privés. Lorsque Marco se sépara de Jean, à bout de souffle, il en profita pour glisser ses mains derrière ses cuisses et le hissa sur le plan de travail, face à lui. Ses lèvres s'attardèrent ensuite sur la peau sensible de son cou qu'il assaillit de baisers humides. Jean apprécia l'attention qu'il portait à cette partie de son corps, mais il finit tout de même par empoigner les cheveux de son partenaire afin de l'attirer pour un nouveau baiser fiévreux. Les doigts de Marco couvraient son dos de caresses et Jean laissa échapper quelques soupirs de contentement. Il aurait juré que le plaisir était partagé ; pourtant, le brun s'écarta soudainement de lui avant de poser un doigt sur sa bouche, l'empêchant ainsi de protester. — On risque de réveiller les autres, se justifia-t-il dans un élan de lucidité. Réalisant qu'ils n'étaient effectivement pas seuls, Jean écarquilla les yeux ; il avait oublié ce léger détail et, à en juger par l'expression qu'il portait, Marco aussi. Ils partagèrent un long regard silencieux où l'on n'entendit que le bruit de leurs respirations saccadées tandis qu'ils cherchaient tous deux à reprendre leur souffle après cet échange passionné. Seulement, ils avaient trop attendu pour se montrer raisonnables et leurs yeux criaient qu'ils en voulaient davantage. Marco se pencha contre l'oreille du châtain pour lui mordiller doucement le lobe. — Ma chambre est en haut, lui souffla-t-il. Jean savait très bien où se trouvait la chambre de celui qu'il avait considéré comme son meilleur ami pendant des années. Plus qu'une indication ou un rappel, c'était donc là une proposition plutôt explicite que lui faisait Marco et qu'il n'hésita pas à accepter. Il descendit du plan de travail sur lequel on l'avait hissé avant d'attraper la main de son partenaire, l'entraînant dans les escaliers qui menaient à l'étage. À peine la porte de la chambre fut-elle refermée qu'il attira Marco contre celle-ci pour lui quémander un autre baiser. Tout en l'embrassant en retour, le propriétaire des lieux les fit reculer dans la pièce, cherchant à tâtons l'emplacement de son lit sur lequel il finit par s'asseoir. Il avait perdu son t-shirt au cours du processus ; debout face à lui, Jean retira le sien et se débarrassa même de son pantalon dans son élan. D'un simple geste de la main, il appuya sur le torse de Marco dont le dos se heurta contre le matelas. Le châtain se plaça alors au-dessus de lui et entreprit de remonter jusqu'à sa bouche qu'il embrassa. Ses baisers dévièrent sur sa mâchoire, dans son cou, sur sa clavicule, sa poitrine et son bas-ventre avant d'atteindre la lisière de son pantalon gênant qu'il s'empressa de lui retirer, les laissant tous deux en sous-vêtements. Rassuré de constater qu'il n'était pas le seul à être terriblement excité, Jean ondula son bassin afin que leurs hanches et, accessoirement, la bosse qui leur déformait le caleçon, se rencontrent. La friction était agréable, quoiqu’insuffisante. — T'aurais pas du lubrifiant, à tout hasard ? Marco grommela qu'il devrait en trouver dans l'un des tiroirs de sa commode. Jean se chargea de récupérer le tube en question car les mains de son amoureux étaient trop occupées à malaxer ses jolies fesses. Leurs caleçons connurent très vite le même sort que le reste de leurs vêtements abandonnés sur le parquet de la chambre. Après s'être correctement repositionné, à califourchon sur son partenaire, Jean fit couler au creux de sa paume l'équivalent d'une noix de produit. Le lubrifiant était transparent, froid et plutôt liquide. Le châtain prit soin d'en badigeonner toute la longueur de leur deux sexes qui frémirent au contact de ses doigts. Maintenant que cette partie de leur corps était bien glissante, on pouvait passer aux choses sérieuses. Pas pudique pour un sou, Jean n'hésita pas à se saisir de la virilité de son partenaire, lequel fut encouragé à lui retourner la faveur. Dans la semi-obscurité de la pièce, les deux jeunes hommes s'affairèrent à satisfaire le désir de l'autre, tout en veillant à ne pas être trop bruyant, au risque d'alerter les autres occupants de la maison. Leur excitation était telle qu'ils atteignirent rapidement l'orgasme ; leur premier à deux. Alors qu'ils reprenaient encore leur souffle, Jean laissa glisser ses doigts sur le bas-ventre de Marco, là où gisaient les traces de leur plaisir. Sous les yeux scandalisés de son amoureux, il porta ses doigts jusqu'à sa bouche et lécha la substance blanche dont ils étaient recouverts. — On dirait que ça suffit à t'émoustiller, s'amusa-t-il. Dis, tu sais que ce truc est comestible ? Il pointa le tube de lubrifiant qu'il avait précédemment jeté plus loin et Marco eut rapidement le loisir de comprendre ce qu'il sous-entendait par là. Un instant plus tard, Jean s'accroupissait au pied du lit et écartait ses cuisses, un sourire malicieux sur les lèvres. Il souffla sur le sexe désormais au repos de son partenaire qui se sentit piquer un fard lorsque celui-ci réagit, prêt à se dresser une seconde fois. — C'est ma première fois, donc sois indulgent... Jean commença par donner un simple coup de langue sur son gland et Marco se sentit déjà défaillir. Son amoureux utilisa à la fois sa bouche et ses mains pour le toucher, se montrant gourmand et volontaire en dépit de son inexpérience. Bien qu'il se concentra principalement sur son érection, il prit également soin de flatter son bas-ventre et l'intérieur de ses cuisses qu'il parsema de baisers, de morsures indolores et de quelques suçons. Jean n'était peut-être pas encore un expert en matière de fellation mais, bon sang, la vision qu'il offrait était si indécente que Marco crut mourir de plaisir sous son toucher. Lorsqu'il se sentit proche de l'orgasme, ses doigts descendirent agripper les cheveux de Jean qui comprit le message et s'employa à accentuer ses caresses jusqu'à ce qu'il atteigne l'apothéose. Quelques secondes plus tard, Marco stoppa le châtain qui se levait pour aller chercher un paquet de mouchoirs. — Tu veux pas que je te donne un coup de main, toi aussi ? — C'est gentil, mais... Hum, disons que c'est pas la peine, bredouilla-t-il. Son amoureux fronça les sourcils, sans comprendre. Un peu embarrassé, Jean finit par ouvrir la paume de sa main pour lui montrer le liquide blanchâtre qu'il y cachait. — Oh, fit Marco. Je vois... Le simple fait de savoir que Jean s'était masturbé pendant qu'il lui faisait une fellation lui donnait presque envie de remettre le couvert pour un troisième round, mais ç'aurait très certainement été déraisonnable. Le châtain s'allongea à côté de son partenaire, en appui sur un avant-bras, tandis qu'il essuyait tranquillement les traces de fluide qui restaient sur leur corps. — On devrait peut-être redescendre, supposa Jean. — Probablement. Cette chambre puait désormais le sexe à plein nez, c'était indéniable. Pourtant, les deux responsables n'eurent besoin d'échanger qu'un seul regard pour comprendre qu'aucun d'eux ne désirait la quitter de sitôt. Marco se redressa pour partir à la recherche de leur sous-vêtement qui traînait quelque part sur le plancher de la pièce. Une fois son caleçon enfilé, il s'allongea de nouveau sur son lit, tout près de Jean qu'il attira dans ses bras. — Restons comme ça. — D'accord. Mais pourquoi c'est moi qui fait la petite cuillère ? lui fit remarquer le châtain en riant. — Pour être certain que tu ne vas pas t'évaporer pendant la nuit, rétorqua Marco, à moitié sérieux. Sa répartie eut le mérite de faire légèrement grimacer Jean. Bien envoyé, songea-t-il. — Aucun risque, lui assura-t-il alors. Je ne bouge plus d'ici. Sa main se posa sur celle qui reposait contre son ventre, l'emprisonnant ainsi dans son étreinte. Jean sentit la caresse d'un baiser contre sa nuque et ferma les yeux, un léger sourire aux lèvres. Non, il n'était décidément pas prêt de quitter les bras chaleureux qui l'entouraient.


01 > LES CHAUSSETTES ORPHELINES : L'hiver vient de commencer, et Jean se retrouve contraint de porter des chaussettes déparaillées car leurs partenaires se sont mystérieusement volatilisées. Franchement remonté, il décide d'élaborer un plan infaillible pour dénicher le voleur de chaussettes de sa résidence. 02 > WE DON'T HAVE TO PRETEND : Chaque année, lors des fêtes, Jean doit supporter les commentaires de sa famille qui se rit de son célibat. Acculé par son propre mensonge, il a la merveilleuse idée de demander à son colocataire de jouer le rôle de son petit-ami pour le Nouvel An. 03 > L'AFFAIRE DES ROIS : Les crieurs de rue relatent la nouvelle dans tout le royaume d'Eldia : le Roi Fritz est mort, étouffé en avalant la fève d'une galette. Tandis que les Rois Mages sont arrêtés, lae médecin de la cour redoute un coup monté et charge Marco de mener l'enquête.


> prompts : cadeau, chaussettes, voleur > données : 25 décembre 2022, 3 500 mots

En cette matinée du vingt-quatre décembre, jour de réveillon, Jean s’activait à l’intérieur de son logement. Enfin, s’activer était peut-être un grand mot, car il ne disposait que des neuf pauvres mètres carrés qu’il louait au sein de la résidence du CROUS de sa ville universitaire. Lorsque son espace de vie était relativement rangé, Jean avait vite fait de le parcourir en quelques pas seulement. Ceci dit, en habitant seul, l’étudiant avait rapidement réalisé qu’il était franchement bordélique. La plupart du temps, rien n’était à sa place, si bien qu’il perdait toujours un temps fou à se préparer. Comme chaque matin, Jean cherchait donc ses affaires dans tous les recoins d’un logement pourtant très petit, sans oublier de prendre garde à enjamber les choses non identifiées qui traînaient parfois au sol. L’entreprise était d’autant plus complexe qu’il se trouvait en pleine conversation téléphonique avec Connie, lequel le sonnait de se dépêcher. Fidèle à lui-même, Jean était en retard. La ponctualité n’avait jamais été son fort mais, aujourd’hui, il avait sérieusement l’impression qu’une puissance divine s’acharnait sur lui. Car lorsqu’il farfouilla dans le placard où il rangeait ses vêtements, Jean fut incapable de trouver deux chaussettes identiques. — Putain ! l’entendit-on rouspéter. Fait chier ! — Ça va, mec ? T’as l’air un peu tendu. — Connie, c’est toi qui prend toutes mes chaussettes ?! — Hein ? Et pourquoi je ferais un truc pareil ? Jean n’en avait aucune idée, mais il était au moins sûr d’une chose : ses chaussettes disparaissaient. À force de réflexion, il avait replacé l’origine de cet étrange phénomène, dont il était la victime directe, au début de ce mois de décembre. Jour après jour, semaine après semaine, son placard se vidait et le voilà qui n’avait plus que des chaussettes dépareillées à se mettre ! — Loin de moi l’envie de te vexer, reprit la voix de Connie, mais ta chambre est un tel bordel que ça ne m’étonnerait pas qu’elles soient simplement tombées quelque part. Jean ronchonna pour la forme. Il reconnaissait volontiers qu’il n’était pas l’humain le plus ordonné sur cette planète, mais il n’était pas fou pour autant. La mystérieuse disparition de ses chaussettes ne pouvait donc signifier qu’une seule chose : il y avait un‧e voleur‧se dans sa résidence. Et Jean tenait beaucoup trop à ses orteils pour lae laisser sévir alors que l’hiver ne faisait que commencer. Tandis qu’il se résignait à enfiler deux chaussettes complètement différentes, Jean se jura de découvrir la vérité derrière cette étrange affaire. Un peu plus tard, il rejoignit enfin Connie et Sasha qui l’attendaient en centre-ville depuis une bonne demi-heure. Enfin réunis, les trois compères débutèrent aussitôt leur périple dans les différentes enseignes du coin. Car en adultes parfaitement organisé‧e‧s qu’iels étaient, iels n’avaient évidemment pas acheté le moindre cadeau pour leurs proches. À la veille de Noël, les rues étaient bondées de gens qui, comme elleux, se livraient à des emplettes de dernière minute. En ce qui le concernait, Jean passerait le vingt-cinq seul, dans sa résidence, car sa mère devait travailler à l’hôpital. Il ne rentrerait pas avant la semaine suivante, alors il pouvait se permettre d’avoir un peu de retard, contrairement à Connie et Sasha qui fêtaient Noël dans moins de trente-six heures. En tout début d’après-midi, une fois qu’iels eurent accumulés suffisamment de cadeaux pour se permettre de faire une pause, les trois ami‧e·s prirent le temps d’avaler un tacos. Tandis qu’iels mastiquaient leur déjeuner à l’intérieur du restaurant fast-food, Jean en profita pour informer ses deux acolytes de toujours de la vendetta qu’il avait lancé à l’encontre de saon voleur‧se de chaussettes. Sans grande surprise, Connie et Sasha s’esclaffèrent aussitôt de rire face à cette idée saugrenue. Mais Jean n’en démordra pas et, forcé‧e‧s de reconnaître son sérieux, ses ami‧e‧s finirent par pointer du doigt les failles de ce qu’il avait lui-même qualifié de plan infaillible. — Admettons que quelqu’un te vole tes chaussettes. Qu’est-ce qui te fait croire qu’iel n’est pas rentré·e pour les vacances ? — Parce qu’il y a trois jours, j’avais deux chaussettes Ousticram. Et aujourd’hui, il ne m’en reste plus qu’une seule ! Pour illustrer ses dires, Jean releva les deux extrémités de son pantalon. Une chaussette blanche ornée du petit singe dépassait bien de sa chaussure droite. En revanche, Jean n’avait rien trouvé de mieux qu’une chaussette jaune recouverte de poussins pour habiller son pied gauche. — Dans ce cas, c’est tout bête, lui fit remarquer Connie. Qui reste-t-il à la résidence ? Il suffit de procéder par élimination. — Pas grand monde. On doit être cinq ou six, à tout casser. En fait, j’ai déjà ma petite idée sur le coupable… Il soupçonnait cet imbécile d’Eren, un type franchement rancunier qui avait une dent contre lui depuis que Jean avait accidentellement touché à son tupperware de pâtes. Seulement, outre les quelques regards noirs que lui jetait encore Eren, Jean n’avait pas l’ombre d’une preuve. En plus, il ne comprenait vraiment pas pourquoi cet idiot aurait choisi de s’en prendre à ses chaussettes en particulier. C’était tout de même une bien étrange façon de se venger… — Quoi qu’il en soit, reprit Jean, le plus simple serait de prendre lae voleur‧se la main dans le sac. — D’où ton super plan, ricana Sasha. — Exact ! Ce soir, je vais placer une chaussette bien en évidence dans la salle commune. Je me planque dans le noir, et j’attends que maon voleur‧se se manifeste. C’est parfait ! Ce piège n’avait rien de parfait, songèrent simultanément Sasha et Connie. Iels échangèrent un regard entendu, mais décidèrent d’un accord commun de garder cette réflexion pour elleux. Après tout, quel intérêt y avait-il à contredire un type aussi têtu que Jean ? Puisque ce dernier semblait si sûr de son coup, autant le laisser mettre en œuvre son plan bizarre. Et quelle qu’en fût l’issue, Sasha et Connie se tiendraient (comme toujours) prêt‧e‧s à en rire de bon cœur. Le soir même, Jean décida de patienter jusqu’à la toute fin de la journée avant d’entamer tout préparatif. Après tout, il ne pouvait pas se permettre de tomber malencontreusement sur un‧e simple couche-tard qui se serait rendu‧e dans la salle commune afin d’y chercher de quoi grignoter. Pour passer le temps, Jean enchaîna quelques épisodes d’une série. Lorsque minuit fut enfin passé, il estima que l’heure était venue de passer à l’action. Jean sortit donc de son lit, enfila un pull bien chaud et ne manqua pas de choisir une chaussette dans son placard avant de quitter le confort de sa chambre. Il referma la porte derrière lui avec toute la douceur dont il était capable et veilla à rester le plus silencieux possible tandis qu’il se dirigeait vers la salle commune, illuminant son chemin grâce à l’écran de son téléphone. Arrivé à destination, Jean prit un instant pour choisir l’endroit où il allait exposer son précieux appât. Il posa finalement sa chaussette à plat sur une chaise qu’il souleva pour la placer bien en évidence devant le minuscule sapin de Noël que les résident‧e‧s ressortaient chaque année pour embellir un peu leur espace de vie. Ses préparatifs achevés, Jean se trouva un point de vue depuis lequel il monterait la garde. Un coin de la pièce fut finalement désigné pour accueillir son délicat postérieur le temps d’une nuit. En dépit du sol froid, l’étudiant s’assit, résigné à y rester jusqu’au petit matin s’il le fallait. Jean replia ses jambes contre lui et chercha les derniers scans d’un manga connu en ligne. Il avait baissé la luminosité de son téléphone, alors il ne devait pas se faire repérer du moment qu’il gardait une oreille attentive au moindre bruit étrange. Une heure passa, puis deux, puis trois. Et Jean, qui avait l’habitude de maintenir un rythme de sommeil très assidu, laissa rapidement transparaître des signes de fatigue. Ses bâillements se firent plus réguliers et ses paupières se firent plus lourdes. Les lettres et les images de son manga se mélangèrent dans son esprit alors que sa vision perdait en précision. Et la position franchement inconfortable dans laquelle il se trouvait n’arrangeait en rien la situation. Jean secoua la tête plusieurs fois, dans l’espoir de se ressaisir, mais, inévitablement, il finit par piquer du nez. Il se redressa plus tard en sursaut et, réalisant qu’il s’était accidentellement assoupi, il regarda aussitôt en direction de la chaise sur laquelle il avait disposé son appât. Quelques secondes lui furent nécessaires afin que ses yeux se réadaptent à l’obscurité de la pièce. Mais lorsqu’il put clairement distinguer les environs à nouveau, Jean constata que sa chaussette n’était plus là. Mince ! Lae voleur‧se avait visiblement profité de son manque d’attention pour sévir. Jean se traita mentalement de tous les noms d’oiseaux dont il avait connaissance avant de se stopper net, les sens en alerte. Et si saon voleur‧se se trouvait encore dans les parages ? L’enquêteur en herbe tendit l’oreille, mais il n’entendit rien du tout. En revanche, il eut le temps d’apercevoir une forme sombre disparaître derrière la porte menant au couloir. Cette vision donna immédiatement des sueurs froides à Jean. Qu’était donc cette apparition qui venait de traverser la salle commune de sa résidence, emportant avec elle sa précieuse chaussette ? L’étudiant resta un long moment immobile, ne sachant que faire, car il devait lui aussi emprunter le couloir pour retourner à son logement. Or, c’était justement de ce côté qu’était parti l’étrange… chose. S’armant de courage et de la lumière de son téléphone, Jean parvient finalement à se redresser sur ses jambes tremblantes. Un pas après l’autre, il s’engagea à son tour dans le couloir et, s’assurant qu’il était bien seul, il fila à toute vitesse vers sa chambre. De retour chez lui, Jean prit soin de verrouiller la porte à double tour et tira même le loquet pour s’assurer que personne ne rentrerait. Il tituba jusqu’à son lit où il s’enroula dans sa couette, franchement pas rassuré par la tournure des évènements. Lorsqu’il avait décidé de lancer une vendetta contre saon voleur‧se de chaussettes, Jean pensait qu’il lui suffirait de surprendre cellui de ses voisin‧e‧s qui lui faisait cette blague de mauvais goût. Son objectif était d’attraper un‧e humain‧e, et voilà que son affaire prenait une étrange tournure surnaturelle. Or, Jean n’avait certainement pas prévu de se frotter à un monstre ! Cela dépassait de loin ses maigres capacités d’investigations (pour la plupart acquises devant des séries policières). Démuni face à un problème trop gros pour lui, Jean se résolut à passer un coup de fil au beau milieu de la nuit. — Connie, je crois qu’un fantôme vole mes chaussettes ! — Putain Jean, t’as vu l’heure ? grommela son ami. Qu’est-ce que tu me baragouines encore… Un flan jaune ? — Un fantôme, gros malin ! Jean s’empressa de raconter en détails l’expérience pour le moins déconcertante qu’il venait de vivre. À l’autre bout du fil, un Connie absolument pas réveillé cherchait tant bien que mal à suivre le flot incessant de ses paroles farfelues. Quand Jean lui mentionna la frayeur qu’il avait eu en voyant une chose emporter sa chaussette, son ami éclata franchement de rire. — Ça devait être le Père Noël, pardi ! — Très drôle ! Je sais ce que j’ai vu, et ça ne ressemblait en rien à un humain. C’était une ombre, une forme, plutôt petite… — Oh ! Alors il t’a envoyé l’un de ses lutins. Connie prenait la situation à la légère, ce qui désespéra Jean. Il avouerait volontiers lui-même que son histoire semblait tirée par les cheveux, mais il ne disait que la vérité ! — Mec, t’es juste crevé. Il est quatre heures du matin, c’est ton imagination qui te joue des tours, essaya de le résonner Connie. Va dormir ! Tu pourras toujours reprendre ta petite enquête demain si tu tiens tant à ta collection de chaussettes. Jean grogna en guise de réponse. Il finit par raccrocher en souhaitant une bonne fin de nuit à son ami, tout en étant persuadé qu’il ne parviendrait jamais à fermer les yeux après cet incident. Seulement, le sommeil finit par avoir raison de lui, et il s’endormit en songeant à ses chaussettes disparues. Suite à sa nuit épouvantable, Jean se réveilla fort tardivement sur les coups de treize heures. La lumière du jour l’encouragea à jeter un coup d’œil prudent dans le couloir. Aucune trace de l’étrange forme sombre qu’il avait aperçu cette nuit : la voie semblait libre. Guidé par sa faim, Jean réussi à se traîner jusqu’à la salle commune de sa résidence qu’il ne verrait probablement plus jamais de la même façon. Le petit sapin qui trônait toujours au même endroit lui rappela qu’aujourd’hui était jour de fête. Seulement, après toutes ses dernières mésaventures, on pouvait aisément deviner que Jean avait (sans mauvais jeu de mots) le moral dans les chaussettes. Malgré l’heure plus qu’avancée de la journée, il ouvrit le réfrigérateur et se prépara machinalement un petit-déjeuner. Il dégusta sans grand appétit ses Chocapic, tout seul, jusqu’à ce qu’une autre personne le rejoigne dans la salle commune. Reconnaissant Marco, l’un de ses voisins, Jean lui adressa un vague bonjour que l’autre lui rendit en baillant. À en juger par les cernes qui s’étiraient sous ses yeux chocolat, le brun manquait au moins autant de sommeil que lui. Le nouveau venu regarda d’abord la grosse horloge accrochée au dessus de l’évier, puis les céréales que mastiquait Jean. Sans surprise, Marco attrapa la brique de lait pour se faire un chocolat chaud, optant lui aussi pour un petit-déjeuner tardif. Ils mangèrent face à face dans un silence qui n’avait rien de gênant. Marco et Jean avait eu l’occasion de se croiser et de discuter un peu depuis la rentrée universitaire, en septembre. Après tout, ils habitaient dans la même résidence et partageait les mêmes pièces communes que le reste de leurs voisin‧e‧s. Marco était un peu solitaire, alors ils ne s’étaient pas forcément beaucoup rapprochés, mais Jean avait une bonne estime de lui car c’était un type vraiment très gentil. Pour être honnête, le brun n’avait jamais fait partie de sa liste de suspect‧e‧s. Il était beaucoup trop intègre pour se livrer à de pareilles bêtises. Quelle ne fut donc pas la surprise de Jean, lorsqu’il remarqua enfin que Marco portait ses précieuses chaussettes ! — Non mais je rêve ! s’exclama-t-il. Marco, qui farfouillait les placards en quête de brioche, se retourna en sursaut. Franchement surpris de l’entendre hausser la voix, il haussa un sourcil perplexe. Jean n’en démordit pas. — Ce sont mes chaussettes ! Marco baissa les yeux vers ses pieds que pointait son voisin avec tant d’insistance, mais il ne sembla toujours pas comprendre ce qu’on lui reprochait. Face à l’interrogation qui se lisait sur son visage tacheté, Jean s’empressa de lui raconter les disparitions successives dont ses chaussettes étaient victimes, lesquelles se trouvaient justement à ses pieds. D’abord perdu par l’histoire abracadabrante qu’on lui racontait, Marco finit par afficher un air ennuyé. Croyant y déceler une trace de sa culpabilité, Jean sauta sur l’occasion pour l’accuser. — C’était donc toi, mon voleur de chaussettes !? — Non ! Mais je pense savoir de qui il s’agit… Afin d’en avoir le cœur net, Marco invita Jean à le suivre jusque dans sa chambre, ce qu’il accepta avec une certaine méfiance. Il ne savait pas du tout quelle drôle d’excuse son voisin s’apprêtait à lui donner, mais une chose était sûre : Jean ne se laisserait pas berner pas des mensonges. Marco était peut-être le type le plus gentil de la ville, mais il n’était pas question de le laisser s’en tirer aussi facilement après qu’il l’ait dépouillé de ses affaires ! La dignité de Jean (ainsi que ses pauvres orteils frigorifiés) était en jeu. Ainsi, lorsque Marco ouvrit la porte de son logement, Jean se prépara à tout. Allait-il l’assommer, le séquestrer, puis le torturer jusqu’à lui faire passer l’envie de recroiser son chemin ? Ou, au contraire, allait-il s’inventer un passé tragique qui justifierait une cleptomanie bizarrement centrée sur ses chaussettes ? Jean était aussi alerte qu’un suricate. Et pourtant, la réalité n’avait rien à voir avec les scénarios délirants qu’il avait imaginés. Car à peine entré, Marco se pencha agilement par dessus sa chaise de bureau pour attraper quelque chose qui poussa un petit cri. Quand il se retourna vers Jean, ce dernier pu enfin voir ce qu’il tenait dans ses bras : un chaton. — Je te présente Jupiter. Le châtain en resta sans voix. Le choc fut tel qu’il se laissa glisser le long du mur, sous les yeux inquiets de Marco. — Merde, t’es allergique ? — Non ! Non, pas du tout. La raison qui avait poussé Jean à se cacher le visage de ses mains était toute autre : il venait de se rappeler la forme sombre qui lui avait donné la frayeur de sa vie cette nuit. Et il se trouvait incroyablement gêné d’avoir pu confondre un chaton avec un fantôme monstrueux venu s’acharner sur lui. Respirant un bon coup, Jean finit par rouvrit ses yeux qu’il ancra dans ceux de la petite boule de poil marron. Le seul témoin de la conclusion foireuse de son plan foireux ne pouvant guère parler, il se promit d’emporter ce secret dans sa tombe. — Je pensais que les animaux n’étaient pas autorisés dans la résidence, fit remarquer Jean. — C’est le cas. Enfin, si l’on en croit le règlement intérieur. La loi, elle, ne permet pas d’interdire les animaux de compagnie à des locataires, exception faite des chiens de première catégorie. Jupiter est une sacrée pile électrique, mais il n’est pas féroce à ce point, plaisanta Marco. Je l’ai trouvé dehors, au début du mois. Il était tout seul, alors je ne pouvais pas le laisser dans le froid… Il déposa le chaton au sol, qui vint immédiatement frotter sa petite tête poilue contre la jambe de Jean. — Maintenant que j’y pense, reprit Marco, c’est vrai que j’ai retrouvé deux ou trois chaussettes dont je n’avais pas souvenir. Je suppose qu’il doit planquer le reste quelque part… Le brun commença à farfouiller autour de lui, dans les coins où Jupiter aimait bien traîner. Ce fut à l’intérieur d’un placard qu’il découvrit la petite cachette de l’animal qui y avait réuni ses trophées. Marco ne retient pas une exclamation de surprise. — Ça fait un sacré paquet de chaussettes ! Il les sortit une à une, ignorant les miaulements de protestation de Jupiter qui semblait fort mécontent de les voir fouiller dans ses affaires. Une grosse pile de chaussettes se forma sur le bureau de Marco qui ne savait plus où se mettre. — Mince, je me sens mal. Il m’arrive de le laisser vadrouiller dans la résidence pendant la nuit, expliqua-t-il. Sinon, il saute partout et m’empêche de dormir. Je suppose qu’il te les piquait directement dans le panier à linge, en bas. Je suis vraiment, vraiment désolé. Jean balaya ses excuses d’un geste de la main. Il reconnaissait lui-même qu’il s’était peut-être un peu enflammé pour une simple histoire de chaussettes. — Ce n’est pas ta faute. Et mon voleur est beaucoup trop mignon pour que je puisse lui en vouloir, avoua-t-il en riant. Ce que j’aimerais bien savoir, c’est pourquoi tu t’en es pris à mes chaussettes, poursuivit-il en s’adressant au chaton. Qu’est-ce qu’elles ont de si particulier ? Blotti contre lui, Jupiter ne le regardait même pas. Il profitait des caresses sur son pelage, visiblement aux anges. La question de Jean resterait probablement en suspens. — Il a l’air de drôlement t’apprécier, nota alors Marco. Je ne l’ai jamais vu ronronner comme ça. C’est presque vexant ! Comme s’il avait entendu sa remarque, le chaton miaula avant de continuer à ronronner. Marco leva les yeux au ciel. — Jupiter va te rendre tes chaussettes. Tu es sûr que je ne peux rien faire de plus pour me racheter ? Marco n’avait pas la conscience tranquille, Jean le comprenait bien. Mais que pouvait-il bien lui demander ? — Tu as prévu de faire quelque chose aujourd’hui ? — Rien de spécial, répondit le brun, bien qu’un peu surpris. Je pensais regarder une série ou enchaîner quelques films… — Dans ce cas, je peux rester un peu ? De son côté, Jean n’avait rien de prévu non plus. Alors entre passer son vingt-cinq décembre à buller dans sa chambre ou regarder un bon film en compagnie d’un chaton qui ronronnait dans ses bras et d’un garçon qu’il aimerait connaître un peu mieux, le choix était vite fait. Encore fallait-il que Marco fût du même avis que lui ! Bien qu’un peu étonné, celui-ci finit par accepter de partager un peu de son temps avec Jean. Tandis que Marco allumait la télévision qui s’était offert pour son anniversaire dernier, Jean glissa un œil vers sa pile de chaussettes. Il en attrapa une qu’il aimait particulièrement, car on y voyait Jiji, le chat noir dans Kiki la petite sorcière. — Celle-ci, je veux bien te la donner, expliqua-t-il à Jupiter. Mais le reste, j’en ai besoin. Ça te va ? Le chaton miaula. Heureux d’avoir trouvé un compromis, Jean lui confia l’objet qu’il serra entre ses petites pattes.


> prompts : fake dating, champagne, boule de neige > données : 1 janvier 2023, 3 500 mots

> date : 26 décembre

Des bruits de pas traînants se faisaient entendre dans les escaliers. Leur propriétaire porta avec peine son corps épuisé ainsi que la lourde valise qu'il tira jusqu'au dernier étage de la résidence. Quelques secondes plus tard, la porte de l'appartement numéro six s'ouvrit, permettant à la lumière du couloir de s'inviter dans l'intérieur sombre. Sitôt qu'elle fut refermée, l'obscurité reprit place autour du nouveau venu. Abandonnant sa valise sur le seuil, le jeune homme retira mollement ses chaussures avant de s'avancer dans le petit salon pour se laisser tomber de travers sur le canapé. La tête enfuie dans un oreiller, Jean s'autorisa enfin à lâcher un long soupir. Une lumière s'alluma dans l'une des chambres d'où sorti une tête brune, alertée par les bruits qu'elle avait entendue. — Déjà rentré ? s'étonna son colocataire en le rejoignant. Alors, ce Noël en famille ? Le principal intéressé poussa aussitôt un interminable grognement. De son côté, Marco ouvrit tranquillement le réfrigérateur pour en sortir une brique de lait. — Une catastrophe. Son colocataire leva les yeux au ciel et, sachant pertinemment que Jean avait la fâcheuse habitude d’absolument tout exagérer, il continua de se préparer son chocolat chaud en souriant. Une fois sa tasse mise au micro-onde, il vint s'accouder au dossier du canapé, surplombant ainsi le jeune homme qui s'y trouvait étalé. — Il ne se passe pas un Noël sans qu'on me chambre parce que je n'ai toujours pas ramené de copine là-bas, ronchonna le châtain, c'est quand même dingue. Qu'est-ce que ça peut bien leur faire, si je reste tout seul ? J'apprécie ma propre compagnie, c'est tout. — Donc tu es rentré plus tôt… parce que tu boudes ? Initialement, son ami lui avait en effet annoncé qu'il comptait également passer le Nouvel An en famille et ne reviendrait que deux jours après. Jean se retourna sur le dos pour lui faire face, le visage déformé par une grimace. — Ils étaient super insistants alors… Je leur ai sorti que je voyais quelqu'un, avoua-t-il. Et maintenant, ils veulent rencontrer ma partenaire imaginaire. Ils m'ont littéralement mis dehors pour que je la ramène au Nouvel An ! Je peux pas revenir seul, gémit-il, ce serait trop la honte. Marco éclata de rire en comprenant que ce mensonge saugrenu s'était retourné contre son auteur. Le micro-ondes s’arrêta de tourner et il s'en alla récupérer sa tasse chaude dans laquelle il rajouta trois bonnes cuillères de cacao en poudre. — Je crois que je vais rester ici, entendit-il Jean marmonner derrière lui. On passera le Nouvel An ensemble à manger des crêpes, c'est pas si mal. Je leur dirais… que j'ai attrapé la grippe… ou que je suis tombé sur une plaque de verglas. — Tu sais bien que ça me ferait plaisir de le passer avec toi, mais c'est quand même dommage pour ta famille. Tu n'as pas l'occasion de les voir souvent. Le brun avait déjà eu vent des réflexions qui volaient chez les Kirschtein, mais il aimait à penser qu'elles n'étaient pas mal intentionnées, juste légèrement intrusives. Ses grands-parents étaient un peu vieux jeu, mais il soupçonnait ses cousines de s'amuser à faire tourner en bourrique leur petit cousin adoré. En revanche, Marco ne doutait pas qu'elles prendraient un malin plaisir à lui rabâcher cette histoire pour les trente prochaines années s'il rentrait seul et avouait son mensonge. — J'éviterais au moins leurs moqueries en restant là… Dans tous les cas, grommela Jean, je suis complètement cramé. — Tu aurais dû demander une copine au Père Noël, s’esclaffa son ami en revenant près de lui. Il ne te reste plus qu'à soudoyer quelqu'un pour jouer le jeu. Le châtain attrapa un coussin dans le but de frapper celui qui se riait de lui, mais il immobilisa son geste en fronçant les sourcils. Marco en profita pour s'asseoir à l'autre bout du canapé. Après un bref instant de réflexion, Jean se redressa vivement avec un grand sourire qui n'annonçait rien de bon. — Je viens d'avoir une idée géniale. Marco haussa un sourcil, l'air peu convaincu. — Si tout se passe bien, on pourrait passer le Nouvel An ensemble et je clouerais le bec à ces imbéciles. C'est parfait ! Jean regarda son colocataire avec des yeux pétillants, ménageant le suspens pour une raison obscure. — Tu vas te faire passer pour mon copain ! Marco manqua de s'étouffer avec son chocolat chaud. Ses toussotements cachèrent son embarras à son ami qui ne semblait pas le moins du monde affecté par la bombe qu’il venait de lâcher. Mais où avait-il été chercher un truc pareil ? — C'est une horrible idée, affirma aussitôt Marco. — C'est un plan infaillible ! Marco n’aimait pas du tout la direction que prenait cette conversation. Prétendre être le petit-ami de Jean ? Et puis quoi encore ! Il lui fallait trouver une parure pour faire changer d’avis son colocataire, et vite. — Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, je suis un mec. — Justement ! Ils seront encore plus surpris. Et puis, je n'ai jamais précisé avoir rencontré une fille. — Ta mère me connaît, elle ne marchera jamais ! — On s'en fiche. Ce sont tous les autres qu'il faudra berner. Connaissant ma mère, je suis certain qu'elle sera ravie de jouer la comédie pour nous. Ça rendra mon mensonge plus vrai ! Marco soupira en constatant que son ami avait évidemment réponse à tout. Quand celui-ci avait une idée en tête, il était presque impossible de l'en détourner. — S’il-te-plaît, insista Jean. C'est juste l'histoire de quelques jours ! Mamie va être contente, Papy va en perdre son dentier et mes cousines auront enfin le bec cloué. Tu n'auras qu'à sourire, répondre à quelques questions ennuyantes et te remplir gratuitement l'estomac. S’il-te-plaît, Marco ! le pria-t-il. Tu es parfait, ils vont forcément t'adorer. Le brun se sentit rosir à cette dernière phrase. Jean le regardait de ses grands yeux suppliants et il avait littéralement l’impression de fondre comme un marshmallow dans son chocolat chaud. C’était sans aucun doute possible la pire idée du siècle (et même du millénaire), pourtant Marco finit par lâcher les armes. Il acquiesça dans un soupir, ce qui eut pour effet de créer un immense sourire sur le visage de Jean. — Je sens qu'on va bien s'amuser !

> date : 29 décembre

Jean coupa le contact de sa voiture une fois celle-ci garée le long du trottoir. Sur le siège passager, Marco retira sa ceinture pour s’étirer les membres rendus un peu amorphes par les deux dernières heures de trajet. Il n’eut qu’à pencher la tête pour apercevoir la maison des grands-parents Kirschtein qui accueillaient toute leur descendance lors des fêtes. — Rassure-moi, il n'y a pas d'homophobes dans ta famille ? — Euh, fit Jean. Je suppose qu'on va vite le savoir ! Il sortit prestement de la voiture avec un entrain que Marco n’était pas certain de partager. Ce dernier avait la mauvaise habitude d’envisager les pires scénarios possibles, et la situation présente faisait fonctionner son imagination à plein régime. Marco prit le temps de rassembler quelques miettes de courage avant de rejoindre Jean qui commençait à décharger leurs affaires du coffre. La boule d’angoisse continua de grandir dans le ventre du brun tandis qu’ils remontaient la petite allée menant jusqu’à l’entrée de la maisonnée. Quelques secondes seulement après que Jean eut frappé, la porte s’ouvrit sur une petite dame aux cheveux gris et à la robe bleue marine. — Ah ! se réjouit-elle. Mon chéri, je dois dire qu’on ne t’attendait plus. J’en venais à croire que tu t’étais dégonflé. — Alors ça, c’est franchement mal me connaître ! Jean se baissa pour embrasser sa grand-mère adorée sur les deux joues. Celle-ci n’omit pas de jeter un regard curieux derrière son petit-fils pour voir qui l’accompagnait. — Mamie, je te présente Marco. Le jeune homme lui offrit le sourire le moins crispé dont il était présentement capable. Si Madame Kirschtein, première du nom, sembla surprise en le voyant, cela n’empêcha pas son visage de s’illuminer. Marco n’avait peut être pas de robe ou de talons comme elle se l’était probablement imaginée, mais il portait sa plus belle chemise et un pull assorti. Mensonge ou non, il avait l’intention de faire bonne impression. — Entrez, entrez, les pressa la petite dame. Les garçons posèrent leurs bagages dans le couloir où ils retirent également manteaux et chaussures. Ils suivirent ensuite la maîtresse des lieux jusqu’au salon où se trouvait une bonne partie de la famille. Face à tout ce beau monde, Marco ne s’éloigna pas de Jean qui lui présenta son oncle, sa tante, ses trois cousines, ses deux neveux et sa nièce. L’accueil fut globalement chaleureux, au grand soulagement de Marco. De son côté, Jean ne manqua pas de lancer un sourire narquois à chacune de ses cousines. L’aînée, Claire, lui fit néanmoins comprendre qu’elle n’était pas totalement convaincue. — J’y crois pas une seule seconde, lui chuchota-t-elle. — Pourquoi ? Parce que c’est un garçon ? — Mais non, gros malin. Parce qu’il est beaucoup trop beau pour toi ! Tu l’as bien regardé ? Jean regarda Marco qui discutait avec l’un de ses neveux, lequel lui demandait s’il savait jouer à Mario Kart. Il fallait reconnaître que le brun était très charmant dans sa chemise impeccablement repassée, mais Jean n’était tout de même pas un laideron ! Il leva les yeux au ciel avec humeur, cherchant déjà quel mot plein de sarcasme il pourrait lui rétorquer. Il laissa couler en voyant sa chère Maman pointer le bout de son nez, suivie de son Papy. Franchement ravi de trouver un autre visage familier parmi tous ces étrangers, Marco n’hésita pas à prendre Marie dans ses bras. Celle-ci en profita pour lui murmurer quelques mots à l’oreille : — Dans quel pétrin l’as-tu encore laissé t’entraîner ? Le grand brun lui adressa un sourire embarrassé, mais il n’eut pas besoin de s’expliquer ; tou‧te‧s deux savaient pertinemment qu’il ne pouvait (presque) rien refuser à Jean. Pour terminer, Marco échangea une poignée de main ferme avec le grand-père qui, s’il ne dit rien, paru un peu confus de voir un gaillard comme lui dans son salon. Conscient d’être la cible de nombreux regards, Marco ne savait pas trop où se mettre. Heureusement pour lui, on déclara bientôt qu’il était l’heure de l’apéro et tout ce beau monde s’installa autour de la longue table, dans la salle à manger. Comme prévu, les Kirschtein ne furent pas avares de questions pour Jean et, surtout, pour Marco, qui s’efforcèrent d’y répondre entre deux bouchés. La plupart du temps, ils n’eurent pas à mentir, excepté lorsqu’on s’intéressait plus précisément à leur relation. Pour combler ce vide, Jean et Marco avaient fabriqué de toutes pièces une poignée de détails qui corroboraient leur récit. De son côté, Marie n’hésitait pas à appuyer leurs dires au besoin pour écarter tout soupçon. À l’issue du dîner, Jean estima qu’ils ne s’en étaient pas trop mal tirés. Son oncle et sa tante avait tout gobé, sa grand-mère semblait ravi de rencontrer un garçon si poli et même son grand-père s’était décrispé entre le plat et le fromage. Quant à ses cousines, l’effet semblait encore mitigé : Jean sentait parfois l’ombre d’un regard méfiant se poser sur lui. Cependant, leur scepticisme ne lui faisait pas peur. Après tout, il avait encore trois jours pour les convaincre. Le soir, lorsqu’ils se glissèrent enfin dans les draps, les deux garçons soufflèrent de concert. Ils avaient écopé d’un lit double, probablement un coup des cousines Kirschtein qui voulaient les mettre à l’épreuve. Ce qu’elles ignoraient, c’était que même s’ils n’étaient pas un vrai couple, Jean et Marco avaient de toute manière l’habitude de dormir ensemble. Au tout début de leur colocation, leur appartement ne comptait qu’un couchage, alors ils avaient passé quelques semaines dans la même chambre. Encore aujourd’hui, lorsque les nuits se faisaient fraîches, il leur arrivait de se faufiler chez l’autre pour rechercher un peu de chaleur. Ce ne fut donc pas le lit qui empêcha Marco de s’endormir ce soir-là. Le grand brun avait tout simplement beaucoup de mal à dormir sereinement dans un lieu étranger comme celui-ci. À force de le sentir autant remuer de son côté du matelas, Jean finit par se retourner. — Viens là, lui souffla-t-il. Sans plus se faire prier, Marco se glissa entre ses bras. Maintenant que l’odeur familière de Jean l’entourait, il put fermer les yeux et se laissa emporter par le sommeil.

> date : 30 décembre

Marco fut réveillé par un drôle de poids qu’il sentait remuer au-dessus de lui. En ouvrant les yeux, il tomba nez à nez avec l’un des neveux de Jean qui s’était invité sur leur lit. — Maman m’a dit de vous réveiller, expliqua-t-il de sa voix fluette. Tu veux bien jouer à Mario Kart avec moi ? Marco lui promis qu’il serait là très vite. Une fois le petit Léonard parti, Jean remua contre son colocataire en rouspétant qu’il était encore trop tôt pour se réveiller. Désireux de poursuivre sa nuit, il l’empêcha d’abord de sortir du lit. Bien que la perspective d’y passer la journée était (comme toujours) plus que tentante, Marco finit par s’extirper de ses bras. En tant qu’invité, il aurait été malpoli de se lever trop tard. Après un bon petit déjeuner avalé, Jean et Marco furent ainsi réquisitionnés pour occuper les enfants. Léonard et Aloïs, les fils de Claire, voulaient notamment jouer à Mario Kart sur la console du salon. Victoire, la petite de Juliette, n’avait que deux ans, alors elle se contenta d’agiter les bras et les jambes en regardant l’écran de la télévision. Les garçons passèrent la matinée à s’affronter sur les circuits virtuels. Marco termina, sans surprise, en haut du classement ; il avait l’habitude de faire des parties avec ses frères. Après un autre repas concocté par les grands-parents Kirschtein, deux groupes se formèrent : celleux qui voulaient sortir prendre l’air et celleux qui préféraient rester au chaud. Jean et Marco furent de la seconde catégorie. Leur après-midi fut néanmoins bien occupé, puisqu’ils enchaînèrent plusieurs jeux de société en compagnie de Juliette, de Mathilde et du Papy de Jean qui était un grand joueur. Le reste des Kirschtein rentra sur les coups de dix-sept heures. En voyant sa mère faire bouillir de l’eau pour remplir une théière, Jean partit lui aussi en direction de la cuisine. Il prépara le chocolat chaud quotidien de Marco que ce dernier reçu avec un sourire. Cette attention n’avait rien d’exceptionnel ; il l’avait fait machinalement, par habitude. Elle n’avait pas pour finalité de servir son mensonge, quand bien même cela rendit ses cousines moins suspicieuses. Le soir, après le dîner, une partie de la famille se réunit dans le salon pour regarder un film. Jean s’était confortablement installé en travers du canapé, ses jambes recouvraient celles de Marie et sa tête reposait sur les cuisses de Marco. Les yeux rivés sur l’écran, ce dernier lui caressait distraitement les cheveux. Comme l’auraient fait des amoureux. Non, ce n’était vraiment pas difficile de prétendre être en couple avec Marco. En fait, ils n’avaient presque rien à changer. Il leur suffisait de faire comme d’habitude.

> date : 31 décembre

Le réveillon ne commença pas si différemment du jour précédant. Cette fois-ci, on fit une partie de Monopoly qui s’éternisa jusqu’au déjeuner. Les derniers flocons de neige de l’année se décidèrent à tomber entre le fromage et le dessert, ce qui rendit les enfants complètement excités. Tout le monde sortit donc dehors pour en profiter, direction le parc du village. Léonard et Aloïs gambadaient joyeusement devant tandis que leurs parents s’efforçaient de suivre leur rythme. Moins pressés que les autres, Jean et Marco se laissèrent distancer, jusqu’à carrément perdre de vue le reste des Kirschtein qui s’étaient dispersé‧e‧s dans un autre coin du parc. Même si personne ne les regardait, Jean s’accrocha au bras de Marco pour se tenir chaud et (surtout) pour garder son ami près de lui. Si le brun ne pipa d’abord mot, il finit par s’arrêter pour se tourner vers Jean. Se sachant seuls, Marco attrapa ses doigts entre les siens et se racla la gorge. Jean sut, à la lueur qui habitait son regard, qu’ils allaient enfin discuter. — Pourquoi m’avoir fait venir jusqu’ici ? lui demanda Marco. Pourquoi m’avoir demandé de prétendre être avec toi ? — Je te l’ai déjà dit. Parce que tu es parfait pour ce rôle. Jean fit remonter ses mains pour les poser affectueusement sur les joues tachetées de Marco qui était pendu à ses lèvres. — Tu es parfait pour moi, termina-t-il dans un murmure. Tout sourire, Jean attira à lui le visage de son faux petit-ami pour déposer un baiser contre sa mâchoire. Leurs nez gelés se touchèrent, les empêchant d’aller plus loin, jusqu’à ce que Marco incline la tête pour enfin recouvrir les lèvres de Jean des siennes. Ce contact grisant les firent soupirer de concert. Ils s’embrassèrent au milieu des flocons de neige qui tombaient doucement autour d’eux. Le froid leur servit d’excuse afin de se presser contre le corps chaud de l’autre ; ils avaient juste trop attendu pour rester bien sage. — Si tu voulais tant m’embrasser, tu n’avais qu’à demander. — C’est vrai, reconnu Jean. Mais tu me connais : j’aime faire les choses en grand. Il chercha à nouveau la bouche de Marco dont il entendait encore profiter des heures durant. À son plus grand regret, le couple fut interrompu par une boule de neige qui s’écrasa dans le dos de Jean. Ce dernier n’hésita pas un seul instant à retourner la faveur au petit Léonard qui s’éloignait en riant, fier de sa farce. Il n’en fallut pas beaucoup plus pour déclencher une bataille de boule de neige collective. Bien plus tard dans la soirée, lorsqu’iels furent rentré‧e‧s et séché‧e‧s, lorsqu’iels eurent le ventre rempli de fruits de mer, les Kirschtein profitèrent des derniers instants de l’année qui s’achevait. À minuit, iels levèrent leur verre de champagne pour trinquer à la santé, à la réussite, à l’amour. Et, comme toujours, Jean n’avait d’yeux que pour Marco.

> date : 1 janvier

Jean venait de finir de charger le coffre de sa voiture. Les fêtes terminées et les cours reprenant dans deux jours seulement, il était temps pour eux de rentrer. Sur le perron, ils firent leurs aurevoirs aux derniers membres des Kirschtein : les grands-parents, Marie, Claire et ses deux garçons. Lorsqu’il serra sa cousine dans ses bras, Jean l’entendit s’excuser. — Au début, j’ai vraiment cru que tu nous avais ramené un mec random pour nous faire avaler tes salades. Désolée, on dirait que je me suis complètement trompée. Ton Marco a l’air génial. Je te souhaite le meilleur avec lui, Jeannot. Jean se sentit drôlement touché par ses mots. Un peu gêné, il remercia Claire, mais se garda bien de lui dire qu’elle n’avait pas eu si tort que ça de douter de lui… — Ceci dit, poursuivit sa cousine, l’air de rien, je suis déçue de ne pas avoir vu l’ombre d’un bisou entre vous. — Oh ! Hier, ils se sont fait un bisou sur la bouche ! Tous les regards se tournèrent vers Léonard, qui n’avait décidément pas sa langue dans sa poche. Soudainement très intéressée par ce qu’il se racontait, Marie éclata de rire. — Voyez-vous ça ! Jean détourna les yeux en se raclant la gorge, franchement trop embarrassé pour affronter le petit sourire en coin de sa mère. Il poussa presque Marco jusqu’à sa voiture dans laquelle ils embarquèrent, direction leur appartement. Au premier feu rouge, Jean se tourna vers son passager, dont les joues tachetées étaient encore un peu rouges. Ils échangèrent un regard complice avant de s’esclaffer en même temps. Lorsqu’ils furent enfin de retour chez eux, les deux garçons reprirent très vite leurs petites habitudes. Leurs affaires déballées, ils réalisèrent que l’énergie leur faisait défaut et décidèrent donc de se poser devant un bon film. La tête de Jean se nicha sur l’épaule de Marco qui sirotait son chocolat chaud. La télévision ne les empêcha pas de réfléchir un peu à eux. Qu’étaient-ils devenus à l’issue de cette année ? Même s’ils n’en parlaient pas, il fallait reconnaître que l’atmosphère de leur appartement semblait différente. Le soir, Jean partit se coucher le premier. Le gros dormeur qu’il était avait du sommeil à rattraper avant la rentrée. Quelques minutes après qu’il se fut faufilé sous les draps, il entendit la porte de sa chambre s’ouvrir et sentit son matelas s’affaisser lorsque Marco se glissa dans son lit. — T’arrives pas à dormir ? plaisanta Jean. — Disons que je n’ai pas vraiment envie de dormir… Dans la pénombre de la pièce, Marco l’emprisonna de ses bras et chercha ses lèvres à tâtons. Jean l’embrassa avec un soupir de contentement. S’il ne refusait jamais une bonne nuit de sommeil, il devait reconnaître que la perspective d’étreindre Marco jusqu’au petit matin était plus alléchante encore. Après tout, l’année ne faisait que commencer et Jean aurait bien d’autres nuits à disposition.


> prompts : couronne, magie, homicide > données : 6 janvier 2023, 6 900 mots

Marco flânait dans le centre-ville de la capitale, laissant traîner ses yeux et ses oreilles autour de lui. Voilà trois jours déjà que les crieurs de rues répétaient en boucle la même nouvelle : celle de l’assassinat du Roi Fritz. Selon la version officielle qu’on se murmurait, le souverain du royaume d’Eldia se serait étouffé en avalant la fève d’une galette, lors du dernier banquet donné en son honneur. Les responsables ayant déjà été appréhendés, les sujets de sa Majesté n’avaient pas à s’inquiéter car justice serait faite. Mais, bien sûr, les rumeurs allaient bon train entre les commères du pays entier. Le Roi est mort, vive le Roi ! Le petit peuple ne pleurerait pas longtemps le vieux Fritz, qui n’était guère aimé. Indifférent à la souffrance de ses sujets, l’ancien souverain préférait organiser des banquets où il se gavait à foison, alors qu’on mourait de faim dans les rues. L’aristocratie regretterait peut-être l’opulence et l’exubérance qui avaient marqué son règne, mais certainement pas son manque de courtoisie. Le Roi Fritz était un homme détestable que personne n’avait jamais véritablement apprécié. On trinquait probablement à sa mort dans les tavernes comme aux tables les plus nobles. Une fois qu’il se fut imprégné de l’ambiance de la ville, Marco remonta la rue principale qui menait tout droit au château. Suivant les indications qu’on lui avait fourni, il n’entra pas dans la cour mais bifurqua à droite pour longer l’un des remparts. Marco aperçu bien une porte, une cinquantaine de mètres plus loin, contre laquelle il frappa trois coups. Le jeune homme se glissa à l’intérieur de l’ouverture, se retrouvant face à face avec la personne qu’il venait retrouver : Hanji Zoë, lae médecin de la cour royale. — Merci de vous être déplacés, le salua-t-iel. — J’imagine que c’est important. — En effet. Cela concerne cette affaire de régicide. Marco comprit au ton qu’employa Hanji que cellui-ci nourrissait également quelques doutes concernant cet étrange assassinat qui survenait à point nommé. Chaque année, la couronne organisait un grand banquet en l’honneur des liens qui l’unissait aux mages. Les Rois Mages étaient alors invités à venir rendre hommage au Roi Fritz, notamment en lui apportant une galette des Rois. Contrairement à celles que dégustaient le petit peuple, cette galette ne contenait pas de fève, car seul le Roi pouvait être couronné en son château. Un banquet de ce genre fut tenu, quelques jours plus tôt. On raconte qu’à peine servi, le Roi Fritz se serrait effondré au sol, sa part de galette entamée à la main. Les témoins accusèrent aussitôt les Rois Mages d’avoir glissé une fève dans la galette, brisant ainsi huit cent ans de tradition dans l’objectif morbide d’assassiner leur souverain. Les trois hommes furent emprisonnés sur le champ dans l’attente de leur procès, mais tout le monde les savait déjà promis à une mort certaine. — J’ignore s’il y a vraiment quelque chose de louche derrière tout cela, comme on se le murmure en ville. Ce que je sais, expliqua Hanji à voix basse, c’est qu’on me refuse d’examiner la dépouille du Roi. Et en tant que médecin, il est de mon devoir de m’assurer que cet homme est bien mort en s’étouffant sur une fève. Il en va de la survie de ce royaume. — Qu’attendez-vous exactement de moi ? s’enquit Marco. — J’aimerais que vous enquêtiez sur cette affaire. En toute discrétion, cela va de soit. On m’a dit que vous excellez dans votre domaine. Votre prix sera donc le mien. Marco prit le temps de la réflexion. Il s’agissait là d’un engagement particulièrement risqué, car il serait amené à fouiller au cœur d’un potentiel complot. Au moindre faux pas, c’était la potence qui l’attendait pour l’envoyer aux côtés de ce cher Roi Fritz. Seulement, le jeune homme reconnaissait avoir lui-même envie de découvrir le fin mot de cette histoire… Lae médecin attendait impatiemment sa réponse, les yeux plissés derrière ses étranges lunettes. Et Marco finit par accepter. Une fois qu’il eu serré la main d’Hanji, scellant leur accord, Marco reprit le même chemin qu’il avait emprunté pour venir, mais en sens inverse. Derrière son attitude nonchalante, il restait sur ses gardes, priant pour ne pas faire de mauvaises rencontres. En dépit de ses sens aiguisés par l’habitude, quelqu’un parvint à s’approcher de lui, sans se faire remarquer, et glissa son bras sous le sien. Marco sursauta, mais il se calma de suite en reconnaissant le sourire enjoué de Jean. — Qu’est-ce que tu fais là ? Je t’avais dit que j’irais seul ! — Ne t’énerve pas ! Je voulais juste prendre l’air. Marco soupira devant l’air nonchalant de son compagnon. — Tu ne devrais pas sortir aussi imprudemment par les temps qui courent, lui reprocha-t-il. Si la magie n’avait déjà plus très bonne réputation, cela ne risque pas de s’améliorer. Jean fit la moue, mais il savait que Marco avait probablement raison. Avec l’assassinat du Roi Fritz par les Rois Mages, la couronne pouvait décider à tout moment d’engager une traque contre les mages. En dépit des banquets annuels et des belles paroles, celleux qui, comme lui, pratiquaient la magie, n’étaient pas toujours les bienvenu‧e‧s au royaume d’Eldia. Les mages subissaient déjà bon nombre de persécutions, et beaucoup redoutaient une potentielle purge. Marco aurait pu continuer de lui faire la morale des heures durant, mais il s’en abstint heureusement. Mieux valait garder profit bas en ville, où leurs propos pouvaient tomber dans de mauvaises oreilles. Pour lui faire comprendre qu’il n’était pas vraiment fâché, mais simplement inquiet, Marco entrelaça ses doigts à ceux de Jean. Il glissa leurs mains jointes dans la poche de sa cape, à l’abri des regards indiscrets. Marco attendit de retrouver l’intimité de la chambre d’auberge qu’ils louaient pour confier à Jean les détails de sa nouvelle mission. Tous deux commencèrent immédiatement à envisager différentes hypothèses. Leurs soupçons se portèrent naturellement sur Rhode Reiss, fort prompt à assurer la régence. Le Roi Fritz n’ayant aucune descendance, la couronne revenait de droit à la seconde branche de la famille. Marco commença sa réflexion en réfléchissant à voix haute. — Quand bien même Reiss aurait voulu régner sur ce royaume, pourquoi se précipiter ? songea-t-il. Le Roi Fritz était vieux et seul. Il ne laisse aucune femme, aucun enfant, aucun sympathisant. Reiss était premier dans l’ordre de succession. Le nouveau Régent n’avait vraisemblablement aucun intérêt à agir de la sorte. Quelles que fussent les ambitions qu’il eut nourries, il n’aurait eut qu’à attendre patiemment le dernier soupir du vieux Fritz. L’ancien souverain était tant détesté qu’il pourrait s’avérer difficile de reconstituer précisément les circonstances de son décès fulgurant. Marco soupira. — Si seulement je pouvais interroger les Rois Mages… Je serais curieux d’entendre leur version de l’histoire. — Ils sont probablement enfermés au plus profond des souterrains, dans des cellules faites pour contenir la magie… grâce à la magie. Peu de personnes sont capables de supporter une telle pression. Mais tu pourrais y arriver. — Tu penses que l’endroit n’est pas surveillé ? — Les gardes doivent être stationnés à l’entrée des cachots. Je peux t’aider à te faufiler jusque là et à les mettre hors d’état de nuire, suggéra Jean. Ensuite, tu n’auras plus qu’à descendre. Deux nuits plus tard, Marco s’introduisit dans le château. Il longea les murs, enveloppé dans une longue cape sombre, de manière à être aussi discret qu’une ombre. Il rejoint sans trop d’encombres les cachots, où il utilisa une amulette bourrée de plantes dont les propriétés soporifiques avaient été décuplées par les talents de Jean. Marco la fit rouler sur le sol et resta à bonne distance, veillant à ne pas en respirer les effluves. Il parvient ainsi à endormir les quelques hommes qui montaient la garde, et s’enfonça dans les souterrains miteux. Il resta silencieux, veillant à ne pas alerter les prisonniers qui dormaient. La descente ne fut pas très longue. Marco sut qu’il n’était plus très loin lorsqu’il commença à ressentir une étrange pression sur ses épaules : celle de la magie. Celle-ci se fit de plus en plus prononcée, ainsi se demanda-t-il s’il serait vraiment capable de la supporter. Heureusement, il arriva bientôt aux fonds des souterrains, face à trois cellules distinctes dans lesquelles la couronne retenait captif les Rois Mages. Conscient qu’il ne disposait que de peu de temps, Marco ne s’embêta pas de courbettes inutiles et en vint droit aux faits. — Vos Altesses me trouveront peut-être effronté de me présenter ainsi devant vous avec de telles accusations, mais je dois le demander : avez-vous orchestré la mort du Roi Fritz ? — Jeune homme, je peux vous assurer qu’il n’y avait pas l’ombre d’une fève dans cette galette, dénia aussitôt l’un des Rois Mages. C’est à n’y rien comprendre ! — Dans ce cas, racontez-moi ce qu’il s’est passé. Les trois prisonniers lui rapportèrent en détails les évènements du banquet au terme duquel on les avait arrêtés. Comme trop souvent ces dernières années, la cérémonie avait commencé dans une ambiance pesante. Les rapports entre la couronne et le monde magique s’étaient dégradés, ainsi personne ne comprenait vraiment pourquoi l’on s’entêtait à faire perdurer cette tradition annuelle. En dépit de leur scepticisme, les Rois Mages s’étaient pliés à la volonté du Roi Fritz en se rendant à ce banquet. Ils avaient tous trois déclamé les serments habituels avant de s’approcher de la table où siégeait les membres de la famille royale pour y déposer la fameuse galette. Rhode Reiss s’était levé pour couper la première part, qu’il avait évidement donné au Roi Fritz. Le souverain s’était empressé de planter ses dents gourmandes dans la pâte fourrée à la frangipane. Quelques secondes plus tard, il portait ses mains à sa gorge, les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte, et tomba, raide mort. Marco écouta le récit des Rois Mages, songeur. Il y avait indéniablement quelque chose d’étrange dans cette histoire, mais quoi ? Marco sentait que la réponse était là, devant lui, pourtant il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. Il releva néanmoins un détail qui pouvait s’avérer important. — Rhode Reiss a lui-même coupé la part du Roi Fritz ? — Tout à fait. Il a insisté pour être celui qui le servirait. — C’est bien vrai, confirma un autre Roi Mage. Je m’en souviens car il a sortit de sa poche un magnifique couteau au manche de jade afin de couper la galette. Marco aurait voulu leur poser d’autres questions dans l’espoir de glaner un ou deux renseignements utiles, mais il sentait son corps faiblir. La magie l’écrasait à feu doux. Le temps venait à lui manquer. Plus il s’attardait, plus il risquait de se faire prendre ; et il ne donnait pas cher de sa peau. Choisissant la prudence, Marco s’excusa auprès des Rois Mages, à qui il promit de faire de son mieux dans sa quête de vérité, et remonta à pas de loups les souterrains. C’était avec soulagement qu’il sentit la magie se dissiper. Il passa devant les gardes, encore endormis, et rejoignit la surface. Marco se fit néanmoins repérer aux abords des remparts par une patrouille. Il sursauta lorsqu’on lui ordonna de s’arrêter, ce qu’il ne fit évidemment pas. Le temps que les gardes descendent jusqu’à l’endroit où ils avaient aperçu l’ombre de sa silhouette, Marco était déjà bien loin. Il rentra prudemment, mais prestement, à l’auberge où l’attendait impatiemment Jean. Soulagé de le voir revenir sain et sauf, son compagnon le prit affectueusement dans ses bras. Marco le mit immédiatement au courant de ses découvertes. — Ce Rhode Reiss fait décidément un suspect parfait. — Tout semble aller en ce sens, confirma Marco. Sauf que nous n’avons aucune preuve. Comment est-ce possible ? On doit forcément passer à côté d’un détail… Le jeune homme recommença à faire les cent pas dans leur petite chambre. Il rejoua mentalement la conversation qu’il avait eut avec les Rois Mages à la recherche d’une coquille, d’une incohérence, d’un indice qu’il pourrait creuser. Habitué à la manière dont fonctionnait son cerveau, Jean le regarda faire en silence, persuadé qu’il finirait par trouver la solution au problème mental que constituait cette affaire. — Quelque chose m’embête. Si le Roi Fritz s’est étouffé en avalant une fève, pourquoi n’a-t-il pas eu le réflexe de tousser ? — Il était plutôt vieux, fit remarquer Jean. Son corps n’a peut-être pas cherché à lutter. Ou la fève a pu se loger dans sa gorge de telle manière que l’air ne pouvait plus du tout passer. — Ce serait quand même une drôle de coïncidence… Marco ferma les yeux. Il s’efforça de pousser sa réflexion, d’enfoncer toutes les portes dans son esprit pour y dénicher le détail qui lui échappait pour établir une corrélation logique entre l’intervention de Reiss et la mort du Roi Fritz. Lorsqu’il le vit rouvrit brusquement ses yeux chocolat, Jean sut qu’il avait une nouvelle théorie. Marco vint prestement s’asseoir sur le lit de son compagnon pour lui exposer son idée. — Je ne pense pas que le Roi Fritz se soit étouffé. Jean fronça les sourcils, poussant Marco à s’expliquer. — Les Rois Mages ont décrit une mort fulgurante. Des yeux écarquillés, une bouche grande ouverte… Il ne cherchait pas à expulser un objet, insista-t-il. Il cherchait à respirer. — Tu pense qu’il a été empoisonné ? Par la galette ? — Pas directement. La galette était probablement délicieuse. On ne peut pas en dire autant du poison qui recouvrait le couteau de Rhode Reiss lorsqu’il a coupé sa part… Jean sembla valider cette hypothèse d’un hochement de tête. — Ça collerait avec ce que j’ai appris. Marco lui lança aussitôt un regard surpris. Ce fut au tour de son compagnon d’expliquer ce qu’il avait appris en son absence (ou plutôt, dans son dos). — Je peux déjà imaginer le savon que tu vas me passer, mais laisse-moi parler, veux-tu ? Je sais bien que tu m’avais dit de t’attendre sans bouger, mais il n’y a vraiment rien à faire dans cette chambre. Je voulais me rendre utile ! Et il se trouve que j’ai eu une idée pour dénicher les secrets les plus sensibles du château. Je me suis rendu dans un endroit où les gens parlent : la maison close la mieux famée du coin. Si la vision de Jean rendant une petite visite aux prostituées de la ville ne l’enchantait pas beaucoup, Marco garda ses lèvres scellées. Son compagnon s’empressa de poursuivre : — On y raconte que des négociations auraient été ouvertes concernant un mariage entre le Roi Fritz et une princesse étrangère, lâcha-t-il sur le ton de la confidence. Marco fut forcé de reconnaître l’importance de cette information. Si le Roi Fritz, veuf depuis des années, venait à se remarier avec une femme en âge de lui donner des enfants, l’ordre de succession au trône d’Eldia s’en verrait bouleversé. Mais pouvait-on vraiment croire les potins qui se murmuraient entre les murs d’un bordel ? Quoiqu’à bien y réfléchir, peu importait qu’un mariage fut vraiment envisagé ou non. Si Jean avait pu apprendre tout cela en une demi-journée, Rhode Reiss pouvait probablement en faire autant. Et le moindre doute aurait très bien pu le pousser à assassiner le Roi Fritz dans le simple but de sauvegarder son héritage. Épuisé à force de tant réfléchir, Marco s’allongea sur le lit de Jean dont les lattes usées grincèrent sous son poids. La journée comme la nuit avaient été longues pour lui. Il venait probablement de boucler l’affaire la plus difficile qu’il lui avait été donné de résoudre et, s’il en tirait une grande fierté, il avait également accumulé beaucoup de fatigue. Reconnaissant qu’il était plus que temps de dormir, Jean ne tarda pas à s’allonger aux côtés de son compagnon de toujours. — Tu ne vas pas me faire la morale ? plaisanta-t-il. — Non, pas ce soir. Je suis trop fatigué pour ça… Et puis, souffla Marco d’une voix endormie, tu es encore là, avec moi. Te savoir en sécurité, c’est tout ce qui m’importe. Un doux sourire étira les lèvres de Jean tandis qu’il le regardait sombrer dans le sommeil, son visage légèrement éclairé par la bougie posée sur la table de chevet. Sa lumière ne permettait pas à elle seule de dissiper entièrement l’obscurité de leur chambre qui n’était pourtant pas bien grande. Jean devinait plus qu’il ne voyait le second lit, celui de Marco, sur lequel ce dernier n’avait jamais dormi depuis son arrivé. Sans se départir de son sourire, Jean souffla la flamme de la bougie et se repositionna confortablement contre Marco pour passer une nouvelle nuit dans ses bras. Dans la matinée, Marco s’en alla retrouver Hanji, lae médecin de la cour, afin de lui faire part de ses déductions. Cellui-ci écouta attentivement ses explications qui corroboraient à certains bruits de couloir qu’on pouvait entendre au château. Quant à la théorie de l’empoisonnement, iel reconnu y avoir songé ; c’était certainement pour cette raison qu’on lui avait refusé le droit d’examiner le corps du Roi Fritz. Hanji était un·e médecin réputé‧e pour son savoir et son acharnement. Mieux valait éviter qu’une personne dans son genre consacre trop d’attention à la dépouille d’un homme qui ne présentait pas les caractéristiques d’un étouffement. Rhode Reiss avait bel et bien assassiné le Roi Fritz pour prendre sa place. Et, comble du déshonneur, il avait fait accuser trois hommes innocents à sa place. En blâmant ainsi les Rois Mages, c’était une guerre contre la magie elle-même qui pouvait se déclencher à tout moment. Cette affaire relevait de la plus haute trahison ! Et Reiss profitait impunément de sa position de Régent, pressé qu’on annonce la nouvelle de son couronnement. Comment remédier à cette situation ? Hanji devina probablement les inquiétudes de Marco, car iel lui adressa quelques mots remplis de mystère. — Je vous remercie pour vos efforts. Il est inutile de vous tourmenter pour la suite ; nous allons prendre le relais. — Nous ? Qu’entendez-vous par là ? Hanji ne répondit pas. Sur le chemin du regard, Marco se demanda quel plan lae médecin pouvait bien avoir imaginé. Mais arrivé devant son auberge, il finit par secouer la tête pour en sortir ces pensées. Hanji avait raison : tout ceci n’était plus son problème. Avec la récompense qu’il devrait empocher pour cette affaire, Marco pourrait vivre confortablement pendant quelques temps. Cet argent, il aurait aimé l’utiliser pour acheter une maison, quelque part, dans laquelle il pourrait habiter avec Jean. Mais la nature même du mage les poussait à bouger régulièrement, surtout par les temps qui courraient. Aucun endroit n’était jamais assez sûr aux yeux de Marco. La capitale, en particulier, lui donnait des sueurs froides ; ils la quitteraient probablement d’ici quelques jours pour un village tranquille. En poussant la porte de son auberge, Marco se demanda si Jean dormait encore comme un loir ; c’était ainsi qu’il l’avait laissé une heure plus tôt. Mais à peine eut-il jeté un regard à l’intérieur de l’établissement que Marco se figea. Devant lui, deux hommes affublés des uniformes de la garde royale semblaient l’attendre de pied ferme. Le jeune homme n’eut même pas le temps de songer à s’échapper qu’on l’attrapa pour le plaquer contre l’une des tables en bois de l’auberge. — Nous vous arrêtons pour conspiration et affiliation suspecte aux mages, lui fit-on savoir. Ordre du Régent. Les gardes lui saisirent chacun un bras et l’entraînèrent hors de l’établissement pour le conduire au château, où Marco serait jeté derrière les barreaux. Le prisonnier se débattu de toutes ses forces, mais les deux hommes étaient plus costauds que lui. Il avait envie de hurler, mais il se retient de faire une scène devant tous les curieux‧ses qui se pressaient pour le regarder. Marco tenait peut-être à la vie, mais en cet instant précis, il se moquait bien du sort qu’on pourrait lui réserver. Sa potentielle mort prochaine n’était pas ce qui le poussait à remuer dans tous les sens ou à lancer des regards inquiets autour de lui. Parmi la foule de personnes qui grouillaient dans les rues, il cherchait un visage en particulier. Où était passé Jean ? songea-t-il. Son compagnon avait l’habitude de traîner au lit, alors il était plus que probable qu’il se soit fait arrêter en son absence. Sachant qu’ils étaient deux, des hommes seraient restés sur place pour attendre Marco. C’était l’hypothèse la plus plausible, mais cela ne l’empêcha pas d’espérer que Jean se trouvât quelque part dehors, en sécurité. N’y tenant plus, il se mit à insulter les gardes qui s’efforçaient de le maîtriser. — Lâchez-moi ! Lâchez-moi, je vous dis ! s’égosillait-t-il. Qu’est-ce que vous lui avez fait ?! Dites-le moi ! Marco gigotait sans relâche et n’arrêtait pas de crier à plein poumons, ce qui n’était pas vraiment au goût des hommes qui le tiraient fermement en direction du château. Soudain, alors qu’il n’y croyait plus, Marco aperçu enfin des yeux ambrés, au milieu de la foule, qui le contemplaient avec effroi. Jean se tenait à quelques mètres de lui, immobile et l’air horrifié face au spectacle auquel il assistait. Marco fut tant soulagé de le voir là qu’il eut envie de pleurer. Peu importait la gravité de sa propre situation ; Jean était en sécurité, et c’était tout ce qui comptait pour lui. Nul doute que son compagnon ne voyait pas les choses de cette façon. Marco connaissait son tempérament intrépide et sa haine de l’injustice qui le poussaient parfois à prendre des décisions irréfléchies. Ainsi, il pouvait facilement imaginer les idées déraisonnables qui se bousculaient dans sa tête. Jean hésitait à intervenir pour le sauver. Il n’avait qu’une seule envie : envoyer voler les deux gardes qui entouraient Marco et s’enfuir avec ce dernier, loin d’ici, loin de ce royaume maudit. Tout ce dont il rêvait, c’était d’une vie tranquille à ses côtés. Marco le vit serrer la mâchoire et pria pour qu’il ne fasse rien de stupide. Ils se trouvaient au milieu de la rue, sous les yeux de tous. Si Jean venait à utiliser la magie dans une telle situation, il n’aurait aucun moyen d’en ressortir vivant. Si un garde ne venait pas l’attraper, la foule se chargerait elle-même de régler son compte à un hérétique comme lui. Non, Jean ferait mieux de courir pendant qu’il en était encore temps. Il n’y avait plus rien d’autre à faire ; Marco était perdu. Mais, sans surprise, son compagnon ne pouvait se résigner à l’abandonner à son triste sort. Des larmes perlaient à ses yeux tandis qu’il continuait d’assister à la scène, sans bouger. Marco secoua sa tête de toutes ses forces. Va-t’en, lui mima-t-il du bout des lèvres. Jean hésita encore, mais il finit par reculer, les jambes tremblantes. L’instant d’après, il tourna enfin le dos et s’éloigna, jusqu’à disparaître de son champ de vision. Marco le suivit aussi longtemps que possible des yeux, un hoquet coincé au travers de la gorge. Ses forces l’abandonnèrent et les gardes en profitèrent pour accélérer le pas. Tandis qu’on l’envoyait à la mort, Marco ne pensait qu’à Jean, ce drôle de mage qui lui en faisait voir de toutes les couleurs, mais qu’il aimait tant. La tête baissée, Marco se mit à pleurer en réalisant qu’il ne le reverrait jamais. Le grincement trident d’une porte usée réveilla Marco. Il ouvrit légèrement ses paupières et attendit, mais personne ne vint. Le jeune homme se redressa en soupirant ; visiblement, on ne leur donnerait rien à manger aujourd’hui non plus. Voilà déjà une semaine qu’il était enfermé ici et les collations se faisait vraiment rares. S’il avait eu de quoi s’occuper, Marco aurait peut-être pu oublier la faim qui lui rongeait le ventre, mais il passait ses jours à contempler les quatre murs qui le retenaient prisonniers. Et quand bien même il s’efforçait de se lever pour marcher régulièrement, il sentait progressivement ses forces le quitter. Non, Marco ne pouvait rien faire, excepté attendre. Mais attendre quoi ? Il ne le savait pas vraiment. Sa mort, sans doute. Plus les jours passaient, plus la situation lui semblait désespérée. Il aurait préféré qu’on le tue vite et proprement, pas qu’on le laisse moisir dans un cachot miteux où il finirait par mourir de faim, de froid ou de maladie. Mais il n’était qu’un prisonnier ordinaire, un simple opposant politique, un conspirateur de plus qui ne méritait donc aucun traitement particulier. On l’oublierait probablement un moment et si, par miracle, il survivait à sa captivité, on l’enverrait tout de même à la potence pour achever ses souffrances. Quelle fin ! Les Rois Mages, au moins, auraient droit à une mort digne de leur statut. Marco avait ouï-dire que Rhode Reiss les ferait brûler ensemble sur un gigantesque bûcher. Les flammes ne constituaient certes pas une mort douce, mais l’évènement aura le mérite d’être grandiose. Le Régent semblait pressé d’en finir avec eux, probablement afin de précipiter son couronnement futur. Cependant, les choses n’allaient pas aussi vite qu’il l’aurait souhaité. Après tout, personne ne pouvait espérer condamner les Rois Mages et éviter les répercussions entraînées par leur mort. Depuis la catastrophe du dernier banquet, le monde magique avait eu le loisir d’apprendre l’arrestation de ses plus hauts représentants, et il ne resterait pas immobile longtemps. S’il voulait aller au bout de son projet, Rhode Reiss devait se préparer à entrer en guerre contre les mages. Le conflit était inévitable, ainsi il ne pouvait que le repousser, le temps pour lui de reconstituer une armée qui lui serait fidèle. — Il aura assassiné son propre Roi pour s’assurer un royaume qu’il prévoit de mettre à feu et à sang, siffla Marco. Sa folie n’a vraiment aucune limite. — Voilà des paroles dignes d’un conspirateur. Le prisonnier sursauta en entendant une autre voix que la sienne lui répondre. Depuis qu’il était enfermé ici, personne ne lui avait vraiment prêté attention. On s’était contenté de le jeter ici sans aucune forme de cérémonie. Marco leva ainsi yeux étonné vers le visage d’Hanji, lae médecin de la cour. — Je viens m’enquérir des conditions de détention des prisonniers. Que pensez-vous de votre cellule ? — Le sol est un peu dur à mon goût, ironisa Marco. — Je ne manquerais pas d’en faire part à l’administration pénitentiaire royale. J’ai entendu dire que votre ami s’est échappé, poursuivit plus bas Hanji. J’imagine que des gardes vous rendrons bientôt visite afin de découvrir où il se cache. Je crains donc que votre séjour ici ne se détériore davantage. Le visage de Marco devint livide. La perspective de se faire torturer ne l’enchantait pas du tout. Au moins eut-il le réconfort d’apprendre que Jean s’était bel et bien enfuit, loin de celleux qui voulaient lui faire du mal. Même s’il doutait d’être résistant à la douleur physique, Marco savait qu’il n’aurait aucune information à donner aux gardes puisqu’il ignorait parfaitement où Jean pouvait se cacher. Hanji, qui semblait prendre un étrange plaisir à analyser ses réactions, se pencha vers lui. — À votre place, je ne m’inquiéterais pas trop, chuchota-t-iel avec sérieux. Il risque d’y avoir du grabuge, cette nuit. Lae médecin lui adressa un regard appuyé avant de tourner les talons, laissant un Marco étonné. Ainsi donc, le jeune homme avait vu juste : Hanji planifiait bien quelque chose de son côté. Cette visite lui redonna un élan d’espoir. S’iel prévoyait d’agir cette nuit, alors Marco aurait peut-être une chance de retrouver sa liberté. Si son plan venait à réussir, il n’y aurait peut-être pas de guerre contre le monde magique. Assis au fond de sa cellule, Marco attendit que le Soleil décline à travers les barreaux de sa petite fenêtre. Aujourd’hui, le temps lui semblait particulièrement long. Lorsque la nuit se décida enfin à tomber, le prisonnier continua de patienter. Au moment où il commença à douter des promesses d’Hanji, des bruits étouffés se firent entendre au-dessus de leurs têtes. Plus loin, Marco vit les hommes assignés à la surveillance des cachots tendre l’oreille. Comprenant qu’un incident se produisait, ils n’hésitèrent pas à abandonner leur poste pour se rendre à l’étage, où ils sauraient se montrer plus utiles. L’agitation gagna progressivement tous les prisonniers enfermés dans ces souterrains. Comme eux, Marco continua d’attendre, les yeux et les oreilles grandes ouvertes, que quelqu’un vienne les informer de ce qui se tramait en haut. Un bruit plus proche que les autres les fit tous sursauter : celui d’une explosion. Marco sentit son cœur tambouriner dans sa poitrine tandis qu’il entendait des pas dévaler les escaliers qui conduisaient aux cachots. Un petit groupe semblait les avoir rejoint. Depuis sa cellule, Marco ne pouvait pas encore les voir, mais il comprit au cliquetis des serrures et aux grincements des portes qu’on venait les sortir de leur misère. Alors qu’il attendait impatiemment son tour, Marco distingua qu’une personne courrait de cellule en cellule, comme si elle y cherchait quelqu’un en particulier ; les Rois Mages, sans doute. Ceux-ci étaient pourtant enfermés dans une autre partie des cachots en raison de la dangerosité de leurs pouvoirs. Hanji devait le savoir, c’était donc étrange qu’iel ait envoyé un éclaireur fouiller par ici. Lorsque la silhouette qui slalomait entre les prisonniers se tourna vers sa cellule, Marco comprit qu’elle ne cherchait pas les Rois Mages, mais bien lui. Le jeune homme se leva aussitôt pour rejoindre Jean, dont le visage s’était illuminé en le reconnaissant. Marco tendit ses mains vers lui, à travers les barreaux qui les séparaient encore de Jean, et ce dernier les serra très fort entre les siennes. Il embrassa ses doigts gelés avant de les presser contre son cœur, un énorme sourire aux lèvres. — Tu croyais quand même pas que j’allais partir sans toi ? Marco lui sourit en retour. Décidément, Jean ne faisait jamais ce qu’on lui disait. Mais il fallait reconnaître que c’était aussi pour cette raison qu’il l’aimait. Reprenant un air sérieux, le mage lui demanda de s’écarter de la porte. Bien qu’étonné, Marco recula jusqu’à ce que son dos rencontre le mur de sa cellule. De son côté, Jean se concentra. Il tendit la main en direction de la serrure et, l’instant d’après, un claquement sec se fit entendre. La porte s’ouvrit dans un grincement sonore et Jean se jeta dans les bras de Marco qui en tomba à la renverse. Ils restèrent enlacés un long moment, émus de se retrouver. Jean prit le temps d’observer l’état dans lequel se trouvait son compagnon suite à sa courte captivité. Ce dernier avait le visage bien pâle et semblait surtout terriblement épuisé. En glissant ses mains autour de sa taille, Jean remarqua que le manque de nourriture l’avait fait perdre un peu de poids. Conscient qu’il était peiné de le voir aussi affaibli, Marco posa ses mains sur ses deux joues pour capter ses yeux ambrés. — Je vais bien, lui assura-t-il. Marco attira son visage pour déposer un léger baiser sur ses lèvres. Ils ne s’embrassaient pas souvent, alors en dépit de ses inquiétudes, Jean tâcha d’en profiter. Il ne s’éloigna qu’à regret. Cette marque d’affection qu’ils s’autorisaient parfois eu le mérite de leur rendre le sourire. Intrigué, Marco désigna alors la porte de sa cellule d’un geste du menton. — Depuis quand es-tu capable de faire ça ? — Oh ! Hanji m’a appris quelques trucs. La surprise se lut sur le visage de Marco. Tandis qu’il l’aidait à se relever, Jean lui expliqua comment il était venu se réfugier chez lae médecin suite à son arrestation. — Je voulais te faire sortir de là. Hanji m’a assuré que ç’aurait été inutile de prendre tant de risques maintenant, que je ferais mieux d’attendre. J’ai dû prendre mon mal en patience. — Pourquoi lui avoir fait confiance ? — Parce que c’est un‧e mage, ellui aussi. Décidément, lae médecin cachait bien son jeu ! — Je ne connais pas tous les détails, mais je sais qu’iel a commencé à orchestrer ce complot dès l’assassinat du Roi Fritz. Il y a beaucoup de sceptiques, au sein même de l’armée, qui doutaient de cette histoire d’étouffement. Et même s’iel sont nombreux‧ses à craindre la magie, personne ne veut voir le royaume plonger dans la guerre aussi brusquement. Marco hocha la tête, un peu perdu par ces explications. Son séjour dans les cachots lui avait coûté la plupart de ses forces. Faire quelques pas hors de sa cellule lui demanda déjà beaucoup d’efforts. En voyant ses jambes qui tremblotaient sous son poids, Jean glissa un bras contre sa taille pour que Marco puisse s’appuyer contre lui. Ils remontèrent lentement les escaliers afin de rejoindre la surface, où le calme semblait être globalement revenu. Au détour d’un couloir, ils tombèrent justement sur Hanji qui les invita à lae suivre jusque dans la salle du trône, où s’étaient rassemblées plusieurs personnes. Il y avait principalement là des membres influents de la cour royale qui murmuraient entre eux, mais aussi les Rois Mages qu’on avait récemment libérés. À peine entré‧e, Hanji tapa dans ses mains pour retenir l’attention de tout ce beau monde. — Rhode Reiss est mort, annonça-t-iel. Les chuchotements des courtisan‧e‧s reprisent de plus belle. Que diable se passait-il dans ce château ? On venait d’enterrer l’ancien Roi Fritz, et voilà que c’était déjà au tour du Régent ! — Lui aussi, il a avalé une fève de travers ? ironisait-on. — Non. Je lui ai planté un couteau dans le cœur. Tous les yeux se tournèrent en direction de la grande porte, où se tenait la personne qui venait de prononcer ces mots funestes. La jeune femme aux cheveux blonds traversa la salle à pas mesurés, laissant à chacun‧e le temps de l’observer. Marco fronça les sourcils. Ce profit lui semblait familier… Elle monta les quelques marches de l’estrade et s’arrêta juste devant le trône royal, avant de se retourner pour s’adresser à la foule. — Rhode Reiss a assassiné le Roi Fritz pour assurer sa place d’héritier. En plus d’avoir commis un régicide, il a accusé les Rois Mages et manqué de provoquer une guerre avec le monde magique ! Il est donc coupable de trahison contre le royaume. Les courtisan‧e‧s se lancèrent des regards surpris. Hanji, qui avait suivit la jeune femme à distance, poursuivit : — La femme et les enfants légitimes de Rhode Reiss ont manifesté leur volonté de s’éloigner du pouvoir. Iels renoncent à la couronne et au royaume qu’iels prévoient de quitter. Cette fois, Marco fut aussi surpris que les autres. Mais si les Reiss abandonnaient leur héritage, qui pourrait bien prendre la succession ? Hanji comptait-iel instaurer une nouvelle dynastie ? Voilà qui était sacrément risqué ! À moins que… Marco se tourna de nouveau vers la jeune femme qui les surplombait tou‧te‧s et les scrutait de ses yeux bleus. — Mon nom est Historia Reiss, déclara-t-elle. Je suis la fille illégitime de Rhode Reiss. J’ai tué mon père qui avait trahi notre royaume. Et à partir d’aujourd’hui, je serais votre Reine. Un lourd silence suivit son discours. Les courtisan‧e‧s se regardèrent, incertain‧e‧s de l’attitude à adopter. Mais, progressivement, iels finirent par s’agenouiller devant leur nouvelle souveraine. Que pouvaient-iels faire d’autres ? Cette jeune femme était vraisemblablement la dernière Reiss en mesure de monter sur le trône. Qu’elle fut une bâtarde ne changeait rien au fait qu’elle était la plus légitime à prendre le titre de Reine. Le sang des Reiss coulait dans ses veines. Et si l’on pouvait encore douter de sa capacité à diriger un royaume, il fallait reconnaître que la jeune femme commençait son règne avec grand bruit. Marco frissonna lorsque Hanji posa un drôle d’appareil en forme de cône contre sa poitrine pour en écouter les sons internes. Lae médecin afficha un sourire rassurant. — Vous n’avez rien qu’un peu de repos ne peut soigner. Jean poussa un soupir de soulagement. C’était lui qui avait insisté pour vérifier que Marco ne souffrait pas d’une maladie grave après son séjour au cachot. Ce dernier eut beau lui répéter qu’il était juste affamé, déshydraté et épuisé, son compagnon savait se montrer têtu. Tandis que Marco renfilait sa chemise, Hanji déposa un sac de toile bien rempli dans les mains de Jean qui s’étonna de son poids. — Pour vos efforts et vos ennuis, précisa lae médecin. Marco s’attendait à recevoir une récompense adéquate, mais il ne pensait tout de même pas recevoir autant d’argent. Hanji avait probablement puisé dans les caisses royales pour pouvoir se permettre de les payer aussi grassement. — Dites-moi, depuis combien de temps fomentez-vous ce renversement ? s’intéressa-t-il. J’avoue être curieux à ce sujet. — Un moment, à vrai dire. Le Roi Fritz n’ayant aucune descendance, ce n’était qu’une question de temps avant que Rhode Reiss ne prenne sa place. Mais sa soif du pouvoir ne m’inspirait pas vraiment confiance. Le royaume ne serait pas longtemps resté en paix avec un homme comme lui aux commandes. S’il n’était pas digne de la couronne, qui pourrait le remplacer ? Qui en serait assez légitime ? Mes recherches m’ont conduites jusqu’à Historia Reiss. Marco hocha la tête, songeur. Hanji n’était décidément pas qu’un‧e simple médecin. Voilà des années qu’iel collectait des renseignements et rassemblait des dissidents pour organiser son coup. Iel avait stratégiquement disposé ses pions sur l’échiquier et, lorsque le Roi Fritz fut assassiné, iel avait profité de l’occasion pour les faire bouger. — Une chose m’échappe, l’interrogea alors Marco. Étant donné l’étendue de votre réseau, vous aviez certainement déjà eu vent des négociations maritales. Vous aviez l’intelligence et la magie nécessaire pour vous faufiler jusqu’aux cachots, interroger les Rois Mages et tirer les conclusions de leur récit. Alors pourquoi m’avoir demandé d’enquêter sur une affaire que vous auriez pu tirer au clair de votre côté ? — Je crois qu’il y a eu un malentendu, répondit Hanji avec un sourire gêné. Je ne suis pas un‧e mage. Marco tourna un regard étonné vers Jean, qui semblait tout aussi confus que lui. Avait-il mal compris ? — Pourtant, vous m’avez montré ces ouvrages de magie… — Je m’intéresse beaucoup à la magie, c’est vrai. J’ai même essayé de la pratiquer, sans résultat. Non seulement je suis incapable de magie, mais en plus, j’y suis allergique ! Les Rois Mages sont très puissants. Rhode Reiss les avait enfermés dans des cellules particulières. Je ne peux pas m’approcher d’un tel endroit. À vrai dire, peu le peuvent. Il faut être un‧e mage ou côtoyer la magie de très près pour supporter cette pression. Jean et Marco échangèrent un regard embarrassé. Ils étaient effectivement proches… au point de partager un lit. Qui aurait cru qu’ils en tireraient autre chose qu’un peu de chaleur ? — Que comptez-vous faire, à présent ? s’enquit Hanji. — L’argent ne sera pas un problème dans l’immédiat, alors j’aimerais bien me poser quelque part, songea Marco. Dans un endroit tranquille. Si tu es d’accord, bien sûr. Il releva la tête vers Jean, qui acquiesça joyeusement à cette proposition. Lae médecin parut moins enthousiasme. — Vous semblez déçu‧e, remarqua Marco. — Pour être honnête, j’espérais que vous resteriez dans les parages. La Reine pourrait avoir besoin de gens comme vous. Elle vient de prendre la tête d’un royaume qui ne la connaît pas et qui ne verra sans doute pas sa jeunesse d’un bon œil. — Quelle genre de souveraine sera-t-elle, selon vous ? — Une bonne souveraine. Du moins, je l’espère. Son règne sera indéniablement différent de celui qu’aurait eu son père. Je peux déjà vous assurer qu’elle est très favorable à la cause des mages, ajouta Hanji en souriant. En dépit de ces belles paroles, Marco secoua la tête. — J’admire votre dévouement à ce royaume. Mais ses derniers souverains nous ont fait plus de mal que de bien. J’espère sincèrement que votre Reine fera changer les choses. Et je lui souhaite bien du courage, car beaucoup d’yeux regarderont dans sa direction. Les miens aussi, naturellement. — Je comprend, soupira Hanji. Dans ce cas, j’ose espérer qu’il ne s’agit que d’un aurevoir. Jean et Marco saluèrent lae médecin avant de reprendre le chemin de leur auberge, dont le lit aux lattes usées leur avait manqué. Ils s’y allongèrent avec un soupir de satisfaction, heureux d’être encore en vie après cette aventure. Songeur, Marco se tourna vers Jean pour l’interroger. — Où voudrais-tu aller ? — N’importe où, tant que c’est avec toi. Il n’y avait eu aucune hésitation dans sa voix. Se sentant rosir, Marco n’empêcha pas ses lèvres de s’étirer en un sourire. Il scruta un instant le visage de Jean et, traversé par une envie, il se pencha pour l’embrasser. Si son compagnon parut surpris de recevoir tant d’attentions en si peu de temps, il fut plus qu’heureux de recevoir un nouveau baiser de sa part. Mais cette fois-ci, Marco ne s’arrêta pas à un bref contact. Lorsqu’il s’éloigna, ce fut parce qu’il commençait à manquer d’air. Hier encore, Marco se croyait condamné à une mort certaine. Et la seule personne à laquelle il n’avait cessé de songer n’était nulle autre que Jean. Enfermé entre quatre murs froids, le brun avait eu le loisir de réfléchir à tout ce qu’il aurait voulu faire avant de mourir, à tout ce qu’il regrettait de ne pas avoir déjà fait. Marco aimait Jean. Il aimait voyager avec lui, il aimait lui tenir la main, il aimait dormir à ses côtés et il aimait aussi l’embrasser. Plus qu’il ne le laissait paraître, à vrai dire, car ils vivaient dans une époque un peu compliquée qui les faisait parfois douter. Mais Marco avait réalisé qu’en dépit de tout cela, il en voulait plus ; qu’ils en voulaient plus. Il posa une main sur la poitrine de Jean, l’interrogeant du regard. Son compagnon avait les yeux écarquillés, comme s’il n’était pas certain de ce que Marco cherchait à faire. Alors ce dernier se pencha pour l’embrasser encore, et encore, et encore. Lorsqu’il reprit ses esprits, Jean le serra très fort contre lui. Décidément, ils étaient bien heureux d’être en vie.


01 > THE SUN WILL RISE : Ce one-shot est finalement devenu THERE'S PURPLE IN OUR VEINS ! 02 > LE MONDE À L'ENVERS : Lorsqu'une parfaite inconnue leur lègue son vieux manoir, Jean se méfit. Une fois sur place, il tombe dans une dimension parallèle où dees forces maléfiques sont à l'œuvre. Heureusement pour lui, Jean est sauvé de justesse par un autre garçon. Camouflé derrière d'étonnants costumes, celui-ci semble errer dans ce monde depuis de nombreuses années. 03 > THEY WERE NEIGHBORS : Marco est systématiquement tiré du sommeil par le réveil que son voisin laisse sonner. Un jour, il rassemble le courage nécessaire pour aller frapper à sa porte. C'est alors qu'il rencontre Jean, qui est hypersomniaque. Marco ne le sait pas encore, mais le compromis qu'il s'apprête à faire marquera le début d'une relation aux frontières de plus en plus floues. 04 > COLLISION DES UNIVERS : De ses cauchemars, Marco n'en garde qu'une dérangeante impression : celle d'avoir frôlé la mort. Ces derniers mois, c'est dans les bras de Jean qu'il part se réfugier. Pour une raison qui lui échappe, rien ne le rassure autant que la présence de ce nouvel ami. Ce dernier lui cache pourtant quelques secrets. Car si Marco ne se souvient plus de Jean, l'inverse n'est pas tout à fait vrai. 05 > MY SWORD IS YOURS : Depuis sa naissance, Marco a la réputation d'attirer les malheurs. Lorsque le seigneur du coin lui ordonne de provoquer l'infortune d'un noble voisin en épousant sa fille, le pauvre garçon est contraint de jouer le rôle du cadeau empoisonné. D'autant plus qu'un chevalier est chargé de le conduire à bon port. Seulement, Jean ne semble pas se réjouir d'une telle mission. 06 > LEVER DE RIDEAU: Depuis quelques mois, la capitale eldienne est le théâtre de nombreuses disparitions. Lorsqu'un journal local relie ces incidents à l'arrivée d'une troupe lyrique, Jean s'empresse d'explorer cette piste. Le jeune artiste de rue désespère de retrouver sa mère, qui s'est mystérieusement volatilisée depuis deux mois, ne laissant derrière elle qu'une étonnante lettre. 07 > A BLOODLESS CRIME : Un corps est retrouvé au fond du puit d'un village sans histoire. Chose étrange : le cadavre ne possède plus aucune goutte de sang. Un émissaire royal est rapidement dépêché sur place afin d'enquêter sur ce crime. Mais Jean, le jeune médecin du village, entend bien surveiller cet étranger. Au fond de lui, il se demande si Marco est vraiment celui qu'il prétend être. 08 > PAR LA BARBE DE MERLIN: Au château d'Eldia, Marco est le dévoué serviteur du prince Jean. Voilà longtemps que son père a prohibé la magie dans son royaume, traquant sans relâche ses adeptes. Cela n'empêche pas Marco d'user de ses dons pour sauver le royal postérieur de celui qui, un jour, deviendra un grand Roi. Mais pour que cet avenir se réalise, Jean ne doit jamais apprendre son secret.


> prompts : hibou, costume, portail > données : 10 juin 2023, 9 500 mots

Assis sur le siège passager, Jean regardait d’un œil ennuyé la route qui défilait derrière le pare-brise. Depuis que la voiture avait quitté la voie rapide, une bonne heure plus tôt, le paysage extérieur se résumait à des arbres qui semblaient s’étirer jusqu’aux nuages. On voyait régulièrement des oiseaux filer entre leurs branches, mais force était de constater que les humains se faisaient rare dans le département. L’Ardèche était décidément un territoire bien étrange pour des citadin‧ne‧s qui, comme Jean, avaient grandi dans les villes minières du nord. L’adolescent ne nourrissait aucune hostilité particulière à l’égard des espaces verts ; au contraire. Il aimait bien s’y promener, de temps à autre, et leur était fort reconnaissant de pratiquer la photosynthèse à longueur de journée. Seulement, à la vue de toute cette nature sauvage, Jean ne pouvait s’empêcher de songer à la raison qui les conduisait dans ce coin perdu, ce qui le mettait d’une humeur plutôt renfrognée. — Je crois que nous sommes bientôt arrivés, lui dit Marie. L’adolescent jeta un regard étonné au système de positionnement par satellite qui s’affichait sur le petit écran du véhicule. Celui-ci ne semblait pas faire état de la moindre trace de civilisation dans les environs. Pourtant, trois cent mètres plus loin, la conductrice s’engagea sur un petit chemin de terre battue qui était à peine indiqué. Caché derrière quelques branches, il y avait bien un panneau tout sale sur lequel on pouvait difficilement déchiffrer l’inscription Manoir Tybur. La voiture avança prudemment, car la route se trouvait elle aussi dans un état plutôt déplorable. Les arbres qui s’élevaient de tous les côtés bloquaient les rayons du soleil, si bien qu’il y faisait affreusement sombre. Pris d’un frisson, Jean s’enfonça dans son siège. Il avait l’impression déroutante que la forêt voulait les engloutir… Heureusement, ce tunnel de verdure ne s’éternisa pas. Le chemin déboucha bientôt sur une petite clairière, au milieu de laquelle se dressait une immense demeure. Les Kirschtein étaient enfin arrivés à destination. Une fois stationnée devant la bâtisse, Marie coupa le moteur de son véhicule. Tout devint soudainement silencieux. La quadragénaire se tourna vers son fils, qui observait le manoir à travers la vitre. Jean n’avait pas l’air pressé de sortir. En fait, il n’avait, plus largement, pas l’air enchanté de se trouver ici. Marie connaissait ses réserves sur le sujet, car iels les avaient évoquées ensemble, avant de parvenir à un compromis. — On est simplement venu jeter un œil, d’accord ? lui promit-elle de nouveau. On visite un peu la propriété. On regarde les papiers. On écoute les explications du notaire. Si on le sent bien, on prend un hôtel pour rester quelques jours dans le coin. Sinon, on s’en va et on passe nos vacances ailleurs. Même s’il n’était pas beaucoup plus convaincu, Jean acquiesça aux paroles de sa mère. Alors quand cette dernière quitta le véhicule, l’adolescent ne put que l’imiter. Devant les quelques marches qui conduisaient à la porte d’entrée du manoir, un homme en costume les attendait. Lorsqu’il les vit s’approcher, son visage barbu se fendit d’un sourire poli. Marie serra la main qu’il lui tendit dans la sienne. — Je suis Maître Zeke Jaeger, se présenta le notaire. C’est avec moi que vous avez échangé au téléphone. J’espère que vous avez fait bon voyage. La route n’était pas trop longue ? — Si, avoua la quadragénaire. Mais, comme je vous l’ai dit lors de nos précédents entretiens, je tenais à me déplacer. — Je comprend tout à fait. Il faut dire que la situation est assez particulière. Ce n’est pas tous les jours qu’on apprend avoir été désignée comme légataire d’une parfaite inconnue ! Marie laissa échapper un petit rire nerveux. — Alors, que pouvez-vous nous dire sur ce manoir ? Maître Jaeger repositionna ses lunettes sur son nez. — Cette demeure date du quinzième siècle ; la partie centrale, du moins. Tout ce qui se trouve sur votre gauche est le résultat d’un agrandissement au dix-huitième siècle. Les pierres utilisées lors de la construction proviennent des carrières environnantes. Comme vous pouvez le voir, la façade et la toiture ont été régulièrement entretenues. Il en va de même pour l’intérieur, qui ne compte pas moins de trois cent mètres carrés. Au rez-de-chaussée, nous avons une cuisine, un cellier, une salle à manger, un salon, un bureau et une bibliothèque. L’étage compte cinq chambres et trois salles de bain. Tout en écoutant ses explications, Marie prit quelques notes dans un carnet qu’elle avait apporté à cet effet. Puis, sans plus perdre de temps, le notaire les invita à entrer dans le manoir. Jean fut le dernier à pénétrer dans le hall de la résidence. S’en suivit alors une visite des pièces situées au rez-de-chaussée. La cuisine était un peu rudimentaire, mais elle restait fonctionnelle. Les autres salles étaient toutes très spacieuses. Il restait un peu de poussière sur le mobilier en bois et sur les divers bibelots qui s’y trouvaient posés, mais on devinait que les lieux faisaient l’objet d’un entretien soigné. Les visiteur‧se‧s montèrent ensuite à l’étage pour voir les chambres. La décoration y était un peu passée de mode, mais il y avait encore un matelas correct sur chaque lit. Le notaire leur indiqua également la présence d’un grenier et d’une cave, qui méritaient un coup d’œil au vu de leur taille conséquente. La visite du manoir s’acheva après une petite heure. Jean avait l’esprit embrumé de tous les chiffres et autres informations transmises par Maître Jaeger. Marie remarqua rapidement que son fils commençait à en avoir ras les pieds. Elle proposa donc de faire une petite pause dans le salon, avant de partir visiter le domaine qui entourait le manoir. De plus, ce fut l’occasion parfaite pour elle de se renseigner sur un autre sujet qui l’intriguait tout particulièrement… — Maître, que savez-vous de la famille Tybur ? — Pas grand-chose, je le crains, regretta le notaire. Il s’agit d’une ancienne famille issue de la noblesse d’autrefois. Ce manoir aurait été construit par l’un de leurs ancêtres. Sa propriété s’est ensuite transmise de génération en génération. Il est pourtant assez rare qu’une demeure de ce genre reste dans la même famille pendant une aussi longue période. Zeke Jaeger présenta quelques papiers à Marie. — Les documents liés à la famille Tybur sont peu nombreux. Elle devait faire partie de la petite noblesse, ce qui ne lui conférait pas un rôle très important au sein de la communauté. Leur particule s’est finalement perdue avec le temps. Lara Tybur en était la dernière représentante… — Et, pour une raison que j’ignore, cette femme a décidé de me léguer son manoir de famille, termina Marie en soupirant. Le notaire acquiesça, avant de s’éclaircir la gorge. — Madame Kirschtein, il y a autre chose dont j’espérais pouvoir vous parler aujourd’hui. Il s’agit des… des rumeurs locales qui entourent ce manoir depuis plusieurs années. — Des rumeurs ? s’étonna Marie. De quel genre ? — Ce domaine est une propriété privée. Mais il existe de nombreux sentiers de randonnée aux alentours. Il n’est ainsi pas rare que des promeneur‧se‧s dévient de leur chemin pour s’égarer par ici. Du temps de son vivant, Lara Tybur ne s’en souciait que peu. Lorsqu’elle apercevait des inconnu‧e‧s sur le domaine, elle leur indiquait simplement la sortie d’un geste de la main. Elle ne prononçait jamais le moindre mot, ce qui était assez étrange. Les gens du coin s’accordent tou‧te‧s pour dire qu’elle était cordiale. Elle restait très froide, mais polie. Marie ne comprenait pas trop où le notaire voulait en venir. — Ces informations sont assez intrigantes, je le conçois bien. Mais en quoi concernent-elle exactement notre affaire ? — J’y viens, la rassura Maître Jaeger. Car figurez-vous que le comportement de Lara Tybur a suscité beaucoup d’interrogations, suite à un certain incident… Je suppose que vous n’avez rien entendu sur la disparition d’un petit garçon ? Marie et Jean secouèrent tou‧te‧s deux la tête. C’était bien la première fois qu’on mentionnait une telle chose devant elleux. Le notaire jugea donc utile de poursuivre ses explications. — Cela s’est passé il y a près de dix ans. Un couple se promenait dans les environs avec leur fils de cinq ans. À vrai dire, les circonstances de sa disparition sont presque cocasses. Le petit garçon étant pudique, il s’est caché derrière un arbre pour soulager sa vessie à l’abri du regard de ses parents. Ne le voyant pas revenir, iels ont fini par jeter un œil derrière le tronc… pour découvrir que leur fils n’y était plus. — Voilà qui est très étrange ! Il se serait perdu ? — C’est évidement la piste qui fut retenue par les enquêteur‧ice‧s de l’époque. Mais cela ne colle pas vraiment à la version des parents, leur raconta le notaire, qui affirment que l’arbre en question n’était qu’à un ou deux mètres d’elleux. Iels se trouvaient juste de l’autre côté du tronc, lequel n’était pas particulièrement grand. En toute logique, si le petit garçon s’était éloigné, ses parents auraient donc du l’entendre et même le voir, ce qui n’a pourtant pas été le cas. C’est comme si leur fils s’était tout bonnement volatilisé. Inutile de vous préciser qu’il n’y a toujours, à ce jour, aucune trace de ce garçon. Cette étonnante histoire avait jeté un froid sur le petit groupe. Jean glissa un regard à sa mère, qui semblait songeuse. — Vous parliez de la réaction de Lara Tybur… — En effet, reprit Maître Jaeger. Le garçon ayant disparu sur sa propriété, les enquêteur‧ice‧s l’ont évidement interrogée. Cependant, elle ne semblait pas disposée à les aider. — Elle n’a pas prononcé le moindre mot ? — Pas un seul, lui confirma le notaire. Pire encore : lorsque les enquêteur‧ice‧s se sont présenté‧e‧s à sa porte, elle a simplement haussé les épaules avant de rentrer dans son manoir. Ce comportement fut considéré très suspect, naturellement, mais l’enquête n’a jamais permis de déterminer si elle avait été véritablement impliquée dans cette affaire. Marie se montra très intriquée par ces nouvelles révélations. De son côté, Jean était surtout très inquiet. Tout ceci ne lui disait décidément rien de bon. Depuis que sa mère avait reçu un appel de Maître Jaeger lui apprenant l’ouverture de la succession d’une certaine Lara Tybur, dont elle était l’unique légataire universelle désignée, Jean pressentait que quelque chose ne tournait pas rond. Sa mère n’avait jamais entendu parler de cette vieille dame qui venait de décéder, lui léguant ainsi tout son domaine familial situé à l’autre bout du pays. Et maintenant, cette histoire de disparition non-élucidée… Maître Jaeger se redressa alors et leur proposa de poursuivre la visite. En toute honnêteté, Jean n’avait plus vraiment envie de découvrir la partie extérieure du domaine. Savoir qu’un garçon avait disparu sur ces mêmes terres lui donnait franchement la chair de poule. L’adolescent se fit néanmoins violence et suivit sa mère, laquelle emboîtait déjà le pas au notaire. Ce dernier leur montra le cadastre du terrain afin de leur expliquer la délimitation des différentes parcelles. — Le domaine se compose principalement de trois sortes d’espaces, expliqua-t-il. Il y a tout une partie pelouse autour du manoir, qui peut facilement faire office de grand jardin. À l’extrémité nord, vous trouverez également un petit lac. Mais l’immense majorité de la propriété est recouverte d’arbres. Sur les six hectares du domaine, quatre étaient en effet recouverts par la forêt. Maître Jaeger se contenta donc d’en longer la lisère, tout en indiquant plus précisément à Marie l’étendue de la propriété sur les plans satellites. Leur petit tour terminé, le notaire les invita à rentrer à l’intérieur du manoir pour examiner quelques documents supplémentaires ; notamment ceux liés aux droits de succession, qui s’avéraient atrocement élevés en cas de legs à une personne non-parente. Seulement, Jean se trouvait un petit peu embêté. Il avait drôlement envie d’aller aux toilettes, sauf que l’arrivée d’eau avait été coupée au moment du décès pour éviter les factures inutiles. Il ne lui restait donc plus qu’à se soulager dehors… Une perspective qui ne l’enchantait pas beaucoup après avoir eu vent de la disparition de ce petit garçon, survenue dans des circonstances forts similaires. En voyant son fils se trémousser sur place, mal à l’aise, Marie eut un petit rire. — Veux-tu que je t’accompagne ? plaisanta-t-elle. — Je devrais m’en sortir, finit par marmonner Jean. L’adolescent regarda sa mère qui s’éloignait en direction de la demeure avec le notaire. Il s’assura que les deux silhouettes étaient suffisamment loin, puis il se retourna, cherchant un endroit pour faire sa petite affaire. Jean se trouvait face au lac. En d’autres circonstances, il se serait probablement approché d’un arbre pour soulager sa vessie contre son tronc. Mais aujourd’hui, il chassa immédiatement cette idée de son esprit. Le choix de l’adolescent se porta finalement sur l’un des buissons qui entouraient le bord du lac. Sans plus perdre de temps, Jean baissa sa braguette, fit son affaire, et se rhabilla aussi sec. Il s’apprêtait à se retourner, bien décidé à ne pas passer une seconde de plus que nécessaire dans cet endroit. Mais du coin de l’œil, l’adolescent crut distinguer quelque chose qui attira son attention. Les sourcils froncés, il scruta le fond du lac. Jean avait l’étrange impression qu’une forme un peu bizarre bougeait sous la surface. Il se pencha légèrement, tout en gardant ses distances. Par prudence, il veilla à garder ses pieds fermement encrés dans le sol, près à décamper à la première occasion… Jusqu’à ce que la parcelle de terre sur laquelle il prenait appui ne se mette soudainement à trembler. Jean perdit aussitôt l’équilibre. Tout se passa alors très vite. Il se sentit comme poussé par une force mystérieuse qui l’attirait tout droit vers le lac. Comprenant qu’il n’arriverait pas à se rattraper à temps, l’adolescent ferma les yeux. Son corps heurta de plein fouet la surface de l’eau froide qui s’infiltra à travers ses vêtements, le faisant frissonner de la tête aux pieds. Jean réalisa tout de suite quelque chose de très étonnant : il était entièrement immergé. Lorsqu’il y avait jeté un œil, plus tôt, il lui avait pourtant semblé que le lac n’était pas si profond. Reprenant progressivement ses esprits, l’adolescent agita ses jambes et ses bras, cherchant une surface solide à laquelle se raccrocher. Mais là encore, il eut la surprise de rencontrer du vide. Après une vingtaine de secondes, qui lui semblèrent bien longues, ses pieds butèrent enfin contre la terre ferme. La tête de Jean émergea à l’air libre. Tout en reprenant son souffle, l’adolescent essuya son visage de ses mains afin d’en chasser l’eau. Il cligna plusieurs fois ses yeux, avant de jeter des regards perdus autour de lui. Tout lui semblait étonnamment beaucoup plus sombre… Il n’avait pourtant passé qu’une ou deux minutes dans ce lac ; pas assez pour que le soleil se couche à ce point. Jean leva les yeux en direction du ciel, mais la sphère qui s’y trouvait ne brillait que faiblement. L’adolescent ne comprenait pas comment l’ambiance avait pu changer aussi radicalement en si peu de temps. Il sortit prudemment du lac, frissonnant au contact de l’air sur sa peau mouillée. Tout en s’essorant grossièrement, Jean analysait son environnement, à la recherche d’une explication rationnelle qu’il ne trouva pas. Il se tenait bien sur la même herbe, devant le même lac, avec les mêmes arbres qui l’entouraient et le même manoir qu’il pouvait apercevoir au loin. Et pourtant, cet endroit semblait tellement différent ! Ses yeux ambres s’habitèrent progressivement à l’obscurité. Mais ce qu’ils purent voir rendait Jean de plus en plus perplexe. Il avait comme l’impression dérangeante qu’il n’était pas au bon endroit, qu’il n’avait rien à faire ici et qu’il ferait par conséquent mieux de ne pas s’attarder. Il voulait quitter ce lieu au plus tôt pour retrouver celui qu’il avait quitté, mais ignorait exactement comment faire une telle chose. L’adolescent songea soudain qu’il devait forcément s’agir d’un mauvais rêve. En tombant, il s’était probablement cogné la tête au point de tomber inconscient. Tout ce qu’il voyait là n’était donc que le produit de son imagination : les ténèbres qui l’entouraient, la forêt qui tendait ses branches vers lui, le soleil qui brillait à peine, l’étrange créature qui semblait s’approcher de la forêt en courant… Jean fut rassuré de comprendre que rien de tout cela n’était réel. Car en d’autres circonstances, il aurait probablement été drôlement effrayé ! Persuadé qu’il n’avait rien à craindre, l’adolescent ne bougea pas d’un poil. Il se demandait à quoi pouvait bien ressembler cette grosse créature inventée par son esprit. Au vu de la vitesse à laquelle elle progressait, Jean n’allait pas tarder à le découvrir. Tandis qu’il patientait sagement, il aperçu du mouvement sur sa gauche. En tournant la tête, l’adolescent vit une autre créature qui avançait également dans sa direction. Ce rêve était décidément un peu étrange, mais il n’allait pas cracher sur un accueil en grandes pompes. Alors qu’il restait là, les bras ballants, quelqu’un tira brusquement Jean par l’épaule. Ce dernier se retourna, très étonné de se retrouver face à un garçon de son âge. Voilà qui le rassura un peu ; il n’y avait donc pas que des créatures bizarres dans son rêve ! Quoiqu’à bien y regarder, le nouveau venu ne semblait pas vraiment des plus ordinaires… Dans la pénombre, Jean remarqua qu’il était affublé d’un étrange costume dont il ne comprenait pas trop l’utilité. Une bizarrerie inexplicable liée à son rêve, sans doute. Puisqu’il restait poli en toutes circonstances, il s’apprêtait à se présenter à ce garçon. Néanmoins, celui-ci lui tira vivement le bras de plus belle. Jean remarqua alors que l’inconnu avait l’air drôlement paniqué. — Suis-moi tout de suite, lui ordonna-t-il. Son ton était sans-appel. Songeant que cela devait toujours faire partie de son rêve, Jean finit par obtempérer. L’autre garçon courrait très vite, si bien qu’il eut un peu de mal à le suivre. Il manqua même de tomber, ce qui poussa l’inconnu à attraper son poignet pour le forcer à garder la cadence. L’objectif de cette course effrénée était vraisemblablement le manoir qui se dressait encore une centaine de mètres plus loin. Les deux garçons avançaient en ligne droite dans sa direction, au beau milieu de la pelouse. Tout en continuant de courir, Jean glissa un regard derrière lui ; ce qu’il regretta aussitôt. Car il n’y avait désormais plus deux, mais une bonne trentaine de créatures qui les poursuivaient. Les plus proches ne se trouvaient qu’à une dizaine de mètres, et maintenant qu’il pouvait voir leurs griffes acérées, Jean n’était plus certain de vouloir les rencontrer ! Il lui vint soudain à l’esprit que ces bêtes n’avaient peut-être pas d’intention pacifique et que, au contraire, elles n’hésiteraient pas à le croquer si elles venaient à l’attraper. Face à ce constat des plus inquiétants, l’adolescent s’efforça de courir encore plus vite qu’avant. Une paire de minutes plus tard, les deux garçons arrivèrent enfin aux abords du manoir. L’inconnu se jeta littéralement contre la porte en bois dont il tira la poignée de toutes ses forces, jusqu’à ce que l’entrebâillement soit suffisamment large pour s’y faufiler. Jean se dépêcha de le suivre à l’intérieur. La porte se referma derrière lui dans un bruit sourd. Un peu sonné, l’adolescent adressa un regard perplexe à l’inconnu, qui s’était laissé tombé le long d’un mur pour reprendre son souffle. — Ces imbéciles ne savent pas tirer une porte, ricana-t-il. Jean ne sembla pas vraiment rassuré par cette explication. Ses yeux scrutèrent la porte d’entrée qui, bien que très grande et très lourde, n’était faite que de bois… Suffirait-elle vraiment à les protéger ? Son compagnon de fortune se redressa. — Ces créatures ne peuvent pas rentrer dans le manoir, lui assura-t-il. Un espèce de champ de force protège ces murs. Quoique fort intrigante, cette précision calma un peu Jean. Le pauvre n’avait, de toute façon, pas d’autre choix que de faire confiance à ce garçon qu’il venait de rencontrer… Et qui lui avait probablement sauvé la vie par la même occasion. — Merci de m’avoir tiré de ce pétrin, balbutia Jean. — Oh, je t’en prie. Ce n’est pas tout les jours que j’ai un peu de compagnie. Ç’aurait été dommage que tu te fasses croquer. Visiblement ravi de sa petite touche d’humour, le garçon s’étira les membres et fit signe à son invité de le suivre. Jean s’empressa de lui emboîter le pas, bien décidé à mettre le plus de distance possible entre lui et cette maudite porte. Comme s’il avait eu la même pensée, l’inconnu emprunta justement les escaliers qui menaient à l’étage supérieur. Sur le palier, il y avait une grande fenêtre qui donnait sur l’extérieur du manoir. Jean l’avait évidement déjà remarquée lors de sa visite des lieux en compagnie de sa mère et du notaire. Mais le paysage qui se dépeignait de l’autre côté de la vitre était bien différent que celui qu’il avait eu le loisir de découvrir plus tôt. Le domaine tout entier était plongé dans une étrange obscurité. Le soleil éclairait à peine les contours de la forêt dont les arbres bougeaient doucement, d’une lenteur qui semblait anormalement ralentie. Au loin, on pouvait difficilement apercevoir la forme du lac d’où revenaient les deux garçons. Il y avait désormais tout un tas de points sombres qui entouraient de toutes parts l’étendue d’eau. Les grosses créatures semblaient garder l’endroit, au cas où leurs proies reviendraient sur leurs pas. Jean déglutit difficilement face à ce spectacle des plus glaçants. — Mais c’est quoi, cet endroit ? souffla-t-il. — Je l’appelle le monde à l’envers. Jean se tourna vers l’inconnu qui venait de prononcer ces mots, l’air grave. D’un signe de tête, celui-ci l’invita à le suivre dans l’une des chambres. On devinait tout de suite que la pièce était habitée depuis un bon bout de temps. Il y avait un tas de couvertures qui recouvraient l’un des lits, des piles de livres alignées sur le petit bureau, un nécessaire de couture posé à côté d’une chaise… Toutes ces affaires étaient soigneusement rangées. L’inconnu se dirigea vers une armoire, dont il sortit à la hâte quelques vêtements ainsi qu’une grande serviette. Il lança le tout à Jean, qui était encore trempé de la tête aux pieds. — J’ai peur qu’il n’y ait pas l’eau courante dans ce monde. Mais tu peux aller te changer à côté. Je t’attends ici. L’adolescent le remercia. Il revint très vite dans la chambre où patientait son mystérieux hôte, assis à même le sol. Celui-ci ne s’était pas séparé de son étrange costume, qui semblait majoritairement composé de branches et de feuilles… — Je suis Marco, se présenta-t-il enfin. Et toi ? — Jean, répondit celui-ci. J’ai quinze ans. Marco ne devait pas être beaucoup plus âgé, mais il ne prit pas la peine de le lui confirmer. Au lieu de quoi, il se pencha lentement vers Jean. Ce dernier profita de cette occasion pour le dévisager : ses cheveux noirs hirsutes, ses innombrables taches de rousseurs, ses yeux marrons grands ouverts… — Comment t’es-tu retrouvé ici, Jean ? — Je- Je n’en suis pas sûr, avoua-t-il. J’étais là-bas, de l’autre côté, et puis je me suis soudainement retrouvé ici. J’espérais justement que tu aurais une explication à me donner. Le visage de Marco se fit songeur. Il semblait surpris, voire même un peu déçu. Ce n’était visiblement pas le genre d’informations qu’il avait espéré entendre. De son côté, Jean se trouvait de plus en plus perdu. Puisqu’il ne gagnerait rien à rester silencieux, l’adolescent décida lui aussi de poser quelques questions à son compagnon de fortune. — Depuis combien de temps es-tu ici, au juste ? — C’est difficile à dire. Quelques années, je pense… — Aussi longtemps ? s’étonna Jean. Mais comment- Marco l’arrêta tout de suite en secouant sa tête. Il hésita un instant, puis il soupira, avant de raconter son histoire à lui. — J’ai très peu de souvenirs de mon arrivée ici et, plus largement, de tout ce qui a précédé cet évènement. Je me rappelle seulement de la forêt ; de ses arbres qui m’entouraient, de ses branches qui tentaient de m’attraper, des créatures sombres qui m’épiaient, murmura-t-il. En voyant le manoir, je m’y suis précipité dans l’espoir de pouvoir m’y réfugier. Comme tu peux l’imaginer, je n’avais pas vraiment prévu d’y élire domicile à long terme. Mais le temps a passé… Tout en parlant, l’adolescent se releva. Il s’approcha de la fenêtre, par-delà laquelle son regard nostalgique se perdit. — J’ai consacré toute ma vie à l’étude de ce monde. Aujourd’hui, je connais le domaine du manoir comme ma poche. Je l’ai observé, je l’ai exploré, je l’ai cartographié, je l’ai mémorisé. À force d’efforts, je pensais pouvoir trouver le moyen de rentrer chez moi ; même si, aujourd’hui, je ne sais plus vraiment ce que cela signifie… J’ai inspecté chaque arbre de cette maudite forêt ; et tout ça en vain, conclu-t-il avec amertume. Je n’ai jamais compris comment j’étais arrivé dans cet endroit ou comment je pourrais en sortir. Ces derniers temps, je croyais m’être fait une raison… Et puis, tu es arrivé. Il tourna la tête vers Jean, dont les yeux étaient restés écarquillés. Le garçon se frotta nerveusement les tempes, espérant remettre un peu d’ordre dans son esprit très confus. — Tu étais seul pendant tout ce temps ? souffla-t-il. — Pas au sens strict du terme, avoua Marco. Je pense… Je pense que des personnes ont habité ce manoir avant moi. Et je pense que d’autres se sont trouvées dans les parages depuis mon arrivée. Nous ne sommes certainement pas les seuls à être tombés dans ce monde… Mais je n’ai personnellement jamais croisé qui que ce soit. Ce qui m’amène à deux hypothèses : soit iels ont réussi à rentrer chez elleux… soit ces horribles créatures qui rodent dehors s’en sont chargées. Tout ce qui sortait de la bouche de Marco n’était décidément pas encourageant. Le cauchemar de Jean ne faisait que débuter, mais le pauvre garçon ne sentait déjà sur le point de craquer. Il avait l’impression que son corps tremblait un peu plus à chaque seconde qui passait. La situation semblait tout bonnement désespérée. Comment diable Marco pouvait-il vivre dans pareilles conditions depuis tant d’années ? À sa place, Jean serait certainement devenu fou en un rien de temps ! Comme pour illustrer les pensées défaitistes qui envahissaient son esprit, le garçon commença machinalement à se balancer d’avant en arrière. Remarquant la panique qui le gagnait progressivement, Marco attrapa ses épaules pour le secouer. — Jean ! C’est pas le moment de perdre pieds. — Je ne vois pas ce qu’il y a de mieux à faire ! — Au contraire ! Tu dois m’aider à sortir de là. Abasourdi par cette annonce, Jean se tourna vers lui. — Moi ? s’étrangla-t-il. Mais comment ? Si tu n’as pas trouvé d’issue après toutes ces années passées à chercher, c’est probablement parce qu’il n’y en a pas. Contrairement à toi, je ne sais rien de ce monde. Je viens tout juste de débarquer ! — Justement ! insista Marco. Je n’ai rien trouvé parce que je ne savais pas ce que je cherchais. Mais ton arrivée pourrait changer la donne. J’ai besoin que tu te souviennes de ce qui t’es arrivé. Mes souvenirs sont trop anciens, mais les tiens… Les tiens pourraient nous tirer d’affaire tous les deux ! Jean secoua la tête en tous sens. Ce que disait Marco n’était pas dénué de sens, mais c’était beaucoup trop lui demander ! L’adolescent avait l’impression qu’un brouillard sombre obstruait son esprit. Les derniers évènements s’étaient enchaînés si vite que tout se mélangeait là-haut, au point qu’il n’arrivait plus à distinguer le vrai du faux. Jean songea qu’il ne leur serait d’aucune aide, mais Marco n’était pas de cet avis-là. — Je comprend ce que tu ressens, Jean. Tu es sous le choc. Et c’est totalement normal. Je suis passé par là aussi, lui assura-t-il. On va… On va se laisser un peu de temps pour se remettre de toutes ces émotions. Puis on avisera de la suite. Marco comprit qu’il serait plus sage de laisser un peu d’espace à Jean, le temps pour lui de… digérer les derniers évènements. Il quitta la pièce, mais préféra tout de même rester dans les parages pour que son invité puisse le retrouver rapidement en cas de besoin. Marco s’installa donc dans une autre chambre où il reprit l’ouvrage qu’il avait commencé plus tôt. Le bruissement des feuilles qu’il manipulait combla le licence pendant les minutes qui suivirent. Il était difficile d’avoir une idée exacte du temps qui passait dans ce monde. Mais Marco y avait vécu suffisamment longtemps pour en déduire que Jean s’était rapidement décidé à le rejoindre. L’adolescent n’osait pas entrer dans la pièce. Depuis l’encadrement de la porte, il se contenta d’en observer l’intérieur avec une certaine curiosité. Le sol était tapissé de branches, de feuilles, de mousse ou de cailloux que Marco avait certainement collectés dehors. Quant à savoir ce qu’il pouvait bien faire de tout cela… Le garçon se tenait debout, les mains posés sur l’imposante table en bois massif qui trônait au centre de la pièce. Jean y vit une sorte de masque, lequel semblait en court de réalisation. C’était vraisemblablement l’accessoire d’un costume semblable à celui que portait encore Marco ; et à tous ceux qui étaient accrochés aux murs de la pièce. Il y en avait vraiment, vraiment beaucoup. — C’est une passion ? s’enquit prudemment Jean. — Pas vraiment… C’est un peu plus compliqué. Marco l’invita à s’approcher, pour les regarder de plus près. Ses créations faites de branches tressées étaient soigneusement exposées sur des cintres de bois. Chacune d’entre elles représentaient les caractéristiques d’un animal en particulier. La sur-tunique, pièce principale, s’accompagnait toujours d’un masque et, parfois, d’autres éléments qui variaient d’un costume à l’autre, comme une cape ou un sur-pantalon. Il s’agissait là de pièces uniques. Bien que composées des mêmes matériaux, aucune création n’était semblable à une autre. — Ces costumes nous permettent de dissimuler notre présence aux créatures de ce monde, révéla Marco. Je n’ai pas encore déterminé si c’est une question d’odeur, d’aspect, d’essence… Mais ça fonctionne. C’est grâce à cette astuce que j’ai pu explorer le domaine sans me mettre en danger. — Si leur forme n’a que peu d’importance, pourquoi t’être pris la peine de leur donner des masques d’animaux ? lui fit remarquer Jean. Et surtout, pourquoi en confectionner autant ? — Je n’en ai pas la moindre idée, avoua Marco. Pour joindre l’utile à l’agréable, sans doute. Tu as peut-être raison, en fin de compte ; je ne sais pas si on peut vraiment parler de passion, mais c’est assurément devenu un passe-temps. Dans un cas comme dans l’autre, Jean était sincèrement émerveillé par son travail. Pour produire des pièces aussi créatives et aussi belles avec des matières premières aussi fragiles, Marco devait être très habile de ses mains. On avait l’impression de se trouver au beau milieu d’un musée. Dire qu’il était aujourd’hui contraint d’utiliser un tel talent pour simplement survivre dans ce monde… C’était un gâchis qui inspirait la tristesse. La morosité gagna de nouveau Jean. — Tu sais faire tant de choses, admira-t-il. Alors que moi, je n’ai pas l’impression de connaître quoi que ce soit qui pourrait nous aider à sortir de cette situation. Je suis trop nul. — Ne dis pas ça, le détrompa Marco. Il passa nerveusement une main dans ses cheveux bruns. — Je m’excuse si j’ai pu paraître un peu brusque, tout à l’heure. Je n’avais pas l’intention de placer ce genre de responsabilité sur tes seules épaules. C’est juste que… Tu es la première personne que je croise après toutes ces années. Alors je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir un certain regain d’espoir. — C’est moi qui devrait m’excuser d’être aussi défaitiste, reconnu à son tour Jean. Surtout en face de toi. J’aimerais… Je veux t’aider, se reprit-il. Mais c’est le brouillard total. Je ne sais pas du tout quoi penser, encore moins quoi faire ! — Je peux te guider, lui assura Marco. C’est plus facile de réfléchir à deux. Et à supposer qu’on n’y trouve pas la solution pour sortir d’ici, on devrait au moins en apprendre un peu plus sur ce monde. Dans tous les cas, on n’a rien à perdre. Jean acquiesça. Son nouvel ami avait raison, bien sûr. Alors il ferma les yeux et prit une grande inspiration, s’efforçant de calmer ses inquiétudes afin de garder les idées claires. — Je vais te raconter tout ce dont je me souviens. Et le jeune homme commença son récit : le premier coup de fil du notaire, l’annonce d’un héritage inattendu, la visite du manoir. Jean insista sur ses propres doutes, sur sa réticence à l’égard de cette affaire qui ne lui avait jamais inspiré rien de bon. Il termina par son basculement soudain dans ce monde. — J’étais près du lac. Il m’a semblé voir quelque chose bouger sous la surface, alors je me suis légèrement approché. Je me tenais sur mes gardes, près à décamper au moindre monstre marin, les pieds solidement encrés au sol… Mais c’est finalement ce dernier qui m’a trahi. La terre s’est mise à trembler et j’ai perdu l’équilibre. C’était comme si une force surnaturelle m’avait attiré en direction du lac. J’y suis tombé, me retrouvant entièrement submergé pendant quelques dizaines de secondes. Et lorsque je suis sorti de l’eau… Je me suis retrouvé ici, à l’endroit même où tu m’as trouvé. Jean eut un rire nerveux. Il avait l’impression de raconter n’importe quoi. Pourtant, de son côté, Marco prit ses explications très au sérieux. D’ailleurs, il avait même consigné chaque détail de son récit au sein d’un carnet. Pour écrire, le jeune homme s’était muni d’un bâton finement taillé qu’il trempait régulièrement dans un petit pot rempli d’une encre artisanale. Jean jeta un œil curieux au contenu des pages que son ami noircissait avec célérité. Ce qu’il y vit le troubla. De prime abord, l’écriture de Marco lui paru indéchiffrable. Jean reconnu des lettres de l’alphabet ; certaines lui semblèrent toutefois déformées. En se concentrant, il parvint à lire quelques mots dont l’orthographe s’éloignait des règles de grammaire pour se rapprocher de leur sonorité pure et simple. Il n’y avait ainsi pas d’accord ou de conjugaison. De plus, les phrases formées ne comportaient pas que des lettres classiques. D’autres caractères plus sibyllins apparaissaient de temps à autre : il s’agissait de formes géométriques, voire de dessins plus élaborés, qui faisaient probablement office d’abréviations. Jean se demanda où Marco avait appris à écrire ainsi. Et puis, les mots du jeune homme lui revinrent à l’esprit : il était prisonnier de ce monde depuis plusieurs années… Les sourcils de Jean se froncèrent. La théorie qui se formait dans son esprit lui sembla invraisemblable. Mais l’était-elle vraiment ? — Il reste peut-être une chose dont je devrais te parler… Marco adressa un regard curieux à Jean, qui le dévisageait lui-même d’un drôle d’air. L’adolescent s’expliqua lentement. — Un petit garçon aurait mystérieusement disparu sur le domaine, il y a près de dix ans. J’imagine qu’il s’est peut-être retrouvé dans ce monde, lui aussi. Je ne t’en ai pas parlé jusqu’à présent, parce que je pensais qu’il était déjà- que c’était probablement trop tard pour lui, bafoua-t-il. Mais tout de même… Je me demande s’il ne s’agirait pas de toi. Jean attendit la réaction de Marco, qui paraissait songeur. — Dix ans, tu dis ? Cela me paraît drôlement long… À moins que le temps ne s’écoule différemment ici ? — Tu penses que ce serait possible ? s’étonna Jean. Marco haussa les épaules, lui signifiant qu’il n’en savait trop rien. Cette hypothèse laissa néanmoins l’autre garçon perplexe. — Mais à supposer que ce soit le cas, je vois mal comment un enfant de cinq ans aurait pu survivre par lui-même aussi longtemps… À cet âge, on ne sait pas s’occuper de soi. — Ce n’est pas forcément nécessaire dans ce monde. Jean lui jeta un regard étonné, l’encourageant à développer. — C’est l’une des étrangetés de ce charmant endroit, lui expliqua Marco. On ne ressent rien du tout. Pas besoin de manger, de boire, de dormir, d’aller aux toilettes, de se réchauffer… Notre corps perd toute forme de sensibilité. Alors à supposer qu’un enfant doit tombé dans ce monde, il aurait pu survivre au même titre que n’importe qui, du moment qu’il ait trouvé refuge avant que les créatures ne le trouvent, lui. — C’est vraiment surréaliste, marmonna Jean. Mais cela signifie que… Tu pourrais vraiment être ce garçon ? — Dans l’absolu… Peut-être, admis Marco. J’imagine que c’est impossible de le découvrir tant qu’on reste coincé ici. Le jeune homme se redressa. Ses pas le guidèrent à la fenêtre de la pièce, dont il souleva légèrement le rideau. En dépit du détachement dont il faisait preuve, la nouvelle de sa potentielle identité semblait l’atteindre plus qu’il ne le laissait transparaître. Jean se permit une question plus indiscrète. — Tu n’as vraiment aucun souvenir de ta vie d’avant ? — Non, souffla Marco. Je n’ai qu’un souhait auquel me rattacher : celui de rentrer chez moi. Je suppose que le monde d’où je viens peut difficilement être pire que celui-ci… — Disons que c’est un peu plus… chaleureux ? Les deux garçons échangèrent un sourire. Jean s’approcha à son tour de la fenêtre ; leur seul rempart contre l’obscurité. — On devrait probablement retourner au lac, pas vrai ? — Oui, acquiesça Marco. S’il s’agit vraiment d’un point d’entrée, on peut supposer qu’il s’agisse aussi d’un point de sortie. Mais on ferait mieux d’attendre avant d’aller vérifier… Il désigna les minuscules formes noires qui rodaient encore par dizaines autour de l’étendue d’eau. Cette dernière était trop éloignée du manoir pour que les garçons prennent le risque de s’y aventurer, alors même que la zone grouillait de grosses bêtes prêtes à leur faire la peau au moindre geste suspect. — Je propose qu’on en profite pour dormir un peu, annonça Marco. Ensuite, on avisera selon la situation aux abords du lac. — Dormir ? Je croyais qu’on ne pouvait pas ressentir la fatigue, fit remarquer Jean. N’est-ce pas du temps perdu ? — Strictement parlant, ton corps n’en a effectivement pas besoin. Mais l’esprit aussi, doit se reposer. Le sommeil est indispensable. Crois-moi, j’en ai fait les frais à mon arrivée ! Les deux garçons retournèrent dans la chambre qu’occupait Marco. Ce dernier prit certaines des nombreuses couvertures qui recouvraient son lit afin de les placer sur le lit opposé. — Tu ne risques pas d’avoir froid, assura-t-il à Jean. Mais en ce qui me concerne, je déteste dormir sans couverture. Il y avait assurément quelque chose de rassurant à l’idée de pouvoir de blottir sous des remparts de tissus, aussi effilés et troués fussent-ils. Pourtant, Jean eut beau se tourner et se retourner sur sa nouvelle couchette, il ne parvint pas à trouver le sommeil. Renonçant promptement au repos dont il aurait néanmoins grand besoin, Jean laissa son regard errer dans la pièce. Il manqua de sursauter lorsqu’il remarqua les yeux chocolat qui le fixaient silencieusement depuis plusieurs minutes. Contrairement à ce qu’il avait supposé, Marco ne dormait pas non plus. Sans un mot, le garçon se décala au fond de son lit. Comprenant qu’il l’invitait à l’y rejoindre, Jean n’hésita pas à poser pied à terre pour s’y glisser prestement. Il se sentait un peu mieux à l’idée de savoir son ami aussi près. Même s’il aurait évidement préféré le rencontrer dans des circonstances moins déprimantes et plus réjouissantes. — J’ai l’impression que ma tête va exploser, avoua-t-il. — C’est normal, lui murmura Marco en retour. J’imagine que mes réactions sont celles qui sortent de l’ordinaire. Je vis ici depuis si longtemps que plus rien ne me surprend. — Il est vrai que je n’ai pas l’habitude d’être pourchassé par des créatures assoiffées de sang tous les jours, plaisanta Jean. Marco eut, lui aussi, un petit rire nerveux. — Je sais que c’est difficile à concevoir, mais tu dois accepter que ce monde défit les lois naturelles. Il te faut oublier tout concept de normalité. C’est le seul moyen pour ne pas finir fou. Bien que ce soit déjà une forme de folie, en soi, ajouta-t-il. Un voile passa devant ses yeux. De la tristesse ? De la fatigue ? Jean n’en était pas certain, mais cette vision le peina. Il s’approcha de Marco, dont il entoura les épaules de ses bras dans une étreinte qui se voulait réconfortante. Il aurait aimé pouvoir le rassurer avec des mots, mais aucun ne lui paru assez fort. Marco vivait dans un monde qui lui avait volé toute une partie de son enfance. Même s’il le souhaitait plus que toute autre chose, Jean ne pouvait pas le ramener chez lui d’un simple claquement de doigts. En revanche, il se promit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour aider son ami à y parvenir. Une paire d’heures plus tard, une main ébouriffa gentiment ses cheveux châtains. Jean se réveilla brusquement, l’esprit encore confus. Il avait donc fini par s’endormir, même s’il n’en gardait qu’un souvenir flou. L’adolescent cligna plusieurs fois des yeux avant que ceux-ci ne parviennent à distinguer ce qui se trouvait devant lui. Jean eut aussitôt un mouvement de recul, mais il ne tarda pas à se ressaisir. Marco, qui se tenait devait lui, avait visiblement enfilé un autre de ses costumes. Cette fois-ci, la sur-tunique était recouverte de feuilles superposées les unes sur les autres. D’autres feuilles beaucoup plus longues, que Marco avait probablement taillées ainsi, pendaient de part et d’autre de chaque épaule, de sorte qu’elles formaient un rideau protecteur autour de ses bras. Le moindre de ses gestes s’accompagnait d’un bruissement léger, identique à celui que pouvait provoquer une brise en se faufilant entre les branches. Ce costume s’accompagnait d’un masque, qu’il avait remonté sur le haut de son crâne. On pouvait clairement y distinguer deux grands yeux. Un hibou, devina Jean. — Le lac est relativement calme, lui fit savoir Marco. Je pensais en profiter pour aller jeter un premier coup d’œil. Une fois l’information assimilée par son cerveau endormi, Jean éloigna les couvertures. En le voyant poser un pied à terre, Marco jugea utile de l’interrompre dans son élan. — Tu vas rester ici. Je voulais simplement te prévenir, pour éviter de t’inquiéter à ton réveil. J’ai hésité à te laisser un mot, mais j’ai cru comprendre que tu avais du mal à me relire. Jean lui adressa un regard franchement étonné. — Bien qu’elles se soient éloignées, reprit Marco, la plupart de ces créatures ne doivent pas être bien loin. C’est trop dangereux pour quelqu’un qui n’a pas l’habitude de les éviter. Le simple fait de porter un costume ne suffit pas à tromper tous leurs sens, tu sais. Dans la forêt, on peut réussir à les semer. Mais le lac est à découvert. Si on se fait repérer, il faut courir. — Dans ce cas, on ferait mieux d’attendre que la tension retombe. Pourquoi tiens-tu tant à partir maintenant ? — Si tu es vraiment arrivé dans ce monde suite à ta chute dans le lac, cela signifie qu’il pourrait abriter une sorte de portail. Je ne suis pas un spécialiste en la matière, mais… J’ai peur que celui-ci se referme avec le temps. Un telle hypothèse impliquerait l’existence d’un compte à rebours dont le temps restant leur était encore inconnu. Vu sous cet angle, Jean réalisa que chaque seconde pouvait compter. — Alors raison de plus pour que je t’accompagne. — C’est hors de question. Ces créatures sont- — Prêtes à nous croquer, le coupa Jean, je sais. Mais je veux venir. Je peux t’aider à comprendre ce qui m’est arrivé au lac. C’est pourquoi tu dois m’apprendre à bouger comme toi ; tout du moins, suffisamment pour que je ne sois pas un boulet. Marco hésita. Après tout, celui qui se tenait devant lui n’était plus un enfant, mais garçon qui devait avoir son âge. — Je comprends ce que tu ressens, mais les risques… — Et si tu pars seul, qu’espère-tu trouver exactement ? Sais-tu seulement ce que tu cherches ? Sauras-tu où regarder ? Comment pourras-tu savoir si le portail, tant est qu’il existe réellement, est plus étroit ou plus large que la veille ? Ces questions restèrent en suspens. Alors que Marco semblait encore évaluer le pour et le contre d’une excursion en binôme, Jean se releva franchement de son lit, poings sur les hanches. Voyant son ami si décidé, Marco baissa finalement les armes. D’un signe de tête, il l’invita à le suivre. — Avant toute chose, il faut te trouver un costume. Heureusement, ce n’était pas ce qui manquait ! Pour la seconde fois depuis son arrivée, Jean passa en revue les créations de branches et de feuilles tressées. Son choix s’arrêta sur une sur-tunique et un masque à l’effigie d’un canidé quelconque que Marco l’aida à attacher correctement. Ainsi affublé pour la première fois, l’adolescent se contempla longuement dans l’un des miroirs de la pièce. Jean sourit face au reflet pour le moins étonnant qu’il renvoyait. Avant de quitter le manoir, Marco lui confia également différents objets dont la confection se révéla, une fois de plus, artisanale. Le plus grand se composait d’un cailloux taillé en pointe et attaché à un long manche en bois. — Je n’ai encore jamais eu besoin de m’en servir, alors je ne sais pas trop dans quelle mesure ces armes improvisées sont efficaces, avoua-t-il. Mais j’imagine que c’est mieux que rien. À choisir, Jean se sentait lui aussi plus en sécurité à l’idée de posséder quelque chose pour se défendre, le cas échéant. C’est ainsi équipés que les deux garçons poussèrent la porte du manoir afin de s’aventurer au-dehors. Sur le chemin, Jean veilla à adopter le même rythme que Marco, qu’il suivait comme son ombre. Plutôt que de filer en ligne droite en direction du lac, ils se rapprochèrent de la lisière de la forêt. Les cachettes s’y faisaient nombreuses en cas de danger. La première partie de leur périple se déroula heureusement sans embûches. De retour à l’endroit qui avait fait basculer sa vie, des heures plus tôt, Jean scruta immédiatement le fond du lac. Si sa mémoire ne lui faisait pas défaut, il avait souvenir d’une étrange forme qui l’avait poussé à se rapprocher, avant de tomber dans l’eau glacée. L’adolescent fit plusieurs fois le tour du lac en plissant les yeux, plus concentré que jamais. En raison de l’obscurité qui régnait dans ce monde, il était plus difficile de distinguer quelque chose sous la surface. Mais à force de persévérance, Jean parvint à retrouver l’étrange forme qui avait retenu son attention de l’autre côté de ce monde. — Qu’en penses-tu ? l’interrogea Marco dans un murmure. — Je crois… Je crois qu’elle a légèrement rétrécie. Un long silence suivit sa déclaration. Figés, les deux garçons contemplaient de leurs grands yeux écarquillés la forme qui se mouvait doucement au fond du lac. — Je pense que tu as vu juste, reprit Jean à voix basse. On dirait qu’il s’agit bel et bien d’un portail vers notre monde. Ils l’avaient fait. Ils venaient de trouver leur billet de sortie. — Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Enthousiasmé par cette découverte, Jean se tourna vers Marco, qui n’avait pas bougé d’un poil. Il réalisa un peu tard que son ami mettait un peu plus de temps que lui à digérer cette information. Il semblait comme perdu dans ses pensées. Après tout, Jean n’était là que depuis une journée, tout au plus. Mais Marco… Marco errait dans ce monde depuis des années. Qui pourrait prétendre connaître les émotions qui le traversaient ? L’espace d’une seconde, Jean essaya de se mettre à sa place. — Ne vaudrait-il mieux pas retourner au manoir une dernière fois ? proposa-t-il enfin sur un ton plus calme. — Au manoir ? s’étonna Marco dans un sursaut. Pourquoi ? — Si on traverse ce portail maintenant, rien ne nous garanti qu’on pourra revenir. Je doute qu’il disparaisse en une heure ou deux, alors… Tu devrais peut-être en profiter pour mettre un peu d’ordres dans tes affaires. Après tout, tu as vécu dans ce manoir pendant un long moment. J’imagine qu’il y a certaines choses que tu aimerais emmener avec toi. Je me trompe ? Une fois la surprise passée, Marco eut un léger sourire. — En fait, avoua-t-il, j’ai déjà fait tout cela pendant que tu te préparais. J’ai pris avec moi les objets auxquels je suis le plus attaché. J’ai fait mes adieux à ce manoir… Et à ce monde. Sa voix s’éteignit alors qu’une larme roula sur sa joue. — Excuse-moi. C’est juste que… Je crois que ne m’attendais pas à ce qu’on trouve vraiment un portail. Je sais que j’avais probablement l’impression d’être le plus optimiste de nous deux, mais… J’ai cherché pendant tant d’années sans jamais rien trouver. J’ai du mal à réaliser ce qui se passe. Jean lui frotta le dos en silence. Ses yeux ambre ne quittaient pas le lac. À ce moment précis, il se garda bien de partager les craintes qui occupaient son esprit. Il avait beau avoir vu cette même forme avant de basculer dans ce monde, rien ne leur garantissait qu’ils pourraient faire le chemin inverse en la traversant. Et s’ils atterrissaient dans un tout autre endroit, lequel pourrait se révéler encore plus dangereux que celui-ci ? Jean s’efforçait de ne pas y penser. Il songea que Marco devait, lui aussi, envisager cette possibilité. Mais quand bien même les deux garçons n’avaient aucune certitude, il n’était pas question pour eux d’hésiter. Ce portail, ils allaient le traverser. C’était leur seul espoir, leur seule chance. — Je suppose que c’est le moment de se jeter à l’eau. — Oui, acquiesça Marco. On ferait mieux de ne pas perdre de temps. J’ai l’impression qu’une étrange énergie se dégage de cette chose. Je crois qu’elle attire ces fichues créatures… Il invita Jean à jeter un regard discret sur leur droite. Tapis entre les arbres et les buissons, on pouvait deviner une imposante silhouette sombre qui semblait les guetter. Jean serra un peu plus fort le couteau de fortune qu’il tenait en main. — On ne devrait pas s’inquiéter ? demanda-t-il. — Je ne pense pas. Si tout se passe bien, on sera parti avant qu’elle et ses copines décident de venir nous croquer. Jean ne fut qu’à demi-rassuré par cette supposition. — On ne peut qu’aller de l’avant, de toute manière. Tu passes en premier, pendant que je garde un œil sur nos amies ? — Non, décida fermement Jean. On y va ensemble. Marco observa avec surprise la main qu’il lui tendait. Un sourire réapparu sur son visage tandis qu’il accepta d’y joindre la sienne. Les deux garçons se tournèrent de nouveau vers le lac et, ensemble, ils firent un premier pas dans l’eau. Ils s’enfoncèrent progressivement, sans perdre leur objectif de vue. Ils s’approchèrent de l’étrange forme qui bougeait sous la surface, jusqu’à se qu’elle se trouve juste sous leurs pieds. Jean n’eut pas besoin de lever la tête pour savoir qu’ils étaient encerclés. Il pouvait deviner la présence de plusieurs créatures qui progressaient dans leur direction. Mais peu importait, désormais. Lorsque ces bêtes arrivèrent enfin au bord de l’eau, les deux garçons avaient déjà disparu au fond du lac. La traversée du portail s’avéra aussi désagréable dans un sens que dans l’autre. Lorsqu’il put enfin sortir sa tête à l’air libre, Jean fut pris d’une quinte de toux. De l’eau gelée s’était infiltrée dans son nez. Une fois calmée, l’adolescent s’empressa de regarder autour de lui. Il se trouvait toujours dans le lac. Mais cette fois-ci, le ciel au dessus de sa tête était clair, les arbres de la forêt se balançaient lentement au gré du vent, et l’air ambiant n’avait rien d’irrespirable. Ils l’avaient fait. Ils étaient enfin de retour chez eux. Profondément soulagé, Jean se tourna vivement vers Marco, dont il tenait toujours fermement la main entre la sienne. Il était assis dans l’eau vaseuse, le menton relevé et l’air perdu. — C’est donc à ça que ressemble le ciel ? murmura-t-il. Jean sentit son cœur se serrer. Il se laissa tomber aux côtés de son ami afin de le prendre dans ses bras tremblants. — Tu es rentré, lui souffla-t-il. Le cauchemar est terminé. Les deux garçons pleurèrent pendant de longues minutes, se raccrochant l’un à l’autre. Jean fut le premier à redresser la tête, déclarant qu’ils feraient mieux de sortir de ce foutu lac au plus vite. Son compagnon d’infortune acquiesça avec un rire nerveux. L’opération s’avéra un peu plus compliquée que prévue, car l’adrénaline étant retombée, Marco se sentait aussi faible qu’une poupée de chiffon. Maintenant qu’il se trouvait en sécurité, pour la première fois depuis des années, ses forces avaient brusquement décidé de le quitter. Le pauvre garçon dut s’appuyer sur Jean, qui l’aida à mettre un pas devant l’autre. Le domaine de la propriété semblait désert. Jean ne voyait aucune trace de sa mère ou du notaire, qui aurait pourtant pu rester dans les parages. Les deux rescapés se dirigèrent instinctivement vers le manoir, dans l’espoir de croiser quelqu’un qui pourrait les aider. Le chemin fut un peu long, car ils avançaient lentement avec le peu d’énergie qu’il leur restait. Mais cette fois-ci, rien ne leur imposait de courir ; après tout, aucune créature ne viendrait les poursuivre. Une voiture était garée devant la façade. Ce n’était ni celle de Madame Kirschtein, ni celle de Maître Jeager, qui avaient toutes deux disparues. Néanmoins, la présence de ce véhicule inconnu portait à croire que quelqu’un se trouvait à l’intérieur du manoir. Priant pour que ce soit bien le cas, Jean s’avança jusqu’au seuil et appuya sur le bouton de l’interphone. Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit sur le visage d’un individu en uniforme. Les deux garçons n’eurent pas le temps d’ouvrir la bouche que cet homme s’écriait déjà : — Vous… Mais vous êtes le garçon qui a disparu ! — Euh… Oui, fit Jean. Je suppose que c’est moi. Ils furent aussitôt invités à entrer. L’homme qui les avait accueilli leur posa un million de questions à la seconde tandis qu’il les guidait. Jean marmonna deux ou trois mots, mais son cerveau fatigué ne parvenait plus à analyser les informations transmises par ses oreilles. L’homme en uniforme leur indiqua finalement de s’installer dans le salon, ou ils pourraient se relaxer, pendant qu’il prévenait ses supérieurs. Jean ne comprit pas trop ce que cela signifiait, mais il se laissa tomber de bonne grâce sur l’un des canapés. Marco l’imita et, alors que la voix de l’officier se faisait de plus en plus étouffée, les deux garçons tombèrent de sommeil en quelques secondes seulement. Jean ignorait combien de temps il était resté assoupi, mais lorsqu’il se réveilla, il eut la surprise de trouver sa mère assise à ses pieds, en train de pleurer. Lorsqu’elle remarqua ses yeux ouverts, Marie se redressa prestement afin d’enlacer son fils. — C’est rien, Maman, chercha-t-il à la rassurer. C’était juste une mauvaise journée à passer. Je suis rentré maintenant. — Une mauvaise journée ? Mais enfin, chéri, qu’est-ce que tu racontes ? Cela fait trois mois qu’on te cherche partout ! L’adolescent ouvrit de grands yeux écarquillés. Il était difficile de se figurer le passage du temps dans le monde à l’envers, mais il était à peu près certain de n’y être resté qu’une poignée d’heures. Et pourtant… Il tendit le cou en direction de la fenêtre, qui donnait sur une partie de la propriété. En marchant jusqu’au manoir, il avait senti les feuilles mortes qui crissaient sous ses pieds, il avait vu les branches nues des arbres de la forêt, il avait senti l’odeur de la nature humide transportée dans l’air ; autant de détails qui auraient dû l’alerter. Pendant qu’il était de l’autre côté, l’automne avait succédé à l’été. Jean capta le regard de celui qui, une paire de secondes plus tôt, dormait encore sur son épaule. Marco avait raison : le temps s’écoulait différemment dans ce monde. Maintenant qu’ils étaient tous deux réveillés, les choses s’enchaînèrent très vite. Un médecin vint examiner leur état de santé, qui s’avérait étonnamment bonne. D’autres personnes en uniforme, qui appartenaient vraisemblablement à la police, les rejoignirent dans le salon. On demanda d’abord à Marco son identité. Sa réponse ne manqua pas d’étonner les officiers. Du coin de l’œil, Jean vit que l’un d’entre eux tenait un vieil avis de recherche dans les mains ; on y voyait un petit garçon aux cheveux bruns, aux yeux chocolats et aux joues parsemées de taches de rousseurs. Marco allait enfin retrouver sa famille. La tension était retombée depuis qu’ils s’étaient échappés du monde à l’envers. Pour autant, Jean savait qu’ils étaient loin d’en avoir terminé avec cette histoire. La foule de gens en uniformes ne faisait que lui rappeler cette évidence. Dès lors, les deux garçons furent confrontés à un problème de taille : leur disparition n’avait rien d’ordinaire. Comment expliquer l’inexplicable ? Allait-on seulement les croire ? Il pouvait déjà sentir des dizaines de paires d’yeux posées sur eux, analysant avec une curiosité non-dissimulée les étranges costumes à demi-détrempés qu’ils portaient toujours. Jean eut beau réfléchir et réfléchir à ce sujet, lorsque le moment vint de tout raconter, il ne put que soupirer longuement. — J’espère que vous avez le cœur bien accroché, les prévint-il, car c’est une histoire très, très compliquée.


> prompts : sommeil, voisin, pantin > données : 11 juin 2023, 5 700 mots

Il faisait à peine jour au-dehors lorsque les paupières de Marco commencèrent à frémir. Le corps du jeune homme s’agita dans son lit avant que celui-ci n’ouvre prudemment les yeux, l’air grognon. Les iris chocolat scrutèrent l’intérieur de l’appartement avec méfiance ; or la pièce était encore plongée dans une semi-obscurité agréable. Mais si le soleil ne l’avait pas réveillé, alors qui était responsable de cette offense ? Marco n’eut pas besoin de mener une enquête approfondie. À vrai dire, il n’eut même pas besoin de sortir de son lit ! Car il devina rapidement que le bruit étouffé qui lui martelait les oreilles ne ressemblait pas vraiment au gazouillis habituel des oiseaux ou au ronronnement d’un moteur de voiture… Non, c’était un son beaucoup plus désagréable. Il était bref, mais se répétait selon une fréquence précise, si bien qu’il en devenait rapidement entêtant. Terriblement agacé, Marco remonta la couette au-dessus de sa tête. Malheureusement pour lui, ce semblant de barrière n’empêcha pas l’horripilant bruit de se faufiler jusqu’à ces oreilles. Découragé, le jeune homme comprit qu’il ne parviendrait pas à se rendormir ce matin. Alors même si son réveil n’avait pas encore sonné, il se résigna à sortir de son lit douillet pour prendre son petit-déjeuner. Voilà près de dix-huit mois que Marco avait emménagé dans cet appartement pour suivre plus sereinement ses études à l’université de lettres du coin. Le logement était presque neuf et paraissait drôlement spacieux, même s’il ne faisait finalement que vingt mètres carrés. Plus qu’une certaine indépendance, Marco recherchait avant tout le calme et la tranquillité. Sans surprise, c’était donc le silence de sa propre compagnie qu’il avait immédiatement apprécié. Cependant, cette quiétude si chère à son cœur se trouvait aujourd’hui gravement menacée par quelqu’un ou quelque chose qu’il peinait encore à identifier. Car chaque matin, ou presque, Marco était systématiquement réveillé par un étrange bruit. Le phénomène durait depuis quelques semaines déjà et, au plus grand désespoir de celui qui le subissait, il ne semblait pas prêt de s’arrêter. Le jeune homme s’était évidement questionné sur sa nature et son origine. À force de l’entendre, Marco lui trouvait des similitudes avec une sonnerie de réveil. En se déplaçant aux quatre coins de la pièce, il avait eu l’impression que le bruit provenait de l’appartement voisin. Mais qui laisserait un réveil faire pareil boucan, pendant plus d’une demi-heure, sans prendre la peine de l’éteindre ? Cela n’avait vraiment aucun sens ! Et n’ayant jamais jugé utile de se présenter aux autres locataires de la maison, Marco se trouvait franchement embarrassé à l’idée de frapper à la porte voisine pour en accuser lae propriétaire de gâcher son sommeil. Il pourrait même s’avérer que cette personne ne soit pas du tout à l’origine de ces satanés bruits. Et dans cette hypothèse, Marco aurait vraiment l’air malin ! Voilà pourquoi le jeune homme n’avait menée aucune action concrète contre le trouble dont il était victime. Il priait simplement pour que celui-ci s’arrête aussi soudainement qu’il était apparu. Seulement, les semaines passaient, et les nerfs de Marco commençaient sérieusement à s’échauffer. Ces derniers temps, il repoussait la confrontation car il craignait d’empaler saon voisin‧e sur un pic à brochette dès que cellui-ci lui ouvrirait la porte… Alors qu’il terminait son délicieux chocolat chaud, le jeune homme se demanda s’il ne ferait pas mieux de prendre quelques cours de yoga pour calmer ses nerfs. En claquant la porte de son appartement, une bonne heure plus tard, il eut un regard noir en direction de l’autre logement qui occupait la moitié de ce deuxième étage. Mais en descendant les escaliers, Marco s’efforça de se ressaisir. Après tout, un mauvais réveil n’était pas synonyme d’une mauvaise journée. Il n’allait quand même pas laisser cette pauvre broutille gâcher indéfiniment sa bonne humeur ! Ce fut imprégné de ce noble état d’esprit que le jeune étudiant entra à l’intérieur de l’amphithéâtre où il aurait bientôt cours. Malheureusement pour lui, Marco passa effectivement une sale journée. D’abord, il n’avait pas compris grand-chose au cours magistral du matin, dont il était ressorti le corps plus raide qu’un mort. La faute aux inconfortables bancs en bois de l’amphithéâtre, qui maltraitaient les derrières endoloris des étudiant‧e‧s depuis plus de trente ans… Arrivé au restaurant universitaire, le jeune homme avait eu la mauvaise surprise de voir son paiement décliné. Il avait évidement oublié de recharger le compte lié à sa carte étudiante, ce qu’il s’était alors empressé de faire pour éviter de payer plein tarif son maigre repas. Et pour couronner le tout, Marco avait reçu une note médiocre à une interrogation réalisée en travaux dirigés qu’il pensait pourtant avoir réussie. Bref, la totale ! En fin d’après-midi, il ne fut pas fâché de retrouver le confort de son appartement. À peine fut-il arrivé qu’il s’installa sur son lit, son ordinateur portable sur les genoux. En quelques minutes, son esprit s’égara dans un autre monde, laissant derrière lui la mauvaise journée qu’il venait de vivre. Ses doigts pianotaient agilement sur le clavier de l’appareil qui inscrivait chaque petit symbole à l’écran. Le fichier sur lequel travaillait Marco avec tant d’enthousiasme contenait déjà près de trente milles mots. Il ne s’agissait évidemment pas d’un quelconque devoir universitaire, mais bien d’un roman dont il avait récemment commencé l’écriture. Ce n’était pas le premier, car le jeune homme avait quelques histoires à son actif, bien cachées au fond de son ordinateur. Mais ce nouveau projet était de loin le plus abouti, et si le manuscrit final s’avérait satisfaisant, Marco aurait beaucoup aimé le faire lire à quelques ami‧e‧s afin de recueillir leurs avis. Le jour déclina au-dehors à mesure que les heures passèrent. Dans la soirée, le jeune écrivain prit tout de même le temps de manger un morceau et de prendre une douche avant de se replonger dans son roman, bien décidé à terminer son chapitre avant d’aller se coucher. Lorsqu’il y posa un point final, Marco ne retint pas un énième bâillement. Il n’était pas si tard que cela, mais le jeune homme avait passé une si mauvaise journée qu’il se sentait exténué. Quelques secondes plus tard, il éteignit sa lampe de chevet et s’allongea sous sa couette. Ce soir, il avait la ferme intention de refaire le plein d’énergie en passant une très bonne nuit. Demain serait un jour nouveau ; et il comptait bien le rendre plus agréable que la veille ! Mais le sommeil réparateur qu’il avait tant espéré lui fila entre les doigts. Car le lendemain matin, vers six heures, Marco fut encore réveillé par cet étrange bruit qui coupa court à sa nuit. Le pauvre garçon laissa échapper un grognement désespéré avant même d’ouvrir ses paupières. Bon sang ! Mais qui diable s’amusait à le torturer de la sorte ? Voilà des semaines qu’il n’avait pas pu profiter d’une grasse matinée correcte, et cette foutue sonnerie qui en était la cause directe commençait sérieusement à lui taper sur le système. Marco avait l’habitude d’être grognon au réveil. Mais ce matin-là, il se sentit plus remonté que jamais. S’il avait jusqu’alors subi sans broncher, il était visiblement arrivé à la limite de ce qu’il pouvait supporter. Au lieu de se recroqueviller sous sa couette, le jeune homme s’en débarrassa d’un coup de pied ferme afin de quitter la chaleur de son lit. Son poing s’abattit rageusement sur l’interrupteur de l’ampoule qui éclaira la pièce de sa lumière aveuglante. Sans faire preuve de davantage de douceur, Marco tourna le verrou de sa porte qu’il ouvrit à la volée. Trois secondes plus tard, la paume de sa main frappait contre celle de l’appartement voisin. Marco eut tout le loisir de remettre en cause sa décision durant les minutes qui suivirent, car on ne se pressa pas pour lui répondre. Pourtant, maintenant qu’il se trouvait sur le pallier de son étage, il était absolument certain que l’horrible bruit provenait de cet endroit précis. Ce constat l’encouragea à insister, si bien qu’il martela la porte de plus en plus fort, en priant pour que quelqu’un finisse par l’entendre. Le jeune homme patienta bien cinq minutes sur le seuil avant de percevoir de l’agitation à l’intérieur. Lorsqu’il entendit enfin le verrou tourner, Marco sentit son rythme cardiaque s’accélérer. À cet instant précis, il était tiraillé par des émotions contraires : l’exaspération, l’appréhension, et même l’embarras. D’un côté, il avait envie de prendre ses jambes à son cou pour éviter la confrontation imminente qui s’avérerait probablement très gênante. D’un autre, il était vraiment à deux doigts de sauter à la gorge de cellui qui l’empêchait de dormir correctement depuis trop longtemps. Seulement, Marco était un garçon bien élevé. Il allait donc s’efforcer de réprimer ces légères pulsions meurtrières pour ne pas causer d’esclandre de si bon matin. Tandis que la porte s’ouvrait lentement, il s’empressa de revêtir un sourire de façade (qu’il espérait poli) pour accueillir sa voisine ou son voisin. Ce fut finalement un jeune homme qui apparu devant lui, le bras négligemment appuyé contre l’encadrement. Le détail qui sauta aussitôt aux yeux de Marco, c’était que ce garçon ne portait pas de pantalon. Il venait, dans le plus grand des calmes, d’ouvrir sa porte à un inconnu alors qu’il n’était couvert que d’un tee-shirt et d’un pauvre caleçon. Une fois la surprise passée, le regard de Marco remonta très vite de l’endroit où il était parti se perdre. Il n’était pas venu pour reluquer les longues jambes de son voisin, merde ! — Salut ! se lança-t-il rapidement, espérant briser l’étrange atmosphère qu’il sentait s’installer. Désolé de te déranger de si bon matin, mais j’ai cru entendre un genre de… sonnerie ? C’est comme un bruit de fond qui vient de chez toi… Le court silence qui suivit fut assez gênant pour Marco. L’espace de quelques secondes, il se sentit dévisagé par son voisin, qui ne se pressa pas pour lui répondre. Derrière les mèches claires qui retombaient sur son front, des sourcils froncés surmontaient une paire d’yeux ambrés plissés par la fatigue. Il avait l’air d’analyser la question qu’on lui posait, laquelle n’était pourtant pas très compliquée à comprendre ! — Ah, lâcha-t-il enfin. C’est probablement mon réveil. Le jeune homme semblait fonctionner au ralentit. Entre ce manque crucial d’énergie et son apparence négligée, Marco se demanda s’il venait de le tirer du lit. Le bâillement auquel il assista ne fit que renforcer cette hypothèse, mais celle-ci n’avait pourtant pas de sens ! Car s’il avait entendu ce supposé réveil sonner ce matin, il devrait en être de même pour son voisin. Comment celui-ci pouvait-il tout juste se réveiller alors que le bruit s’était étiré pendant quinze longues minutes avant que Marco ne se présente à sa porte ? En tendant l’oreille, le jeune homme réalisa qu’il n’entendait plus rien du tout… Ce casse-tête commençait vraiment à lui donner la migraine. — Écoute, craqua-t-il, je vais être honnête avec toi. Ça fait des semaines que j’entends ton réveil sonner tous les matins pendant une demi-heure. J’ai l’impression qu’il n’est pas très efficace sur toi, mais je t’assure qu’il fonctionne très bien sur moi ! Ça me gêne beaucoup de me pointer devant toi pour me plaindre alors qu’on ne se connaît pas du tout, mais j’aimerais vraiment pouvoir dormir sereinement. Et donc… Tu penses que ce serait possible de faire quelque chose ? Sa tirade, qui avait commencé sur un ton plutôt énervé, s’acheva telle une supplique. Voilà qui représentait fidèlement l’état d’esprit de Marco, qui ne demandait qu’à pouvoir profiter de ses matinées en paix. Il guetta la réaction de son voisin qui se fit encore attendre. Pourtant, lorsque l’information monta enfin à son cerveau, celui-ci sembla soudain très préoccupé. — Attends, attends, que je sois sûr de comprendre… marmonna-t-il en se frottant les tempes. Tu peux entendre mon réveil depuis chez toi ? Et ça t’empêche de dormir le matin ? — C’est ça, acquiesça laconiquement Marco. — Merde, je ne savais pas du tout ! Je suis vraiment, vraiment désolé, s’excusa aussitôt l’autre. Je vais… Je vais essayer de baisser le son, bien sûr. Si tu l’entends toujours demain matin, tu pourrais venir me le dire ? Tout en s’excusant à nouveau, son voisin ajouta même qu’il ne devait pas hésiter à frapper fort (très fort) contre sa porte pour se faire entendre. Quoiqu’un peu surpris, Marco bafouilla qu’il le ferait. Il ne s’attendait pas forcément à ce que le jeune homme prenne autant à cœur son problème, si bien qu’il s’en trouva presque gêné… Lorsqu’il fut de retour dans son lit douillet, quelques minutes plus tard, il réalisa qu’il en avait même oublié de demander au voisin son prénom ! Trois jours après cet incident, Marco se tenait de nouveau devant la porte de son cher voisin qu’il martelait de coups. Quand celui-ci lui ouvrit enfin, il lui adressa un sourire désolé. — On dirait que ça ne marche pas non plus… Le jeune homme avait beau diminuer le volume sonore de son réveil, étouffer son téléphone sous son oreiller ou même déplacer son lit de l’autre côté de la pièce, le bruit continuait de percer jusqu’à l’appartement voisin. — C’est à se demander si les murs sont fabriqués en papier mâché, maugréa-t-il. T’es vraiment pas bruyant, alors je n’avais jamais remarqué que l’insonorisation était aussi mauvaise. Je crois même qu’on peux s’entendre éternuer ! — C’est clair, souffla Marco. Lui non plus n’y avait pas prêté grande attention jusqu’à présent, probablement car il lui arrivait souvent de passer des journées entières affublé de son casque audio. — La puissance du réveil en elle-même n’est peut-être pas le problème, songea-t-il soudain. Après tout, s’il était bref, je n’aurais probablement pas le temps de l’entendre. Les murs ne sont pas si fins. Au pire, je pourrais me rendormir. Ce qui est plus embêtant, c’est la période sur laquelle le réveil sonne. Marco jeta un coup d’œil vers son voisin qui était redevenu silencieux suite à ses observations plus que légitimes. Il avait esquivé le sujet jusqu’à présent, mais il ne pourrait pas nier cette anomalie éternellement. Car qui pouvait laisser sonner un réveil pendant une longue demi-heure sans se lever pour l’éteindre ? Comment était-ce même possible ? Au moment même où ces interrogations se matérialisaient autour d’eux, la fameuse sonnerie repris de plus belle. Marco vit son voisin se retourner pour aller l’éteindre sur son téléphone. — Merde, constata-t-il, je vais être en retard ! Il se passa une main dans ses cheveux châtain, l’air hésitant. Puis il finit par pousser un soupire résigné. — Dis, tu veux bien repasser ce soir ? Je t’expliquerais tout, promis. On va bien finir par trouver une solution. Le sourire qu’il lui adressa encouragea Marco à accepter cette proposition. Bien qu’intrigué, il s’abstint de tout autre commentaire. Ses questions, il les garderait donc pour ce soir. Peut-être pourrait-il également en profiter pour lui demander pourquoi diable son voisin ne prenait jamais la peine d’enfiler un pantalon avant de venir lui ouvrir la porte… Dans la soirée, Marco se présenta donc chez son voisin qui le fit aussitôt entrer. C’était la première fois qu’il le voyait vêtu de la tête aux pieds. Le châtain se dandina légèrement, ne sachant visiblement pas comment commencer cette étrange conversation. Son invité préféra s’en charger. — Au fait, avec toute cette histoire, je crois qu’on ne s’est même pas présenté. Je m’appelle Marco. — Moi, c’est Jean, lui répondit son voisin en souriant. Je peux te proposer quelque chose à boire ? Une fois qu’ils furent tous deux installés autour de la petite table de cuisine, le dénommé Jean se racla la gorge. Il était grand temps d’aborder le sujet qui les intéressait, et à la surprise de son invité, qui s’attendait peut-être à une certaine retenue, le châtain ne s’embêta pas à passer par quatre chemins. — Je suis hypersomniaque, lâcha-t-il. Cette déclaration laissa Marco perplexe. Ses yeux chocolat se plissèrent alors qu’il hochait lentement la tête, signe qu’il n’avait absolument rien compris. Il était bien sûr familier avec le terme d’insomnie, lequel désignait des problèmes de sommeil qui en diminuait la qualité ou la quantité. Mais c’était probablement la première fois qu’il entendait parler d’hypersomnie. Au vu de leur étymologie, ces deux pathologies devaient être en quelque sorte opposées. — Donc… Tu dors beaucoup ? supposa-t-il. — C’est l’idée, admis Jean. Concrètement, il me faut au moins dix heures de sommeil par nuit. Et malgré ça, je somnole souvent en journée. Il m’arrive même de faire des siestes en plus. Quant au réveil… Disons que c’est très compliqué. Les pièces du puzzle s’emboîtèrent dans l’esprit de Marco. L’explication de son voisin tenait parfaitement la route. — D’où la sonnerie que tu n’entends pas, soupira-t-il. — J’en ai peur, confirma le châtain avec un sourire embarrassé. Je suis vraiment, vraiment désolé. Marco lui assura qu’il était tout excusé. Après tout, Jean n’avait pas agi dans l’intention de lui nuire. Il ne pouvait pas savoir que son réveil sonnait aussi fort et aussi longtemps chaque matin ou même que l’insonorisation était aussi mauvaise. Ce n’était finalement que la conséquence malheureuse d’un trouble du sommeil qui, à bien y penser, devait sérieusement lui compliquer la vie au quotidien. — Mais alors comment tu fais ? Pour te réveiller. — J’essaie de me coucher tôt et je prévoie plusieurs sonneries le matin, expliqua Jean. Mais ce n’est pas toujours suffisant. Je peux être au lit dès vingt-et-une heures, et ne me réveiller qu’à huit ou neuf heures le lendemain. Pour être honnête, je suis presque systématiquement en retard ! Le jeune homme abordait le sujet en riant, mais on pouvait aisément imaginer à quel point cela devait être embêtant. Pour lui comme pour son entourage, d’ailleurs. Après tout, c’était précisément la raison pour laquelle Marco se retrouvait ici ce soir, dans l’espoir de trouver une solution à leur problème. — J’ai effectivement l’impression que les sonneries ne fonctionnent pas sur toi, attesta-t-il avec embarras. Est-ce qu’il existerait des méthodes plus… efficaces pour te réveiller ? — Eh bien… hésita Jean. C’était beaucoup plus facile quand je vivais encore chez ma mère. Elle me réveillait en même temps qu’elle. Quitte à me tirer du lit par les oreilles… Marco prit le temps de réfléchir. Une aide extérieure avait le mérite d’agir sur davantage de sens qu’une pauvre sonnerie… En effet, il semblait plus facile de réveiller quelqu’un en lui parlant directement, voire même en le secouant un peu. — Je pourrais peut-être venir te réveiller. Jean cligna plusieurs fois des yeux. — Tu… Tu ferais ça ? s’étonna-t-il. — Pourquoi pas ? Tu pourrais me donner ton emploi du temps. Et un double des clés. Quitte à retourner me coucher juste après au besoin. Le plus important, c’est que je n’aurais plus à entendre cette horrible sonnerie ! Jean acquiesça silencieusement. Il reconnaissait qu’une telle méthode pourrait être la solution à leurs problèmes mutuels. Seulement, il s’en voulait un peu de forcer ainsi son voisin à faire office de réveil-matin pour lui… — On peut toujours essayer, lui assura Marco. Si ça ne nous convient pas, on réfléchira à autre chose. Jean hésita une dernière fois. Mais à défaut d’une meilleure idée, il finit par accepter la proposition du jeune homme. Fidèle à lui-même, Marco grogna lorsque la sonnerie désagréable de son réveil mit fin à son précieux sommeil. Il tendit le bras hors des couvertures, cherchant à tâtons son téléphone posé au sol. Le silence reprenant rapidement ses droits, il soupira d’aise. Bien qu’encore endormi, Marco se redressa aussitôt dans son lit pour étirer ses membres amorphes. Il ne pouvait pas risquer de se rendormir, d’autant plus qu’il avait désormais une mission à accomplir ! À peine fut-il levé que le jeune homme tourna le verrou de sa propre porte. Il attrapa les clés qui pendaient sur la poignée et en utilisa une pour entrer à l’intérieur de l’appartement voisin. Cette succession de gestes lui était progressivement devenue naturelle à force de les répéter. Car voilà déjà plusieurs semaines que Marco se chargeait de réveiller Jean, et ce petit arrangement leur convenait toujours aussi bien. Comme chaque matin (ou presque), Marco commença par ouvrir les volets roulants de la pièce. Il s’attaqua ensuite au plus gros du travail : réveiller le locataire des lieux. Car en dépit de la lumière du soleil qui commençait à réchauffer l’appartement, Jean dormait encore profondément au milieu de son grand lit. Marco n’hésita pas lorsqu’il attrapa la couette et l’envoya voler aux pieds du jeune homme, dévoilant ainsi son corps étalé sur le matelas, telle une véritable étoile de mer. Mais ce petit changement de température ne suffirait pas à tirer Jean de son sommeil. Ce n’était qu’une première étape. À vrai dire, Marco aurait pu passer de longues minutes à secouer son voisin, à lui chatouiller les flancs ou même à lui faire renifler un vieux morceaux de fromage. Au fil des semaines, il avait appris à faire preuve d’ingéniosité pour comparer l’efficacité de différentes méthodes et (plus simplement) pour se divertir. Seulement, ce matin, Marco manquait de sommeil. Il était donc vraiment pressé de retourner dans son propre lit pour y dormir encore un peu. Au diable l’ingéniosité, il décida ainsi d’opter pour une méthode simple, mais redoutable ! En trois pas, il atteignit la cuisine et, plus précisément, le lavabo où il fit couler un peu d’eau. Lorsqu’il retourna auprès de Jean, ce fut sans état d’âme que Marco remonta légèrement son t-shirt pour poser ses mains horriblement glacées sur le ventre de l’endormi. Ce dernier fut parcouru d’un frisson. Et quelques secondes plus tard, deux yeux ambrés se posèrent sur le propriétaire des doigts gelés. — Je déteste quand tu fais ça, grogna Jean. Marco s’esclaffa, ce qui donna envie à sa victime de gommer ce sourire victorieux de son visage. Jean n’était jamais très vif au réveil, mais son adversaire était lui-même trop fatigué pour esquiver les doigts vengeurs qui s’enfoncèrent dans un endroit très stratégique, situé juste sous ses côtes. Dans un réflexe, Marco se plia en deux pour échapper à l’agression. Jean en profita pour attraper ses cheveux bruns qu’il ébouriffa. — T’as l’air drôlement claqué, remarqua-t-il. — Je crois que j’ai du sommeil à rattraper, soupira Marco. Heureusement que je n’ai aucun cours aujourd’hui… La tête du jeune homme était désormais appuyée contre le matelas, à quelques centimètres du corps de Jean. Le châtain eut tout le loisir de constater que ses paupières peinaient à rester ouvertes. Marco semblait vraiment épuisé. — Tu peux rester dormir ici, si tu veux, proposa soudain Jean. Mon lit est beaucoup plus confortable que le tien. L’idée était plus que tentante. Car même si son propre appartement n’était qu’à deux pas d’ici, Marco n’avait plus envie de bouger ne serait-ce que son petit orteil. De toute façon, il n’eut pas le temps d’hésiter ; Jean l’avait déjà attiré sur le grand matelas douillet. Son corps disparu presqu’entièrement sous la couverture qui fut rabattu dessus. Autour de lui, Jean s’affaira. Le jeune homme prit son petit déjeuner, puis il termina de se préparer dans la salle de bain. Avant de partir, il informa Marco qu’il rentrerait d’ici quatre heures, une fois son cours magistral terminé. Mais à en juger par le manque de réaction de son invité, il songea que celui-ci devait déjà s’être endormi. Jean referma doucement sa porte derrière lui. Sur le pallier, il n’oublia pas de refermer aussi celle de l’appartement voisin, que Marco avait laissé ouverte. Cet incident, s’il était le premier de ce genre, ne fut pas le dernier. Les semaines passèrent, et Marco continuait de venir réveiller Jean au petit matin. Mais leurs rapports ne s’arrêtaient plus qu’à ce simple arrangement, car les deux jeunes hommes s’étaient beaucoup rapprochés. Puisqu’ils habitaient à quelques mètres seulement, ils en avaient naturellement profité pour passer quelques soirées ensemble autour d’un repas. Jean et Marco avaient ainsi eu le temps de faire vraiment connaissance, au point de devenir très bons amis. Leur relation, qui avait commencé d’une bien étrange façon, ne cessait de s’améliorer. Ces derniers temps, Marco était presque toujours fourré chez Jean. Ils cuisinaient et mangeaient ensemble presque quotidiennement. Et lorsqu’ils avaient un peu de temps libre, ils en profitaient toujours pour regarder un film ou une série. Parfois, ils ne faisaient que discuter pendant des heures, tout simplement. Ces derniers temps, il leur arrivait régulièrement de vaquer silencieusement à leurs occupations respectives, sans que l’idée ne leur vienne de se séparer. C’était dire à quel point ils appréciaient la compagnie de l’autre ! Pour une raison qu’il n’aurait pas vraiment su expliquer, Marco aimait beaucoup écrire chez Jean. Son appartement n’offrait pourtant pas un cadre si différent du sien. Ce n’était donc pas vraiment une question d’espace ou de lumière, mais davantage une histoire de ressenti. Marco s’y sentait bien pour la simple raison que cet appartement était celui de Jean. Il aimait se trouver dans son espace, à tel point qu’il commençait à se demander s’il n’y passait pas un peu trop de temps… Le jeune homme haussa les épaules, chassant ses idées de sa tête. Du moment que cette situation leur convenait à tous les deux, il n’y avait probablement pas lieu de la remettre en question. Marco préféra se reconcentrer sur l’écran de son ordinateur, qui affichait le dernier chapitre en date de son roman. Ses doigts se remirent à pianoter sur le clavier, faisant apparaître de nouveaux mots à un rythme plutôt irrégulier. Lorsqu’il était lancé, Marco pouvait écrire des pages et des pages sans s’arrêter. Mais il lui arrivait fréquemment de rencontrer des obstacles dans sa progression. Au fil du temps, Jean avait appris à déduire l’état d’esprit de son ami grâce au seul cliquetis de ses doigts sur les touches. C’était là un talent qu’il n’hésitait pas à mettre à profit. Devinant que Marco se trouvait présentement face à l’une de ces impasses, Jean se pencha par dessus son épaule pour essayer de décrypter ce qu’il était en train d’écrire… Mais l’écran se referma aussitôt. — Quand est-ce que tu me laisseras enfin te lire ? rouspéta-t-il à l’attention de l’écrivain en herbe. Même un petit bout… — Pas encore ! Il est loin d’être fini, lui rappela Marco. Jean fit la moue. Son menton se posa au sommet de la tête de son ami, qu’il écrasa gentiment de son poids. — Tu mets ma patience à rude épreuve. En plus, je pourrais peut-être t’aider lorsque tu es bloqué, lui glissa-il l’air de rien. C’est important d’avoir un regard extérieur. Sa remarque sembla faire mouche, car Marco prit quelques secondes pour la considérer. Il était vrai que Jean pouvait peut-être lui apporter quelques références en la matière… Le jeune écrivain soupira, s’avouant partiellement vaincu. — J’ai une scène précise en tête, mais j’ai du mal à visualiser la position des personnages, expliqua-t-il. Ça m’empêche de savoir comment les décrire correctement. — Que font exactement tes personnages ? Sans rentrer dans les détails de l’intrigue, Marco s’efforça de lui exposer très brièvement la scène qu’il voulait représenter. Il était notamment question de la manière dont pouvait s’articuler un bras et sa conséquence sur l’étendue du champ visuel. Après l’avoir écouté attentivement, Jean invita son ami à se lever pour le rejoindre au milieu de la pièce. — Le meilleur moyen de comprendre les rouages du corps humain, c’est d’observer ses mouvements, affirma-t-il avec assurance. Ce sera comme faire du théâtre ! Marco se garda bien de dire que, en tant que bon introverti qui se respectait, il avait horreur de se mettre en scène de la sorte… Il fut rassuré de comprendre que Jean se chargerait lui-même de jouer les acteurs, tout en laissant à Marco le rôle du metteur en scène. Quoi qu’un peu gêné par la chose, celui-ci lui répéta ses instructions avec davantage de précision. Il observa longuement la position adoptée par Jean, puis entreprit d’y apporter quelques petits changements qu’il estimait nécessaire. Enfin, il se positionna lui-même à différents endroits de la pièce afin de délimiter jusqu’où son acteur pouvait voir. Marco se surprit à trouver cette technique drôlement efficace. Il était beaucoup plus facile pour lui de s’appuyer sur un modèle extérieur, car il avait l’habitude de visualiser ainsi toutes les scènes de ses histoires. Et à la différence d’une image, il pouvait librement faire adopter une autre position à Jean pour déterminer celle qui lui convenait le mieux. Satisfait, Marco retrouva sa place derrière son ordinateur dont il écrasa aussitôt les touches. Le jeune homme releva momentanément la tête pour s’adresser à Jean, qui le regardait en souriant. — Merci beaucoup, lui glissa-t-il. — À ton service, comme toujours. Assis en tailleur sur sa chaise de bureau, Jean planchait sur un devoir universitaire. Il devait rendre son travail d’ici deux petits jours, mais il avançait si lentement qu’il craignait de ne pas réussir à le rendre à temps… Les murs de son appartement semblèrent lui renvoyer l’écho de son soupir. En réalité, il s’agissait plutôt de celui que venait justement de pousser Marco au même moment. Jean tourna la tête vers son ami qui, bien calé au fond de son propre lit, avançait encore sur son roman. Depuis qu’il avait commencé l’écriture des tous derniers chapitres, le jeune écrivain se montrait de plus en plus exigeant sur la qualité de ses phrases. Ce qui lui valait de buter encore plus régulièrement sur des passages qu’il n’arrivait pas à décrire correctement. Marco releva la tête, croisant ainsi le regard de Jean. Le sourire de celui-ci s’agrandit lorsqu’il vit son ami s’extirper des couvertures pour s’avancer vers lui. — Tu veux que je me lève ? — Ce ne sera pas la peine. Marco se plaça derrière Jean, ce qui ne permit pas à ce dernier de suivre ses gestes de ses yeux curieux. Sans un mot, le jeune écrivain attrapa délicatement les poignets de son acteur, lesquels se retrouvèrent maintenus dans son dos d’une main habile. Grâce à l’autre, Marco saisit la mâchoire de Jean entre ses doigts afin d’incliner sa tête en arrière. Sa nuque se retrouva contre le dossier de la chaise, tandis que ses yeux ambre rencontrèrent leurs homologues sombres. Jean retint son souffle. Le visage de Marco n’était qu’à quelques centimètres seulement du sien, ce qui mettait son cœur à rude épreuve. Le jeune homme n’avait vraiment aucune idée de la tête qu’il pouvait bien faire à cet instant précis. Il espérait simplement que toutes ses pensées ne transparaissaient pas sur son front, au quel cas il aurait été très embarrassé. Et Marco qui continuait de le regarder en silence… Bon sang, mais qu’était-il exactement en train d’écrire ? Quelques secondes plus tard, l’écrivain en herbe le libéra de son emprise. Mais après cet incident, Jean n’avait vraiment plus la tête à la réalisation de son devoir. Le jeune homme dut se faire violence pour chasser les papillons qui s’étaient invités dans son esprit. Depuis ce fameux jour où il avait proposé à Marco de l’aider, son ami requérait ses services à intervalles de plus en plus réguliers. Mais si le jeune écrivain se montrait beaucoup moins embarrassé lors de leurs mises en scène, ce n’était plus tout à fait vrai pour Jean. Ces derniers temps, il avait l’impression que ces petits jeux de rôle se faisaient de plus en plus audacieux. Marco n’hésitait plus à le toucher lorsqu’il en avait besoin, quitte à prendre les devants comme il venait de le faire. Entre ses doigts, Jean avait parfois l’impression de devenir un pantin désarticulé qui obéissait à ses moindres gestes… Et cette idée, qui était loin de lui déplaire, faisait frissonner le jeune homme pour des raisons très variées. Mais à sa grande surprise, Marco abordait toujours un visage impassible lors de ces moments parfois très intimes. Peut-être cachait-il bien son jeu… Jean le soupçonnait plutôt de ne pas en avoir conscience, tout du moins tant que celui-ci gardait son masque d’écrivain. C’était comme des lunettes magiques qui lui permettait de se distancer par rapport au monde réel. Ce que Jean voulait découvrir, c’était tout ce qui pourrait se passer lorsque ce masque tomberait… Et il avait bien quelques idées qui pourraient justement conduire Marco à regagner ses sens. En parlant du loup ; le jeune écrivain avait à peine retrouvé sa place sous les couvertures qu’il les quittait déjà pour s’approcher à nouveau de son ami, dont la présence était devenue indispensable à son processus d’écriture. Jean prit un air amusé. Il avait comme l’impression qu’il n’avancerait pas beaucoup sur son devoir aujourd’hui… — Et cette fois, tu veux que je me lève ? Marco hocha la tête. Quand son modèle fut debout, il prit sa place sur la chaise de bureau. Ses mains attrapèrent à nouveau les poignets de Jean, qui ne se retrouvèrent pas derrière son dos, mais de chaque côté de l’assise qu’occupait son ami. Cette position l’obligeait à se pencher considérablement vers le corps de Marco, tout en lui étant inférieur. Le trouble de Jean ne s’arrangea pas lorsque l’écrivain l’invita, d’un doigt sous son menton, à relever la tête pour le regarder dans les yeux. Voilà qui était, sans aucune doute possible, très dangereux. De son côté, Marco ne paraissait pas tout à fait satisfait de cette position. Cette proximité, cette intimité, ce n’était pas exactement ce qu’il avait imaginé. Dans son esprit, les personnages conservaient une distance plus raisonnable. Cette scène devait dégager un rapport de force. Le personnage qui était debout devait garder une certaine hauteur par rapport au personnage qui se trouvait assis. Cette supériorité ne transparaissait pas du tout dans la position actuelle de Jean, dont la tête se trouvait tout juste au niveau de son menton. Celui-ci devait même lever les yeux pour le regarder… Non, ce n’était définitivement pas l’image qu’il avait à l’esprit. À vrai dire, Marco commençait à se sentir quelque peu troublé de l’ambiance qu’il avait lui-même inconsciemment fait naître. Le jeune homme cligna plusieurs fois des yeux, se demandant pourquoi il avait soudainement du mal à respirer. L’air n’était-il pas devenu plus lourd autour d’eux ? Face à lui, Jean se délecta de voir tomber le masque de l’écrivain. Il ne bougea pas d’un poil, laissant à Marco tout le loisir de prendre conscience de la position légèrement compromettante dans laquelle il se trouvait ; et des effets étourdissants que cette proximité avait sur leurs deux corps respectifs. Après quelques secondes passées dans un silence des plus religieux, Jean adressa un sourire espiègle à celui qu’il avait fait prisonnier. — Est-ce que ça fait toujours partie du script ? murmura-t-il. — Non, souffla Marco, ça n’en fait certainement pas partie. Ils échangèrent un dernier regard ; un seul, qui lui fit néanmoins l’effet d’un véritable déclic. Car l’instant d’après, Marco attirait Jean à lui pour l’embrasser. Le jeune homme comprit enfin ce qui semblait lui échappait depuis des mois : il était tout simplement tombé amoureux de son voisin.


> prompts : hurlement, promesse, réincarnation > données : 12 juin 2023, 3 800 mots

Le jeune homme ignorait pourquoi il courrait. Les secousses provoquées par chacun de ses pas semblaient résonner jusque dans sa cage thoracique, où son cœur pulsait à un rythme effréné. Devant lui, le sol ne tarderait pas à se dérober sous ses pieds. Loin de réduire sa cadence, le jeune homme s’avança pourtant résolument… Jusqu’à se jeter dans le vide. Son corps allait bientôt s’écraser contre les pavés en contrebas. Venait-il de s’ôter la vie ? Ses prochains gestes lui prouvèrent le contraire. Avant l’impact, ses doigts pressèrent un mécanisme qui leur était familier. Il y eut un bruit sourd. Deux grappins reliés à d’épais câbles partirent se planter dans la façade d’un bâtiment proche. Le corps du jeune homme fut aussitôt projeté dans cette direction. Une étrange sensation le frappa, tandis qu’il remontait la rue en virevoltant avec aisance dans les airs. Son corps avait visiblement gardé la mémoire d’un tel exercice. Mais pourquoi son esprit ne reconnaissait-il pas les deux longues lames qu’il tenait entre ses mains ? Le jeune homme ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Il se retrouva propulsé très haut dans le ciel, au-dessus des toits. Ses pieds atterrirent sur l’un d’eux, provoquant le cliquetis des tuiles orangées qui recouvraient chacune des multiples maisons à colombages environnantes. Il était presque certain de n’avoir jamais visité une ville comme celle-ci, alors pourquoi cette vision lui semblait-elle si familière ? Tout cela était beaucoup trop étrange. Au fond de lui, le jeune homme pressentait que quelque chose de grave se profilait à l’horizon… Mais où était donc passé l’horizon ? Il ne restait aucune trace de cette ligne imaginaire où la terre et le ciel se rejoignaient. Et pour cause : la ville était entourée d’immenses murs qui empêchaient l’œil de distinguer ce qui pouvait bien se trouver de l’autre côté. On aurait dit une gigantesque cage, une prison à ciel ouvert. Pour une raison qui lui échappait encore, le jeune homme eut l’impression d’étouffer ; comme si l’oxygène autour de lui s’était raréfié, comme si la force de la gravité s’était accentuée. Quelle pouvait bien être la source du malaise qui grandissait en lui ? Tout paraissait pourtant si calme, si imperturbable. Il n’y avait aucun bruit, pas même celui du vent. Les catastrophes étaient toujours précédées d’un silence de ce genre. Soudain, un éclair fendit le ciel et la terre se mit à trembler. Marco se réveilla en sursaut. Instinctivement, il plaqua ses paumes sur sa poitrine. Il fut rassuré de constater que son cœur battait toujours, bien que la vitesse à laquelle il pulsait contre sa cage thoracique n’avait rien d’ordinaire. Le jeune homme ferma les yeux, et s’efforça de contrôler le rythme de sa respiration en comptant les battements dans sa tête. La concentration dont il dut faire preuve le fatigua d’autant plus. Marco frissonna. Il avait la désagréable sensation d’être moite de sueur. Il leva une main afin d’écarter les quelques mèches brunes collées sur son front. L’opération s’avéra un tout petit peu plus compliqué que prévu, car ses doigts tremblaient. Marco prit alors conscience que son corps entier était agité par une infinité de spasmes qu’il ne parvenait guère à contrôler, et encore moins à arrêter. Cette nuit, il ne lui suffirait pas de fermer les yeux pour espérer se rendormir. Repoussant la couverture qui le recouvrait encore partiellement, le jeune homme sortit de son lit d’un pas mal assuré. Il tenait encore debout, même si ses jambes menaçaient de le trahir à chaque seconde. Avant toute chose, il alla se rincer le visage à l’eau froide dans sa minuscule salle de bain. Puis il s’engagea dans le couloir de sa résidence étudiante, oreiller en main et chaussons aux pieds. Marco fut soulagé de ne croiser personne à cette heure tardive. Les lieux étaient plongés dans l’obscurité ; pourtant, il ne pressa pas l’interrupteur. Ce chemin, il le connaissait par cœur à force de l’emprunter, si bien qu’il aurait aisément pu le faire les yeux fermés. Le jeune homme descendit deux étages sans un bruit et longea un dernier couloir avant de s’arrêter devant la porte flanquée du numéro seize. La petite clé qu’il sortit de sa poche s’enfonça sans accro dans la serrure. La petite chambre dans laquelle Marco venait d’entrer n’était pas si différente de la sienne : un bureau, une chaise, quelques étagères et un lit en constituaient pour ainsi dire l’unique mobilier. Pourtant, le simple fait de se retrouver dans cette pièce lui apportait déjà un semblant de réconfort qu’il ne trouveraient jamais entre les quatre murs de sa propre chambre. Ce petit miracle, Marco le devait à l’arrivée inespérée d’une personne dans sa vie ; celle-là même qui dormait devant lui. Le jeune homme retira ses chaussons, posa son oreiller à côté de son homologue, souleva légèrement la couverture, puis il s’allongea à côté de Jean. Ce dernier faisant face au mur, Marco se retrouva face à son dos. Il en profita pour passer une main autour de sa taille et poser son front contre ses omoplates. Son cœur s’apaisait bien plus aisément en le sachant plus près. Une main effleura la sienne ; son ami était visiblement réveillé. — Encore un cauchemar ? l’entendit-il lui murmurer. Marco se contenta d’acquiescer en silence. Comme toujours, Jean n’eut pas besoin d’en savoir davantage. Il se retourna et, à son tour, prit son ami dans ses bras. Son menton retrouva sa place au sommet des cheveux bruns. Marco ferma les yeux et, dans sa tête, il compta les battements du cœur qui pulsait doucement contre sa joue. À cinq, son corps avait enfin cessé de trembler. À dix, il s’était déjà rendormi, l’air profondément apaisé. Ses mauvais rêves n’étaient décidément plus aussi effrayants depuis que Jean était là pour les chasser. La voix du professeur résonnait dans l’amphithéâtre. Chacune de ses phrases était scrupuleusement retranscrite par les étudiant‧e‧s dont les doigts s’agitaient vivement sur le clavier de leur ordinateur portable. C’était tout du moins le cas pour les plus assidu‧e‧s d’entre elleux. Le cours s’éternisant depuis près de trois heures, une partie de l’auditoire avait égaré son attention à un moment ou à un autre. En ce qui le concernait, Jean n’avait pas tapé un seul mot depuis qu’il était entré. À vrai dire, il n’était même pas certain d’avoir allumé son ordinateur, dont l’écran noir renvoyait le reflet d’un garçon un peu perdu. Son regard était fixé sur un point quelconque, que lui-même ne semblait pas voir. Quant à son esprit, il avait également quitté les murs de l’amphithéâtre depuis bien longtemps. Jean était comme… absent. Il était si peu concentré sur ce qui se passait autour de lui qu’il sursauta lorsqu’une main s’abattit sur son épaule. Jean cligna plusieurs fois des yeux, reprenant doucement contact avec le monde réel. La plupart des étudiant‧e‧s avaient déjà quitté les lieux. Celleux qui restaient étaient encore en train de ranger leurs affaires. Tandis qu’il rêvassait, le cours s’était vraisemblablement terminé. Jean releva les yeux en direction du propriétaire de la main qui se trouvait toujours sur son épaule. Connie le regardait d’un drôle d’air. — Est-ce que tout va bien ? s’inquiéta son ami. — Désolé. On dirait que j’ai un peu la tête ailleurs. Jean rangea rapidement ses affaires avant de se lever. Tandis qu’ils marchaient côte à côté dans le couloir, Connie ne put s’empêcher de lui demander à voix basse : — C’est Marco qui te préoccupe, pas vrai ? — Évidement. Qui d’autre, sinon lui ? Jean passa une main contre sa nuque en soupirant. — Il a encore fait un cauchemar cette nuit. Connie hocha la tête, pensif. Il comprenait mieux pourquoi son ami paraissait aussi troublé aujourd’hui. Il l’était toujours lorsque Marco avait été visité par un autre de ses mauvais rêves. Le regard de Connie se voila à son tour. — Je pense que les autres ont raison, déclara-t-il finalement. Je pense.. Je pense qu’il faut rester patient, aller à son rythme. — Je sais. C’est juste que… Lorsqu’il vient me voir, encore tremblant d’un énième cauchemar, et que je ne peux que lui frotter le dos en lui soufflant que ça ira… Ça me déchire. J’aimerai pouvoir faire plus, tu comprends ? — Bien sûr que je comprends. C’était… C’était aussi difficile avec Sasha, même si ses cauchemars n’étaient pas si nombreux. Leur expérience est malheureusement plus douloureuse que la nôtre. À défaut de l’accepter, il faut prendre sur nous et supporter du mieux que possible les concerné‧e‧s. Connie glissa un bras autour des épaules de son ami. — Tu en fais déjà beaucoup, Jean. Tu es là pour lui ; c’est le plus important. Pour le reste… On ne peut qu’attendre. Le jeune homme soupira, tout en acquiesçant néanmoins de la tête. Les derniers mois avaient été plus compliqués que prévu ; son moral en avait pris un coup. Il était pourtant conscient qu’il devait s’accrocher, et ce quel qu’en soit le prix. — Quand aura lieu la réunion de ce mois-ci ? — Tu l’as loupée. C’était il y a deux jours. Jean se sentit bête. Ce n’était pas la première réunion qu’il manquait. Ces derniers temps, il ne prenait même plus la peine de lire ses messages. Connie devait s’en douter, car il ajouta : — Je demanderai à Armin de te redonner la date de la prochaine. Ce serait bien que tu nous fasses l’honneur de ta présence… Plus sérieusement : les autres seraient ravi‧e‧s de te voir. Ça fait longtemps qu’iels ne t’ont pas vu. Son ami ne lui fit aucune promesse. Néanmoins, en voyant Connie s’éloigner, Jean réalisa à quel point il s’était éloigné du reste de leur groupe. Était-ce vraiment ce qu’il souhaitait ? Une gigantesque ombre s’était élevée au-dessus de l’immense mur qui entourait la ville. Le jeune homme ignorait ce dont il s’agissait exactement, mais il avait senti frémir chaque cellule de son corps. Cette chose, quelle qu’elle soit, l’avait terrifié au plus haut point. Il y avait eu un grand bruit, puis l’énorme ombre avait tout simplement disparu. Pourtant, le jeune homme pressentait que la catastrophe n’était pas terminée ; au contraire, elle venait tout juste de commencer. Il se mit à courir de plus belle sur les toits. Cette fois-ci, il n’était pas le seul. En jetant un œil autour de lui, il vit de nombreuses silhouettes vêtues du même équipement que le sien. Certaines personnes s’étaient déployées dans les rues afin d’aider la population à évacuer vers l’intérieur des murs. Mais la plupart des effectifs se dirigeaient droit devant, à l’endroit même où la gigantesque chose était apparue. Instinctivement, le jeune homme sut qu’il devait lui aussi se rendre là-bas. D’autres pas que les siens semblaient frapper les tuiles. Il découvrit avec étonnement qu’un petit groupe le suivait désormais. Ses lèvres bougèrent sans qu’il ne comprenne les paroles qui s’en échappaient. Était-il en train de leur donner des instructions ? Derrière l’air grave et résolu de ses camarades, les traces d’une angoisse sous-jacente ne tardèrent pas à se manifester. Quelque chose avait attiré leur attention. Le jeune homme suivit leur regard et, à son tour, se figea. Une énorme tête dépassait d’une rue voisine. Elle avait un visage, deux yeux globuleux, un gros nez, une bouge à demi-ouverte. Et le pire dans tout ça, c’était qu’elle bougeait. Cette tête était d’ailleurs reliée à un corps qui, lui-même composé de bras et de jambes, avançait dans leur direction. Et cette chose n’était pas seule ; de nombreuses créatures de ce genre déambulaient dans les rues, semant la panique sur leur passage. Le jeune homme était profondément choqué par ce qu’il voyait. Des monstres, des géants, des ogres. Des titans, lui souffla une voix dans sa tête. À quelques centaines de mètres de là, il vit une personne se faire attraper par une main géante, puis déchiqueter par d’énormes dents. L’évidence lui sauta alors aux yeux : les titans mangeaient les humains. Et leur mission, aujourd’hui, était de tuer ces horribles créatures. La présence de son esprit s’atténua alors que son corps reprenait le relais. Le jeune homme serra plus fermement les deux lames qu’il tenait en main. Il se tourna vers le reste de son groupe, auquel il adressa ses dernières consignes. Puis il s’élança dans les airs, propulsé par l’étrange équipement qu’il portait autour de ses hanches. Il s’approcha rapidement et discrètement, afin de surgir derrière le monstre. Les autres se chargeaient de distraire son attention en restant à distance. Ses prochains gestes furent tout aussi méthodiques. Le jeune homme était guidé par l’instinct le plus puissant : celui qui garantirait sa survie. Ses grappins se plantèrent dans l’une des épaules du titan. Il se propulsa à pleine vitesse et vint trancher une bande de peau à la base de sa nuque. Un liquide visqueux et chaud jailli de la plaie béante. Le géant s’effondra dans un nuage de poussière et de fumée, alors que son assaillant s’éloignait déjà. Il restait encore d’innombrables titans à vaincre avant de remporter cette bataille. La riposte de l’humanité ne faisait que commencer. Marco fut réveillé par un bruit strident. Il resta immobile, les yeux écarquillés, pendant de longues minutes. Seulement alors remarqua-t-il qu’il avait également gardé sa bouche ouverte, vestige du hurlement qui venait de lui échapper. Son propre cri l’avait réveillé. C’était la première fois qu’une telle chose se produisait. Et cet inédit n’avait rien de rassurant. Quittant prestement son lit, Marco se jeta presque sur la porte de sa chambre, qu’il ouvrit à la volée. Le jeune homme laissa tout en plan ; il n’emporta ni son oreiller, ni ses chaussons, et ne prit même pas la peine de claquer la porte derrière lui. En chaussettes, il avança aussi vite qu’il le pu dans les couloirs et dans les escaliers, sans se soucier du raffut qu’il pouvait bien causer. Son seul hurlement avait probablement réveillé ses voisin‧e‧s les plus proches, car les murs étaient loin d’être épais. Néanmoins, Marco n’était pas en état de se soucier du sommeil des autres. Il avait l’impression d’étouffer. Ses pas le conduisirent naturellement devant la chambre numéro seize. Il en gardait toujours la clé dans la poche de son pyjama. À cause de ses doigts tremblants, il dut s’y prendre à plusieurs reprises avant de parvenir à la glisser dans la serrure. La silhouette de Jean se découpait dans l’obscurité. Sans doute avait-il entendu le vacarme occasionné par son invité surprise, car il était redressé en position assise sur le lit, ses yeux ambres grands ouverts. Marco se jeta immédiatement dans ses bras. Jean le réceptionna contre lui avec une certaine inquiétude. La plupart du temps, son ami se faufilait le plus discrètement possible sous ses draps. Il était plutôt rare de le voir débouler de la sorte, sans égard pour le sommeil des autres. Bien sûr, certains cauchemars s’étaient déjà révélés pires que d’autres. Mais c’était bien la première fois que Jean voyait son ami dans un tel état de détresse. Qu’avait-il bien pu se passer ? Secoué par ses propres sanglots, Marco peina à s’exprimer : — Je veux- Je veux dormir avec toi. Cette nuit, et toutes celles d’après. Laisse-moi rester ici ; dans ta chambre, dans ton lit, dans tes bras. S’il te plaît. Je- Je ne veux plus être seul. Jean raffermit son étreinte. Sa main gauche encerclait fermement sa taille. Sa main droite maintenait sa tête contre son cou. Il aurait aimé avoir plus de bras afin de couvrir chaque centimètre carré de son corps. Il aurait aimé être une chenille pour tisser un cocon de soie protecteur autour d’eux. — Tu n’es pas seul, lui souffla-t-il avec émotion. Je suis là. Je serais toujours là. Je te l’ai promis, pas vrai ? Il fallut beaucoup de temps et beaucoup de paroles réconfortantes avant que Marco ne commence enfin à se calmer. Jean continuait de caresser ses cheveux bruns. Il ne lui demanda aucune explication. Ce fut Marco qui, de lui-même, lui souffla ce qui avait causé une telle panique. — Des monstres. J’étais entouré d’énormes monstres. Malgré lui, Jean sentit son corps se crisper. En général, Marco ne se rappelait pas du contenu de ses cauchemars. Il se réveillait simplement en sursaut, la peur au ventre et le souffle court, une main sur le cœur pour vérifier que celui-ci battait toujours. Mais ces derniers temps, de plus en plus d’images restaient gravées dans sa mémoire. Et ce n’était certainement pas les plus douces. Le moment était-il enfin venu ? Lorsque la porte se referma dans son dos, Jean soupira. Il avait enfin réussi à s’éclipser de l’appartement d’Armin et d’Annie. Son absence ne tarderait pas à être remarquée, mais d’ici là, il pouvait au moins souffler un peu. La présence de tou‧te‧s ses ami‧e‧s dans un espace fermé n’était pas toujours de tout repos. D’autant plus que ses absences répétées aux dernières réunions lui avaient valu une poignée de reproches et une ribambelle de questions. On lui avait notamment demandé des nouvelles de Marco. Jean s’y attendait, bien sûr, même s’il aurait préféré ne pas avoir à répondre. Ces derniers temps, il doutait beaucoup. Dans ces moments, il recherchait souvent la solitude, même si celle-ci n’arrangeait évidemment rien. — Tu veux déjà nous fausser compagnie ? Jean sursauta. Son regard s’échoua sur le propriétaire de cette voix légèrement rauque, qu’il aurait reconnue entre mille. Il croyait être seul sur le parking de la résidence, mais Eren semblait installé depuis un petit moment. Son ami tenait un petit rouleau de papier entre ses doigts. L’une des extrémités brillait légèrement dans le noir. Jean fronça le nez. Il n’aimait pas vraiment l’odeur de la nicotine. Il garda donc ses distances. — Je voulais juste prendre l’air, répliqua-t-il. Eren haussa un sourcil, signe qu’il n’en croyait pas un traître mot. Il jeta un regard en coin à Jean, qui ne savait visiblement pas quoi faire de sa carcasse. Le jeune homme était complètement à côté de ses pompes. La raison n’était pas difficile à deviner. Tout en inhalant une bouffée, Eren songea qu’il ferait tout aussi bien de mettre les pieds dans le plat. — Comment va Marco ? Le regard de Jean se troubla. Il semblait chercher ses mots. — Ses cauchemars sont de pire en pire. Ces derniers mois, je crois qu’il rêve de la bataille de Trost. Je pense… Je pense que ses souvenirs ne tarderont pas à revenir pour de bon. — À t’entendre, on dirait qu’il s’agit d’une mauvaise chose. — Peut-être que ça l’est, souffla Jean. J’en sais trop rien. Le jeune homme se laissa glisser par terre. Son dos appuyait contre la façade de la résidence. Eren attendit patiemment qu’il poursuivre. Le silence poussait souvent les gens à le combler. — J’ai peur que ça le change. J’ai peur qu’après ça, il ne soit plus jamais le même. J’ai peur qu’il finisse comme… — Comme nous, termina Eren. Tu n’as pas besoin de mâcher tes mots avec moi, Jean. Je pensais que tu le savais. Un rictus étira ses lèvres. De la fumée s’en échappa. — Il y a encore certaines nuits où Armin se réveille en hurlant. Mikasa s’agite inconsciemment dès que je quitte son champ de vision. Reiner se fige chaque fois qu’il voit une arme. Sasha mange trop par peur de manquer. Annie saute la plupart des repas car elle oublie simplement de s’alimenter. — Et toi, tu as choisi la cigarette comme nouveau moyen de t’autodétruire. Je rêve où tu es en train de prouver mon point ? — Ce que je veux dire, reprit Eren, c’est que nos souvenirs nous ont tous changé. Et d’une façon ou d’une autre, Marco est lui aussi en train de changer. Tu dois accepter l’inévitable. Ses yeux se plissèrent. Son ton se fit plus doux. — Marco n’a pas vu autant d’horreurs que nous. Dans son malheur, il aura au moins eu cette chance. Je doute qu’il en garde des séquelles aussi vilaines que les nôtres. Il s’en sortira. Eren écrasa le bout de sa cigarette sur le sol. — Sans compter qu’il t’a, toi, ajouta-t-il enfin. Jean sentit le matelas bouger. Il entrouvrit faiblement les yeux, prêt à se rendormir au plus vite. À quelques centimètres de lui, Marco s’était redressé en position assise. Grands ouverts, ses yeux restaient figés sur un point qu’il était probablement le seul à voir. Il était immobile et silencieux, comme un fantôme dans la nuit. Puis, Jean l’entendit chuchoter une phrase, une seule, qui fendit l’air comme la lame aiguisée d’un couteau et qui partit se planter droit dans son cœur : — Je suis mort, pas vrai ? Jean se rapprocha aussitôt de lui. Il prit ses mains dans les siennes, les serrant très fort tandis qu’il cherchait ses mots. — Ce ne sont que des souvenirs. Rien de plus. — Les souvenirs d’une ancienne vie. Où je suis mort. — Oui, admit Jean. Comme le reste d’entre nous. — Mais bien plus tôt que le reste d’entre vous. Marco ferma les yeux un instant. C’était la pagaille la plus totale dans sa tête. Les souvenirs affluaient et, soudain, certains détails étranges devenaient beaucoup plus clairs. — Ce jour-là, lorsque je t’ai bousculé dans les escaliers… Est-ce que… Est-ce que tu savais ? Depuis tout ce temps ? Il faisait référence à leur rencontre, quelques mois plus tôt. Jean se rappelait parfaitement de la scène : lui qui montaient paresseusement les marches, Marco qui les dévalait à toute allure, puis leur collision aussi involontaire qu’inévitable. Le principal responsable s’était confondu en excuses tandis que Jean, trop sonné pour articuler le moindre son, le contemplait de ses yeux brillants de larmes. Comment aurait-il pu oublier ? — Je t’ai reconnu au premier coup d’œil, avoua-t-il. — Et moi, pourquoi ne t’ai-je pas reconnu plus tôt ? — Tu m’as reconnu, le détrompa Jean. — Mais qu’est-ce tu racontes ? Évidement que non. Marco secouait la tête. Jean força leurs regards à se croiser. — Tu m’as reconnu, insista-t-il. Peut-être pas avec tes yeux, mais avec ton cœur. Tu étais autant attiré par moi que j’étais attiré par toi. Et ce lien, cette connexion, tu ne l’as jamais questionné. Tu m’as accordé ton amitié et ta confiance sans une once d’hésitation. Comme si tu me connaissais depuis toujours, alors qu’on venait tout juste de se rencontrer. Sa main se posa contre sa mâchoire. Son pouce effleura furtivement les taches de rousseur qui peuplaient ses joues. — Nous n’avons pas passé beaucoup de temps ensemble. Trois ans, c’est bien peu. Tu es parti trop tôt, beaucoup trop tôt. Alors que moi, j’ai eu le reste de ma vie pour pleurer ta perte. Jean s’efforçait de ravaler ses larmes. Mais en voyant celles de Marco couler, il ne put retenir les siennes bien longtemps. Ils tombèrent bien assez vite dans les bras l’un de l’autre. — Je suis tellement content que tu sois là. Si tu savais à quel point tu m’a manqué… J’aurais tout donné pour te revoir. — Merci, Jean. Merci d’être resté à mes côtés. Merci de m’avoir attendu. Merci de ne pas m’avoir oublié. — Ne me remercie pas trop, car maintenant que je t’ai retrouvé, il est hors de question que je te lâche, plaisanta-t-il d’un air néanmoins très sérieux. Et ce ne sera pas juste l’affaire de trois pauvres années. Figure-toi que j’ai pour projet de rester longtemps, très longtemps à tes côtés. Cette vie-là, je ne laisserai personne te la voler.


> prompts : malédiction, chevalier, loyauté > données : 13 juin 2023, 6 600 mots

Une nuée d’oiseaux sauvages s’éleva précipitamment au-dessus des arbres. Marco les observa s’envoler au loin, jusqu’à ce que le groupe ne forme plus qu’une petite tache dans le ciel. Il se demanda brièvement si quelque chose les avait effrayé. Laissant cette distraction derrière lui, il se pencha de nouveau sur le petit potager dont il était en train de s’occuper. Les mains barbouillées de terre, Marco tirait fermement sur les mauvaises herbes qui volaient l’espace réservé à ses précieux légumes. De nouveaux volatiles quittèrent la lisère du bois d’un battement d’aile prompt et vigoureux. Le jeune homme se laissa encore déconcentré par leur manège. Ses sourcils se froncèrent. Il avait l’étrange pressentiment que quelque chose se rapprochait. Était-ce simplement son imagination ? Il recevait rarement de la visite. Dans ce coin reculé, au pied des montagnes, même les voyageur‧se‧s se faisaient rares. Un bruit attira son attention. Des sabots frappaient la terre d’un rythme régulier. Un petit groupe de cavaliers s’approchaient au pas. Chacun de leur geste s’accompagnait de cliquetis métalliques reconnaissables entre mille. Marco tressaillit. Qu’est-ce que des chevaliers venaient faire par ici ? Le jeune homme resta parfaitement immobile. Il n’était pas assez bête pour tenter de s’enfuir, à pieds, face à des hommes à cheval. Il gardait les yeux rivés au loin, nourrissant l’espoir vain que ces messieurs ne faisaient que passer par le pur des hasards. Si je les ignore, peut-être m’ignoreront-ils en retour, songea-t-il. La réalité s’avéra évidement toute autre. — C’est bien toi, le garçon qu’on dit maudit ? Marco laissa échapper un soupir. Il redressa le menton afin de voir le visage de celui qui venait de l’apostropher. Perché sur le dos sa monture, le chevalier le toisait avec méprit. Il était entouré de trois subalternes qui semblaient tout aussi aimables. — Je m’appelle Marco, répondit-il simplement. Il ne nia pas l’accusation, mais ne la confirma pas davantage. L’expression utilisée par les gens du village pour le désigner ne regardait qu’elleux. Et puis, ce n’était pas quelque chose d’agréable à entendre. D’autant plus que ces mots s’accompagnaient souvent d’une insulte ou d’un cailloux qu’on lui jetait à la figure. En comparaison, l’air suffisant et dédaigneux du chevalier était beaucoup plus facile à supporter. — Parfait. Tu vas nous suivre jusqu’au château. — Au château ? s’étonna Marco. Pourquoi donc ? D’un signe de main, le chevalier indiqua à l’un de ses subalternes de mettre pied à terre. L’homme s’approcha, mais préféra garder ses distances en s’arrêtant à deux bons mètres de lui. Marco baissa les yeux sur le lien qu’il tenait sur ses paumes ouvertes. C’était tout bonnement ridicule. Mais avait-il seulement le choix ? Il soupira, avançant néanmoins pour se saisir du morceau de corde. Il la noua autour de ses poignets et tira sur une extrémité avec ses dents pour serrer le tout. Marco leva ensuite ses mains liées au reste du groupe, qui paru soulagé. Comme si cela changeait quelque chose, pensa-t-il. — Je viens avec vous, si c’est là ce que vous désirez. Je ne ferais pas d’histoires, alors dites-moi au moins ce dont il s’agit. Les chevaliers échangèrent un regard. Mais en voyant le garçon obtempérer, le meneur haussa simplement les épaules. — Le seigneur en personne nous a chargé de te trouver. Il se garda bien d’en révéler d’avantage. Néanmoins, la seule mention d’une personne de sang noble ne manqua pas d’étonner Marco au plus haut point. Il ignorait comment le souverain de ce fief avait bien pu prendre connaissance de son existence. Des rumeurs se seraient-elles répandues depuis le village ? Quelle qu’en soit la raison, tout ceci n’annonçait certainement rien de bon. Tandis qu’on le faisait monter sur un cheval, Marco se demanda s’il ne s’apprêtait pas à tomber dans un énorme pétrin… À quel point était-il malchanceux ? De toute sa courte vie, Marco n’avait jamais approché de près ou de loin le château. Et pourtant, le voilà qui patientait à l’intérieur de ses murs de pierre, derrière une imposante porte en bois massif. Cette dernière s’ouvrit dans un grincement strident. Les gardes qui entouraient Marco lui firent signe de s’avancer. Le jeune homme s’exécuta, posant un pas après l’autre sur les lattes vernies du parquet. Il s’efforça de ne pas se laisser distraire par la hauteur démesurée du plafond, les lourdes draperies qui pendaient aux murs ou la finesse des sculptures qui les surplombaient au fond de la pièce. Seule une poignée de personnes étaient présentes. Son regard restait figé sur le personnage le plus important des lieux. C’était un homme d’une certaine carrure, mais dont la barbe grisonnante et le visage marqué trahissait un âge fort avancé. Du haut de son trône, le seigneur de ces terres l’observait en retour avec grand intérêt. Il leva une main en l’air. Les gardes s’arrêtèrent immédiatement. Marco en fit de même. Ils se trouvaient à plusieurs mètres du trône ; une distance que le seigneur jugeait vraisemblablement raisonnable. Devait-il ce traitement à sa condition de roturier ou à la malédiction qui l’habitait ? Marco n’eut guère le temps de se questionner davantage, car l’extrémité d’un pied s’abattit lourdement contre l’articulation de sa jambe. Le jeune homme perdit l’équilibre et tomba à genoux. Face à ce spectacle, le seigneur eut un rictus satisfait. — Voilà donc le garçon qui apporte le malheur autour de lui. Il me semble bien ordinaire. Sommes-nous seulement certain qu’il soit le vassal de cette étonnante malédiction ? Le chevalier qui avait guidé Marco jusqu’ici s’avança. — Sire, dit-il en s’agenouillant. Je peux vous assurer que ce garçon est bien celui que nous cherchions. Sur le chemin qui nous a ramené au château, mes hommes et moi-même avons rencontré certaines… difficultés qui le prouvent. Le seigneur se pencha en avant, visiblement toute ouïe. — Vraiment ? Dites m’en plus, ordonna-t-il. — Le malheur frappa régulièrement nos vivres, qui se retrouvaient infestées d’insectes ou dérobées par des animaux sauvages. Nous dûmes également renoncer à faire du feu, car la maîtrise de celui-ci nous échappa à plusieurs reprises, embrasant la végétation alentour et menaçant de blesser nos hommes et nos chevaux. Hier encore, un imposant arbre mort manqua de s’abattre sur notre groupe. Et tout ceci, en l’espace de cinq jours seulement ! Je n’ose imaginer ce qui aurait pu se produire si nous étions resté en sa compagnie plus longtemps… Le chevalier termina sa tirade par un silence qui se voulait lourd de sens. Tous les regards de la pièce se posèrent sur Marco, qui était l’heureux destinataire d’une attention dont il se serait bien passé, mélange de mépris et de peur. Refusant de se laisser intimider, le jeune homme ne baissa ni les yeux, ni le menton. Le seigneur ne tarda guère à reprendre la parole. — Très impressionnant, commenta-t-il avec un soupçon d’ironie. Messieurs, je vous remercie de votre labeur. Comprenant qu’on leur demandait de se retirer, les gardes échangèrent quelques coups d’œils étonnés. Ce n’était pas tout à fait la procédure habituelle. Cependant, ils s’exécutèrent sans discuter. Le seigneur s’adressa ensuite au chevalier. — Vous pouvez également disposer, Messire Reiner. Le susnommé fronça ses fins sourcils blonds. — Pour votre sécurité, Sire, je pense qu’il vaudrait mieux- — Je crains que la suite de cette affaire ne requiert pas votre attention. Votre rôle s’arrête ici. Mais soyez assuré que je ne manquerai pas d’utiliser à bon escient les talents de ce garçon. Le chevalier eut deux bonnes secondes d’hésitation, mais il finit par quitter la pièce, non sans un regard curieux lancé en arrière. La lourde porte se referma dans un bruit sourd derrière lui. Il ne restait plus que trois ou quatre personnes dans la pièce, probablement les plus proches conseillers du seigneur. L’un d’eux s’approcha justement du trône afin de souffler quelques mots à l’oreille du souverain, qui caressa pensivement sa barbe. Il tourna le menton en direction de son épaule gauche. — Messire Jean, héla-t-il. Approchez donc. En plissant les yeux, Marco perçu un mouvement dans l’ombre d’une colonne en pierre. Une silhouette s’en détacha et s’approcha, avant de s’immobiliser aux côtés du seigneur qu’elle servait. C’était un jeune homme, grand et élancé, dont la posture trahissait une haute éducation. Il avait les traits droits et le visage allongé. Ses cheveux châtains, soigneusement ramenés en arrière, accentuaient son air sérieux. Les habits qu’il portait ne laissaient planer aucun doute sur son statut ; ce jeune homme était lui aussi un chevalier. Malgré lui, Marco sentit un frisson lui parcourir l’échine. Il lui sembla que ce chevalier dégageait quelque chose de très différent de ceux qu’il avait précédemment rencontré. Il n’était pas question d’angoisse ou d’autorité. Ce Messire Jean exerçait sur lui une emprise bien distincte de la crainte qui l’avait habité tandis qu’il se trouvait face à Messire Reiner. Était-ce une simple affaire de charisme ? De respect ? De noblesse ? Pour la première fois depuis qu’il était arrivé au château, Marco fut tenté de détourner le regard. Sans le savoir ou le vouloir, le seigneur lui fournit justement une échappatoire parfaite, puisqu’il s’adressa directement à lui : — Mon garçon, j’ai de grands projets pour toi. Marco pressentit que les prochains mots qui sortiraient de sa bouche ne lui plairait guère… Et il ne fut pas déçu. — Vois-tu, poursuivi le seigneur, notre pays se trouve dans une situation fâcheuse. Un fils de paysan comme toi l’ignore sans doute, mais nous ne sommes pas en très bons termes avec nos voisins du nord. Alors qu’ils n’étaient que des petits nobles de province, ils se sont enrichis au-delà de toute espérance. Ils sont désormais très influents, au point de nous faire de l’ombre. De l’ombre ! s’exclama-t-il. À notre pays ! À notre famille ! Il frappa l’un des accoudoirs du trône de son poing serré. — Le charlatant qui gouverne ces terres est entré en contact avec moi pour construire la paix, selon ses propres mots. Voilà des mois qu’il nous assomme de ses discours prétendument pacifistes. Il a même eu le culot de nous proposer un accord des plus honteux : marier l’une de ses filles à l’un de mes fils. Que dis-je, l’un de mes héritiers ! Ce serait salir notre sang que de nous allier avec pareil mécréant. Il cherche tout bonnement à me voler ma descendance. Mais je ne le laisserai pas faire ! Alors même que Marco commençait sérieusement à se demander ce que toute cette histoire pouvait bien avoir affaire avec lui, le seigneur pointa son index sur sa petite personne. — J’ai finalement accepté de signer le contrat de mariage. En vertu de celui-ci, mon fils devrait immédiatement se rendre auprès de sa nouvelle épouse. Il est évidemment hors de question que je laisse pareille chose se produire. Et c’est là, mon garçon, que tu entres en scène. Je vais t’envoyer par-delà la frontière, où tu te feras passer pour mon fils. Ce ne sera l’affaire que de quelques semaines, de quelques mois tout au plus… Tu vois où je veux en venir, n’est-ce pas ? Le regard du jeune homme s’assombrit. — Vous voulez que ma présence apporte la ruine à cette famille et à leurs terres, répondit Marco d’une voix éteinte. — Exact ! s’exclama le seigneur en tapant dans ses mains. Tout ce que tu devras faire, c’est donner le change auprès de notre très chère belle-famille. La malédiction que tu portes se chargera du reste. Une mission facile, en somme. Il désigna le chevalier qui patientait derrière lui. — Messire Jean se chargera de t’escorter. J’ai entièrement confiance en ses capacités. Vous partirez dès demain, à l’aube. On te trouvera un… coin pour cette nuit. As-tu des questions ? Cette interrogation n’appelait pas vraiment à une réponse de sa part, Marco le savait. Il leva néanmoins ses grand yeux chocolat pour dévisager l’homme qui lui demandait pareille sottise. Non, il n’avait pas de questions à lui poser. Il aurait, pourtant, bien des choses à dire à ce seigneur arrogant. Des remontrances qu’il aurait aimé pouvoir lui cracher au visage. De quel droit osait-il jouer avec sa vie comme s’il n’était qu’un pion sur son échiquier politique ? À quel point était-il fou pour espérer tirer profit de la malédiction dont il souffrait tant ? Marco détestait des nobles dans son genre. Peut-être autant qu’il détestait les abrutis de chevaliers qui les servaient sans réfléchir. Il détestait aussi les villageoi‧se‧s qui, en plus de l’avoir chassé de la communauté, avaient colporté des rumeurs nauséabondes à son sujet. C’était leur faute s’il se retrouvait aujourd’hui dans une situation pareille. C’était la faute de ce maudit système conformiste, sourd à toute discussion. Devant lui, le seigneur était assis sur son trône. Il avait les cheveux propres, le regard fier, le menton haut. Il était le personnage le plus important du château, qui était lui-même l’endroit le plus important du fief. Il avait le pouvoir et l’autorité. En comparaison, Marco n’avait rien, Marco n’était rien. Un pauvre roturier, maudit par dessus le marché, forcé de s’agenouiller sur le sol froid pour faire preuve d’humilité. Il baissa la tête, ferma les yeux, serra les poings. Il avait peut-être des choses à dire, mais personne n’était là pour les écouter. — Aucune, Sire. Le soleil devait être proche de son zénith, car ses rayons perçaient à travers le feuillage des arbres environnants. Marco s’arrêta un instant, une main en visière, le menton levé vers le ciel qu’il ne pouvait de toute façon pas voir. Était-il bleu, derrière ce dôme vert ? Le jeune homme en doutait. Ces jours-ci, le temps était presque aussi maussade que lui. — Ne traîne pas. La route est encore longue. Quelques pas plus loin, son compagnon d’infortune venait de lui lancer un bref regard réprobateur. Marco se remit silencieusement en marche, les yeux rivés sur le dos du chevalier qui progressait devant lui. Cette vision constituait l’essentiel de son quotidien depuis qu’ils avaient quitté le château, trois jours plus tôt. Depuis, ils ne faisaient que marcher en direction de la frontière, laquelle semblait si loin… Marco était un habitué des espaces naturels. Il s’aventurait régulièrement en forêt à la recherche d’espèces pour son potager. Il avait même dormi à la belle étoile plus d’une fois. Il n’était donc pas particulièrement fatigué par leur périple. En revanche, il ne pouvait nier qu’il s’ennuyait profondément. Et le mutisme dans lequel s’était enfermé le chevalier n’arrangeait rien. C’était à peine s’ils avaient échangé dix phrases depuis leur départ. On aurait dit deux moines en pèlerinage ! Le jeune homme soupira. Il était évidement que ce Jean ne le portait pas dans son cœur ; c’était même probablement le contraire. Il ne quittait jamais son air renfrogné et n’arrêtait pas de l’observer à la dérobée, ses sourcils toujours froncés. Pourtant, Marco ne pouvait pas vraiment lui reprocher pareil comportement. Lui même songeait que les incidents rencontrés ces trois derniers jours auraient mis en rogne n’importe qui. Sa malédiction leur avait joué des tours dès le premier soir, puisqu’au réveil, leurs chevaux étaient introuvables. Marco avait craint que Jean ne le soupçonne d’avoir lui-même coupé les cordes qui les retenaient, mais celui-ci avait simplement haussé les épaules avant de reprendre le chemin à pieds. Les mésaventures s’étaient alors enchaînées, les unes après les autres : pluie diluvienne, glissement de terrain, absence de gibier… La nature ne leur avait rien épargné. Marco vivait avec sa malédiction depuis trop longtemps pour être encore agacé par chacune de ses manifestations. Ce qui le surprenait grandement, en revanche, c’était l’attitude du chevalier qui l’accompagnait. Marco se souvenait parfaitement des coups de pied assénés par Messire Reiner à la moindre petite contrariété. Il en gardait encore quelques hématomes. Il s’était donc préparé à recevoir ce même genre de traitement de la part de son collègue. Mais en dépit des obstacles qui ne cessaient de se dresser sur leur chemin, Messire Jean n’avait jamais passé sa colère sur lui ; ni verbalement, ni physiquement. Marco lui en était plutôt reconnaissant. Si seulement le chevalier daignait lui adresser la parole, il pourrait presque oublier la raison funeste derrière ce voyage… Marco étant un peu perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas que son escorte s’était arrêtée devant lui et manqua de lui rentrer dedans. Ils étaient enfin sorti du bois. Une centaine de mètres plus loin, Marco aperçu des toits de chaume qui formaient un petit village en contrebas. Celui-ci s’était certainement construit autour de la rivière qui le séparait en deux rives distinctes en son centre. En voyant le chevalier avancer dans cette direction, Marco songea qu’il devait y avoir un moyen de traverser le court d’eau. Jusqu’à présent, Jean avait pris soin d’éviter les zones à forte affluence. Aux abords du village, il attrapa d’ailleurs le poignet de Marco d’une main ferme. Pour éviter que je ne m’échappe, devina celui-ci. Lui qui n’avait pas posé les pieds dans un village depuis si longtemps était, de toute manière, beaucoup plus occupé à regarder ce qu’il se passait autour de lui qu’à élaborer une stratégie pour s’enfuir. Jean les conduisit au cœur du village, où un pont permettait bel et bien de rejoindre la rive opposée. Seulement, le bruit d’une violence dispute parvenait jusqu’à leurs oreilles. Le chevalier fronça les sourcils. Un petit groupe d’hommes armés semblait barrer le passage à plusieurs marchants. Sur la place, des attroupements de villageoi‧se‧s et de voyageur‧se‧s s’étaient créés. Jean se dirigea vers l’un d’eux pour les interroger. — Que se passe-t-il ? Pouvons-nous passer ? — Vous le pouvez, si vous avez de quoi payer ! — J’ignorais que ce pont faisait l’objet d’une taxe. Marco jeta un autre coup d’œil vers le pont. Avec leurs armes grossières et leurs habits ternes, ces individus ne ressemblaient pas du tout à des agents de la seigneurie. — C’est qu’il ne s’agit pas d’une taxe à proprement parler, intervient une femme à l’air contrarié. Ces messieurs que vous voyez ne sont que des bandits qui réclament éhontément un impôt en échange de leur soi-disante protection. Sur le pont, les esprit s’échauffaient. L’un des charlatans repoussa très violemment un marchand joufflu qui essayait de forcer le passage. À ce rythme, la situation n’allait pas tarder à déraper pour de bon. Le regard de Jean revenait régulièrement sur Marco. Ce dernier se demanda s’il songeait à intervenir. Probablement pas, en conclu-t-il. Les chevaliers se mêlaient rarement des affaires du peuple, surtout lorsqu’il s’agissait de jouer les bénévoles. Jean n’allait pas s’embêter avec des individus pareils alors qu’il pouvait simplement obtenir remboursement de cette dépense auprès de son seigneur. Marco était persuadé d’avoir visé juste. Quelle ne fut donc pas sa surprise quand le chevalier se tourna pour lui souffler : — Ne bouge pas d’ici. Je n’en ai pas pour longtemps. Quoique surpris, le jeune homme acquiesça machinalement. Jean s’éloignait déjà en direction du pont, fendant habilement la foule qui faisait barrage sur son chemin. En se haussant sur la pointe des pieds et en levant le menton bien haut, Marco le vit échanger quelques mots avec les bandits. Ces derniers ne semblèrent pas ravis par les paroles qu’il leur adressa, car tous trois levèrent leurs armes devant eux. Le combat semblait inévitable. Marco se sentit pris d’une légère inquiétude dont il fut le premier surpris. Il connaissait à peine Jean. Mais en dépit des circonstances qui les amenaient à voyager ensemble, il n’avait aucune envie de voir le chevalier tomber alors qu’il œuvrait pour le bien du peuple. Pourvu qu’il l’emporte ! De son côté, Jean restait impassible. Il dégaina son épée et fit face à ses trois assaillants. Son calme aurait dû alarmer ses adversaires, qui se jetèrent sur lui sans réfléchir. Jean pivota sur son pied pour éviter le premier, auquel il assena un violent coup de pommeau à l’arrière de la nuque. L’attention du chevalier se porta rapidement sur le deuxième homme qui brandissait un long glaive aux bords émoussés. Jean para l’attaque sans problème et, profitant de la confusion de son opposant, lui envoya un bon coup de pied dans l’estomac. Le troisième bandit essaya de le surprendre par derrière. Sa tentative se solda par une balafre superficielle sur le flanc droit. Sous le regard ébahi de la foule qui n’avait pas manqué une miette du spectacle, Jean venait de mettre au sol le petit groupe à lui tout seul. Marco en restait bouche bée. Dire qu’il s’était presque inquiété pour lui ! Le chevalier bougeait avec une dextérité déconcertante qui surpassait de loin les mouvements maladroits et hasardeux des trois autres. Réalisant qu’ils avaient clairement sous-estimé leur jeune adversaire, les bandits eurent au moins la sagesse de ne pas commettre la même erreur une seconde fois. Ils se relevèrent prestement et filèrent sous les huées des villageoi‧se‧s. La foule se pressa autour du chevalier. On voulait lui serrer la main et le remercier de sa bravoure. Une courtisane lui proposa même de passer une nuit à moindre frais en sa charmante compagnie… À en juger par son air ennuyé, Jean se serait bien passé d’une telle attention. Il mit un temps fou à revenir sur ses pas. Après de longues minutes, la foule commença enfin à se disperser, chacun‧e reprenant le fil de sa journée. Jean s’autorisa enfin à souffler. Lorsqu’il releva la tête, ses yeux se posèrent sur un visage constellé de taches de rousseur. Les bras croisés sur son épigastre, Marco l’attendait patiemment, un demi-sourire en coin. Il n’avait pas bougé d’un poil, respectant ainsi les ordres du chevalier qui devait, en toute logique, être rassuré que le jeune homme n’ait pas profité de cette agitation pour lui fausser compagnie. Mais une fois arrivé à son niveau, Jean n’eut aucun mot d’appréciation à son égard. Maintenant que la voie était libre, ils reprirent leur route dans un silence troublant. Jean avait les lèvres pincées. Et l’espace d’un court instant, Marco crut voir une lueur de déception dans ses yeux ambre. Le craquement d’une branche résonna dans la forêt, suivi d’un bruit étouffé. Marco s’arrêta net, les sens aux aguets. On aurait dit que quelque chose de relativement lourd venait de tomber d’un arbre. Désireux d’en savoir plus, le jeune homme voulut s’avancer, mais un bras s’interposa en travers de son torse. Jean lui fit signe de rester derrière lui, pendant qu’il partait lui-même s’enquérir de la source de ce bruit. Quelque chose était bien tombé d’un arbre. Enfin, pour être plus exact, il s’agissait plutôt de quelqu’un. Une fillette d’une dizaine d’année était accroupie au pied d’un tronc, une branche cassée à ses côtés. Elle avait des égratignures sur les bras et des feuilles plein les cheveux. La chute l’avait un peu secouée, mais pas au point de chasser l’air farouche de son visage. Jean lui tendit une main qu’elle saisit. — Rien de cassé ? s’enquit-il. — J’espère qu’non. Ma mère me passerait un savon ! La jeune fille se releva prudemment. Une grimace étira son visage lorsqu’elle posa son pied gauche à terre. Jean palpa doucement l’articulation. Elle était chaude sous ses doigts. — La cheville est un peu enflée. — Crotte ! Ça fait un mal de chien. La petite ne pouvait pas marcher dans cet état ; elle risquerait d’aggraver sa blessure. Jean tendit à Marco le sac de toile qu’il portait. Puis le chevalier s’accroupit au sol, le dos tourné vers la fillette. — Monte, lui dit-il. Nous allons te ramener chez toi. Le regard de l’enfant resta un instant bloqué sur l’épée qu’elle apercevait à la ceinture du chevalier. Après quelques secondes d’hésitation, elle s’accrocha néanmoins aux épaules de Jean, qui se redressa sans difficulté. Les deux compagnons de voyage suivirent les indications de leur petite passagère qui les conduisirent jusqu’à son village. Le groupe déboucha sur une clairière où une quinzaine d’habitations s’étaient installées. — Gaby ! s’éleva une voix féminine. Mais où étais-tu encore passée ? Je commençais à m’inquiéter ! Une femme aux cheveux bruns et aux yeux noisettes s’approcha. Elle ressemblait trait pour trait à sa fille. En quelques mots, Jean lui expliqua la situation. — Merci infiniment d’avoir raccompagné Gaby, les remercia-t-elle. Cette enfant ne tient pas en place ! Si je peux faire quoi que ce soit pour vous remercier… Jean déclina poliment. Mais Gaby se dépêcha de murmurer quelque chose dans l’oreille de sa mère. Son visage s’illumina. — Mais bien sûr ! Que diriez-vous de passer la nuit ici ? lui proposa-t-elle. Chaque solstice, nous donnons une fête en l’honneur de la déesse Ymir afin qu’elle nous apporte abondance et prospérité. Il y aura évidement un grand banquet, mais aussi des chants et des danses. Vous êtes les bienvenus ! Le premier réflexe de Jean fut de refuser. Mais face au sourire radieux de Gaby et aux yeux curieux de Marco, il baissa finalement les armes. La frontière n’était plus qu’à quelques pas. Le chevalier pouvait bien accorder à son compagnon d’infortune une soirée d’allégresse. Une telle occasion ne se représenterait sans doute pas. En revanche, Jean et Marco insistèrent pour aider aux derniers préparatifs. Tandis que le premier transportait du matériel d’un bout à l’autre du village, le second se proposa de surveiller les enfants en bas âge qui traînaient dans les jupes de leurs mères. Marco s’étonna un peu de l’attitude de Jean, qui s’était éloigné sans une consigne à son égard. En principe, une escorte veillait à ce que son prisonnier reste dans son champ de vision. Il aurait dû, au minimum, lui rappeler de ne pas s’échapper. Marco se remémora alors le regard étrange qu’il lui avait adressé suite à l’altercation du pont. Le jeune homme fronça les sourcils, pensif. Il avait le sentiment que quelque chose lui échappait. Quelques heures plus tard, le soleil se coucha. La fête put alors débuter à la lueur de la lune et du gigantesque feu qui illuminait la place centrale du village. Marco était assis sur un banc en bois, un verre de vin chaud dans les mains. Il regardait Gaby qui, en dépit de sa petite blessure, semblait s’amuser comme une folle. Elle s’appuyait sur un autre garçon de son âge ; un petit blondinet qui veillait à ce que le pied gauche de son amie ne touche jamais le sol. L’opération s’avérait un peu complexe, car Gaby bougeait dans tous les sens. Elle semblait déjà en meilleure forme que lors de sa chute. — Il y avait des fêtes de ce genre dans ton village ? Marco sursauta. Jean venait de prendre place à ses côtés. Il ne l’avait pas entendu arriver et, surtout, il ne s’attendait pas à ce que celui-ci lui adresse la parole. Encore moins pour lui demander quelque chose d’aussi trivial. Marco baissa les yeux. — Je ne sais pas. Je n’étais pas vraiment le bienvenu là-bas. Il regretta l’amertume de sa réponse. À bien y réfléchir, c’était la première fois qu’il échangeait plus de trois mots avec Jean. La première fois qu’ils partageaient un semblant de conversation. Marco aurait aimé qu’elle se poursuive un peu plus longtemps. Il s’éclaircit la gorge, avant de demander : — Puis-je vous poser une question, Messire ? — Bien sûr. Mais je t’en conjure, appelle-moi simplement Jean, grimaça celui-ci. Tu peux aussi me tutoyer. Marco n’était pas vraiment au fait des règles de l’étiquette, mais il était presque certain qu’on ne s’adressait pas à un chevalier comme on le ferait avec un simple paysan. C’était pourtant ce que Jean lui demandait de faire. Alors il s’exécuta. — Qu’est-ce qui te perturbe autant chez moi ? Marco se mordit l’intérieur de la joue. Il n’osa pas regarder Jean, car il redoutait la réaction de celui-ci. Le chevalier l’avait encouragé à parler. Pourtant, le jeune homme craignait qu’il s’offusque de ses mots. Le silence sembla s’éterniser. Terriblement mal à l’aise, Marco s’expliqua en bafouillant : — Au début, je croyais que tu me détestais. Tout le monde me déteste, bien sûr, alors cela n’aurait rien eu d’étonnant. Mais ces derniers jours, je n’en suis plus si sûr… — Je ne te déteste pas, lui répondit alors Jean. Le jeune homme soupira. Il tritura la chevalière qu’il portait à l’auriculaire. Le bijou était frappé des armoiries de sa famille. — Je ne te déteste pas. J’ai conscience de m’être montré désagréable à ton égard, reconnu-t-il. Et j’en suis sincèrement désolé. Depuis notre départ, je suis… je suis en effet perturbé. Mais ce n’est pas ta personne qui trouble mon esprit comme mon humeur ; c’est l’essence même de ce voyage. Marco inclina la tête. Il n’était pas sûr de comprendre… — La chevalerie est une institution régie par des codes poursuivait Jean. Lors de notre adoubement, nous prêtons serment de les respecter. C’est par égard pour ces valeurs que je me suis engagé. Le titre que nous portons est à la fois un honneur et une responsabilité. Nous utilisons notre épée pour faire régner l’ordre et la justice au nom du seigneur qui nous l’a confiée. Nous sommes des instruments au service de la plus noble des causes. C’est pourquoi nous lui obéissons. Et pourtant… Jean gardait ses sourcils furieusement froncés. — Je désapprouve au plus haut point cette mission, avoua-t-il. Un seigneur doit parfois prendre des décisions difficiles pour le bien de ses sujets. Mais se servir de ton malheur dans un conflit aussi puéril… Ce n’est qu’un vulgaire coup bas. Je savais que je servais un seigneur à l’honneur petit, mais j’ignorais qu’il était capable d’autant de lâcheté et de malice. Sa déclaration fut suivi d’un silence que Marco laissa volontairement s’étirer. Son regard restait rivé sur les poings serrés du chevalier. Chaque parole semblait lui coûter. Et pour cause ! Si de tels propos étaient amenés à tomber dans l’oreille du seigneur, s’en serait fini de son titre, de son rang, et probablement même de sa vie. Des condamnations pour trahison de ce genre, il en tombait tous les quatre matins. Alors il valait mieux tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler. Marco était sincèrement heureux de découvrir que son escorte le considérait a minima comme un être humain à part entière. Il était sincèrement heureux de savoir que la situation le révoltait assez pour occasionner un conflit entre ses valeurs et sa loyauté. Il éprouvait même de l’empathie à l’égard de ce chevalier qui ignorait vraisemblablement comment se comporter. Mais ce n’était pas à Marco de lui dire ce qu’il devait faire. — Je ne vais pas m’enfuir, Jean. Où diable pourrais-je aller ? Je suis fatigué de vivre de cette façon. Alors je te suivrais jusqu’au bout de ce voyage, quelle qu’en soit l’issue. Marco se releva du banc, coupant ainsi court à la conversation. Jean le vit s’éloigner en direction des enfants qui s’amusaient près du feu. Son arrivée fut accueillie par des cris joyeux. Le jeune homme était devenu populaire en un rien de temps. Du banc qu’il n’avait pas quitté, Jean resta bloqué sur le sourire de Marco qu’illuminaient les flammes du brasier. Jean était déjà debout lorsque brillèrent les premiers lueurs du jour. Il n’avait, à vrai dire, pas pu fermer l’œil de la nuit. Son esprit ne lui avait pas accordé un seul instant de répit depuis sa discussion de la veille avec Marco. Ce dernier, bien qu’à demi-mots, lui avait parfaitement fait comprendre qu’un choix lui incombait. Mais celui-ci n’était pas aisé. D’autant plus que le temps jouait contre lui ; la frontière n’était plus qu’à quelques lieues. Ils ne leur restait plus qu’une journée de marche, tout au plus, avant de rejoindre le lieu de rendez-vous fixé avec le seigneur voisin. Jean n’avait donc plus que quelques heures pour décider de l’avenir de Marco. Et du sien, par la même occasion. Perdu dans ses réflexions, il mit du temps avant de remarquer le remue-ménage qui semblait animer le village. De nombreuses personnes couraient en tous sens dans les rues, frappant même aux portes de celleux qui dormaient encore pour les réveiller. Il était pourtant très tôt pour une telle énergie, d’autant plus que la fête de la veille s’était achetée à une heure assez tardive. Quelle pouvait bien être la cause de toute cette agitation ? Jean eut soudain un très, très mauvais pressentiment. Il s’adressa au premier villageois qui passa à côté de lui : — Un malheur se serait-il produit ? — Un malheur ? s’étonna l’homme. Au contraire ! Suivez-moi donc, jeune homme. Il faut le voir pour le croire ! Jean n’eut pas le temps de l’interroger davantage que, déjà, le villageois s’éloignait. Il s’empressa de lui emboîter le pas. Quoi que rassuré par sa réaction, le chevalier n’en demeurait pas moins curieux. L’homme marchait d’un bon pas vers l’extrémité sud du village. Jean fronça les sourcils lorsqu’il réalisa quelle était leur destination. Une hypothèse, assurément folle, lui vint à l’esprit. Il l’en chassa aussitôt d’un geste de la tête. Impossible, songea-t-il. Pourtant, lorsqu’il dépassa la dernière maison du village, il en resta bouche bée. — Tout le monde est drôlement matinal aujourd’hui. Jean sursauta en découvrant Marco à ses côtés. Il ne l’avait pas entendu arriver. Le nouveau venu s’excusa. — Je ne voulais pas te faire peur. J’ai suivi la foule qui se dirigeait par ici, mais je ne saisis pas trop ce qu’il y a de si particulier à voir… Pourquoi as-tu l’air aussi surpris ? Jean cligna plusieurs fois des yeux, avant de se ressaisir. Marco n’était vraisemblablement pas au courant. — Hier, ce champ était dans un état déplorable. Tout était mort ; je l’ai vu de mes propres yeux. J’en ai même discuté avec plusieurs villageois qui s’inquiétaient de l’impact de cette mauvaise récolte sur leurs prochaines réserves. La fête d’hier soir visait justement à implorer la déesse Ymir d’y remédier. — Mort ? répéta Marco. Je ne te suis pas. La récolte de cette année s’annonce pourtant abondante. Il se pencha pour attraper un brin d’orge qu’il frotta entre ses doigts. Depuis qu’on l’avait chassé du village, Marco entretenait son propre potager pour subvenir à une partie de ses besoins alimentaires. Il ne s’était jamais occupé d’un champ, bien sûr, mais il avait la main suffisamment verte pour estimer que la qualité de ce brin d’orge était amplement satisfaisante. Et il y en avait tout un champ qui s’étendait devant eux ! Jean n’en croyait pas ses yeux. Et à en juger par leur réaction, les villageoi‧se‧s non plus. — Il n’y a qu’une seule explication possible, murmura le villageois qui avait conduit Jean jusqu’ici. La déesse Ymir a entendu nos prières. C’est un miracle ! Un miracle, se répéta Jean. Ce mot tourna en boucle dans sa tête. Il y songea lorsqu’ils remercièrent les villageoi‧se‧s pour leur hospitalité. Il y songea lorsqu’ils reprirent leur route sur les chemins de campagne. Il y songeait encore lorsqu’ils arrivèrent aux abords immédiats de la frontière. Jean avait passé la journée dans un brouillard des plus opaques. Il avait marché par automatisme, plaçant un pas après l’autre, sans même réaliser où ceux-ci le conduisait. Il n’avait fait que suivre son compagnon en silence. Ce ne fut qu’au crépuscule, alors qu’ils ne se trouvaient qu’à quelques centaines de mètres du lieu du rendez-vous, que Jean attrapa brusquement le poignet de Marco. Les deux jeunes hommes s’arrêtèrent net. Marco se retourna, mais il resta muet. Il laissa à Jean le temps dont il avait besoin pour mettre de l’ordre dans ses idées, pour s’expliquer sur son geste et, surtout, pour faire son choix. C’était là sa toute dernière opportunité. De l’autre côté de la colline les attendait l’escorte du seigneur des terres voisines. Une fois qu’ils l’auraient franchise, une fois qu’ils les auraient rejoint, il serait trop tard pour les regrets. S’il décidait de s’opposer à cette mission, Jean devait le faire maintenant, ou se taire à jamais. — Je ne peux pas faire ça, murmura-t-il enfin. Marco ferma les yeux et poussa un long soupir. Son destin venait d’être scellé. Sa nouvelle vie commençait donc ici, au pied d’une colline quelconque, à des dizaines de lieues de chez lui. Il ignorait de quoi demain serait fait ; et pourtant, il se sentait rassuré. Il n’aurait probablement pas apprécié de devoir jouer la comédie auprès du seigneur voisin et de sa pauvre fille dans le seul but de leur porter malheur. Il était reconnaissant envers Jean d’avoir pris cette décision, en dépit de tout ce qu’elle allait lui coûter. — Tu es libre d’aller où bon te sembles, reprit le chevalier. Mais laisse-moi t’accompagner, s’il te plaît. Jean avait lâché son poignet pour sa main qu’il serrait toujours. Marco fut prit de court en le voyant poser un genou à terre. — Dois-je te rappeler que je suis maudit ? — Tu as un don, c’est certain. Mais tu n’es pas maudit. — Bon sang, mais qu’est-ce que tu racontes ? — Je crois que tu devrais te retourner. Marco n’y comprenais décidément rien du tout. Quoi que fort perplexe, il s’exécuta lentement. Et écarquilla les yeux. Le versant de la colline était entièrement recouvert de tournesols. Des dizaines et des dizaines de fleurs en forme de soleil qui n’étaient pas là quelques minutes plus tôt. C’était vraiment magnifique, tout ce jaune sous les lueurs du crépuscule. Mais Marco ne s’expliquait pas leur présence. Comment des plantes pouvaient-elles pousser aussi vite ? — Tu n’es pas maudit, Marco. Je pense que la nature ne fait que répondre à tes émotions ; elle dépérit lorsque tu vas mal, mais elle s’embellit lorsque tu es heureux. Le champ du village, ce matin : c’est toi qui a rendu ce miracle possible. Le premier réflexe de Marco fut de rire à cette conclusion des plus saugrenues. Mais plus il prenait le temps de la réflexion, moins son sourire était assuré. En l’espace de quelques secondes, le jeune homme fut frappé par l’étrangeté de certains phénomènes qui lui sautaient aujourd’hui aux yeux. La taille démesurée des légumes de son modeste potager. Le gibier qui se laissait attraper par ses pièges les plus misérables. Les arbres qui l’aidaient à retrouver son chemin dans la forêt. C’était comme si la nature répondait à ses moindres besoins. Comment avait-il pu passer à côté d’une telle chose ? Un bruit métallique fit sursauter Marco qui se retourna prestement. Toujours agenouillé devant lui, Jean avait dégainé son épée qu’il lui présentait de façon très solennelle. — Qu’il s’agisse d’une malédiction ou d’une bénédiction, ton don attirera toujours la crainte et la convoitise. Mais si tu veux bien de moi, je jure d’utiliser cette épée pour te protéger. — Jean, dégluti Marco. Je ne sais pas si je peux- — Au diable les règles, le coupa celui-ci. Ma loyauté, c’est à toi que je veux l’offrir. J’ai l’impression de t’avoir volé ta vie. Alors j’aimerais que tu acceptes la mienne en retour. Marco s’attarda sur le visage de Jean, qui paraissait plus sérieux que jamais. L’ambre de ses yeux brillait d’une sincérité qui le fit frisonner. Marco n’avait pas l’habitude d’être regardé de la sorte, mais il trouvait cela beaucoup plus plaisant que les œillades revêches auxquelles il avait généralement droit. Le jeune homme se surprit à penser qu’il aimerais beaucoup que Jean le regarde de cette façon pour le reste de sa vie. Sans vraiment savoir ce qu’il faisait, Marco saisit le pommeau de l’épée que Jean lui tendait. L’arme était plus lourde qu’il se l’était figuré, mais il parvint tout de même à la soulever. Puis il l’abaissa lentement de part et d’autre de Jean, touchant chaque épaule du plat de la lame. — Je les accepte, souffla-t-il. Ta vie comme ta loyauté. Le jeune homme qui était désormais son chevalier redressa la tête. Le sourire qu’il lui adressa fit s’emballer le cœur de Marco. Il ne l’avait jamais vu aussi heureux, aussi serein, aussi beau. Il détourna le regard pour cacher son embarras. Mais autour de lui, les tournesols continuaient de fleurir par milliers.


à venir...


Ces 13 one-shots sont regroupés dans mon calendrier de l'avent À TRAVERS DÉCEMBRE !


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